CHAPITRE X
Du Positivisme américain et anglais à la fin du XIXe Siècle.
Tout en se rendant compte que ces influences philosophiques ont quelque chose d’exagéré dans la formation de la jeunesse française contempoiraine, — - qui n’a pas été cherché ses formules à leurs seules sources, mais que l’histoire j a bien sa part, pour des raisons que je viens d’expliquer, — je me demande avec vous, si la jeune génération des deux Amériques a compris dans le passé, et doit, dans l’avenir, comprendre la vie active, conformément et dans le sens de ces théories adoptées en France en ces dernières années ?
Et, en ouvrant les pages de l’histoire contemporaine des deux Amériques, je cherche si le positivisme, chez nous, peut s’apparenter à un mouvement qui nous viendrait de la philosophie d’Emerson et de William James, dont les formules vigoureuses ont une ressemblance frappante avec celles de MM. Boutroux et Bergson, formules pleines de sens et de haute portée mo-
raie, mais dont la stricte application à notre mentalité constituerait un grave danger, d’autant que, par l’influence du milieu où nous vivons, nous serions tentés d’en exagérer la portée ou à les dénaturer au désavantage de notre passé français en Amérique et de notre avenir littéraire au Canada.
Nous y reviendrons dans un autre chapitre. Je veux d’abord vous faire un tableau de l’état des idées en Amérique à la fin du XIXe siècle et du positivisme anglais dont nous subissons l’empire incontestable depuis la cession du pays à l’Angleterre.
William James, ce profond psychologue américain, fut lié d’amitié avec M. Henri Bergson, vous ne l’ignorez pas. Ils entretinrent tous deux, et pendant longtemps, des relations suivies. M. Boutroux, de son côté, a commenté son œuvre, et l’auteur des “ Contingences des Lois de la Nature,” fut l’intermédiaire entre la pensée de la vieille Europe et celle de la jeune Amérique. Cette philosophie qui faisait rayonner la croyance en la liberté humaine et le libre arbitre ; celle qui prêchait l’énergie dans l’action et dans la force de la conscience , étaient liées par une parenté assez remarquable , ai-je dit, avec le pragmatisme de William James. Et cela n’est pas étonnant.
Ne l’était-elle pas aussi avec les théories savantes d’Emerson qui, comme ses émules de
France, exalte la confiance en soi et l’indépendance, celles-ci restant les seules conditions de la force individuelle et du bien social ?
'Sur les deux continents, dams tous les cas, ces systèmes ont donné à peu près les mêmes résultats.
Il ne faut pas oublier dans quelles conditions physiques vécut le peuple Américain depuis deux cents ans. On doit aussi regarder à la condition climatologique d’un pays, de l’influence du milieu où il vit, que ce soit sous la zone arctique, ou sous la zone équatoriale, influence indiscutable tant sur les idées philosophiques que sur les littératures.
Les conditions de la vie américaine se distinguent de celles de France, cela ne fait pas l’ombre d’un doute.
Composés d’éléments cosmopolites les plus variés, les premiers Etats américains manifestèrent des dissemblances de vues, de goûts, de pensées. Il a fallu du temps pour donner au peuple une homogénéité parfaite.
Des philosophes tels qu’Emerson et William James y ont travaillé: ils y ont réussi.
Ayant acquis de bonne heure leur indépendance et leur liberté, les Américains n’eurent pas, dans la suite, à lutter contre de barbares envahisseurs. Deux luttes sanglantes de leur histoire ont mis fin aux discussions intestines.
D’ailleurs, l’Américain ne comprend pas le
patriotisme de la même manière qu’un français.
Pour discuter des questions politiques, il n’attache pas d’importance au grand nombre des partis: il n’aime pas les querelles intérieures, il n’a pas de religion d’Etat. Les questions religieuses, causes de tant de luttes sanglantes et injustes en Europe, n’ont jamais arrêté plus qu’il ne fallait son attention.
Chez lui, toutes les croyances se développent librement, et cela est sans doute dû à une répercussion de la doctrine d’Emerson, ce théoricien de l’indépendance en tout, condition de la force individuelle et du bien social.
William James n’y est pas non plus étranger quand, dans son pragmatisme, il proclame que le premier principe doit être l’action pure, “ antérieure à l’intelligence et indépendante d’elle.”
Cette doctrine d’indépendance n’est pas donnée à l’homme seul : la femme américaine en jouit au même titre, et ses allures paraissent quelquefois assez étranges aux jeunes Européennes sur qui il est exercé une surveillance quasi-tyrannique, — c’est du moins l’opinion des américaines.
Quant à l’Américain, il n’aime pas les problèmes compliqués, aboutissant à des conclusions ennemies de toute clarté.
Lorsqu’il fait des affaires, — et il en fait toute sa vie, — quelques difficultés présentent-elles,
il cherche d’abord à en éliminer tous les côtés obscurs. Il aime à simplifier les choses à double sens. Il adore les chiffres, connaissant leur infaillibilité. Il fait du “ business ” en dilettante : il y met de la dignité, de l’autorité et de la prestesse. Il embrasse une spéculation d’un seul coup d’œil : il a le don de la réflexion brève. Il est intuitif et se décide promptement. C’est un homme d’action dans toute la force du mot. Il fuit les rêveurs, il les considère comme des inutiles de la vie qui se complaisent dans l’irréalité. L’utopiste le fait sourire. C’est dans l’action qu’il va chercher sa poésie à lui. Il est le roi des trusts, mais n’ambitionne pas de devenir le prince des poètes.
Le positivisme américain s’est affirmé non seulement chez les hommes d’affaires, mais chez les littérateurs même.
Un peuple qui a commencé par trouver que l’imprimerie est une industrie superflue et qui se contente des prédications d’un Jonathan Edwards, n’est, certes pas, disposé à écouter les élucubrations déraisonnées d’un poète.
Plus tard, les Américains comprennent qu’un peuple sans littérature est un peuple sans histoire. Et c’est par la force de son génie, plutôt qu’encouragé par ses contemporains, qu’Edgar Poë, par exemple, force l’admiration de ses concitoyens.
A part Longfellow, Whitman et le divin Edgar Poë, qui s’arrogerait le droit de porter le titre accablant de véritable poète chez eux ?
Dans le domaine du théâtre, les efforts de Tyler et de Dunlap ont fourni la raison de la déplorable faiblesse des auteurs américains. Car on peut constater que les dramaturges n’aiment pas soumettre leur imagination à des lois fixes : ils ne créent pas, ils démarquent, ils décalquent le plus souvent, ils s’accaparent, ils traduisent le répertoire français, anglais ou allemand : c’est un répertoire d’emprunt. Ils achètent de l’étranger les véritables artistes, mais ils ne créent pas d’œuvres vraiment durables.
D’ailleurs, un peuple qui va au théâtre pour se reposer des fatigues de la journée et non pour se familiariser avec les problèmes sociaux ou psychologiques, est peu digne d’avoir un théâtre. Le théâtre est un éducateur des foules connue des esprits d’élite devant qui il fait dérouler la psychologie de l’homme intérieur et les pages de l’histoire universel, pour remuer dans l’âme populaire les sentiments nobles de la vie, ou le patriotisme par l’enthousiasme.
Aussi, faut-il être armé et muni de connaissances générales pour comprendre le théâtre, quand on sait ce qu’il a de grand et de prédestiné dans le rôle qu’il doit jouer chez les peuples civilisés.
L’Américain n’est pas prêt à dissèque! une pièce de Paul Hervieu, par exemple, ou des psychologues modernes. A peine saisit-il quelques passages des auteurs classiques, et encore, lorsqu’on les lui explique minutieusement. Des romantiques, il aimera quelques-uns des romans de Dumas père, par le côté mélodramatique qu’ils présentent, quelquefois par l’intérêt historique.
Aussi, dans ce domaine, à peine s’est-il élevé au-dessus du roman feuilleton des Ponsou du Terrait et des Jules Mary. A-t-il pu atteindre seulement la verve abondante d’un Paul Féval, bien que, depuis quelques années, des conférenciers français aient tenté de lui expliquer les beautés de l’art français dont la préoccupation est au dessus des vaines spéculations matérielles ?
Il ne faudra pas prétendre, disons-le, que leur littérature les ait influencés de quelque manière dans ta direction de leur volonté, de leurs actes et dans les circonstances pratiques de la vie : c’est là, d’ailleurs, une conséquence de leur positivisme, et c’est pourquoi, il faut s’arrêter à l’influence directe des William James, des Ralph Waldo Emerson et de quelques autres peut-être; cela n’est pas bien certain.
Comme les Américains avaient débuté par l’action, — la poésie par excellence des hommes d’affaires, — ces deux philosophes répondaient
pleinement aux exigences de leur pensée. Chez eux, MM. Bergson et Boutroux auraient été des dieux.
Vous savez sans doute que Waldo Emerson, écrivain simple, mais souple et pourvu d’une rare délicatesse de pensée, avait joint à sa conception de la vie intérieure une observation ai eue
de Pâme, et, ce qui passionnait ses adeptes, c’est qu’il appliquait son idéalisme à la réalité.
Il répondait par là aux aspirations des Américains. William James de son côté rattachait tout à l’action pure.
Il n en fallut pas plus a ces deux éducateurs d’âme pour qu’ils devinssent les prototypes de la haute sagesse américaine, celle qui parvient à convaincre sans violence. Car cette philosophie a une forte teinte d’optimisme ; elle est pleine de santé morale. Or, P Américain regorge de santé morale et il est foncièrement optimiste. Il aime les beaux dénouements, comme il recherche les grands succès financiers.
Puis, en raison de sa forte constitution physique, de son énergie proverbiale, de son entraînement systématique aux actes journaliers, il est gai, robuste, il veut du soleil, du mouvement, il aime ce qui vibre, il recherche des sensations violentes et se jette au danger un sourire aux lèvres. S’il n’existait pas déjà, il aurait inventé le positivisme.
Disons-le tout de suite, il y a un contraste
assez frappant entre la mentalité américaine et le caractère anglo-saxon, car nul n’est pins porté que l’Anglais ià un positivisme reconnu et bien à lui et qui en fait le type pratique par excellence.
D’ailleurs, il n’est pas étonnant que l’Angleterre du XIXe siècle, ayant préconisé dans ses actes les plus variés la méthode inductive, porte ses préférences aux doctrines empiriques.
Ayant d’abord subi l’influence lointaine de Bacon, empirique lui -même, elle avait marché de front, dans la suite, avec Stuart Mill qui exerça une sorte d’empire sur les esprits de son siècle.
Stuart Mill, vous le savez, fut le chef reconnu du positivisme anglais, descendance attribuée directement à Locke dont il est dit que “ ses théories ont passé, dans l’application, chez tous les peuples constitutionnels et libres.”
Ces influences diverses, car il y en a d’autres, ont dominé la politique et la littérature anglaises au XIXe siècle, au point qu’elles en sont totalement imprégnées.
Il y a dans le caractère anglais une haine féroce de l’oppression. Il est doué d’une profonde clairvoyance, embrassant les grandes questions de politique universelle aussi facilement que les problèmes d’administration intérieure.
Possesseur d’une grande partie du globe, il veut étendre son empire encore plus loin, toujours plus loin. De cette ambition est né cet
impérialisme, imbu lui aussi, d’un positivisme plein de sens et de /grandeur.
Conscient de sa puissance, sûr de la crainte qu’il sait inspirer, il est fier, mais d’une fierté touchant à la dignité. Il en impose. Flegmatique, il est un peu rigide, mais ne fait rien qui ne sort mûrement réfléchi. Il pense avant dé parler, sans précipitation, quand on sait que tant d’autres parlent avant que de penser, sans modération, ceux-là, ce qui fait qu’ils n’aboutissent à aucun résultat pratique.
Pour ce qui est d’être pratique, l’Américain ne lui donne pas de points. Nous connaissons d’ailleurs, sa haute compétence en même temps que sa haute eonpréhension des affaires de l’humanité. On peut dire également que nul pays n’a produit plus de poètes de diverses grandeurs que, l’Angleterre durant la période contemp > raine, ce qui est différent de l’Amérique dont le champ poétique est restreint et au dessous de la moyenne, sauf les exceptions que j’ai signalées plus haut.
Sous le règne de Victoria, ce qui est tout près de nous, il s’est opéré une période d’art surpassant même la gloire du passé.
Toute cette littérature anglaise porte l’empreinté du caractère philosophique du siècle où elle est née; et si elle a subi dans le passé l’influencé des écoles étrangères, — nous l’avons constaté ail début de ce livre, — elle garde main-
tenant une personnalité reconnue universellement, et de qui les autres peuples ont emprunté une infinité de sujets.
Je citerais, à ce propos, Rudyard Kipling, l’âme actuelle de la pensée anglaise, le chanteur de la Jungle, esprit positif, d’un positivisme souvent compassé et sévère, mais dont les œuvres, pleines de la poésie sacrée, respirent une sauvage grandeur, une mâle fierté et une sorte de domination, celle des âmes prédestinées.