CHAPITRE XII
Le Pangermanisme et les Races latines.
Je fais ici une dégression nécessaire que l’on voudra bien me pardonner, d’autant que, appartenant par origine à la race latine, nous avons à combattre, dans le mesure de nos forces, la domination que veut faire peser sur le monde l’aigle teuton.
A cette heure angoissante où l’humanité entière joue sur l’échiquier européen le sort de la civilisation future des races; à cet instant où la Force est en lutte avec le Droit pour l’hégémonie d’un peuple sur les autres peuples, il est bon de regarder avec les yeux de la vérité quelle est la situation de ces deux parties du vieux continent ensanglanté et nous demander quel rôle l’Allemagne a voulu jouer en Europe depuis quelques siècles, afin de mieux saisir les deux conceptions opposées que les peuples se font de l’avenir de la Pensée sous ces diverses m anif es tation s .
Nous sommes en présence d’un conflit auprès duquel les faits historiques du passé ne sont que des enfantillages.
C’est à se demander, avec M. Paul Bourget,
si, réellement, nous avons marché vers le Progrès “ dont nos sociétés modernes sont parfois tentées de faire une religion.”
“ Le progrès, disait-il, c’est tout ce qui entoure l’homme civilisé, excepté cet homme luimême, en sorte que, -s’il est demeuré un barbare, — oh ! la tragique ironie ! — le séculaire effort de l’humanité aboutit à lui mettre en mains un outil qui rend sa cruauté plus redoutable et plus barbare sa barbarie.”
C’est d’ailleurs un des premiers préceptes des théoriciens du pangermanisme.
Si l'on veut connaître les raisons qui ont poussé l’ Allemagne à isoùlevec l’Europe, nous les rechercherons dans les faits journaliers de son existence nationale, dans son incommensurable dédain des peuples étrangers, dans l'inaltérable et souvent ridicule confiance qu’elle met en elle-même, quand il s’agit de sa prépondérance, faisant jouer à Dieu le rôle voulu d’un pacificateur bénévole qui, s’étant choisi quelques âmes d’élites parmi les humains, leur préparerait une domination sur l’univers, afin qu’ils demeurent a jamais privilégiés au détriment des autres peuples.
Le “ Dieu est. avec nous ” des sujets du grand Empire Allemand nous met en regard sa formidable organisation militaire, préparée de longue date, ses I héories systématiquement échafaudées,
ATT CANADA
qu’elles soient empruntées du philosophe Kant, de Hegel, qu’elles aient pour défenseur un Fitclit, ou qu'elles soient l’écho d’un Schopenliauer.
Dans leur application aux industries ou aux choses de l’art, elles reflètent toujours l’idée dominatrice du pangermanisme, d’une Allemagne clamant de sa voix gutturale “ le Deutschland liber ailes.”
Il est doue entendu qu’appuyant ce principe, et, selon les données de la Providence, étant vouées aux plus hautes destinées, elles nous expliqueront comment les hordes germaniques, se ruant vers le nord, emportaient avec elles l’héritage des Romains qu’elles devaient continuer à travers l’Europe régénérée, par la volonté du Tout-Puissant et sous l’influence d’un pangermanisme à outrance.
En 1853, le comte de Gobineau publiait en Allemagne “ l’Essai sur l’Inégalité des Races Humaines,” livre étrange s’il en fut et dans lequel il nous est facile de rechercher les origines du pangermanisme contemporain.
Sa doctrine se résume en ceci que les peuples germains “ se montrent aussi grands que les écrivains du Bas-Empire les avaient dits barbares.” L’auteur déteste les partisans de l’idéalisme, il proclame l’inégalité des races*, il exbalte les peuples forts comme il méprise les faibles. Il croit surtout en la force des Germains.
Mais, 11e vous en étonnez pas, il est un ennemi juré de l’hellénisme et des Latins.
Il prétend que nous avons hérité, nous, descendants des Latins, “ de Rome et d’Athènes, une doctrine suivant laquelle, les Etats, les peuples, les civilisations périssent par le luxe, la mollesse, la mauvaise administration, le fanatisme.” Il ira jusqu’à conclure qu’il ne croit pas à ces paroles de Bossuet qui voit “ dans le succès d’un peuple la récompense du mérite et de l’effort.”
Et il ajoute: “ Souvent, les Etats sont redevables de leur splendeur à d’abominables institutions.” Il cite les Spartiates et les Phéniciens dont les mœurs dissolues et la corruption furent l’instrument de leur puissance.
Vous verrez avec moi pourquoi les modernes Germains sont peu scrupuleux quant au choix des moyens pour arriver à leur but ; c’est un des premiers préceptes du pangermanisme : celui des Gobeneau, celui des de Moltke, le Kan liste, celui des Bismarck, le chancelier de fer.
Il n’est pas un rêveur, ce Gobineau, quand il s’écrie que la Grèce a imaginé de créer “ une personne fictive, la Patrie, et ordonné au citoyen de sacrifier à cette abstraction .”
Comme ce positiviste est un partisan de la volonté dans la force, il ajoutera que le mot patrie, chez les anciens, ne comprenait, en somme, qu’une pure théorie.
Il veut bien admettre que, chez les Romains, le mot patrie existe et qu’on en fait grand cas, mais, à leur égard, son système reste le même.
Ennemi de l’hellénisme et de la civilisation romaine, il est, par son individualisme, nous dit M. Edouard Ilerriot, “ un des auteurs responsables du mouvement qui a excité contre la civilisation française, fidèle aux idées anciennes de patrie, de devoir et de loi, la culture allemande, éprise de force et dominée par le respect du fait.”
Toute l’Allemagne moderne se reflète dans ces pensées.
Mais un anglais, Houston- Stewart Chamberlain, dans un livre intitulé “ ta Genèse du XIXe Siècle ” pousse encore plus loin les théories du p a nger ma n ism e .
Cet auteur s’applique à démontrer la création d’une culture nouvelle par les Germains, dans la science, dans l’industrie, dans l’économie sociale, dans la politique, dans l’art, dans la religion.
Et cette innovation commencerait entre l’an 1200 de notre ère pour remonter jusqu’à l’an 1800. L’an 1200 a vu “ l’éveil des Germains prenant possession du rôle qu’ils seront destinés à jouer sur la scène du monde, en tant que fondateur d’une civilisation et d’une culture entièrement nouvelle.” *
* M. Edouard Hcrriot.
Puis il déclare qu’à partir du XYIe siècle, tous les grands esprits destinés à devenir des conducteurs d’hommes, seront, sans conteste, d’origine germanique.
L’œuvre de la civilisation moderne doit être exactement due aux Germains.
Et pour prouver cette assertion, il se lance dans des rapprochements chronologiques, dans des anachronismes terrifiants, allant jusqu’à prétendre effrontément l’origine germanique d’un Dante Allighéri.
Puis, il rixe ce paradoxe : “ Si nombreuses qu’aient été, ou que soient encore les victoires de la force sur le droit, l’idée du droit ne nous en demeure moins acquise désormais.”
Ce Chamberlain est un caricaturiste, un mystificateur, une sorte d’idéologue à contre sens, un boursoufflé de la pensée, allant jusqu’à proclamer que l’histoire grecque n’est qu’une “ colossale mystification,” et ne se servant de l’histoire romaine que pour essayer de préparer à son avantage le triomphe définitif du germanisme.
Il ne faudrait pas vous étonner de m’entendre citer ici ces deux noms ignorés par la plupart d’entre nous. A l’heure actuelle, les idées de ces hommes reflètent les intentions germaniques et peut-être celles de certains ennemis de la civilisation latine en Europe comme en Amérique.
Ils pensent ainsi les pangermanistes qui prétendent que “ l'avènement des Germains dans l'histoire du monde fut le salut de l’humanité agonisante.” Ils entendent, cela va sans dire, l’humanité toute entière.
Nous retrouvons dans cette prétention outrée, une interprétation du criticisme de Kant, du moderne Fitcht, un écho mal entendu des idées du pessimiste Schopenhauer.
Nous retrouvons également dans l’organisation moderne de la civilisation germanique l’application de tous ces préceptes renonés entre eux et qui ont fait que l'Allemagne, telle qu’elle nous est apparue depuis quarante ans, veut l’Europe et les deux Amérique germanisées, une hégémonie qui amènerait, selon Emile Faguet “ la mort du génie particulier de dix races différentes et la congestion chez la race qui aura conquis l’empire.”
Il n’est pas besoin de montrer combien cet orgueil fastidieux et cette odieuse prétention d’origine bien germanique sont superflus et dignes de la plus complète réprobation.
L’hellénisme est l’expression d’un passé cher à la civilisation moderne. Les marbres de l’Acropole ont hanté la pensée humaine, comme les héros de l’Iliade ont enchanté les littératures de tous les siècles, comme ils ont illuminé le monde depuis l’époque des chansons de geste, depuis la Renaissance des Dante et des Michel Ange,
jusqu’aux siècles où l’art atteint au paroxysme de sa splendeur.
La Grèce se reflète dans un Socrate, dont les élèves, comme Platon, Aristote et Xénophon, ces précepteurs du monde, doivent représenter la Pensée dans ce qu’elle a de plus noble et de plus pur : la compréhension de la liberté sacrée, de la liberté individuelle tendant à un idéalisme qui aura été comme le point de départ de la civilisation telle qu’elle doit se comprendre et à laquelle se seront heurtés les efforts du germanisme.
Rome se montre aussi la digne continuatrice de l’esprit grec qui s’introduit peu à peu dans celui des romains. Les précepteurs abondent d’Asie, d’Alexandrie ou d’Athènes. Et de Svlla à la mort d’Auguste, nous assistons à la plus étonnante période du génie latin ; et celle-ci aura visiblement une répercussion jusqu’aux époques de renaissance moderne: ces faits sont du domaine de l’histoire.
Gobineau, Chamberlain et leurs adeptes auraient représenté l’histoire de Rome “comme une colossale partie de sport jouée par des politiciens et des généraux conquérant le monde en matière de passe-temps ; ou qu’il refuse aux Romains le titre de conquérants, ou qu’il nie le génie à ses écrivains, ou qu’il ne cache ni son mépris, ni sa haine pour les Lucrèce, les Cicéron,
les Virgile, les Ju vénal et les Tacite, jusqu’au moment où il aura quelque compassion pour Rome qui marquera une transition entre l’hellénisme et le germanisme.” *
Mais n’allons pas plus loin.
Dès que l’Allemagne endosse la responsabilité de pareilles assertions philosophiques et dès qu’elle le proclame hautement, nous sommes en présence d’un conflit général, d’une lutte à mort — au point de vue de l’Idée, cela s’entend, — entre deux partis bien distincts, et la guerre présente en restera le gigantesque et sanglant résultat.
La lutte actuelle ne se fait donc pas sur le terrain politique seulement, tant en Europe qu’en Amérique : elle embrasse le champ si vaste de la Pensée humaine toute entière, lutte qui finira par la mort de l’un et par le triomphe de l’autre; et nous pouvons nous demander immédiatement si la force brutale devra l’emporter sur le droit, puisque, selon le concept germanique du droit et de la force, cette dernière crée le droit, étant “ supérieure à tout : à la vérité, aux traités, aux paroles données, aux idées de liberté fraternelle, de respect de l’homme, acquises par l’humanité en de longs siècles de luttes et de souffrances.”
Je viens de lire une .lettre bien touchante. Elle fut écrite par un petit soldat de France sur
* M. Edouard Herriot.
le cliamp de bataille. Elle est d’un simple soldat, d’un petit sacrifié, mais les mots qui la composent ont battu dans le cœur héroïque d’un poète. Ecoutez-la : elle nous fait comprendre toute la grandeur morale de la patrie française en ces temps de tourmente, tout ce que nous lui devons d’attachement profond, nous, les défenseurs de la culture latine en Amérique, tout ce dont la civilisation humaine lui est redevable à ces heures d’angoisse et d’espoir.
Cette lettre est adressée à M. Auguste Dorchain que vous connaissez :
Mon bien cher maître,
J’ai bien des excuses à vous présenter : d’abord, pour l’innommable papier sur lequel je vous écris; ensuite, pour avoir attendu jusqu’à présent pour vous remercier de l’article que vous m’avez consacré dans Les Annales et qui m’est allé au cœur.
Je ne crois pas pouvoir mieux vous prouver ma gratitude qu’en vous envoyant, du champ de bataille, deux poèmes où je me suis efforcé de mêler à mon amour de mon pays ce respect définitif des formes traditionnelles du vers, que vous avez toujours préconisé. Mais qui dit amour de la France ne dit-il pas, en même temps, respect des disciplines ?
Quoi qu’il en soit, je voudrais que ces vers pussent vous plaire. Nous avons tous fait le
sacrifice de notre vie, c’est bien ; mais, si je meurs ici, je voudrais, comme de la France, avoir été un soldat de la langue française.
Croyez, mon bien cher maître, à ma respectueuse affection.
Pierre Benoit,
lieutenant au 218e d’infanterie, 24e compagnie .*
Il y a dans cette dernière phrase toute l’expression de la civilisation latine, comme un réveil du génie latin. On a écrit que Gabriele d’Annunzio rappelait Tyrtée conduisant jadis les Spartiates à la victoire en tenant , l’épée d’une main et de l’autre la Ivre du poète.
Eh bien ! les paroles de ce soldat de la langue française et de la pensée latine vous feront immédiatement opposer, comme le faisait d’ailleurs M. Boutroux, ces deux mots, “ germanisme et humanité.” Comme le disait l’illustre savant : “ Le germanisme est plus qu’une religion, c’est la croyance que la race allemande est au-dessus de tout et qu’elle a pour mission de tout s’approprier, de tout germaniser. Le germanisme est au-dessus de Dieu, de la vérité, de la beauté, de la justice.”
Ce soldat de la langue française s’incline, lui, devant ces beautés mêmes que le germanisme dédaigne. Et l’œuvre de la langue française qui
* Annales du 21 mars 1015.
reste comme l’expression de la civilisation latine, ne consiste pas à subjuguer le monde, mais, selon M. Boutroux, à reconnaître et à respecter, dans les individus et dans les nations, la dignité humaine.
Lorsque, à des mille lieues de distance, nous sommes aussi, nous, la jeunesse franco-canadienne, des soldats de la langue française, c’est cette dignité humaine que nous voalons respecter, c’est pour la conscience des races latines que nous combattons. Nous devons, au Canada, montrer que, plus que le germanisme, nous opérons, par notre modeste effort, la libre synthèse de la véritable culture et que nous travaillons au triomphe de l’Idée sur la barbarie au nord des Amériques.
Notre modeste effort, dis-je, c’est encore un petit bouquet d’immortelles qu’humblement nous 'déposerons sur la tombe de ce soldat de France, mort, non seulement pour la Patrie française, mais un peu pour nous, les frères lointains qui n’avons pas oublié, pour la régénération et le triomphe définitif de la civilisation latine dans l’univers entier.
Et par ce geste pieux, nous aurons contribué, au réveil de la France au commencement du XXe siècle et des races latines auxquelles nous sommes fiers à plus d’un titre d’appartenir.