CHAPITRE III
La jeune Génération.
S’imagine-t-on un instant le/s résultats néfastes qu’eut produit sur la jeune génération l’influence d’une pareille décadence littéraire ? Heureusement qu’il n’en fut rien.
Cette génération s’armait lentement et voulait se préparer pour les luttes futures. Et, précisément ici, je dois déclarer que son but principal fut tout d’intuition. Elle a vu le danger de l’avenir: elle veut s’en parer.
Et comme on avait souvent accusé la littérature de chez nous de n’être, après tout, qu’un effronté démarquage, souvent un plagiat déguisé, elle voulut s’appliquer à travailler en ce sens que, à l’avenir, l’influence française ne sera, ni un procédé, ni un artifice de composition imposé par une tendance spécieuse, mais un moyen, pour arriver, par échelons, à une originalité conforme aux aspirations de notre race, à l’indépendance de notre tempéramment et de nos idées.
C’est, à mon opinion, sur cette formule que la jeune génération, dans la mesure de ses forces, travaille depuis 1895 à peu près, et c’est pour cette raison, je crois, que la critique française de ces derniers temps déclara que nous étions en train de nous nationaliser.
Ce labeur, évidemment, ne peut s’accomplir en un seul jour, lorsque, comme chez nous, un cosmopolitisme à outrance envahit et menace.
Les peuples civilisés ne l’ignorent pas: les littératures ne se sont pas formées toutes d’une pièce. L’esprit humain accomplit, d’époque en époque, un travail de gestation. Dans ce monde, exploité dans tous les sens, le cercle des idées est tellement restreint que l’homme se voit sans cesse obligé de transporter, d’emprunter ailleurs des sujets pour leur donner une nouvelle forme, jusqu’au jour où, par son génie, il arrivera, par degrés, à son plus haut point de perfection et d’originalité.
C’est du domaine littéraire d’un pays, c’est dans l’ordre de son progrès, et il n’existe aucune raison pour qu’un peuple jeune, encore à sa formation, soit exempt de nombreuses influences, aussi nécessaires à l’existence de sa littérature que le climat ou le milieu dont on connaît l'empire physiologique sur l’esprit d’un siècle.