CHAPITRE IV
La Critique.
Comme nous le voyions plus haut, les persistances françaises, chez nous, furent d’un puissant auxiliaire aux générations futures, et nous les retrouvons toujours avec profit dans un autre champ d’action, je veux dire en littérature.
A diverses époques de notre histoire, les esprits se détendent : ils se ruent vers l’effort, mus par un besoin de s’extérioriser et de se manifester.
Puis, tout-à-coup, ils retombent comme accablés. On les croirait pris d’une sorte de découragement, de lassitude. Voyez plutôt les diverses époques de notre histoire depuis 1830.
Toujours, pourtant, l’idée de conservation les reprend. Et nous remarquons que, c’est précisément aux heures difficiles qu’une recrudescence de vitalité s’empare des esprits.
Si nous jetons un regard vers 1689, époque d’insuirrection, qu’y voyons-nous ?
La race saxonne, engourdie, évolue misérablement. Il faudra la ténacité et l’audace de ces
Normands, de ces Poitevins, de ces Bretons pour réveiller la torpeur du moment. C’est Carneau qui nous rappelle ce fait.
Vous le voyez immédiatement. Dès que le sang des Gaules circule dans les veines saxonnes, la vie renaît. Donc, le Français fonde la colonie; plus tard, par son redoutable courage, il empêchera le Canada de s’annexer aux Etats- Unis, c’est-à-dire, de devenir américain de mœurs, de langue et d’institution. Plus tard encore, vous verrez Lévis brûler ses drapeaux plutôt que de se rendre, et ce geste significatif est parmi les qualités de la race : j’en parlais plus haut.
Et, plus loin, vous assistez à un autre réveil après 1837, après Lafontaine, après 1867, après 1895. Toutes ces dates marquent des époques physiologiques de notre histoire.
Mais à ces diverses périodes, malgré les vicissitudes, les luttes sanglantes, le passé laisse son empreinte; et, en politique comme en littérature, les influences restent les mêmes. L’âme française passe comme un souffle sur tous les esprits et les fait vibrer. Nous porterons toujours les marques de notre origine
Mais si peu se rendent compte de ces vérités que, tous les jours, lorsqu’il se produit une œuvre chez nous, on ne cesse de nous répéter qu’elle s’apparente directement d’un Hugo, d’un
Lamartine, d’un de Vigny, qu’elle évoque un Musset, qu’elle dérive d’un Leconte de Lisle, qu’elle est empruntée d’un Verlaine, d’un de Réignier, de la comtesse de Nouilles, que sais- je encore ?
On ne recherche pas les causes et les conséquences de ces influences inévitables pour nous : on ne sait qu’amoindrir sans mesure le mérite, et le talent véritable ne trouve aucune grâce devant le frais émoulu du collège où il a appris l’art de ne pas écrire, encore moins de penser, mais en mal d’une notoriété passagère. La plupart de nos quotidiens nous donnent de tristes exemples en ouvrant -leurs colonnes à tous ces Zoïles fiéleux, jaloux et ignorants, dont le seul mérite est de jongler avec les mots et dont le triste métier se borne à vouloir nous diminuer aux yeux des étrangers, en maniant une science dangereuse dont ils ne connaissent pas les rudiments.
iComme nous avons été longtemps à chercher notre voie que nous cherchons encore, d’ailleurs, nous sommes loin du jour où nous pourrons nous vanter d’avoir une critique littéraire chez nous.
Quelle en est la cause ?
D’abord, au début, l’absence d’œuvres souvent dignes du nom, fut une des causes pour lesquelles les critiques improvisés négligèrent cet art de s’attacher à des ouvrages de réelle valeur
pour en étudier le caractère distinctif, pour en chercher les qualités intrinsèques et leur assigner une place définitive.
La critique naquit le jour où, chez un peuple, elle pouvait constater un travail intellectuel, une histoire des idées et de leur influence sur les moeurs, sur les coutumes et sur la littérature. Ancienne autant que l'art, la critique lui trace des règles; elle détruit autant qu’elle refait de lois; seulement, elle apparaît toujours, non chez des peuples en formation, mais aux époques de civilisation.
Nous la voyons au temps des Quintilien et des Cicéron, en pleine Renaissance, alors qu’elle travaille à la rénovation classique. Nous la voyons, sévère et. superficielle au XVI le siècle, grave et philosophique au XVI lie, et à l'apogée au XIXe, alors que le romantisme provoque la révolution des idées et de la forme du vers. Mais nous la retrouvons toujours en pleine effervescence des génies et -des civilisations, et surtout à l’heure où affluent en abondance des oeuvres à qui l’-on veut assigner une place pour le bénéfice des siècles à venir. Mais un peuple à sa formation a d’autres préoccupations que de créer des oeuvres d’art : nous en sommes un exemple. Il ne juge pas ses contemporains, ils les forme, leur donne l’énergie des instincts puissants, insuffle à l’enfance la force de lutter, aux adultes la volonté de vivre et de créer la patrie : tout est là.
Le XVlIIe .siècle abandonnait sur la terre d’Amérique 60,000 Français dont la première préoccupation fut la lutte pour la conservation de droits sacrés. Tout l’effort initial devait tendre à sauvegarder la langue qu’un fanatisme à outrance menaçait de noyer dans l’oubli. Le XIXe siècle vit le Canada plus indépendant, plus libre. L'autonomie accordée aux provinces en 1867, est une source de fécondité matérielle, mais les esprits demeurent quand même presque rebelles à toute production de l’esprit. Le journalisme progresse dans le sens politique et s’oriente vers la tribune. Il critique les actes des hommes publics, mais il ne trouve guère d’œuvres littéraires dignes d’attention. La littérature donne bien quelques poètes, un grand historien, quelques romanciers incomplets, mais dès qu’une place a été assignée à chacun d’eux, à tort ou à travers, l’opinion des critiques — si on peut les appeler ainsi, — rentre pour longtemps dans le silence et le journalisme continue ses luttes journalières, je veux dire ses polémiques politiques: la véritable critique littéraire n’existe pas.
Aussi, dès l’apparition de l’Ecole littéraire de Montréal, en 1895, voyons-nous une sorte de réveil de l’opinion publique, en même temps que la presse toute entière, semble sortir de son ancestrale torpeur. Devant des œuvres jeunes,
niais dénotant déjà une originalité de pensée et de forme inconnue des anciens, la critique — celle qui n’existe pas, — ouvre les yeux ; elle s’émeut, elle s’agite.
Malheureusement, elle n’est pas armée : elle ne peut s’affirmer que par son extrême indigence. Son indifférence passée pour les choses littéraires, les pratiques industrielles auxquelles se livre le journalisme, la prépondérance odieuse de l’annonce et de la réclame à grandes colonnes lui ont complètement enlevé le don de spontanéité et de variété dans ses opinions, voire dans son style: elle manque d’autorité, faisant montre d’une ignorance trop visiblement étalée.
Aussi, verrons-nous, dans les colonnes journalières, des inepties sans nom, au détriment de l’art et du bon goût. La jalousie et l’envie s’en mêlant, le journaliste-critique trouvera, pour juger une œuvre, une formule vieillie, appliquée, le cas échéant, et ce sera là son triomphe.
Il avait, découvert chez les vieux auteurs la rage de l’imitation servile : il brodera sur ce canevas. Et tous les jeunes, sans exception, y passeront; il sera impitoyable jusqu’à l’injustice, car il s’entourera d’un nombre infini de petits Zoïles se croyant imbus d’une science indiscutable, se proclamant des maîtres de la critique avant même d’en connaître la définition si pleine de danger et si lourde de responsabilité à l’égard des générations futures.
AIT CANADA
En jugeant une oeuvre, ils ne sauraient s’apercevoir que l’imitation raisonnée cliez certains auteurs n’apparaît pas comme une marque de stérilité, mais comme une loi nécessaire : c’est le cas de nos écrivains, de nos poètes de la dernière génération puisqu’ils ont compris que l’imitation des littératures étrangères renouvelle presque toujours le fond des idées. Notre descendance, d’ailleurs, ne nous prédisposait-elle pas à subir des influences françaises ?