CHAPITRE VII
Des Influences françaises sur quelques Poètes de la dernière Génération.
Gonzalve Desaulniers
Vous vous rappelez sans doute cette époque, au début du romantisme en France, où la jeunesse enthousiaste, combattant pour l’idéal, la poésie et la liberté de Part, avait répondu au “ cor d’IIernami,” selon l’expression de Théophile Gautier ? Eh bien, nous avons eu vers 1895, au Canada, une semblable effervescence de la pensée.
Presque toute la génération d’alors se présentait année pour la lutte, ou, du moins, disciplinée presque.
Cette période de rénovation littéraire en France, dont je viens de parler, qui date de Chateaubriand et de Mme de Staël, a eu sa répercussion dans le monde entier. Partie de l’Allemagne avec Tiek et les frères Schlegel,
le mouvement .passa rapidement en Angleterre, en France et conquit l’Amérique. Tous les écrivains voulaient être de leur temps.
Les noms de Chateaubriand, de Hugo, de Lamartine, de Vigny, de Musset, étaient synonymes de puissance et d’évocation. Ces magiciens de la rime devaient laisser leur empreinte non seulement sur l’esprit de leurs contemporains, mais sur les générations à venir; et, inévitablement, la jeunesse devait être emportée comme un souffle dans ce remous irrésistible.
Malgré tous les efforts du symbolisme, malgré les nettes formules de l’école parnassienne, la fin du XIXe siècle vit des romantiques effrénés. Quelques-uns donnèrent des œuvres durables, la plupart moururent dans la médiocrité, par conséquent dans l’oubli.
Notre littérature, à ses débuts, fut romantique, mais elle avait, — je l’ai dit, — de cette école, toutes les tares, sans en avoir les plus belles qualités.
Elle se présentait avec tous les défauts du genre, s’écrie M. Charles Le Goffic.
Elle était tendue et boursoufflée, son lyrisme était oratoire et vain, son inspiration banale et naïve, sa versification démodée et pauvre.” Elle débordait cependant de patriotisme sincère et d un amour véritable pour la France, c’est ce qui sauva quelques-uns de nos poètes d’alors de
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d’oubli auquel ils étaient inévitablement condamnés.
Quelques-uns, parmi les jeunes, demeurèrent attachés aux préceptes du romantisme, et l’on peut trouver, vers 1895, de nos poètes se proclamer hautement de Lamartine, de Hugo, d’Alfred de Vigny. Malgré cela, — et là se fait sentir le revirement, — nous remarquons dans leurs œuvres une originalité inconnue des anciens. Leurs vers se modernisaient et leur pensée se débarrassait des clichés surannés. Jusqu’à cette époque, on avait mal lu les romantiques : la nouvelle génération sut les comprendre.
Parmi ceux-là, nous apparut M. Gonzalve Désaulniers qui entra dans le mouvement littéraire de 1895, avec, déjà, une autorité reconnue. La jeunesse sentait tout germer, tout éclater autour d’elle; et lui, l’aîné, il se jeta dans l’arène armé pour la lutte.
En relisant son œuvre, il nous vient; à la pensée cette célèbre préface “ Des Destinées de la Poésie ” où, définissant le rôle de la poésie par le monde, Lamartine nous dit qu’elle doit être de la raison chantée et que c’est là sa destinée.
En parcourant les premiers poèmes de M. Gonzalve Désaulniers, nous refaisons ce voyage au Liban où Lamartine nous fait assister au triomphe éblouissant de la nature. En même temps qu'il nous élève l’Ame vers des régions su-
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DBS INFLUENCES FRANÇAISES
p (Meures, il nous fait un tableau de la vraie poésie dépouillée de plus en plus de sa forme artificielle, se spiritualisant et restant surtout “ l’ange gardien de l’humanité à tous ses âges.”
J’ai souvent entendu M. Cf onzalve Désaulniers nous 'Communiquer les beautés de certains grands poètes; je n’en ai pas connu qui nous aient chanté avec plus de conviction les vers du grand Lamartine. Certes, il .exulte devant “ l’Alberta ” et la plupart des poèmes des “ Emaux et Carnées ” de Gautier, mais le chantre de la “ Chute d’un Ange” le passionne jusqu’à l’exaltation. Et j’ai compris, en l’écoutant, qu’il s’était imprégné des vers lamartiniens jusqu’à en faire ses poèmes de chevet.
Jamais, au Canada, une vie de poète ne fut peut-être plus complètement remplie. S’il a tourné une grande part de son activité vers les préoccupations utilitaires, absorbantes et déprimantes, à aucun moment, dans ses actes publics ou privés, M. Désaulniers n’a failli de les dépouiller de leur forme artificielle, et, selon Lamartine, de les spiritualiser, en quelque sorte.
Ce poète se dédouble. Il ne manquera pas, au milieu des pan d ce tes, d’en noter une impression, une pensée, qu’il transportera plus tard dans une harangue habillée de poésie charmante : il reste poète jusque clans les actes journaliers de la vie.
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C’est, d’ailleurs, un peu la manière de Lamartine. Vous connaissez son histoire. Le prince de l’élégie passa en coup de foudre dans la tourmente de la vie. Mais, poète, homme politique ou, sur la fin de sa vie, créateur de productions hâtives, il resta toujours le spiritualiste et le grand lyrique que vous savez.
M. Désaulniers, je le crois, s’est inspiré de cet exemple et il en a peut-être tiré sa philosophie.
En tout cas, l’influence d’un tel maître est d’un salutaire bienfait pour un tel élève. Je ne dirais pas cela pour tout le monde. Lamartine ne vieillit pas, certes; mais il présenterait, à l’heure actuelle, un danger sérieux pour ceux qui le comprendraient mal, tout en voulant suivre sa trace.
Malheureusement, M. Gonzalve Désaulniers, comme tant d’autres, a dispersé aux quatre vents des poèmes inachevés, que le temps, toujours inexorable, essayera de faire oublier, peutêtre, hélas ! D’ailleurs, n’est-ce pas le sort de presque tous nos poètes que de s éteindi e dans l’oubli ? Ils commencent par entrevoir de beaux projets d’avenir dont la fumée se dissipe au hasard, sur le triste chemin de la vie. Car nous ne vivons pas dans un pays de chimère : nous devons être avant tout des hommes d’action, livrés à un mercantilisme effréné, emportés par
une sorte de «positivisme sans pitié, dont nous devons, comme malgré nous, subir l’empire et la prépondérance. M. Désaulniers, comme tant de ses devanciers, a été entraîné dans la tourmente. Qui sait s’il reviendra jamais vers le pays de ses rêves ?
Un jour, j’écrivis une comédie portant un titre plein de tristesse et, pour moi, d'une grande portée psychologique chez nous, qui ne fut jamais jouée, pour des raisons qu’il m’est inutile d’expliquer ici. J’y avais exprimé des idées dont je voudrais vous faire part, parce qu’elles ont une grande signification pour l’avenir de notre race.
Dans cette comédie, un jeune avocat, Jean Derville, a poursuivi de fortes études littéraires : il a fait des poèmes, il a écrit des livres. Songez donc. Ce crime impardonnable est encore augmenté par le fait qu’il est avocat, ce qui, par conséquent, le condamne à la réclusion.
Car vous ne pouvez le nier: en ce pays, un tel jeune homme qui dépense ses soirées en études littéraires n’est pas sérieux, «s’il exerce une profession libérale surtout. On lui pardonnera volontiers de passer ses nuits dans des clubs huppés où il cultivera «des influences considérables et besogneuses ; mais qu’il pâlisse sur des bouquins, cela dépasse toute imagination. Il a droit d’être un disciple de Thémis, rien de plus.
Donc, Jean Dec ville est avocat. Son père, être positif, prétencieux et ignare, lui reproche ce qu’il appelle ses petites jongleries. Il veut l’associer avec un confrère, avoué des plus considérable, au bureau achalandé dont son fils deviendra sans doute un jour le chef incontesté. En plus, il projette un beau mariage pour le jeune homme avec la fille d'un financier, appoint inespéré pour un avocat sans causes, dont les agissements ne vont pas de front avec les ambitions sans bornes du vieux parvenu.
Seulement, Jean Derville ne l’entend pas de cette oreille. Il se révolte: il fait de l’éloquence, ce qui est de nature à exciter davantage l’ire du bonhomme. Tous deux s’emportent et il faut l’intervention de Madame Derville, mère, pour clore cette discussion.
Madame Derville est une personne fort distinguée, pleine de raison, mais un peu romanesque. Elle a élevé son fils selon certains principes qui font sourire les amis de la famille. Néanmoins, elle persuade Jean d’écouter son père. Les Denoncourt donnent un bal à quelques jours de là: Jean ira à ce bal, c’est le conseil qu’elle lui donne pour plaire à son père. Jean méprise le monde et ce genre de mascarade humaine qu’on appelle les bals. Il consent cependant. Mais il se promet bien île s’en venger, si l’occasion lui en est offerte,
Chez les Denoneourt, on cause politique, commerce, bourse, affaires en général, mais jamais littérature. On affecte même une indifférence choquante pour ce genre d’exercice de l’esprit.
Un certain LeBailly, épris de la fille Denoncourt, s’est aperçu que Jean Derville est loin d’être indifférent à la jeune héritière et il s’en émeut, car il escompte lui-même sur ce riche mariage, p/lein de promesses pour son avenir et ses succès dans île monde financier.
Or, il connaît le côté faible de Jean. Il sait qu’en l’attaquant à l'endroit le plus sensible de son cœur, il saura le compromettre, ou l’humilier aux yeux des Denoneourt, gens positifs, intransigeants, traditionalistes dans le mauvais sens du mot, dans le sens le plus vulgaire, parvenus grotesques et bon rsouf fiés.
Au cours de cette soirée, il est question de la pièce jouée au théâtre cette semaine-là. Le hasard veut que ce soit le “ Chatterton ” d’Alfred de Vigny.
Le Bailly ne manque pas ouvertement d’insulter— ce dont il est coutumier, d’ailleurs, — cette pâle figure du poète suicidé, dont Alfred de Vigny s’est servi pour démontrer, en un tableau plein d’une énergie farouche, l’dndifférènce coupable des hommes d’une époque à l’égard des poètes.
C’est alors que Derville, emporté, explique comment et par quel miraculeux sortilège, l’Art
divin fait autour de lui des martyrs. Il expose comment le rêveur, épris de beauté, se sacrifie voloutiers devant le grand rêve qu'il veut atteindre. Puis, il démontre aussi comment, dans un pays comme le nôtre, par exemple, les adeptes du rêve et de la beauté restent des reclus, des claquemurés.
Savez-vous ce que c’est qu’un claquemuré, s’écrie-t-il ? Je vais vous le dire.
Et il explique que Théophile Gautier parle de certaines plantes exotiques aux couleurs étranges et mystérieuses, au charme évocateur, dont le pistil échappe un parfum grisant et chaud comme les pays où elles naissent. Elles ont l’attrait subtil et pénétrant de certaines femmes dont on ne peut expliquer l’inexprimable magnétisme. Mais ces fleurs ne sauraient s’acclimater qu’à l’atmosphère où elles reçurent le jour. Transplantez-les en pays lointain, aussitôt, leurs parfums s’évaporent, leurs pétales se dessèchent : elles s’étiolent et meurent.
Eh bien, continue Jean ’Derville, en ce beau Canada, le poète est une fleur transplantée, semblable à la fleur exotique, exilée et se fanant dans la solitude. Il ne peut s’acclimater à cette atmosphère étrange dans laquelle il étouffe. Il y est emmuré, il y est claquemuré, sans espoir d’y trouver la main aimée qui le délivrera.
Les claquemurés, ce sont les forçats du rêve,
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les illuminés dont le verbe ne sera pas entendu de ses contemporains ; ce sont les souffre-douleur du Beau, les martyrs de l'apathie et de l’indifférence publique, les inutiles, les propres à rien, les fainéants de la pensée, les méprisés du sort, les vaincus d’avance. Les claquemurés, ce sont les inconséquents de la vie, ceux qu’un mauvais sourire accueillera sur le seuil de toutes les portes et dans le faux décor de tous les salons ; ceux à qui l’on refuse un morceau de pain, comme au chemineau suspect; ceux que, dans le langage humain, on est convenu d’appeler les meurs-de-faim. Les claquemurés, en ce pays, ce sont les victimes de l'industrie dominante et prépondérante qui fait bon marché de l’art ét qui négocie la pensée sur l’autel du veau d’or. Ce sont, les victimes des brasseurs d’affaires, trouvant le moyen de verser vingt mille dollars aux fins d’une élection pour satisfaire leur soif d’arriver et qui ne sauraient reconnaître- le désintéressement de ces sacrifiés dépensant leur existence loin des contingences humaines. Ce sont, les victimes des gens des professions libérales -qui se font un devoir de défendre la langue française, celle qu'il parle, en l'oubliant, ou en la trahissant journalièrement. Ce sont les victimes des plébéiens de l’idée, de la bourgeoisie ignorante et préjugée, des philistins prétencieux et détestables qui ne savent reconnaître le talent
qu'en raison du prix payé pour une réclame originale. Ce sont les victimes de tous ces indifférents de la rue qui pèsent l’intelligence selon sa valeur commerciale. Ce sont les victimes de tous les prétendus aristocrates de ce pays, sortis de la cuisse de Jupiter et dont l’unique préoccupation, après s’être gravé au front le titre de parvenus, est de se créer des amitiés anglosaxonnes, pour mieux oublier leurs origines. Voilà.*
Et pour avoir dit ces vérités, Jean Derville se voit chasser de la maison Denoncourt. C’est bien fait. Il ne fallait pas réveiller dans cette société des pensées qui donnaient trop à réfléchir sur l’avenir de la race canadienne-française en ce pays. Il fallait cacher ses idées; et surtout, il ne fallait pas oublier que, chez nous, tout individu passe la moitié de sa vie à chercher les moyens de ne jamais dire ce qu’il pense, et l’autre moitié, à défendre ce qu’il n’a jamais admis.
M. Gonzalve Désaulniers m’a déjà exposé ce paradoxe. Il me l’a exprimé sous une autre forme; car, comme bien d’autres, il a eu à soutenir dans la vie, espèce de Jean Derville à sa manière, toutes les luttes contre les quolibets imbéciles, contre les conseils saugrenus de prudhommes en pantouffles en quête de sermons,
* Extrait des “ Claquemurés,” pièce en trois actes par l’auteur.
contre certains envieux, ses frères en droit civil, contre la presse, toujours bienveillante et empressée à ne jamais défendre les choses de l’art.
S’étant sérieusement penché sur les pandectes, quelques-uns de ses confrères ne purent jamais croire — et ils le proclamèrent hautement - — qu’il serait un avocat sérieux à qui l’on pût confier la si noble défense de la veuve et de l’orphelin, selon l’expression vieux cliché.
Mais M. Désaulniers les détrompa. Il les défendit l’une et l’autre, la veuve y compris l’orphelin, quelquefois en vers. Et il gagna ses causes, aussi souvent qu’à son tour. Il fut le Jean Derville que je vous ai dépeint plus haut. Jamais il n’a voulu abdiquer ses droits à la pensée. L’opinion de la foule lui est aussi indifférente que l’histoire des Turcs. Et il a laissé des poèmes — je voudrais qu’ils fussent plus nombreux — de tout premier ordre. Il a fait comprendre aux indifférents qu’un avocat ne doit pas nécessairement rester toute sa vie la personnification de l’ignorance et qu’il ne saurait se renfermer seulement dans les strictes et sévères préceptes du droit, en imposant à ses facultés une servitude coupable dont les conséquences seraient d’en faire un être médiocre et vulgaire dans le milieu où il vit.
Mais ce n’est pas tout. M. G-onzalve Désaulmiers, toujours en éveil et ayant parcouru le champ de la pensée à travers tous les poètes de
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la littérature française, s'est appliqué, en outre, à rajeunir dans ses vers la forme autant que le fond.
Nous y trouvons l'influence de Lamartine, certes, mais n’a-t-il pas adopté la manière lamartinienne à ses propres aspirations, en apportant à ses poèmes une réelle personnalité et une rare perfection ?
Relisez “ Dans le Golfe,” un poème où son talent se manifeste d’une façon si précise et si limpide :
•Je lui dis : “ Descendons sur la grève ; le vent,
Dont le golfe apaisé s’effarouche souvent,
Ce soir nous vient du large avec des voix plus douces Que les chuchotements des ruisseaux sur les mousses. Viens! l’horizon là-bas se pare des reflets Versés par le soleil qui meurt, sur les galets.
Une heure, une heure encore, et la nuit qui charroie Les astres accrochés à sa blanche courroie,
De nouveau confondra sous nos yeux l’infini Du bleu du ciel avec l’or du sable jauni.”
Et tous les deux, la main dans la main, nous allâmes Ecouter la chanson caressante des lames.
Le flot montait, couvrant les récifs, enlaçant
De ses varechs le pied des falaises, poussant
Dans son ascension très lente les gabares
Dont les flancs endormis roulaient sous leurs amarres :
Les côtes peu à peu s’effacaient comme si,
Affluant vers les bords du golfe rétréci,
Lasse d’avoir depuis l’aurore autour du globe Ourlé sur tous les caps les pans verts de sa robe,
Sur nos plages sans fin que son poids fait gémir,
La mer, la vaste mer, s’allongeait pour dormir.
Nous nous assîmes sur la berge, l’fune prise Par les clartés, par les senteurs et par la brisé.
Les alanguissements du flot passaient en nous.
Une lueur de rêve au fond de ses yeux doux Tremblait et la faisait muette, et ses paupières Par instant s’abaissaient sous le jeu des lumières. Tant de calme venu des monts silencieux,
Des îles, des rochers, des forêts et des cieux L’enveloppait ; tant de paix sereine et profonde Tombait du firmament, — comme d’une rotonde Quand le jour dans les ors des verrières se fond Tombe un rayonnement mélancolique et blond, — ;
Que cédant au frisson mystérieux des choses,
Mêlant ses cheveux noirs aux ambiances roses,
Elle pencha son front sur mon épaule.
Au loin,
De son dos velouté quelque énorme marsouin,
Rayant d’un trait d’argent la ligne grise et bleue, Eclaboussait l’azur du revers de sa queue Puis replongeait dans les tranquilles profondeurs.
Les goémons grisaient de leurs âcres odeurs L’air tiède qu’embrumait déjà la nuit prochaine Effleurant les sommets de son aile incertaine.
Plus loin encor, vers les horizons reculés Où vont éperdument les flots immaculés,
Les mourantes blancheurs se fondaient, et si drues Maintenant que notre œil, dans les ombres accrues,
Ne pouvait distinguer sur le grand gouffre amer L aile des goélands des trois mats d’un steamer.
I lus loin, plus loin toujours, c’était l’espace immense Où 1 océan finit lorsque le ciel commence.
Alors, ses yeux ravis s’en furent au-delà.
Des lourds escarpements de la nue, et voilà Que tout à coup l’oreille ouverte aux rythmes vagues, J’entendis que chantaient tout près de moi les vagues. Chacune me jetait en déferlant son mot Dans ce colloque étroit de la terre et du flot.
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Oh ! qui pourra jamais en traits ineffaçables,
Sur la page mouvante et fragile des sables,
Fixer les rimes d’or du poème éternel
Que dit le vent, qu’écrit la mer, que fait le ciel !
Toutes les voix du golfe un moment revenues,
Celle qui sort des rocs ou qui descend des nues,
Celle qui passe, au gré des matins et des soirs,
Sur les flots bleus, sur les flots gris, sur les flots noirs,
Dont les inflexions sonores ou voilées
Font les esprits sereins ou les fîmes troublées ;
La voix qui glisse au ras des ondes doucement,
Ou qui galoppe au bout des voiles brusquement ;
Sur les mers en délire ou les mers en ivresse,
Celle qui gronde ainsi que celle qui caresse ;
La voix qui vient du fond des temps irrésolus,
Faite de tous les bruits des siècles révolus ;
Toutes, toutes courant sur l’énorme estuaire,
Dans le fléchissement du jour crépusculaire,
Comme des sons de lyre éclatèrent.
Longtemps
Je les ouïs chanter dans les échos flottants .
.Te ne puis résister au désir de vous citer des vers récents que M. Désaulniers écrivit dans un moment d’enthousiasme délirant, alors qu’il avait vu, à un instant unique dans l’histoire de l’humanité, la France relever le front devant l’insulte germanique, pour défendre cette vieille Gaule à qui la civilisation devait, depuis tant de siècles, ses plus beaux fleurons de grandeur intellectuelle :
Mouettes, qui liez la grâce de vos ailes,
Lorsque la nuit descend, â la courbe des flots ;
Mouettes, que les mers, quand vous courez vers elles Jettent comme un espoir à tous les matelots ;
Mouettes, qui semblez des petites croix blanches ;
Qui palpitez au bout des vagues follement Et qui, dans les embruns roulés en avalanches.
Tombez et retombez sans cesse éperdûment ;
Mouettes, qui ce soir, du haut de nos falaises,
Découpant sur le ciel un nimbe éblouissant,
Lancez vos cris joyeux aux flottilles anglaises Comme si vous vouliez les bénir en passant ;
O mouettes, venez de partout plus légères,
"V enez du nord, venez du midi, bercez-vous Sur la côte normande où vont pleurer les mères Sur la plaine d’Alsace où meurent les époux ;
Survolez, survolez les frontières anciennes,
Car nous sentons déjà vos ailes nous porter Sur les rives du Rhin où viennent se heurter Les mouettes de France aux cigognes prussiennes.
Toute l'âme de M. Désaulniers plane dans ces deux pièces: une âme contemplative, sereine devant tes closes d’ici-bas comme devant les splendeurs irréelles. Il ne fera jamais de plus beaux vers, s il en lit de plus complets. Souhaitons le jour où, débarrassé de Pair empesté des villes, il puisse en de nouvelles “ Clarinettes,” à l’exeinple du Rousseau des “ Rêveries d’un Promeneur solitaire,’’ elercler à nous communiquer, dans un beau livre, le sentiment profond qu’il éprouve devant les beautés de la grande nature.
Charles Gill
Ce sentiment de la grande nature, tout poète réprouve à divers degrés. Les choses extérieures nous apparaissent dans toute leur splendeur selon que nous savons les contempler avec les veux de l’âme.
Certains individus ne regardent jamais autour d’eux ; ou, du moins, s’ils regardent, ce n’est que pour saisir le côté matériel des choses, sans vouloir, sans chercher à comprendre que la nature garde en elle l’immatérielle sensation ressentie par les créatures vraiment supérieures.
J’ai entendu dire par quelqu’un que le 'Crépuscule le laissait aussi indifférent, qu’il se préoccupait peu de l’aurore ou du bruit de la mer et des vents. Cet homme, intelligent et d’esprit cependant actif, interrogeait la nature juste pour ce qu’elle pouvait lui donner de jouissances matérielles, de satisfactions palpables. Jamais il n’aillait au fond de son âme et rien ne la faisait vibrer. Cette catégorie d’hommes — qui sont le plus grand nombre dans l’univers — sont plutôt dirigés vers l’action : i ls n’admettent pas le rêve et le champ de la contemplation ne fit jamais parti de leur domaine.
- Mais il existe des êtres que les mystérieuses lois de la- nature font vibrer jusque dans leurs fibres les plus intimes. Ils vivent de la nature,
ils en sont imprégnés. Ceux-ci :se meuvent dans 'un inonde d’idéal, poursuivant leur rêve sans défaillance et sans s’occuper deis vaines contingeances d’ici-bas : ils passent détachés des choses dont les froides apparences les laissent indifférents. Une inflexible sérénité se peint sur leur figure : ils sont comme des reflets de l’irréelle volupté et dieux de la contemplation.
M. Charles Giil est de ceux-là.
Chez lui, le poète parnassien éclate dans chaque strophe de son œuvre. Leconte de Lisle avait le culte de la sonorité : M. Charles Grill, aussi, a le culte des métaphores olympiennes. On a dit de l’auteur des “ Poèmes barbares ” que son génie était tout d’un bloc, parce qu’il manquait de souplesse. La volonté du maître y était pour quelque chose, n’en doutons pas.
M. Charles Grill a du sang des héros de Leconte de Lisle. Sa fougue a des heurts de cyclope. On croirait qu’il forge ses strophes aux enclumes de Vulcain.
Du plus loin que je le vois dans le passé, — c’était a l’époque qui ’ précéda la fondation de l’Ecole littéraire, — il m’apparaît enfermé dans sa tour d’ivoire, je veux dire dans la mansarde d’une maison perdue au fond d’un pauvre quartier de la ville, seul, isolé, drapé dans sa mâle fierté. Je l’aperçois encore, penché slir sa table de travail, écrivant à la lumière blafarde d’une
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petite lampe à abat-jour sanglant sur lequel se découpaient très visiblement les mots “ Eternité,” “ Néant,” “ Gouffre,” “ Sirius,” etc. Le silence enveloppait les choses : dehors, nul bruit ; et souvent, les lueurs de l’aurore le surprenaient, le front courbé sur une strophe inachevée, quand il ne s’oubliait pas jusqu’au soir suivant, méditant à la lumière presque éteinte de sa petite lampe à abat-jour sanglant.
Un soir, il me lut ces vers :
Lion au front puissant, père de ce lion Qui regarde, étonné, le soleil disparaître ;
Toi qui prêtas ton aide à la construction Du temple néo-grec, et devins son grand-prêtre ;
Toi qui sais pénétrer en pleine passion Des âges révolus et les fais comparaître Devant les temps futurs, infatigable maître Qui hausse d’un degré ta haute nation ;
Toi qui, sur l’Art divin, as fait glisser le voile,
Pour nous montrer son ciel immense à découvert ;
Salut ! — ■ Trois majestés ennoblissent ta toile. —
Entre l’Imperator farouche du désert Et l’éblouissement de la voûte infinie,
Je te vois resplendir, majesté du Génie.
Ce sonnet était à l’adresse du maître Gérante. Déjà, j’entrevoyais dans ces strophes l’influence de l’école parnassienne. Il y a dans ces vers quelque chose de “ l’impassibilité ” voulue du parnassien et l’addieation visible de la sensibilité romantique, du culte du “ moi haïssable,” selon l’expression de Pascal.
Vers 1890, et avant, chez nous, la poésie dite personnelle née du romantisme, était en honneur chez les poètes de la vieille génération, sans en " excepter évidemment Louis Fréchette. L’exotisme faisait sourire et l’on faisait des gorges chaudes des poèmes barbares, nippons ou hindous. Il fallait étaler sa propre douleur si l’on voulait porter Ile titre honorable de poète. Et on chicanait les épris de la forme, leur refusant le droit de penser. On les appelait des rhétoriciens. Et puis, cette dénomination “ d’impassible ” entraînait pour le poète des responsabilités en dehors du domaine de l’Art pur. Ayant quelquefois chanté quelque divinité étrangère, on le proclamait naturellement voué au paganisme, au panthéisme, à l’athéisme. Sa philosophie devait être celle des déistes, des boudhistes, que sais-je ? Il ne suffisait pas de faire de l’esthétique une divinité: il fallait être le pessimiste qui doute, qui nie, qui désespère. Le parnassien digne de ce nom, devait renier toutes les religions pour n’admettre que celle du Beau, mépriser l’humanité et se renfermer dans une fierté coupable, dans la contemplation froide du néant, dans le mépris des vaines apparences. Il fallait, en outre, s’il avait trouvé en lui la cause de ses douleurs, qu’il en cacha l’origine, ne les rattachant qu’aux choses extérieures exprimant presque toujours, d’après lui, toute la souffrance et les maiUeiirs humains, Cette philoso-
pliie avait été empruntée, disait-on, d’Alfred de Vigny, le maître de Leconte de Lisle qui, dans un geste universellement connu, avait voulu, drapé dans isa fierté, s’enfermer obstinément dans sa tour d’ivoire.
M. Charles Gill avait bien apparemment, au début, toutes les tendances à ce pessimisme déconcertant.
Il avait, comme disait Emile Faguet en parlant de Sully-Prudkomme, “ la tendance incoercible ” à une sorte de pessimisme que les années, d’ailleurs, ont changé en une douce résignation, ce qui est le signe visible de l’acheminement de l’esprit à. la philosophie des sages.
Mais il fut aussi, et malgré tout, imbu de romantisme, puisqu’il en avait acquis l’exkubérence, la phrase tonitruante, réloquence abondante, l’amour du mot sonore et des périphrases emporte-pièce.
Je me le rappelle, clamant les vers de “ Ruy Blas ” de Victor Hugo, la hantise de notre sommeil alors, et dont les strophes faisaient revivre les plus belles époques du romantisme en France. Car, à ce moment, les modernes ne nous enthousiasmaient guère. Nous avions le culte de 1830, nous étions hugolâtres.
Tous ceux de la génération de 1895 s’étaient imprégnés de Lamartine, de Vigny, de Musset. Nelligan fut le premier à s’affranchir de ces
influences, ce qui provoqua une sorte d’indignation poussée jusqu’à l’injustice. Le pauvre enfant ne s’en rebuta pas, et nous savons qu’il a triomphé.
Aussi, dans l’avenir, toutes les œuvres, chez nous, — comme la plupart des auteurs français, du reste, — - se ressentirent de cette influence du romantisme. M. Gill, je l’ai dit, n’y a pas échappé non plus, quoiqu’il ait toujours tenté sur luimême une réaction contre la littérature individualiste dont l’effort consiste surtout à étaler sa souffrance et ron mal. Mais il fut d’un romantisme particulier, jusqu’au jour où le hasard lui fit lire les “ Poèmes barbares,” les “ Poèmes tragiques et antiques.” Ce jour-là, il écrivit “ l’Aigle,” resté comme le manifeste de sa jeunesse ardente et enthousiaste :
Dans cette cage où des bourreaux l’avaient jeté, L’espérance faisait frémir ses grandes ailes,
Et, sans que le malheur eut vaincu sa fierté,
Son regard convoitait les sphères éternelles.
Et, dans la suite des années, ce sera, pour le poète, le triomphe de l’impersonnalité dans sa manière et dans sa forme, dans sa pensée même, jusqu’au jour où, gardant, d’un côté, l’empreinte indéniable du romantisme dans toutes les manifestations de son esprit, et de l’autre, le culte de l’école parnassienne, il s’appliquera à se chercher une personnalité dans l’étude même de la
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nature, source intarissable pour l’imagination et la sensibilité du véritable artiste.
C’est la troisième phase de sa vie poétique.
Un jour, M. Charles Grill se sentit pris d’un immense retour sur lui-même. Après avoir fait une sorte d’enquête sur l’existence des choses sensibles, il s’en fut vers les grands sommets. Ayant assisté à l’évolution de l’âme humaine, il voulut comprendre la nature dans ses manifestations les plus diverses et les plus sublimes. Le hasard le servit admirablement en le mettant en présence des phénomènes qui nous entourent et dont souvent nous ne connaissons pas assez les secrets, ne les ayant scrutés que dans leur apparence superficielle.
Mais trop longtemps le poète était resté enfermé en lui-même. Il venait d’avoir une révélation et la nature lui apparut dans un éblouissement, dans une féerie. Un poème entier venait de naître dans son cerveau en ébullition : “ Le Cap Eternité.”
Ce qui caractérise ce poème, c’est une sorte de sérénité contemplative, absente de spéculations philosophiques. M. Gill y fait profession d’idéalisme et son esthétique s’y développe, profonde et morale.
Tout d’abord, on y sent, dans son unité même, le culte inaltérable du grand Art, de la Beauté sous toutes ses formes et l’élan superbe vers les
régions supérieures de l’Inconnu : c’est le propre du penseur. Puis, dans sa pénétration de la nature, les moindres accidents qui s’offrent à ses yeux, les moindres incidents qui caractérisent les êtres les plus infimes, lui font rechercher les liens mystérieux unissant le monde visible au monde invisible. Il interroge l’infini pour se rapprocher davantage de la divine lumière.
Puis, il pénètre l’inanité et le néant de ce qui l’entoure. Il humilie l’homme et les choses dans leur orgueil incommensurable, et il s’écrie en parlant de la fourmi :
J ai drapé mon néant dans mon âme immortelle, Et j’ai dit au Soleil: — Eblouissement d’or, Autant que ta splendeur une pensée est belle ! Par delà ton éclat plane ton fier essor ;
Et ton scintillement dans la nuit froide et noire, Pénètre moins loin qu’elle au fond de l’avenir,
Car tes feux pâliront avant le souvenir Que mon âme éblouie emporte de ta gloire !
Et j’ai dit au Rocher: Devant toi j’ai frémi,
Mais le regard divin contemple en paix ta pierre ; Et ton dôme effrayant, vu de l’ultime sphère,
Ne paraît pas plus haut que cette humble fourmi !
On reconnaît bien ici l’influence du romantisme, on y retrouve de même l’empreinte de 1 école parnassienne, précisément parce que M. Gill y puisa les lois de son esthétique et qu’il en subira toute sa vie, sans doute, l’ascendamt. C’est de cette dernière influence qu’il tira sa genèse
en imprégnant ses œuvres d’une puissante personnalité.
En ce qui concerne sa philosophie, il ne s’apparente nullement à Lee on te de Lisle, et nulle part dans ses vers nous ne pourrions trouver les traces de ce pessimisme déconcertant demeuré comme le fond même des idées de l'auteur des “ Poèmes barbares.” Il n’incline pas, non plus, à la négation de l’âme, de même qu’il n’apparaît jamais comme un révolté de la vie, mais bien plutôt comme un résigné, regardant les laideurs et les bassesses humaines, tout en se sentant infiniment petit devant les mystères de la nature, et s’élevant vers les cimes pour mieux voir le néant de notre misérable existence.
Puis, devant ce Cap Eternité qui le reporte aux époques préhistoriques, devant ces rochers convulsifs gardant “ l’empreinte du calios,” il se demandera la raison et le but de toutes choses. Il en recherchera la grandeur et l’énigme, les yeux plongés dans les sphères. Et de l’admiration qu’il en ressent, le gouffre, en ce qu’il a de tragique, l’épouvante et le méduse, si je puis dire. Il demeure en extase, et se proclame humblement impuissant à chanter ce spectacle dans ses vers, à peindre la sublimité de ce tableau digne d’être décrit par un Dante Alighieri.
C’est après avoir invoqué l’immortel poète, qu’il essaie de pénétrer le sens si profond de la création; et il déplore l’orgueil humain qui,
voyant la vérité tonte crue étalée devant lui, aime mieux se perdre dans les mystères de l’inconnu -qu’il ne comprendra jamais.
Ecoutez :
O baie Eternité, j’aime tes sombres flots !
Ion insondable lit s’enfonce entre des rive^
Dont les rochers dressés en cimes convulsives.
Gardent tragiquement l’empreinte du cahos.
Dans quel monde entrons-nous! d’où vient la masse d’encre Qui baigne sur tes bords le granit et le fer !
Sur quel oubli, sur quel néant, sur quel enfer S ouvre ton antre où l’homme /en vain jetterait l’ancre !
Entre tes deux géants dont le roc éternel.
Surgi du gouffre noir, monte au gouffre du rêve,
La pensée ennoblie et plus grande s’élève,
De l’abîme de l’âme à l’abîme du ciel.
L’Art vénéré me guide au bord du cap unique.
Je le veux célébrer dans mes vers, mais en vain J’ai l’orgueil d’exprimer ce qu’il a de divin Et d’infernalement effrayant et tragique.
Les accents que mon âme évoque avec effroi Expirent sur ma lèvre en proie à l’épouvante Ton esprit n’est pas loin de ce spectacle, 0 Dante !
O Dante Alighieri ! mon maître, inspire-moi !
Apprends-moi comme il faut monter d’un front serein Vers les sommets sacrés qui conduisent aux astres,
Lt, le cœur abîmé dans la nuit des désastres.
Faire sur le granit sonner le vers d’airain.
O cap ! en confiant au vertige des cieux Notre globe éperdu dans la nuit séculaire,
Le Seigneur s’est penché sur ta page de pierre Digne de relater des faits prodigieux.
Il a mis sur ton front l’obscur secret des causes.
Les lois de la nature et ses frémissements Pendant qu’elle assignait leur forme aux éléments,
Dans l’infini creuset de ses métamorphoses.
Et scellant à jamais les arrêts du destin.
Avec l’ardent burin de la foudre qui gronde,
Il a, dans ton granit, gravé le sort du monde,
En symboles trop grands pour le génie humain.
Nous n’avons pas assez contemplé les aurores,
Nous n’avons pas assez frémi devant la nuit,
Mornes vivants dont l’âme est satisfaite au bruit Des savantes erreurs et des beaux mots sonores.
En vain la vérité s’offre à notre compas.
Et la création ouvre pour nous son livre ;
Avides des secrets radieux qu’il nous livre,
Nous les cherchons ailleurs, et ne les trouvons pas.
Nous n’avons pas appris le langage des cimes ;
Nous ne comprenons pas ce que clament leurs voix,
Quand les cris de l’enfer et du ciel à la fois Semblent venir â nous dans l’écho des abîmes.
Et l’ange qui régit l’or, le rose et le bleu,
Pour nos yeux sans regard n’écarte pas ses voiles,
Quand le roi des rochers et le roi des étoiles Nous parlent, à midi, dans le style de Dieu.
Voilà comment M. Charles Grill nous apparaît dans ia réalisation de son rêve et de ses conceptions de la vie. Son ambition n’est pas d’écrire des livres ; il se borne à vouloir créer une seule œuvre, d’une profonde unité.
Pour atteindre ce but, il vit isolé, loin des bruits assourdissants des villes, loin des voix discordantes, car il aime par dessus tout l’har-
moi lie: il. y consacre son existence. Ce culte a mis sa (probité littéraire au-dessus des envies et des haines. Il dédaigne les fausses apparences, comme il se méfie des hommes ; mais je le répète, on ne pourrait lui attribuer le titre “ d’impassible,” car dans ce poème qu’il médite avec un soin jaloux depuis plusieurs années, il m’exclut ni la sensibilité, ni l’émotion.
Quelques-uns ont prétendu qu’il resterait toute sa vie le parnassien qu’on s’applique à trouver dans la contextfire de son œuvre. N’en croyez rien. Sa manière a subi d’étomnantes transformations depuis quelques années.
Il y a dans Lecomte de Liste, poète exotique, le révolté épris de la contemplation esthétique, en même temps qu’un pessimiste profond dont les poèmes marmoréens étalent la négation de l’âme. r !|; , p V; \
M. Grill s’est débarrassé de son amour de l’exotisme. Son œuvre, d’inspiration personnelle, sera du terroir. Cependant qu’éloigné des événements journaliers', des menus faits, comme des conflits de races, de politique et de croyances, il chantera les splendeurs terrestres dans ce que Dieu a semé de plus grandiose autour de nous.
Il n’en recherchera pas les causes : il en scrutera les effets, sans effort, avec sa conscience. Il fera descendre une divinité sur la terre, nouveau messie qui, par la puissance de la nature,
nous éblouira dans les phénomènes qui nous entourent.
Soyons fiers d’un élève qui subit de pareilles influences, car il nous donnera une œuvre burinée dans le granit du Cap Eternité.
Emile Nelligan
Nelligan entra dans la vie littéraire en coup de foudre. Sa figure exprimait alors la joie de vivre. Il eut des fleures heureuses, celles qu’il dépensa dans l’étude de la langue française. Le temps ne lui permit pas, hélas ! de poursuivre jusqu’au bout son rêve ; il ne connut jamais à fond les poètes français: il n’en put étudier que quelques-uns. Mais ce beau front pâlit et s’étiola le jour où le hasard le mit en présence de certains poètes inquiets, maladifs et quintessenciés comme Baudelaire, Rollinat, Rodenbach et Edgar Poë : il leur doit pourtant le meilleur de son œuvre. Ce jour-là, il fut le plus malheureux des hommes, du moins, il fut irrémédiablement atteint, sans pouvoir se ressaisir. Il avait contracté le mal du siècle.
Il naquit dans un milieu isolé, dans un monde prosaïque, peu fait pour le comprendre, qu’il méprisa d’abord souverainement et qu’il finit par fuir avec une sorte de rage au cœur, poussé
qu’il était vers un but impossible à atteindre, si ce n’est que par le sacrifice de lui-même. Il j a donné sa vie : il en perdit la raison.
A dix-huit ans, on veut l’astreindre au sacrifice de sa liberté, on veut l’enfermer entre quatre murs, lui qui recherche les cimes et l’espace. Il en souffre jusqu’à vouloir oublier l’existence: il préfère le martyre à l’incarcération. Il voudrait se confier à quelqu’un, l’isolement le tue. Il se sent seul dans la vie. La grande douleur qui provoqua le naufrage de ses belles facultés, date de cet instant où il se voit seul avec luimême, dans une solitude meurtrière : il sombre.
Il n’eut même pas, aux dernières lueurs de raison, un véritable ami qui le ramena vers la cité rêvée : il tomba, (abandonné, incompris, ignoré, réélus et loin de toute consolation intellectuelle.
N’est-ce pas là assez pour expliquer la profonde mélancolie de ses derniers chants, toute l’humaine et sincère souffrance qu’expriment les moindres de ses poèmes ?
Son œuvre est la résultante de l’abandon où on le relégua ; toutes ses idées viennent de son malheur même. Tout Nelligan est dans cette théorie, car ce fut la sienne.
Une harmonie constante existe entre toutes ses douleurs patiemment endurées et celles étalées dans ses poèmes, c’est-à-dire, que jamais, chez nous, un poète ne fut plus sincèrement vrai
clans les actes de sa vie. Il a vécu de sa douleur et il en est mort. Jamais l’art n’eut de plus fervent adorateur, car, en ce pays, on ne meurt généralement qu’à la manière de tout le monde.
Emile Nelligan, cependant, ne fut pas un pessimiste dans le sens du mot. S’il avait le mépris et souvent la haine des hommes, il se montrait quelquefois d’une mansuétude allant jusqu’au pardon. Misanthrope, il le fut par la force des circonstances; pessimiste, il le devint devant l’injustice et l’ingratitude du monde.
L’amour filial corrige chez lui la misanthropie, le mysticisme de son cœur atténue souvent son pessimisme.
Emile Faguet a dit : “ Il y a à remarquer que le pessimisme, loin de se confondre avec la misanthropie, peut mener à la philanthropie. Si les hommes sont malheureux non par leur faute, mais par une fatalité, il les faut plaindre et les aimer.” II. exprimait cette pensée en parlant de Léopardi.
Nelligan eut, à travers sa courte existence, de ces lueurs de misanthropie et de pessimisme, tout comme Léopardi : “ Oui non risere parentes, cui non risit patria.”
Je l’ai dit, il naquit clans un milieu propre à aviver sa souffrance. Il souffrit du milieu où il vit le jour, il souffrit du sarcasme de ses contem-
porains, il souffrit de l’opinion courante, il en voulait à l’existence, à ses proches, au siècle où il vivait.
Virtuose, tout fut pour lui visions et féeries, car il planait dans l’empire des songes. Dédaignant la vie de tout le monde, il se créait des Edens lointains. Il y cultivait ses fleurs, il y cherchait des sensations subtiles et neuves, des symboles: il fut un mystique. L'extase le prenait tout entier et il s’envolait vers des sphères paradisiaques où il se complaisait au milieu d’anges ou d’archanges qu’il imaginait de toute pièce: il se gavait d’infini.
Y avait-il cependant dans son ceuvre quelque teinte de philosophie ? Avec les tendances que nous lui connaissons, serait-il apparenté à Metzche, par exemple, qui voit l’humanité s’acheminer vers sa décadence; ou bien à Schopenhauer qui rattache à la volonté une morale de résignation fataliste ?
Je ne le crois pas. Son œuvre fait penser profondément, elle ne .recherche l’influence d’aucun système, elle ne manifeste aucune intention abstraite, elle ne se rattache pas à une philosophie déterminée.
Ce poète est certainemeht un mystique, à plusieurs phases de sa vie. Il ressemble un peu — quelque part dans son livre — à ces yoghis qui, méditant, le regard fixe, pensent retrouver en
eux-mêmes l’ univers visible. Nelligan contemple quelquefois comme l’anachorète du désert, il a peur du péché, des tentations, des êtres imaginaires, légendaires, qu’il transforme volontiers en monstres héraldiques ou en visions d’épouvante. L’inconnu l’effraye, mais il se penche quand même sur les abîmes, il en scrute les profondeurs. L’enfer du Dante l’attire: c’est un mystique d’inspiration intérieure, dont les contradictions s’entrechoquent, s’accentuent à mesure que le poète pénètre le mystère de la nature et de l’existence de l’au-delà. Cet enfant de vingt ans est un tourmenté, mais il ne veut et ne peut demander conseil à personne: il se suffit à luimême, car c’est en lui qu’il recherche la cause de ses douleurs. Ayant aimé les hommes, il s’en éloigne maintenant. Après cela, quelle conclusion pourrait-on tirer de l’œuvre trop courte de Nelligan ? Quelle serait la morale qui s’en détache selon les idées exprimées dans ses conceptions étranges, mais toujours dignes d’un vrai et grand poète ?
L’œuvre de Nelligan est un exemple entre toutes de désintéressement et de sacrifice.
Certains hommes dépensent leur vie à la recherche de la vérité, d’autres dirigent toutes leurs facultés vers la possession des biens de ce monde, d’autres encore veulent dominer par la conquête, par la force, d’autres veulent la gloire
d’où qu'elle vienne; d’autres, ayant des aspirations plus élevées et détachées des choses terrestres, sacrifient tout à l’Art et à la Beauté.
Ils en extraient leur philosophie, leur morale, ils y puisent leurs aspirations les plus nobles, ils y recherchent leur inspiration, ils en respirent la quintessence comme on hume une fleur ; ils leur consacrent leur existence ; et les froides apparences de l’univers ne sont rien devant les spéculations célestes ; ils leur donnent leurs plus beaux instants, afin de faire triompher par eux la plus sublime des causes, cause sacrée, exempte du contact des servilités méprisantes et des bassesses humaines. De l’Art et de la Beauté, ils tirent une religion.
C’est la religion de Nelligan. Toute sa morale est dans l’application des préceptes de l’Art et des lois du Beau.
“ Ma philosophie, me disait-il, mais elle réside toute entière dans mon amour de l’Art.” En effet, il aurait pu ajouter: au plus loin que la curiosité humaine puisse atteindre à travers les âges, l’Art créé la forme et l’harmonie. Par sa toute-puissance, les cités se bâtissent, centres des civilisations et du progrès. C’est par lui que la symétrie pose des lois, c’est par la vertu de ses miracles que se révèlent à l’homme les nombreuses divinités qu’inventèrent les esprits ; c est par son inspiration que la raison conçut
AÜ CANADA
la multiplicité des chefs-d'œuvre ; il dicte souvent des lois à la morale. Enfin, l’Art, c’est la divinisation de tout ce que les hommes ont imaginé de grand, de noble, de surhumain.
C’était là la pensée de Xelligan.
Et toute son œuvre est une constante application de ces principes restés comme la hantise de sa triste jeunesse.
Il aimait la Beauté pour le plaisir extrême qu’il en ressentait. Jamais il n’a tenté — - il ne l’aurait pas pu, d’ailleurs - — - de définir son admiration devant l’ineffable grandeur de la nature. Il se représentait le Beau indéfinissable et mystérieux comme toutes les sensations premières qu’il nous fait éprouver. Mais il s’en était fait une définition bien à lui, précisément parce qu’il vivait loin des contingences humaines, il avait des visions d’ordre supérieur, inaccessibles à d’autres, des paysages célestes hors de la vue du vulgaire mortel, l’Idéal sacré enfin, but suprême de tout artiste. Cela, s’appelle l’élan vers la vraie perfection entrevue par le poète dans l’insaisissable énigme des mondes sidéraux.
Et c’est de cet amour de la Beauté céleste qu’il a tiré les poèmes les plus douloureux et les accents les plus sincèrement vrais. Certaines strophes de Xelligan, comme dans “ la Romance du Vin,” par exemple, sont d’une telle émotion,
qu’elles nous attristent comme un chant de désespoir; - — - car c’est un, — - qu’elles nous remplissent d’une sorte de malaise. “ La beauté de la douleur a le droit de s’exprimer ” disait Emile Faguet.
Jamais un aphorisme ne s’appliqua mieux qu’à Emile Felligan. Sa douleur était empreinte de cette beauté sereine: elle exprimait la vraie souffrance, et c’est pourquoi il avait droit plus que tout autre de la crier à ses contemporains, car il méritait davantage la compassion de ceux qui savent comprendre et aimer.
En me rappelant Emile Nelligan que j’ai aimé et encouragé, je dois dire qu’on a écrit beaucoup de choses sur le pauvre Lélian. On a dit sur lui beaucoup de vérités, on l’a cependant assez méconnu. Peu ont pénétré dans son intimité, car il avait une haine féroce des bourgeois et des philistins. Il n’était pas accessible à tous les tempéraments : il choisissait ses intimes. Il vécut hors de son siècle, c’est-à-dire en marge de la société. Absorbé dans un rêve perpétuel, il ne fréquentait que quelques esthètes. Il avait une telle horreur de la médiocrité et des plates conventions journalières, qu’il en exprimait trop haut son dédain.
Devant l’idée terre-à-terre et l’opinion du prudhomme, il avait ce rire “ inextinguible ” qui, selon Voltaire, est le partage des dieux.
Il fit et lut ses premiers vers chez moi. Je lui appris les premiers rudiments de la prosodie. A cette époque, son enthousiasme, porté jusqu’à l’exaltation, m’effrayait un peu. Je venais justement de fonder l’Ecole littéraire de Montréal : je l’y fis admettre d’emblée.
Mais, chaque fois que je l’apercevais sur le seuil de ma porte, sombre et solennel, la chevelure en broussaille, l’œil vif et profond, il me rappelait le pâle Hamlet entrant dans le cimetière d’Elseneur. Il clamait les vers d’Edgar Poë “le Corbeau,” avec les gestes d’un spectre. Comme tous les neurasthéniques de la pensée, il s’injectait des narcotiques favoris. Ainsi, Verlaine lui plaisait par ses divagations; Rollinat, par ses extravagances morbides; Rimbaud, par sa jeunesse bohème; Rodenbach, par ses mélancolies persistantes. Il exultait devant “ Bruges la morte.”
Ne cherchez pas trop Nelligan ailleurs que dans Rollinat, Rimbaud, Rodenbach et Verlaine.
Ecoutez les vers de son “ Banquet macabre,” où le vin se boit dans des crânes :
A la santé du rire ! Et j’élève ma coupe,
Et je bois follement comme un rufin joyeux.
O le rire! Ha! lia! lia! qui met la flamme aux yeux,
Ce vaisseau d’or qui glisse avec l’amour en poupe !
Vogue pour la gaieté de Eiquet-à-la-Houppe !
En bons bossus joufflus gouaillons pour le mieux.
Que les bruits du cristal éveillent nos aïeux
Du grand sommeil de pierre où s’entasse leur groupe.
Us nous viennent, claquant leurs vieux os: les voilà !
Qu’on les assoie en ronde au souper de gala.
A la santé du rire et des pères squelettes !
Versez le vin funèbre aux verres par longs flots.
Et buvons à la mort dans leurs crânes, poètes,
Pour étouffer en nous la rage des sanglots.,
C est le Rollinat du u Fou dans les vers suivants :
Pour jardins, je voudrais deux ou trois cimetières Où je pourrais tout seul rôder des nuits entières ;
Je m’y promènerais lugubre et triomphant,
Escorté de lézards gros comme ceux du Tigre.
— Oh! fumer l’opium dans un crâne d’enfant,
Les pieds nonchalamment appuyés sur un tigre !
Ecoutez maintenant ' ’ Devant deux Portraits de ma Mère : ”
Ma mère, que je l’aime en ce portrait ancien,
1 emt aux j°m’s glorieux qu’elle était jeune fille,
Le front couleur de lys et le regard qui brille Comme un éblouissant miroir vénitien !
Ma mère que voici n’est plus du tout la même ;
Les rides ont creusé le beau marbre frontal ;
Elle a perdu l’éclat du temps sentimental Où son hymen chanta comme un rose poème.
Aujourd’hui je compare, et j’en suis triste aussi,
Ce front nimbé de joie et ce front de souci,
Soleil d’or, brouillard dense au couchant des années.
Mais, mystère du cœur qui ne peut s’éclairer !
Comment puis- je sourire à ces lèvres fanées ?
Au portrait qui sourit, comment puis-je pleurer ?
Cette pièce ne nous rappelle-t-elle pas, connue facture et à s’v méprendre “ Le coffret ” de Rodenbaieh ? Le voici :
Ma mère, par ses jours de deuil et de souci,
Garde, dans un tiroir secret de sa commode,
Un petit coffre en fer rouillé, de vieille mode.
Et ne me l’a fait voir que deux fois jusqu’ici.
Comme un cercueil, la boîte est funèbre et massive,
Et contient des cheveux de ses parents défunts,
Dans des sachets jaunis, aux pénétrants parfums,
Qu’elle vient quelquefois baiser, le soir, pensive.
Le “ Rêve de Watteau ” que je cite plus loin, est une évocation d’Arthur Rimbaud dans la pièce intitulée : u Ma Bohême.” Mais ce sonnet de Nelligan est un petit chef-d’œuvre qui surpasse le Rimbaud des meilleurs jours. Celui de Rimbaud se termine ainsi :
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, au pied près de mon cœur !
Rodenbach se retrouve encore dans “ Marche funèbre,” dans le “ Lac : ”
Kemémore mon cœur, devant l’onde qui fuit De ce lac solennel, sous l’or de la vesprée,
Ce couple malheureux dont la barque éplorée Y vient sombrer avec leur amour, une nuit.
Comme tout alentour se tourmente et sanglote !
Le vent verse les pleurs des astres au roseau.
Le lys s’y mire ainsi que l’azur plein d’oiseaux.
Comme pour y chercher une image qui flotte.
Verlaine se reconnaîtrait tout entier dans le chapitre intitulé : “ Petites Chapelles.”
C’est la même inspiration que nous retrouvons dans le poète de “ Sagesse.”
Cela ne nous empêche pas, et malgré ces influences françaises, d’entrevoir dans l’oeuvre de Nelligan où il n’a pu donner qu’une part de son immense talent, un poète de haute envergure et incontestablement doué des plus rares qualités d’artiste.
M. Arnould dans son livre u Nos amis les Canadiens ” a prétendu que l’œuvre de Nelligan avait exercé une profonde influence sur les jeunes, ses contemporains. Rien n’est plus faux. Nelligan est un poète qu’on admire, personne n est cependant tenté de l’imiter, ou même de le suivre de loin.
Il faut avoir lu d’une manière bien distraite nos auteurs pour affirmer une pareille inexactitude.
Tel, nous apparaît Emile Nelligan.
Nous regrettons tous qu’il n’ait pu réaliser ce rêve profond, sublime, éternel, ce qui l’eut porté au sommet de la gloire. Et je ne puis clore ces pages sans vous citer un sonnet charmant, demeuré un petit chef-d’œuvre de grâce et d’émotion :
Quand les pastours, aux soirs des crépuscules roux Menaient leurs grands boucs noirs aux râles d’or des flûtes, Vers le hameau natal, de par de-lâ les buttes,
S en revenaient, le long des champs piqués de houx ;
Bohèmes écoliers, âmes vierges de luttes,
Pleines de blanc naguère et de jours sans courroux,
En rupture d’étude, aux bois jonchés de broux,
Nous allions, gouailleurs, prêtant l’oreille aux chutes
Des ruisseaux, dans le val que longeait en jappant Le petit chien berger des calmes fils de Pan Dont le pipeau qui pleure appelle, tout au loin.
Puis, las, nous nous couchions, frissonnants jusqu’aux moelles, Et parfois, radieux, dans nos palais de foin,
Nous déjeunions d’aurore et nous soupions d’étoiles...
Albert Ferland.
Nelligan faisait de l’art pour l’art et il fut suivi en cela par presque tous ses contemporains.
Un jour, M. Albert Ferland me disait: Je suis de l’opinion de Théophile Gautier : “ La forme ne peut être indépendante de l’idée; la forme ne peut' se produire sans idée, et l’idée sans la forme. L’âme a besoin du corps, le corps a besoin de l’âme. Il faut rechercher la beauté pour elle-même avec une impartialité complète, un désintéressement parfait, sans demander le succès à des allusions ou à des tendances étrangères au sujet traité, et c’est là la manière la plus philosophique d’envisager l’art.”
Voilà en quelques mots la théorie de l’art pour l’art que les romantiques mirent en vi-
g ueu r, et dont les rigoureuses formules furent “ une déclaration de principes,” la manifestation la plus hardie, la plus sincèrement enthousiaste de la génération des Théophile Gautier, et, plus tard, des Leconte de Liste, des Louis-Xavier de Ricard, des Théodore de Banville, des Baudelaire, des Sully-Prudhomme, des Jean Lahor, des Villiers de LTsle-Adam, des Catulle Mendès, de combien d’autres et non des moindres.
■Cette pléiade, dont le but fut d’aimer le Beau avant tout, était hantée par le noble souci de la perfection dans la forme et le mépris de l’exécution facile.
■M. Albert Berland est de ceux-là.
Nul poète chez nous ne fut et n’est, à un degré identique, plus soucieux et plus tourmenté par cet amour de la forme que M. Albert Berland.
L’auteur du ” Canada chanté ”, remarquez-le bien, est une personnalité à part; c’est un poète essentiellement du terroir, dans ses derniers poèmes surtout. Lt il le restera, j’en suis sûr.
Il a, lui aussi, vécu isolé, austère et drapé dans la haute probité de son talent.
Non seulement il a oublié que l’art pouvait lui rapporter le vulgaire métal, mais il s’est, dès le début, attaché à cette pensée que le seul culte à la poésie était la récompense suprême. Atteindre à la perfection par un travail opiniâtre, tout est là. Il n’existe pas de plus grande satisfaction ici-bas.
ATT CANADA
Cette probité littéraire nous apparaît dès les premières pages de ses livres.
Tel titre évocateur du pays, plein de souvenir, de brises qu'on hume, de branches qu’on entend craquer, de feuilles qu’on regarde tomber, nous rappelle des paysages canadiens, des terres vierges, des soleils du matin blanchissant les solitudes. Telle page nous transporte vers les bois de l’ours et du bison, vers les pins, vers les cèdres odorants, vers les bouleaux “de leur frêle blancheur éclairant les ruisseaux ; ” elle nous apprend le retour des corneilles, la forme des collines nouvelles, elle nous montre le semeur apportant l’âme au blé; enfin, elle chante des hymnes à la patrie où toute la fierté lyrique du poète s’épanouit en gerbes blondes.
Dédaigneux de la vie intense qu’il voit se dérouler autour de lui, il fuit les bruits assourdissants, les velléités, pour respirer librement les effluves de la grande nature et ses splendeurs.
Ouvrez le “ Canada chanté.” Des neuf pièces du recueil, il n’en est pas une qui ne contienne une image pittoresque et originale.
Ferland a le sens du pittoresque sans tomber dans le défaut commun, consistant à rechercher des couleurs excessives, et son esthétique ne se pare pas de l’abus constant des images : ses tableaux sont empreints de sobriété. Il étudie avec modération la physionomie d’un paysage
qu’il élargit et qu'il convertit eu un panorama, ou en une aquarelle, toujours coordonnés dans leurs parties, et créant une vive impression de vérité dans l’ensemble.
Soyons reconnaissants à l’auteur du “ Canada chanté,” lorsqu’on sait que la jeunesse présente, aveuglée par les promesses du positivisme moderne, — qui fait de notre génération des êtres positifs, des hommes d’action, avant tout, — oublie trop le charme pénétrant de la terre natale.
Albert Ferland a vu cette lacune et il travaille à la combler.
Nul poète n’aura chanté plus noblement la terre canadienne : il est du terroir et rien que du terroir. Son amour de la symétrie a fait de lui un poète classique, non à la manière des bardes du XYIIe siècle, mais à la façon de certains rénovateurs modernes des anciennes formules, soucieux d’une esthétique particulière, audacieux autant que hardis dans la forme et dans la pensée, mais jaloux de lumière, je veux dire, de clarté et de simplicité, deux qualités bien françaises.
Qui songerait à les en chicaner ?
Sans parler des avortés, des impuissants de la plume, qu’un désir immodéré de monter à l’assaut de la gloire, a faits des indisciplinés systématiques, l’avenir refusera-t-il au poète moderne le droit à des licences de forme et de pen-
sée, sans qu’il reste quand même classique et rigoureusement français, dans la forme et dans le fond, quand on sait que, depuis 1830, les écoles diverses ont renouvelé la langue jusqu’à la porter à son plus haut degré de perfection ?
La littérature canadienne, sans aucun doute, n’est pas appelée à rendre, en ce sens, de très grands services. Nous ne sommes pas des rénovateurs, nous nous contentons de subir des influences utiles. Des écrivains comme Ferland s’appliquèrent à être de chez eux, tout en maniant la langue française avec noblesse, tout en apportant dans leurs œuvres un sentiment de fierté nationale, le bon sens gaulois, la belle limpidité dans l’expression et dans la forme.
Il y a dans la première pièce du “ Canada chanté “ Prière des Bois du Nord,” quantité de beaux vers dont l’élégance nous révèle des qualités maîtresses de coloriste. Ecoutez :
O Toi qui nous a mis sans nombre à l’horizon,
De soleil altéré, de terre vierge avides,
Sois béni! le matin blanchit les Laurentides,
'Se révèle au pays de l’ours et du bison,
O Toi qui nous a mis sans nombre à l’horizon !
'Sois béni dans la paix des vertes solitudes Où les bois, nos aïeux, se sont enracinés,
Où les pruches, les pins et les cèdres sont nés,
Dédaigneux de l’assaut tenace des vents rudes,
'Sois béni dans la paix des vertes solitudes !
Sois loué, Toi qui fais le pin sombre et géant,
Le pin vêtu de nuit, conquérant des falaises,
Les saules tourmentés ,les ifs et les mélèzes,
Le tremble, au vert léger, le frêne au bois pliant.
Sois loué. Toi qui fais le pin sombre et géant !
Et :
Quand l’automne fait choir l’orgueil des bois chagrins.
Et :
A. Toi, qui nous a faits, l’hommage des érables,
Des érables pourprés et des érables d’or,
Dont les feuilles, mourant des morsures du nord,
Se parent pour l’adieu de teintes innombrables,
A Toi, qui nous as faits, l’hommage des érables.
Et :
Bouleaux sveltes, bouleaux tremblants aux moindres brises. D’une frêle blancheur éclairant le ruisseau.
Et :
Les chênes coutumiers de régner sur les morts,
Les premiers honorés du feu, des jours féconds,
Les derniers dont le soir désembellit les formes.
Je devrais citer tout le poème.
Voyez comme ces vers, même détachés, font image et nous révèlent bien le peintre, habitué à la magie des couleurs, familier avec les profonds secrets de la nature.
Coulant de source, n’allez pas croire que ces strophes soient dues à l’improvisation du poète. Elles sont le fruit d’un travail patient; elles ont subi de nombreuses modifications. L’auteur voit juste et veut rendre juste, mais il n’a pas le don de spontanéité. Il soumet sa forme à une gymnastique rigoureuse, de tous les instants, jusqu’à en perdre le sommeil, tant il a le souci de la vé-
rite, tant sa probité s’émeut devant la clarté, devant la vraie lumière, car il n’aime pas l’ombre : il fuit le gouffre.
Ce scrupule a porté M. Ferland à dédaigner le “déjà vu,” le “ déjà dit,” le conventionnel.
Il a horreur du vulgaire. C’est vers la recherche de visions nouvelles qu’il oriente toute sa pensée. Sa première préoccupation est la splendeur du Beau dans la nature, comme il retrouve aussi dans la perfection de la forme une jouissance incomparable. Ses paysages respirent la santé morale, comme ils s’ensoleillent de teintes chatoyantes, comme ils s’enluminent de vifs reflets. M. Ferland veut être, en même temps, le poète de la suggestion, communiquant son émotion autour de lui, car sans être exliubérant, il sait se confier, sans détour, sans artifice de composition, naturellement, comme toute âme éprise de clarté et de simplicité.
Son lyrisme atteint l’enthousiasme: il a une manière à lui d’exprimer les sentiments les plus intimes.
Je dois le dire en passant: on a accusé la poésie de l’époque présente, d’avoir entravé le grand mouvement lyrique du siècle dernier. “ L’ironie, d’un côté, a-t-on dit, a desséché la source des “ saintes larmes ; ” de l’autre, les préoccupations accrues des besoins de la vie ont éteint l’enthousiasme, étouffé les illusions aimantes et la foi
DBS INFLUENCES FRANÇAISES
désintéressée. On a relégué — par suite du goût prépondérant des réalités scientifiques — la phrase poétique à ne plus guère exprimer que les insaisissables rêves, les effleurements d’idées, les sentiments flottants.” *
Oui, certes, la pensée înoderne a suivi ce courant, l’entraînant vers “les réalités scientifiques,” et elle forma une génération positive, toute d’action, ennemie de l’irréelle contemplation. Les adeptes de cette théorie paraissaient oublier que la poésie doit se détacher des spéculations abstraites de la science. Mais ils proclamaient cette dernière libre et ne devant s’astreindre qu’aux lois humaines dépendant des pures réalités. Ferland savait tout cela.
Aussi, est-il de ceux qui précisent le but de leurs rêves, coordonnent leurs idées et n’expriment que des sentiments habillés de simplicité, exempts des complications scientifiques, des formules abstraites qui n’aboutissent trop souvent qu à d obscures solutions, qu’à d’incohérents problèmes, insolubles dans leur impénétrabilité même.
M. Ferland a hérité des qualités propres aux poètes du XVIIe siècle, et ce n’est pas là le moindre éloge à lui adresser.
Ecoutez :
* Ecrivains et littérateurs,
Le sais-tu Canadien qu’il est beau ton pays,
Battu des mers, immense, et que le nord regarde ?
En vain, à l’horizon ta fierté se hasarde A suivre et voir mourir au loin les monts bleuis.
En vain, sous le ciel haut, de lacs et d’ax'bres pleines, S’enfoncent les forêts et se perdent les plaines,
C’est toujours devant toi le sol de ton pays.
N’est-ce pas que cette poésie est franche et neuve, comme elle est variée dans le rythme ? Sas derniers vers sont remplis de relief et de saveur :
Quand le tiède septembre aux semeurs de maïs Annonce le retour des automnes divines,
Quand le feuillage clair du bouleau des collines Se mêle aux tons sanglants des érables rougis,
O dis-moi si les bois dont la gloire s’achève,
Pleins du charme automnal, n’ont pas bercé ton rêve,
Si tu n’as pas, poète, adoré ton pays ?
11 éprouve une sorte de vénération pour les ancêtres et le sol natal :
Canada! Canada! toi que le ciel protège,
Toi qui, sous ton manteau de verdure et de neige,
Dans l’ombre de tes bois verdoyants ou jaunis,
Sur les bords de ton fleuve aux grandes eaux sereines,
Du sommet de tes monts et du sein de tes plaines,
Et pour le Canadien le plus beau des pays !
Ici, les descriptions sont justes, les sentiments éprouvés. Décrire la nature canadienne dans sa beauté simple et la faire aimer, voilà son but.
Déjà, dans ses premiers vers, je le disais, M. Ferland accuse des qualités exceptionnelles de
'coloriste; 'dans le “ Canada chanté,” elles s’y affirment avec plus d’acuité: son imagination y est débordante, l’intensité de ses sensations plus profonde, les images plus pittoresques, sa pensée largement exprimée, son inspiration spontanée et grave :
Lorsque le blanc hiver, aux jours tièdes mêlé,
Recule vers le nord de montagne en montagne,
La gaieté du semeur envahit la campagne,
Et du sein des greniers renaît l’âme du blé.
Ennui de mars, espoir d’août, attente et rêve!
C’est avant les bourgeons et les proches labours L’inquiétude en quête et sourde des amours.
C’est dans l’arbre vivant la marche de la sève.
C’est ton œuvre, soleil, créateur des matins,
Semeur de jours, passant du souverain abîme,
Toi qui, majestueux, vas ton chemin sublime,
Jetant un printemps neuf sur nos printemos éteints.
C’est pour t’aimer, soleil, et vivre ta lumière,
Que le semeur aussi t’accueille à l’horizon,
Que le blé, prisonnier dans sa blanche maison,
Dès les aubes d’avril redemande la terre !
Je le répète, M. Ferland s’applique à voir et à rendre juste; il a horreur du déjà vu et pour en arriver à ces visions toutes lumineuses et fraîches que nous remarquons dans ses poèmes, il soumet son esprit à une gymnastique de tous les instants et il veut être le poète de la suggestion.
Il observe minutieusement les détails, ses descriptions sont de petits tableaux brossés sur le
vif et il cumule clés sensations éprouvées. Ces qualités sont d’un écrivain de race.
Certes, une fée l’a touché de sa baguette magique: l’eurythmie est innée en lui. Et comme il a déjà affirmé une personnalité à part, comme il .a donné une orientation très originale à ses facultés maîtresses, comme il est presque sûr de son pinceau, je souhaite qu’il nous donne bientôt une œuvre achevée, dans laquelle nul n’aura chanté le Canada français sur une lyre plus harmonieuse.
Paul Morin
Dans toute sa poésie, forte de sensations, Albert Ferland s’applique à animer les choses extérieures. Il a conservé visiblement une teinte de romantisme. Il y a, dans ses tableaux de la nature canadienne, quelque chose du moi romantique; la personnalité du poète s’en dégage ; mais il reste quand même parmi les écrivains qui animent et donnent une âme aux objets extérieurs. Il leur prête une pensée, les fait agir, il les fait parler. ■ En même temps qu’il a -le souci de la vérité descriptive, il ne peut •concevoir -que là-nature soit purement un sujet de contemplation esthétique, màis il voit le
monde doué d'une vie robuste dont les variations ne sont pas l'effet du hasard.
Autour de lui, tout vit, s’agite, tout s’émeut, tout est mouvement, enfin. La nature paraît quelquefois parler le langage de la méditation. Tout ce qui vibre ici-bas est plus éloquent que la parole même.
M. Ferla nd a médité ces vérités.
D’autres, sans refuser une âme aux choses, ne les veulent contempler cependant que dans la beauté de leur forme extérieure, sans s’occuper du principe qui les fait se mouvoir et vivre.
'C’est dans les productions multiples et variées de la nature qu’dis recherchent les caractères du Beau. Ce qui les attire, c’est la dissemblance des formes, la variété des contours, l’éblouissement des couleurs.
Ils veulent faire dérouler devant nos yeux le panorama enchanteur des pays exotiques, nous montrer, à travers un prisme, les variantes de teintes, de rayons, l’illusion lointaine de paysages étranges et nouveaux, une flore merveilleuse comme il en existe dans certains paradis terrestres, des forêts magiques que seuls habitent des oiseaux fantastiques, des fleuves aux eaux couleur d’arc-en-ciel.
Ces poètes ressentent l’impression née de la contemplation de l’univers visible; ils sont des impressiOnistes avant tout: ils subissent l’empire des réalités qu’ils cherchent à comprendre
plutôt en surface et dams leur seule beauté extérieure.
Mais ceux-là, les poètes ainsi faits, n’en sont pas moins cloués d’une extrême sensibilité et leur âme n’en exprime pas moins des sensations vraies, puisque par ce sentiment profond de la forme divine et parfaite dont ils entourent les objets extérieurs, ils deviennent magnanimes, puisque, dans les moyens même avec lesquels ils rendent leurs impressions, apparaissent la précision scrupuleuse du coloris, une imagination variée autant que vigoureuse et saine.
Tel m’est apparu M. Paul Morin, l’auteur du “ Paon d’Email.”
C’est un exotique.
En ouvrant le “ Paon d’Email,” son premier recueil, et à la première page, je lis un sonnet liminaire sur “ l’Evangélinaire de la comtesse de Noailles.”
Déjà, le jeune dieu déclare qu’il veut entrelacer aux pages de son livre, à la gloire du Paon, “ spbynx orgueilleux et pur,” et à la “ cursive d’or ”, “ l’onciale d’azur.”
Je songe immédiatement au maître José-Maria de Hérédia, mais ma pensée s’égarant plus loin, je Ms ces vers :
Depuis qu’un rayon d’or poignardant l’ombre verte M’offrit un clair réveil
Et que dans la rosée une tulipe ouverte Tend son cœur au soleil,
Je veux, tel Marsyas, le front ceint de lavande,
Offrir au divin Pan
Le miel roux, la florale et votive guirlande,
Mon plus somptueux pan ;
Et dans le beau jardin qui tour à tour me donne La figue et le raisin.
Je tresserai le pampre et la feuille en couronne Au vif et bleu matin.
Je suis alors fixé. Déjà averti par un manifeste où la comtesse de Noailies est traitée en enfant gâté de la Muse, je retrouve dans ces vers l’irrésistible et captivante influence de l'auteur de “ l’Ombre des Jours.”
Visiblement, l’exotisme est son lot. M. Paul Morin en donne une définition devenue pour lui une profession de foi. Son livre nous en eonvainct : il s’éloigne intentionnellement de l’inspiration du terroir et s’applique, avec une satisfactirn raffinée, à chercher ses sensations aux pays fantastiques du rêve et à orner sa pensée de “ toutes les gemmes orientales,” ou à la revêtir “ des plus lourdes soieries persanes.”
Ecoutez maintenant la définition qu’il nous donne de l’exotisme en littérature.
“ D’exotisme, dit-il, consiste à décrire un pays, des mœurs, un mode de vie étranger à la patrie de l’écrivain, et à exprimer des états d’âme qui, pour être sincères, ne sont pas ceux oui découlera ient naturellement de sa nationalité. . .”
Et il ajoute: u D’exotisme est a la littérature
ATT CANADA
ce que l’ethnographie est à la science : l’une constate, l’autre décrit.”
M. Paul Morin a un penchant, bien naturel d’ailleurs, pour les descriptifs. Il nous en donna la preuve dans une étude qu’il fit jadis sur l’exotisme dans la poésie contemporaine et dans son livre le “ Paon d’Email,” tout imprégné de visions orientales.
Et avec quelle conviction ne nous parle-t-il pas de l’exotisme à travers l’histoire littéraire de la France.
La plupart des exotiques, dit-il, quoique suisses, hongrois, belges, ont écrit des œuvres françaises. Ils sont français de cœur et ont donné des chefs d'œuvres à leur pays d’adoption.
Depuis Gustave Kahn, jusqu’à Verhaeren, de Vivien à Sidi Kassun, de Vielé-Griffin à Jean Moréas, depuis Madame Vaeareseo jusqu’à la comtesse de Koailles ; depuis Leçon te de Liste jusqu’à José-Maria de Hérédia, n’avoms-nous pas vu la poésie française s’enricher d’œuvres géniales qui font le délice des plus réfractaires ? Sans oublier les plus grands, Victor Hugo, Jean- Jacques Rousseau, Musset, Dierx, etc, dont les œuvres sont souvent imprégnées de parfums exotiques, pages immortelles, quelquefois les plus fécondes en beautés rares et précieuses.
Donc, M. Paul Morin, poète exotique et passionné de visions étrangères, est un descriptif.
DK S INFLUENCES FRANÇAISES
Il recherche moins l’âme des choses qu’il n’en saisit la forme et la beauté extérieure.
Il se rencontre dans ses poèmes une scrupuleuse exactitude dans le choix des images et nous trouvons dans ses descriptions comme une teinte d’abstraction née de la sensibilité du poète.
Tous les aspects changeants de la nature y passent avec une tendance à la mélancolie, toujours avec un charme enveloppant et nostalgique. Ce poète est souvent tout de spontanéité ; il s’est discipliné sous l’influence de maîtres préférés comme Henri de Régnier et la comtesse de Xoailles, se créant une atmosphère chargée des effluves les plus subtiles.
Il veut, nous n’en doutons pas, ressusciter les rites de la beauté païenne, comme pour affirmer cet atavisme qui nous rattache encore à la Grèce des Sophocle et des Euripide.
En passant par son exotisme même, nous retrouvons cet impérieux besoin d’évoquer la beauté des formes, comme de respirer les pures brises de l’antique Hellène, grandiose et marmoréenne.
D’ailleurs, comme disait Emile Faguet : “ La beauté de la forme ne vaut-elle pas par ellemême ? ” Ce fut et c’est le but de M. Paul Moi in de faire valoir la qualité de ses vers par la beauté de la forme dont il les enveloppe. Le
monde extérieur est assez vaste pour donner la plus grande somme de sensations, d’impressions vraies et de visions ensoleillées dont se pare toute âme d’artiste.
Alors, il évoquera les pays de son rêve dans toute leur splendeur. Son itinéraire comprendra les paysages présentant le plus d’originalité, remplis d’émotions particulières en même temps que de charme et de couleurs rares. Ce sera un voyage d’aventures heureuses.
Ou bien, encore, ce seront de douces évocations. Tour à tour apparaîtront le ciel d’Italie et ses jardins lumineux :
Aurore rose.... mandoline crescendo,
Matinale fraîcheur des jardins du Lido
Une femme qui chante à la croisée ouverte. .1...
Des pigeons diaprés frôlant la vague verte.
Ce sera Avignon ou Péronne, “ le doux bonnet toscan,” le noble vers latin “ alternant sous les doigts divins de Pétrarque leur mortel vestige : ”
C’est le même jardin, c’est la même aube claire,
Auxquels ils confiaient son amoureux ennui.
Le carillon tintant alors comme aujourd’hui,
Avant la messe, h la chapelle Saint-Claire.
Ou bien, ce sera le Dante Alighieri, le grand rêveur, les eaux vénitiennes, “ les campagnes luminaires et magiciennes,” les nonnes de Bruges :
Ville des taciturnes béguines,
Des glauques canaux aux flots épais,
J’aime le rêve où tu t’effémines,
Les carillons voilant leurs sourdines,
Les couvents froids, les grands jardins frais,
Les cygnes en troupes familières .
Car tes murs, verts de mousse et de lierre.
Abritent le silence et la paix,
O chère Bruges hospitalière !
Puis, les vieux moulins de Haarlem :
Haarlem, bonne ville des tulipes,
Des jacinthes dans leurs pots de grès,
Des gros bourgmestres fumant leurs pipes
Et des duègnes pinçant leurs lipes,
Tes vieux moulins tournent au vent frais Qui se lève de la mer voisine !
Et le rouge soleil t’illumine,
Fleuron du royaume hollandais,
Joyau de la douce Wilhelmine .
Ce sera la maison de tlié du Yeddo, les minarets dans les soirs bysantins, des paysages espagnols.
Ce sera l’Elias, le chapitre capital du livre, où le poète nous fait une profession de foi, pleine d’une belle fierté, parnassienne, cette fois, noble, de cette noblesse qui lui vient, par atavisme, de l’Athènes antique :
Celui qui sait l’orgueil des strophes ciselées,
Le rythme et la douceur des vers harmonieux,
Et, comme un émaillleur de vases précieux,
Gemme de rimes d’or ses cadences ailées ;
Celui qui n’a jamais de prières zélées
Qu’à l’autel de la Muse et qu’aux temples des dieux,
Et, consacrant son être aux plaisirs studieux,
Ne cherche que la paix des fécondes veillées ;
Celui-là seul connaît le but essentiel,
Son cœur toujours tranquille est pur comme le ciel,
Le silence nocturne est son plus cher asile ;
Et, ne vivant que pour l’éternelle Beauté,
Il tient de la nature innombrable et subtile Le secret de la belle impassibilité.
Puis, à l’instar de la comtesse de Noailles qui, dans les “ Eblouissements ” nous chante la France aux jardins merveilleux, avec la grâce d’un Lancret, le charme d’un Boucher et la symétrie d’un Fragonard, M. Paul Morin nous peint les “ paysages d’ardeur et de grâce latine ” avec une virtuosité digne de ses maîtres :
Mon cœur français et moi nous vîmes ce matin Le paisible hameau parfumé de fougère Où Marie- Antoinette en paniers de satin ■
Rêva d’être bergère ;
Et j’ai dit à mon cœur: “Le matin est si beau,
Si clair, si bleu! pourquoi faut-il que tu tressailles Ainsi que tu le fais devant un cher tombeau En revoyant Versailles 1
Mais j’ai bientôt compris en regardant le lac,
La barque et son anneau rongé de mousse brune Qu’on détachait, lorsque la tendre Polignac Ramait au clair de lune ;
Les pelouses, l’étang doré, les noirs taillis,
Le parc mélancolique où, jouant à la balle,
Le dauphin poursuivait dans les sentiers fleuris Madame de Lamballe ;
Les ronds-points de LenOtre et les ifs de Watteau Où se perdait la reine, amusée et frivole,
Sans voir son front lauré par un mouvant (lambeau D’une rouge auréole....
O cruelle douceur du petit Trianon !
Royaume désolé, candide bergerie,
Avec quelle douleur redit-elle ton nom,
Blonde folle meurtrie,
Quand il fallut quitter pour la dernière fois
Tes chaumières de laque et tes maronniers roses,
Et le temple où l’Amour cachait dans son carquois Des flèches sous des roses !
Vous le constatez : visiblement, ce poète est le contraire de M. Albert Ferland.
Mais loin de moi la pensée de lui reprocher son exotisme et la raison des influences subies. D’un autre côté, le lieu de la naissance laisse une empreinte indéniable et indestructible.
Jean-Jacques Rousseau, né en Suisse, doit à son pays de naissance son patriotisme.
M. Paul Morin exprimait un jour cette pensée :
“ Nul poète après s’être imposé des visions d’outre-mer, n’a renoncé à tourner les yeux vers la France en un nostalgique désir. Du reste, il y a de l’exotisme dans la nostalgie. Après de longs voyages, la vue subite des côtes de France inspire un attrait identique à celui ressenti devant les minarets de Stamboul.”
Appelons cette émotion, tout simplement, l’amour de la patrie, un de ces amours que l’on ne peut pas, que l’on ne veut pas arracher de son cœur : ce sont ses propres paroles.
Et, je souhaite, selon une expression du poète du “ Paon d’Email,” “ le retour au port qui est le plus bel instant du plus passionnant des voyages ...”
M. Morin nous promet, d’ailleurs, les jours prochains où il chantera le pays natal :
“J’attends d’être mûri pour la bonne souffrance Pour, un jour, marier
Les mots canadiens aux rythmes de la France Et l’érable au laurier.”
René Chopin
Mais M. Paul Morin n’est pas le seul qui se soit volontairement exilé de son pays natal.
M. Kené Chopin, qui ne dédaigne pas les influences françaises, dédie son livre “ Le Cœur en Exil ” à sa patrie intellectuelle.
M. Marcel Henry nous le déclare: le “Cœur en Exil ” est un hommage à la France. Il faut en savoir gré à l’auteur, mais il faut le reconnaître aussi: ce recueil est un hommage au poète surtout, dont, la physionomie originale et vive, nous apparaît dans le décor d’une jeunesse débordante de vie intense et de lyrisme émouvant.
Comme beaucoup d’intelligences d’élite, loin des vulgaires promiscuités, M. Chopin s’emmure
dans sa dignité. La foule ne l’intéresse guère: il a d’autres préoccupations que de vouloir descendre vers les humaines contingences qui le préoccupent médiocrement, mais qui, néanmoins, ne lui font pas oublier le pays où il est né, bien que son cœur soit en exil.
Il nous ouvre ce cœur dès les premiers vers de son livre, quand il nous parle du “ maigre cerisier,” ce sauvage enraciné qui “ aspire au flanc de la falaise un suc nourricier.”
Il admire sa ténacité, son courage quand le pauvre petit arbuste lutte contre le gel, contre l’éclair, contre l’orage, contre les froids hivers.
Et il s’écrie, s’adressant au poète :
O Poète isolé ! Comme ce pâle arbuste,
Dans ta fragilité,
Prends racine au rocher orgueilleux et robuste De l’Idéalité.
Ignore cette mer démente qui s’effare Ruée à ses labeurs....
Et vois ton front s’orner de fragiles, de rares Et méritoires fleurs,
Geci est un manifeste où, déjà, le poète dédaigne les formes convenues, les images surannées. Il ne travaille pas sur des poncifs : il en avertit le -lecteur, ou plutôt, il se conseille lui-même avec toute l’indépendance et la fierté -de sa jeunesse assez peu expansive. Et nous verrons bien, dans la suite, qu’il nous donne pleinement raison.
ATT CANADA
C’est ainsi qu'il s'enferme dans une sorte de réclusion volontaire. Mais cette hermétisme domine les faîtes. Il n’a pas bâti sa maison au cœur d’une cité, au milieu de la foule : il l’a élevée sur la montagne, dans les nuages, afin d’être l’élu du ciel, afin de mieux respirer, auprès de cette puissance que seuls possèdent les esprits d’élite : la contemplation.
Mais précisément parce que son rêve intérieur l’éloigne des pensées conventionnelles, il regardera la nature d’un œil averti. Il a un tel respect des mots et de la forme, qu’il dédaigne de les associer à des images banales: il veut leur trouver un décor digne d’eux, dans des pays inexplorés, dans des régions féeriques, nées de son imagination.
Il aime les nuits contemplatives, car c’est un contemplateur dans tout ce que cette expression comporte de grand et de noble :
Ecoutez :
Un coucher primitif de nature sauvage Déroule sous les cieux son. émouvant tableau....
Glisse, une barque ombreuse, et longe ce rivage Au rythme égal et frais de l’aviron sur l’eau.
Le beau lac ignoré, perle des Laurentides Qu’enchâsse un cirque étroit de monts fauves et noirs,
Sur le mercure vif de sa nappe sans rides M’apporte la rumeur bucolique des soirs.
Mais pour planer ainsi sur les hauteurs inac-
cessibles, le poète n’a pas renoncé à la simplicité élégante et chaste, cette clarté qui reste comme le caractère propre des grandes œuvres.
M. René Chopin recherche la lumière : il veut donc fréquenter les sommets. On reçoit plus de chaleur si l’on est plus près du soleil. Il a compris que la clarté dans la simplicité est le plus beau don de la langue française, et il ne dédaigne pas de remonter jusqu’à Xénoplion qui, chez les Grecs, nous avait donné le plus bel exemple de simplicité facile et délicate.
Quelqu’un avait dit : “ Homère, Virgile et Lafontaine nous donnent l’exemple d’une merveilleuse lucidité dans l’ordre des idées, la précision complète dans le choix des mots. Ils sont le cli arme alterné, le plaisir égal de l'intelligence aux deux âges extrêmes de la vie, chez les enfants et chez les vieillards, à l’aube des impressions comme aux dernières lueurs de la pensée.” Mais on avait aussi ajouté que la jeunesse contemporaine n’aime point le naturel, qu’elle sacrifie souvent au mauvais goût et qu’elle affirme une tendance coupable à la singularité et à la préciosité.
M. René Chopin a évité, dans son œuvre, cette exaltation de l’esprit, ces soubresauts de l’imagination. ce désir indompté de viser à une fausse originalité, au goût conventionnel de la foule. Plus que nombre d’auteurs, il a compris que la
clarté est l’apanage de tout cerveau bien organisé. Il cherche l’originalité dans ]a simplicité:
Octobre! L’aubépine m’offre ses pommelettes.
Octobre ! Fruits ridés des maigres ragommiers.
Genièvriers, amas vineux de vieilles crêtes !
Espoirs réalisés des nonclialents fermiers !
C’est la vendange et c’est la saveur acidulé
De la fameuse rousse aux branches des pommiers !
La lambrusque sanglante est riche de globules
Sur le coteau désert qu’interrompt la forêt,
Et l’automne s’esquive au seuil du crépuscule,
Tandis qu’avec effort, au milieu des guérêts,
Un soleil d’un blanc mat, monstrueuse araignée,
De lumière, bougeotte et s’emprisonne aux rêts
De sa toile d’argent que la brume a baignée.
Dans la première partie du “ Cœur en Exil,” renia rquez-le, ce besoin de clarté s’impose. Nous y retrouvons l’équilibre de l’âme et on y respire l’air pur de nos forêts, le parfum qui donne au cœur la volupté de vivre, la sève qui monte au cerveau.
Ces vers sont riches, nuancés et bien équilibrés. Ils sont pleins d’énergie, précisément parce qu’ils vibrent, parce qu’ils aspirent à la santé morale : ils se grisent de la vraie et simple nature.
Relisez “ Berceuse,” “ Matinée,” et surtout cette “ Vision nocturne,” pièce d’anthologie :
Ici, c’est la nuit claire, une nuit de Norvège,
L’hiver blême a soufflé son haleine de mort,
L’âme pensive, errant sur les plaines du nord,
Se sent lucide et chante un lumineux arpège ;
Et du froid qui le mord.
La forêt se dessine au bord des routes blanches,
Flore artificielle aux parterres d’hiver,
Fûts givrés, vernissés en leur gaîne de fer,
Ramures, aux lacis compliqués, qui se penchent..*.
On dirait du corail en arbres dont les branches Fleurissent sur la mer.
Le soir est déchiré de dentelles de givre,
Mais tandis que le gel étreint les troncs tordus,
Où le verglas met un miroitement de cuivre,
Voici mes souvenirs, mes songes assidus,
Voyageurs attardés en des palais de givre Et qui semblent perdus.
Ce style n’est pas artificiel, vous le voyez, et comporte une sorte de magnificence peu communie chez nos écrivains. Mais le poète a surtout le don du nouveau. Il exclut le déjà vu: ses visions sont celles d’une âme neuve, avec l’expérience d’un artiste fait, M. Clio-pin confirmera cette assertion et se complétera dans le poème suivant, intitulé “ Paysages polaires
Là, bien loin, du côté des étoiles polaires,
Se dresse l’enfer froid des hauts caps convulsifs.
Et je crois voir les flottilles crépusculaires Errantes sur le globe aux âges primitifs.
Monts â pic titubant sur une mer étale,
Cascades d’argent pur dont le saut fait un lac.
Dolmens brutes avec leurs tables horizontales.
Menhirs et tumuli, vaste champ de Carnac.
Par bandes les ours blancs seront expiatoires ;
L’écume aux dents, lascifs, ils bâilleront d’ennui,
Tandis qu’â l’horizon, au ras des promontoires,
Brillera, globe d’or, le soleil de minuit.
Bien qu’il porte, avec une sorte de soin jaloux sa pensée vers les régions lointaines, il ne nous empêchera pas de contempler un peu sa douleur cachée, car il nous permettra de monter jusqu’à lui.
Certes, pour M. Chopin, l’existence n’est pas un présent funeste et nous ne vivons pas dans le plus mauvais des mondes possibles, mais il voudra bien quelquefois “ accorder son angoisse à la clameur farouche du vent.” Il sentira des frissons le pénétrer et il découvrira des voix intérieures, pleines de sens. Il les suivra dans leurs échos (comme une âme un peu tourmentée, indécise, car ces voix s’engouffreront dans les cheminées, elles frissonneront d’horreur, elles heurteront la grille des caveaux dans les cimetières, elles se feront entendre dans les rafales de la mer.
Puis, dans ces plaintes, partout entendues, il trouvera le motif d’un poème éploré comme le “ cri de la douleur que pousse l’univers.”
Ce cri de la souffrance humaine lui fera rechercher le monde extérieur, mais cette fois, le philosophe l’emportera sur le peintre de la nature. Alors, il se dédoublera. Comme tous ceux de sa race, d’ailleurs, il sera aussi attiré par la
splendeur du vide. Le vide ! l’inconnu ! voilà bien ce qui toujours a tenté l’esprit impatient cle connaître :
Je rêve et communie à la splendeur du Vide.
Ah! combien je comprends ta froide majesté,
O silence infini, Voix de l’Eternité,
Qui pénètre mon songe et qui me rends livide.
'Seulement, il ne s’arrêtera pas longtemps aux spéculations abstraites. Oe jeune voyageur a entrepris une investigation à travers le monde réel. La philosophie le tente, mais les beautés de son pays canadien l’enchantent ; il est attiré par la pensée universelle, comme il veut des paysages exotiques, car il ne peut pas voir seulement la douleur d'un seul homme ou scruter une seule conscience.
Avant de faire la psychologie d’une âme, il apprendra la science universelle de l’être.
L’univers ayant une conscience, une âme, il fera l’enquête du monde visible, il tentera même l’invisible. Soyez assuré qu’il nous reviendra avec un bagage considérable de sensations nouvelles et de fortes pensées, car il sait voir au fond des choses, il est vibrant, il est enthousiaste, il a un cœur d’homme fait de hauts sentiments, un cerveau plein de réflexions et de sensibilité.
A ce propos, je voudrais lui arracher quelques
AIT CANADA
secrets, car je découvre dans ce cœur vierge un peu le désir d’aimer, si ce n’est pas déjà arrivé :
Telle, dans son Désir, une âme inoccupée Evoque, sombre orage aux radieux desseins,
De prochaines amours.*.
Et plus loin :
Ah! viens magnifier l’horizon de ma vie,
Dans l’orage du cœur, bel orage latent !
Aux plaisirs de l’Amour mon âge me convie.
Tu peux venir! Amour splendide! Je t’attends!
Mais nous ignorons tout de même s’il est venu, cet amour attendu. Je ne le retrouve nulle part dans “ le Cœur en Exil.” L’écho n’a peut-être pas répondu. C’est sans doute pour cela qu’il a écrit “ Invocation au sommeil.”
O ténèbre profonde où l’esprit confiant S’abîme et s’alimente à même le néant Vide où s’évanouit l’espoir, ballon fragile,
Nirvana de mes sens pacifiés, l’Asile
Où le cœur, débordant de peine et de remords,
S’apaise consolé comme au sein de la Mort !
Ici passe une vague de tristesse. Cela devait se produire. Après la désespérance et la désillusion, il arrive au poète de contempler son rêve comme on regarde une ruine. Il avait, au début, fait montre d’une trop bonne santé morale: il devait un jour être pris lui aussi par ce mal étrange, indéfinissable, angoissant, juste-
ment appelé le mal du siècle ; car, au début du XXe siècle, même la jeunesse en est souvent irrémédiablement atteinte.
Or, remarquez-le bien, je l’ai dit : il passe une vague de tristesse dans “ le Cœur en Exil,” mais rien de plus.
Je crois M. René Chopin incapable de succomber à ce mal. Il n’est pas de ceux qui sombrent impuissants à vaincre la douleur. Sa jeunesse est vigoureuse et saine comme sa poésie. Elles dénotent toutes deux un tempérament viril et fort. Et cette fierté marmoréenne ne lui permettrait pas d’abdiquer ses droits à la vie ardente. Il exprimera bien quelques plaintes dans “ La Ballade du Vagabond,” le poète interrogera encore île Sphynx.
Il nous dira :
Je suis le vagabond, je suis celui qui passe.
Je consulte la nuit, j’interroge l’espace,
Mais nulle voix à mes problèmes ne répond . . .
Mais ce vagabond, ayant visité tous les refuges de l’Idée, sans résoudre l’Enigme, n’est pas, je le répète, de ces blessés irrémédiables, laissant leur . vie aux bornes de l’espérance morte. Vous le verrez dans les poèmes finals du livre.
M. René Chopin n’essaie pas de nous montrer le monde comme étant le plus mauvais de tous
les mondes possibles, ou de nous peindre l’existence comme un présent funeste des dieux. Nous l’avons vu, M. Chopin est doué d’une bonne santé morale. Cela est tellement vrai, que dans les derniers vers, pleins de couleurs transparentes, il garde haut la conscience et la volonté d’un homme éperdument épris des grandes visions enchantées de sa jeunesse.
Son expérience, puisée au cours de la vie, sa compréhension de la beauté des formes, ont apporté à l’exécution de son œuvre plus de .sûreté et plus de maîtrise, dans la manière de rendre ses sensations. Les connaissances de l’âme humaine l’ont amené définitivement peut-être à une sérénité psychologique complète, à cette sérénité céleste restant comme le partage des résignés, ceux que la vie n’a pas découragés, mais grandis. Il veut de la clarté : le monde l’éclaire insuffisamment. Il aime à monter vers l’astre dispensateur des jours, car il en recevra la chaleur vivifiante. Par sa vertu, la force se manifeste dans l’abondance des blés, des moissons, des germinations, sur les champs de l’univers comme sur ceux de la pensée. Exemple d’énergie et de travail, il rappelle à l’homme sa tâche journalière :
Car il est la gaieté, la couleur, le décor, L’éternelle jeunesse et l’éternel effort, L’astre adoré poussant l’être vers son essor,
Dans (l’œuvre de M. Chopin, nous disait M. Marcel Henry, le poète a “ utilisé l’or pur qui nous vient des quatre grandes traditions poétiques qui sont le classicisme, le romantisme, l’école parnassienne et le symbolisme. M. Marcel Henry a raison, je crois. Il est possible d'établir des affinités avec tel ou tel procédé de l’auteur du “ Cœur en Exil ” remontant à chacune de ces écoles. Mais nous sommes heureux de ces influences chez le jeune poète et à plus d’un titre. D’abord, parce qu’il se dégage de son œuvre une saveur particulière, propre à l’auteur, dans la forme et dans le fond. Ensuite, parce que le poète y évoque “des visions spéciales.” Dans la réalisation de son œuvre, il a trouvé une esthétique, un vocabulaire spontané et neuf. II y abdique les attitudes séculaires, les émotions vieillies, héritage perpétuel des thèmes traditionalistes dont on a abusé sans réserve depuis des siècles.
En songeant à tout cela, M. Chopin a évolué et réalisé son rêve. Sa soif d’infini l’a irrésistiblement poussé vers une sorte d’idéalisme. II reste une belle âme solitaire pleine d’un magnifique orgueil; et comme il cherche en tout la divine harmonie, il monte vers le Soleil, dispensateur jaloux de l’éternelle fécondité :
Prencls-moi! Que je m’abîme en ta sublime essence!
Me pénétrer de sa profonde intelligence,
Garder des sphères d’or au sein du gouffre immense,
Puis, savoir le secret du brin d’herbe qui croît,
De la sève qui monte en un tronc haut et droit,
De la mort dans les yeux hagards, vitrés d’effroi !
Mais que dis-je, o douleur ! 0 Soleil magnanime ! Mon espoir est trop grand et ma prière un crime ; Donne-nous seulement le feu qui nous anime,
Chasse les cauchemars, dans le sommeil éclos,
La Nuit louche où le Vice, épris de ses sanglots, Respire les poisons de ténébreux pavots.
Du fond de l’agonie, éloigne-nous, ô Père !
De l’Hiver éternel protège notre Terre,
Pour que l’homme toujours te loue et te révère,
Sans cesse comble-nous de tes dons éclatants,
O cœur de l’univers, à jamais palpitant !
Soleil divin! Œil du monde! Torche du Temps !
Albert Lozeau.
Comme j’exprimais ce vœu en parlant de M. Paul Morin, l’auteur du “ Paon d’Email,” devrions-nous souhaiter aussi le retour au port d’un autre poète qui, celui-là, n’a pas vu les minarets de Stamboul, ni les soleils d’Orient, mais qui, quoique reclus, est assez éloigné, par l’imagination, de son pays natal ?
En relisant les vers de M. Albert Lozeau, je me souviens qu’Hégel a dit quelque part : “ L’objet de la poésie, c’est l’empire infini de l’esprit. L’homme n’existe conformément à la .loi de son
être qu’autant qu’il se sait lui et ce qui l’environne. Il doit connaître les puissances qui le font agir et le dirigent.”
Or, logiquement, ne pouvant observer les choses extérieures, où voulez-vous que le poète puise ses impressions, qu’il connaisse ces “ puissances qui le font agir,” si ce n’est qu’eu luimême, dans son “ moi ” incomplet et dans ses auteurs de chevet ? Ce poète, à mon sens, est plus exposé que tout autre à subir des influences, puisqu’il ne peut se complaire — je devrais dire, puisqu’il ne se complète — que dans les seules forces mises à sa disposition: les livres.
M. Albert Lozeau est de ceux-là.
Et c’est dans les livides qu’il a puisé toute son inspiration. La nature ayant été ingrate à l’égard de l’auteur de “ l’Ame solitaire,” le poète dut s’emmurer depuis l’enfance et apprendre comment une âme privée de liberté, peut quand même s’inspirer de loin du dehors, et forcer, par intuition, l’univers à lui révéler ses secrets.
Il a vu la nature à travers une prison, pas toujours dans toute sa grandeur farouche, mais il l’a sentie vibrer dans la paix solitaire de l’exil, car il est un exilé de la vie.
On a prétendu que, dans cette réclusion, le désenchantement avait hanté ses heures tristes, ce n’est pas mon avis. Pour nous qui le connaissons, nous pouvons dire que dans les vers où il
ATT CANADA
exprime des pensées teintes de mélancolie, plane plutôt une douce résignation, une résignation née de la souffrance longtemps endurée, patiemment mûrie.
Les désenchantés de la vie, rencontrés tous les jours, dédaignent de vivre; ils méprisent la promiscuité mensongère des hommes: ils sont dégoûtés à tout jamais du monde. Ils voient avec bonheur l’instant où ils seront débarrassés de leur douleur dans la mort libératrice. Les résignés, au contraire, sont des forces de la nature. Ils ont tout iconnu de l’ingratitude humaine, ils ont scruté les faiblesses du cœur, ils ont fait l’expérience du malheur accablant, ils souffrent, ils ont souffert, mais ils ont l’énergie de supporter patiemment les vicissitudes, quelquefois de pardonner le mal venu des autres et de l’oublier. Ils supportent la vie afin de donner l’exemple, appréciant l’humilité comme une vertu précieuse, héritage des âmes privilégiées et ils se sentent grandir aux jeux de leurs semblables.
M. Lozeau a puisé son inspiration clans les livres, ai-je dit. Ceci est vrai.
Mais avec quel bonheur ne l’a-t-il pas fait ? Nous ne pourrions nier qu’il ait subi l’influence d’un Charles Guérin, par exemple, d’un Albert Samain, d’un peu de George Rodenbach, quelquefois de M. Edmond Rostand et de quelques auteurs préférés.
Sans avoir, du premier, l'intensité de passion qui fait les grandes amours comme les grands regrets de la chair et des plaisirs, sans avoir la fougue intense des premiers vingt ans, M. Lozeau, dans ses vers, cherche les raisons de la divine harmonie. Il fait chanter dans ses strophes, à l’instar de Guérin, l’éternel refrain, la musique infinie venue d’en haut et passant sur le monde, en inondant d'arpèges célestes les âmes attendries, attentives à son charme :
“ Le soir nous enveloppe, indiciblement doux.
Comme un regard d’amour se promenant sur nous. L’Heure passe là-haut, penchant un peu son urne Pleine de paix divine et de rêve noctm-ne.
La caresse de l’ombre éclatante du ciel Emplit le cœur de joie et la bouche.de miel.
La calme nuit étend son empire tranquille*
Le bienfait du silence approche de la ville...
Et nous sommes tous deux sans parole, songeant A la sainte splendeur des points d'or et d’argent,
, Heureux, loin du Réel jaloux qui nous réclame,
Comme s’il nous pleuvait des étoiles dans l'âme ! ”
Musique ! Musique ! Il met de la musique dans tout. Il cherche même la musique des yeux :
La lune se leva dans le ciel vaste et clair Et l’espace bleuit, comme dans un éclair.
Pas un nuage. Rien que les étoiles vagues,
Aux feux atténués et doux de vieilles vagues.
Et c’était beau. Plus beau qu’un rêve de vingt ans.
Plein de Dieu, plein d’amour, plein de fleurs du printemps.
Les notes, ces rayons éblouissants ou pâles Jaillis en frissons vifs de sapliyrs ou d’opales,
AL CANADA
Les accords, ces couleurs, et leurs vibrations,
Ces reflets aux milliers de variations,
Mariaient leurs accents dans la nuit agrandie,
Et c’était une exquise et lente mélodie !
E,t c’est en cela qu’il ressemble le plus à Charles Guérin, un des plus purs poètes Contemporains, dont l’oeuvre sait envelopper de charme et de pénétration profonde la nature bienveillante. D’Albert Samain, appelé par François Coppée le poète de la “ morbide langueur,” il n’a pas au même degré le don de la virile évocation, mais il est comme lui naturel, tout de sincérité, et surtout, comme lui, original sans effort, parlant avec son cœur, d’abondance, sachant rester vrai :
Je la verrai venir, rose d’un peu de fièvre,
Un long baiser tout prêt sur le bord de sa lèvre.
Elle n’aura de mots d’amour que dans les yeux.
Les aveux les plus doux seront silencieux.
Je lui dirai combien sont durs les jours d’attente,
Et combien sa démarche onduleuse et flottante Lentement me l’amène et tôt me la reprend. iSon cœur tendre, son cœur original et franc,
Comprendra mieux que moi ce que je veux lui dire Et lui fera monter à la lèvre un sourire La fleur de candeur blanche et de rêve sacré,
Que de la voir si pure à moi, je pleurerai. . .
S’il n’a pas la puissance évocatrice des Guérin on des Samain, il est quelquefois comme eux, élégiaque, triste et languide.
Je cite ici, en passant, un sonnet qui rappelle un peu le Sully-Prud’homme de la “ Blessure: ”
Au chœur de merles bruns sifflotant dans les bois,
Elle a mêlé son cliant de bonheur, et la brise.
Jusqu’au rivage d’or où la vague se brise,
A porté les accents de sa joyeuse voix.
Et moi j’ai revécu les heures d’autrefois...
Et comme des parfums qu’on respire à l’église,
Des souvenirs d’amour dont l'être entier se grise Ont consolé mon cœur où tout pleure, parfois.
11 faut si peu de chose: une chanson de joie,
Une feuille séchée, un fin cheveu de soie,
Pour découvrir au cœur un coin de son passé.
Et cet hymne d’espoir sous le dôme sonore De la forêt dont l’air doit en vibrer encore.
M’a fait plaindre, en sa paix même, le trépassé.
De Rodenbach, il n’a -certes pas le pessimisme déconcertant quelquefois, le dégoût de la vie, mais comme lui, il reste le poète du Silence. Les vers de M. Lozeau s’imprègnent souvent comme ceux de l’auteur de “ Les Vies encloses,” d’une sorte de mièvrerie énervante, mais cependant non dépourvue de douceur et de chaste mélancolie :
D’abord je lui prenais tout doucement les mains,
Et ses yeux bleus, fixant leurs regards sur les miens, Faisaient pour m’éclairer l’âme de la lumière*
Elle disait: Bonjour! d’un baiser, la première.
Elle devait sentir tout le long de ses doigts Mes frissons s’enlacer aux siens, comme des voix , S’entrecroisent dans l’air, s’appellent, se répondent,
Et dans un même accord toutes enfin se fondent.
Nous nous parlions très peu, pour ne pas empêcher Nos deux cœurs de s’entendre. Elle laissait pencher Sa tête blonde, comme en proie à quelque fièvre,
Et mes baisers montaient ù l’assaut de sa lèvre.
J’ai évoqué M. Rostand en dernier lieu. Ce dernier vers me le rappelle plus que jamais.
De M. Rostand donc, génie particulier, M. Lozeau n’a pas la grandiloquence, la fantaisie ébouriffante, le verbe précieux et sonore, mais il possède quelques-uns de ses dons rares et il les met à bénéfice. En tout cas, en certains poèmes, ne s’apparente-t-il pas un peu à l’auteur de “ Cyrano ? ” Ecoutez :
Mon cœur est maintenant ouvert comme une porte.
Il vous attend, ma Bien- Aimée: y viendrez-vous ?
Que vous veniez demain ou plus tard, que m'importe !
Le jour lointain ou proche, en sera-t-il moins doux ?
Ce n’est point un vain mal que celui de l’attente ;
Il conserve nouveau le plus ancien désir.
L’inattendu bonheur dont la venue enchante Passé, à peine en a-t-on su goûter le plaisir.
Et l’on s’en va criant l’inanité des choses,
Pour ne s’être jamais aux choses préparé :
Insensé, qui repousse un frais bouquet de roses,
Accusant le parfum qu’il n’a pas respiré.
Une heure seulement de pure jouissance,
Pourvu que Dieu m’accorde un quart de siècle entier De rêve intérieur et de jeune espérance,
Pour méditer sur elle et pour l’étudier,
Pour ordonner l’instant et régler la seconde,
Pour que rien ne se perde et que tout soit joui Jusqu’à la moindre miette, et que le temps du monde S’envole, n’emportant que de l’évanoui !
Une heure suffira. J’aurai vécu ma vie Aussi-pleine qu’un fleuve au large de son cours,
L’avant d’une heure, mieux que de jours fous, emplie ; D’une heure, essence et fruit substantiel des jours \
Mon cœur est maintenant ouvert comme une porte.
J1 vous attend, ma Bien-Aimée: y viendrez -vous ?
Que vous veniez demain ou plus tard, il m’importe !
Mon attente d’amour fera de telle sorte
Que mon lointain bonheur en deviendra plus doux.
Ici paraît se dessiner le poète de l’amour.
M. Lozeau est-il un poète de l’amour ?
Pour écrire des vers d’amour, à l’exemple d’Alfred de Musset, — pour citer le plus grand, — et dont M. Lozeau se réclame, je ne sais trop pourquoi, “ Et j’ai Musset pour maître et pour muse la femme,” il faut, à l’instar du poète des “ Nuits,” tavoir souffert autant par les choses extérieures que par les douleurs de l’âme. Il faut avoir aimé dans le vrai sens de. ce mot. On a prétendu que M. Lozeau — c'est M. Charles Abder Haiden qui nous le dit — est le poète qui ait écrit, dans ce pays, les seuls vers d’amour dignes de ce nom. Je m’insurge contre cette fausseté.
M. Lozeau a écrit des vers d’amour, cela n’implique pas qu’ils soient entièrement dignes de ce nom. Et s’il lui arrive de se réclamer de Musset, certes, il fait fausse route. L’auteur de “ Fantasio ” fut un dilettante unique et particulier de l’amour. Il donna à ses rêveries fantaisistes, folles souvent, fantastiques et compliquées, les décors les plus étranges et les plus complexes. Le monde ne lui parut pas assez grand pour le rôle qn il voulut faire jouer à son immense
passion. Mais il ne rechercha pas seulement la féerie du décor, il lui fallut faire la cruelle expérience du cœur humain; cette expérience lui coûta bien des larmes de sang : il y laissa sa jeunesse et sa vie.
Mais par le sacrifice de lui-même, imposé volontairement à ses premiers vingt ans, il a atteint, dans ses poèmes, au paroxysme de l’émotion, de la profondeur; et nul poète, ici-bas, ne fut plus sincèrement vrai. Ses vers sont écrits avec ses larmes; c’esit pourquoi, nul mieux que lui, à un degré plus intense, n’aura fait vibrer les cordes de la douleur qui, mieux que la joie, est le partage de l’entière humanité.
Je vous le demande, comment un poète peut-il écrire sur l’amour, quand il n’a cqnnu lui-même que des amours platoniques ? Les amours de M. Lozeau sont des amours de tête. — C’est encore M. Abder Halden qui le dit. — Il ressent en lui les sensations de ses auteurs favoris ; il subit donc des impressions d’amours éprouvées par d’autres : nous aurions mauvaise grâce de lui attribuer les seuls vers d’amour dignes de ce nom
Néanmoins, je le répète, l’émotion est réelle et sincère chez lui. Ses vers, souvent empreints de mysticisme, sont d’une belle fluidité. Ils coulent de bonne source et leur forme ne rencontre jras de ces, heurts choquants, dénotant' toû jours
de Inexpérience et une ignorance visible des rudiments du métier. Ce solitaire, ce silencieux est un poète de race :
J’improvise ces vers mystérieux pour une Qui rayonne de grâce et de blanche beauté,
Dont le regard semble un crépuscule d’été,
Qui se meut lentement par un lever de lune.
Je ne sais pas pourquoi je lui donne ces vers.
Je vois dans ma pensée éclore son sourire,
Et l’instant recueilli me contraint de l’écrire :
Je l’écris et son âme apparaît au travers.
Personne ne saura celle que je célèbre.
Ces vers conserveront le charme, d’un secret.
Son image est au fond de moi, comme un portrait Dans un salon fermé que le soir enténèbre,.
Car c’est un ineffable et familier plaisir Pour le poète doux d’admirer en lui-même,
Pieusement, les yeux adorables qu’il aime,
Comme on contemple un ciel lointain, sans un désir.
Qu’est la nuit comparée â l’ombre intérieure,
Asile inviolable où des fantômes blancs Marchent mystérieux et pâles, à pas lents, ,
Où parfois, dans le noir silence, une voix pleure ?
Mais vous â qui je songe en rêvant de beauté Sous l’azur dont s’empare à présent la nuit brune,
Vous passez en mon ombre ainsi qu’un clair de lune Baignant de son argent fluide un soir d’été . . .
Vous le voyez, les vers de M. Albert. Lozean présentent un caractère particulier de forme et de fond.
L’élévation de sa pensée et de ses sentiments nous dénotent un poète obsédé par un gnuul
rêve, c’est le propre d'une âme d’élite. Tout en s’apparentant aux auteurs mentionnés plus liant, — ce que je ne lui reproche nullement, — nous devons être fiers des diverses influences françaises, subies par l’auteur de “ l’Ame solitaire,” puisque cela nous aura valu un poète “ d’intérieur,” le seul digne de ce nom, cette fois, ce qui nous manquait entièrement au Canada.
Alphonse Beauregard.
Dans cette poésie de l’auteur du “ Miroir des Jours,” tout est en douceur. 11 y a chez M. Albert Lozeau connue un besoin d’ouvrir son cœur sans réticence, simplement, avec l’abandon d’une âme neuve et confiante. Ce poète offre un contraste vivant avec l’auteur des “ Forces,” Alphonse Beauregard.
Celui-ci n’est, certes pas, un poète de l’amour. Vous n’avez qu’à lire la pièce de son livre intitulé “ Flirt et sentiment,” pour vous en convaincre :
Le rythme séducteur nous appelle : venez Lui répondre en mes bras, jeune fille inconnue.
Valsons légèrement de tous côtés cernés,
Et qu’en nous la clameur des besoins s’atténue.
Pendant que nous serons ensemble, je ne veux M sonder vos secrets, ni dévoiler .mon âme,
Mais simplement pencher mon front - sur vos cheveux, Tourner dans un remous te lumière et de femmes.
Nos corps souples créeront un élégant dessein.
Vous aurez cette joie où le désir subsiste,
Et moi, qui sentirai sur mon cœur votre sein,
Je ferai, nonchalant, des rêves doux et tristes.
Je me tairai. Le charme, éventé, peut mourir.
Sans vous connaître mieux après qu’avant la danse,
Je vous dirai : “Merci.” Je n’ai d’autre exigence Que peupler mon sommeil d’aimables souvenirs.
Amour superficiel. Ici, le poète ne se pâme pas littéralement, car il ne veut peupler son sommeil que “ d’aimables souvenirs.” Il est loin de ce souci de la forme personnelle clière aux romantiques. Pour ceux qui le connaissent, il ne s’apparente pas à cette poésie énervée et nostalgique consistant à étaler dans des lamentations perpétuelles ses douleurs et ses vices. Il s’écrie en parlant de la femme :
U me plaît de la voir dans sa joyeuse ardeur.
Dans son libre idéal paré de grâce humaine,
Et mon orgueil salue, au rire qui s’égrène,
L’exubérant esprit de la jeunesse en fleur.
Amour superficiel. Il ne réclame rien de plus. Pas d’amour sensuel, peu d’amour platonique. Il aspire d’abord et surtout à une jeunesse débordante de santé physique et morale, à une exubérenoe forte eit généreuse. Il veut, l’humanité rajeunie, refaite, le triomphe de la vie dans ses manifestations les plus complexes.
Alphonse Beauregacd est un des plus jeunes venus de la nouvelle génération. Il est moderne dans toute l’acception du mot,
En poésie, il croit à la tonte-puissance de la pensée. Pour lui, la forme des vers et le genre d’impressions varient suivant les tendances des générations. Nombre de “ règles à perruque ” sont en désuétude, les écoles se débinent systématiquement, mais quel que soit le cadre adopté, le mode de la pensée reste inamovible. Son effort consiste donc à découvrir des pensées neuves, à ciseler ces pensées et les images qu’elles provoquent en vers concrets, concis et, pour ainsi dire, descriptifs. C’est un haut idéal, mais si peu qu’il s’en approche, nous déclare-t-il, il a du moins la jouissance d’entrevoir la Beauté, et les heures employées à écrire des vers, sont des heures d’un délicieux tourment dont il ne saurait se priver.
Et, après cette confession, textuellement la sienne, il nous déclare qu’il adhère aux principes formulés par M. Adolphe Lacuzon dans son “ I11tégralisme.”
M. Lacuzon, disons-le immédiatement, ne s’est guère passionné pour les problèmes de l’amour. Imbu des sciences et des religions anciennes, il s’est plutôt appliqué à élaborer des doctrines littéraires, qu’à soupirer aux clairs de lune, ou sous les plantes grimpantes d’un balcon.
Ne nous étonnons donc pas si M. Beauregard a un peu négligé le balcon d’une Roxane émue et conquise. Mais passons.
J>onc, le poète des “ Forces ” a lu le manifeste
de l’Intégralisme de M. Adolphe Lacuzon où cet auteur proclame hautement que la “ Poésie n’est pas l’apanage exclusif de la littérature, et même des vers, mais que. les vers constituant la forme du langage qui tend à la plus haute expression du rythme, et le rythme étant la condition essentielle de toute poésie, il s’en suit que la dite forme est plus apte à réaliser celle-ci.”
Elle y tend par des moyens dont ne dispose pas la prose et qui sont, en français, la numération des syllabes, le jeu des césures et la rime. Les règles de la construction du vers ? Elles ont leur origine dans l’usage, c’est-à-dire, dans la tradition. Elles sont liées aux lois physiologiques de l’ouïe, de l’instinct et aussi de la race. Et puisqu’il est cPt que le “ rythme doit être le geste de l’âme,” il n’en a pas moins une origine scientifique, le monde entier n’étant qu’une vaste orchestration de rythmes et le rythme, dans l’œuvre du poète, ayant toujours été le mouvement même de l’inspiration.
“ Il est préexistant à la pensée elle-même. Intégrer la pensée dans le rythme, c’est en quelque sorte lui conférer l’éternité de celui-ci.”
Et M. Beauregard s’est souvenu de ces préceptes quand il écrit :
L’homme l’avait assez contemplé cet azur,
Symbole convenu de demeure sereine.
Sempiternel et vanne abri de l’âme en peine,
Antithèse du monde et, partant de l’impur.
au Canada
Il avait bien assez rêvé, dans ses désastres,
A cet air libre qu'il enviait à l’oiseau,
A ce vide infini, néant, tombe et berceau,
( liemin vertigineux qui mène à tous les astres.
Cet espace il l’avait certes assez aimé Pour que l’espace ému des vibrantes paroles,
Donnât à l'amoureux si longtemps affamé,
La frange de la robe à baiser : l'homme vole.
Il devient papillon, aigle ou dieu, savamment.
En bas les travaileurs, les rêveurs, les prophètes,
Les simples curieux, la foule en mouvement.
Subissent fascinés l’attrait des grandes fêtes.
L’espoir réalisé créant un autre espoir,
Déjà l'homme se peint de nouvelles aurores,
Et sûr de son génie et sûr de son pouvoir,
Il se pâme, ébloui par sa force, et s’adore.
•Te devrais dire ici, avec M. Adolphe Lacuzon, que Beau regard veut faire triompher la théorie des harmoniques de Helmholtz, des ondes de Hertz, des rayons de Roentgen. Celui-ci confirme que, dans l’univers, “ tout est vibration, combinaisons de vibrations, formes de mouvement, nombre et séries, associations de rythme.”
Toutes les règles que le poète appelle “ règles à perruque,” il les bannit de ses conceptions. Les vieux ponsifs le font frémir d’horreur. Les expressions poétiques doivent prendre une nouvelle figure, car l’âme varie selon les époques, selon les circonstances et les milieux changeants où l'on vit.
Mais pour en arriver à ces nouvelles conceptions des choses de l’univers, il faut vivre de la
poésie et de son hégémonie. Car, en effet, la prééminence de la poésie dans le monde lui fut incontestablement assurée par le fait qu’elle domina depuis l’antiquité la plus reculée. Elle fit les civilisations comme elle créa l’harmonie, la fécondité et le progrès. Beauregard dit à l’homme :
Extermine un par un les instincts avilis*
L’œuvre du Créateur par toi se parachève.
Quand au labeur divin tu souffres et faiblis,
Prends la plume et redis la splendeur de ton rêve.
Ton règne, je le veux grandiose et fécond.
Trop d’hommes sont encore en marge de l’histoire,
Promène ta pensée au-dessus de leur front,
Lutte pour le bonheur de tous et pour ta gloire.
C’est encore ici un des préceptes de M. Adolphe Laeuzon que de chanter la vie et l’humanité, mais après les avoir approfondies. Il faut aussi apprendre à l’homme sa -condition et le rôle qu’il doit jouer parmi ses semblables : c’est la mission du poète.
La poésie de l’avenir, dit encore cet auteur, tendra vers l’absolu, mais c’est par sa transcendance et par les voix du sentiment que son charme opère :
Travaille fi l’avenir, c’est la suprême loi,
Les mots t’ayant rendu la tâche plus facile,
Fais que l’homme futur souffre encor moins que toi.
Evite le néant de l’oisif inutile.
AIT CANADA
Ce poème se termine par un cri de désespoir, mais à la fin, le poète reprend courage en parlant de la jeunesse :
La source est dans le sang qui brûle mon cerveau,
Et quoique l’existence, à mon juste niveau
Mainte et mainte fois me rabaisse,
Je relève le front, blessé mais non vaincu,
Encore plus entêté de l’obstacle aperçu.
Je me confie à ma jeunesse.
M. Lacuzon dit encore: “ Nous n’en sommes plus à croire que l’âme humaine, à travers les âges, reste imperturbablement égale à elle-même. Il est difficile, nous qui la concevons en perpétuel devenir, d’admettre que le poète se doive complaire indéfiniment dans la contemplation de deux ou trois phénomènes généraux de la nature. La poésie est création, ou même, révélation perpétuelle.”
C’est ainsi que tout doit être un éternel recommencement, si nous voulons constamment aspirer à la perfection divine. Il en est de l’art comme de la vie, et c’est pourquoi le poète nous dit :
Pâle, d’une pâleur immuable et sereine,
Et le buste â demi découvert, une enfant,
Une blonde aux traits purs gît ,sur le marbre blanc Où ses cheveux bouclés tombent comme une traîne.
Près d’elle, un homme assis, la main sur le menton, Regarde fixement quelque part dans le vide,
Un crâne symbolique à l’air louche et stupide Grimace, environné d’outils et de flacons.
Sur la morte s’épand un bleu rayon lunaire Venant d’une fenêtre invisible. Les murs Vaguement dessinés avec leurs coins obscurs.
Recèlent, on dirait, les apprêts d’un mystère.
L’homme armé du scalpel, pour d’autres, tentera D’arracher à la mort les secrets de la vie ;
Imitant la nature où naît et renaîtra Un monde toujours neuf sur des forces taries.
Voilà la formule appliquée : il nous le prouve, du moins, dans ce poème que je dirai liminaire. Le poète tient sa promesse plus tard.
Imitant lui-même la nature, sa poésie ne sera pas stationnaire, et, des ruines fumantes des âges d’or, comme un encens sacré, s’avivera et renaîtra la flamme d'une nouvelle inspiration, la fleur d’une pensée pleine de noblesse. Ecoutez :
Nul acte n'est stérile, aucun geste n’est vain :
En d’inconnus cerveaux il bout trop de levain Que le moindre hasard délivre et précipite,
Comme aux doigts d’un enfant saute la dynamite.,
Rien n’est vain: la pensée avec le mouvement Jaillit de visions et de bruits d’un moment.
Passer sa belle robe, entrouvrir sa fenêtre,
C’est agir et risquer bien des choses peut-être.
Agir c’est allonger dans la brume son bras,
Heureux si l’on voit juste où la main touchera.
C’est, lorsque nous enserre une foule trop dense,
Rendre effort pour effort sans connaître d’avance Si nous ne créerons pas le reflux principal.
C’est jouer sur un dé le bien comme le mal ;
Dans un sol inconnu semer d’étranges choses D où naîtront, après une ou cent métamorphoses,
Des éclairs bleus, des fleurs de sang, des sables d’or,
Du froment, des parfums, ou des germes de mort.
Voilà. Vous trouverez dans les “ Forces ” un louable effort à la réalisation des formules de l’Intégralisme. Sans cesse tourmenté par son rêve, l’auteur part à la découverte de nouvelles idées. Je ne saurais affirmer qu’il y réussit toujours complètement ; néanmoins, c’est dans l’Idéal et dans la suprême perfection qu’il veut se retremper.
Ce désir de conceptions originales, cette haine de l’impéritie des formules vieillies et des pensées désuètes, il les puise, sans jamais se lasser devant l’obstacle, dans cette vérité, qu’à l’époque où nous vivons, la poésie a besoin d’une vie intense, d’un sang nouveau, d’images évocatrices du présent, du présent avant tout.
Il ne tient plus — et je le répète — aux légendes cent fois remaniées et qui ont enchanté notre jeunesse. C’est du mouvement perpétuel qu’il lui faut, c’est la lutte sans merci contre les vieilles lois “à perruque” en désuétude.
Les poètes de cette école, riche en promesses, réaliseront-ils leur rêve ? Exagèrent-ils ? Ne devraient-ils pas se rendre compte qu’ils jugent le passé peut être un peu sévèrement ? En tout cas, M. Adolphe Lacuzon lui -même, dans son manifeste sur rintégralisme, ne se dissimule pas le péril d’une pareille ambition.
Mais la jeunesse est ardente: il la faut louer, quoique sous yéserve, elle qui veut apprendre aux aînés à dompter la vérité. L’avenir lui ap-
partirent cependant : qu’elle regarde vers la lumière éternelle.
Louis” Joseph. Doucet.
M. Doucet m'a remué, le jour où je lus son “ Vieux Pont.” Il y a en effet dans ce poème des évocations ancestrales, quelque chose de lointain comme le souvenir et de tout près de nous comme l’intimité de la terre paterlielle.
Il se reflète dans ce “ Vieux Pont ” f ait de “ plançons,” comme des pages de l’histoire de notre pays. Il a une âme et sait parler le langage d’autrefois. Il est comme un miroir où s’illumine tout notre passé.
Ne nous fait-il pas instinctivement jeter un regard autour de nous ? Ne nous apparaît-il pas dans ce couchant rose où “ l’horizon altier alligne les sapins comme une caravane ? ” De son parapet, nous voyons d’abord le sentier menant au hameau, puis, le cours d’eau familier, les mousses sur le bord des ruisseaux limpides. Tout cela nous fait songer au passé déjà brumeux, à l’enfance fleurie, à la famille envolée, — car tout le monde passa sur le vieux pont, les parents, les aïeux, les morts, ceux qu’on a le plus aimés :
Serein, j’ai contemplé cette épave du temps
Qui s’acharne sur nous, avec des airs moroses ;
En moi j’ai ressenti la cruauté des ans
Qui ne respecte pas la misère des choses.
J'ai vu des moissonneurs avec leurs gerbes d’or,
Qui revenaient joyeux d’espérance secrète
Les aïeux sont partis, mais leurs enfants encor
Traversent le vieux pont dans leur rude charrette. . .
M. Doucet adore ces genres de réminiscences. D’ailleurs, il sait regarder, il sait voir. Mais comme il est toujours resté un simple de la nature, il contemple, avec des yeux tranquilles, la campagne se déroulant là-bas arrosée de torrents.
Ici, les métairies, les guérets, les granges, les troupeaux défilant sur le flanc d’une colline ; là-bas, la charrette du paysan menant ses produits à la ville; ou, traçant le sillon, la charrue symbolique, majestueuse et forte, comme ceinte
d’une auréole.
Enfin, ce sont les vergers aux fruits mûrs, les grands pins de chez nous, le clocher légendaire, la libellule bleue “ au fil d’or de la vierge ” se balançant ainsi qu’un brin de ciel tombé.”
M. Doucet est un paysagiste, n’en doutons pas, mais un paysagiste bien de chez nous.
Son amour du sol natal déborde dans ses livres. Car il en a écrit plusieurs, ce qu’on pourrait un peu lui reprocher, puisque deux d’entre eux méritent véritablement d’avoir été conçus malgré leurs inégalités de style et de forme : “La Chanson du Passant ” et “ La Jonchée nouvelle,” deux beaux titres qui font honneur à leur auteur.
“La Chanson du Passant” fait rêver à quelque chose d’indéfinissable, enveloppée comme du mystère de la vie. Elle fait penser, cette chanson, au fleuve tourmenté qui. vagabond, coule librement à travers les plaines infinies, sans savoir où il s’arrêtera, sans que nul ne l’entrave dans sa course ininterrompue.
Et lui. le passant qui passe, il est comme ce fleuve, mais il est aussi fier, quoique plus humble :
Qu’importe que l’on soit dans l’ombre et la poussière,,
Què nous vivions de fièvre et maigres loqueteux l
Mes loques sont à moi comme aux grands la lumière.
Je vais sous ma guenille et n’en suis pas honteux.
Et le pauvre vagabond part allègrement à travers les sentiers du hasard. Comme tout esprit libre et avide de respirer les grands bois, c’est vers l’espace qu’il tourne ses yeux éblouis. Il contemple à la manière d’un aveugle de naissance à qui, un jour, on aurait rendu la lumière. Et lorsqu’il l’aperçoit, dans tout ce qu’elle a de majestueuse profusion, il ne peut s’empêcher de pousser un cri d’admiration, celui du vrai poète dont l’enthousiasme est un chant divin :
■Solitaire songeur des choses infinies,
Enthousiaste amant de vos solennités.
Je contemple, éperdu, vos vastes harmonies S’élevant vers le jour sur les immensités.
Puis, devant le spectacle éblouissant de la nature qui s’épanouit en gerbes d’or, il retrouve le
passé qu'il évoque. 11 se rappelle les jours ensoleillés de jadis. Il revoit ces paysages de rêve demeurés comme des symboles “ au clair des lunes claires.” Alors, avec grâce, il retrouve sa muse bocagère et sylvestre, à rapproche des étés prochains :
Le grand jour luit, scintille et monte :
Très rouge, voici le soleil Sortant du rêve avec sa prompte Et vaste gloire du réveil
Ce vagabond est avide d’immensité :
Horizons de nos nuits profondes.
Grand horizon des jours sereins,
Beaux horizons de tous les mondes,
Vous êtes de mystères empreints.
Et c’est pourquoi je vous contemple Avec respect, avec amour :
Vous êtes les portes du temple Du paisible empyré séjour.
Il marche encore et toujours à travers l’inconnu, sans se lasser, car je vous l’ai montré libre, amoureux d’infini et de liberté. Ce chemineau ne mendie pas aux portes le morceau de pain, c’est à la nature qu’il demande sa nourriture intellectuelle, c’est aux pieds de 1a Muse des soirs parsemés d’étoiles qu’il va déposer la fleur de l’extase, c’est, dans l’art divin qu’il se retrempe et qu’il retrouve la force de poursuivre son long et interminable voyage.
Passant de la vie, il l’aura étudiée dans les fleurs, dans les blés, dans les forêts, dans toute la flore de la création. Poète dédaigneux des villes et de leurs bruits, il ne se complaira qu’au milieu des silences pensifs, des silences penchés sur le bleu clair des ruisseaux. “ La Chanson du Passant ” est l’hymne d’un cœur que le pessimisme n’a pas atteint; elle est empreinte d’une douce mélancolie, celle que l’on éprouve en cueillant des marguerites.
M. Doueet, ai-je dit, a chanté le sol natal. Vous le constaterez encore dans son livre “ La Jonchée nouvelle : ”
Toujours, du fond du cœur où germa l'espérance,
J’ai béni tendrement le sol qui m’a nourri ;
Je n’oublierai jamais le toit de mon enfance
Ni le langage doux que ma mère m’apprit.
Nous ne saurions trop le répéter : la présente génération s’est malheureusement détachée du sol natal.
Cela est dû, il ne faut pas 'en douter, aux influences étrangères, aux influences françaises, du moins. Ce n’est pas que les matériaux manquent à la jeunesse contemporaine. Elle a autour d’elle toutes les splendeurs d’une nature vierge dont elle pourrait rendre toutes les voix, toutes les expressions ; et même subissant des influences françaises, — car il est convenu qu’elle en subit, et qu’elle en subira toujours, — elle
pourrait se créer une personnalité à part, ou du moins, aspirer à devenir indépendante. Mais elle se fie un peu trop à ses dons d’assimilation. Elle aime trop ses maîtres: elle les sert jusqu’à l’esclavage. Or, l’esclave n’est pas le maître de ses mouvements, pas plus qu’il ne dirige ses actes, et il arrive que la jeunesse de l’heure présente se fond, qu’elle s’amalgame, si l’on peut dire, avec l’âme du modèle qu’elle égale rarement et qu’elle ne surpasse jamais.
M. Doucet, dans toutes ses productions, même les plus hâtives, a voulu réagir contre ce philoxéra de la littérature qu’on appelle la plate imitation. Il eut pourtant des maîtres. Ne se réclame-t-il pas, en effet, de Ronsard, du grand Ronsard, dont nous devons reconnaître, dans toute l’œuvre du poète de “ La Chanson du Passant,” les salutaires influences, et bien françaises, celles-là ?
Il veut, néanmoins, une poésie autochtone. Or, il faut, pour réaliser ce projet, une disposition d’esprit et une formation toute particulière; et, certes, ce n’est pas l’ambition du poète d’y arriver par ses seules forces. Mais le modeste auteur de la “ Jonchée nouvelle ” a voulu donner à son œuvre une indépendance d’allure et de forme digne d’éloge et c’est déjà d’un grand exemple que de travailler à atteindre un pareil but.
Quoi qu’il en soit, M. Douioet est un poète de la plaine et de la colline. Il a un peu conservé l’esprit d’indépendance qu’affichaient certains poètes du XYIe siècle, comme Villon, par exemple, dont ils ne dédaignent pas la sereine philosophie. C’est un enfant gâté, amant de la solitude des grandes routes. Il s’est, dès son enfance, livré à ce jeu quelquefois dangereux et facteur de tant de désastres, qui consiste à interroger le silence des plaines et des bois. Mais il les interroge, avec sérénité, sans heurts, sans détour, avec des yeux grands ouverts, avides de vérité et non de mystère :
Le soir et le silence environnent mon âme.
Le repos me soutient et pourtant je suis las :
Je suis las de souffrir d’un rêve plein de flamme ;
Je suis las d’espérer ce qui n’arrive pas.
Ce qui n’arrive pas, c’est la réalisation de ce rêve dont il ne peut lui-même définir le sens. Car il est le vagabond qui passe, ne l’oubliez pas. Il ne s’attache pas trop longtemps aux choses qu’il voit. Il est libre, je le répète. Donnez-lui l’horizon, de l’espace, il sera content. Et avec cette douce mélancolie dont son œuvre est empreinte, il dira sa tristesse, la tristesse non des déshérités, mais de ceux que la souffrance élève et ennoblit :
Lt j ai dit nia tristesse au fleuve solitaire
Qui porte à 1 océan des sanglots infinisj
De la saison qui meurt j’ai pleuré le mystère ;
J ai, dans la paix des soirs, fixé les cieux bénis.
J’ai cherché dans mon rêve un espoir qui console,
J’ai voulu dans ma vie un peu de vérité ;
J’ai soumis ma pauvre âme à son dernier symbole, J’ai réprimé mon cœur trop longtemps agité.
J’ai porté dans ce cœur le deuil des solitudes,
Car parmi les humains je fus un exilé.
En moi j’ai ressenti quelques sombres préludes Pareil au triste écho d’un monde désolé. . .
J’ai dit. Passez rieurs des vaines mascarades,
Diogène eut raison de prêcher le dégoût,
L’amour de ce bas monde est chose qui dégrade,
Je vais être orgueilleux et je mourrai debout.
Et pourtant on se doit de garder le silence
Sur la triste langueur de nos plus mornes soirs :
Si notre vie est brève elle doit être immense Par ses fervents efforts et ses profonds espoirs...
Je ne sourirai plus devant l’homme sincère,
Je veux plutôt l’aider à calmer ses tourments.
Car la vie est plus belle avec plus de misère,
La misère a ses droits jusques aux firmaments.
Et je ferai des vers tout remplis de mon âme Que tourmente la foi d’un univers meilleur ;
Tous simples et discrets, ils contiendront ma flamme Que les muses verront du haut de leur splendeur.