CHAPITRE VI
Les Influences françaises au Canada.
Evolution des Genres.
Ceci dit en passant, nous poursuivons.
M. Louis Arnould, dans un livre exagéré, quelquefois mal inspiré “ Nos Amis les Canadiens,” dit quelque part en parlant du poète Alfred Carneau : “ Si dans son recueil, vous rencontrez des réminiscences de grands poètes, ne vous étonnez pas : ce sont ces influences françaises qui permirent à sa vive personnalité canadienne de se produire.”
Cette opinion, je dois le dire ici, peut s’appliquer, en principe, à presque tous les poètes de la jeune génération depuis 1895, à ceux qui ont subi des influences françaises inévitables et utiles, ce dont l’avenir leur donnera certainement raison.
En parlant de cette génération, il nie vient à l’idée de vous présenter un tableau du mouvement littéraire au Canada avant et après 1895, à partir de la fondation de l’Ecole littéraire de Montréal.
A cette évocation -des anciens jours, des paroles profondes — puisqu’elles sont d'un très grand poète,, — me sont venues à l’esprit. Sully- Prud’homme a dit : “ La littérature poétique n’évolue pas; les œuvres magistrales se succèdent par-à-coups précisément à cause de l'originalité de leurs auteurs ; aucun ne pourrait présager la suivante.”
À’cst-ce pas là le cas pour la littérature de chez nous ?
Certes, une ligne de démarcation, une transition, dois-je dire, sépare la vieille génération de la nouvelle.
Mais si, dans le langage des dictionnaires et des anthologies, on a cru devoir reconnaître que dans la poésie de nos prédécesseurs se reflète l’âme canadienne pleine du charme des choses primiti ves ; -et si l’on admet avec déférence le classicisme de notre style, nous voudrions pouvoir donner raison à Sully-Prud'homme en déclarant que les œuvres poétiques de chez nous se sont en effet, succédé par-à-coups “précisément à cause de l’originalité de leurs auteurs,” et que nous trouvons dans l’effort de la jeune génération, depuis 1895, une tendance à rompre avec les traditions surannées.
Hélas! en songeant à notre littérature poétique aux premiers jours de son existence, et depuis un siècle à peu près, sans être pessimistes.
nous résumons son histoire en deux mots : Absence totale d’originalité dans lu forme et dans le fond, tendance, chez la plupart de nos premiers écrivains, à quelques exceptions près, à refléter, sans en avoir les grands mérites, tous les vices de la versification traditionnelle, tous les défauts de ses qualités, toutes les tares héréditaires des anciens. Quelle en est la cause ?
Le passé, je veux dire l’époque de décadence venue après les beaux jours du romantisme, en France, a été funeste à ses adeptes. S’il eut une répercussion prolongée sur les littératures étrangères, l’excès de ses qualités a fait tomber lé romantisme dans l’exagération. Et comme conséquences : la rage d’imiter les maîtres du commencement du XIXe siècle et de les égaler sans toujours y réussir. L’habitude de l’imitation, je le disais plus haut, est instinctif chez les peuples, et nous ne pourrions nier que les littératures aient passé par des séries d’imitations systématiques, sous le prétexte de renouveler l’art des diverses époques; et, sans aucun doute, h* XIXe siècle ne fut pas exempt de l’instinctif besoin d’i liai ter le passé.
On a abusé sans restriction de préceptes arbitraires et injustifiables condamnés depuis par les plus rigides. On a cru devoir s’affubler de traditions vieillies, comme on aurait préféré des habits râpés.
Trop d’étoiles de première grandeur avaient brillé dans le ciel des contemplations: il n'apparaissait plus que des météores, accidents passagers, pâles reflets d’astres disparus. Depuis Victor Hugo, le maître souverain, l’imitation est devenue un culte. Ce poète immortel, “ la chimère de son époque,” selon une expression de Saint-Bernard, a laissé sur l’esprit de ses contemporains une trace profonde ; sa grande voix eut une répercussion chez tous les peuples. L'excès d’imitation fut une des causes de la déchéance de la poésie française au XIXe siècle.
« On taillait des pourpoints dans son manteau de roi.” En parlant de Victor Hugo, j aurais vers romantique n’eut de plus juste application dans la bouche des Buy -Lias modernes.
Aussi, le jour vint où la conscience littéraire s'émut jusqu’à rompre avec la versification traditionnelle; l’histoire de la poétique s’est vue renouvelée vers la fin du siècle dernier par une révolution, que j’appellerai sanglante, et dont les résultats se sont faits naturellement sentir chez les jeunes générations de tous les pays parlant la langue française. Ce revirement de l’histoire poétique a fait d’abord sourire les incrédules; mais, la postérité ayant porté son jugement, demandons-nous si l’on doit blâmer si fort les symbolistes dont le manifeste ise traduit tout entier dans ce vers de Verlaine : Prends la rime et tords-lui lé coq,” Devons-nous même
garder rancune à Malharmé pour avoir voulu un langage “ d’essence surhumaine qui permet de communiquer avec les dieux,” si l’on songe que la littérature de son époque tombait en désuétude et qu’en ses productions, les symptômes d’une dégénérescence néfaste menaçaient la pensée contemporaine ?
Mais, à un moment, la haine de l’imitation a envahi les esprits, comme la rage d’imiter les avait torturés. De cette haine systématique, est née l’idée du vers libre moderne, c’est-à-dire le vers libéré “ constituant l’évolution naturelle du vers classico-romantique,” et dont se réclamait, quelques années plus tard, la jeune école française.
Et pourquoi s’étonner ? Déjà, le même Sully- Prud’homme avait proclamé avant tout le rythme souverain. “ Le rythme, disait-il, est ce qui caractérise le vers et le distingue de la prose par sa régularité.”
Rien n’est plus vrai, si lions ajoutons avec M. Adolphe Lacuzon, — un poète de la jeune génération et un des plus éloquents adeptes de l’Intégralisme, — “ que les vers constituent la forme de langage qui tend à la plus haute expression du rythme, le rythme étant la condition essentielle de toute poésie.”
Mais pour compléter la pensée de M. Lacuzon, les règles traditionnelles, au sens du mot, sont-
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elles exclusives, définitives, et l’a venir peut-il y porter atteinte ?
Certaines de ces règles ne sont-elles pas arbitraires ? Si le rythme est “ le geste de Pâme,” ne faut-il pas que ce geste cesse un jour de rester traditionnel et devienne librement l’écho de la conscience humaine ? Mettons, si vous le voulez, des limites à la liberté du rythme, mais ne l’emprisonnons pas éternellement dans le rigorisme de lois immuables, quand elles sont nuisibles à l’éclosion de la pensée.
D’ailleurs, c’est bien l’idée de Sully-Prud’homme lui-même, tout gardien fut-il de la tradition : “ Condamner tous les hiatus est excessif, dit-il; interdire qu’un mot au singulier rime avec un mot au pluriel, exiger que les rimes féminines alternent avec les masculines, sont des prohibitions et des prescriptions arbitraires, et partant abusives, puisqu’elles sont dictées par l’oreille. Ces rigueurs injustifiables sont très fâcheuses; elles ont inutilement accru les difficultés de la technique.”
Serait-il contraire, par exemple, aux beautés du rythme, d’empêcher l’élision de l’e muet à l’intérieur du vers, comme le demande M. George Normandy, l’auteur de tant de manifestes singulièrement, commentés, et qui déclare que si, pour nos “ oreilles harmonistes, l’e muet est perceptible, il n’allonge pas le vers, anatomique-
ment parlant, et qu'il y a de jolis effets à tirer de sa présence ? ”
En quoi la régularité du rythme serait-elle brisée si, avec M. Laeuzon, proclamant ,1e vers libre, nous admettons l’Intégralisme qui, “ en étudiant la création poétique, a promu l’esthétique aux caractères non seulement d’une métaphysique nouvelle, mais encore d’une philosophie générale ? ”
Si, avec M. Fernand Gregh, bien romantique souvent, les poètes étaient appelés à se grouper sous une même appellation que l’on qualifierait d’Humanisme ? Si, avec M. Pierre de Bouchaud et M. Adolphe Boschot, on permettait le déplacement de la césure, la rime pour l’oreille et non pour les veux, ou l’inobservance de l’alternance des rimes, ou l’emploi de l’hiatus, pourvu que ces réformes soient acceptées avec “ circonspection ? ” Si, avec la conviction et l’autorité d’un Verlaine, la poésie issue de l’inspiration pure, se dégage de toute influence, pour devenir une poésie délicate et subtile, personnelle, évocatrice de sensations nouvelles, jaillie de source, rythmique enfin, et, quoique affranchie du traditionalisme, conservant l’harmonie, la sincérité de l’âme, l’unité et la clarté dans la simplicité ? — ce qui n’est pas toujours le cas de l’auteur de “ Sagesse.” —
Victor Hugo, nous le savons tous, avait pour caractère primordial le rythme, précisément
parce que le rythme contient toutes les autres facultés du maître : harmonie, universalité, force, liberté, fécondité, progrès. Et parce qu’il vient dans un temps où la poésie se meurt visiblement faute d’équilibre, il porte un coup mortel à l’absolutisme classique.
L’ancien régime est tourmenté par la tyrannie de l’abstraction : l’auteur des “ Contemplations ” va relever la poésie de sa décadence. L’imitation, il le sait, est un procédé, “ un artifice de composition, profondément nuisible à l’évolution de l’idée : il va lancer ses foudres contre Limitation servile.
Il deviendra réfractaire aux vieilles lois du rythme, car celui-ci “ représente l’évolution normale de la nature considérée comme un immense organisme, comme un tout identique et solidaire en ses multiples manifestations.” Mais pour avoir voulu modifier les lois du rythme, Victor Hugo n’est-il pas le poète des réformes, des antithèses, son œuvre restant “ la libre et complète synthèse de l’humanité ? ”
Le rythme aurait-il, par hasard, des lois fixes, parce qu’à diverses époques de l’histoire de la poésie, son rôle a été d’agrandir la conscience humaine, et l’âme n’est-elle pas destinée de tout temps à tendre sans cesse vers la perfection absolue ?
Quelqu’un a dit avec beaucoup de philosophie
“ qu'un poète est un monde enfermé dans un homme.” Or, l’être pensant doit nécessairement subir une évolution dans sa vie, sinon plusieurs, car dans la nature, tout doit se renouveler librement, le mouvement étant continuel, et tout doit tendre vers l’Infini.
La génération de 1895 sembla comprendre ces vérités. Du moins, son but initial fut-il de les méditer.
Et elle créa une époque de transition.
Selon sa volonté, notre poésie aura une tendance à s’affranchir des vieilles traditions et elle le proclamera hautement. L’âme canadienne, longtemps absente du terroir, reviendra et s’illuminera aux sources même de notre nature. Elle fera en sorte que nous puissions, dans l’avenir, comme le dit si bien M. Maurice Barres, ■donner à notre littérature “ une nuance d’âme particulière,” et que nos conceptions deviennent plus originales, nous devrions ajouter “ moins cliché” que celles de nos prédécesseurs sans cesse hantés par l’éternelle évocation de thèmes exploités depuis des siècles.
Elle se .disait : “ Si nous ne voulons pas voir nos efforts demeurer stériles et se perdre dans les sentiers d’un traditionalisme exclusif, brisons une fois pour toutes avec le passé et songeons à l’avenir.
Ce qui manque à nos œuvres les plus connues,
c’est 1’originalité dans la forme et dans le fond. Tonte notre histoire poétique du passé est là. Nos devanciers, consacrés poètes par leurs contemporains, furent des imitateurs, trop longtemps attachés aux lois traditionnelles de la prosodie française et d'une familiarité compromettante avec les auteurs d’outre-imer. Ils n’ont sans doute jamais médité cette pensée citée plus haut, ''à savoir qu’un “ poète est. un monde enfermé dans un homme,” un monde qu'il faut explorer, car l’âme est une source infinie de conceptions variées. Point n’est besoin de puiser l’originalité de nois conceptions dans l’âme des autres : sachons voir avec nos propres yeux.
La jeune génération se tint ce langage. Et elle avait raison. Devant l’exemple de nos cousins de France, dont je rappelais plus haut tout le souci de l’originalité dans l’œuvre, la présente génération de chez nous rêve un art plus large, plus personnel, au risque même de se ranger avec la jeune école française, en proclamant, s il le faut, le vers libre. Nous voulons exprimer une poésie qui dise notre pays et notre nature, — plusieurs s’y sont déjà appliqués, — avec ises1 enchantements, s(es multiples 'variations, ses thèmes infinis, ses climats changeants et ses saisons pleines de charme. Les grands poètes ont chanté leur pays. De l’idée de patrie sont sortis leurs plus grands rêves. Par leur
compréhension du terroir, ils ont fait aimer l’humanité, ajoutant à l’hisifooire universelle une page de leur propre cœur.
Cette jeunesse ardente se disait encore que le rythme, selon M. Lacuzon, “ a son origine dans les lois profondes de l’organisme et de l’univers, n’ayant avec les règles prosodiques que des rapports de maître à serviteur.”
Il ne faut pas astreindre sa pensée à exprimer des choses mille fois redites, le rythme devant être plié selon les facultés et les dons rares que le poète a reçus de la nature.
N’imitons pas les hommes, se disait-elle, imitons la nature prodigue en œuvres subtiles. En chantant la vie, l’âme saura tirer des accords de cette lyre qu’elle cache en elle; en scrutant l’humanité, elle trouvera des accents vrais et sincères. Ce sera sa manière de collaborer au progrès universel et de donner sa part de travail, quelque minime soit-elle.
Elle se disait : Le genre humain n’est pas fait d’une seule aspiration vers un idéal, mais de l’effort constant des races. Un lien mystérieux unit les pensées à des siècles de distance, et les individus se rencontrent à certaines heures, pour contribuer à cet enchaînement des idées et des âmes, dans un élan vers une sorte d’humanisme, tel sans doute que l’a rêvé M. Fernand Gregh,
Quelque moindre que puisse paraître l'effort, se disait-elle encore, il n’en contribue pas moins au progrès par sa continuité et sa persistance. Nous laissons, je devrais dire, nous devons laisser quelque chose de nous : “ Ceux-là n’ont pas vécu qui n’ont rien laissé d’eux,” chantait Sullv- Prud’homme, que le doute a pourtant assailli, ayant été un poète tendrement humain.
Qu’importe le coin de terre où le hasard nous a jetés. Comme le bon blé, nous devons être une semence utile; autrement, nous n’aurions plus de droit à l’existence. Mais nous avons confiance, car la nature est sage dispensatrice de ses dons, et ceux dont elle nous a gratifiés ne sauraient être l’effet d’un caprice passager et ne devront pas s’étioler et se perdre dans l’impuissance. Nous sommes d’une génération nouvelle, nous faisons partie intégrante de l’immense organisme, de l’évolution de la nature, au même titre que n’importe quelle nation et nos droits à la vie intellectuelle sont les mêmes.
Elle se disait, cette génération : “ l’histoire universelle se compose d’éléments divers, et pour déterminer telles particularités du mouvement des arts, il faut chercher quelles lois ethniques différencient et classent les peuples. C’est du détail que naît l’ensemble. Or, la littérature doit subir l’influence du terroir; ceci est une nécessité, et elle ne peut et ne doit être originale
que si elle subit l’empreinte du milieu où elle s’est développée.
L'inspiration qu’elle doit au terroir, elle le doit -aussi à l'ensemble des détails de la vie journalière et par lesquels elle recherche le Beau et le Virai, les conditions d’une vie supérieure enfin.
D'ailleurs, c’est le but de tout véritable ar- tiiste de concevoir dans la mesure de ses forces une vie supérieure qu’il cherche à réaliser. La Beauté et la Vérité sont une religion, parce que l’idéal vers lequel elles tendent se compose d’harmonie, de cette harmonie qui nous arrive comme un écho lointain de l’au delà.
Les adeptes de cette religion — - et ils sont nombreux — aspirent à la suprême harmonie, à une existence supérieure, réunissant tous les hommes dans une même foi, dans un même amour de la perfection. Pour briser avec la tradition, se disait la jeune génération, il ne faut pas apprendre à lire dans le mystère des choses avec la pensée des autres ; les livres doivent être des conseillers, non les tyrans de nos facultés; il faut avoir en horreur cette hermétisme aveuglant; il faut délaisser nos cabinets d’étude et la poussière de nos bouquins pour explorer librement la richesse des paysages de notre beau pays.
Retournons à la nature et à la vie extérieure qui. gardent en elles les grandes lois de l’unité,
de l’harmonie, de la force intellectuelle, de l’universalité et de la fécondité. Ne faisons pas de l’ archaïsme de sentiment. Sachons interpréter la terre natale et lui vouer un culte inaltérable ; efforçons-nous de l’étudier sur place, appliquonsnous à ia connaître en elle-même, par elle-même.
L’air purifiant de nos forêts, lia saveur de nos fruits, notre faune, notre flore, nos monts, notre campagne canadienne, nos bois du nord, nos fleuves, nos lacs, sont autant pour nous de ressources précieuses de lyrisme. Ne prenons pas nos inspirations ailleurs, quand elles abondent chez nous, soleils éblouissants. Sachons le bien : toute source mène au fleuve, tout fleuve roule vers l’océan, tout sommet élève l’âme vers l’Infini, source de la perfection dans l’Art.
Le rythme est en tout et partout.
N’allons pas envier les beautés des autres, pays, quand nous avons devant les yeux une part, peut-être la plus belle de la création.
Voilà ce qu’elle se disait cette génération de 1895. De ces pensées est née l’Ecole littéraire et des poètes qui ont donné à leur pays plus de vingt œuvres que la presse française elle-même, la plus autorisée de l’univers intellectuel, a daigné remarquer et louanger à juste titre.
Ce fut peut-être sur ces pensées aussi que nous avons vu se réveiller en France tant de systèmes, tant d idées créatrices, tant de novateurs
AIT CANADA
avides de renouveler, de démolir, pour rebâtir sur des ruines fumantes un nouveau temple au dieu du grand Art.