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CHAPITRE XII

Influences des Milieux.

Génération de 1860.

Subir l’influence d'un milieu, c’est se rattacher à l’ensemble des productions d’une époque, c’est respirer l’atmosphère ambiante des idées, des mœurs, des systèmes : c’est, en un mot, être l’écho de tous les sentiments qu’ont fait naître les circonstances et les événements.

Paul Bourget a dit : “ Tout système — l’histoire nous le démontre — se rattache par le plus étroit lien aux autres productions de l’époque dans laquelle il a paru.”

Par extension, nous pourrions ajouter avec Kant qui formula la théorie des milieux, cet axiome : “ que la formation d’un être nouveau est un épigénèse et que le produit présent puise tous les éléments dans les facteurs du passé.”

Hégel a développé grandement cette théorie ; Auguste Comte l’a reprise, sans peut-être la trop raisonner, quoique, dans ses pérégrinations à travers les philosophies et l’histoire de l’homme évoluant dans la nature, il se soit appliqué à la recherche constante des faits, à l’analyse des phénomènes naturels et sociaux, dont il a tiré la formule de quelques générations qu’il qualifia de loi. Nous serions portés à dire avec Goethe que “le budget de la nature est fixe; ” mais nous al-

Ions voir comment, par certains phénomènes, son harmonie est brisée et interrompue.

En effet, si nous regardons dans la nature, à un instant déterminé, et avant la naissance même de l’homme, nous assistons à un phénomène dynamique par lequel tous les corps se meuvent, agissant les uns sur les autres, soit en s’entr’aidant, soit en s’interposant, et sont attachés, ou, si vous le voulez, liés les uns aux autres comme par une force invisible, mais irrésistible. A cette période, Goethe prétend “ que le rapport du milieu et de l’être est fatal ou providentiel.”

Mais, à un moment donné, l’homme apparaît avec la puissance de sa force qui, celle-là, est raisonnée et distribuée avec méthode. Dès cet instant, l’harmonie est brisée dans la nature, l’équilibre en est même interrompu.

Car, dès cet instant, apparaît aussi le bien et le mal. Le bien, ce sera tout ce dont l’homme peut disposer convenablement à son gré; et le mal, ce sera tout ce que les autres êtres viendront revendiquer de sa part déjà si grande et qu’il cherche par tous les moyens à augmenter. C’est la lutte pour l’existence dont on voit alors apparaître les premiers symptômes.

Et voilà où tout devient intéressant; car dès cet instant, se précise l’influence des milieux. Or, à tous ces milieux, composés d’êtres juxtaposés et mis en présence les uns des autres, l’homme va opposer l’association, partant le milieu social. Et comme tout dans un milieu social doit sans cesse se mouvoir, il créera l’action, c’est-à-dire, le mouvement dans le milieu où il entrera en lutte avec tous les éléments de la nature, et partant, avec lui-même. De là encore le besoin de rapporter

tout à ses intérêts, ce par quoi il augmente son champ d’action ; ce qui le mène au progrès, mais par une lutte ininterrompue, ce qui est la condition du succès: lutte formidable, choc des conflits où les peuples ne connaîtront jamais la paix. Et comme l’homme enfin se croît le centre de toute activité, il se proclamera le principe suprême, comme il se croira le dieu de l’univers. De là les conflits qui amèneront le bouleversement des empires, la transformation des peuples.

Voilà à peu près l’origine des milieux; de là aussi la cause de l’influence que ces milieux exerceront sur les caractères de race chez l’homme. Et nous serons inévitablement poussés à rechercher, plus tard, dans les caractères de race, les secrets du vieux sang, de l’origine primitive, ethnographique, de l’influence des milieux physiques et moraux, de la conformation particulière des types, de la destruction de chaque organisme individuel et des éléments de sa formation.

Travail puissant qui nous conduit naturellement à transporter ces principes philosophiques dans le domaine littéraire où, par analogie, nous refaisons le même voyage à travers l’histoire de l’esprit humain, afin de découvrir l’influence des divers milieux dans lesquels, au long cours des siècles, il s’est formé, transformé, pour arriver à la plus haute expression de raffinement, ou bien, graduellement, à sa décadence et à sa ruine.

Car, dans les milieux littéraires, comme ailleurs, comme dans les milieux sociaux, aucun principe d’inertie n’est admis. “ Une force mystérieuse et sourde travaille incessamment, dans la profondeur de l’être et dans la nature envi-

ronnante, à faire sortir le contraire du semblable.”* *

Tour à tour, dirons-nous, selon l’époque où elle est née, le milieu où elle a développé ses tendances, la littérature se fera, ai-je dit plus baut, l’expression de la société, des croyances admises ; elle se fera apologétique, idéaliste, exploitera les hautes spéculations psychologiques, les événements historiques, reviendra, de l’idée philosophique de la continuité du progrès, au déterminisme universel, créera des méthodes, et, selon les tempéraments, remontera de la cause aux effets, de l’objectif au subjectif, de l’analyse à la synthèse; exprimera le principe scientifique d’une classification esthétique sur l’étude positive de l’organisation des œuvres, “ introduira le darwinisme dans son domaine, puis, donnant la prédominance à l’action de l’œuvre sur l’œuvre, recherchant Jes modifications apportées à la tradition par les causes collectives ou individuelles, elle soumettra le développement des genres à la loi de l’évolution.” *

Tel sera le rôle des écoles littéraires apparues dans le monde, à divers époques et dans des milieux différents.

Elles se rattachent, comme disait M. Bourget, aux autres systèmes des époques précédentes et s’en distinguent selon leur évolution, leur progrès et les matériaux employés, bien qu’elles puisent leurs éléments dans les facteurs du passé.

* Brunetière, Question de critiques.

* M. G. Lanson; parlant des théories littéraires de Brunetière.

Et, comme elles sont appelées à vivre plus on moins longtemps, selon les circonstances, elles exercent une influence inévitable sur tous les esprits d’un siècle et dans tous les milieux où elles pénètrent et prennent souche.

Tel fut le sort du classicisme et du romantisme en France et à l’étranger, pour citer deux exemples, illustres entre tous.

En jetant un regard sur notre poésie, vers 1860, que doit-on dire de cette époque, combien pauvre se présente le milieu et combien peu nombreux — pour des raisons connues de tout le monde — sont les matériaux employés par nos poètes ! Qu’il est facile de découvrir l’ascendant qu’exerça sur cette génération agitée le romantisme dont le prestige et l’effusion des principes, si hautement proclamés, eurent une répercussion jusqu’aux confins de la terre.

Et combien ne sont-ils pas imprégnés de ces influences inévitables, toutes nos instinctivités, nos harangues politiques, nos discours académiques, nos méditations philosophiques même, tout enfin de l’expression de notre existence nationale?

Qu’on se soit exprimé par l’histoire ou par la poésie, toutes nos œuvres relèvent encore et quand même de la littérature française dont nous essayons en vain de nier l’incontestable prédominance, puisque nous en tenons nos plus chères inspirations, nos plus nobles pensées, nos pages les plus vénérées, nos monuments les plus précieux élevés à la mémoire de nos héros dont l’allure, le galbe, et l’orgueilleuse prestance nous rappellent le panache, la morgue triomphante et la fierté gauloise.

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