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N’essayons pas, comme un défi an temps, de rendre notre histoire d i JT use, d’embrouiller l’intention de nos pensées et de nos actes dans la masse des opinions souvent disparates en apparence, alors qu’ils portaient en eux la plus sûre raison de leur simplicité.
Tous nos poètes trahissaient dans leurs œuvres l’expression courte, précise et caractéristique qui mettait à nue la forme intellectuelle leur convenant le mieux et les peignant avec fidélité.
Or, notre littérature poétique se résumait à une pure formule, épanouie librement au milieu de notre civilisation à laquelle elle participait sans presque rien recevoir d’elle, puisque née d’hier, d’influences extérieures, plutôt que du milieu où elle devait se développer, notre poésie avait, pour ainsi dire, transplanté ses origines françaises sur un sol vierge, mais presque inculte.
Il était alors bien facile de lui assigner sa place, son rang. Elle nous apparaissait déjà comme devant jouer un rôle, quoique minime dans la représentation des faits dont se compose l’humanité, dans la suite innombrable des événements principaux dont l’histoire universelle •s’est constituée, et qui serviront de thème éternel à toute la série des penseurs qui ont transmis à leurs descendants, dans l’ordre des idées, les matériaux dont furent composées leurs grandes oeuvres.
Ici nous reviennent, par analogie, les théories de Kant et de Goethe, du premier surtout, à savoir que “ le produit présent puise tous ses éléments dans les facteurs du passé.”
Ne nous inclinons pas au panthéisme de Part, bien que, chez nous, tant de points de contact nous relient, sans exception, aux manifestations de l’esprit français, et alors qu'il nous faut sans cesse y reporter nos origines.
Nos devanciers semblaient oublier l’effet bienfaisant que peuvent exercer le sol, le milieu, le climat même, au point de vue de la formation des idées, cela s’entend. L’abstention de ces influences a nui à leurs originalités natives; mais ils ont préféré rester sous la dépendance presque directe de l’esprit français dont ils ont imité jusqu’aux moindres défauts. Nous en trouvons la raison dans l’idée de persistance qui leur vient de leur origine même. S’il est vrai de dire qu’aucune race ne saurait se dire indépendante de l’imitation étrangère, nous avons, certes, été les premiers à rechercher cette dépendance.
Nous nous en rendons compte en étudiant nos poètes de 1860 et d’après, de Fréchette à Chapman, de Lemay à Beauchemin, de Garneau à Poisson et à Chauveau, de Lenoir à Fiset, pour ne nommer que ceux-là. Un lien les unit fortement à différents poètes français dont ils ressem tent les influences directes, attirés comme malgré eux par une volonté secrète.
Et même en subissant la loi du milieu, du sol et du climat, ils ne peuvent se défendre d’une filiation étroite et des attaches qui les apparentent au romantisme mourant.
Et pour ces raisons, ils sont de la même famille, épousent les mêmes formules et se placent sous un même jour, étant le produit d’une même époque.
Désormais, — et c’est là leur destinée, — ils feront partie du même mouvement et ambitionneront le même but, collaboreront, dans la mesure de leur facultés, à l’avancement de la race à laquelle ils sont si tiers d’appartenir.
D’ailleurs, disons-le en passant, dans le monde, où toutes les idées, toutes les œuvres s’apparentent les unes aux autres, les hommes, depuis toujours, s’agitent dans un même cercle d’idées.
Les poètes se recherchent, s’imitent, s’empruntent des sujets, des doctrines, s’assimilent des rythmes dont ils se croient les créateurs, conservant cependant à peu près le même fond d’inspiration qu’ils finissent par épuiser; puis, recommencent un autre thème que, tour à tour, ils dissèquent, déguisent le plus souvent, mais dont il est facile de découvrir le fond initial. C’est une loi universelle.*
Chez tous les peuples de la terre, d’ailleurs, ils resteront les perpétuels esclaves d'une histoire ou d’un fait qu’ils racontent, qu’ils transmettent de génération en génération, et qu’ils s'obstinent à rendre chacun à sa manière, sans lui apporter plus d’originalité, ni plus d’intérêt.
Leur esthétique et la cause initiale de leurs prétendues conceptions, se caractérisent facilement en raison de la non-mobilité de leur physionomie dont les traits restent presque toujours les mêmes, ou à peu près.
Dans le monde, a-t-on dit avec raison, seules quelques imaginations privilégiées ont le don de rendre toutes les voix de la nature, et celles-là seules possèdent la faculté de créer des chefs-
J’ai déjà développé ce thème au livre premier.
d œuvre ; mais, tout de même, au cours des siècles, elles reviennent sans cesse à l’idée initiale qui servira de thème à toutes les créations subséquentes.
Uu fait s’impose: Tournant dans un cercle, toutes les satellites de la poésie sont inévitablement attirées vers ces lumières autour desquelles elles s’agitent sans répit et auxquelles elles iront se confondre un jour, pour devenir, par désagrégation, des parcelles dispersées et oubliées dans le firmament des constellations.
Cependant, parce qu’ils s’appliquent à s’emprunter les uns aux autres des sujets cent fois remaniés ou dénaturés souvent ; de ce que la nature, cette grande éducatrice des âges, ne leur suffit pas toujours, pour leur avoir pourtant donné tant de leçons salutaires, cela ne veut pas dire que tous ces poètes — sans en excepter les plus grands — ne possèdent pas une manière à eux de sentir, vive et souvent puissante. Et s’ils n’ont pas, les premiers, entrevu l’idéal immortel, n’étant que des satellites dans le firmament des étoiles, cela ne signifie pas non plus qu’il leur est interdit d’avoir des ailes et d’entrevoir les sommets.
Car enfin, quoi qu’il fasse, même l’homme des âges les plus reculés ne peut se vanter d’avoir bu aux sources premières de la pensée dont l’origine se perd dans la profondeur des temps.
Nul ne peut connaître, par exemple, les origines littéraires de ces époques fabuleuses, perdues dans le recul des siècles, d’où nous est venu Homère, le dieu de toutes les littératures, et dont les géniales créations, pendant trente siècles, inspirèrent depuis l’antiquité grecque la plus loin-
taine jusqu’aux conceptions modernes. Tous les petits ruisseaux ne découlent-ils pas de ce grand fleuve ?
Si la poésie doit avoir pour objet principal le don de créer, quel serait le poète capable d’aligner une hémistiche, à notre époque surtout, où toutes les idées ont été promenées par le monde et sont devenues des réminiscences désormais épuisées par les littératures ?
‘A ce compte, — et pour donner suite aux idées exprimées plus haut, — si la poésie est créatrice, combien de poètes devraient à jamais briser leur lyre et garder un éternel silence ? Si, par exemple, nous tournons les yeux vers cette époque de 1860, au Canada, considérée à juste titre comme une période de rénovation poétique, celle qui nous a donné notre littérature, encore balbutiante pourtant, que penserons-nous de Louis Fréchette, le plus populaire de nos poètes avec Créinazie, et dont l’œuvre toute entière est imprégnée du romantisme de toutes les phases de son existence ? Devrions-nous conclure que, par le fait de n’avoir pas créé une œuvre transcendante, ce poète doive disparaître dans l’oubli?
De ce qu’il s’est peut-être trop inspiré du romantisme de Hugo et des adeptes les plus pénétrés de ses doctrines, il ne s’en suit pas qu’il soit dénué de solides qualités, de très belles qualités même ; il ne s’ensuit pas non plus que, étant donné le milieu dans lequel son talent s’est développé, il ne nous a pas laissé une œuvre d’une portée considérable sur l’avenir de la littérature canadienne.
Et je me plais à répéter ici avec M. Paul Bourget : “'Si tout système se rattache par le plus
étroit lien aux autres productions de l’époque dans lequel il a paru, il faut nous dire que cette théorie doit s’appliquer à l’individu.”
D’un autre côté, si dans les procédés philosophiques des Descartes, des Rousseau, des Voltaire et de tant d’autres, nous retrouvons facilement les dispositions de l’esprit d’un siècle, comment le même esprit n’agirait-il pas directement sur les poètes dont le sensibilité s’imprègne facilement des circonstances dont est sortie la civilisation, dont ils ont vécu et dont ils se sont formés en raison de leurs facultés ?
Il est assez facile de retrouver la parenté existant entre les poètes d’une époque et le milieu où ils sont nés.
Etudier leurs œuvres, c’est définir, par la notion exacte des instants de leur existence, tous les événements qui les ont motivées. Ainsi, le poète a subi, dès son enfance, des influences nombreuses, selon son éducation, selon son entourage, selon le pays où il a grandi et s’est développé physiquement. Sa formation morale, en outre, précède son évolution intellectuelle. Il en portera l’empreinte toute sa vie.
Fréchette est un exemple parfait de ce type ayant subi toutes ces influences et en ayant imprégné toutes ses œuvres. S’il n’avait pas vécu dans l’intimité de Crémazie; si la conception qu’il s’est faite de l’idéal de la patrie n’avait pas hanté son imagination, nous n’aurions pas eu “ la Légende d’un Peuple,” nous n’aurions pas eu le poète d’enthousiasme et de sensibilité, le chantre des 11 Feuilles volantes ” et des t( h leurs boréales,” ce qui n’est pas, après tout, un mince bagage littéraire à l’époque où évolua ce poète.
Ne dédaignons pas, après tout, de nous pencher un peu sur cette période difficile où Fréchette apparut, et demandons-nous quelle sorte de matériaux lui fournirent les circonstances, tant il est vrai, qu’à propos de cette génération, il nous faudrait peut-être reprendre ce thème de l’isolement dans la lutte et de la lutte dans l’isolement.
Cependant, et malgré les obstacles, à toutes les phases de sa vie assez agitée, Fréchette, inlassablement, montre une préférence indiscutable à tout ce qui, de loin ou de près, se rattache aux choses de France. Il en subit la fascination à un tel point, qu’à son détriment, ses tendances ultraromantiques lui valent des récriminations violentes de la part de ses ennemis qui ne manquent pas de l’accuser d’exagération.
Devait-on l’en blâmer, à un moment où surtout, selon M. Bourget, le romantisme paraissait vaincu, “et n’ayant pas tenu ses grandes promesses de rénovation esthétique, tous les poètes abdiquaient leur art l’un après l’autre ? ” *
Peut-être bien. Car alors, tout romantique arborant son pennon, risquait, ou de sacrifier l’originalité à la nouveauté, ou de faire fausse route par l’exagération de principes considérés par la génération nouvelle comme désuètes et passés de mode.
Mais d’un autre côté, sous le prestige de l’extraordinaire épopée de 1867, — car c’en fut une, — d’où surgit en apothéose la Confédération canadienne, une génération s’était levée, imbue de l’idée grandiose que notre peuple devait, dans
* M. P. Bourget, Psychologie contemporaine.
l’avenir, jouer un rôle si longtemps préparé par tant de sacrifices consentis. Elle croyait à la toute-puissance, à l’incomparable beauté de son passé, et elle entrevoyait une ère nouvelle se lever de cet amas de ruines, volontairement et délibérément entassé sur nos têtes, comme si l’on eut voulu effacer à jamais toute trace de l’ancien régime et tout souvenir de la race même.
Mais répétons-Ie à volonté : notre peuple allait survivre, malgré tout.
N’était-ce pas là une occasion pour tout véritable poète de transformer en épopée notre glorieux passé dont les annales présentaient peutêtre des faits uniques dans l’histoire du monde? C’est donc de cette heure angoissante, attendue depuis cent ans, que sortit la “ Légende d’un Peuple.”
Fréchette y avait trouvé un monument à sa gloire. Et quoique nous nous arrêtions à en découvrir les faiblesses, tout en y cherchant les influences trop visiblement subies du romantisme de la dernière période, nous ne pouvons nous empêcher d’en louer sans réserve le but admirable, parce qu’il a enflammé toute une génération, qu’il nous a valu la rénovation littéraire à laquelle nous étions bien loin de nous attendre, et dont tant d’oeuvres se sont fortement ressenti jusqu’à nos jours.
Un enthousiasme inconnu jusqu’alors va renaître des cendres du passé. Si Fréchette devait avoir peu d’imitateurs, — au point de vue de la forme, cela s’entend, — son oeuvre devait exercer pourtant une influence indiscutable sur l’avenir, au point de vue des idees, et, api es tout, notre littérature moderne allait entrer dans
une voie qu’il av'ait tracée lui-même avec Crémazie et Garneau. Ne le nions pas. Si la présente génération a une plus haute vision de l’art et de l’idéal; si elle a compris plus sûrement la vie; si elle a entrevu une existence nationale et une littérature plus fortement échafaudée, renouvelant ainsi son esthétique future, Fréchette n’v fut pas complètement étranger, car il sut garder sur son front, malgré l’ingratitude du milieu où il vécut, les signes d’une verte jeunesse qu’il communiqua à tous ceux de sa race. Et la postérité lui en saura gré.
Si j’ai dit, il y a un instant, que Fréchette n’eut pas d’imitateur, je fais erreur. Il en eut un : Chapman. Ce poète fut pris d’une préoccupation maladive, celle de dépasser Fréchette et ses devanciers. A ce travail, il s’est coupé les ailes: il n’a jamais pu égaler l’auteur de la “ Légende d’un Peuple,” mais il a plutôt pratiqué obstinément toutes les formules surannées du romantisme expirant.
Cet effort n’a pas manqué de l’amoindrir, jusqu’à laisser paraître dans ses poèmes tous les" défauts dont les derniers romantiques sont morts et que le poète des “ Aspirations ” a cultivés avec une opiniâtreté sans exemple dans la littérature de chez nous, et peut-être d’ailleurs.
A propos, savez-vous de quoi le romantisme est mort ? Selon Brunetière, “ il est mort de l’exagération de son propre principe, et les raisons de sa décadence ne le sont devenues qu’après avoir d’abord commencé par être celles de son ascendant et de son triomphe.” Or, quel est ce principe propre du romantisme tel que compris
par Chapman ? C’est le contraire de la définition même que nous avons connu du romantisme. C’est-à-dire que l’auteur des “ Aspirations ” semble ne pas vouloir faire cas du principe de l’émancipation personnelle, en ce qu’il subit une incessante contrainte et que rarement il dépend de lui-même; qu’il sacrifie volontiers la liberté de ses impressions et de ses idées ; que, feignant de se débarrasser des “règles” anciennes et des “ conventions ” passées d’usage, il fait fi du bon sens, de la raison et de l’originalité, pour viser à l’effet et à la rhétorique, et sous le prétexte de se grandir démésurément aux yeux de ses contemporains. Voilà en quelques mots le but de l'œuvre prolixe de Chapman. C’est par l’exagération de ces principes qu’il ne pourra survivre, disons-le en passant.
Nul ne tient plus que lui aux influences qu’il subit, en outre de celles qu’il tient du romantisme auquel il se rive, comme un esclave attaché à la meule. Tout de ses émules le tient constamment en éveil. Jamais poète ne fut plus envieux de la gloire de ses contemporains dont il voulait surpasser le talent, pour les écraser de sa supériorité illusoire et étalée avec une désinvolture souvent déconcertante.
Ainsi, tellement préoccupé de la renommée des autres, il n’est pas une heure de sa vie où il songe à ne dépendre que de ses seules forces. Partant, il reçoit rarement des impressions personnelles devenues siennes : il les prend là où il les trouve, escamote des sujets, selon le caprice de son inspiration toujours haletante, sans pouvoir mettre un frein à ce désir inné et impulsif de conduire son imagination d’après un modèle préféré et fa-
cile à s’assimiler. Cette mégalomanie poétique l’a conduit à sacrifier, la plupart du temps, je l’ai dit, la raison et le bon sens à l’intention bien arrêtée de faire grand.
Visiblement, la grandiloquence et le boursouflage hantent son esprit. Il se sent l’insatiable besoin de reculer les horizons, d’agrandir démesurément les paysages, de plonger davantage les cimes dans l’infini; et, selon un caprice cher au divin Prométhée, il tente d’escalader l’Olympe pour y dérober le feu sacré.
Or, en ceci, il subit le sort du dieu. Il est condamné à se sentir le cœur rongé, mais par le vautour de l’inextinguible envie.
Et croyant trouver l’originalité par ce bizarre procédé, il tombe dans la singularité. N’en doutons pas, Chapman est un poète qui se singularise dans le mauvais sens du mot. Et, ce qui plus est, tout en voulant mettre en pratique quelques faciles maximes du romantisme de la dernière heure, il en ramasse en passant tous les défauts saillants, convaincu d’en faire des qualités.
De là le faux lyrisme de ce poète qui, pour être complet, ne manque pas d’exalter le “moi,” le moi haïssable dont parlait Pascal, et dont on pourrait dire qu’étant le principe propre du romantisme, ce dernier finit par mourir de l’exaltation et de l’ostentation qu’il en fit. Car l’ostentation de ce moi, chez Chapman, fut une des grandes préoccupations de sa vie, parce qu’il ne sut rien voir dans la nature de plus intéressant, ni de plus digne d’attention que sa propre personnalité.
Quand Brunetière dit quelque part : “ En émancipant le moi de la tutelle du jugement des
autres, les lyriques du XIXe siècle l’avaient condamné à l’adoration perpétuelle de lui-même,” l’on croit qu’il vise notre poète. L’auteur des “ Aspirations ” prétendait exploiter le sentiment personnel sous le prétexte que les plus grands en avaient tiré leurs plus belles inspirations; mais dans le fond, il ne pensait qu’à s’exalter luimême.
Là où les romantiques de l’espèce de Chapman pêchent surtout, “ c’est de tirer du fond des autres la forme de leurs œuvres, et de faire de leur fantaisie la règle ou la loi de leur art.” Et plus coupables sont-ils, lorsque pour arriver à cette fin, ils ne reculent devant aucun sacrifice.
Or, cela est arrivé au romantisme, dans ses derniers moments surtout, et par la voix de ses plus médiocres représentants.
Si certains grands poètes, pourrions-nous dire ici, comme Lamartine, Musset ou de Vigny, avaient caché leurs douleurs au lieu de les étaler, leurs chants seraient peut-être moins beaux, peutêtre n’existeraient-ils même pas. Or, le fait de crier sa souffrance à l’humanité ne constitue pas une exaltation blâmable du moi, mais un moyen d’art, un procédé, qui n’empêchent nullement une œuvre d’être sublime, bien au contraire. Ce que Pascal qualifie de moi haïssable, c’est cette ostentation orgueilleuse et ridicule de la personnalité dominant sans cesse l’inspiration, la sincérité, l’émotion, le lyrisme enfin, que les laideurs humaines ne devraient jamais souiller de leur compromettant contact.
A une certaine époque, l’excès du lyrisme ayant faussé la critique, l’histoire, la poésie et le drame, l’exa aération du moi fut la cause de décadence
DBS INFLUENCES FRANÇAISES
de presque tous les poètes du romantisme à sa dernière heure.
Brunetière, la plus grande autorité dans la matière, disait : “ Parce que deux ou trois grands poètes et de moins grands au-dessous d’eux, avaient marqué de leur ineffaçable empreinte ce qu’ils avaient trouvé en eux de sentiments inexprimés jusqu’alors, il fallut les imiter, ou s’égarer; et on les imita beaucoup mais on s’égara davantage»”
Dans l’application de la plupart des principes du romantisme, Chapman a exagéré ses propres mérites, jusqu’à se croire indépendant, quand il s’efforce, avec tant d’insistance et avec une fausse conscience apparente, d’abuser de son imagination et d’exagérer ses propres sentiments. Pour être sincère, et sans vouloir le diminuer, — car certaines parties de son œuvre révèlent un tempérament souvent exceptionnel, — ce poète est le type caractéristique et complet qui, par tous ses défauts restés l’apanage d’une œuvre trop longue, sans mesure et dépourvue de cohésion dans la forme comme dans le fond, ne saurait survivre, l’art, devons-nous nous en souvenir, ne devant jamais servir au triomphe de fausses ambitions et à la gloire de vains prétextes.
Ce défaut de l’exagération de la personnalité n’a pas atteint tous nos poètes, heureusement. Certains se sont effacés jusqu’à vouloir traduire la pensée des autres, tout en essayant d’y ajouter la marque de leur propre talent et d’atteindre l’idéal de leurs modèles, sans toujours y réussir complètement, malgré toutes leurs bonnes intentions.
Ainsi, nous pouvons nous demander si Pamphyle Lemay a bien réalisé son but dans la traduction de “ l’Evangeline ” de Longfellow. L’auteur des “ Petits Poèmes,” si l’on veut bien en convenir, se pose en spiritualiste, un peu à la façon du Lamartine de “ Jocelyn ” et de la “ Chute d’un Ange,” où l’auteur, recherchant Dieu, veut s’élever à lui par étapes, puisqu’il est la fin de toute aspiration humaine. Il veut encore se rapprocher du spiritualisme de Longfellow, par conséquent, d’un spiritualisme assez particulier, car vous n’ignorez pas que ce poète, loin d’ambitionner d’impossibles chimères et de s’attarder à d’irréalisables projets, recherchait particulièrement les conceptions possibles, humaines, les inventions raisonnables ; et que ses légendes pleines de vraisemblance, sinon toujours de vérité, dénotaient un grand souci de pénétrer le cœur même de la nature.
Rêveur profond, dont l’œuvre s’imprègne de couleurs métaphysiques, il s’éloigne volontiers des abstractions. Il aime la clarté; — en cela, il est bien américain ; — il aime respirer l’air pur des plaines terrestres où il évolue à l’aise, naturellement : c’est ce qui fait le fond principal de son originalité. Longfellow, à la manière du Lamartine d’après 1830, tente d’objectiver ses sentiments.
Et l’on se demande si une traduction de son “ Evangeline ” peut présenter par elle-même toutes ces qualités du thème original et saura rendre en langue étrangère, et avec fidélité, tous les sentiments qui y sont exprimés ? Je ne le crois pas.
On a toujours discuté ce problème, à savoir, si l’œuvre originale d’un poète peut atteindre la même ampleur, la même force, conserver les mêmes effets, les mêmes couleurs, la même variété des nuances, et s’il est possible de la fixer, dans une langue étrangère, de rendre ce quelque chose d’insaisissable, l’âme qui l’anime et qui la pénètre d’un souffle de vie, l’imprègne de l’individualité de l’auteur, et la fait souvent inaccessible aux plus fameux traducteurs des passions humaines.
Montesquieu, sévère, disait, dans ses “ Lettres Persanes : ” “ Les traductions sont coffune ces monnaies de cuivre qui ont bien la même valeur qu’une pièce d’or, et même sont d’un plus grand usage pour le peuple; mais elles sont toujours faibles et de mauvais aloi.”
Pamphile Lernay — sans vouloir amoindrir son talent — n’a jamais possédé les dons requis, ne fut jamais animé du même souffle, et à un égal degré, que l’auteur d’ “ Evangeline ”, pour faire triompher une pareille entreprise.
Certes, il ne manque pas de belles qualités poétiques. Il a bien, comme le poète américain, le sens d’une moralité solide, en raison du milieu où il vit, il n’est pas dépourvu de goût et de mesure ; il a souvent le don de l’éloquence, il est sincère ; mais dans sa traduction en vers français, d’inégale valeur, il arrive assez rarement à découvrir, pour le texte, des équivalences d’expressions, ne rend pas le rythme particulier de l’auteur dans ses nombreuses descriptions, et ne peut peindre, souvent avec les mêmes couleurs, les allégories dont tout le poeme est émaillé. Quoique d’une imagination vive, il n’a pas non plus le même sens épique que Longfellow.
Les grands poètes, généralement, se traduisent assez mal. Les langues ont des constructions phraséologiques, des moyens propres, des trouvailles techniques, des assonances particulières, une conception de certaines images qu’un idiome étranger ne saurait saisir et rendre de la même manière, et souvent avec la même force. Racine, par exemple, ne souffre pas la traduction, non plus que certains des grands poètes. Shakespeare se lit toujours assez mal en langue française, et ses plus célèbres traducteurs se sont heurtés à des difficultés innombrables.
A condition qu’un poème soit entièrement enflammé par le souffle divin de l’amour, sentiment qui, étant universel, peut se traduire dans toutes les langues connues, — mais encore, son traducteur doit-il être d’une sensibilité extrême, — ce poème, dis-je, rendu dans les conditions où Lemay aborde ce grand sujet, est monotone, manque de variété dans ses parties, traîne en longueurs et finit par lasser le lecteur.
Or, 1’ “ Evangéline ” de Longfellow, poème cependant supérieur, est dénué de passion véritable. Trop de distance sépare les deux fiancés dont les amours manquent de cet abandon confondant les âmes véritablement éprises. Seule apparaît, complète et transformée, la nature que Longfellow, spiritualiste quand même, a dépeinte avec une âme hantée par le souci d’élever la matière jusqu’à l’immatérialité.
Quoi qu’il en soit, Lemay, inférieur dans la traduction de ce chef-d’œuvre, reste un passionné
île cette nature qu’il chante souvent avec une mélancolie douce et plaintive :
Je suis né dans les champs ; je suis fils de la brise Qui passe en caressant les fleurs ;
Je suis fils du torrent qui mugit et se brise Sur le roc avec des clameurs !
Je suis né du désert, du désert sans limite Où régnent le calme et l’effroi ;
Je suis né des forêts que la tempête agite.
Des cimes dont l’aigle est le roi.
Mes premières amours, douces fleurs des vallées N’ont-elles pas été pour vous,
Pour vous, rocs au front nu, forêts échevelées, Vagues des fleuves en courroux ?
Il me fallait le calme, alors que toute étoile Sourit comme un regard de Dieu,
Calme que, rien ne rompt, si ce n’est une voile Qui retombe sur le flot bleu !
Il me fallait revoir, au milieu de la plaine Ou sur le penchant du coteau,
Le laboureur qui rêve à la moisson prochaine En ouvrant le sillon nouveau ! .
Réminiscences lamartiniennes, si vous voulez, mais où s’accuse une réelle personnalité. Lemay est un poète peu prétentieux. Il peint en douceur, avec grâce souvent, comme dans ces quelques strophes citées du “ Retour des Champs. ” Il n’est pas moderne dans le sens du mot, mais il est doué d’une imagination modérée : il a de la tenue et du tact. Il évite la grandiloquence de Chapman, il n’invente ni monstres ni chimères, sous le prétexte d’innovation et d’originalite. Il dédaigne les abstractions quintes-
cenciées, et sa modestie l’empêche de se chercher des ailes pour voler aux quatre coins de l’horizon. Il aura par là donné une leçon d’humilité à bien de nos poètes, et cela est un commencement de sagesse, ce qui n’est pas peu dire.
Si j’ai parlé de cet écrivain modéré et plein de modestie, je ne puis oublier non plus le nom de M. Nérée Beauchemin, le poète de Yamachiche, que des préoccupations utilitaires ont toujours retenu dans son pays natal, mais qui s’est fortement ressenti de l’influence de la belle nature dont il est un passionné, un chantre convaincu et ardent. Sa muse jouit d’une belle liberté. Elle se complaît à revêtir la simple vareuse du paysan, à folâtrer dans les rosées matutinales, à fredonner des chansons anciennes qu’elle crée de toute pièce comme cette “ Cloche de Louisbourg,” la pauvre vieille cloche :
Bien des fois pendant la nuitée,
Par les grands coups du vent d’avril,
Elle a signalé la jetée
Aux pauvres pécheurs en péril.
Puis, soudain, enveloppée de sa gloire, elle a chanté la patrie lointaine :
Oh ! c’était le cœur de la France Qui battait à grands coups alors Dans la triomphale cadence Du grave bronze aux longs accords.
Et je ne sais si je m’illusionne, mais la lyre de M. Beauchemin se reconnaît facilement entre toutes, car sous ses doigts, elle vibre avec de nou-
velles sonorités et porte dans les brises de chez nous quelques accents dont les échos se retrouvent souvent parmi les poèmes de la jeune génération.
M. Beaucliemin, uu des derniers venus de la pléiade de 1860, s’est apparemment débarrassé des vieux ry thmes traditionnels des anciens ; c’est pourquoi, sans doute, les évocations de ce poète, ses images, sont d’une assez rare qualité, pour le temps, les nuances de sa pensée plus variées et la cohésion de ses sentiments plus accusée, ce qui a manqué à presque tous ses contemporains :
Comme au printemps de l’autre année.
Au mois des fleurs, après les froids,
Par quelque belle matinée Nous irons encore sous les bois.
Nous y verrons les mêmes choses,
Le même glorieux réveil,
Et les mêmes métamorphoses De tout ce qui vit au soleil.
Nous y verrons les grands squelettes Des arbres gris ressusciter,
Et les yeux clos des violettes A la lumière palpiter.
Sous le clair feuillage vert tendre,
Les tourterelles des buissons,
Ce jour là, nous ferons entendre Leurs lentes et nobles chansons.
Ensemble nous irons encore Cueillir dans les prés, au matin,
De ces bouquets couleurs d’aurore Qui fleurent la rose et le thym.
M. Beaucliemin n’est pas, certes, un poète complet; mais n’avait-il pas vraiment les dispositions
essentielles pour le devenir, s’il eut vécu dans un milieu propre à les développer ? Sans doute, il a grandi enveloppé des douces rêveries de la nature et du silence des choses, au bord d’une rivière délicieuse. Ses vers sont le language spontané de ses prédilections, et son indifférence à l’égard des vains bruits lui épargne le contact des vulgarités de l’existence; mais l’expérience y aurait dû, sans doute, ajouter de son autorité, le poète, se pénétrer davantage du mystère des sentiments humains, se passionner de la vie extérieure et des transformations successives des sociétés ; alors, il aurait éprouvé une réelle impression de vérité et de profondeur.
M. Beauchemin a vécu loin, trop loin du monde.
Il faut se rappeler ici le maître Sully-Bradhomme, vers 1865, dès la publication de ses “ Stances et Poèmes.” On disait de lui, qu’il “était un poète d’un charme rare et profond et à qui rien d’humain n’était étranger, une âme d’une grande puissance de tendresse que mille liens reliaient aux êtres et qui vivait de leur vie, souffrant de leurs souffrances.”
M. Beauchemin, il faut un peu le regretter, ne s’est pas assez préoccupé de la foule, il n’a pas assez vécu de sa vie et souffert de ses douleurs. Son oeuvre y eut pourtant gagné : <le poète se fut complété.
Je me rappelle encore des paroles de Clovis Hugues, lorsqu’il s’écrie: “ Nous devons aimer et chanter les roses, parce qu’elles sont belles ; mais nous devons aussi nous rappeler que leurs épines couronnèrent souvent le front des penseurs. La poésie n’est grande que si elle complète le rêve par l’idée, l’idée par l’action.”
Et ceci complète aussi la pensée exprimée au début de ce chapitre, à savoir, que la société ne peut aspirer à la perfection dans la beauté, si elle incline à l’inertie et si elle n’impose à chacun de ses actes journaliers le mouvement nécessaire au progrès. La société mérite donc qu’on s’occupe d’elle.
M. Beauchemin était bien fait pour comprendre ces vérités; et si, toutefois, la méditation et l’isolement lui ont fait perdre bien des illusions, — quel est le poète qui n’en a pas perdu, - — - il eut pu trouver des paroles de consolation et de mansuétude pour tous les déshérités et les miséreux de la terre : il eut pu répandre son amour et sa pitié, car son coeur en déborde.
Tel qu’il est, néanmoins, parmi les derniers poètes de la vieille génération, M. Beauchemin possède des aptitudes rares; il s’est fait par sa volonté propre. En outre de la grande nature qui l’initia à ses secrets mystères, ses maîtres furent, à n’en pas douter, quelques poètes français contemporains, car je lui trouve une tendance à déjà se débarrasser des vieilles formules du romantisme, chose assez rare chez les hommes de son époque, qui, avec une obstination systématique, ne voyaient pas le danger d’un traditionalisme à outrance.
Par une sorte de révélation, nous sommes tentés de le croire, par une intuition servie par une belle faculté d’assimilation poétique, M. Beauchemin, qui doit beaucoup à des modèles illustres, et par suite d’une transformation que nous aurions souhaitée à tant d’autres, est devenu un poète presque original, avec une âme d’enfant, au milieu d’une nature vierge qu’il aime passionnément.
Ne nous en plaignons pas ; car tous les auteurs venus après Fréchette et Beauchemin, ou à la même époque, si j’en excepte Lemay, se sont ressemblés par plus d’un point.
Ainsi, Alfred Garneau, Adolphe Poisson et quelques autres sont, s’il m’est permis d’appliquer cette épithète ici, des poètes de la décadence, je veux dire, des derniers jour du romantisme.
Et pourtant, je crois avoir raison. Leurs œuvres fourmillent de bonnes intentions, mais elles manquent trop souvent d’originalité. Leur poésie n’impose ni l’étonnement ni l’admiration. Il nous semble, qu’après la lecture d’une de leurs poésies, on revient d’un voyage déjà fait à travers les pays du rêve.* Rien de pittoresque, rien de nouveau ne nous arrête; rien ne nous surprend; aucune émotion véritable ne s’en dégage. Ces paysages évoqués, ces bois entrevus, ces montagnes lointaines, ces forêts, ces grèves nuageuses, n’ont aucune puissance vraiment évocatrice.
Nous éprouvons la sensation de voguer sur un lac aux rivages monotones et réguliers, sur un lac sans ride, miroir immobile, dont on voudrait pourtant humer les brises parfumées, à qui on demande un peu de mouvement. Toute cette nature nous semble sans âme, la vie paraît l’abandonner.
Le rôle de la poésie, a-t-on écrit, est de “ rendre le monde et les êtres qu’il renferme plus émouvants qu’ils ne sont pour nous dans la vie quotidienne, elle doit sensibiliser tout ce qui existe, jusqu’à nos rêves et nos abstractions et elle doit
* C’est la remarque que je faisais en parlant des primit'fs Bibeau, Mermet et Quesnel.
donner aux choses qui nous entourent un relief plus vif, un caractère plus saisissant, une force expressive plus puissante.” *
Que l’époque des Garneau, des Poisson et des autres, au début de leur carrière, n’a-t-elle médité ces vérités ? Car, à n’en pas douter, vers 1880 et avant, notre littérature manque de mouvement. Toutes les intelligences convergent vers des préoccupations utilitaires. Les poètes, semble-t-il, épuisés et rendus, n’ont plus rien à nous dire et à nous apprendre.
On ressasse les thèmes cent fois remaniés.
Les livres suintent la monotonie : nous sommes portés à conclure à une sorte de lassitude, sinon à une manière d’engourdissement du caractère national, et l’on reste convaincu que les aînés, Crémazie et Fréchette, avaient épuisé le fond même de notre inspiration.
De plus, les derniers poètes de cette époque ne paraissent pas comprendre que la poésie est un perpétuel recommencement, qu’elle ne doit pas s’immobiliser, puisque, de siècle en siècle, elle doit suivre le progrès, étant l’écho de toutes les voix humaines, de toutes les consciences, de toutes les douleurs, de toutes les manifestations intellectuelles. Et comme la langue doit évoluer aussi, suivre le travail de la pensée et tendre sans cesse à sa perfection, il faut se libérer des formes désuètes qui, n’ayant pas vécu un siècle, déparent déjà la littérature.
Subissent-ils la dépression dont furent atteints en France les poètes du romantisme expirant, mort de l’abus de son propre principe ? Je suis tenté de le croire.
* Iwan Gilkin.
En tout cas, dans toute cette poésie de notre décadence, nul ne sait plus revenir à la vraie simplicité, à la vérité de son propre cœur. — Je donne comme exemple le Chapman de la dernière manière. Leurs accents sont livresques, manquent de ce don d’évocation que l’on doit rencontrer dans toute œuvre véritablement sincère. De plus, nos poètes ne paraissent pas comprendre l’importance du rythme en poésie.
D’après eux, semble-t-il, le rythme ayant été créé une fois pour toutes, est condamné perpétuellement à être frappé d’inertie, et il nous faudrait, en apparence, se contenter des ressources traditionnelles de la versification. Ils n’ont pas l’air de croire non plus que, dans la nature, tout est mouvement ; car c’est par le mouvement qu’on peut arriver à l’harmonie, au progrès, à la fécondité. L’ombre est mouvement, la lumière est mouvement, tout dans l’univers tend vers un but, inconnu souvent, mais déterminé. L’immobilité est l’ennemi du vrai. L’activité crée le milieu. La plus grande mission de l’homme, ici-bas, c’est encore de tendre à la perfection. Or, ce grand voyage vers l’idéal suppose le mouvement et l’action : par ces deux agents inséparables, le milieu s’agrandit, s’illumine, s’épure et se pare des beautés que l’art sait toujours prodiguer à ses adorateurs.
En outre, toute la poésie de cette époque^ manque de vérité psychologique. Elle ne paraît pas travailler à atteindre un but bien defini. Elle n’est pas humaine dans le sens du mot 5 car déjà, à l’époque où brillaient les derniers poètes de l’ancienne génération, instruits par 1 exemple de leurs frères de France, il eut été de bon aloi d’é-
laborer une poésie plus large de sentiments, penchée vers l’homme, vers le peuple qui souffre et qui travaille. Certes, l’idéal de la patrie fut une de nos plus tenaces préoccupations; mais la patrie est composée d’éléments dont on retrouve les principes dans le cœur du peuple. Quoi qu’on en dise, le poète est destiné à évoluer au milieu de ses semblables : il les doit comprendre et vivre leur vie, c’est en cela qu’il pourra descendre jusqu’aux plus profondes racines de l’âme humaine. Oh ! les belles paroles de M. Fernand Gregh, lorsqu’il s’écrie : “ Poètes, chantons la vie : c’est notre vraie façon, à nous, d’y collaborer. Accomplissons notre tâche sur la terre, qui est d’inscrire en des paroles belles le rêve qui fait l’homme à ce moment du temps infini, pour le transmettre à ceux qui lui succéderont.” * Vivre la vie de ses semblables, c’est encore leur communiquer le sens de ses propres rêves ; c’est leur faire part de nos angoisses de poètes, de nos doutes, de nos espoirs. C’est leur inculquer les principes de la beauté, c’est leur élever l’âme vers l’infini, c’est les habituer à comprendre, par étapes, la fin de l’existence. C’est les préparer sans heurts et sans violence à la résignation par le travail. C’est l’anoblissement de leurs jours monotones et sans attraits, dépensés à gagner le pain quotidien ; c’est idéaliser pour eux le geste du sacrifié, c’est grandir, leurs aspirations, c’est leur créer lentement mais sûrement, le milieu intellectuel dont ils ne sauront plus se passer, parce que, habitués à regarder la vie sous deux aspects inséparables, ils
* Manifeste sur l’Humanisme.
la verront grande et noble, ils l’aimeront, finiront par la comprendre et s’identifieront avec elle.
D’un autre côté, comment voulez-vous subir l’influence d’un milieu qui n’accuse aucun penchant pour les choses de l’esprit, qui ne sait remuer des idées d’autant qu’elles servent les intérêts matériels et utilitaires,, qui n’est jamais l’écho d’aucun sentiment humain, si ce n’est pour satisfaire la soif des convoitises et des grossières satisfactions, qui ne suscite les événements que pour servir les ambitions inassouvies ?
Comment les intelligences peuvent-elles se réunir entre elles, dans un but d’émulation, dans le milieu où elles paraissent, si elles n’ont jamais créé d’œuvres qui méritent ce nom, et si elles n’entrevoient pas le jour où elles pourront se manifester de quelque façon? Qu’invoquerions-nous ici ces grands philosophes, Hégel, ou Comte ? Que voudrait faire Goethe, Kant et les autres, enfin toutes les théories du monde dont nous n’aurions que faire ?
Comme première condition à l’existence d’un milieu, en littérature comme en philosophie, toutes les idées doivent se mouvoir d’un commun accord, agir les unes sur les autres, sans chercher à se nuire ni à se détruire, quoiqu’en lutte constante, et sont comme liées entre elles par une sorte de sympathie supérieure aux attaches humaines, et d’où naîtront l’unité, l’harmonie, la fécondité, le progrès. Et je dois ajouter encore: A condition cependant qu’il s’établisse entre les idées une sorte de juxtaposition raisonnée, afin de leur donner le mouvement sans lequel on ne peut atteindre au succès.
Proclamer une intelligence supérieure aux autres, pourvu qu’il s’établisse entre elles une sorte d émulation constante, c’est déjà indiquer au mouvement perpétuel une direction, c'est susciter le choc inévitable des idées d’où ne peut manquer de surgir la lumière.
En parlant du milieu social, de l’association que l’homme oppose au milieu étranger au sien, en créant l’action, c’est-à-dire le mouvement perpétuel, 1 intelligence, directrice des idées dans un milieu propice, les met en opposition avec tous les éléments hétérogènes. C’est une lutte constante dans le milieu même où elle évolue et se développe sans cesse, car l’inertie, toujours dangereuse, mène à l’abdication de toute volonté, de toute ambition, je l’ai déjà dit.
Ce qui fait la force d’un pays comme la France par exemple, — qu’il faut toujours citer lorsqu’il s’agit du mouvement intellectuel dans le monde, — c’est que jamais, ni dans le champ des activités materielles ni dans celui des spéculations de l’intelligence, ce pays n’eut un instant de répit, faisant se mouvoir de front toutes les facultés indispensables les unes aux autres et dans tous les champs d’action.
Tous les grands génies dont il se glorifie à juste titre travaillèrent dans un sens comme dans l’autre. Nous avons vu d’illustres poètes devenir des hommes d’état supérieurs, des sauveurs de la patrie, qui, par l’universalité de leur savoir, s’intéressant à la fois aux intérêts vitaux comme aux problèmes de la pensée française, se sont sacrifiés sans compter pour les uns comme pour les autres, prouvant par là la possibilité de concilier les questions sociales les plus grossières
en apparence avec les spéculations les plus élevées de l’intelligence, et, par conséquent, les plus éloignées des vaines contingences terrestres.
En France, on a compris depuis longtemps, que les uns ne peuvent marcher sans les autres. L’idéal social est rempli de poésie. Il ne doit pas seulement s’appliquer à pousser des masses d’hommes comme malgré eux vers un but connu d’un seul groupe d’exploiteurs de la bêtise humaine, d’accaparateurs éhontés, entrevoyant dans la politique un instrument facile à la réalisation de leurs convoitises, satisfaits de la possession des honneurs et de la jouissance des biens de la terre. L’idéal social vise plus haut.
L’exemple du passé, plein de lueurs sanglantes, lui impose l’obligation de descendre jusqu’aux plus bas degrés de l’échelle sociale et de se préoccuper davantage de l’éducation populaire.
Ce fut le but des hommes politiques de cette époque, ce doit être aussi celui du poète.
M. Gustave Lanson nous rappelle, par exemple le rôle que joua M. Maurice Bouchor, en ces dernières années, lorsqu’il se proposa “ de présenter au peuple ouvrier et aux enfants des écoles les plus purs chefs-d’œuvre artistiques, de mettre la joie esthétique dans les esprits et les beautés intellectuelles qui en résultent à la portée des âmes enfermées dans les vies les plus humbles et les plus dures. Rompant avec l’inepte tradition qui consiste à offrir au peuple des œuvres faites exprès pour lui, vulgaires et propres à maintenir la vulgarité, il n’offre que de l’exquis, où il introduit, apprivoise, élève doucement son public par un très habile enseignement dissimulé sous une bonne humeur et une
rondeur charmantes. C’est un effort heureux pour faire pénétrer notre grande littérature là où il semblait bien qu’il lui fut impossible d’avoir accès.” *
Qu’on me pardonne cette citation, elle en vaut la peine et est bien propre à nous faire réfléchir, car elle nous reporte à deux siècles en arrière dans l’histoire du Canada. Elle nous invite à nous regarder nous-mêmes d’un peu plus près et à nous demander si, au cours de notre existence nationale, nous avons bien su appliquer ces vérités. Un peuple est véritablement grand et se crée un milieu digne de ce nom, s’il sait comprendre qu’il ne saurait compter dans le concert des races, à moins de concilier ses intérêts matériels avec un idéal supérieur, avec une conception toujours plus élevée, à mesure qu’il sait davantage pénétrer le cœur des humbles et des ignorés de ce monde, tout en apportant aux petits faits journaliers de la vie remplie de vulgarité et d’insignifiance, un peu de cette poésie éternelle dont les échos, longtemps entendus, élèvent les êtres simples, les faisant les égaux des âmes privilégiées.
Travailler seulement dans le sens des intérêts matériels, c’est y voir d’une fausse manière le complet perfectionnement des choses supra-terrestres auxquelles on pourrait prétendre; faire de ces êtres simples des découragés de la vie, c’est de les condamner à l’inertie, et partant, à une déchéance prochaine.
Lia vie ne doit pas être séparée et indépendante de l’art, ai-je dit plus haut, pas plus qu’elle ne doit ignorer le bien et le mal.
* M. G. Lanson, Histoire de la Littérature.
On a souvent dit, de plus, qu’un peuple sans littérature est un peuple sans nom. En vérité, il n’est réellement grand et à l’apogée de sa gloire, qu’à l’instant heureux où il arrive à spiritualiser en quelque sorte l’art divin, afin d’atteindre le plus près possible la beauté pure.
Ce n’est pas seulement en s’inspirant de la nature toujours imparfaite, quoiqu’imprégnée de grandeur, qu’il en arrivera à cette beauté parfaite dont se pénètrent les chefs-d’œuvre. Ce n’est pas dans les imperfections et dans l’organisation toujours boiteuse des politiques qu’il tirera des leçons d’esthétique, ni en reproduisant la réalité sensible, ni en se contentant d’étudier l’évolution des sociétés entachées de crimes et d’horreurs, mais en s’élevant par delà les vains bruits de la terre, dans l’infini des constellations, dans les sphères mystérieuses où, graduellement, on découvre la perfection empruntée à l’éternité même, loin des contingences passagères et relatives. Alors seulement, à l’égal des Grecs, que l’on se plaît à citer comme un exemple illustre, il nous apparaîtra le premier d’entre les races de la terre.
Race inférieure donc est celle qui ne comprend pas que l’art est inséparable de la vie.
Nier cette vérité, c’est s’identifier avec les vulgaires événements journaliers imprégnés de basses satisfactions matérielles, qui finissent par annihiler complètement le droit à la conquête du Beau, à la possession du milieu intellectuel.
Détruire le milieu, ou négliger d’en préparer un chez un peuple au début de sa formation, c’est la mort à courte échéance. Rien ne compte véritablement dans l’histoire d’une race, si ce n’est
l’ascendant que peuvent exercer les hommes sur sa destinée, par les productions de leur génie, par les chefs-d’œuvre qu’ils enfantent.
Un conquérant peut avoir une influence momentanée en raison des bouleversements qu’il suscite par la conquête ; mais son nom tombe vite dans l’oubli, s’il ne sait rendre durable sa renommée, en introduisant chez les vaincus les raffinements d’une civilisation basée sur des données intellectuelles.
Il est bon de répéter encore avec Gautier : “ Les événements passent et la beauté seule reste.” Et si l’homme ne sait pas activer et perfectionner les dons rares que tout être porte en lui; s’il ne sait s’attacher qu’aux choses matérielles, dans l’unique espoir d’en tirer le plus de jouissances possibles, il finit par se confondre à la matière passagère et mortelle: rien ne subsistera de lui.
Il en est de même des peuples quelque minimes soient-ils dans la balance des civilisations. Leur rôle est de préparer l’avenir de leurs descendants par la recherche d’un idéal universellement consenti.
Rappelons-nous avec Saint-Simon que “ l’âge d’or du genre humain n’est point derrière nous; il est au devant, et dans la perfection de l’ordre social. Nos pères ne l’ont point vu sans doute, nos enfants y arriveront un jour; c’est à nous de leur frayer le chemin.”
Donc, nous leur indiquerons la route, d’autant que nous entretiendrons en eux ce feu sacré, bienfaisant et inextinguible; car si la poésie est le langage spontané des peuples à leur berceau, selon Lamartine, elle est aussi celui de la vieillesse,
puisqu’elle accompagne l’homme à toutes les phases de la vie.
Elle rayonne dans tous les milieux incomplets sans elle ; et quoi que fassent nos civilisations positives, elle ne disparaîtra jamais de la surface du monde.
Race inférieure et condamnée d’avance, celle qui voudra l’arracher de son cœur. Elle aura le sort de ces déserts infinis dont les sables mouvants ne sauraient rien produire pour les générations futures, et sur lesquels on ne parviendra jamais à bâtir un édifice solide et durable, signe de la fragilité des choses que l’idéal n’a pas marquées du sceau de l'immortalité !