CHAPITRE XYI
De quoi Demain sera-t-il fait ?
De quoi demain sera-t-il fait ?
Si nous avons suivi le mouvement de la pensée contemporaine; si nous avons vu le romantisme briser avec le classicisme; si le Parnasse s’est lassé de la théorie de la pensée personnelle et subjective; et, dans le sens contraire, si plus tard, la jeunesse s’est éloignée de toute subjectivité et de toute impersonnalité, c’est qu’elle voulait retrouver dans le rythme, cet éternel mouvement des grandes artères de la vie, le recommencement de toutes choses dans la nature qui doit nous apparaître comme “ une image mobile ” et non condamnée à des lois fixes.
Car enfin, en art, comme en littérature, tout est soumis à cette loi de recommencement et de perpétuelle évolution. Par elle, on est arrivé à “ rendre la langue poétique plus individuelle, ou à l’affranchir de toutes les lois générales qui tendaient à uniformiser l’expression, à imposer à la pensée d’un seul le verbe de tous.”
Il nous faut bien l’admettre: En poésie, la liberté individuelle prend d’elle-même son essor vers les choses éternelles, dédaigne de revêtir la forme matérielle, mais recherche l’impression, l’indécis, la fluidité, le sens de ce qui se volatilise, vibre harmonieusement, et s applique a rendre toute la gamme des couleurs et des sons.
* M. G. Lanson, Histoire de la Littérature.
. C’est pourquoi, dès le début de ce XXe siècle, bien que révolution accomplie prenne une apparence plus précise en poésie que dans tous les auties genres littéraires mille fois remaniés, tous les critiques, tous les prophètes de l’art, en sont à se demander : De quoi demain sera-t-il fait ? Et dans la succession de toutes les écoles d hier et d’aujourd’hui, en donnant le coup de giace aux vieilles formules, pour les remplacer par de nouvelles, la jeune génération veut rendre possible 1 éclosion d’une grande poésie qui ne sera ni la répétition de la poésie d’hier, ni de la poésie d’avant-hier. Mais quelle sera cfette poésie de demain et de quoi sera-t-elle faite ?
Reviendra-t-on aux formules antiques ?
Car on sait combien ce retour à la simplicité, à la pureté, à la blancheur des lignes, a déjà attiré des poètes tout à fait dignes de ce nom.
Devrait-on ajouter foi à cette prophétie bien propre à rassurer, et remplie de grandes promesses,. surtout lorsqu'on nous annonçait que de la diversité des écoles et des manifestes, une sorte de traditionnalisme dans la technique dominera la poésie de demain, rehaussant l’inspiration jusqu’à vouloir faire la synthèse du romantisme^ du naturalisme et du symbolisme, dans le but d embrasser tous les mouvements de la vie et de l’humanité toute entière, d’en fouiller l’âme et ses nombreux secrets, et de formuler hautement toutes les aspirations des sociétés modernes ?
Ces belles promesses, dis-je, faites avant la guerre, étaient pleines de généreuse intention et peut-etre réalisables, à une heure où la paix universelle semblait régner sur la terre.
Elles étaient toutes de poésie et d’espoir. Elles exprimaient tout un programme renfermant l’avenir de l’humanité, parce qu’elles cachaient en elles non seulement les conditions, mais le secret du bonheur dont elles cherchaient l’origine bien au delà des aspirations terrestres.
Mais, hélas ! par un revirement gigantesque, par un cataclysme comme l’humanité n’en vit jamais, nous sommes brusquement ramenés à nous-même et mis en présence d’une réalité si monstrueuse et si inattendue, que jamais l’imagination n’en avait pu concevoir de semblable, même dans ses plus fantastiques rêveries.
Oui, nous sommes en présence d’une réalité.
Mais écoutez pourtant Charles Morice, un poète les yeux tournés vers la littérature de tout à l’heure, lorsqu’il prophétise sur le sort de la poésie future: “Il faut un retour à l’originelle simplicité, dit-il. Ce retour à la simplicité, c’est tout l’art.” Et remarquez bien les paroles suivantes :
“ Le génie consiste — comme l’Amour et comme la Mort — à dégager des accidents, des habitudes, des préjugés, des conventions et de toutes les contingences, l’élément d’éternité, et d’unité qui luit, au-delà des apparences, au fond de toute essence humaine * ” Et il . ajoute encore :
“ Il viendra un jour où naîtra une grande époque nouvelle et dernière, et, comme l’analyse en avait détourné les arts, la synthèse va rendre
* C. Morice, Littérature de Tout à l’Heure.
l’art à la primitive et centrale Unité Or, quelle est cette primitive et centrale Unité dont parle Charles Morice, si ce n’est la réunion de toutes les puissances humaines par un retour à la divine fraternité des pensées comme à celle des âmes pour la régénération de l’humanité? C’est bien à l’heure présente qu’il nous faut méditer ces paroles.
Peut-on s’empêcher de réfléchir gravement en entendant aussi Sully-Prudhomme s’écrier : “ L’amour avec toutes les passions dont il est le ressort, demeure le dernier occupant de l’inspiration poétique, comme il en a été le premier. Je ne m’en étonne ni ne m’en plains. Ce qui n’est pas l’amour n’arrive jamais à remplir entièrement le cœur, et la poésie est le soupir du cœur qui déborde ”.
De quoi devrait être fait demain, si ce n’est de l’application de ces belles paroles pleines de mansuétude et de tendresse humaine ?
En parlant de la jeunesse contemporaine d’avant la guerre, dont les tendances au mysticisme se précisaient visiblement, tout en voulant ramener l’équilibre en littérature par les qualités de clarté, d’élégance ou de netteté, Brunetière se demandait si cette même génération devait en arriver, en fin de compte, à “ conclure l’obligation d’imiter la nature et la vie avec le droit de l’interpréter.” * * Mais il ne répond pas catégoriquement; il est encore incertain, tout en admettant “ que l’art et la vie doivent être mêlés, sous peine de n’être plus, l’art qu’un badinage’
* Idem.
* Brunetière, Questions de critique.
et la vie qu'une fonction de l’animalité.” Et il ajoute avec intention : “ Il faut que l’imitation de la nature et de la vie, trop souvent faite par nos naturalistes, auteurs dramatiques, romanciers, poètes même,- — dans un esprit d’orgueil et d’ironie, le soit au contraire dans un esprit d’induilgence, pour ne pas dire de charité.” Paroles pleines de sens encore pour l’avenir, mais dont cependant, à l’heure actuelle, nous ne nous permettrions pas de trop commenter la portée, devant l’incertitude du moment et l’énigmatique demain, devant le fait que, s’il existe encore icibas une fraternité, elle n’est pas le cri de la conscience universelle.
De quoi demain sera-t-il fait ?
La guerre actuelle, nous n’en pouvons douter, apportera de profondes modifications dans le domaine de la littérature. Une génération nouvelle va surgir de tout ce revirement des choses. Il faut l’admettre aussi: Les sociétés vont subir des transformations comme nous n’en n’avons pas vues depuis l’antiquité grecque ou latine, qui restent des exemples bien modestes, comparés au cataclysme du siècle présent. Nous verrons, sans aucun doute, la poésie devenir plus grave, plus mesurée, plus remplie de sa haute et noble mission, ayant acquis de l’âge, faite d’expérience et de sacrifice. Après l’apaisement de la formidable tempête, elle redeviendra plus profondément philosophique. Les événements, uniques dans l’histoire du monde, et que nous aurons vécus, nous feront comprendre notre rôle pour l’après-guerre, rôle plein d’activité dans un avenir de production intense.
11 est un fait reconnu : Le pangermanisme a vu un obstacle grandiose dans les lumières du passé. Tous les chefs-d’œuvre, orgueil et triomphe des races latines, étaient devenus comme une cause d’affaiblissement de sa puissance à travers le monde. Il fallait saper et détruire les siècles écoulés, sans en laisser aucun souvenir, si ce n’est celui d’époques finies et passées de mode. Par la suppression systématique des mouvements artistiques, ries livres, des écrits accusateurs, de tout ce passé maudit, enfin, la réalisation de son rêve apparaissait pleine de grandeur et de force. Vainqueurs, les Germains devaient effacer jusqu’au dernier vestige du génie latin.
D’après eux, la grande épopée moderne doit aider à dénaturer les faits, à un tel point, qu’on en arrivera, à brève échéance, à faire oublier les pages effacées de la civilisation latine tombée en désuétude.
Serait-ce aussi notre opinion, et verrons-nous les poèmes homériques, la Grèce, Rome, la Renaissance italienne et française, le glorieux XVIIe siècle, le XIXe siècle triomphateur disparaître devant la formidable effusion de carnage et de sang ? Nous n’y songeons pas sans en frémir.
Certes, la jeune génération d’après guerre se passionnera pour cette lutte dont les résultats nous apporteront une civilisation nouvelle, un monde peut-être régénéré. Elle aura vécu ces événements d’une façon si intense, elle les aura vus si peu comparables en grandeur aux plus terribles guerres de l’antiquité, que pour elle, l’histoire future du monde pourrait bien commencer à la bataille de la Marne. Indubitablement,
cette bataille a décidé du sort de la France et dn monde, et, par conséquent, des races latines auxquelles elle est attachée par des liens indissolubles. Et quoique l’antiquité nous ait offert le même exemple à la bataille de Marathon, à un moment où l’univers civilisé devait disparaitre devant la volonté barbare des vainqueurs, il nous est tout de même impossible d’établir des comparaisons, quand aujourd’hui, il ne s’agit plus de deux peuples en présence, mais d’une agglomération d’hommes la plus considérable, la plus puissante, la plus terriblement féroce qui se soit vue depuis le commencement du monde.
Qu’est devenue la Fable devant une telle réalité ?
Que devient l’Olympe des dieux ? Que devient la prise de Troie, que devient la gloire des Agam en non, des Hector, des Achille, des héros d’Eschyle, des tragédies de Sophocle, que devient le moyen -âge des chevaliers sans peur et sans reproche, dont les prouesses surhumaines ont enchanté notre jeunesse ? En vérité, si nous tournons les yeux vers l’antiquité latine et grecque, quels sujets grandioses et terribles pourraient éclipser la sanglante épopée que le conflit de ce XXe siècle nous fournit, et dont toutes les péripéties» serviront de thèmes aux générations futurGs ?
Certes, nous ne voudrions pas, comme les Germains, faire disparaitre les influences ni les beautés du passé. Le surpasserons-nous en génies et en œuvres sublimes? Peut-être pas: mais en nous demandant ce que demain sera, nous pouvons bien répondre ceci: Si l’antiquité nous a laissé des chefs-d’œuvre incomparables, demain
nous apportera, à nous, latins, des idées ne souffrant aucune comparaison ; car les grands sacrifiés de cette guerre, les facteurs innombrables de la victoire finale nous auront donné un exemple sans pareil de ce que peut être l’idéal de la patrie. Et, en aucun temps, depuis les époques les plus reculées, nul n’aura compris avec autant d’intensité que tous ces héros le sens de l’abnégation, quand il s’est agi, non plus du salut d’un seul peuple, mais de la régénération de l’humanité toute entière.
De quoi demain sera-t-il fait ?
Verrons-nous la poésie ramener ici-bas l’harmonie, la seule et essentielle condition du rythme dans la nature ?
Combien devons-nous comprendre ce grand et sublime Lamartine — prophète de ce XIXe siècle fécond en surprises — dont les profondes paroles devraient réveiller dans nos âmes leur puissance divinatrice.
En effet, ne prédisait-il pas à la poésie une destinée nouvelle, une œuvre à accomplir, “ œuvre immense et puissante, qui, portant sans cesse à tous la pensée de tous, abaissera les montagnes, élèvera les vallées, nivellera les inégalités des intelligences, et ne laissera bientôt plus sur la terre que celle de la raison universelle, qui aura multiplié sa force par la force de tous? ”
Et ne va-t-il pas encore plus loin, lorsqu’il espère l’union sacrée de toutes les puissances intellectuelles, lorsqu’il constate combien d'efforts incalculables ont été tentés pour le relèvement moral des peuples, mais combien cette tentative n’en est arrivée cependant qu’à populariser
les passions toujours grandissantes, qu’à réveiller des haines inassouvies ?
Et, comme prévoyant l’avenir, ne demande-t-il pas l’expansion par le monde, de l’amour, de la raison, de la charité, de la pitié, et que le génie s’exerce sans répit à les répandre ?
Voilà, selon le poète des “ Méditations ”, la poésie de l’avenir qui la veut et l’appelle, si l’on doit bien se pénétrer de cette vérité consolante, que le cœur humain doit être fait de noblesse, de générosité, de patriotisme, plutôt que de perversité et de désirs irréalisables. Le passé n’aura-t-il pas été un exemple funeste que les siècles futurs devront réprouver, pensée sublime qui sera comme une consolation aux souffrances endurées et aux malheurs subis ?
Et si, en une conclusion du grand poète, restée célèbre, il nous émeut et nous touche profondément, lorsqu’il déclare que la poésie est “ l’ange gardien de l’humanité à tous ses âges,” que devrions-nous conclure nous-mêmes en parlant de la poésie de demain ?
L’auteur de “ Jocelyn ”, ce grand prophète, n’a pas vu son rêve se réaliser. Et pourtant, la formule dont il faisait une profession de foi, d’autres poètes venus après lui, l’ont mis en pratique et en ont fait leur manifeste.
V’est-ce pas dans ces der iers temps qu’on a voulu, comme M. Maurice Magre, par exemple, écrire la “ Chanson des Hommes ” d’aujourd’hui, de ceux que font souffrir l’affaissement des énergies, la pauvreté du cœur, toutes les misères morales et matérielles ”? Et pour y arriver, n’a-t-il pas voulu une œuvre de régénération ?
Les cataclysmes du moment ne doivent pas cependant être seuls évoqués, ni les deuils affligeant les âmes, ni les désespoirs entendus des quatre coins de la terre; mais iil faudra chanter demain la renaissance des races, les joies futures, quand tout rentrera dans l’ordre, quand la souffrance cédera la place au bonheur de retrouver une vie nouvelle, si toutefois, il nous est encore donné de la vivre. Il faudra revenir aux principes de travail, de bonté, de simplicité et d’amour.
Cette joie de vivre ne devra plus être le partage des privilégiés seulement, mais elle descendra jusqu’aux humbles, jusqu’aux ignorés, jusqu’aux petits de la terre, jusqu’aux rélégués dans l’oubli, dans la misère et dans la souffrance. Trop de douleurs auront été endurées par les pauvres de l’intelligence et du savoir, par ceuxlà même qui furent privés de lumière. Les grandes voix ne seront pas entendues seulement des cimes, mais leur écho descendra jusqu’en la profondeur des masses. Tous ces êtres, grouillant dans les bas-fonds de la société, devront être épargnés à l’avenir et ne seront plus les victimes inconscientes des tragédies humaines.
Tout dans l’univers devra vibrer à l’unisson. Depuis l’humble paysan jusqu’aux conducteurs d’hommes; depuis l’obscur recoin de l’usine, jusqu’aux sommets des vallées, tous devront entendre battre le cœur de la terre, sentir le souffle de la liberté ; car alors, la terre sera de nouveau accueillante, et l’espoir nous reviendra par elle, de ses vertus antiques.
L’humanité rêvera de donner une seule conscience aux hommes ; car elle aura, vu et éprouvé
tant de mal, tant de souffrances, qu’elle ne voudra .plus recommencer l’existence dans les mêmes conditions qu’avant. Elle comprendra enfin son rôle ici-bas. Oui, nous dit M. Maurice Magre, “ je crois que nous souffrons de ne plus savoir agir et de ne plus savoir aimer, de concevoir faussement notre vie.” C’est que les forces latentes, enfouies en nous-mêmes, nous paraissaient épuisées, et déjà nous désespérions de ne les plus pouvoir renouveler. Et nous nous croyions des vaincus. Quelle erreur pourtant ! L’Allemagne nous a donné l’occasion de dessiller nos yeux. Tellement préoccupés d’apporter au monde une paix ininterrompue, tellement pénétrés de ce rôle de pacificateurs, accepté bénévolement, les pays latins s’étaient laissés aller à la croyance d’un arbitrage international, et, par là, réduisaient leur puissance armée, confiants dans l’honneur de toutes les races, comme dans la sainteté de tous les serments. Les événements les ont ramenés à la réalité. Il leur faut donc sortir de l’impasse innommable dans laquelle ils sont tombés. Après cela, dirait encore M. Maurice Magre, “ s’il y a des misères plus grandes qu’aucune époque sur lesquelles nous devons porter la lumière, nous pourrons un jour nous saluer comme les vainqueurs des égoïsmes, les libérateurs des pensées et proclamer en des chants nouveaux le règne de la simplicité féconde et qui purifie.”
De quoi demain sera-t-il fait ?
Si nous jetons un coup d’œil sur l’orientation qu’ont pris les événements depuis un quart de siècle, à peu près, et sur les crises inquiétantes traversées par notre pays, depuis tantôt trois
ans, il nous est peut-être possible de dégager quelque peu l’énigme de notre avenir national.
Le passé vient de nous donner une terrible leçon. Nous avons résisté au choc, mais la tourmente ne s’est pas calmée. Elle a passé sur nos plaines et menace d’y semer la haine et la discorde. Comme si ce n’était pas assez de voir l’Europe à feu et à sang, les rancunes de jadis, si lentement apaisées entre deux races devenues les amies d’un instant, se réveillent plus vives que jamais et menacent une entente dont les effets devaient se répercuter sur ce XXe siècle si plein de promesses pour elles. Devant ces vérités, demain verra sans doute une renaissance dans les œuvres de l’esprit, mais demain, soyons-en sûrs, prêchera l’action ; car, de ce principe indispensable à toute organisation sociale, dépend le sort de notre race peut-être, problème important, à l’heure présente, et le plus propre à nous faire penser profondément.
Il nous est arrivé, avant la guerre et depuis la Confédération de 1867, d’étudier ce problème assez superficiellement, parce que, jouissant d’une liberté assez large, nous nous étions habitués de le regarder, la plupart du temps, comme accessoire et comme d’importance secondaire. Nous sommes devenus peu à peu comme ces penseurs d’avant la révolution française, s’évertuant à chercher l’idéal humain dans l’abstraction, utopistes par vocation, croyant pouvoir arriver à faire de l’homme une perfection vivante, et ayant conserve 1 illusion parfaite de voir un jour se réaliser le bonheur absolu, en convainquant le monde d’une égalité et d’une fraternité consenties par toutes les races.
Hélas ! clans leur grand rêve, ces (philosophes d’avant la révolution sont des visionnaires. Nous savons pourtant combien les tempéraments, les rêves d’ambition et de conquêtes sont disparates parmi les hommes; et pour y revenir toujours et avec plus d’insistance, les principes de l’influence du milieu doivent préoccuper, et à un degré supérieur, les esprits de tous les temps.
Toute l’histoire des races tient dans ce problème. Sans exclure le rêve, il incline sans cesse à conseiller l’action, c’est-à-dire, à préparer la lutte incessante et séculaire de tous les peuples pour leur prédominence dans le monde, pour les conquêtes, pour le droit de posséder, autant de questions auxquelles se rattache cet autre problème de l’égalité humaine, retourné sous toutes ses f aces.
Il ne nous importe plus d’invoquer les philosophes les plus accrédités sur cette question de fraternité universelle, utopie que le commencement de ce XXe siècle se charge de contredire par les faits; et, cette fois, nous devons bien nous rendre à l’évidence: ce problème nous parait de jour en jour plus difficile à résoudra. Plus que jamais pourtant, ce XXe siècle, entrevu comme une aurore de paix généreuse et de fraternité divine, devait en répandre les bienfaits, mais avec une opiniâtreté et une persistance 'dont les résultats eussent été une garantie pour l’avenir. Nous avions commencé par blâmer l’Allemagne pangermaniste proclamant, depuis un demi-siècle, son hégémonie sur les autres races. Cette prétention outree, aperçue comme un défi à la raison et comme une contra-
diction avec les droits des nations et de la justice, nous a portés à nous y habituer comme malgré nous, en la faisant nôtre peu à peu. Et nous en sommes arrivés, en fin de compte, à la caresser comme un projet peut-être réalisable pour nous-mêmes, tant il est vrai, qu’à l’heure présente, toutes les races doivent garantir leur existence nationale par une lutte formidable, par la mise en action de toutes leurs forces, de toute leur volonté, si elles ne veulent pas, les unes après les autres, disparaître de la surface de la terre.
J’ai démontré, dans un autre livre, comment les hordes germaniques, emportées vers le nord, sous le souffle d’une Providence complice volontaire, prétendaient continuer à travers le monde l’héritage de l’antique civilisation, et comment, depuis l’an 1200, elles avaient donné, en Europe, une orientation entièrement nouvelle à la science, à l’industrie, à la religion et aux arts.
L’Allemagne livrait aux germonies les races latines, parce que dégénérées, usées et corrompues, elles avaient tout donné de leur expression, parce que, fatalement, elles devaient céder le pas devant la force. Finies et maintenant stériles, elles n’avaient plus rien à produire pour la régénération nécessaire de l’humanité : elles devaient disparaître.
? Devant une pareille prétention, personne ne s’en étonnera, les races latines en sont arrivées à caresser le même rêve et les mêmes ambitions d’hégémonie, non dans le but de prédominer au détriment des autres, mais de conserver leur droit à l’existence, le détenant d’un passé immortel.
Mais voilà qui va bien nous surprendre: cette ambition est sur le point d’atteindre le cœur de certains petits peuples, d’envahir des âmes surchauffées par une sorte de fanatisme déraisonné ; et déjà, nous entrevoyons le jour où leur esprit d’intolérance et leur haine se réveillant, ardents et pleins de violence, ils voudront rendre réalisable une domination dont notre passé de luttes — puisqu’il s’agit de nous — avait fait lettre morte, et qu’une sage politique avait brisée pour toujours apparemment.
L’insulte qu’on nous jette gratuitement à la face, nous rappelle justement les paroles de Bismark, lorsqu’il déclarait en parlant des races latines “ qu’elles avaient rempli leur mission, et que destinées à disparaître, les hommes politiques des pays latins devaient plutôt hâter la marche de cette évolution, au lieu de s’épuiser en efforts inutiles pour retarder l’inévitable.”
Depuis quelque temps, on nous répète sur tous les tons : Vous êtes une race dégénérée, vous inclinez à votre propre ruine, vous manquez d’esprit d’initiative, l’heure est venue où le Canada doit être et sera l’expression d’une pensée : celle de l’impérialisme anglais qui seul doit dominer les colonies britanniques pour le plus grand bien de l’expansion anglaise par le monde.
Dans notre pays, on caressa ouvertement ce rêve bien avant la guerre. Les liens qui semblaient nous rattacher davantage aux Anglo-Saxons, les liens du sang, puisque nous l’avions versé ensemble pour nos libertés respectives, tout cela nous faisait oublier ces injures à notre race. Mais, hélas ! des événements malencontreux viennent de changer les sentiments d’amitie en espiit de
révolte.
La psychologie cle la génération d’ayant la guerre était pacifiste, dans ce sens que, nos relations avec la race anglo-saxonne depuis si longtemps tendues, semblaient devoir se renouer davantage et laissaient prévoir d’heureuses conséquences pour l’avenir du Canada tout entier. Cette génération était loin de prévoir la grande guerre de 1914 ; aussi, ayant tourné les yeux vers le passé, elle ne songeait qu’à cimenter ses rapports, par une bonne entente future, avec ceux-là même qu’elle avait appelés ses ennemis séculaires.
Tel était l’esprit des hommes qui se développaient dans notre milieu, vers la fin du XIXe siècle, prodigue en surprises de toutes sortes. Et le succès semblait répondre à ces nobles aspirations.
Mais un coup de vent a renversé ce beau projet. De nouveau, la guerre de race, suscitée par le conflit mondial, semble avoir reporté les choses à cent ans en arrière. Retournerons-nous aux sombres jours de la plus noire oligarchie ?...
De quoi demain sera-t-il fait ?
Allons-nous recommencer les luttes sanglantes du passé, dont les résultats ne seraient certes pas a notre avantage ? Devant l’état présent des choses, il nous va falloir derechef se poser cette question sur l’avenir de deux races en Amérique. Il ne s’agit pas ici seulement de la perte d’une liberté, relative d’ailleurs, dont nous avons jouie en ce pays, depuis cent cinquante ans, mais nous devons encore, avec plus de ténacité que jamais, reprendre l’éternel thème de notre existence nationale, de la conservation de la langue française au Canada, du prestige des races la-
tines dans le nord des Amériques dont nous apparaissions comme les dépositaires responsables devant le monde entier.
Comme après la guerre de 1870, en France, où la jeunesse fut atteinte d’une sorte d’affaissement intellectuel et moral, allons-nous nous demander qui prononcera les paroles d’avenir et qui nous délivrera du mal peut-être irrémédiable ? Déjà allons-nous perdre les fruits de cette royauté acquise dans la lutte et le sacrifice.*
O profond, ô grand, ô sublime Epietète, combien nous te baisons les genoux, lorsque tu t’écries : “ Fortifiez-vous dans la modération qui est une forteresse imprenable !”
De quoi demain sera-t-il fait ?
Nous concluons ceci : L’influence de Jean- Jacques Rousseau, si profonde et prolongée jusqu’à notre époque, tellement pénétrée dans les âmes, que le romantisme littéraire en découle, verra, après la guerre, sa puissance fléchir par l’apparition d’une sorte de contre-romantisme, en ce sens que, par le romantisme, l’homme de jadis, ayant perdu tout contrôle sur sa volonté, pour ne subir l’empire que de ses douleurs étalées clans toutes ses œuvres, redeviendra, par la vertu même de ce contre-romantisme, le maître absolu de soi; et, désormais, nulle souffrance ne le saura abattre. Ce sera là le programme d’une existence nouvelle, telle que prêchée par M. Charles Maurras.
Ce sera la glorification des belles paroles de Beethoven aveugle, s’écriant un jour : “ Jus-
* Nous reviendrons sur ce sujet au Illième livre.
qu ici, je ii avais pas assez souffert pour être sûr de mon âme. Maintenant, c’est fini. Elle m’appartient bien.”
Le commencement du XXième siècle se sera retrempé dans une douleur telle, qu’elle lui aura dicté le sens de la vie future par la régénération de l’entière volonté humaine.
Demain sera donc fait de l’union de toutes les volontés, par le triomphe plein et entier de l’unité latine.
Puisse cette prophétie s’accomplir.