‹ Des influences françaises au CanadaChapitre 16 sur 18 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les Ecoles, les Groupes, la jeune Génération.

L’idée de former des groupes, des écoles même, est venue de cette apathie du public et des journaux à l’égard des jeunes écrivains. Elle est née aussi de la souffrance des poètes qui, à une certaine époque, celle d’avant 1895, par exemple, se sentaient isolés dans une société uniquement attentive aux préoccupations utilitaires. Tout autour d’eux semblait peser comme la lourdeur du désert et l’immensité du vide. Rien ne vibrait plus. L’enthousiasme ne gonflait plus les poitrines : tout milieu manquait de lyrisme. On y respirait le prosaïsme bourgeois, la vie côtoyait la banalité et l’ennui.

Les vétérans de la littérature se mouraient de langueur, dans la monotonie du déjà vu . ils avaient accroché leur lyre à quelque borne du chemin. L’idéal et la beauté avaient établi leur domicile ailleurs. L’avenir se dessinait plein d’indécision et l’on se demandait si jamais notre littérature aurait son prêtre de Dodone.

Cependant, le grand public, sans s’en bien demander la raison, par un sentiment de patriotisme mal compris, se réveillait subitement une fois l’an et restait tout ébaubi devant quelques bâillements poétiques dont il ne pesait pas la portée, d’ailleurs, mais suffisamment pétris le

lieux communs et d’ennui, pour le replonger bien vite dans une bienveillante torpeur.

Mais cela recommençait l’année suivante, avec le même effet. Et lorsqu’on avait relégué au placard^ le drapeau symbolique, après l’avoir promené par les rues encombrées de badauds et de philistins, lorsqu’on avait écouté une dizaine d’élucubrations chaotiques et chanté une hymne soi-disant patriotique sur les sept notes de la gamme, tout rentrait une fois de plus clans un respectueux silence.

Et si, par hasard, quelque oreille avisée prêtait attention à ces discours faits sur commande, on éprouvait comme une sorte de malaise d’entendre ainsi triturer la belle langue française. Si nous avions conservé beaucoup d’illusions, — il nous était alors donné de le constater, - — nous en étions arrivés, en même temps, à un degré d’insignifiance systématique, rarement égalée, même par nos primitifs. De jour en jour, loin de fortifier nos intelligences, nous étions sur le point de nous diminuer à nos propres yeux: il fallait réagir, il en était temps.

Un bon nombre de journaux se fondèrent. Malgré des promesses jamais complètement réalisées, et pour cause, — même à l’époque déjà lointaine des Bibeau, des Parent et des autres, on avait eu l’idée de créer “ L’Opinion publique” périodique où toute une pléiade affirmait des idées vraiment dignes d’un meilleur sort, dont 1 écho eut une répercussion sur la jeunesse d’alors et dont la génération présente n’a pas cessé de se souvenir. De grands quotidiens, après “ La Minerve ”, de célèbre mémoire, vinrent ajouter une note personnelle et quelques promesses de ré-

génération artistique; car, à cette époque, on semblait encore croire aux illusions d’art, au relèvement des intelligences par la création de mouvements littéraires. Il se fit alors comme un travail profond dans l’âme de la jeunesse ; et l’on put s’attendre un instant à une réaction bienfaisante chez nos littérateurs.

Cependant, la génération restée attachée au romantisme de la dernière heure, avait presque dédaigné ce cri de ralliement. Seuls, les noms de Lamartine, de Hugo, cle Chateaubriand, de Musset, flattaient les prédilections de l’époque. Barbier, Leconte de Liste, Baudelaire, de Banville, Barbey d’Aurevilly, les parnassiens, les romanciers, Balzac, Flaubert, par leur hardiesse, semblaient effrayer les consciences timorées. Les théories de ces novateurs, théories regardées comme subversives et tendancieuses, surprenaient par leur esthétique. L’impassibilité des uns étonnait, la subjectivité des autres portait atteinte à l’individualité égoiste de l’ancienne école ; la morbide exaltation d’un Baudelaire scandalisait, tandis que la préciosité fantaisiste de Banville faisait un peu sourire. On se demandait comment tout ce XIXe siècle devait finir.

Mais subitement, apparut une génération nouvelle s’écriant : Il faut des groupes, il faut des écoles littéraires. Il n’y a “plus d’écoles littéraires mais des manifestations individuelles , proclamaient d’autres avec Charles Morice, un décadent. On disait encore : Toute la jeunesse de l’avenir devra se réunir dans une même fraternité d’art, mais conservant son caractère intrinsèque, son originalité propre, se partageant entre divers courants, les uns appelant les m-

iluences parnassiennes, les autres, les formules symbolistes, d’un symbolisme mêlé de traditionalisme, et s’acheminant vers la synthèse des grandes écoles, tant ils aspiraient à exprimer — sublime ambition — toute la gamme des sentiments humains dont ils voulaient parcourir l’infinité des nuances, par l’emploi de tous les procédés du grand art et de l’esthétique.

Ainsi pénétra chez nous, et dans sa splendeur, la France de la deuxième moitié du XIXe siècle.

L’importation des œuvres de l'esprit ne présente plus les difficultés rencontrées par les anciens. Les livres se colportent, les bibliothèques s ornent de chefs-d’œuvre les plus variés, la jeunesse s’inspire de la pensée universelle, des spéculations scientifiques et philosophiques, comme de la poésie manifestée selon les tendances les plus variées, les plus étranges, les plus suffi unes, pour en arriver à entendre les accords de toutes les lyres vibrant aux quatre aires de l’espace et du temps.

Il faudra créer des groupes, des écoles, ai-je

Car 1 histoire des idées, soumise à tant de perturbations, à tant de vicissitudes, dépend de l’école dont les luttes, d’époque en époque représentent l’effort pour la libre expansion de l’art source infinie de progrès dans le milieu où il se développe.

Il me revient encore cette pensée de M. Etienne Lamy que je rappelais au début de ce livre:

L individu, ecnt-il, s’il vivait isolé, succomberait sous les coups hostiles des êtres et des choses . Vivant en société, il apprend à avoir conscience de sa force, à fortifier sa volonté et

son intelligence. La fréquentation des hommes les lui fait étudier et comprendre. Leur commerce lui révèle leurs qualités et leurs défauts. En leur prenant ce qu’ils ont de meilleur ou de pire, il s’applique à les surpasser en bien ou en mal, par orgueil, par esprit de combat, une loi lui prescrivant de lutter sans cesse; car il y a l’antagonisme des individualités comme il y a l’émulation des races. Je crois! avoir exposé cette théorie plus haut.

Il en est de même en littérature. Un grand génie place sa nation au premier rang au point de vue intellectuel : il ne soutient pas son prestige en tant que nation. Il faut à cette dernière la collaboration des forces collectives dont elle a besoin pour se maintenir. Réunir toutes les pensées, toutes les aspirations, quoique disparates et souvent en antagonisme, voilà son rôle. De cette agglomération des idées surgira la lumière. Tel sera aussi le sort de l’école où se rencontrent toutes les intellectualités pour le plus grand bien de l’existence nationale d’un peuple.

L’accomplissement de cette tâche demande une force surnaturelle ; et, dans sa définition, l’école présente, au cours de sa formation, des difficultés que seuls îles peuples arrivés à un très haut degré de civilisation savent écarter et vaincre. Nous n’en saurions douter. Cependant, il vint une époque, chez nous, où l’on discuta gravement ces vérités d’un ordre supérieur. Et ce ne fut, certes pas, l’effet du hasard. Après bien des tâtonnements, des esprits enthousiastes se sont rencontrés, littérateurs nés d’hier, ayant acquis un fonds d’idées communes qu’ils opposèrent a l’apathie et à l’indifférence dont on les entourait.

Tous étant armés pour la lutte, ils voulurent établir un courant, à un moment où notre littérature se mourait d’inanition, sans toutefois imposer aucun principe, aucune doctrine. Ils s’érigèrent cependant en ennemis jurés de l’inertie déprimante: ils avaient une revanche à prendre en préparant une rénovation des idées.

Pour venger dignement le passé, un nouveau mouvement s’imposait. Pour cela, de nouvelles œuvres devaient naître, des courants en sens contraire devaient entrer en lutte ; il fallait susciter de l’antagonisme, de l’émulation enfin, mais sans s’écarter de la saine raison. Tout intérêt matériel devait être banni : car là où l’intérêt domine, toute impartialité disparaît.

Cette nouvelle génération allait créer une ère intellectuelle dégagée des entraves du passé, et acquérir le droit de tracer visiblement une ligne de démarcation, de lancer, si l’on peut dire, une proclamation de principes.

Le public, toujours disposé à bénéficier des spectacles gratuits où sa responsabilité n’est pas engagée, mais qui sait prendre sa part de bénéfices offerts, le public, dis-je, parut accueillir avec assez de suspicion ce mouvement, car un semblant de mystère entourait ces audacieux dont la voix ^ réveillait brusquement sa torpeur. Lt puis, il s’avouait depuis longtemps très satisfait de la situation. Dans cet état de somnambulisme où il se complaisait, il avait abdiqué toute ambition. Que venait-on troubler sa béatitude? N avait-on pas osé proclamer, d’ailleurs : “ Les fleurs sacrées des bords de la Seine que nous voulons cultiver ici, ont à souffrir de la neige et des grands vents; pourtant, si elles

sont chétives, l’espèce en est bonne. . .elle s’acclimatera . . . nous verrons à ce qu’elles ne meurent pas. “ *

Il y avait, certes, dans ces paroles, non plus une promesse, mais un serment. Celui qui les prononçait avait l’air de s’écrier: j’ai dit. Et cela suffisait, cela ne demandait pas de réplique.

Les incrédules et les boursoufflés, dont le sourire est une opinion chez nous, finirent cependant par ouvrir les yeux. Quelques-uns s’extasièrent, sans encore pourtant trop se prononcer. Il fallait attendre le résultat, disait-on; il fallait non des promesses, mais des œuvres : les grands écrivains ne s’improvisent pas.

D’un autre côté, une évolution dans notre littérature ne prendrait-elle pas une réelle apparence de révolution, se disaient-ils, pleins de défiance ? Or, une révolution, c’est la lutte ouverte contre des principes établis, contre les traditions, contre la tradition !... Horreur !... Allait-on s’attaquer aux formes traditionnelles ? On avait osé parler de réaction contre des formes surrannées de l’ancien régime, de poésie renouvelée : cela flairait l’insoumission et la révolte.

Que devait-on attendre, d’ailleurs, de jeunes esprits se réclamant d’Alfred de Vigny, un athée, de Leconte de Lisle, un panthéiste, de Baudelaire, un vicieux morbide, et de Verlaine, un intoxiqué de corps et d’esprit? Quels résultats devrait apporter une pareille fréquentation ? N’ essayait-on pas de nous mystifier, n’affichait-on pas une prétention outrée dont les conséquences devaient aboutir à un misérable avortement ?

* Charles Gill. Préface aux “Soirées du Château de Ramsay.”

Puis, Je public, devenu subitement docile et sérieux, attendit. Pendant dix ou quinze ans, des œuvres surgirent. Il y apparaissait les manifestations les plus opposées, les plus contradictoires en apparence, les plus indépendantes. Animés cependant par Pambition d’atteindre un même rêve, tous ces poètes luttaient d’émulation, sans cependant, dans leurs relations journalières, subir l’influence les uns des autres, précisément parce qu’elle venait d’ailleurs. Liés par un même sentiment de fraternité littéraire, ils affichaient le culte de leur indépendance intellectuelle: ils se communiquaient bien leurs pensées, mais tous, sans exception, restaient maîtres de leur inspiration. Chacun exaltait son art à sa façon : il régnait une parfaite indépendance des esprits.

Car ils avaient fait un beau rêve et s’écriaient :

La mauvaise tradition, celle que nous devons répudier, c’est de trop longtemps s’attacher à des formes invariables dans le milieu où nous vivons. Certes, il y a des traditions respectables, reliques précieuses et touchantes, mais il ne nous faut pas l’oublier non plus: toutes les pensées, tous les rêves, créés par l’imagination, expriment le rythme ininterrompu de la vie en marche dont les palpitations sont sans cesse un commencement et un recommencement. L’instant, l’heure, les saisons sont fugitifs ; le temps s’enfuit, mais il est bon d’en saisir le reflet, afin d’en fixer l’image indécise, car il passe et ne reviendra plus. A lui seul, il nous fait songer, parce qu’éphémère, aux choses éternelles, aux lois inflexibles, lois secrètes dont l’impénétrabilité emporte notre curiosité au delà du réel et des fragilités humaines.

En se faisant ees réflexions, la jeune génération avait Tardent désir de vivre, de communiquer son goût de la vie, non seulement pour le présent, mais pour l’avenir. Elle rêvait d’une existence durable pour l’œuvre conçue dans l’enthousiasme, et pour l’école qu’elle voyait survivre à toutes les indifférences, à toutes les vicissitudes.

C’est pourquoi, s’écartant de la tradition, elle voulait faire de son projet une réalité vivante ; et pour la survivance de sa pensée, emportée sur l’aile du temps inexorable, elle voulait la fixer à jamais en des livres immortels, afin de la sauver des coups de l’inflexible oubli. O noble ambition !

Mais allait-elle se réaliser ?

Hélas ! combien d’œuvres, dans notre pays, enfantées dans la douleur, ne lit-on pas aujourd’hui, et qui sont reléguées dans la poussière des bibliothèques !

Nous comprenons généralement la littérature comme un passe-temps, mais non comme un moyen de s’instruire. On achète le livre comme un objet de luxe dont on a l’envie subite, et qu’après avoir porté quelques jours, on enfouit sans pitié au fond du tiroir aux souvenirs. A quoi sert alors tout l’effort d’un travail de plusieurs années, ayant pris le meilleur de vousmême, si ce n’est la satisfaction personnelle d’avoir plané au-dessus des vulgarités. La plupart de vos amis vous diront-ils même vous avoir lu, et les journaux parleront-ils de votre œuvre, si ce m’est que pour en faire une critique superficielle que personne ne remarquera et qu’on osera même pas signer d’un nom responsable ?

En outre, l’engouement du public pour les groupes, les écoles et les manifestations artistiques, ne va guère généralement au delà de l’attention du moment. Peu préparé à la discussion des idées, comme des systèmes, il ne voit le littérature qu’en surface. Il n’en fait pas, comme dirait M. Gustave Lanson, “ un instrument de culture intérieure. ”

Ah ! s’il comprenait ces paroles du critique qui nous dit : “ C’est par la littérature que liassent à travers les sociétés tous les grands courants philosophiques, qui déterminent les progrès ou du moins les changements sociaux ; c’est elle qui entretient dans les âmes, autrement déprimées par la nécessité de vivre et submergées par les préoccupations matérielles, l’inquiétude des hautes questions qui dominent la vie et lui donne sens ou fin.”

Si, d’un autre côté, il ne se rend pas compte de ces vérités, c’est, qu’en ce pays, on a toujours faussé l’enseignement des lettres. Il se réduit à une chronologie de faits, à un amas de dates auxquelles on attache intentionnellement une importance superficielle, sans remonter aux sources, sans déterminer les conséquences, sans tirer de conclusions logiques.

En Amérique, le savoir positif est la base de toute institution, de tout progrès : de là l’erreur. Les préoccupations utilitaires ont éloigné les esprits des études littéraires. Toutes les jouissances d’un ordre supérieur cèdent la place au désir de posséder matériellement. La science doit fournir des satisfactions — le plus vite possible et le plus abondamment — que les lettres ne procurent qu’en pensée, flatter davantage les

passions toujours grandissants. Le sensualisme a triomphé du spiritualisme ; car, quoi qu’on en dise, les peuples se sont toujours partagés entre ces deux doctrines eu constant antagonisme, depuis le jour où furent fondées les écoles. Mais le premier devait l’emporter sur le second. Dans toutes sociétés en formation, pressées de vivre et de jouir sans réserve des choses substantielles qui apparaissent comme indispensables à leur mouvement, le sensualisme l’emporte. C’est pourquoi, les écoles, les groupes, les mouvements artistiques ne peuvent et n’ont pas vécu longtemps chez nous. On les admire à leur début, mais on ne leur procure pas les moyens de survivre. L’indifférence et l’oubli les tuent, comme ils isolent les personnalités et enrayent les œuvres. Dans ce siècle, l’empire des trusts l’emporte toujours sur le groupement des intelligences, sur les spéculations spirituelles : le triomphe de la matière a porté un coup, sinon fatal, du moins préjudiciable à l’éclosion des écoles littéraires.

Cependant, et quoi qu’il en soit, l’apathie n’a pas tué l’idée de survivance chez nous.

Depuis vingt ans, nous assistons, sinon à une renaissance complète, du moins, au réveil de toute une pléiade pour qui l’école n’est certes pas étrangère, quoi qu’en disent certains esprits avides d’indépendance, forts d’une volonté de vivre drapés dans leur orgueil, et isolés, par scrupule de conscience ou par crainte d’une autorité supérieure, ou restés attachés à des principes qu’ils craignent de froisser par tout contact extérieur.

Et je le dis sans réserve, tout en m’associant moi-même à la joie d’en appartenir : Il faut saluer

cette génération qui nous a donné les Gill, les Désaulniers, les Ferland, les Nelligan, les Bussières, les Régnier, les Doucet, les Lozeau, les Beauregard, les Morin, les Chopin, les Gallèze, les Dreux, les Jules Tremblay, toute une pléiade, unique dans notre histoire littéraire, et que nous étudierons plus tard avec plus d’attention. Et plus près de nous, il faut rappeler des noms dignes de ceux de leurs aînés, dont les oeuvres pleines de promesses portent la marque de talents personnels imposant leur autorité. Il faut saluer, parmi les plus jeunes, M. Alphonse Désilet, hauteur de “ Mon Pays, mes Amours Ecoutez-le s’écrier, dans un bel élan d’enthousiasme

“ Fa majesté du fleuve a fait battre ton cœur, Riverain de l’eau calme où se mire l’érable,

Et, bien qu’on ait un jour, avec un ris moqueur, Méprisé ton amour profond, invulnérable,

La majesté du fleuve a fait battre ton cœur.”

“ La majesté du sol éveille ton courage,

Semeur des blés sacrés d’où sortira le pain,

Tu n’auras point courbé ton front devant l’orage. Fier tenant de la terre où germe le bon grain.

La majesté du sol éveille ton courage.”

Il faut saluer Mademoiselle Blanche Lamontagne, la tendre poétesse gaspésienne, dont les rythmes souples et enveloppants, nous apprennent a contempler la transparence des choses de la belle nature pleine du mystère que nous inspire les visions grandioses de notre patrie canadienne.

Il faut saluer M. Guy De LaHaye, cet étrange poète des “ Phases ’, dont la noble ambition est

d’évoquer des symboles mystérieux, et dont l’âme se complaît à vivre dans l’indécis, dans l’irréel, pays privilégié que n’habite pas le vulgaire.

Avec M. Marcel Dugas dont la. critique originale et si juste, nous fait croire, sérieusement cette fois, que ce genre, négligé jusqu’ici, a définitivement pénétré dans notre domaine littéraire, nous entrons dans une nouvelle phase. Ce prosateur impressionniste est aussi doublé d’un poète dont on a dit “ que, patient comme les orfèvres du moyen-âge, il donne à sa phrase une beauté particulière en lui créant une âme, et dont la valeur artistique sera consacrée par la critique de l’avenir.” Les vrais esthètes, les véritables artistes, ne méconnaissent pas son étoile: elle brille d'un pur éclat dans le firmament de nos lettres canadiennes.

Il faut saluer Madeleine dont la langue souple sait allier à une prose variée et savante toutes les qualités d’une âme éprise des beautés discrètes du monde mobile, et qui, sans étalage de fausse modestie, se complaît en même temps dans les sphères d’une pensée hautaine et remplie de noblesse.

Il faut saluer Mde Circé-Côté dont le talent ferme et sûr, nous rappelle l’ampleur et la majesté d’une Mde de Staël transplantée sur les bords du Saint-Laurent, et dont l’âpre volonté de gravir les cimes, a placé cet écrivain de la meilleure qualité bien au-dessus des vulgaires préjugés et des basses coteries.

Il faut saluer aussi M. Edouard Montpetit, évocateur de divins symboles, facteur de grandes idées et de la plus pure essence des âmes convaincues.

Ce travailleur de la pensée a toujours cru à la nécessité des écoles, et alla puiser aux véritables sources la lumière qu’il sait si largement et si brillamment communiquer à ses jeunes contemporains.

Il aura eu ce mérite, inestimable chez nous, et à l’époque agitée où nous vivons, d’apporter avec ses rêves d’un si large essor, la fermeté dans l’action et de prêcher le bon exemple, — non dans le désert, comme tant de ses devanciers, — de prophétiser avec une si grande lucidité sur nos survivances, parce -que ses paroles enveloppantes, imprégnées du sens de l’avenir, s’imposent sans effort et pénètrent l’âme de toute une race.

Mais je m’arrête ici et je me permets de conclure sur la nécessité des écoles.

Si nous ouvrons les pages de l’histoire des peuples, nous le constatons, les écoles littéraires ont toujours existé. Si on en excepte les chefsd’ceuvres nés de l’imagination spontanément, sans le secours d’aucun contact, sans aucun modèle, tous les siècles ont eu, à un moment donné, une agglomération de poètes ou d’écrivains, ne poursuivant peut-être pas le même rêve d’art, mais réunis par un pensée d’idéal et de beauté artistique. Ceux-là ont rassemblé leurs efforts pour le triomphe de leurs idées, et grandi, aux yeux du monde, le prestige de leur patrie commune.

Aucun pays depuis l’antiquité ne s’en est défendu. ,

Depuis Athènes jusqu’à Rome, depuis le début du moyen-âge jusqu’à la Renaissance italienne et française, depuis Malherbes jusqu’aux classiques, depuis le retour à l’art grec avec Chénier, jusqu’au romantisme, jusqu’aux par-

nassiens, jusqu’aux symbolistes, jusqu’aux impressionnistes, les derniers venus, sans oublier les écoles étrangères ou composites, si vous voulez bien les appeler ainsi, toutes les races de la terre ont compris que, de ces groupes, de ces écoles, dont les aspirations souvent disparates, ambitionnant un même but : la perfection de la beauté dans l’art, sont nés la plupart des grands chefsd’œuvre dont s’enorgueillit i’humanité.

Cependant, toutes ces écoles, tous ces groupes, ont eu un point de contact, de cohésion. La longue et majestueuse suite des œuvres humaines, en se déroulant, les lient par une affinité mystérieuse, car aucune d’elles ne peut se dire indépendante l’une de l’autre, et leur parenté spirituelle s’explique encore par une sorte de nécessité psychologique, dont les causes se perdent dans la nuit des temps.

Jules Simon a beaucoup parlé de “ l’Ecole ”. Il en a discuté avec passion. L’école, il le comprenait, est indispensable à la conservation des traditions littéraires d’un pays, Comme conclusion, la prospérité financière (d’un peuple ne suffit pas à sa grandeur et à son existence. Il faut avant tout posséder un élément de durée plus solide et moins exposé aux destructions passagères. Il disait : “ La loi humaine est le progrès ; tout progrès a pour principe la volonté humaine et rintelligence humaine. Fortifier la volonté, développer l’intelligence, c’est d’abord accomplir un progrès, et c’est de plus rendre possibles, faciles, nécessaires tous les progrès ultérieurs. Le peuple qui a les meilleures écoles, est le premier peuple; s’il ne l’est pas aujourd’hui, il le sera demain.”

Jules Simon parlait ici de l’importance de renseignement, mais il faut se persuader qu'il avait en vue les écoles de toutes les catégories, de toutes les nuances.

iSi elle est d’ordre spéculatif, soit en philosophie, soit au point de vue de l’art, sans regarder au but à atteindre, l’école nous met devant les yeux les principes sur lesquels l’homme doit s’appuyer, alors qu’il s’agit de la direction de ses idées.

Les questions littéraires consistent à pénétrer toutes les branches du savoir humain, philosophie, psychologie, morale, poésie et religion ; l’école, elle, a le droit et le devoir de déterminer et de classer les relations nécessaires et utiles entre les hommes, au point de vue de la pensée et de son influence sur l’avenir des races.

Elle est appelée à tracer la bonne voie aux intelligences en formation, aux œuvres naissantes, au langage comme aux bonnes manières.

C’est là son principal caractère. Mais une grande qualité la distingue particulièrement : elle doit être d’abord complètement détachée de toute passion où pourrait dominer le moindre intérêt passager, elle nous apparait libre de tout lien matériel ; en un mot, nous la voudrions d’essence spirituelle.

Si elles sont anciennes autant que les littératures, toutes préoccupées qu’elles doivent être des inventions géniales et utiles aux nations, à l’époque où elles vivent, les écoles suivent le progrès de la civilisation. Et si l’on en conclut à l’infériorité des évolutions littéraires, comparativement aux mouvements scientifiques; si l’on attribue plutôt un caractère de légèreté à la lit-

térature, elle n’a pas moins donné, de tout temps, — et nous devons le reconnaître, — l’impulsion à la science, en l’éclairant sur les faits naturels dont la compréhension lui est indispensable pour arriver au résultat à obtenir, au but à atteindre.

D’ailleurs, il nous serait inutile d’aller au delà de eette vérité. La littérature, disons-nous, ne fut ipas étrangère à la formation des sociétés dont tous les systèmes et les idées se transmettent aux générations futures : ce ne sont pas là paroles de poètes et d’illuminés.

Et si, nomme niiez nous, elle ne produit pas, au début, des œuvres tout à fait remarquables, elle coordonne quand même les faits, les soumet à l’examen d’esprits plus avertis dont la préscience et l’intuition sauront tirer des conséquences et des bienfaits pour l’avenir.

C’est en comparant la littérature d’un peuple à celles des races les plus policées et les plus anciennes qu’on lui assigne sa véritable place dans le monde intellectuel.

En créant des groupes, des écoles, chez nous, nous aurons au moins compris ce fait : Dès qu’un peuple possède les nécessites de la vie, je veux dire, dès qu’il acquiert une indépendance matérielle suffisante, dès qu’il peut avoir le temps de discourir sur les beautés de la nature, et de se livrer aux méditations propres à élever son âme vers l’infini, dès cet instant, il peut aspirer à la vraie civilisation.

Car, nous avons beau dire, un peuple ne doit pas rester éternellement à l’état de formation. A un moment donné, il ambitionne de plus hautes jouissances qui sont du domaine des émotions esthétiques.

Par l’école, il s’assure les moyens de se débarrasser davantage des entraves qui le retiennent à la terre.

Délivrer sa pensée des liens terrestres, c’est un pas de plus vers la perfection, but suprême de l’humanité toute entière.

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