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CHAPITRE IV

Un Empire colonial.

(Suite)

La guerre des Cinq Nations, reprise vers 1683, quelques années avant qu’éclate en Europe le conflit qui règle la succession d’Espagne, n’est pas de nature à rassurer la colonie française en Amérique. Et plus nous nous éloignons de nos origines, plus nous voyons surgir de difficultés dans rétablissement d’une Nouvelle-France.

L’idée d’un empire colonial est déjà du domaine du passé. Les colons ont plus que jamais à veiller à la conservation du sol et de leur progéniture. D’ailleurs, l’Anglais s’unit à l’Iroquois contre la colonie. . D’une part, l’incapacité notoire de M. de la Barre et la mauvaise foi de M. de Denonville, sont des faits bien peu de nature à nous rassurer sur l’avenir du Canada français.

Si la population augmente d’une manière tangible, les colons luttent désespérément contre le sort. D’un autre côté, si, au temps de Coligny, les essais de colonisation se ressentent particulièrement de difficultés nées des circonstances malheureuses, l’attention de la politique, il faut bien l’admettre, ébranlée dans ses bases, ne peut nullement être distraite par l’idée de l’agrandissement d’une colonie lointaine où tout est à créer, quand la France elle-même, absorbée par* les guerres religieuses, civiles et étrangères, ne

sait où tourner ses efforts; et à un moment où, surtout, l’Europe entière la voit avec une satisfaction non dissimulée prête à s’éteindre dans l’impuissance et l’énervement.

Pourtant, Sully et Richelieu, on doit le reconnaître, donnent, les premiers, la mesure de la valeur française et nous prouvent que, bien dirigée et sous une bonne administration, la France est capable de se relever des pires calamités et peut rayonner d’une splendeur toujours renouvelée après des périodes de dépression.

En parlant de Richelieu, il faut admettre que seul le mérite ne suffit pas. Il faut aussi, et par dessus tout, une énorme dépense de volonté et de persévérance ici-bas. C’est la plus belle apologie qu’on puisse faire des grandes existences, “ que de laisser entrevoir le fourmillement des petits événements et des petites difficultés qui les ont embarrassées sans les détourner.” *

Le grand cardinal se retrouve dans cette pensée pleine de grandeur, s’étant consacré toute sa vie à l’achèvement de l’unité française par rétablissement du roi de France.

S’il eut vécu, il eut pu voir la réalisation de ses projets en Amérique, s’il n’eut pas surtout sacrifie sa vie entière à l’ambition du pouvoir; car, pour y arriver, il devait d’abord concentrer toutes ses forces, tout son génie sur un seul point dont il a eu garde, d’ailleurs, de dévier un seul instant.

Cependant, Louis XIV n’avait pas les mêmes raisons de voir sa puissance fléchir : Richelieu la lui avait préparée ; et nul monarque ne rayon-

* Hanotaux, Histoire de Richelieu. Préface, p. VII.

na d'un plus vif éclat que le Roi Soleil. Dès qu’il prononce les célèbres paroles “ l’Etat, c’est moi,” nulle volonté ne s’oppose plus à la sienne; car, dès cet instant, la France entière brille par lui et selon sa volonté. Au comble de ses ambitions, jamais le despotisme ne liante un cerveau plus disposé à en mettre les principes en œuvre. Aussi, ses erreurs sont-elles celles de la France et de son gouvernement vis-à-vis la colonisation de r Amérique.

Pour les mêmes raisons qui avaient paralysé le commerce en France, — raisons qui partaient des mêmes causes d’erreur, — les colonies sont restées stagnantes et affaiblies, malgré les immenses qualités qu’il faut reconnaître aux colons, toujours prêts à tous les sacrifices, comme à tous les déboires.

Si vous lui donnez une base fragile, comment voulez-vous qu’une organisation boiteuse, malgré son énergie apparente, ne finisse pas par s’épuiser, quand les forces dépensées s’étiolent et se brisent en efforts stériles et vains ?

La France du XVJIe siècle et des suivants, doit ses insuccès coloniaux à ses vices politiques, systématiquement entretenus. Tant d’abus, tant de systèmes bâtards qu’un absolutisme éhonté fait peser sur la métropole en la briguant, et malheureusement implantés dans notre colonie, restent la première cause, peut-être la seule, de sa faiblesse, de sa ruine et l’empêchent d’acquérir la puissance d’un empire.

Jusqu’au traité d’TJtrecht, dont nous reparlerons plus loin, nous assistons à des tâtonnements dans l’administration des finances, comme dans la réglementation des lois, quoique cependant la

population de la Nouvelle-France s’élève presque normalement. Ce ne sont que luttes et échecs, conspirations ourdies, haines sourdement mûries, jalousie des castes, abus de pouvoirs, mesquines vengeances longtemps préparées, autant d’efforts dépensés à une heure tragique, où toutes les1 pensées devraient se concentrer sur un même objet, s’orienter vers un même but: la conservation du sol envahi. Et, en outre, obstination systématique de la part des gouvernants à écarter toute intervention du peuple dans les affaires publiques, habitude transmise par le gouvernement central que ses créatures auront soin de copier jusqu’au vasselage, et dont aucune ne pourrait d’ailleurs s’affranchir sans risquer de perdre tout prestige et toute autorité.

Comme conséquence de tout ceci, se reposant sur une autorité supérieure, sur la puissance absolue de l’Etat, l’administration néglige les affaires publiques : c’est un principe établi. L insouciance à l’égard de toutes entreprises et de tous les intérêts mis entre ses mains est l’apanage de ce prétendu gouvernement pantin, le pâle reflet d’un pouvoir fictif. Un corollaire découle de ce fait: le même gouvernement paraît demander protection et secours à une autorité plutôt appliquée à protéger les facteurs d’influences, et partant, les incapables et les intéressés. Est-il -bien dans l’intérêt de l’établissement d’une colonie d’être dirigée par des hommes corrompus, connaissant d’avance le rôle passif quils devront jouer, mais feignant le désintéressement et le sacrifice de soi pour cependant travailler à leur avancement, sans se soucier du bien collectif, sachant d’ailleurs, et s’étant convaincus

que l’insuccès personnel restera toujours le partage des indécis et des faibles ?

On peut conclure à la banqueroute de la colonie. Cependant, il faut plutôt regarder aux résultats obtenus et ne cesser de crier au miracle; car enfin, que la N ouvolle-France ait pu surnager, cela tient du prodige. Qui pourrait se vanter, parmi les nations, d’être parvenu à un pareil succès, dans les mêmes circonstances et avec les mêmes moyens ? Miracle de l’isolement dans la lutte et de la lutte dans l’isolement !

Voyez cette colonie pendant et après la seconde guerre des Iroquois. Abandonnée à elle-même, qu’arrive-t-il au moment où le gouvernement central ne fait rien ou presque rien pour elle ? Elle est exposée chaque jour, et avec une persistance qui ne se dément pas, à des agressions sanglantes, ruineuses et déprimantes à tout point de vue. Si, à cette époque, la France obtient quelques succès, ou subit quelques revers, le Canada profite-t-il des premiers, tout en étant solidaire des autres ? Soyez sûrs qu’il participe plutôt à des fautes et à des crises, sans bénéficier d’une prospérité jamais complètement connue. Immobilisée par les erreurs du gouvernement central, comment voulez-vous que la colonie prenne part à des succès dont elle ne peut, d’ailleurs, espérer le plus modeste avantage ? Abandonnée par la métropole, elle a sans cesse à lutter contre les forces décuplées d’adversaires redoutables autant par la quantité que par l’astuce. Comment voulez-vous résister devant le nombre sans cesse renouvelé d’un ennemi séculaire ?

Pourtant, ce projet d’un empire colonial pouvait se réaliser.

La France, à lin certain moment, nous laisse entrevoir qu’elle est destinée à devenir la première puissance coloniale dans le monde. Il est un fait admis maintenant : l’immense domaine du nord et de l’ouest de l’Amérique qu’elle a découvert, doit lui assurer une prépondérance qu’aucune nation n’osera lui disputer, si elle peut seulement maintenir sa domination et son prestige de ce côté de l’océan. Nous serions, à l’heure présente, à la tête d’un empire colonial florissant et d’une incomparable puissance, comme le rapide développement de ce pays fertile nous le faisait espérer dans les siècles passés.

Nous avons tous encore un fait à la mémoire. Du jour où le Canada est cédé à l’Angleterre, à la suite du traité d’Utrecht, des politiques aveuglés par l’insuccès, voient dans ce changement, longtemps prémédité, d’ailleurs, un événement. sans conséquence dont ils n’aperçoivent que l’effet immédiat, habitués qu’ils sont à ne rien déduire par eux-mêmes sur l’avenir du monde. Dans la perte du Canada, enlevé à la France, ils ne sauraient voir la diminution de l’influence de la mère patrie sur la civilisation future et sur les développements formidables du nouveau monde.

Cela ne doit pas nous étonner de la part d’un gouvernement corrompu qui suscite la guerre de Sept ans dans le seul but de venger Madame de Pompadour des quolibets de Frédéric II, dont le crime avait été de donner à cette courtisane le soubriquet de Cotillon II. Déjà l’on devine le prodrome de la Révolution française.

Ne soyons donc pas surpris. Les mauvais systèmes, fruits d’une imprévoyance coupable, ïes

idées erronées dont les administrateurs du pays sont imprégnés, la fausse orientation donnée à la colonie et les résultats funestes qui en deviennent la conséquence, sont cause que nos établissements sans vigueur et sans esprit d’initiative végètent misérablement à côté d’autres races dont l’expansion et les progrès finissent par nous supplanter définitivement et nous ravir notre indépendance.

Avons-nous besoin de rappeler ici, pour la centième fois, l’insouciance systématique et l’incapacité notoire de Versailles qui, au milieu d’une pompe inouïe et d’un gaspillage éhonté, se fait un devoir de se désintéresser d’une contrée lointaine dont on disait alors qu’elle ne rapportait rien qui vaille à la France qu’une frivolité impudique allait faire tomber elle-même dans une ruine financière, voisine de l’indigence ?

Une autre erreur vient s’ajouter la négligence coupable de l’ancien régime : cenlernier ne se reconnaît pas le sens colonial, où, du moins, il ne se rend pas compte que la France possède tous les éléments nécessaires pour coloniser. Esprits d’endurance, audacieux, aventuriers, braves à toute épreuve, tenaces et ingénieux, les premiers colons espèrent l’aide d’une direction intelligente, moins frivole et plus secourable ; mais Louis XV feint de ne pas entendre leur voix lointaine.

Quand on regarde la conception d’une colonie d’aujourd’hui, il nous est facile d’apercevoir ce qui manquait à cette époque. Si nous prenons, par exemple, l’Algérie à ses débuts, la France eut à rencontrer la résistance de la race arabe à se plier au régime qu’il convenait de faire adop-

ter. Il fallait compter aussi — et ceci était d’une importance capitale — avec le respect des traditions, avec les moeurs, avec la langue, dans un pays où cependant on importait des éléments étrangers, des colons d’origine française: luttes inévitables contre le parti pris, les préjugés et les faiblesses souvent grossières des indigènes.

L’Algérie devait, en outre, être une terre française si la France voulait que ce pays fut profitable à sa rapide expansion coloniale. Tout était là. Et les remarques suivantes de Prévost-Paradol sont à méditer : “ Il y a deux façons de concevoir la destinée future de la France, écrit-il. Ou bien nous resterons ce que nous sommes, nous consumant sur place dans une agitation intermittente et impuissante, au milieu de la rapide transformation de tout ce qui nous entoure, et nous tomberons dans une honteuse insignifiance, sur ce gl^3 occupé par la postérité de nos anciens rivaux, parlant leur langue, dominés par leurs usages et remplis de leurs affaires, soit qu’ils vivent unis pour exploiter en commun le reste de la race humaine; ou bien que quatrevingt à cent millions de Français, fortement établis sur les rives de la Méditerranée, maintiennent la langue et la légitime considération de la France.”

Ces paroles s’appliquent à toutes les colonies françaises du Maroc, de l’Indo-Chine, de la Tunisie; elles se furent appliquées au temps de l’ancien régime s’il eut bien compris que l’idée du développement et de l’agrandissement de la France d’alors ne devait pas exclure le respect de toutes les croyances.

D’un autre côté, le succès d’une entreprise aussi colossale dépend, nous le savons fort bien, ou de l’assimilation de la race conquise, ou de la destruction partielle de cette race pour la réorganiser sur une base nouvelle. Lequel de ces deux systèmes doit prévaloir? Le premier, n’en doutons pas, présente plus de garanties pour l’avenir et pour la durée d’une œuvre aussi humanitaire.

En agissant d’après cette donnée, la France moderne a prouvé, contrairement aux prétentions de certains économistes, quelle était amplement pourvue de “ cette faculté colonisatrice ” qu’on lui niait. Elle avait compris tout d’abord, qu’en outre du respect de tout préjugé et de toute croyance arabe, — ce qui est d’importance majeure, avons-nous dit, — il fallait “ déliminer en la restreignant la propriété collective arabe et préparer, favoriser sa transformation en propriété individuelle; offrir, en plus, sur la terre d’Afrique aux émigrants des garanties judiciaires et des libertés municipales, c’est-à-dire les premières conditions de toute vie civile.”

Et ceci me rappelle des paroles de M. C. Jonnart, un ancien gouverneur de l’Algérie, quand il dit : “ Les peuples sont comme les individus. Plus ils sont jeunes, ardents, débordants de vie, plus il faut se garder de les abandonner au désœuvrement de leurs pensées et aux fantaisies de leur imagination.”* Mais encore, faut-il qu’ils ne soient pas courbés sous des lois injustes et qu’on les maintienne dans le respect de l’individualité. Tout consiste, en outre de ce que nous venons de

* C. Jonnard, Conférences sur l’Algérie à l’Université des Annales, le 15 février 1917.

dire, d’inculquer aux nouveaux colons le sentiment des réalités et des responsabilités pour l’avenir, et cela, par une surveillance de tous les instants, jiar une attention bienfaisante et secourable.

Si nous remontons au début de notre colonie française, les difficultés ne se présentaient pas sous un même jour. Le Canada découvert, mais vierge de toute civilisation étrangère, n’avait pas de passé et n’était habité par aucun peuple civilisé. Terres inconnues des races européennes, du moins, il fallait transporter de toute pièce une population avec son passé, sa langue, un groupement d’individus ayant des traditions purement françaises, des mœurs, une littérature qui, déjà à cette époque, était sur le point de conquérir la prépondérance dans le monde.

Il ne s’agissait pas de transformer, il fallait continuer ce que l’histoire avait créé de durable par delà l’océan. Toute une civilisation pouvait

se transporter assez vite — l’avenir l’a prouvé

avec les nombreux moyens dont on disposait. Les. villes à bâtir pouvaient se calquer sur les anciennes, tout en observant les conditions du milieu. Les sciences, les arts pouvaient y avoir de dignes représentants, l’industrie pouvait s’y développer plus rapidement eu égard à la richesse inépuisable du pays, une solide organisation militaire pouvait contrôler facilement l’empire colonial en raison du peu de résistance qu’offraient des races indigènes mal équipées et absolument ignorantes de l’art de manier les armes.

Cette conquête eut été alors une belle et grande création. Elle eut assuré, je le répète, une pré-

pondénance à la France, non seulement en Europe, mais dans toutes les Amériques. Elle eut fait de nous les sujets d’un vaste empire, reflet des vieilles civilisations. Quel triomphe de l’expansion française !

Hélas ! l’indifférence aveugle même des maîtres de l’opinion, * a décidé de notre sort et nous a valu jusqu’à l’hostilité des plus corrompus, dont on avait l’habitude de proclamer quand même la toute-puissance. De ce jour, le Canada français entrait dans le domaine des entreprises manquées. Le coup de grâce porté par les plus hauts représentants de la pensée française en Europe, n’était pas de nature à relever la colonie lointaine, lorsque surtout les esprits quelque peu avisés voyaient déjà les conséquences futures du traité d’Utrecht.

Une réflexion s’impose. Il y a quelque chose de plus durable que la puissance des grands, c’est la puissance de la pensée. Nous pouvons être sauvés par elle ; nous en sommes quelquefois les victimes involontaires : notre histoire du passé en est un exemple immortel.

Une étincelle suffit à allumer un immense incendie, mais un incendie peut détruire un monde.

Que voulez-vous? c’est une loi générale: dans la nature, sous l’influence de forces intellectuelles supérieures, s’agitent diverses manifestations qui se transforment et se détruisent les unes les autres. “ Une multitude de systèmes se forment et se décomposent selon des rythmes déterminés. C’est là tout le secret de la nais-

* De Voltaire en particulier. Voir Salone, p. 429. Histoire de la Colonisation.

sanee et de la mort. Des mouvements qui s’intégrent et se désintègrent, voilà l’histoire uniforme, sous des apparences variées, des grands corps astronomiques, des organismes vivants et des organismes sociaux.” *

Nous sommes le jouet de ces phénomènes nés de combinaisons souvent le fruit du hasard, souvent apparus dans un ordre déterminé : l’humanité subit l’empire de ces accidents inévitables ou prémédités.

Mais tout est limité. Nous devenons, par la force des circonstances, des épisodes éphémères dont le reflet se perdra dans le grand rayonnement de l’œuvre universelle qui, elle-même, ne compte qu’un moment dans l’incommensurable amas des créations et des êtres. Nous naissons et nous disparaissons, sans qu’il nous soit permis de nous révolter effectivement contre cette force de destruction nous entraînant dans le vide et dans l’impuissance. Qu’importe toute la série chétive de nos œuvres, de nos efforts ? Qu’importe si quelques années viennent s’ajouter à la vie trop brève dont les jours sont comptés d’avance : ce n’est là qu’une prolongation de nos douleurs et de nos plaintes.

L immortalité dont s’entourent nos pensées est du reste bien relative; comme toutes les choses d’ici-bas, elte est aussi limitée ; car l’humanité est condamnée d’avance à disparaître dans un temps plus ou moins long, selon que la terre qui la porte sera tôt ou tard détruite dans son organisme et plongée dans l’infini.

* E. Caro, Problèmes de morale sociale, p. 375.

Les événements, les circonstances nous apportent une gloire dont nous exagérons la durée : nous sommes à la merci de la loi de recommencement. Toutes les manifestations humaines sont éphémères et nous en sommes les malheureuses victimes volontaires ou forcées.

Ceci serait peut-être de nature à décourager les plus forts et nous porterait à nous demander pourquoi nous dépensons tant de génie, nous nous soumettons à tant de souffrances, s’il nous faut songer à la survivance incertaine de nos conceptions peut-être irréalisables et inutiles pour l’avenir.

A quoi bon tant d’efforts stériles, si nous marchons sans cesse sur le bord d’un abîme dont nous ne saurions sonder la profondeur et dont, l’inconnu nous entraîne irrésistiblement ?

La destinée de l’homme nous apparaît alors, dans l’immensité des mondes créés, comme aveugle et sans but certain, quand on s’aperçoit que “ la pensée, qui veut remonter à un premier principe, ou dévoiler par l’astronomie et deviner par delà le cosmos actuel, cette immensité, est comme un océan qui vient battre notre rive et pour lequel nous n’avons ni barque ni voile.” *

Pourquoi alors multiplier tant d’efforts, si devant toutes ces hypothèses contre lesquelles nous restons impuissants à répondre, nous sommes condamnés à renoncer à tout espoir, s’il nous faut songer combien notre misérable personnalité s’efface devant -tant d’incertitude, devant cette grande désillusion qui nous apparaît comme le partage de notre humble condition dans ce

* E. Caro.

monde ? Ne devrions-nous pas, avec Pascal, cet avide d’incommensurable, nous écrier : “ Le silence cruel de ces abîmes infinis m’effraie,” lorsque nous sommes placés devant ce dédale inextricable de l’inconnu ?

Seulement, Pascal ne se buttait pas à un mur infranchissable. Son génie s’effrayait de se voir abandonné devant les solitudes sans fond ; il avait cherché, creusé obstinément, et il avait fini par trouver le terme où s’illumine la désespérance pour renaître à la lumière éternelle. Il avait entrevu une force dominatrice de l’espace, il s’était retrouvé dans un Dieu, et il rendait par là son inquiétude et sa souffrance sacrées; sa foi l’avait sauvé des ténèbres dont il était à la veille de s’envelopper à jamais: il fut pris de la folie de l’abîme, un cri de suprême espérance le sauva.

Ainsi en est-il de l’homme avec ses pensées, avec ses œuvres, tendant vers un but poursuivi obstinément. Toujours, une voix de l’au delà finit par lui répondre et lui apprendre que ses efforts ont quelque chose de sacré, s’ils sont d’une essence supérieure. Il faut donc, comme Pascal, se résigner à l’inévitable. Il faut calmer ses douleurs dans une douce résignation, apaiser ses sens et son orgueil. Nous nous ferons un empire du rêve vers lequel nous élèverons notre esprit: là sera notre plus belle conquête. Ou plutôt, nous verrons une autre conquête, noble et profonde, celle de l’humanité dont nous chercherons à embellir l’existence dans l’étroit espace où elle est renfermée. Mais nous y mettrons une condition, celle de croire en une autre vie plus parfaite, récompense de tous nos sacrifices, de tout

notre travail gigantesque qu’on nous avait présenté comme stérile et sans profit immédiat.

Nous nous dirons encore: Oui, la science est limitée dans ses ambitions, les ordres sociaux sont changeants et sans bases solides, puisqu’ils se détruisent sans cesse, recommençant toujours pour ne jamais donner la satisfaction rêvée et se heurtant à une barrière infranchissable. Pourtant, il ne nous est pas interdit de remonter à la source inépuisable, au mystère secret où se cache le principe de toute chose; il ne nous est pas interdit de chercher à le comprendre, si quand même la raison humaine est limitée et nos facultés impuissantes à le pénétrer. Que l’infini se cache, soit ; mais qu’il refuse de se manifester à nous sous des apparences intangibles, nous ne l’admettons pas: la croyance du contraire nous sauvera du désespoir sans retour.

Toujours, l’idéal nous fait vivre; par lui, nous recommencerons sans cesse la marche vers l’inconnu qui nous attire. Si nous sommes des instants d’infini, nous comprenons, forts de nos croyances, qu’il est bon de vivre dans ces régions supérieures de la pensée et d’en mourir au besoin.

Nous aimons nous gaver de chimères et d’irréalités.

Ne poussons pas inutilement de vains cris d’orgueil, mais ne perdons jamais confiance en nousmêmes. Quelque secret ressort nous entraîne comme malgré nous vers les immortelles espérances dont la source est loin de nos mortelles destinées, mais dont nous nous obstinons quand même à faire notre but ici-bas.

C’est encore la condition de l’humanité. Celleci peut se perdre dans la profondeur des temps,

nous la retrouverons toujours, élevant sur un piédestal d’airain ses croyances et ses dieux sous toutes les formes créées par son imagination. On ne parviendra pas à lui “ interdire l’idéal et le divin, parce qu’on ne pourra jamais la déposséder d’elle-même, et que la partie la plus vivante en elle est celle par laquelle son intelligence se sent en rapport avec la Pensée, son cœur avec la Bonté parfaite et l’Amour infini.” *

Mais pour en revenir à notre sujet, il est bien difficile de démêler les destinées changeantes de notre planète. Elle doit poursuivre sa course à travers l’espace, malgré les perfectionnements qu’on lui peut apporter.

“ Ce fut bien le but de l’humanité, nous dit Caro, de recommencer ce beau rêve d’une civilisation universelle et pacifique.” Bien des Français firent ce projet éblouissant de voir un jour en l’Amérique un empire colonial où triompherait une ère de haute civilisation, d’industrie, d’art et de paix, mais pourquoi s’étonner que des guerres sans nom interrompent, au cours des sièclès, ces espoirs de fraternité universelle et de progrès réalisables ?

L’homme restera toujours ce qu’il est: un être de passion, quelquefois d’amour, plus souvent de haine inassouvie. De là découlent toutes nos misères et tous nos doutes: c’est le travail de l’acheminement vers la beauté et l’égalité. Nous ne changerons pas la nature imparfaite de l’humanité, nous ne lui enlèverons pas ses goûts de perversion et ses penchants mauvais. Parviendrons-nous seulement à élever les pensées et les

* E. Caro, Problèmes de morale sociale.

aspirations dont elle doit remplir sa vie pour le plus grand bien de son développement dans le monde ? Malgré toutes les incertitudes qui nous hantent, il faut mettre dans l’âme humaine cet idéal dont nous parlions plus haut, afin de nous bien persuader que nous ne disparaissons pas tout entier, car une parcelle d’infini jetée en passant vaut mieux qu’un amas de systèmes dont les résultats sont des sources de désespérance et de désillusions.

Pour s’être laissé leurrer par le mirage de promesses vaines et stériles, l’histoire a vu bien des catastrophes sanglantes engloutir les plus grands efforts de civilisation et de progrès.

Pour avoir travaillé contre l’expansion de la colonie en Amérique, la monarchie, au début du XVIIIe siècle, a nui au prestige de la race française. Si elle eut compris cette vérité que la puissance bien ordonnée vaut mieux que la force mal employée, elle eut pu voir alors sa prépondérance grandir et s’affirmer dans ce monde nouveau. Heureusement que depuis, une croyance s’est accréditée chez les peuples civilisés, à savoir qu’ils ont encore besoin de la France pour vivre et pour durer.

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