‹ Des influences françaises au CanadaChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Emmurés.

Le traité d’Utrecht, nous semble-t-il au premier abord, va redonner un nouveau prestige à la colonie française; cependant, il n’en est rien. Jean Talon doit frémir dans sa tombe. Trente et quelques années de paix vont nous valoir la suprématie dans la Nouvelle-France, et, en raison de l’augmentation de population, nous devrions pouvoir faire face à l’ennemi séculaire toujours plus nombreux et plus menaçant. Mais si le peuplement en a augmenté, la qualité s’efface devant la quantité. Ce sera la faute la plus grave commise par le XVIIIe siècle. En outre, aucun sacrifice ne sera fait au point de vue économique : c’est la ruine à courte échéance, la colonie n’avant pas même les moyens d’exploiter ses richesses naturelles.

La campagne menée à grand train par les penseurs du temps va porter le coup décisif : le Canada est perdu pour la France.

Donc, le traité d’Utrecht et la guerre de Sept ans nous mettent, pour une longue période, dans l’impossibilité de nous développer intellectuellement et très peu matériellement. Les données les plus élémentaires manquent aux premiers colons et manqueront encore bien longtemps ; de même que l’influence d’un milieu convenablement développé, l’existence de l’école, enfin tous les matériaux apportés par la matière.

Au lieu d'atteindre ou de tenter d’atteindre une .perfection intrinsèque, l’art, chez nous, à cette époque et plus tard, fait complètement défaut, par suite du manque total de ces conditions essentielles.

Nous terminerons cette première partie par quelques réflexions sur les données de l’art apportées par la matière, sur l’influence du milieu, sur l’indépendance de l’art, sur le génie, sur sa transmissibilité, et sur le perfectionnement de l’espèce humaine. Qu’on me pardonne ici cette dégression: je la crois nécessaire et d’intérêt primordial.

L’art, pour se développer, a besoin de certaines conditions, de certaines dispositions, de multiples principes consistant dans l’influence du milieu, celle de l’école d’où il tire ses éléments primordiaux, les données historiques de la race. Ou appelle encore ces dernières: la préparation générale dans le développement de l’art et de l’éclosion d’oeuvres géniales, celles qui auront le mérite de compter dans l’histoire d’un peuple.

A ces conditions du développement de l’art, viennent se joindre le développement matériel, car, pour prendre forme et se réaliser, tout projet d’art ne peut se perfectionner qu’en raison du progrès économique et social. Comme pour l’artisan, il faut l’instrument qui rend tout travail possible; à l’artiste, il faudra la technique des procédés, les moyens fondamentaux par lesquels il donnera une forme à ses idées, à ses conceptions géniales.

Ces moyens évidemment doivent se limiter.

Ainsi Hippolyte Taine, parlant de la “ Princesse de Clève ” de Mde de la Fayette a pu dire :

“ Au temps de Mme de la Fayette, la littérature naissait, et personne ne naît dégoûté ou savant. Elle disait les événements du monde, et n’apportait point les termes des langues spéciales dans la description des mouvements du cœur. Elle peignait les événements de la vie, sans autre envie que de les peindre, et ne songeait point à surpasser des prédécesseurs qu’elle n’avait pas. En tout art, ceux qui viennent les premiers sont les plus heureux ; ils ont plus de succès et moins de peine: ils imitent plus aisément la nature et atteignent plus sûrement la vérité.’’

Mais tout de même, on pourrait s’écrier avec Oaro, parlant d’une pensée de Macaulay : “ Homère réduit au langage d’une tribu sauvage, n’aurait pu se manifester à nous et Phidias n’aurait pas fait sa Minerve avec un tronc d’arbre et une arête de poisson.” *

Tout art doit donc recourir à la matière.

Des colons jetés au hasard d’un continent désert, nie sauraient, sans préparations préalables, se donner au monde comme des phénomènes au milieu d’une terre non remuée et en proie aux idées barbares qui dominent. Il faut à l’évolution des pensées les facilités par lesquelles elles dompteront la matière et s’en rendront maîtresses; car isi l’art doit être indépendant, il ne s’affranchit pas complètement des réalités de la nature.

Il se retrempe et trouve les éléments nécessaires à ses manifestations dans la contemplation même de la vie.

Alors qu’une colonie s’implante, progresse sensiblement et veut s’imposer par sa valeur éco-

* E. Caro, Problèmes de morale sociale.

nomique et sociale à tontes les races qni la co- . toyent, elle attire l’admiration et devient un exemple vivant. Elle crée peu à peu des influences, son esprit se pénètre des beautés qui s’offrent à ses yeux, et bientôt, elle s’affirme, elle acquiert de l’autorité, elle devient un force au milieu des siens d’abord, puis, son rayonnement se répand au loin, pareil à cette lumière jaillie d’un buisson dont on active la flamme et qui se projette sensiblement sur toutes les choses épanouies autour d’elle.

Si elle sait communiquer la flamme intérieure, aidée du savoir et de l’étude, elle crée un foyer ardent qui, loin de s’éteindre dans l’impuissance, fera se réveiller les âmes toujours ouvertes aux nobles inspirations.

C’est là le rôle d’une nation jeune et ayant conscience de ses destinées. L’histoire de l’humanité offre de ces exemples grandioses au cours des siècles, et nul n’a pu s’affranchir de certaines lois inflexibles qui sont comme la base de tout développement intellectuel.

Donc, le progrès matériel s’impose dans la nature; mais la part de ce progrès doit se limiter, il faut bien l’admettre.

La science depuis toujours n’a pu rassasier la curiosité de l’esprit. Une invention en suppose une autre plus géniale, et les progrès accomplis ne semblent jamais vouloir s’arrêter après la découverte d’une merveille insoupçonnée jusqu’alors.

L’époque actuelle nous fournit de terribles exemples de ce que peut imaginer l’avidité humaine. Nous sommes loin des temps où la guerre se faisait en combattant corps à corps et où les

moyens les plus élémentaires semaient la destruction. Et, à ces moments de l’histoire, on croyait avoir atteint la perfection suprême.

Dans le domaine scientifique, nul ne sait où le génie devra s’arrêter. La philosophie est parvenue, à travers les siècles, à ne plus mettre de barrières à ses investigations. En dehors de la théodicée chrétienne, elle s’est, depuis Epictète jusqu’à Bacon, depuis Rousseau jusqu’à Kant, depuis Fichte jusqu’à Schopenhauer et les modernes, efforcée à déterminer les évolutions de l’idée, transformant les méthodes, reconstruisant l’univers connu et inconnu d’après des données originales, remontant toujours plus loin, avide d’arracher quelque secret à l’infini, mais cependant jamais assouvie et toujours en quête de démontrer qu’elle restera la science “ humaine du divin.” '

Il en est ainsi depuis l’astronomie jusqu’à la paléontologie, depuis la géologie jusqu’à la biologie, la physiologie et les phénomènes de la physique dans toutes ses manifestations ; depuis l’étude la plus profonde de la nature matérielle jusqu’aux problèmes psychiques et psychologiques.

La science ne s’arrêtera donc pas : elle est illimitée. Elle s’est évidemment appliquée à démontrer la perfectibilité de l’espèce humaine, tant il est vrai qu’au point de vue moral, toute doctrine doit s’efforcer de rendre meilleure la condition de l’homme dans quelque pays qu’il naisse ou se développe. Cette théorie ne nous est pas étrangère dans son application.

Ce qu’un peuple jeune en effet n’est pas en mesure de saisir et de mettre absolument en pra-

tique, ce sont les principes de sa véritable éducation.: qui tendent à lui faire comprendre son état d’égalité ici-bas, — cela eut été bien difficile au temps de la colonie, — l'amour que se doivent les hommes mutuellement, ce qui est un des premiers des devoirs, la transformation de la vie civile, l’application de lois justes et raisonnées, la prévoyance à l’intérêt public, ce qui n’est pas une mince besogne.

iCes principes bien appliqués doivent toucher les esprits les plus indépendants, exercent une influence salutaire, préparent le succès du développement matériel d’une race et lui donne conscience de son rôle historique.

Alors, nous apercevons la visible évolution d’un pays, sa marche progressive vers l’avenir, les changements nécessaires et durables qu’il subit, faisant voir — et c’est là notre cas — comment ses habitants, loin de tout centre intellectuel, plongés au plus bas degré d’infériorité dans l’état social, chasseurs, laboureurs, coureurs des bois, montent peu à peu et se groupent en associations solides et durables.

C’est là son but. Il eutendra le progrès comme étant le ressort principal de l’histoire, les faits s’enchaînant par une série de causes et d’effets, conséquences des civilisations antérieures dont la formation doit découler des principes éternels de la morale sociale qui, sans aucun doute, n’ont jamais manqué de produire des résultats pour le bien de l’humanité. Ce sera là le moyen de détourner les passions mauvaises et d’élever graduellement un peuple plongé dans une médiocrité besogneuse. L’homme alors saura coin-

prendre l’inutilité de son état de passivité, sortira du marasme où il croupit; et, purifiant ses idées, il inclinera à des principes de bonté et de solidarité.

Une colonie ainsi envisagée dans sa marche aseentionnelle présentera déjà un aspect plein de beauté et de sagesse. Si le XVIIe et même le XVIIIe siècle avaient su comprendre ces vérités, ou, plutôt, s’ils avaient pu les mettre en application, nous en serions peut-être aujourd’hui à voir triompher, sur le bord du Saint-Laurent, le grand empire rêvé par Talon.

Au point de vue du progrès matériel ou intellectuel de notre colonie, après le traité d’Utrecht, l’application de ces principes aurait eu une grande signification : nous aurions pu assister, à cette date de notre histoire, au réveil de la responsabilité des consciences qu’on avait si lâchement bafouées.

Si tous les esprits dirigeants de cette époque s’étaient appliqués à comprendre combien la science sociale est illimitée et fertile dans son application, sans prétendre déterminer l’orientation définitive de la colonie naissante et indécise, ils se seraient au moins efforcés à éclaircir, pour les nouveaux colons dont ils avaient la garde, la voie que, dans leur activité, ils cherchaient à poursuivre inlassablement. Ils auraient su que le succès d’une race jeune et timide consiste dans le développement des intelligences, dans la bonne direction des mœurs au milieu d’une société composée d’éléments hétéroclites, et dans le perfectionnement des institutions. L’art, dont on ignorait les premiers rudiments, se serait réveillé devant ce louable effort, et nous n’aurions pas

été plongés dauis la nuit de l’incertitude et du découragement.

Ainsi, pour reprendre notre sujet, l’art, devons-nous dire, est subordonné jusqu’à un certain point par ces données que lui apporte le progrès.

Au point de vue de la langue, par exemple, j’expliquais, au début de ce livre, comment elle se perfectionne au cours de son existence.

; “ La perfection d’un idiome, selon Joubert, n’est pas nécessairement favorable à la force ou à la beauté du style.” Cela est peut-être vrai pour les races, bien que nouvelles encore, dont les langues sont formées, et dont la richesse peut suffire à réveiller l’inspiration. Mais cela se produit chez les peuples ayant un passé littéraire, ayant subi l’influence d’une civilisation antérieure. Il ne nous était pas possible, au temps des colonies, de nous prétendre les maîtres de cet instrument indispensable de la pensée qui est la langue, alors que la colonie avait transporté avec elle non une langue, mais une série de dialectes venus des diverses parties du territoire de France.

En outre, si le milieu et l’école sont indispensables au développement matériel et intellectuel d’une race, les langues subissent l’influence des climats. Les contrées les plus éloignées du centre de la civilisation présentent les genres extrêmes des langues, cela paraît indiscutable. Ainsi, les idiomes monosyllabiques sont parlés dans les parties orientales de l’Asie, mais sur les bords opposés de 1 océan, on y parle lès langues polysynthétiques. Ailleurs, se développent les langues indo-européennes, atomiques, les langues à

flexion parlées par les races placées au milieu de la civilisation. Ces différences des langues ont suscité des systèmes nés souvent du hasard, attribués au déplacement ou à la migration sans cesse renouvelée et causée par les perturbations des politiques et des conquêtes.

Leur origine à toutes se perd dans la profondeur des temps, et encore, a-t-il fallu qu’elles subissent l’influence du milieu où elles se sont développées et où elles se sont transplantées.

Il y a encore des considérations d’ordre moral et philosophique au développement et à la conservation d’une langue transplantée en pays étranger: nous en sommes un exemple, lorsqu’il s’agit de discuter les questions complexes que ce vaste sujet a toujours soulevées.

Mais, en outre des climats, pour qu’une langue subisse l’influence d’un milieu, faut-il que ce dernier existe et soit propice à tout développement matériel ou intellectuel. Ce milieu existe-t-il au Canada, vers le XVII le siècle ? Quand Hocquart et Bonnefons sont appelés à rapporter leurs impressions sur la situation intellectuelle de la colonie, que trouvent-ils à répondre ? Les Canadiens, écrivent-ils, ne sont “ pas instruits. Si fâcheuse que soit cette ignorance, encore ne faut-il pas la prendre au tragique, la croire incorrigible. On ne comprend pas pourquoi tant de gens se persuadent que les Canadiens ne sont pas propres aux sciences qui demandent beaucoup d’application et une étude suivie.’’

Et Salone ajoute: “ Que faut-il demander aux Français du Saint-Laurent? Ils ont d’heureuses dispositions naturelles. Cela est l’essentiel, ils les cultiveront plus tard. Pour l’heure présente,

ce sont des colons, et des colons ont mieux à faire qu’à fournir des écrivains, des savants, des artistes. Ils vont au plus pressé. Ils s’emparent du sol.” *

S’emparer du sol ! Et cela est dit de la fin du XVIIe siècle, après le traité d’Utrecfit. Vous voyez où nous en sommes. A peine le colon a-t-il dompté le sol. Il n’a donc pu créer de milieu, le temps, l’argent, l’appui, tout lui ayant manqué : à peine restera-t-il plus tard son propre maître. Il sera toujours livré à la merci de cet axiome: la lutte dans l’isolement, l’isolement dans la lutte.

Malgré le rayonnement que projette sur le monde le XVIIe siècle littéraire tout entier, quelle influence peut-il avoir sur cette agglomération d’individus criant la misère et la faim, dont l’unique préoccupation sera de cultiver un coin de terre pour y recueillir le morceau de pain qu’on leur ref use là-bas ? Que peuvent-ils attendre de tous ces redresseurs d’abus qu’on leur donne pour maîtres, sinon une surveillance tyrannique qu’on fait peser jusque sur les pensées les plus intimes ?

Malgré tout cela cependant, ces pauvres bûcherons deviennent accessibles et hospitaliers. Dès qu’on met entre leurs mains les instruments propres à leur développement, ils manifestent une énergie remarquable. Ils ne reculent devant aucune tâche et excellent à apprendre tous les métiers. Vous savez ce qu’on a dit du colon français. Il est un laboureur par excellence. Bien qu’il soit exposé aux intempéries des saisons et

* Salone, Colonisation de la Nouvelle-France, p. 432.

aux embûches sans cesse répétées d’ennemis plus nombreux et fourbes, il s’attache au sol, mais il n'a pas oublié la mère patrie.

Pauvre colonie ! Emmurée et abandonnée, “ à chaque saison nouvelle, elle tourne les yeux vers la mer, en se demandant si les vaisseaux arriveront de France ou s'ils manqueront, comme ils ont si souvent manqué. 'Cette espèce de halètement, ce souffle coupé, par chaque période hivernale, a quelque chose d’angoissant, même à le suivre après dés siècles dans les récits contemporains.’’ * *

O miracle canadien, puisse le monde ressusciter à jamais le passé de ton histoire !

Ceci noms porte à dire avec un écrivain : C'est un magnifique privilège que d’appartenir “ à une race où chacun fait sa noblesse soi-même, sans espoir de dépasser ses aïeux, mais avec la certitude de n’être pas dépassé par ses descendants.” * Car cette race ne sera jamais surpassée en courage par ses descendants, si l’on considère les innombrables sacrifices du passé librement consentis et que notre présente génération n’aurait peut-être pas la force d’accepter. Mais poursuivons.

Il est donc entendu qu’avec les données premières dont il a besoin, l’art peut atteindre une perfection intrinsèque.

Une autre condition doit s’ajouter à celles énoncées plus haut, celle de la personnalité humaine. La personnalité consiste pour tous à se savoir le maître de sa pensée, c’est-à-dire, à avoir

* G. Hanotaux, Préface de Garneau, p. IV,

* E. C’aro, Problèmes de morale sociale,

conscience que l’homme jouit pleinement du don de la réflexion. La pensée est une force qui doit s’affranchir de tout joug extérieur. Le monde physique, subordonné à des lois déterminées, doit appartenir à la pensée par ce qu’il a d’intangible et d’indépendant de toute contrainte, car la pensée se fait du monde une vision à elle, non contrôlée par une volonté quelconque, puisqu’elle se la créée selon ses propres facultés.

L’être doit donc sentir en lui comme une nécessité d’agir selon sa volonté, déterminer ses mouvements dans le sens qui lui convient: c’est une force intérieure et par laquelle il cherche la raison de tout mouvement que la réflexion lui fait diriger vers un but ou vers un autre.

La pensée doit s’accompagner, par conséquent, de liberté. Mais comme rien ne doit être laissé au hasard, cette force intérieure doit motiver par elle-même l’acte à accomplir. Ici entre en cause la raison qui ne doit pas être dominée par l’instinct. Elle trouve des mobiles sensibles qui la font agir : car tout but doit être déterminé.

Nous le voyons : déjà la personnalité s’affirme. Et il en est ainsi de tous les êtres. Ils doivent être mus par une pensée libre, par une raison saine, mais se distinguent des autres individualités. Les moyens qui leur sont donnés de comprendre la vie, de l’ordonner selon leurs facultés, leur fait voir combien ils sont indépendants les un des autres, tout en étant apparentés pour des raisons nées des lois humaines. Bref, la personnalité dirige et oriente la force dont elle a le contrôle vers un but déterminé.

Cependant, la personnalité doit se compléter. Elle ne saurait donner libre cours à ses mouve-

ments au détriment des êtres qui l’entourent. Elle a besoin de régler ses actes par une conception indépendante des choses, mais qui consiste à rechercher le but moral qui est le bien, et à éviter le mal, cause de toute destruction. Car la pensée est et sera toujours créatrice et cherche avant tout la vérité. Elle a besoin de s’appuyer sur une loi fondamentale qui, sans nuire à ses mouvements, lui facilite au contraire sa marche vers son idéal. C’est en suivant cette loi directrice que la liberté individuelle se renforce et sème autour d’elle ses rayonnements.

Par le fait même que l’individu jouit de la liberté, il faut savoir déterminer en quoi il jouit de cette liberté et de quel droit il en jouit. L’homme est le dieu incontestable de la nature, mais il ne faudrait pas que, par sa volonté libre, il puisse s’attribuer des droits imaginaires. Il doit donc puiser dans la justice les vrais attributs de cette liberté, car sa puissance comporte une responsabilité dont il ne saurait abuser au détriment du bien des autres. La justice sera donc chargée de lui assigner son rôle et de l’avertir comment, dans le commerce journalier, l’être devra agir vis-à-vis de son semblable.

Kant aurait donc raison de dire : “ La liberté appartient à tous, sans1 être entièrement à tout le monde.” Et il faudrait ajouter encore que “ la limite de la liberté, c’est la liberté des autres.” *

Le droit que j’ai d’habiter un pays n’exclut pas le droit à un autre d’y vivre librement et d’v mourir. Le droit de ma naissance ne m’octroye pais la liberté de prendre une plus grande part

* E. Caro, Problèmes de morale sociale.

des biens que le hasard a mis sur ma route au détriment du plus faible ; car il faut savoir respecter les libertés réciproques qui sont égales devant la justice. Ce qui a le plus nui à l'avancement des pensées libres, c’est la tyrannie et l’abus de l’autorité.

“ La justice sociale, dit encore Caro, suppose essentiellement des personnalités qui mutuellement se reconnaissent et se respectent.”

Les siècles se sont évertués à mettre en application ces vérités, mais nous avons beau remonter depuis le moyen-âge jusqu’à notre civilisation moderne, nous en sommes encore à nous disputer sur la valeur de pures théories.

Au moment où la colonie allait se fonder, ces principes étaient incompris, ou à peu près, par les sociétés du vieux continent, et l’absolutisme régnait en maître, quand l’Europe, ayant pris conscience de sa personnalité, s’aperçut que ces lois fondamentales de la justice avaient été violées. Nous connaissons les conséquences de cet abus. C’est alors seulement qu’elle releva le front et qu’elle voulut comprendre que l’homme s’affirme dans le monde, du jour où il achète au prix de son sang le respect de sa personnalité et de sa liberté.

Mais ce n’est pas tout. Si l’homme jouit de sa liberté et de sa personnalité, si l’art est indépendant, la sincérité de l’émotion et l’invention ne sauraient se transmettre, ni s’enseigner. Joubert a dit : “L’imagination est la faculté de rendre sensible ce qui est intellectuel, d’incorporer ce qui ést esprit ; en un mot, de mettre au jour, sans le dénaturer , ce qui est de soimême invisible.” Cette faculté de rendre ce qui

est de soi-même invisible comporte en elle-même l’idée de l’indépendance de l’art. Elle garde en elle l’idéal dont chaque époque a fait le but principal de la destinée de toutes choses ici-bas, embellies par un rayon d’infini.

iChaque époque, en effet, en raison du progrès de la pensée, se fait une conception de la vie et même de l’au delà. Tout de l’existence et de la mort a été fouillé ; car, n’est-ce pas la plus grande préoccupation de l’homme que de pénétrer ce mystère où sont renfermées toutes les conditions de nos souffrances et de nos bonheurs présents et futurs ?

Qu’est l’idéal de la vie humaine ? Lamartine nous le définit dans l’admirable préfacé de ses “ Premières Méditations.” L’idéal d’une vie humaine, nous dit-il, a toujours été pour moi celuici: la poésie de l’amour et du bonheur au commencement de la vie ; le travail, la guerre, la politique, la philosophie, toute la partie active qui demande la lutte, la sueur, le sang, le courage, le dévouement, au milieu; et enfin le soir, quand le jour baisse, quand le bruit s’éteint, quand les ombres descendent, quand le repos approche, quand la tâche est faite, une seconde poésie ; mais la poésie religieuse alors, la poésie qui se détache entièrement de la terre et qui aspire uniquement à Dieu, comme le chant de l’alouette audessus des nuages.”

Page admirable qu’on 11e devrait jamais manquer de citer toute entière et qui me rappelle encore Jouffroy penché sur l’invisible destinée humaine pour en sonder les profondeurs; Byron, âme angoisée et fière, voulant rehausser l’homme jusqu’à Dieu; Musset, faisant de sa douleur une divinité chaste et plaintive. 5

Toute la vie apparaît dans l’âme de ces grands lyriques dont les accents émeuvent jusqu’au délire.

L’art n’a donc de liens aux choses visibles que pour en saisir l’invisible. Mais ces liens ne le confondent pas avec la matière, ne l’identifient pas avec la nature. Si la sincérité de l’émotion, si l’invention ne s’enseignent ni ne se transmettent, c’est que, dans leur libre essence, elles sont débarrassées de toute forme humaine et tangible.

Dans sa libre essence même, l’art a touché à tous les problèmes. Toutes les agitations de l’histoire l’ont divinement inspiré. Il s’est préoccupé du malaise de tous les siècles, comme il a ressenti toutes les émotions de l’humanité. Il est parti de la plus humble personnalité pour remonter jusqu’aux grands de la terre, jusqu’à l’infini: du monde matériel au monde immatériel.

L’art est fait d’initiative : il crée. Imitant les systèmes philosophiques dont l’une des préoccupations a été de tirer des conséquences des heures de troubles et de luttes entre les événements de l’histoire et la conscience humaine, l’art a voulu se mêler à la vie et s’est constitué comme l’écho de toutes les voix de la nature, refuge suprême de l’âme au milieu des variations sans nombre de notre misérable existence.

Il s attache donc à embellir nos œuvres périssables, puisqu’ici-bas, elles n’ont qu’une immortalité relative.

Tout ce qui nous entoure, tout ce qui vit, s’agite et meurt, acquiert le droit au souvenir plus ou moins long dans la mémoire des hommes, selon qiœ le bien ou le mal répandus auront contribué à rendre ce souvenir plus ou moins du-

arable ; mais quoi qu’il en soit' les sociétés se succèdent les unes après les autres, les mondes disparaissent pour faire place à d’autres plus complets, mais précipités à leur tour dans l’abîme. Seul, l’art triomphateur reste la force indépendante dont les reflets partent d’en haut, d’une parcelle de l’éternelle lumière dont les feux ne sauraient s’éteindre.

Toutes les époques ont eu leur idéal. L’humanité voit le sien dans l’harmonie dont les lois, hélas ! sont et seront bafouées et violées éternellement. La science a le sien qui consiste à remuer tous les secrets de la nature visible et même de l’inaccessible, sans savoir néanmoins le moment où elle devra s’arrêter.

L’art embrasse toutes ces ambitions, toutes ces aspirations à la fois. Il va jusqu’à mettre dans l’âme des plus humbles, des plus ignorés, l’idéal de la patrie, sentiment bien indépendant des réalités.

S’il n’est pas donné à tout homme de monter jusqu’aux secrets de la science, puisque ses sphères ne sont accessibles qu’aux privilégiés d’icibas, l’idéal de la patrie est plus à la portée de toutes les intelligences, de toutes les compréhentions.

L’homme s’attache au sol comme il s’attache à la vie. Et parce qu’il peut assister au grand travail de la nature et y collaborer par ses efforts de chaque jour, de chaque instant, il comprend la terre et l’aime. Il en fait l’objet de ses pensées. Il l’entrevoit jouissant d’une béatitude sans fin, lui procurant tous les bonheurs.

Oui, celui à qui les grands rêves ne sont pas accessibles, peut encore se retremper dans l’idéal

de la patrie: celle-là est à la portée de tout le inonde, des superbes comme des humbles.

O mes aïeux, combien vous aviez compris cette vérité !

Lorsque je dis que les plus grands rêves ne sont pas accessibles à tous, cela peut s’appliquer surtout à ceux chez qui la préparation et le travail intérieur ont fait défaut par suite du manque de milieu. Cela n’implique pas le génie qui, en vérité, ne se développe nulle part de préférante, en aucun temps déterminé, en aucun milieu particulier.

Le génie n’est donc pas l’expression du temps, du milieu ou des circonstances : il apparaît à un moment donné, spontanément, indépendamment de toute influence extérieure, comme l’eau jaillit soudainement d’une source dont on aurait ignoré l’existence.

Cette disposition exceptionnelle peut naître comme par hasard, il ne dépend pas des contingences humaines. Le génie, a-t-on dit, comme la divinité, est au-dessus de toutes les définitions. Cette faculté de créer des œuvres surhumaines en apparence prend sa source au delà de la vie. La science s’est évertuée à en trouver le secret, elle n’y a pas réussi : car l’idée créatrice dépasse toutes les formules physiologiques ou autres.

“ A -l’origine de ces grandes manifestations de l’homme, l’àrt, l’originalité inventive, il y a une donnée initiale dont le scalpel nî le compas ne peuvent mesurer la grandeur. C’est le vol de l’aigle, ce sont ses ailes et sa force, contenues dans un germe semblable à tant d’autres, avec un élément que nous ne saisissons pas et qui fait

* E. Caro, Problèmes de morale sociale.

l'aigle.” Le souffle inspiré qui animait le cerveau d’un Napoléon préparant le plan d’une campagne, dont le résultat sera Australitz ou Iéna, est de la même source que celle qui trouve Beethoven penché sur son clavecin et découvrant le thème d’une sonate pathétique ou d’un concerto divin. C’est là la spontanéité du génie qu’aucune intelligence humaine 11e saurait comprendre ni définir.

Néanmoins, il faut toujours revenir à ce fait que le milieu importe au génie dans une certaine mesure. S’il est privé des éléments premiers dont il a besoin pour se manifester, il ne saurait jaillir, et, souvent, le silence et l’oubli l’envelopperont à. jamais.

Les grandes pensées ont besoin de se retremper dans un milieu propre à leur développement. Mais quoi qu’il en soit, nous ne saurions dire si le génie vient des choses extérieures, du moment historique ; encore une fois, il est profond comme la vie, et son origine se cache dans un mystère impénétrable.

Combien de génies se sont peut-être éteints par suite d’un revirement de l’histoire? Bien des êtres sont relégués aux confins de la terre, dans des pays ignorés, loin de toute civilisation. Condamnés alors à une misérable existence, ils se perdent à jamais comme une goutte d’eau dans la profondeur des océans.

Quelle tristesse et quel désenchantement présente la vie! L’inégalité des ambitions humaines n’est peut-être pas étrangère à ce silence déprimant auquel sont condamnées souvent de très hautes intelligences. Les hommes ne sont-ils pas responsables de cet état de choses, et les grands

de la terre ne devraient-ils, pas enfin travailler à ce problème des conditions de l’inégalité, plutôt que d’asseoir leurs ambitions sur la faiblesse et sur l’impuissance ?

Que de responsabilité et que d’échecs au progrès ! Que de ruines semées autour de nous dont les cendres blanchies par le temps nous rappellent l’instabilité des choses!

Il est un fait trop évident : A des époques assez rapprochées de nous, au temps de Voltaire même, comme les conditions de légalité des hommes étaient fortement discutées, celle de l’inégalité de l’instruction universelle était aussi controversée.

Si l’inégalité des conditions, écrivait-on alors, est indispensable au progrès humain, le peuple ne doit pas bénéficier des lumières de la science ; et si le faible, condamné à obéir, est voué à une ignorance systématique, il ne doit jamais prétendre égaler les grands de la terre.

Des penseurs sont tombés dans cette erreur grossière.

Voltaire lui-même n’y a pas échappé, quand il s’écriait emphatiquement : “ Il est à propos que le peuple soit guidé et non qu’il soit instruit, il n’est pas digne de l’être.”

Avec de semblables éducateurs, les bâtisseurs d’empires avaient beau jeu; mais ils marchaient vers ce but, qu’en réduisant le peuple à une servitude brutale, ils préparaient l’instant fatal de leur chute qui s’annonçait déjà sanglante et irrémédiable.

Hélas ! nos aïeux ont été le jouet de cette fatalité. Comment pouvaient-ils s’en plaindre et que pouvaient-ils apporter au mal ? Il fut un temps où le peuple n’était le maître ni de son labeur

ni de sa volonté. Pas plus qu’il ne lui était loisible d’acquérir sans une inquiétude constante les biens de la terre, il ne lui était permis ni d’agir ni de penser librement.

Ces craintifs de la vie peuplent le Nouveau Monde à ses origines. Kien n’avait été fait là-bas pour l’amélioration de leur sort, car ils avaient été les victimes, pour la plupart, des inactions et des guerres civiles.

En laissant leur pays, ils avaient cru se libérer d’un vasselage qui les avait plongés dans l’ignorance de la brute; ils avaient fui vers des contrées lointaines, avec au cœur l’espoir qu’un jour peut-être, ils pourraient jouir d’une liberté entrevue en rêve seulement. Quelle désillusion les attendait !

O destinées changeantes et fragiles, combien de génies, combien de pensées, combien de nobles inspirations n’avez-vous pas engloutis à jamais dans rimpénétrable abîme du doute et du désenchantement !

Mais allons encore plus loin.

Il me vient à l’idée de me demander avec vous si le génie subit la loi de transmissibilité, et si, comme un sang vermeil, il peut circuler par hérédité dans l’âme d’un peuple ou d’une époque. L’histoire nous prouve le contraire.

Nous n’avons pas besoin d’aller chercher des preuves en dehors du Nouveau Monde : il nous donne les exemples les plus concluants. Les races qui ont peuplé les Amériques sont toutes de descendance européenne. Elles pouvaient, si cela eut été possible, avec toutes les qualités natives qui lui sont inhérentes, transplanter leur génie artistique et le faire passer par hérédité dans le

sang des hommes appelés à peupler les nouveaux continents: il n’en fut rien; car les résultats seuls de la pensée se transmettent, non le génie lui-même. *

'C’est pourquoi, les sociétés nouvelles, — dans les deux Amériques, — aux prises avec les mille obstacles que rencontre une civilisation en formation, n’en sont arrivées, après bien du temps, qu’à atteindre le terme suprême du progrès matériel, tout en reconnaissant qu’il n’y a pas de véritable civilisation sans une culture artistique, et sans créer des œuvres véritables.

Et cela se comprend. Au début, il fallait songer à créer la famille, à bâtir des villes, à cultiver le sol. L’art fut relégué au second plan. Les américains étaient pressés d’égaler les grandes puissances européennes, et pour cela, il f allait diriger leur activité intellectuelle vers un but plus positif, et non songer au superflu, la littérature et l’art ayant toujours été considérés comme tels. N/ous avons, d’ailleurs, suivi leur exemple. Sous la domination française et anglaise, la Nouvelle- France, sous l’influence de la dernière surtout, dut songer au plus pressant, c’est-à-dire, à son développement matériel. La terre cultivée, le foyer conquis après tant de luttes, il fallait encore sauvegarder la race. Ce travail s’est produit lentement et péniblement, à une époque stérile et peu propre à la création d’œuvres artistiques durables.

Toute intelligence était irrémédiablement condamnée à vivre dans une sorte de solitude sau-

* J ai suivi dans cette etude la méthode de Caro que je salue comme un maître en la matière.

vage, isolée, perdue dans l’indifférence et dans l’impuissance, mourant dans l’inanition à des époques de productiou sans intérêt, privée des instruments et des méthodes aptes à développer les imaginations qui ne s’épanouissent que dans un milieu favorable aux nobles envolées.

Le passé n’a donné, en littérature, que peu de génies transcendants en Amérique. L’avenir en donnera-t-il davantage ? Qui pourrait le nier ? Mais demandons-nous-le en passant : les siècles de productions matérielles intenses sont-ilsi pour cela stériles en productions intellectuelles? Au cours de l’histoire, nous le constatons, de longues périodes ne produisent rien et sont absolument stériles. Les époques d’avant le XVIe siècle, en France, malgré une activité intense, n’ont guère donné que des œuvres médiocres. Mais, tout à coup, sous la poussée formidable du XVIe siècle, et sous l’impulsion de la Renaissance italienne, va naître la période la plus brillante et la plus féconde en œuvres géniales : le XVIIe siècle. D’un autre côté, le XVIIIe siècle n’offre pas de périodes de production continue. Il nous présente des talents littéraires apparaissant par jets spontanés, s’épuisant pour briller ensuite d’un éclat plus vif. Puis, brusquement, le XIXe siècle rayonne dans toute sa puissance. Jamais la littérature française n’avait donné tant de chefsd’œuvre à des périodes aussi rapprochées. Nous pourrions citer à l’infini de pareils exemples chez les autres races, depuis les époques les plus reculées de l’antiquité.

Il ne faudrait pas prétendre pourtant qu’au moment de l’apparition de tant de merveilles, les sociétés en étaient arrivées au paroxysme du progrès social, loin de là.

Il ne faut pas s’attendre conséquemment qu’en raison du progrès matériel des races, les génies aient plus de raison d’éclore et de manifester leur puissance. “ La marche de l’art, disait Caro, est une ligne montante et descendante, perpétuellement brisée.”

Il ne faut donc pas désespérer de voir, un jour, chez nous, je veux dire en Amérique, apparaître une de ces périodes dont la préoccupation sera de produire des œuvres géniales et immortelles. Toutes les aspirations des races, depuis qu’il leur est donné de penser et de se manifester intellectuellement, tendent sans cesse vers les profondeurs du savoir, vers la justice et vers le beau. A aucune, il n’est refusé ce droit de naître et de grandir. Il est du domaine de l’humanité de comprendre le rôle sublime qui lui est assigné par une volonté supérieure à la sienne, et dont elle ignore les vues. L’ascension vers les cimes est du domaine de son intelligence. Elle est marquée du sceau d’un destin privilégié.

Et si le génie, apparu dans quelque coin de l’univers, en tout temps, à une heure inattendue, ne transmet pas d’héritage à ses successeurs ; s’il garde le secret merveilleux de sa force et de ses vertus surhumaines, s’il passe sur la terre comme un phénomène que les humbles mortels sont impuissants à égaler, il ne leur fait pas moins entrevoir l’image impérissable de la beauté dans tout ce qu’elle a de lumière et d’infini.

Heureuses les races qui ne désespèrent pas de monter à la conquête de l'inaccessible. Dans tout rêve, apparaît la noblesse de l’espérance divine, rêve d’utopiste souvent et que les siècles modernes ont tourné quelquefois en dérision,

mais qui reste quand même le but suprême, après avoir été la consolation de la vie. Quand une race a un passé, lorsque son histoire lui donne le droit d’aspirer aux plus hautes destinées ; quand, ayant conscience des sacrifices consentis pour ses libertés, lorsqu’elle éprouve l’iusigne orgueil de se comparer aux autres peuples comme intelligence et comme unité, elle peut espérer qu’un jour apparaîtra chez elle le génie attendu qui la délivrera du moment de découragement où elle fut plongée, pour lui donner les ailes de l’aigle dont le rôle est de regarder le soleil en face et de boive ses rayons.

D’ailleurs, si certaines époques ne sont pas productives de génies et d’œuvres esthétiques, et si elles s’affirment par l’absence d’une complète originalité, devons-nous attribuer ce phénomène seulement au manque de milieu et des éléments nécessaires au développement de l’inspiration ?

N’en trouverait-on pas aussi la raison dans l’état même de nos sociétés modernes dont les tendances matérialistes s’efforcent à réaliser la jouissance des biens de ce monde, et à conquérir rapidement la prédominance et le bien-être par l’argent, cette puissance de tous les peuples ?

Voyez-les, les uns après les autres. Leur esprit matérialiste s’ingénie à tourmenter les sciences positives qui leur feront préférer l’utile au beau, l’abondance des biens à la richesse des pensées.

On ira jusqu’à violer la pudeur de l’art en trafiquant quelques-uns de ses secrets. On surprendra la démocratie exploitant les idées pour leur donner une forme matérielle et pour mieux en exploiter la valeur marchande.

La vie est courte, il faut déployer une grande activité, la plus grande somme d’énergie qui est la force motrice de l’universelle industrie. En raison du travail rendu plus facile par le progrès de la mécanique, les bénéfices s’accumulent plus vite et plus facilement, les fortunes grandissent, les cités étalent des richesses fabuleuses, la démocratie triomphe.

Mais à ce compte, et sous ces influences, l’art prend le second rang. Déjà gâté par de fausses apparences, le goût artistique s’étiole, le sens de l’esthétique disparaît; on en est réduit à emprunter ses sujets à l’étranger; on achète des artistes comme on traite à vil prix une ordinaire transaction; tout confine aux applications positives des découvertes scientifiques : l’art se prostitue. La science se vulgarise et tend à se communiquer plus librement ; par suite, elle devient à la portée de tout le monde, étant intimement liée aux problèmes des besoins journaliers. Faire grand et vite au détriment du goût et de la beauté, tel paraît être le programme des sociétés modernes.

Appliqués à égaler leurs rivaux d’Europe, les peuples d’Amérique se sont inclinés aux préoccupations immédiates dont dépendent le confort et l’aisance.

Et partant, les colonies françaises ont suivi l’exemple de leurs voisins audacieux et entreprenants. Abandonnées par la mère patrie, livrées à leur seule initiative, luttant pour la conservation du sol comme au maintien de leurs droits contre la barbarie et, plus tard, contre l’envahissement d’une race étrangère, contre les dangers du cosmopolitisme, elles seront impuissantes à

arrêter le flot toujours grossissant des influences anglaises et américaines. Leur seule pensée se portera sur la conservation de la race. Combien cette lutte gigantesque à coûté de sacrifices dans le passé ! Leur désintéressement du sentiment esthétique et des productions de l’esprit les aura poussées comme malgré elles à ne s’élever qu’à un certain niveau de médiocrité collective.

Un peuple peut-il, dans ces conditions, rechercher avec profit l’enthousiasme créateur dont l’élan monte vers les sphères intellectuelles ?

L’inspiration doit se détacher des contingences humaines, tout en y puisant ses procédés.

N’étant pas un don du hasard, elle n’en est pas non plus le résultat; pour l’éprouver, l’âme doit se recueillir, se concentrer en elle-même, s’immatérialiser en quelque sorte, s’éloigner des bruits de la terre et s’identifier avec Dieu.

Pour se manifester spontanément, elle n’a pas moins besoin de s’isoler dans une sorte de solitude sacrée où elle entrera en communication avec le mystère des choses. Mais elle ne doit pas être distraite par la matière. Si cette dernière lui prête les éléments premiers, l’inspiration n’est pas une résultante et ne se manifeste réellement que par un parfait détachement du monde connu; car, débarrassée de toute promiscuité matérielle, elle se révèle et donne la pleine mesure d’elle-même.

Les nations les plus policées sont celles qui, comme dans Athènes, aux plus beaux jours de sa splendeur, ayant conquis le monde par la force des armes, se rassemblaient sur le péristyle de l’Acropole, ou sur les places publiques, puisant dans la parole de leurs philosophes et de

leurs (poètes, l’amour sacré et divin de la patrie et rêvant devant la profondeur du ciel étoilé, en face de l’Olympe des dieux.

Simple et admirable exemple ! Combien sommes-nous loin de ces jours enchantés ! Le progrès a marché dans un autre sens, et irrévocablement, il a été pour l’humanité un éternel recommencement. Nous savons quel résultat il a donné. “ L’idéal du progrès, écrit Caro, serait l’ascension simultanée de l’espèce et de l’individu, de l’espèce dans le bien-être, dans la science, dans la justice, et de l’individu dans l’inspiration ou dans l’art: idéal sans doute, si ce n’est pas une chimère ! ”

Chimérique en effet, la nation convaincue d’avoir atteint le suprême bonheur. La démocratie moderne proclame l’égalité des conditions, mais elle n’a rien changé dans les degrés inférieurs de l’état social. Le progrès, certes, et les peuples se sont élevés graduellement, enchaînés, d’ailleurs, par une suite de causes et d’effets rattachant le monde moderne au passé, mais nul ne pourrait prédire le terme de cette longue ascension vers l’infini, tous nos efforts et toutes nos souffrances étant emportés vers un but indéterminé.

Verrons-nous jamais le progrès s’arrêter, et le perfectionnement de la race humaine est-il limité dans sa marche vers l’avenir ? Il n’y a pas de terme à l’accroissement des forces de la nature : les plus petites nations, même les colonies naissantes, nous en donnent la preuve. Nous ne sommes, en réalité, qu’au seuil de la civilisation.

A combien de révélations miraculeuses n’avons-nous pas assisté dans ce XIXe siècle prodigue en miracles scientifiques ?

Selon le développement des facultés dynamiques de la nature, avons-nous pu surprendre tous les secrets de la vie ? Non, car malgré tous ses progrès, combien la nature demeure encore un pandémonium de merveilles inexplorées. Que de forces insoupçonnées ne se cachent-elles pas dans les replis de son silence.

Et quand nous assistons à la transformation de notre colonie à ses débuts, quand nous la voyons passer en des mains étrangères, le développement de ses facultés et de ses forces physiques nous fait-il entrevoir un changement favorable dans sa condition et dans le sens d’une amélioration intellectuelle et morale? Par le fait d’avoir conquis certains privilèges jamais bien définis, a-t-elle vu ses souffrances diminuer et ses ambitions se réaliser ? Par le fait d’avoir acquis un certain bien-être, tout en affermissant ses droits, est-elle arrivée à une existence plus complète et plus rassurante ? Devant le fait brutal, devant l’incertitude où elle fut plongée, la transformation de sa vie lui permet-elle d’entrevoir des heures d’entière liberté ? L’avenir va nous répondre.

Le rêve de cette petite colonie perdue par delà les océans, disons-le en passant, était un peu celui des grandes nations, c’est-à-dire, le développement de sa nationalité, la limitation de son territoire, si l’on peut dire. Elle eut sa petite ambition, celle, par exemple, de concevoir le droit à l’existence selon le caractère, les traditions de ses pères, transplantés avec elle du doux pays de France. Cela comportait sans doute aussi la réalisation de ses projets d’avenir et la sauvegarde de ses plus chers intérêts, ceux transmis par la race.

Rien de plus naturel, lorsque les grandes nations européennes mettent sans cesse en conflit leurs prétentions à la prédominance. L’idée de frontière, sans aucun doute, naquit bien avant toute conception moderne de l’idée de nationalité. César, le premier, avait dessiné la frontière des Gaules. Cette même idée, perpétuée jusqu’à la Révolution, n’est pais étrangère à la déclaration des Droits de l’Homme, symbole de la République, de la démocratie et du droit de propriété.

Seulement, la petite colonie allait être entraînée dans le grand remous des conflits européens. Lille allait, comme malgré elle, être emportée comme un fétu de paille dans le mouvement qu opère 1 histoire à de certaines époques, en changeant la face des choses et en refaisant la carte du monde.

Elle n’eut pu prétendre échapper à cette évolution constante îles races, car, dans un siècle seulement, une seule révolution des idées ou des politiques transforme souvent les Etats les plus vigoureux. Dans cette lutte de géant, des empires se imor cèlent, d’autres disparaissent, d’autres s’agrandissent démesurément ; des continents apparaissent dans le cerveau génial d’un Colomb par exemple.

Dans ces revirements ou ces changements subits et inévitables, des démembrements de races sont disséminés par l’univers.

Ils forment des bolides dans l’espace des mondes. Tombés au hasard du chemin, ils se mêlent à des plaines vierges, au désert, aux forêts jamais explorées. Ils sont le jouet du hasard, mais ils grandissent lentement et se développent par une lutte constante avec des éléments étran-

gens dont la fonction est de les absorber et de se les assimiler. Ils ne servent pas, la plupart du temps, à l’avancement du progrès général : ils restent des accessoires, serviables selon les circonstances et le caprice des forces dominantes. Ils ne peuvent se tracer de frontières, ils n’en ont pas le droit. Au besoin, n’étant pas maîtres de leur mouvement, ils seront échangés, trafiqués, selon les intérêts de leurs conquérants.

Dans le domaine d’un ordre plus élevé, à peine peuvent-ils exprimer une opinion sur la marche générale du progrès intellectuel. Ils n’ont le droit ni d’avoir du génie ni de créer: ils subissent le mouvement de la pensée universelle sans pouvoir prétendre avoir contribué à sou développement et à son expansion.

Comme toutes les choses sans histoire et sans nom, ils sont relégués dans l’oubli, ils sont le grain de sable parmi les sables de la mer, perdus dans l’innombrable amas emporté par les vagues, ou plongent plus au fond de l’inconnu, loin de tout regard humain, loin de tout souvenir.

Mais quelquefois aussi, le soleil, épandant ses lumières bienfaisantes sur d’autres coins du monde, brillera pour eux et les gratifiera de quelques-uns de ses rayons; des étoiles lointaines, le soir, scintilleront au-dessus de leurs plaines et leur parleront d’infini; car, par delà le Cosmos actuel, vivent et meurent des astres mille fois plus grands que notre misérable planète, parcelles d’étoiles pourtant, perdues dans l’océan du rêve, ignorées et à jamais inabordables. Alors, dans la fierté d’eux-mêmes, ils pensent aux résurrections possibles, car une étincelle, la plus infime soit-elle, peut allumer un grand incendie.

Et, dans la solitude où la destinée les plongea, ils continuent leur œuvre de fourmi, croyant encore, et malgré tout, que la vie vaut la peine d’être vécue.

Tel est la situation de cette petite colonie lointaine, au milieu du XYIIIe siècle, lors du Traité de Paris, qui abandonna à l’Angleterre ce rêve d’un empire colonial entrevu par Talon, et à qui, le puissant Voltaire et ce roi fainéant, Louis XV, avaient porté le coup décisif et irrémédiable.

La colonie, en effet, était bien perdue pour la France.

Tout avait été contre elle, les circonstances historiques, sociales, le milieu. Pendant de longues périodes, loin de lui venir en aide, la métropole la ruine. Elle lutte sur des débris et en est sans cesse à recommencer ce qu’elle croyait avoir assis sur une base solide. L’ancienne France a peine à se maintenir elle-même ; et la nouvelle, devant un ennemi toujours grandissant, apprend, le cœur contrit, les1 sanglantes péripéties dont les échos lui parviendront dans le bruit de l’océan. La coalition européenne menace d’interrompre tout rapport avec la mère patrie, et nous sommes loin des jours où l’on espérait la conquête de l’Amérique toute entière, alors que Voltaire s’écriait hautement : “ Le Canada est une charge trop lourde dont on ferait bien de se débarrasser.”

Que voulez-vous devant de pareils arguments?

Et quels résultats pourrait- on tirer d’une colonisation où l’intérêt ne s’ajoute même plus à l’ambition de rester les maîtres du sol si durement conquis ? Et les discordes aidant, les circonstances viendront-elles favoriser seulement l’ex-

pansion d’un peuple doutant de sa propre destinée, et qui, ayant perdu toute confiance en luimême, s’abandonne au découragement le plus funeste ? A peine a-t-on la notion en France de notre situation et de nos besoins.

“ Il est bien difficile d’absoudre ceux qui ont gouverné la France du XVIIe et du XVIIIe siècle, nous dit Sialone. Sans doute, il ne faut pas trop reprocher à Louis XIV ses guerres d’Europe. On n’est point assez sûr qu’il ait eu la possibilité de s’arrêter. Mais, même en poursuivant sa marche vers les frontières naturelles de la Gaule, ne devait-il pas faire davantage pour la Nouvelle-France ? Quel dommage qu’il ait eu la vue si courte, et qu’il n’ait pas imaginé l’immense empire qu’il pouvait fonder en Amérique, qu’il n’ait pas eu la prescience d’un Talon, d’un la Galissonnière ! ” *

Quel sort lui sera réservé à cette petite colonie, reléguée au dernier plan, et quel avenir lui assurera-t-on ?

Son histoire nous présentera alors une série d’épisodes insignifiants et sans intérêt, noyés dans le chaos immense des faits et des événements, accidents passagers dont le monde ne se souviendra plus, occupé lui-même à de plus hautes destinées. Elle sera peut-être écrasée par l’incommensurable amas des races ballottées et emportées sans cesse sur la surface du globe, et peut-être ne restera-t-il bientôt rien de sa chétive personnalité s’obstinant quand même à se cramponner au vide, comme le naufragé cherche l’épave sur la mer sans fin. Aura-t-elle seulement

* Salone, Colonisation de la Nouvelle-France, p. 457.

la force de jeter un cri de détresse devant la noire adversité ? S’illusionnera-t-elle des lointains espoirs que la grandeur de ses origines lui laissait entrevoir ? Devant tant d’incertitude et de malheurs, se croira-t-elle encore l’enfant d’une race privilégiée ?

L’avenir pourtant nous a répondu pour elle, car elle a survécu et tout nous fait croire qu’elle ne mourra pas. Elle est d’une race que les tourmentes humaines n’ont pu détruire : elle ne peut se faire à l’idée que son existence nationale porte le sceau des choses mortelles.

Les empires autour d’elle mourront et disparaîtront, les hommes seront engloutis, les villes se bâtiront, mais elle résistera encore contre les coups d’un destin contraire. Des changements viendront bouleverser les politiques, mais elle se refuse à penser que la source de vie qu’elle tient d’une si haute origine devra se tarir.

O peuple privilégié dont les ancêtres remontent jusqu’au vieux foyer aryen; enfants issus de races supérieures et confiants dans leur lendemain, qui pleins d’enthousiasme, franchissiez tour à tour la forêt druidique et les collines de la Gaule; peuple rempli de vertus antiques qui ne connus jamais le découragement ni la servitude, tu appartiens à cette France de qui on a dit que “personne ne désirerait sa moud sans souhaiter un fratricide. ” “ Et comment, d’ailleurs, souhaiter la mort de la France, puisque sa sociabilité la distingue parmi les autres nations et que son foyer de parente et d’amie est ouvert à tous? Elle combat, mais elle sourit; elle déteste, mais elle accueille. Ses enthousiasmes sont aussi prompts que ses haines, ‘et son cœur se refuse à choisir

dans l’afflux des sangs divers qu’il a reçus et qui le font battre pour tous les membres de la famille humaine.” *

Comment penser qu’une race puisse mourir lorsqu’elle a hérité de pareilles vertus qui- tiennent leur origine d’un passé le plus lointain et le plus glorieux dans l’histoire des hommes !

* M. G. Ilanotaux, Histoire du Cardinal Richelieu, p. 538.

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