‹ Des influences françaises au Canada. PréfChapitre 14 sur 48 · C-es pays de poésie existent · texte numérisé non relu

C-es pays de poésie existent

Ils se palpent de rythme, d'harmonie et leurs forêts sont des poèmes. Ils sont souverains i>ar leur l)eauté royale: ils prodiguent leur lumière. Ils expriment la vie, l'universel mouvement dans le silence même de la nature, dans le battement du coMir de la terre, écho de voix étrangers et lointaiiK^s; ils s'ouvrent comme des temples aux ci-oyanccs: ils sont des pairadis terrestres.

Voilà le« sentiments qu'éprouvèrent, il y a (|U('l(ju(*s siècles, Jacciues C'-artier et ses compagnons (le voyage, loi-squ'ils a]>er(;ure«nt, à rentier du golfe Saint-Laurent, une terre vierge, ou plus encore, lorsque, pouvant distinguer les deux rives du grand fleuve, une riche et grandiose nature leur apparut comme dans un songe et les plongea dans un état d'enchantement. Il y avait dans cette apparition plus que de l'imprévu : il y avait du mystère.

Un ]>ays est fait du passé. Ses collines, ses forêts sont inspirées. Ce sont souvent des lam-

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beaux du sol où souffle uu peu de l'iiistoire de la natiou, l'âme d'une race. Mais celui qui, pour la i>remière fois, pénètre le mystère d'un continent, d'un pays inconnu, doit éprouver une sorte de surprise mystique, mêlée» d'admiration, de crainte et de curiosité.

Jacques Cartier dut ressentir tout cela à la fois. Devant rimmensité, quelle émotion profonde et mystérieuse I Cela fait soucier à l'éternité. Tout un monde de pensées irait de cette vision. La ])uissance de la nature apparaît dans tout ce qu'elle a de durable et d'indestructible. Tous les phénomènes naturels, toutes les beautés changeantes nous éblouissent, sans cesse renouvelés. De nouveaux horizons s'ouvr<mt devant nos yeux et nous semblent embrasser l'infini.

Tout cela est aussi fait de méditation : c'est k' monde inconnu dans tout ce que la vie i^érissable peut exprimer de grandeur et de surnaturel.

Aussi, Jacques Cartier en épr-ouva-t-il une impression que sa sensibilité gauloise transmettra il tous les siens, à l'avenir, à tous les enracinés de la terre canadienne.

Ce sera par une hérédité providentielle que le colon futur deviendra le conquérant de la plaine et des forêts.

Par atavisme, Jacques Cartier transfuse dans le sang de ses descendants cette sève unissaint

rhomme à la terre d'adoption dont il fait sa patrie et celle de ses enfants.

Xnlle ]>art dans riiistoiiv du nion<le, nn peuple ne fut plus tenace dans ses conquêtes que le Gaulois. Dès qu'il verse une goutte de sang sur un sol, il s'y incoii>ore et lui donne une vie. Ce sol, alors, devient pour lui une chose sacrée et inviolable. L'esprit gaulois imi)rinie à la terre qu'il conquiert son «iractère propre, lui transmet des traditions dont il garde un culte allant jusqu'à la fréncsi<\ jusjju'à un(^ sorte de fanatisme venu du f<md d^s t<'ni]>s. d«' ses vtM'tus anti(iues.

Aussi, le Joui- (Hi une domination étrangère pèse sur une <le ses poss(\ssi()ns, il ne s'en peut consoler. La i>uissanc(^ qui 1(^ dépossède est sonj (Miuemi juré : aucune réconciliation ne paraît/ l)ossible dans l'avcMiir. Il »s(* sxmt frappé au cœur, et la vue des lambeaux de sol ari*acliés par violenc<\ lais.s(» son âme toute im]nvgnée il'une pensée farou( lie: il n'aspii-e (ju'à i-epr(Midi-e le bien perdu. C'€*st 4-e (pii fait (pie, dans le cours des siècles, il a porté son i)atriotisme jusqu'aux temples des divinités et lui a élevé des autels.

De ce jour, peut-être, naquit pour lui l'idée de nationalisme, soi^e d'attachement aux faits du l>assé, aux traditions, aux moi^ts, aux vivants même, à tout ce qui de près ou de loin touclu* à la grande }>atrie.

b DES INFLUENCES FKANX^^ISES

Sans dénomination précise, ce nationalisme existait du temi:>s de la colonie française au Canada. Les premiers colons s'étaient rivés à la terre avec le plus sublime désintéressement, précisément parce qu'ils s'étaient subordonnés à leur patrie lointaine et qu'ils avaient senti qu'ils étaient " un instant d'une chose immortelle," selon l'expression de M. Maurice Barrés.

Ils venaient de fonder une petite patrie; ils comprenaient cela, une ixii^celîe de la grande : c'était un diamant de la couronne de France que ce Canada. Et ceci explique encore l'attachement profond et durable de ces premiers colons au sol baig'né de sang gaulois.

" Le Canada français, dit M. Gabriel ITanotaux, au cours de sa l)rève existence, sut trouv^^r en lui-même un principe de vitalité, je veux dire une âme, une ame locale et française tout à la fois."

Donc, à la gravité austère, à la maji^té piereine du paysage, venait s'ajouter l'esprit rêveur, profond et tenace d'un Jacques Cartier, ancêtre d'une race future. La nature et l'homme se confondirent en un instant: ils prirent corps tous deux.

Deux puissances se trouvaient face à face, se comprenant et devant se développer dans un même sentiment de fraternité.

La nature, certes, a ses caprices; elle n'ac-

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cueille pas toujours avec grâce. Mais elle sait prodi.iiuer ses bienfaits à celui qui la sait compix^ndi*e. En luttant contre les forces natui^Ues, riionmie acquiert plus d'énergie et plus d'empire sur lui-même.

A l'exemple du découvreur du Canada, les premiers colons avaient scellé un pacte avec le sol, avec la grande nature du nord de l'Amérique qu'ils allaient révêler à l'Europe éblouie. Et ils allaient surtout, par l'exemple, rappeler à la France quelle erreur le XVIITe siècle avait commise en abandonnant à l'Angleterre une colonie que cette dernière mit au profit d'une politique l'cconnue comme étant la continuation de l'im l)érîalisme anglais à travers le monde.

Disons en ])a.«isant que le Français est profon dément traditionaliste. De tout temps, à travers l'histoire, il nous donne l'exemple le plus fraj)pant de son amour du sol natal, du res]>ect de ses croyances, de ses coutumes. Il se plaît même à exalter ses défauts, — car il en a, — comme il aime à louer se« estimables qualités. Il cultive tout métliodiquement, car il sait que de ses qualités et de ses défauts, il a tiré son originalité, sa ténacité indomptable. Par sa puissance de ténacité, il a acquis une prépondérance enviable dans le monde, s'est placé au rang suprême dans le domaine des cliose.^ de l'esprit et de la politique internationale,

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En outre, — c'est M. Gabriel Hanotaux qui paa-le, — " le Français est, avant tout, il y a trois siècles comme aujourd'hui, — un défricheur, un cultivaiteur. Quand il s'agit de se mesurer avec la terre, même et surtout avec la terre neuve, farouche et résistante, il ne se seait pas de joie : bûcheron, vigneron, . laboureur, herbager, sur quelque sol que ce soit et de quelque outil qu'û faillie se vservir, il y marquera son empreinte. Le colon des " Xouvelles Frances '' est, en cela, un vrai fils du paysan français."

xVussi, lorsqu'on songe que depuis 17(i.^ la population des . Franco-Canadiens, de soixant^^ mille colons qu'elle était s'est élevée à deux millions, il nous est bien permis de nous demander si la race est appelée à s'éteindre et si nous devons craindre que la hingue française disparaisse du continent.

La première préoccupation de ces colons, après le traité de 17G3, avajit été utilitaire du pays. Certes, ils étaient loin de toute culture intelleetuelle, ces âpres laboureurs du sol. Mais n'avaient-ils pas une mission à remplir ?

La Fratnce empêti-ée dans la guerre funeste de sept ans, n'avait alors de plus mortel ennemi que l'Angleterre. La cession du pays n'eut pas pour résultat de réconcilier les deux races. Les premiers missionnaires, martyrs sublimes, non plus que les colons restés attachés au sol, n'a-

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valent d'aboiMl aiicuue laisou d'a}>})reiidie une langue ennemie pour laquelle, d'ailleui-s, leur mentalité n'avait aucun penchant. Ceci peut faire comprendre l'entêtement de nos ancêtres et la cause de leur i>rofond attachement à la langue maternelle.

Il.s étaient d(« déracinés, ils n'étaient pas des réprouvés. Leur ténacité leur donna raison plus tard.

Et si. coniiMc l"a dit Oarn(*au. le traité d'I^tnn-ht otfensa vivement Tamour j>ropre de la France, ikumc (pi'il dctiuisait l'intégrité de ses colonies, et lui faisait perdre de vastes contnVs, il ac<-rut aussi leui-s espéi-anc(>s : et si ^'l'arbre resta comme un tronc mutilé par la foudi-e, ce tronc vigourcMix, enfoui dans les neiges du Canada, était encore capable de lutter c(Mit.r<* de rud(^ temjK'tc^."

Vous savez comment l'Angleterre plus tard accorda aux Fi-anco-Canadiens une liberté ix>ur laquelb^ ils avaient donné plus que leur sang : la résignation à vivre sur un sol étranger, en pays conquis, loin de la patrie absente.

M. Maurice Barrés conclut jadis au miracle canadien. Il s'étonnait devant les pages éblouissantes de notre histoire et plus encore d'apprendre que les Franco-Canadiens continuaient de parler leur langue, subissant chaque jour davantage les influences françaises. Et il s'en expliquait la raison qu'il trouvait dans la haine

profonde du vaincu, dans sa ténacité même ; ensuite, dans sa dignité, celle qui lui vient de sa -race, et aussi, dans une sorte d'individualisme, moins intense peut-être que celui du Celte, mais qu'il tient de ses origines et qui se refuse à toute idée de subordination et d'assimilation, quand on sait qu'elles pourront diminuer ses mérites et le prestige de son nom français.

M. Gabriel Hanotaux déclarait, dans la préface qu'il consacre à l'histoire du Canada de Garneau, que jamais les Français n'étudieront assez notre histoire. Il déploie les erreuns et les fautes qui ont amené la perte, pour la France, de ses colonies au XYIIIe siècle. Il faut comprendre cette si juste indignation.

D'ailleurs, il tix>uve encore une raison h cette per-te en déclarant que le Français n'est pas colonisateur, s'il est laboureur, mais que, partanr, il serait injuste de lui appliquer ce -tei'me dans toute sa sévérité ; en ce qui concerne, du moins, l'œuvre de nos pères au Canada au cours du XYIIIe siècle.

Il en pleure quand même lorsqu'il s'écrie : " On voit, jour par jour, les heures de l'espoir et celles du découragement, de l'apogée et du déclin. Les causes et les effets apparaissent dans leur belle ou triste qualité. Aussi est-^il possible de dégager, maintenant, à l'aide de cette " littérature " nouvelle, — il parle ici des ouvrages de M, Salone sur la Golonisation de la

Xouvell(-Fraiice, de M. de; la iioiicière .sur l'histoire de lii Clarine, d(* M. Thomas ChapaLs, de M. André Siegfried, — <l(»s faits exposés en pleine lumière et Penseij^nement ijue nous laisse l'histoire de notre Ix^lle et chère colonie perdue." C'est ce qu'il appellera '^ la leçon du Canada."

Il me semble, à moi, que le« pi*emieiis colons avaient un peu compris *' cette leçon du Canada/' loi-squ'ils perdii-ent la Nouvel le-France.

Cette perte leur inspire le devoir de défemlre des dit)its sacrés, cependant qu'ils ne veulent pas savoir qu'ils sont ou qu'ils pourront éti'e écrasés, et qu'ils font tout en leur iX)Uvoir pour ne pas admettre leur défaite. Le Français, d'ailleui-s, ne croit pas à la défaite. C'est un faux orgueil, a-t-on prétendu, que de s'avouer invincible: c't^t pourtant le fait de la force que de ne jamais vouloir se rtn^onnaître un moment de faiblesse. La confiance en soi a qu(^l(iue chose de français: celle-là a du ])anarh(' et manque rarement à ses promesses. L'histoire des grands empires est faite de cette confiance, de s-éti*e cru une destinée sublime; c'est aussi à elle que la France doit sa pr*épondérance dans le monde. Que la France serve d'exemple aux peuples. L'orgueil national n'est pas un défaut, mais une qualité divine.

Cette fierté et cette confiance dans la race, ne sont pas étrangères à rorigine des libertés constitutionnelles au Canada.

Si les Canadiens ont obtenu la conservation de leuns droits, cela est dû à leur sublime entêtement et à leur extrême confiance en euxmêmes. S 'étant peu à peu implamtés, a^^ant progressé, ces Français ne veulent pas is'éteindre misérablement: c'est le miracle canadien, celui de M. Maurice Barrés, celui qui provoquait son étonnement et son admiration. Et cela se comprend. Les persistances françaises au Canada tiennent véritablement du miracle : l'avenir nous donnera encore plus raison.

La conquête donc ne les avait pas affaiblis, ces premiers colons, mais obcédés. L'écho des désastres de la patrie leur était parvenu dans les plaintes de l'océan. S'ils avaient vu toutes les horreurs d'un règne néfaste à la France, il leur en restait de loin une sorte d'humiliation et la pensée d'une revanche, si un jour l'occasion leur en était donnée.

Ils ne désespéraient pas de la patrie. Ils se disaient : celui qui s'assimile à une l'ace étrangère est un être méprisable, il mérite l'opprobe des siens. Et puis, l'instinct de eonservation, le souvenir de la gloire fraiUçaise, la fierté des conquêtes intellectuelles de la mère-patrie, tout cela fut autant de raisons qui les rattachaient au passé.

Ils se rappelaient que, selon le sentiment des J^remiers fondateurs de Ip, colonie, c'était une

XouYelle-Frauce que l'on avait perdue. Et certes, ils étaient hantés par le remords de n'avoir pu garder ces " arpents de neige."

M. Hanot<^ux nous dit: "Le colon français a travaillé et il a peuplé. Il a obéi à la loi qui domine le plus naturellement la destinée humaine. Où il y a de la terre, les hommes naissent ; car la terre veut l'homme et l'homme veut hi terre. Quand la terre se raréfie ou se divise trop, les familles meurent. La race française fut donc, au Canada, la race prolifique, s'il en fut jamais."

Cette ténacité dans la persistance, nous la retrouvons à toutes les époques de la colonie. XoiLS la retrouvons plus tard quand il s'agira de la conservation <ie la race. Nous garderons cette vertu bien longtemps, expérons-le, tant que sur le sol d'Amérique se parlera la langue française.

Oui, nous la retrouverons encore cette France sans " recul," car, sur les pages de son histoire, véritable martyrologe, où elle a laissé la trace de ses plus profonds sacrifices, elle répand le plus pur de son âme vigoureuse. Même dans l'abandon le plus complet, en proie à la misère la plus noire, devant les dangei-s les plus imminents et les intempéries des saisons, elle n'aura pas de ces découragements mortels. Elle doute quelquefois, mais la croyance en l'avenir, sa

force, isa fierté résignée lui doiiiient un iront sei^in. Elle se sait privilégiée. Heureuse la ra^e qui devaint son passé glorieux peut encore croire que, toujours et malgré tout, l'avenir lui appartiendra. C'était la pensée des premiers colons français.

" Si les Français du Canada, dit M. Maurice Barrés, avaient eu la faiblesse, un seul instant, de ise croire inférieurs à leurs nouveaux maîtres, leur petit troupeau était ]>erdu. Ces paysans de Normandie et d'Anjou surent consei*veir ce liaut sentiment de la dignité de leur race et de leur civilisation qui nous plaît tant ehez nos frères d'Alsace-Lorraine. Là-bas, comme ici, on ne s'est pas incliné. L'homme de l'ouest pas plus que celui des Marches, n'a consenti à s'assimiler aux vainqueurs, et il me semble bien que, les uns et les autres, ce qu'ilws détestent le plus chez le conquérant, c'est le bairbare."

Dans la suite, la race franco-canadienne, au lieu de se confondr-e avec l'élément anglo-saxon, est restée obstinément attachée au souvenir. Une chaîne mystérieuse l'y irelie et nous n'avonis ])as besoin de chercher bien longtemps sa physionomie intrinsèque pour la fixer d'un trait.

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