CHAPITRE II Une Page d'Histoire
Kii parlant des influences française>s au Canada depuis la période de cession, je n'ai pas Pintention de retracer les diverses périodes de notre histoire littéraire. Ce serait, d'ailleurs, reprendre un thème épui>sé, d'autant que la vieille génération, celle de 1820 à 1895, à peu prè.s, vous e»t connue.*
Il nous faudrait, en pas.«^nt, nous rappeler les si dures paroles de lord Durham sur la race fi^nvaise du Bas-Canada, de qui il disait qu'elle était sans histoire et sans littérature. Or, qu'est-ce (lu'un peuple sans histoire et sauvS littérature ?
Cette opinion d'un de nos gouverneurs avait sans doute un fond de vérité. Mais, d'un auti^e côté, si l'on songe qu'un j^euple jeune dirige toute son activité vers des préoccupations d'ordre plus urgent, celui de se bâtir d'abord son foyer et de le défendre contre l'envahissement
Je me propose, néanmoins, dans un autre livre : '• De la Langue française au Canada depuis sa fondation," de vous parler de nos origines^
16 DES INFLUENCES FIlANrAISES
étranger, il n'est pais étonnant qn'il néglige l'airt et la beauté. On se fait un fo^^er avant que de se créer nne patrie. Il nons fant s'enraciner dans le sol par la famille : dn foyer nait la grande patrie.
D^ailleurs, ce n'est que depuis 1850 qu'une évolution vraiment intellectuelle s'est manifestée chez noms.
Mais devons-nous reprocher au Canada français, après l'époque de cession, de ne s'être pas suffisamment inspiré du terroir ?
Le Canada resté colonie française eut continué, de loin, à réaliser une foule d'impressions aoicestrales. La littérature, disait quelqu'un, " n'est pas exclusivement un'e exptression esthétique, mais un témoignage traditionnel destiné à le perpétuer de génération en génération."
Néanmoins, il faut, pour réaliser cette pensée, appairtenir à la grande patrie; il faut en subir quand même l'influence. Villon, Rabelais, La Monnoye, La Fontaine, appartiennent à la Touraiae, à la Bourgogne, à la Champagne: ils manifestent le beau génie français dont tous les tempéraments s'enchaînent irrésistiblement et nous font retrouver la parenté d'un Eonsard et d'un Lamartine à trois siècles de distance. Mais, précisément, parce qu'ils sont des. poètes du terroir, ils réalisent pleinement l'idée de M. Miaurice Barrés, quand il disait dans une phrase
pleine de sentiiueut patriotique, que le^^ pwviuce,s ''fournissent les grandes lumières intérieures qui échauffent et qui animent la France.''
Seulement, ces écrivains ont demandé à la terre française la raison de leur culte. Ils savaient tout ce que la patrie fait naître de nobles .sentiments et de mâle orgueil. Leur joi^ n'était pas née d' un amour exagéré ou forcé : le sol qui les avait vus naître, leur inspirait une sorte de l>antliéisme confondant l'art, la patrie et Dieu.
De ce sentiment quasi surhumain naquit Tenthouvsiasme, ce cri de Tâme des nattions. L'amour de la patrie, disons-nous, est une religion. Cette reliuion a fait l'histoire df^ peuples. Comment vouh^z-vous qu'un peuple .sans i>atrie ait ime liLstoire ? Lc*s premiers colons, api^ès la conquête, ceux qui pouvaient ]>eut être i>eii:>étuer ridée françaLse, pouT la plupar-t avaient abandonné le sol. Il ne restait plus que de pauvres déshérités, ceux-là qui devaient d'abord lutter pour le morceau de pain, ceux-là de qui l'on disait qu'ils devaient abdiquer le droit d'être et de rester français.
Eloignés de la patrie française, pouvaient-ils même savoir de si loin que, sous l'inspiration de Mme de Maintenon, Chamaillard avait la lourde tâche de gouverner la France et finirait un jour l)ar consentir fatalement le traité d'Utrecht ?
Dépossédés, non seulement ils ne devaient plus retourner en France, mais toutes communica-
IS DES TXFLT'EXrES FRANÇAISES
tioiis mora.levs ou autres leur étaieut interdites : ils deyaient vivre, non d'influenceis françaises, mais du souvenir lointain.
C'est laussi en raison de ce souvenir lointain que, plus tard, nois poètes du terroir, pour le plus gTand nombre, dédaignant le paysage canadien, se sont murés dans une sorte d'hermétisme, n'écoutant par lui que des voix d'outre-mer, la chanson et le rythme français, ne recherchant pour maîtres que les baa^das de la terre de France.
Vous voyez d'ici ce commencement d'influence qui fait que, malgré eux, ils s>e isentent emportés par delà l'océan, vei\s le pays où les brises sont réconfortanites pour leur unie restée française. Puis, peu à peu, l'exil deyenant plus supportable et la douleur se calmant, nous passons à une époque d'apaLsement, sino'n de résignation, à des périodes de luttes pendant lesquelles le colon ®era plutôt un homme d'action qu'un facteur du rêve.
Dès 1791, d'ailleurs, il aura à défendre ses droits à la conservation de la langue française et à sa liberté politique. Il y ,réussira au prix des plus grands sacrifices et cette entreprise dirigera les intelligences plutôt vei^s la tribune que vers les lettres.
A cette époque, il faut lutter pour Pautonomie des provinces. Il y a dans la réalisation de ce projet comme un ,signe manifeste d'indépen-
ai; CANADA 10
(lance pour les Franoo-Canadieus de la province de Québec : la constitution de 1S67 leur ouvre de nouveaux horizons.
Et, à traver-s toutes ces luttes apparaissent, nobles et fière.s, quelques fi,ii'ures littéraires, depuis Viger, Bil>eau jusqu'à Garneau que nous considérons avec Créniazie comme les fondateui's de notre littérature nationale.
Puis, vint Frécbette, le véritable inspirateur de la jeunesse ardente, imité gaucbement par quelques uns, étudié à fond par d'autres dans le but de faire comprendre aux contemporains de d'auteur de ^^La Légende d'un Peuple" (qu'ils devaient se dégager de l'influence du passé.
kS'II faut parler de décadence littéraire, disons, en effet, que la période précé<lant 1895, est boursoufflée, sans aucune originalité, terne et qu'elle pî*oduit des écrivains ayant presque tous les dé fauts d'un romantisane mourant, sans en avoir même les dernières qualités.
Mon unique préoccupation sera donc de vous parler un peu de la jeune génération, de celle qui trace une ligne de démarcation très visible depuis Orémazie, Fréchette et même depuis Pamphyle Lemay et Beauchemin, les seuls vrais représentants de l'ancienne école, si je puis m'exprimer ainsi.
On a prétendu que nous étions en train de nous " nationaliser.'- Ceci est vrai. Xous ne
poTirrionjs nier qu'il s'est opéré depuis quelques années une effervescence des lesprits.
La littérature de chez nous plongée dans le marasme, étalait ses fadeurs sur de vieux ponsifs romantiques, je l'ai dit. Elle était un predigieux mélange de lieux communs cent fois renoués. Le pédantisme s'en était mêlé et faisait montre de dissociations de pensées et de formes les plus grotesques. Rien ne paraissait devoir se dégager des entraves qui l'amoindrdjssaienit. Elle était devenue la proie d'un banal traditionalisme. Fréchette épuisé, ne retrouvatit plus les nobles accents d'autrefois. Quelques pâles imitateurs le décalquaient honteusement, ce qui faisait se pâmer d'admiration les faux enthousiastes et les badauds. Enfin, c'était le règne de la plate imitation au service d'une langue côtoyant la décrépitude.
CHAPITEE III La jeune Génération.
S*imagiue-t-on un instant les résultats néfastes qu'eût produit sur la jeune génération l'influence d'une pareille décadence littéraire ? Heureusement qu'il n'en fut rien.
Cette génération s'armait lent-ciment et voulait se préparer pour les luttes futures. Et, précisément ici, je dois déclarer que son but principal fut tout d'intuition. Elle a vu le danger de l'avenir : elle veut s'en parer.
Et comme on avait souvent accusé la littérature de chez nous de n'être, après tout, qu'un effronté démarquage, souvent un plagiat déguisé, elle voulut s'appliquer à travailler en ce sens que, à l'avenir, l'influence française ne sera, ni un procédé, ni un artifice de. composition imposé par une tendance spécieuse, mais un moyen, pour arriver, par échelons, à une originalité conforme aux aspirations de notre race, à l'indépendance de notre tempéramment et de nos idée- s.
C'est, à mon opinion, sur cette formule que la jeune génération, dans la mesure de ses forces, travaille depuis 1895 à peu près, et c'est pour cette raison, je crois, que la critique française de ces derniers temps déclara que nous étions en train de nous nationaliser.
Ce labeur, évidemment, ne peut s'accomplir en un seul jour, lorsque, comme chez nous, un cosmopolitisme à outrance envahit et menace.
Les peuples civilisés ne l'ignorent pas: les littératures ne se sont pas formées toutes d'ujio pièce. L'esprit humain accomplit, d'époque en époque, un travail de gestation. Dans ce monde, exploité -dans tous lee sens, le cercle des idées est tellement restreint que 4'homme se voit sans cesse obligé de transporter, d'emprunter ailleui':^ des sujets pour leur donner une nouvelfe forme, jusqu'au jour où, par son génie, il arrivera, par degi'és, à son plus haut point de perfection (^t d'originalité.
C'est du domaine littéraire d'un pays, cV.^t dans Tordre de son pix)grès, et il n'existe aucune raison pour qu'un peuple jeune, encore à sa formation, soit exempt de nombreuses influences, aussi nécessaires à l'existence de sa littérature que le climat ou le milieu dont on connaît l'empire physiologique sur l'esprit d'un siècle.