CHAPITRE VII Lres Primitifs
Donc, pendant cinquante on soixante ans, le Canada nous apparaît comme cette vaste plaine dénudée dont je parlais plus haut.
Absorbée par des préoccupations utilitaires, la colonie française, sous la domination du vainqueur, se montre absolument aride au point de vue intellectuel.
Aucun écho de la France lointaine n'arrive aux pau^T-es colons privés de toute ressource. Ils paraissent morts aux choses de la pensée, comme rebelles aux influences anglo-saxonnes qu'ils persistent à ne pas subir. Leur mentalité se prête mal à la compréhension d'un idiome parlé par les ravisseurs de leur liberté. Leur esprit conserve toujours cette tournure française que ni le temps ni les menaces ne parviendront à leur faire perdre; car leur ténacité proverbiale finit par avoir raison de cette insistance de la part de leurs ennemis séculaii^es à amoindrir en eux le respect de leurs croyances et le maintien de leurs tr-aditions.
Mais durant la période qui s'est écoulée, depuis 1763 jusqu'à 1820, à peu près, la langue française, toujours vivace, ne paraît pas devoir s'éteindre sur le continent, bien qu'aucune œuvi'e de mérite n'apparaisse. Il est donc assez facile de déterminer le rôle de la littérature au Canada pendant les années qui nous séparent de l'appa-
rition de nos premiers et véritables écrivains, vers 1840.
Aucun mouvement ne paraît donner sa direction aux choses de l'esprit. Eien ne nous révèle un talent transcendant, même au commencement du XIXe siècle. A ce moment d'accalmie, on ne cherche même pas à se trouver un idéal et l'art ne se manifeste sous aucune forme.
Les quelques noms que nous allons étudier ensemble brièvement, les quelques timides essais de l'époque se ressemblent par le manque d'inspiration véritable, et la pénurie de la pensée s'apparente à la pauvreté de la forme. Dans le firmament sans étoiles d'une littérature à peine naissante, rien n'y fait prévoir la moindre scintillation. On peut se demander si jamais le Canada pourra encore subir des influences françaises, car il semble séparé par un abîme de la mère patrie, et toute communication avec elle lui paraît maintenant fermée.
Pourtant, des échos ne lui en arrivent pas moins de par les océans. Quelques-uns n'ont pas oublié les premiers balbutiements de la langue chérie et font entendre d'abord de faibles plaintes ; puis, aigris par la douleur, aiguillonnés par les attaques injustes, souvent acerbes du vainqueur, ils se raffermissent et s'aguerrissent.
Mais pour atteindre le but, il faut une arme. L'opinion publique a besoin d'être dirigée, avertie.
Vous savez comment apparut la puissance du journalisme au temps de la Révolution. Je ne sais si nos ancêtres en apprécièrent toute la portée et l'ascendant. En tout cas, comme spontanément, le journalisme naquit chez nous d'une
AT- TAXADA IGl
pensée: il fallait uu ijorte-parole aux opinions l^ubliques et littéraires, il fallait défendre ses droits, ses traditions, sa langue. On nous avait assez reproché de tenir à nos origines, nous allions nous affirmer comme des enracinés. Le travail dans le silence du cabinet a de l'effet sur l'entourage, mais cela n'est pas suffisant ; il faut crier haut sa colère et son indignation : le journalisme s'imposa d'un seul coup, en tempête, et depuis le commencement du XIXe siècle, il n'a cessé d'être la plus grande puissance chez nous. Timide et modeste, il manque d'influence au début, mais il communique quand même l'enthousiasme sacré : il frappe à coups redoublés. Il se fait l'agent de la réclame politique et esthétique. Il a le mérite de créer un mouvement. Or, toute idée en mouvement, dès qu'elle est défendue par des esprits tenaces, doit porter ses fruits : l'avenir nous a donné raison.
" Ce qu'on a constaté en Alsace et Lorraine, après l'annexion, s'est produit au Canada d'une façon plus générale, nous dit M. M. Barrés. Ce qu'il y avait de cultivé, de distingué, d'un peu riche, le plus grand nombre des dirigeants et les autorités sociales avaient quitté cette terre, qui n'était plus la patrie . . . Ceux qui restèrent dans l'abandon, ce furent des paysans, des chasseurs, quelques soldats. Ces petites gens ont tout sauvé. C'est qu'ils étaient d'excellente race."
Ce qu'ils avaient sauvé par leur attachement au passé, ils le sauvèrent par le mouvement imprimé à leurs pensées et à leurs actes.
Le journalisme excite la curiosité toujours en éveil. Et si, comme dit M. Gustave Lanson, le journalisme nourrit les défauts dont il est né, il
signale aussi les qualités qu'il grandit et développe. Sans aucun doute, il n'indiquera jamais tous les défauts de notre peuple, puisqu'il ne connut J)as et n'eut pas ce sens de la véritable critique à cette époque ; — on pourrait dire qu'il ne fait que l'acquérir en ce commencement du XXe siècle ; — mais au moins, il aura développé en nous cet ardent patriotisme, grandiose qualité dont je parlais plus haut, nécessaire et même indispensable au maintien d'une nationalité.
Le culte du sol, de la patrie, a entretenu l'enthousiasme du journalisme naissant. Ce sentiment sacré nous a sauvés de la perte à laquelle nous étions condamnés. Loué soit le journalisme ! Loués soient ceux qui lui ont donné une bavse solide et durable !
D'un autre côté, parce que le journalisme n'a pas assez signalé nos défauts, la littérature des débuts surtout fut tatillonne et ne connut pas immédiatement sa véritable voie, sa véritable destinée.
Plusieurs de nos premiers journaux, le " Vrai Canadien ", " l'Aurore des Canadas " et quelques autres, entrevirent la réalisation d'un grand rêve, mais ont-ils pu mettre à exécution leurs projets d'avenir ? En les parcourant, nous nous rendons compte du contraire. Nous aurions mauvaise grâce de le leur reprocher, d'ailleurs, à une heure de balbutiement où tout était à créer : époque de transition où se joua le sort de toute une race. On a souvent dit que les périodes de transition étaient insignifiantes, de forme grossière et plutôt factice, médiocres et vides de pensées. Tous les écrivains doivent se ressentir de l'indécision où sont les esprits cherchant leur voie.
L'époque d'ayant 1840 met en lumière trois ou quatre écrivains au plus, dont les œuvres ne comptent guère, étant de pauvres essais sans beaucoup de couleurs et de tons.
Parmi les poètes, par exemple, Michel Bibeau, avec des épitres, des satires, des chansons et des épigrammes, pièces où l'on sent la gaucherie et la plate imitation, ne nous paraît guère mériter le titre de père de notre littérature. C'est un primitif dans toute l'acception du mot.
Il a soin de nous prévenir de sa manière dans une préface plutôt enfantine et de forme tout à fait médiocre :
••' Je livre au lecteur, Mon œuvre chétive, Fruit d'un lourd cerveau, Qu'à coups de marteau.
Il faut que j'active "
Le pauvre essayiste se défend, d'ailleurs, dès ses premiei-s vers, de parler comme tm écolier s'adressant à un écolier, et il s'écrie : " Mais si j'y parle à un enfant comme on doit lui parler, pour en être écouté et goûté, j'ai atteint le setil but que je m'étais proposé."
Ce débtit manque d'ambition. Si Bibeau a la franchise de notis mettre en garde, et si la pénurie de sa pensée et de sa forme s'étale dès les premières pages de son recueil, atira-t-il, par la suite, n'en déplaise à sa modestie, occasion de relever sa Muse chancelante? Les nécessités dti moment étirent dû pourtant attirer son attention sur l'importance de défendre une plus noble cause.
Mais il n'en fut rien. En relisant le i^remier poème de sou livre " Contre T Avarice/' nous y
16J: DES INFLUENCES FliAXCAlSES
trouvons rinfliience néfaste de Boileaii que Bibeau a fréquenté, sinon avec bonheur, du moins avec trop d'insistance. L'auteur de " l'Art Poétique ", " petit poète, mais grand artiste," * est d'un commerce difficile, doué de peu de sensibilité, et partant inimitable. La littérature n'a donné qu'un Boileau, le Canada n'était pas prêt à nous en imposer un à l'époque où Bibeau nous déclare sans prétention qu'il ne s'y compare nullement, et encore qu'il veut égaler Chapelain, oh ! bien modestement, et nous ne savons trop pourquoi:
Si je ne suis Boileau, je serai Chapelain,
Pourvu que ferme et fort, je bâtonne, je fouette,
En dépit d'Apollon, je veux être poète.
Et il nous en donne d'autres raisons, d'une façon assez gauche, d'ailleurs :
Si je ne m'asseois point au sommet du Parnasse,
A côté de Régnier et de Pope et d'Horace,
Je grimperai tout seul sur un de nos coteaux :
Là, sans gêne, sans peur, sans maîtres, sans rivaux,
Je pourrai hardiment attaquer l'avarice,
La vanité, l'orgueil, la fourbe, l'injustice,
La ruse, le mensonge, ou plutôt le menteur.
Et l'oppresseur barbare, et le vil séducteur
Il ne se sent pas le besoin, pour le moment, de travailler à un autre but comme poète :
A tous les vicieux, je déclare la guerre.
Il se fait aussi moraliste par occasion, et sous le moraliste, on essaie de percevoir une inten-
* M. G. Lanson.
tion quelconque. Et soixante et dix pages dul'ant, nous vovons défiler, tour à tour, des satires contre l'Envie, contre la Paresse, contre l'Ignorance, autant de poèmes portant l'empreinte d'un classicisme arriéré et l'influence du plus mauvais Boileau. Dans quel but '? On l'igiiore. Dans tous ces vers inégaux et sans saveur, le lyrisme fait défaut. A ces phrases sans envolée, vient se greffer un prosaïsme désespérant, sans originalité véritable.
Bibeau pourtant fait souvent preuve, de logique; il a aussi une certaine tournure d'esprit bien française. Ses poèmes, cependant, sont dénudés d'intérêt. Il a lu quelques classiques.
A-t-il seulement une notion du mouvement littéraire en France, depuis J. J. Rousseau, Mme de Staël et Chateaubriand ? Ignore-t-il Lamartine dont les premiers poèmes précèdent le Romantisme ? Bibeau. dans toute son œuvi*e sans cohésion, comme tous les poètes de cette époque, manque d'esprit de suite. De même que ses œuvrer accusent une absence d'idées, elles se distinguent par une absolue négligence de la forme. On dit que si l'idée appartient à tout le monde, l'impression ressentie est le propre de chaque artiste : et que. dans le souci de la forme, on reconnaît toujours les véritables vocations.
Setilement, pour envelopper les choses extérieures et les idées d'une forme supérieure, pour les encadrer, pour letir donner une expression d'un caractère original, il faut posséder le sens très distinct de la vision, de la perception qui doit se tradtiire sous une forme très nette que l'artiste tire des choses dont les beautés frappent son imagination. Combien ici-bas ne possèdent
16G DES INFLUE^X'ES ElîAX(JAlSES
jamais le sens de cette vision des choses intérieures dont la vue ne les pori^e à aucune déduction, à aucune conséquence ?
Ceux-là, évidemment, ont la vue courte et n'ont de la beauté qu'une pauvre sensation. Sans s'en rendre bien compte, ils sont " monsieur tout le monde." Ils sont médiocrement doués; car souvent, on possède le sens du beau sans être très peu instruit. En art, disait Grautier, il n'y a pas de progrès et chaque artiste emjiorte son secret avec lui." *
Dans quelques-uns de ses poèmes, Bibeau nous évoque l'idéal de la patrie, de cet idéal dont je parlais plus haut; mais il n'en a pas, croyonsnous, une vision bien arrêtée, bien précise. Or, il ne faudrait pas l'oublier, Gautier l'écrit quelque part: " Tout homme qui n'a pas son monde intérieur à traduire n'est pas un artiste."
C'est évidemment là une des conditions de l'originalité. Et pour y ai'river,^il faut pouvoir emprunter à la nature, aux événements journaliers de la vie, les moyens nécessaires pour traduire nos impressions. Par cela même, l'objet entrevu par l'imagination prendra une forme grandiose ou brillante, si nous sommes vraiment pénétrés de cette sensation de la beauté, ce qui est un don unique. Une forêt, un pays, peuvent être vus par tout le monde ; mais tout le monde ne les voit pas avec les mêmes yeux, n'en reçoit pas les mêmes impressions et n'en communique pas le même charme captivant ou mystérieux.
Bibeau ne possède pas ce don du mirage fascinateur de l'originalité qui révèle le véritable ar-
* L'Art moderne, p. 13;>.
AV CANADA IGT
tiste, mais que nulle patience et nulle étude ne peuvent acquérir. Cependant, il est imbu de l'amour du sol natal, ai-je dit, et contribue, avec ses contemporains, à faire comprendre l'idéal de la patrie qui nous rapproche davantage des lois de la beauté.
Tel m'apparaît aussi Joseph Quesnel, un Français d'origine dont les vers accusent plutôt un caractère étranger.
Bibeau avait dit de lui : " Il n'est aucun Canadien tant soit peu instruit qui n'ait lu au moins quelques-unes des productions de Joseph Quesnel et qui n'ait remarqué un vrai génie poétique. Malgré quelques négligences, quelques fautes même de vei*sification, et peut-être à cau>se de ces négligences mêmes, c'est bien de cet aimable et spirituel rimeur, qu'on i>eut dire qu'il est né poète." Et il souhaite que ses œuvres soient bientôt livrées au grand public.
Dans un moment d'enthousiasme, Bibeau exagère sans doute. Certes, Quesnel écrit assez correctement, mais la profondeur et le souffle sont absents de son œuvi-e. Il ne possède le secret ni de la césure mobile, ni de la variété de coupes, ni l'ampleur de la vei*sification descriptive, ni le véritable don de l'harmonie et celui du rythme intérieur dont se comi>ose toute vraie poésie.
Ayant subi l'influence du milieu, — il s'inspire de Molière dans sa comédie " Colas et Colinette '^ ou " Le Bailli dupé/'' — il a une certaine allure, est assez maître de son métier, mais sa Muse se ressent de tous les défauts de la fin du XYIIe siècle en France. Il sent le classique à son déclin.
Sa manière nous fait un peu songer à Dueis ou à Népomueène Lemercier^ dont les œuvres, celles du premier surtout, furent, à leur époque, une sorte d'avortement littéraire.
D'ailleurs, Quesnel n'a jjeut-être jamais connu ces auteurs. Le hasard seul — souvent mauvais conseiller — l'avait fait transporter sa Muse de hasard sur les bords du Saint-Laurent.
Quoi qu'il en soit, — son œuvre nous le prouve manifestement, — il ne s'est pas véritablement inspiré de la beauté sauvage de notre pays. S'il en avait ressenti la mystérieuse influence, il n'aurait ipas failli, certes, d'en exjjrimer la grandeur, et cet effort nous aurait fait oublier quelques-uns de ses poèmes où s'étale peu d'habilité, et demeurés d'aucun intérêt à une époque où notre littérature, à peine naissante, a besoin d'un i^eintre inspiré de la nature canadienne.
On a écrit quelque part: -" De temps à autre depuis la conquête, des hommes nés hors de notre pays, mais parlant notre langue, sont venus nous donner en quelque isorte des idées nouvelles sur plusieurs sujets. Quesnel était de ce nombre. Homme d'esprit, d'un commerce agréable et d'une humeur joviale, il se faisait de la poésie une récréation sans faire de la versification une espèce de métier, c'est-à-dire sans toujours s'astreindre aux règles que se sont imposées ceux qui aspirent au titre de poètes ou d'habiles versificateurs." C'est en effet cela. Nous aurions souhaité cependant à ce poète l'ambition d'atteindre un but plus déterminé ; mais, en vérité, il n'avait aucune et nulle autre préoccupation que de charmer ses loisirs. Il aurait fallu à Quesnel comprendre davantage le Canada
et sa nature : il aui'ait dû s'appliquer à en rendre l'âme, c'est-à-dire, à en étudier plus attentivement le charme et la majesté. Y songea-t-il seulement? Xous en doutons.
Car le plus noble but de Tart, c'est encore de traduire, dans la langue la plus parfaite, la beauté idéale que nous révèlent les choses extérieures, c'est aussi d'exprimer ce sentiment du beau préconçu, sa manifestation la plus large, selon la préscience de tout poète véritable. Il n'est pas de plu>s profonde aspiration, ni de plus noble destinée.
N'en blâmons pa>s Que.snel et ses contemporains: la grande nature dépassait leurs facultés créatrices. Ils n'étaient pas de taille à embrasser un aussi vaste sujet. On a pu dire d'un génie comme Michel-Ange : '' Donnez -lui un bout de fusin et un coin de muraille, et en quelques traits il fera naître en vous l'idée du beau, du grandiose, du sublime, d'une façon si vive, que rien ne pourra dépasser l'impression de ce charbonnage.'' *
Même avec les moyens les plus simples, ce créateur pouvait produire l'expression du beau. Mais qu'on apporte tous les moyens possibles à l'artiste médiocre, il en reste ébloui : trop de lumière l'aveugle. Il n'est pas fait pour planer, il lui manque des ailes. Il ne saurait en outre donner à son sujet un vrai caractère d'originalité. Il n'eut et n'aura jamais le don de créer, privilège accordé qu'aux véritables élus.
Quesnel a semblé oublier une loi fondamentale, à savoir que : si l'art est indépendant, — nous
Théo. Gautier. L'Art moderne.
170 DES INFLUENCES FRANgAISES
Tavons discuté ensemble dans un chapitre précédent, — il ne peut inévitablement s'affranchir de certaines conditions, celles du milieu, celles des données d'où il puise la beauté de la forme et les idées qu'elle embellit.
On s'est souvent posé cette question des conditions du beau, à savoir s'il existe en lui-même ou relativement.* C'est-à-dire, le beau est-il indépendant des choses extéi4eures, ou a-t-il besoin de leur concours pour se manifester ?
En ceci, les sens sont appelés à jouer un rôle important. L'ouï, la vue, la parole, nous mettent en rapport direct avec les diverses manifestations du beau par le son, par l'image, par l'éloquence et l'harmonie. Tout succès dépend donc du milieu où vous vous placez. Une s^^mphonie de Beethoven, un tableau de Kai^haël, un sermon de Bossuet, sont bien de nature à faire naître en vous des sensations supérieures, mais néanmoins, il vous faut une haute piréparation pour comprendre ces chefs-d'œuvre, et le milieu doit être propre à l'éclosion des génies créateurs de pareilles manifestations d'art. A ce propos, Caro écrivait : " Uu Raphaël ne peut paraître tout d'un coup comme un phénomène de génération spontanée au milieu de la barbarie, un Michel-Ange est invraisemblable chez les Lapons ; de même que Homère, réduit au langage d'une tribu sauvage, n'aurait pu se manifester à nous."
Tel qu'il nous apparaît, Quesnel n'évolue pas dans un milieu intellectuel. Sa poésie, dans toutes les œuvres de sa vie, ne l'a pas élevé bien au-dessus du classicisme de la dernière période à laquelle il appartient. De cette poésie légère et
* Théo. Gautier, L'Art moderne.
badine, cultivée sans un très grand succès, il ne se dégage pas suffisamment de grâce pour que sa génération ait pu en subir l'influence. Elle l'a subie cependant, mais bien i^eu, heureusement. Cela doit se comprendre, en raison de l'éducation française de Quesnel. Il éblouit la jeunesse d'alors, peu difficile sur le choix de ses influences, mais que la langue française attire et fascine, surtout lorsqu'elle lui vient de la France lointaine.
Cependant, la réputation de Quesnel fut celle d'un artiste ayant quelque élégance, plutôt que d'un poète véritablement lyrique. Je le répéterai à loisir: je l'eus voulu s'orienter vers un culte /^ plus profond de notre sol canadien, ce qui eut <^ été approprié aux besoins de cette époque tourmentée et indécise.
Le lieutenant et adjudant Joseph Mermet a un 13eu réparé cette lacune. Mais il fut un oiseau de passage.
C'est un autre classique égaré parmi nous ; il n'ignorait pas cependant le romantisme de la première heui*e :
" La trompette a sonné : l'éclair luit, l'airain gronde ;
Salaberry parait, la valeur le seconde,
Et trois cents Canadiens qui marchent sur ses pas,
Comme lui, d'un air gai, vont braver le trépas.
Huit mille Américains s'avancent d'un air sombre ;
Hampton, leur chef, en vain, vont compter sur leur nombre.
C'est un nuage aft'reux qui parait s'épaissir,
Mais que le fer de Mars doit bientôt éclaircir "
Je m'abstiens de citer la suite de ce poème, écrit à l'adresse de Salaberry, et dans le même ton monotone. Mermet a au moins le mérite de toucher à un fait glorieux de notre histoire. Mais le poète s'en est médiocrement inspiré. Il n'a
172 DES INFLUENCES FKANÇAISES
pas le sentiment de la puissance, de la sobriété, non plus que ses eontemi^orains Quesnel et Viger, d'ailleurs. Toujours, Fémotion lyrique est inégale au sujet traité, et nous comprenons d'autant Tengouement qu'il fit naître chez nous, ayant, le premier, touché à un éyénement important et cher à nos cœurs canadiens. Le sujet dépasse souvent de beaucoup la réputation d'un auteur et le talent qu'il déploie à en j)eindre les péripéties. Certains thèmes, nés d'un instant d'enthousiasme, s'imposent à l'admiration d'une époque; et si, par hasard, le poète est un versificateur acceptable, ses vers sont portés aux nues, volent de bouche en bouche, et lui créent une renommée souvent durable. Il faut savoir gré tout de même à l'auteur de " La Victoire de Châteauguay." Il donne le premier un exemi>le de patriotisme à la génération du 1800, tout en en restant néanmoins assez étranger par sa situation et par son trop peu de relations suivies avec les Canadiens de naissance. Mais si on lit " L'hymne des Canadiens," il nous revient un peu la manière de Casimir Delavigne, ce pseudo-classique, d'un prosaïsme " renforcé et dont la platitude n'a d'égal que sa sentimentalité fausse ou banale." * Ecoutez :
" D'où partent ces accents ? D'où provient cette joie ?
Aux transports les plus doux, la patrie est en proie.
Partout le Canadien s'écrie avec plaisir,
Qu'il faut s'armer, vaincre ou mourir.
Par lui le cri d'alarme est un cri d'allégresse,
Et cet ancien serment vient combler son ivresse :
Oui, nous le jurons tous ! Oui, tous les Canadiens,
De leur Dieu, de leur Roi sont les fermes soutiens "
]\r. G. Lanson.
Et Yoilà. Ce n'est pas, vous l'admettrez, d'un lyrisme dantesque. D'ailleurs, dans tous ses poèmes, Mermet ne s'élèvera guère plus haut. Il n'est pas fait, lui non ]3lus, pour voler dans les sphères lointaines de la grande poésie. Si vous lisez encore ^' Chambly,'' un poème d'occasion, où il cherche à peindre la nature canadienne, on y sent bien, dès les premiers vers, qu'il ne Ta pas assez étudiée et comprise, l'ayant vue comme un voyageur assez distrait, sans en noter toutes les nuances subtiles, sans en avoir saisi toute la sauvage et mvstérieuse beauté. Je le disais : ce légitimiste est un oiseau de passage, et s'il eut quelque ascendant sur les esprits d'alors, par surprise et à une époque particulière, il n'en pouvait avoir sur l'avenir de la littérature destinée à subir d'autres influences. La poésie de Mermet, afârmons-le, n'accuse aucune maîtrise, ni par la forme ni par le fond; elle ne mérite nullement de faire école. On ne fut pas longtemx)s, d'ailleurs, sans le comprendre.
Nous devons cependant lui savoir gré d'avoir, en passant parmi nous, rappelé aux Canadiens la grandeur de leurs origines. Par ce louable effort, il mérite un souvenir. Et nous le lui accordons volontiers, tout en ajoutant que la littérature du commencement du XIXe siècle au Canada, avait certes, besoin de cette source d'inspiration pour réveiller le passé endormi.
Denis-Benjamin Viger a dû aussi le comprendre, à une heure grave de notre histoire. On doit lui pardonner beaucoup d'avoir rimé. Ce patriote a dépensé sans compter un quart de siècle de sa vie à la revendication de nos droits.
1T4 DES INFLUENCES Î^RANçAlSES
Comme poète, il est nul. Les quelques pièces écrites au hasard de sa carrière assez mouvementée, ne sont pas de nature à lui assurer une place bien considérable dans notre littérature. En effet, si vous lisez " L'Enfant précoce/' ^' La Vanité/' ^' L'Echappée/' " Le Lion, l'Ours et le Renard," " Chanson," " Un Livre," vous y remarquez une absence absolue d'intérêt. Ce sont des vers d'occasion écTits i)our plaire ou pour amuser. Or, ils n'amusent ni ne plaisent. L'auteur s'y fait, tour à tour, chansonnier, fabuliste ou moraliste. Interrogez à ce propos les imitateurs de La Fontaine, y compris Florian : ces poètes se sont efforcés de se croire de véritables fabulistes en s'essayant en vain toute leur vie à le paraître. Quant à la chanson, elle eut une patrie, mais elle naquit après Yiger. Béranger, Dupont, Nadeau, Desaugiers et quelques autres, sont venus à une époque où les circonstances politiques aidant, ils ont acquis de la popularité en France, en raison des événements importants du moment. Mais Viger n'avait aucune raison d'être un mauvais chansonnier et un piètre fabuliste: les circonstances ne l'en excusaient guère.
Mais n'insistons pas. Viger reste le plus faible des poètes de son époque, sans en excepter Bibeau. Il n'a aucun don apparent, il n'en manifeste aucun. On se demande pourquoi il s'amusait à ce passe^temps inutile ? Peut-être pour se rendre compte qu'il n'avait aucune des qualités essentielles au véritable poète. Et c'est tant mieux. Sa bonne étoile l'a détourné d'une route dangereuse où il se fut probablement égaré. Son patriotisme l'a sauvé de l'oubli. L'idéal de la patrie a toujours du bon, quand il part d'un
cœur vsans égoïsme et généreux. Viger était né pour l'action : il fut un homme d'action, et nous n-avons pas à nous en plaindre pour l'époque agitée où il vécut.
En vérité, lui et ses contemporains ont donné à leurs successeurs un exemple de ténacité et de désintéressement. En toute chose, il faut un début. Ce.s poètes d'avant 1840 auront dessillé les yeux à une génération plus attentive et plus avisée. Ils lui auront fait comprendre, au moins, que la poésie est un ^' art qui s'apprend, qui a ses méthodes, ses formules, ses arcanes, son contrepoint et que son travail est harmonique ; de même que l'inspiration doit trouver dans les mains du poète un clavier parfaitement juste, auquel ne doit manquer aucune corde." * Quoi qu'il en soit, ils eurent leur raison d'être.
Pour les avoir étudiés, ceux venus après eux eurent une plus grande perception de la beauté. L'artiste, semblent-ils suffisamment comprendre, doit, comme point de départ, refléter dans ses conceptions, les passions, les préjugés, les croyances de son époque, et surtout, bien se pénétrer du milieu où il s'agite et vit, soit en l'exaltant, soit en mettant le doigt sur ses points vulnérables.
Ils se seront rendus compte alors que l'art est le but, non le moyen, et qu'il doit é\âter d'entrer en contradiction avec les lois éternelles du beau, sans quoi le but est manqué. Le rôle du véritable poète est d'élever l'âme des foules au-dessus de toutes les spéculations terrestres, et de puiser sa force et son enthousiasme dans la divinité des choses. Il devient par suite un exem-
Oauti»'!-. T/Arl mcidernc.
176 DES INFLUENCES FllANlJ AISES
pie de désintéressement, et n'essaie pas de détourner le beau de son but principal au profit d'une doctrine utilitaire et faite d'intérêts matériels, sachant qu'autrement, il reste l'esclave de moyens indignes et injustifiables.
" En l'art, dit Topffer, les signes de représentation qu'on emploie sont conventionnels à un haut degré, puisque, quand ils ne devraient varier qu'avec les objets naturels dont ils sont la représentation, ils varient au contraire perpétuellement' avec les époques, avec les nations, avec les écoles, avec les individus." * ^
Et encore, ces signes tout de convention, doivent-ils représenter fidèlement les objets extérieurs qui, dans leur variété, restent les mêmes : tels sont les multiples époques, la race, l'école, l'individu, que nous rencontrons dans le milieu où il nous est donné d'évoluer. La pensée, en outre, il faut le remarquer, doit tendre vers la beauté, mais encore lui faut-il une circonstance propre à l'éveiller et à lui faire rechercher un but digne d'intérêt. Le poète doit chercher un idéal pour la forme qu'il astreint au beau ; par elle, il insufflera iine âme à sa création. Par l'expérience du passé, l'imagination doit' encore compter avec les choses créées, c'est-à-dire, avec les choses visibles ; et, pour donner une forme idéale à ses conceptions, le poète devra d'abord regarder autour de lui et chercher dans les types humains le sujet abstrait dont il voudra rendre l'image la "plus parfaite ou la plus sublime. Il devra donc, sans relâche, observer les objets naturels que le hasard, le lieu, le milieu enfin met-
Toptïer, Nouvelle genevoise. Réflexions.
tent à sa portée, et dont il idéalisera la forme selon la conception qu'il se sera faite de la beauté. S'il admire la formule de l'art pour l'art, par laquelle tout sujet devient indifférent, s'il vise principalement à l'idéal, à l'irréel, à l'inconnu, à la beauté enfin, il s'appliquera cependant, tout en recliercliant la beauté pour elle-même, à se préoccuper de la nature de sou pays, de la lande natale, de ses bois, de ses montagnes, sujets remplis d'idéal, d'irréel et d'inconnu. Et quoiqu'il lui soit donné de puiser indéfiniment dans les choses extérieures, il cboisii*a de i^référence des thèmes selon son tempérament et propres à élever Tâme de sa petite patrie.
La définition de la beauté — il devra s'en convaincre — tant de fois reprise au coui-s des siècles, doit tenir dans cette fomiule : " Le beau réside dans la perfection absolue de la divinité. Il est aussi impossible de le chercher hors de la sphère divine, qu'il est impossible de trouver hors de cette sphère le vrai et le bon absolus. Le beau n'appartient donc pas à l'oixlre sensible, mais à l'ordre spirituel. Il est invariable, car il est absolu, et les choses mortelles seules qui nous entourent peuvent varier, puisqu'elles sont relatives." *
Rechercher le beau dans l'infini, c'est se grandir soi-même et c'est jeter comme un rayon de splendeur sur le sol natal, quelque infime soit-il dans la balance des nations civilisées.
* Th*'^<». <Taiitier. L'Art moderne.