CHAPITRE VI La Conquête
Vous a-t-il été donné, au cours d'un voyage, de rencontrer, dans un pays lointain et inconnu, une vaste plaine, si vaste que vos regards n'en peuvent mesurer ni l'étendue ni l'impénétrable mystère, si absente de toute émotion, que Tâme en reste impassible ?
Cette plaine, remplie d'une horreur dantesque, semble ne porter aucune trace d'humanité. Nulle forêt n'y projette son ombre hospitalière, nulle bruyère, nul ajonc n'y croissent, nulle fontaine n'y donne son eau limpide. On n'y aperçoit pas de promontoires, pas de collines, pas de montagnes. Aucune aspérité, pas d'accidents ne viennent frapper l'œil. Le chêne n'y étend pas ses frêles branches sur un miroir sans ride ; car on y voit aucun ruisseau, aucun lac bleu, et, dans sa blancheur, aucun lis tremblant. Nulle végétation n'y croit. Les rivières aux flots changeants n'y tracent pas leurs sillons; on n'y trouve aucun oasis où le voyageur attardé viendra se désaltérer avant de poursuivre sa marche.
C'est un champ de silence et de mort !
Ni pierres, ni ronces ne blessent les pieds fatigués : nous marchons sur une plaine où seul règne le silence, plaine de prosaïsme et d'inconnu dont la présence ne semble remuer ni réveiller quelque sensation, si ce n'est celle de l'étonnement.
Ce pays nous donne l'idée de l'impuissance.
Jamais, seinble-t-il, depuis la plus loiutaiue autiquité, le geste du semeur n'y fit croître le blé, signe d'abondance et de vie; jamais aucune pensée humaine ne s'est arrêtée à vouloir y bâtir une ville aux cent portes, et Tliistoire y chercherait en vain une page dans le passé, comme si la malédiction et l'anathème l'avaient condamné à un abandon éternel.
Telle nous apparaît la colonie au lendemain du Traité de Paris.
Murray vient d être nommé gouverneur du Canada. Il ne manque pas de s'attirer la considération des pauvres colons confiés à sa garde. Abandonnés, sans ressources matérielles, privés de tout secours, ils sont voisins de la mendicité, et un événement dont les suites auront une répercussion jusqu'en Angleterre, vient jeter le désarroi parmi ces populations exténuées par les souffrances.
Il est ordonné l'établissement d'un Conseil. Le serinent du Test statue que tout conseiller reconnaisse officiellement le roi d'Angleterre comme chef de l'Eglise. C'est un attentat à la liberté de conscience. Attachée fortement à des traditions transmises par les aïeux, la colonie française se voit refuser le droit au maintien des croyances qu'elle tient de ses origines.
Le gouverneur, heureusement, obtient pour elle certaines concessions, J)^y exemple, la pratique libre de sa religion, événement important en raison des droits octroyés plus tard, après tant de luttes terribles. Mais, d'un autre côté, ces faveurs indisposent certains esprits malveillants, poussés par intérêt aux pires excès. Une campagne dirigée contre le gouverneur, obligé de se
disculper auprès du gouvernement de Londres, lui fait comprendre qu'une Cour de.s Plaidoyers communs a été instituée '" afin de laisser les choses dans leur état actuel jusqu'à ce que soit connu le plaisir de KSa Majesté sur ce point difficile et critique.'- Mais le fanatisme continue son œuvre néfaste et travaille à expulser les catholiques de toutes fonctions publiques, s'ils ne prêtent pas le serment du Test. Murray ne se laisse pas ébranler. Mais lorsqu'il prononce ces paroles : " Les Anglais haïssent la noblesse canadienne à cause de sa naissance, et parce qu'elle a des titres à leur respect; ils détestent les autres habitants parce qu'ils les voient soustraits à l'oppression dont ils les ont menacés ; " alors, la mesure est comble, et quelque temps après, il est forcé de faire voile pour l'Angleterre: ses ennemis l'ont détrôné et il ne reviendra plus au pays.
Ainsi commence cette lutte à outrance, acharnée, se poursuivant sans répit, jusqu'au jour où les Canadiens obtiendront leur indépendance si patiemment attendue et reconquise.
Mais dès ce début de la conquête, entre la race française et anglaise, naitront tous les troubles, toutes les discussions dont se ressentira le pays pendant un siècle, toutes les haines inassouvies qui rendront l'avenir %si plein de difficultés de toutes sortes.
Combien de querelles, que d'émotions intenses émeuvent les esprits tourmentés, que de déboires auxquels viennent s'ajouter plus tard les luttes entre les autorités religieuses et civiles.
Quand nous tournons les yeux vers ces heures agitées de notre histoire, au début de la conquête, c'est-à-dire, de 1763 à 1810, notre attention est
partagée immédiatemeut entre les deux races îiistoriques en présences : les oi^pressseurs et l€s opprimés.
Un principe connu s'impose ici : Au début d'une pareille entreprise, la puissance, la force et le succès triomphent au dépens de la faiblesse du vaincu. Combien ne sommes-nous pas portés alors à entourer de respect et d'admiration les malheurs d'une race abandonnée à son triste sort !
Et nous nou^ posons ces quelques questions :
Pourquoi l'Angleterre a-t-elle entrepris la conquête du Canada ; quelle fut la cause de son succès ; et pourquoi cette entreprise a-t-elle été maintenue ? Il faut en rechercher ici les causes générales.
Il ne nous suffit pas d'exalter l'ascendant militaire de l'Angleterre, sa haute compétence en matière de colonisation; ceci nous est parfaitement connu. Il faut plutôt comprendre la situation morale et politique du peuple vaincu, que rien ne peut plus sauver de l'horreur de la conquête. Il faut se rappeler à ce propos les nobles paroles de Montesquieu lorsqu'il s'écriait : " Un empire qui tombe sous le choc d'une seule bataille perdue est déjà ruiné et sapé dans sa constitution intérieure."
Tel était bien le cas pour la colonie française.
Cette race abandonnée à elle-même, mais que tant d'efforts prodigieux avaient rendue maitresse du sol d'Amérique, n'ayant pu, malgré tout, fonder un empire, ni même une nationalité puissante à ses débuts, était maintenant incapable d'empêcher l'accès du pays aux autres peuples du monde dont la prévoyante intuition y voyait tant d'avantages et d'intérêts presqu'immédiats.
Aux défauts d'organisation, à l'appui attendu en vain de la métropole, manquait encore, ï)ar découragement ou par lassitude, l'unité nécessaire à la colonie naissante.
Et par un re^i.rement de l'histoire, nous verrons les luttes incessantes entre des races ennemies, disparité de deux énergies, ne manifestant aucune volonté de se lier complètement ensemble.
Longtemps même après la conquête, apparaissent les mêmas haines, les mêmes sujets de discordes et de désunion, les mêmes ambitions pour la prédominance et le pouvoir. D'un autre côté, les colons français, désarmés et craintifs, pris de la nostalgie de la France lointaine, incertains devant un avenir rempli de nuages, se montrent, au moins pour un temps, inférieurs au conquérant dans l'art de la guerre, dans l'esprit d'entreprise, défiants et mal disposés à l'égard de l'ennemi séculaire.
Les vainqueurs, en peu d'années, constitueront la nationalité en nombre, au prix d'etïort-s surhumains et convulsifs, mais enfin, ils finiront par avoir raison de toute résistance. Il ne faudrait pas, néanmoins, — au point de vue de la philosophie de l'histoire, cela va sans dire, — attribuer, vsans y réfléchir, tous les torts de la défaite à ces pauvi'es colons humiliés et rendus. ^
La conquête du Canada, au XVIIIe siècle, apparaît, si l'on peut dire, comme un coup monté, à un moment désespéré où la France ne peut venir efficacement en aide à ses colonies, par une race forte et à une heure heureuse de son histoire, maîtresse de tous les éléments de puissance, possédant toutes les vertus nationales, conditions d'un brillant avenir. L'Angleterre se
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sent disposée, à une période favorable à son expansion, à s'abattre sur toute proie et à la dépecer. La France, de son côté, et l'Angleterre le sait bien, est loin d'être dans la même situation avantageuse. Elle en est rendue à ce point de son histoire où elle doit considérer la sauvegarde de sa propre existence dans une guerre provoquée par elle à la légère, et qui doit finir par lui enlever, i30ur un temps, son prestige, par lui faire perdre un million d'hommes, par amener sa ruine sur mer et par déterminer la perte de son crédit en Europe.
Oui, ce terrible tableau de la conquête du Canada est bien propre à nous émouvoir, lorsqu'on songe aux excès du début, ii Thorreur des spoliations, aux violences suscitées par le fanatisme des conquérants et à la prise de possession d'un pays si riche en iDromesses de toutes sortes. Il nous émeut davantage, lorsqu'on voit un roi fainéant et sans caractère assister impassible à un premier démembrement de l'Amérique française, en 1713, sans pourtant ignorer l'importance qu'il y aurait à donner un essor nouveau à la colonisation, à une époque où la convoitise des rivaux prend une tournure pleine de sens et de menace.
Et, plus tard, à un moment de suprême angoisse, un cri de révolte sortira de toutes les poitrines quand, sans espoir de retour, on verra cinquante mille Français abandonnés, en proie au délire de l'attente et du suprême découragement.
L'Angleterre ne pouvait choisir un meilleur moment pour entreprendre cette conquête du Canada, conquête facile au possible, heureux coup de main, selon le mot de M. Salone, et dont les derniers faits d'armes nous peignent les causes
du succès de l'entreprise et nous font voir les raisons qui maintiennent la domination de l'Angleterre, à l'instant où le destin favorable la sert admirablement, en raison des circonstances politiques de l'Europe toute entière et de la France en particulier.
De ces faits émouvants, suscités par l'O'pprexSsion de la race vaincue par la race victorieuse, il nous est donné de tirer du passé toute une suite d'enseignements salutaires, de graves et im^Dressionnantes leçons.
Xous pourrions nous faire bien des raisonnements sur la colonisation et la conquête du Canada, avant et après le XVIIIe siècle. Mais il me revient ces i^ensées de deux philosophes bien distants l'un de l'autre par l'esprit, Machiavel et Eousseau. Machiavel enseignait qu'un gouvernement doit considérer la force comme la première condition de la grandeur, et que tous les moyens pour arriver sont lx)ns, pourvu qu'ils répondent à la légitimité du bnt à atteindre. Paroles que les philosophes modernes allemands ont dû méditer, puisqu'ils les ont mises en application, mais dans le sens qui leur convenait le mieux.
Il disait encore : ^' Toute conquête qui n'est défendue qtie par un état faible finit par en causer la ruine." — Ceci s'applique à la France d'alors, il va sans dire, et pour une bonne part, du moins. Et d'un atitre côté, Rousseau ajoutait : '' Le droit de conquête n'a d'autre fondement que la loi du plus fort."
Ces pensées contiennent toute l'histoire de la colonie française, deptiis ses débtits jusqu'au traité de 1703. Mais pourquoi s'étonner ? Elles
renferment aussi toute l'histoire de l'humanité, et Rousseau, au XVIIIe siècle, posait un principe ami)lement justifié depuis par les événements.
Le présent siècle nous le démontre facilement : la force veut dominer le droit. Sans aucun doute, le droit de la force a seul fondé des empires puissants et durables, car toujours la loi de sélection a voulu le triomphe de la puissance armée sur la faiblesse indécise et tremblante.
Si nous parlons ici au point de vue phlosophique, parmi les races fortes et conquérantes, toutes doivent leur durée et leur puissance à la force patiemment augmentée de leur patrie où grandirent tant d'aspirations, à la prédominence des armeSjà la grandeur et à l'éclat de leur prestige dans le monde, au détriment des faibles et des vaincus.
Si nous partons de ces temps de la domination de la race hébraïque sur la Palestine, pour remonter aux époques où apparaît l'âge historique de l'humanité, nous verrons les peuples aryens s'emparer de la Grèce et de l'Italie, implanter leurs traditions, leurs sciences et leurs mœurs, leur longue expérience des choses, infuser aux races conquises un sang nouveau, un bienfaisant génie qui illuminera l'Europe entière jusqu'à la porter au paroxysme du progrès. Si nous tournons encore les yeux vers ces époques où s'éteignent les races autochtones, où les Indiens des deux Amériques succombent sous les coups des Espagnols, pour tomber dans l'oubli, que voyons-
nous? Des races succèdent aux races, les mondes font place aux mondes :
Des mondes qui font place aux astres gravitant Dans l'espace éternel et qui, toujours, luttant. Atteints à tout jamais de douleurs comTilsives, Se détruisent entre eux, se réveillent. rcAivent En des cieux plus lointains, aux abîmes sans fond. Recommençant sans cesse au firmament profond. . ,
Lutte éternelle, lutte sans merci, lutte de la force et de la matière, lutte du génie contre la nature, tout est destruction et recommencement.
Luttas demeurées en perpétuelle contradiction avec les lois de la justice absolue, puisque toute conquête suppose la violence. Tabus de la force, l'intrigue, le mensonge, la ruse: les hommer pellent cela, dans leur langue imaginé^, la .. i. che de l'humanité vers son perfectionnement irraduel, vers la plus haute civilisation.
Inévitable et terrible nécessité de la nature humaine et du développement des peuples î La force et la violence poseront éternellement leurs lois, et tout progrès doit grandir d'autant qu'elles seront plus inflexiblement appliquées contre tout obstacle, contre toute résistance.
Un seul motif pousse le conquérant vers la réalisation de ses projets: l'ambition de la prédominance et de la gloire. Voyez les puissants de la terre : les uns et les autres ont le plus souvent mérité le surnom de fléaux de Dieu. D'ailleurs, l'ambition mène aux pires abus. Qui tient
* Les Prédestinés, Poèmes, par l'auteur, en cours de publication chez Lemerre. à Paris.
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en ses mains des masses aguerries dirigées selon sa seule volonté, n'est pas toujours enclin à la mansuétude et à la modération. Il sait aussi choisir son moment; et s'il ne s'attaque pas aux nations inolfensives, — ce qui est presque toujours le cas, pourtant, — il sait attendre patiemment l'heure où sa proie sera plus facilement à sa merci pour la réduire à une impuissance absolue. A ce jeu, quelques-uns se sont crus les instruments certains de la civilisation ; ils le furent quelquefois sans l'avoir prévu: ils en ont alors moins de mérite. Des substances offensives et meurtrières servent souvent de base à des produits bienfaisants aux douleurs de l'humanité ; d'autres sèment le désastre et la mort.
Mais quoi qu'il en soit, en ce commencement d'un siècle unique, où nous vivons comme sur le cratère d'un volcan em éruption, pouvons-nous croire aux vaines promesses d'un avenir nous apparaissant plutôt plein d'incertitude et de misère ? La victoire d'un pangermanisme à outrance nous ferait-elle espérer, pour le plus grand bien du monde, le triomphe de la vérité et de la raison ? Par quelle défiance, par quelle angoisse ne sommes-nous pas envahis devant un pareil état de choses ? Nous tenterions en vain de le nier devant les pages ouvertes de l'histoire : nous avons été et nous sommes le jouet de la force brutale. Et les auteurs même de cette inflexible loi de la force appliquée si méthodiquement, en ce commencement du XXe siècle, proclament hautement ces paroles : Le progrès de l'humanité, pour s'asseoir sur une base solide et durable, doit travailler sans relâche à la destruction totale de l'antique civilisation que l'histoire avait, à son
heure, im^îlantée elle aussi, par le fer et i)ar le sang.
Toute cette philosophie nous oriente vers le triomphe de la force au détriment du respect de la personnalité et de la liberté humaines.
C'est là le résultat de l'expérience des siècles.