CHAPITRE XI
Renaissance poétique Avant et depuis la Confédération.
Charles Morice a dit dans une page superbe de '' La Littérature de Tout à l'Heure : • ' " Il y a longtemps que la loi a été précisée de rintime corrélation des éyolutions politiques d'une société et de ses évolutions spirituelles."
Ainsi, en France, ajoute-t-il, " la grande Révolution porte le coup suprême au Classicisme, la Révolution et l'Empire déterminent le mouvement romantique." *
Appliqués à notre mouvement littéraire, dirions-nous, les revirements convulsifs qui ont précédé et suivi 1840 et 1860, ont agi profondément sur les esprits de ces deux époques mémorables, les plus importantes de notre histoire; et, véritablement, s'ils ont provoqué une rénovation des idées, ils ont inspiré la renaissance poétique d'où naquit la vieille génération, celle des Crémazie, des Fréchçtte et de quelques autres.
Il n'est pas étonnant qu'avant 1810, l'esprit se soit entièrement porté à la chose publique, à la vie purement politique, en raison des intérêts du moment. Il ne pouvait guère sortir de ce domaine, ayant tout son passé à sauvegarder, de-
* Charles Morice. Litt. de Tout- à -l'Heure.
vant j apporter toute son ardeur, toute son énergie, tout de lui-même, enfin.
M. Charles Morice nous le fait encore remarquer : " L'esprit ne peut faire deux choses à la fois, lorsqu'il descend aux gestes publics, il quitte les hautes régions de la pensée. Mais il y remonte avec autant d'ardeur qu'il les a plus longtemps laissées. Il se repose de l'action politique par l'action poétique." *
Le peuple, semble-t-il, mû par un ressort caché, se voit poussé, à un moment précis, mais ignoré, vers quelque manifestation extérieure dont il en résultera de la vie, un mouvement indispensable à l'avancement de l'espèce à laquelle il appartient. Puis, lorsque fatigué, ayant accompli sa tâche, sa mission divine, il se reposera, pour remonter aux sphères su|périeures qu'il avait délaissées pour un temps plus ou moins long, et pour répandre autour de lui, en harmonieuses ondulations, tous les accents de son cœur longtemps contenus.
Heure sublime, instant heureux où l'idée, se détachant de tout lien terrestre, s'élèvera jusqu'aux divines régions de l'extase et de l'infini.
Il est arrivé à ce moment, où les préoccupations matérielles lui auront fait comprendre toute la grandeur de son rôle et de sa mission. Car la pensée n'a pas été créée seulement pour provoquer les événements, pour les voir les uns après les autres se dérouler naturellement et se précipiter vers un but purement matériel; elle doit les exalter, les grandir, les diviniser, leur faire prendre contact avec l'immatérielle concep-
* Charles Morice, Litt. de Tout-à-l'Heure.
tion qu'elle s'en est faite. Elle avait commencé ici-bas nne œuvre grandiose : elle la termine dans le pays dn rêve où toute action grande et sublime doit se compléter dans la perfection irréalisable au milieu des hommes.
Donc, les événements sociaux influent sur les événements littéraires. Les fluctuations des uns règlent les fluctuations des autres. Et, sans doute, l'art ne passerait pas par de si nombreuses variations, s'il n'était enti^aîné par le flot toujours changeant et grossissant des perturbations politiques et sociales. C'est l'idée sans cesse en mouvement, c'est l'imagination toujours emportée, comme le fleuve cherche éternellement à se jeter dans l'océan qui l'attire.
Lors de l'acte d'Union au Canada, en 1840, le romantisme en France battait son plein. Victor Hugo, dans toute sa splendeur, avait, par son verbe puissant, " détruit la langue d'idéologues et de beaux esprits, pour la refaire et l'organiser à nouveau pour la transmission du sentiment et de la sensation." *
Le romantisme, je n'ai pas besoin de le dire, allait jouer le rôle le plus considérable que jamais système littéraire n'eut la prétention d'exercer par le monde. Offrant une signification bien déterminée, il deviendra une école que nous pourrions qualifier d'Jiiimaiïie, humaine dans le sens le plus large de cette expression, parce qu'elle a pour but principal — et c'est là où elle devient humaine dans le sens du mot — " l'expansion de l'individualisme."
M, G. Lanson, LaPo.^ie romantiquo.
Elle s'étendra sans distinction à tous les sentiments dont est capable l'âme humaine, à toutes les douleurs, à toutes les sensations, à toutes les castes, étant l'expression du lyrisme, pouvant atteindre la quintescence de la poésie même.
" Le romantisme né de la tristesse dont souffrait la pensée restée si longtemps immobile, confinée en elle-même, s'émeut et rend au sentiment ses droits : c'est son vrai mérite." * " Il est traversé de frissons métaphysiques." * Visiblement, il se revêt d'un caractère universel. Il est fécondité, progrès, universalité. Il passe de l'analyse à la synthèse, de l'ombre à la lumière, du laid au beau absolu, avec une aisance inconnue dans le passé. Tous les sentiments de l'amour vibrent tour à tour dans ses lois dont le but est de renverser sans miséricorde l'ancien régime, l'abstraction, l'absolutisme, pour redonner une vie nouvelle à l'art.
Tout va être refait ; les formes vont briser leurs chaînes, les genres vont s'étendre plus loin, les règles, le vers, tout va reprendre un nouvel élan. En un mot, nous assistons à un si terrible bouleversement, que la terre entière en sera secouée, transformée. Le romantisme va opérer dans le monde une telle révolution, qu'aucune civilisation, quelque lointaine soit-elle, ne pourra échapper à son influence décisive sur l'avenir des littératures.
D'ailleurs, à ses débuts, unissant ses origines françaises aux origines étrangères, le romantisme a pour mission d'évangéliser les races, si l'on
* Charles Morice, Litt. de Tout-à-l'Heure.
* M. G. Lanson, Histoire de la Littérature.
peut dire. Il est " révolutionnaire et anarchique.'' * Il refusera toute domination, jusqu'au jour où, mourant de l'abus même de ses défauts, il sera vaincu par le naturalisme et par l'école parnassienne.
Mais, tout d'abord, il fera la conquête de l'esprit universel. Ayant apporté, de l'Angleterre, le Byron du ^' Child-Harold," les laxistes Southey, Wordsworth et Coleridge; de l'Allemagne, les frères Schlegel, Shiller et Goethe; de l'Italie, le Dante de la '' Divine Comédie;'' de l'Espagne, tout le sublime du romancero , pour remonter jusqu'au moyen-âge qu'il ressuscite; ayant, disje, subi l'influence de tous ces génies grandioses devenus, à l'aide d'un lyrisme débordant de sentimentalité et de pittoresque, les amants de la nature, le romantisme voudra, à son tour, reconquérir les idées par la puissance de son émotion.
Ce mouvement formidable ne devait pas manquer d'atteindre notre jeune littérature en formation.
Vous vous rappelez cette sorte de manifeste que lançait Crémazie lui-même, vers 1867. C'était, d'ailleurs, une déclaration de principe tardive du poète : " J'aime de toutes mes forces cette école romantique, écrivit-il à l'abbé Casgrain, cette école qui a fait éprouver à mon âme les jouissances les plus douces et les plus pures qu'elle ait jamais senties." *
Rappelez-vous le culte de Frécliette pour Victor Hugo, dont il introduisit la manière dans la
* M. G. Lanson.
* Crémazie, Œuvres.
plupart de ses grands poèmes, jusqu'à une assez visible imitation.
Mais quoi qu'il en soit, cette génération naissante va réformer son vocabulaire sous l'influence du romantisme.
Le poète d'alors, bien qu'à l'état de formation, rend ses mots plus évocateurs, se rapproche de la véritable sensibilité et se montre plus expert dans le choix des sujets. Il a un peu le sens de l'abstrait; il a une assez vive compréhension de la vie et des couleurs. Il ne l'a pas à l'égal de ses maîtres, cela va sans dire; mais il a de Tintuition et il lui arrive souvent de montrer un certain tempérament, ce qui le distingue de ses devanciers, emportés sur une route rocailleuse et sans bornes.
Ainsi, son vocabulaire s'élargit, non qu'il soit complet, — il ne le fut jamais, et on nous l'a toujours reproché avec raison, — mais il arrive, par étapes, à des effets plus vifs, plus attrayants, moins insolites, plus hardis, et surtout, moins déconcertants que par le i3assé. Il manifeste une vive imagination. Nous avons en effet l'impression qu'il a une vision des choses, sinon assez nette, du moins assez intelligente pour nous faire entretenir quelque espoir.
Visiblement et parallèlement à la restauration de la forme, — c'est déjà un signe sensible de progrès, — notre versification se ressent vivement de l'influence romantique.
Notre poésie sait déjà se plier à la grande variété des rythmes dont dispose le romantisme toujours fécond en innovations. Et, en vérité, quelques poèmes de la première heure, ne manquent pas d'une certaine harmonie, non encore
qu'ils se soutiennent et que le style en soit continu, mais enfin, ils apparaissent déjà, chez Crémazie, par exemple, un peu comme des enfants timides, mais non sans une certaine témérité.
Il faut bien se le rappeler : nous sommes à une époque difficile et dans un milieu peu apte au développement complet de belles qualités. Car nous vsommes encore loin de cette poésie aux formes rares et subtiles, qui, selon Gautier, est "sculptée comme des statuettes de métal précieux dont l'élégance nous importe aux perfections antiques, ciselée comme des buires d'onyx, comme des cassolettes d'émail aux parfums de myrrhes où quelquefois se découvre une perle précieuse que le temps admire et recueille pour la postérité." *
Disons-le cependant, lorsqu'on passe de Bibeau, de Mermet, de Quesnel à Crémazie, jusqu'à Lenoir même, on sent une différence remarquable.
Dans une autre sphère, par idée de comparaison venant du très haut, si nous passons de Delille, de Casimir Delavigne à Lamartine et à Hugo, on sent, entre ce,s poètes, nous dit M. Gustave Lanson, une extrême différence qui ne tient pas à la structure du vers, mais dans ce fait que, par la volonté des premiers, le vers " n'étant plus qu'un mécanisme, une simple loi de combinaison des mots pour j^roduire les mêmes effets qu'on cherchait dans la prose, de ce vers atone, les seconds ont fait une voluptée de l'oreille. Ils ont reconstitué la rime et donné plus d'imi^ortance au rvthme.'' *
T. Gautier, Histoire du Romantisme.
M. G. Lanson, Histoire de la Littérature.
Chez nous, les poètes de 1840 et d'après, se ressentent très sûrement de cette transformation. Si la plupart sont restés classiques, ou du moins m, dans la plupart de leurs poèmes, cette influence persiste encore, il ne faut pas s'en étonner, lorsque même en France, M. G-ustave Lanson nous rappelle ce fait, c'est à partir des " Châtiments " et de la " Légende des Siècles " que Victor Hugo " a dégagé tout à fait ses rythmes originaux."* Avant cette époque, il ne faisait guère " usage que des rythmes égaux du vere classique." *
Quoi qu'il en soit, noti^ restauration poétique se révèle par un penchant tout à fait accusé au romantisme de la première manière.
En étudiant quelques-uns de nos premiers poètes, nul d'entre eux, dois-je dire, ne peut échapper à ce torrent impétueux qui entraîne avec lui toutes les idées, déracinant an passage toutes les vieilles souches, balayant toutes les vieilles formules, pour faire jaillir la liberté dans Tart dont est sorti le plus formidable des siècles, prodigue en œuvres géniales et en pensées fécondes.
Mais je reviens à Octave Crémazie dont je parlais un peu plus haut, ce premier de nos romantiques, vraiment digne de ce nom.
La vie de Crémazie, prise dans son ensemble, est à elle seule un grand et beau poème.
Kedisons-le avec une profonde tristesse.
On pourrait citer ici nombre de vers romantiques écrits dans la manière de notre poète, qui le peindraient admirablement et que se plaisaient
* M. G. Lanson, Histoire de la Lttérature.
* Idem.
à formuler les adeptes du romantisme de la première heure.
Je me rappelle, en outre, Théophile Gautier, un de leurs maîtres, s écriant : ^^ La poésie n'est pas un état permanent de l'âme,'' parce que, ajoute-t-il, ^' personne n'a strictement vécu de sa poésie, excepté ceux qui en sont morts." *
O triste pensée! Combien cela ne nous fait-il pas songer I Sur notre misérable planète, toute existence traîne avec elle sa douleur et ses désillusions. Mais quoi que nous fassions, elle prépare raveiiir en silence, et par un immense sacrifice qu'il nous faut nous imposer, ce dont, chaque jour, ne s'aperçoivent pas les indifférents, lourdement enchaînés aux matérielles satisfactions et aux vulgaires jouissances.
La vie de Crémazie est un noble poème, disonsnous, parce qu'elle est faite de sacrifice, de désintéressement, du mépris des intérêts matériels, — ô horreur! — ceux auxquels les hommes tiennent surtout avec le plus d'acharnement, y dépensant le meilleur d'eux-mêmes. Car ceux-là, soyez-en sûrs, ne vivent pas de la poésie de la vie et en meurent moins encore.
Lorsque Gautier ajoute que personne n'a jamais strictement vécu de sa poésie, il exprime en même temps une sévère opinion à l'égard des indifférents, car il avait un profond dégoût pour " les bourgeois," substantif augmenté d'une signification particulièi^ment tyi^ique, et passé dans toutes les bouches de la jeunesse d'alors qui regardait les bourgeois avec un mépris " dont celui
* T. Gautier, Histoire du Romantisme.
des renards d'Heidelberg ou d'Iéna pour les Philistins approche à peine.'- *
En parlant de Crémazie, voilà bien le poète >^ dont on eut pu dire que pour lui " la poésie fut un état permanent de 1 ame," parce que, vivant uniquement de son idéal, il se fit volontairement l'éternel exilé, l'oublié, le sacrifié, et que, loin des contingences humaines et de ceux " qui naissent marguillers et meurent échevins," il offrit sa vie en holocauste sur Tautel du grand Art.
Et ce fut une longue série de souffrances et d'inquiétudes morales. Voilà pour moi la plus belle partie de l'œuvre de Crémazie. Malheureusement, cette œuvre ne fut pas écrite, et c'est une perte pour la littérature canadienne.
Je m'explique. Le rôle de la poésie, c'est de représenter la vie sous ses nombreuses variantes, rhabillant tour à tour de couleurs chatoyantes, de fleurs, de joies, de printemps. Mais elle joue un autre rôle, celui d'atteindre la perfection et la beauté pure, lorsqu'elle réussit à rendis les nobles et véritables accents de la douleur humaine.
Certes, la souffrance physique ou morale est le partage de l'homme, mais elle prend un caractère particulier quand elle s'adresse à la condition de l'humanité toute entière.
Le poète, devrions-nous dire, quoique souvent personnel, ou enfermé dans sa tour d'ivoire, n'exprime pas dans ses chants ses seules souffrances, ses seules incertitudes, ses seuls doutes : il est la voix de l'univers, celle dont les échos répercutent ses angoisses aux quatre aires du monde.
T. Gautier, Histoire du Romantisme.
Les plus grands poètes, ceux dont les vers nous étreignent l'âme et qu'entendra la postérité, tous les bardes de la vie, devenus de grands résigTiés d'avance et dont l'émotion se communique à travers les siècle-s, ont fait entendre des plaintes nées de leur souffrance même.
Or, la souffrance morale est d'ordre supérieur : elle a des privilégiés, et ceux-là mêmes, élus des dieux, imposent au monde l'admiration et le respect.
Depuis toujours, depuis les demi-dieux d'Homère, jusqu'aux héros fabuleux d'Eschyle; depuis le doux Horace, jusqu'à Virgile; depuis le majestueux Dante, qui nous l'enseigne, debout sur les portes de l'enfer, ^' l'homme traîne après lui, comme un boulet, le châtiment de ses crimes, ou recherche la récompense de ses sacrifices et de ses vertus." Depuis de Vigny, depuis Hugo et Lamartine, jusqu'à Alfred de Musset; depuis les plus célèbi^s, jusqu'aux plus ignorés de la vie, l'on entendit, à travers les temps, la douleur dont les plaintes inspirèrent une commisération infinie
Et dans les poèmes nombreux qu'ils écrivirent, la plupart de ces poètes devinrent immortels, le jour où ils surent rendre et communiquer aux hommes la plus noble part de leurs souffrances.
Tout a-t-il été dit et écrit sur Crémazie ? On me pennettra de n'en rien croii^.
On peut toujours dire quelque chose sur un poète, surtout, si l'on veut bien constater, comme je le disais plus haut, que l'auteur de " La Promenade des Trois Morts " n'a pas écrit toute l'œuvre de sa vie.
Ce grand exilé eut pu se révéler à nous sous un jour particulier, et, comme les grands poètes de la douleur, nous associer aux méditations de son exil. Cela eut été nouveau chez nous, surtout à l'époque où vécut Crémazie. En tout cas, je dois le soutenir, un pareil livre nous eut montré l'homme dans la plénitude de son talent; il se fut sans doute révélé un très grand poète, insoupçonné jusqu'à ce jour; et je me demande si le chantre de l'exil n'eut pas surpassé le barde du " Drapeau de Carillon " et du " Vieux Soldat Canadien."
Un poète n'a-t-il pas dit, ou à peu près :
" Les plus beaux vers sont ceux qu'on n'écrira jamais."
L'œuvre de Crémazie n'est pas sans mérite, nous n'oserions le prétendre. La plupart de ses poèmes, livrés au hasard de l'inspiration et qui subirent diverses influences, toutes romantiques,* d'ailleurs, ne manquent ni de souffle ni de sincérité; mais ils ne nous donnent pas, loin de là, toute la mesure du talent de leur auteur.
Cette œuvre est très courte. Elle se compose à peine d'une vingtaine de poèmes dont presque tous ont été répudiés par le poète lui-même, et avec raison, je crois, sans en exce^îter le fameux " Drapeau de Carillon " qu'il déclare, dans une de ses lettres, " une pauvre affaire comme valeur littéraire, dont l'idée seule a fait fortune, mais qui ne vaut pas cher jjour la forme." * Et il
* Œuvres de Crémazie, p. 45.
* Lettre à l'abbé Casgrain, p. 43. Œuvres-Préface.
ajoute : ^' Si je n'avais pas autre chose pour me recommander comme poète que ce malheureux '^ Drapeau de Carillon," il y a longtemps que ma petite réputation serait mort^ et enterrée aux yeux de,s littérateur-s sérieux." *
Et lequel préfère-t-il parmi ses poèmes ? Il le déclare lui-même : c'est celui intitulé : '^ Les Morts : "
0 morts ! dans vos tombeaux vous dormez solitaires, Et vous ne portez plus le fardeau des misères
Du monde où nous \ivons.
Pour vous le ciel n'a plus d'étoiles ni d'orages Le printemps, de parfums; l'horizon, de nuages;
Le soleil, de rayons.
Immobiles et froids dans la fosse profonde. Vous ne demandez pas si les échos du monde
Sont tristes ou joyeux ; Car vous n'entendez plus les vains discours des hommes. Qui flétrissent le cœur et qui font que nous sommes
Méchants et malheureux. Le vent de la douleur, le souffle de l'envie Xe vient plus dessécher, comme au temps de la vie,
La moelle de vos os ; Et vous trouvez ce bien au fond du cimetière, Que cherche vainement notre existence entière. Vous trouvez le repos
Il avait, certes, une prédilection marquée pour le poème : " La Promenade des Trois Morts ; '' " il le choyait comme l'œuvre capitale de sa vie; '' * mais, même si ce poème est arrivé trop tard après Gautier, nous serait-il peionis de juger son auteur complètement, surtout lorsqu'on sait que, pour le terminer, Crémazie avait conçu un plan
Lettre à l'abbé Casgrain.
Abbé Casgrain, Œuvres de Crémazie,
ne comprenant pas moins de sept à huit cents vers ? * Eut-il, plus tard, modifié sa manière, sa forme ? Probablement pas. En tout cas, il est toujours mieux de juger un auteur sur Tensemble de ses œuvres que sur un fragment de poème.
Quoi qu'il en soit, l'œuvre reste incomplète. D'ailleurs, Crémazie se proposait de la corriger, en raison, disait-il, des nombreuses négligences qu'on y rencontre.* Il eut sans doute même refait entièrement ses poèmes où se fut révélé, dans tout son épanouissement, le poète véritable que nous aurions voulu connaître pour le plus grand bien de notre littérature nationale.
Crémazie avait, je crois, une certaine préférence aussi pour ce poème intitulé : " La guerre d'Orient." Je ne suis pas absolument de son avis. Ces vers sont des hors-d'œuvre : ils sont imprégnés d'un souffle hugolien-trop prononcé. En outre, le poète s'écarte trop du cadre oMinaire de ses moyens et du milieu de son inspiration. Il s'était tellement habitué à humer les brises de nos forêts et à entendre chanter les sources canadiennes, que les échos lointains d'orient lui paraissent assez étrangers. Il y vise bien à l'envoiée, au lyrisme, mais son inspiration y manque de naturel ; il se heurte, en outre, à un obstacle qu'il aurait pu éviter: un exotisme mal venu et sans intérêt.
La même remarque pourrait s'appliquer au poème ^' Sur les Ruines de Sébastopol " que je soupçonne avoir souvent inspiré Je^Chapman de la grandiloquence et des périodes aux horizons fuyantes.
Œuvres complètes.
Lettre, Œuvres complètes.
Mais d'un autre côté, il faut bien revenir à Topinion courante: le meilleur Crémazie de son œuvre écrite vse retrouve encore dans les poèmes où il exalte l'idéal de la patrie.
D'ailleurs, et c'est déjà un mérite, notre véritable histoire poétique date du *' Vieux Soldat Canadien.'^ En efïet, on peut le dire, à l'époque ^ù il fut écrit, ce poème fut une révélation. Toute Taridité de la versification en usage depuis les primitifs, disparaît devant l'audace romantique du nouveau venu, aidée par une circonstance exceptionnelle. Un souffle tombé de rOljmpe des dieux, où trônait Hugo, passe sur notre beau fleuve, et l'on respire délicieusement une ])rise descendue des grands sommets. Ce retour aux foiTues nouvelles fit éclore un nouveau printemps. Et, comme Garneau, Crémazie avait opéré ce miracle de porter le sentiment de la patrie jusqu'à Fexaltation, je dirai même, jusqu'à une sorte de frénésie. Encore une fois, Tesprit de survivance de la race allait faire naître une ère nouvelle, en même temps qu'une génération renouvelée et grandie. Ce poème nous apportait encore une fois l'écho de voix éteintes depuis cent ans. Les marins de France venaient de remettre le pied vsur notre sol : nous étions sauvés.
Mais, pour revenir à ma pensée, ou plutôt au Crémazie de l'exil, à l'œuvre qu'il ejit pu écrire, à celle que nous aurions souhaitée, disais-je plus haut, à celle qui nous eut valu un très grand poète, je me rappelle icîHes paroles pleines de tristesse. Crémazie écrivait un jour, en parlant de I^amartine et d'Alfred de Musset dont il se réclamait : " Leurs illusions, leurs rêves, leurs aspirations, leurs regrets trouvent un écho sonore
dans mon âme, parce qne moi, chétif, à une distance énorme de ces grands génies, j'ai caressé les mêmes illusions, je me suis bercé dans les mêmes rêves et j-ai ouvert mon cœur aux mêmes aspirations pour adoucir l'amertume des mêmes regrets.'' *
Et plus loin, il s'écrie : " Quand pourrais-je finir mon poème '' La Promenade des Trois Morts ?" Je n'en sais rien. Je suis un peu comme Gérard de Nerval. Le rêve prend dans ma vie une part de plus en plus large; vous le savez, les poèmes les plus beaux sont ceux que Von rêve mais qu'on 71'écrit pas.''*
Quel est le poète qui, dans ses nuits d'insomnie, n'a pas entrevu toutes les espérances de sa vie, toutes les nobles aspirations échafaudées patiemment pour en faire un palais d'or pur et orné des plus rares pierreries? Mais en est-il un que l'illusion a bercé dans un songe merveilleux qu'aucun nuage n'est venu assombrir et dissiper? Tous ontils pu réaliser cette ambition de laisser l'œuvre née dans l'imagination, mais que souvent la main tremblante n'est jamais parvenue à tracer ?
Crémazie a vécu les illusions des plus grands de la terre, il nous le déclare ; il s'est bercé dans les mêmes rêves et il a ouvert son cœur aux mêmes aspirations. C'est qu'il avait conçu une œuvre, une œuvre nouvelle dans laquelle il eut voulu, comme le mélancolique Lamartine ou le douloureux Musset, ouvrir aux siens, à sa patrie, à ises amis, la blessure de son cœur et lui faire
* Lettre à l'abbé Casgrain.
* Préface des Œuvres de Crémazie.
rendre tous les accents de sa doulenr et de ses angoisses. Il eut touIu. comme eux, conûer toute sa vie au cFef-d'œuvre médité longuement, écrit avec ses larmes, scellé avec son sang.
Et ce poème, né de sa propre souffrance, de ses propres malheurs, nous eut révélé du poète des qualités insoupçonnées, car il avait Témotion, la sincérité, la profondeur psychologique, incomiDlètement exprimés dans les poèmes écrits qu'il a laissés, et dont Tintention se prêtait difficilement à l'expression de ces hautes qualités.
Mais, il le dit lui-même : le rêve i)rit la plus large part de sa vie d'exil. Et à partir du jour où il sentit l'impuissance le terrasser, il fut comme le poète de '* Sylvie," il marcha dans un songe perpétuel, sans tenir en place, souvent dans lextase où il croyait trouver un baume à ses douleurs, mais se sentant quand même une existence manquée, finissant la journée faite d'abandon et d'angoisse dans la résignation des vaincus d'avance.
O les existences manquées I Combien les siècles nous ont-ils fourni d'exemples, et combien l'histoire abonde-t-elle en génies avortés dont rhumanité toute entière se fut enorgueillie I Et dans un autre ordre des choses, que d'événements passager-s et accidentels, que de raisons psychologiques ont réduit à l'impuissance des âmes ignorées, marquées d'avance du sceau de l'oubli î
Combien de causes cachées ou visibles viennent éteindre l'étincelle qui eut pu allumer le feu sacré que tout cerveau de poète x^orte en lui comme un don précieux.
Hélas I s'écriait Crémazie, ^' c'est un malheur que d'avoir reçu du ciel une i^arcelle du feu sacré,
quand on naît dans un pays où les préoccupations matérielles remportent sur les créations poétiques.'^ Et devant Tin justice calculée de la foule à l'égard des poètes, devant Tapathie dé- 13rimante de tous les éteigneurs de gloire, il se demande avec inquiétude, et dans un sanglot, ce que deviendra, au point de vue de Part, notre pays, s'il persiste à s'engourdir dans l'indifférence des choses de l'esprit.
Cela faisait Crémazie regretter d'être né poète. " Si je n'avais eu le goût de la poésie, écrit-il, je me serais brisé tout entier aux affaires, et j'aurais aujourd'hui mon avenir assuré. Au lieu de cela, qu'est-il arrivé ? J'ai été un mauvais marchand et un médiocre J)oète." *
Crémazie exagère. Il ne fut ni un médiocre ni un très grand poète; mais il doit rester pour nous une figure légendaire. -
Au début de sa formation, un pays ne peut atteindre la perfection de l'art. L'humanité jamais ne nous en donna l'exemple. Comme la géologie nous l'apprend, la terre n'est pas sortie de son chaos d'un seul coup, sans passer par une série de transformations successives. Si nous descendons au centre du globe, nous y constatons, par les couches et les fossiles spéciaux, le travail lent et difficile de la formation de notre planète. Il en est ainsi des langues, il en est ainsi des littératures de tous les temps.
Crémazie fut le noyau autour duquel, sous l'action d'astres de différentes grandeurs, notre planète littéraire s'est graduellement formée, encore qu'infiniment petite dans le ciel des constellations
* Lettre à l'abbé Casgrain. Œuvres complètes.
dont les lumières éternelles se répandent sur te monde.
Disons-le en passant : sur notre planète, infiniment fjetite, il n'y a pas que des existences manquées, mais il apparaît surtout des existences manquant de milieu.
Crémazie exilé ne manquait pas de milieu ; mais la douleur lui enleva toute énergie morale et physique pour mener à bonne fin une œuvi-e que nous regrettons. Plusieurs de nos poètes, tels Lenoir, Fiset, Cliauveau, Bédard, et quelques autres de leurs contemporains, ou à peu près, ne manquaient pas de l'énergie, ni des facultés nécessaires à l'accomplissement d'un travail intellectuel, mais ils n'avaient pas le milieu propice au développement de leurs facultés.
Ils eurent même d'assez brillants débuts que le temps s'est permis d'atténuer, mais tous, sans exception, durent incliner très vite aux préoccupations utilitaires de la vie.
A cette époque, comme à toutes les suivantes, d'ailleurs, ils se sentaient le besoin de se réunir, de se communiquer leur enthousiasme et de proclamer hautement, comme la jeunesse romantique de 1830, leur attachement à divers principes, à divers poètes ; car, comme cela était naturel, tous étaient des romantiques, ou presque tous, mais leurs préférences allaient de Victor Hugo à Lamartine, de Lamartine à Musset, de Musset à Vigny et Victor de Laprade.
Les noms de Lamartine et de Musset, vous le comprenez facilement, triomphaient le plus souvent parmi les poètes de cette génération. On en sait la raison. Lamartine reste l'éternel chantre des méditations et des mélancolies. Musset
sait atteindre les cœurs de vingt ans, et ses plaintes savent s'entendre par delà Tocéan.
Donc, cette ardente jeunesse, romantique un peu à la manière des lakistes Wordswortli, Southey et Coleridge, parce qu'ils ont vécu pour la plupart ,de la grande nature, — se complaisait dans la fréquentation de l'auteur du " Lac " et du douloureux poète des '^ Nuits."
Seulement, il faut bien l'avouer, si Lamartine est un poète difficile à imiter, ce n'est pas tant parce qu'il n'étale rien de bien nouveau comme rythme et comme thèmes ; mais c'est surtout parce que sa spontanéité et sa sincérité lui appartiennent en propre. Rien n'est plus vrai. " Lamartine est le plus naturel des poètes, le plus poète, si la poésie est essentiellement le sentiment." * Et pour lui, c'est bien le cas, nous le savons. La littérature française, à ce compte, n'a produit qu'un Lamartine. Cela tient* à ce qu'il ne peut y avoir qu'un Lamartine en littérature.
Tous les grands poètes ont fait des élèves. Depuis toujours, l'action d'imiter fut instinctive chez l'homme; nous ne devions pas échapper à cette nécessité, mais bien des maîtres incontestés se reflètent dans leurs disciples par leurs défauts surtout, qu'on grandit et qu'on exagère.
Quelques poètes furent, sinon dépassés, du moins approchés, quelquefois égalés. Lamartine échappe à toutes ces comparaisons ; Alfred de Musset s'y soustrait aussi, et pour bien des causes.
Le premier est un improvisateur sublime, subjectif, et se complète lui-même en créant une œuvre incomparable ; le second, insouciant et né-
M. G. Lanson.
gligé, peu préoccupé de la composition, peut seul porter le poids de ses défauts. Ceux-ci, sous sa plume, deviennent, la plupart du temps, de charmantes qualités. C'est surtout parce qu'il chante sa souffrance morale avec son propre cœur Sa manière lui est toute personnelle, tellement personnelle, tellement imprégnée de cett« amertume
S,Ttr°' ?"i ^"\f* P^'^P^'^' q"'*^l^e demeure pour tous, et éternellement, le trait caractéristique de la poésie des " Xuits."
Ces improvisateurs, uniques dans l'histoire de ia littérature française, ces deux immenses o-énies, sont donc absolument et uniquement pwsonnels : on ne les imite pas, ou on les imite mal Et, ajoutons-le ici. toute une multitude d auteurs médiocres, à travers les siècles, "par la sterihte de leurs efforts, ont travaillé beaucoup plus pour la gloire de leurs modèles que pour leur propre avantaae." *
Donc, Lamartine et Mu.sset portent en eux un don bien personnel qu'il est impossible de transmettre aux autres. De tous ces êtres priviléo-iés on peut prendre la manière, les procédés techniques du métier; on ne leur emprunte pas leurs qualités essentielles et leurs éiotions intimi Ces trésors enfouis au fond de Tâme restent un patrimoine inviolable.
Dumas flls a dit de Lamartine : " On ne le compare pas. on le sépare.» Cela est vrai, parce que Lamartme est un phénomène de l'hûiianité si 1 on peut dire. Ses tristesses, ses mélancolies ne
„Jt*^'*"*'^^* '"*■ Lamartine a raconté, avec un strie au'il
U:L IZrXrT '''""^^' ^^^ premiers souvenrrs^'en. iduce. ir-ortraits contemporains, p. 170
se rencoutrent nulle part : il les tire de lui-même, de lui-même seulement. Par là, il donne un bel et grand exemple aux hommes, se montrant la poésie même, dans son essence et sa durée.
Les contemporains de Crémazie et la génération suivante, furent, pour beaucoup d'entre eux, des disciples de Lamartine et de Musset. Parmi ceux-là, nous retrouvons Joseph Lenoir, Fiset, P.-J.-O. Chauveau, Bédard et quelques autres dont je m'abstiendrai de parler ici.
Plusieurs sont aujourd'hui oubliés; plus que tout autre j)eut-être, Lenoir mérite un souvenir. Nous ne pourrions nier qu'il eiit des dons rares, S une grande sensibilité alliée à une assez nette vision des choses extérieures. Il a le sens des couleurs, mais rinspiration est courte et haletante, ses poèmes manquent d'ampleur, sont inégaux comme rythme.
Comme tous ses émules, i^l vécut loin de tout milieu et ne put acquérir une érudition suffisante. Quelques-unes de ses pièces, tels le " Chant de Mort d'un Huron," le " Génie des Forêts," " Graziella '' et les " Laboureurs," se ressentent visiblement de l'influence de Lamartine. Non que Lenoir ait échappé à l'empreinte du romantisme auquel il se rattache fortement, comme d'ailleurs la génération à laquelle il appartenait; mais tous ses poèmes indiquent une fréquentation assidue des romantiques de la première heure.
Néanmoins, il faut le reconnaître, les vers de ce poète ne sont pas dénués d'une certaine profondeur élégiaque ; ils ont de la délicatesse, de la simplicité, de l'élévation souvent; ils sont imprégnés d'une mélancolie sincère dont se ressentent
les œuvres durables. Et s'ils manquent de coloris, de précision quelquefois, et du grand souffle, ils indiquent néanmoins une âme bien trempée et saine.
Lenoir, ai-je dit, avait le don de poésie. Il est souvent naturel, toujours vrai, mais d'une technique peu savante, dénotant l'insuffisance du mot évocateur et, par suite, du verbe magique. Enfin, il ne possède pas tous les vsecrets de la ])ure harmonie et du rythme intérieur qui sont d'une puissance irrésistible et prêtent à la beauté des choses une grandeur incomparable.
La personnalité est presque toujours absente de sa poésie. Ainsi la voix qui chante :
" Sur la grande montagne aux ombres solitaires, Uu jour il avait fui le chasseur ; Son œil était de feu, comme l'œil de ses pères ; Mais son ombre roulait avec plus de fureur,"
me semble une voix connue. Elle me revient avec trop d'insistance, quoique cependant elle ait le mérite de n'avoir pas eu d'écho bien souvent chez nous, avant Lenoir.
Le fait de s'écarter volontairement des fadeurs et de la banalité de ses devanciers est déjà d'un grand mérite. Il a voulu, au moins, se dégager des entraves dont le passé a si longtemps retenu les esprits rétrogrades.
Ainsi, le " Génie des Forêts " se distingue de la poésie de Mermet, par exemple. Elle s'exprime avec plus de vérité, plus de sûreté, elle est d'une allure plus dégagée, elle coule d'une source plus limpide et s'échappe d'une âme infiniment plus
sensible. Elle indique des influences plus salutaires et plus profitables.
Joseph Lenoir n'eut jamais la prétention de se comparer, même de loin, à son maître Lamartine ; mais, comme tous les passionnés de Fauteur des " Méditations," il admirait sans réserve ce poète divinement humain. Il en saisissait le côté essentiel, il voulait être l'humble écho de cette grande voix de la nature qu'il a si généreusement chantée dans des strophes dont tant de générations se sont imprégnées comme malgré elles, pour la raison que le chantre de " Jocelyn " attire, captive, et qu'une fois compris, il demeure comme la hantise de tous nos instants.
Tel fut l'effet de la poésie lamartinienne, dès l'apparition des '' Méditations," que le poète, venu du fond de sa province, livrait à la France éblouie, divins poèmes où ^apparaissait l'âme la plus richement douée que la litérature française ait produite jusqu'à ce jour. Aussi, ce large flot d'harmonie, comme un puissant écho, se répandit-il i3ar le monde jusque par delà les océans.
Comme toutes les âmes sensibles, Lenoir l'avait entendu: son âme s'en était remplie. Quoi de plus naturel et de moins blâmable que de vouloir atteindre les grands sommets !
Seulement, je l'ai dit plus haut, Lenoir vécut dans un milieu bien particulier et peu propre au développement de ses ambitions intellectuelles. II est demeuré un être assez primitif et sans expérience. Il n'a pas appris à l'école des connaissances exactes à penser et à discerner complètement les choses de la vie.
Le nom des grands maîtres n'arrive à ses oreilles que dans le bruit de la mer : leui^ œuvres
principales manquent ici, et les quelques bribes de poésie qui nous tombent sous la main, ont été copiées au hasard du chemin et apprises au petit bonheur. Les bibliothèques sérieuses et abondantes font défaut ; on s'instruit, le plus souvent, en écoutant les mieux renseignés, je veux dire, les moins ignorante, sans apprendre les auteurs dans le texte. A une époque de formation, Lenoir et tous ceux que je nommais plus haut, tout en subissant l'influence lamartinienne, donnent à leurs contemporains un l>el exemple de constance et de désintéressement. S'il eut vécu à notre époque, Lenoir eut peut-être dépassé Fréchette et nous eut probablement laissé des œuvi^es plus riches d'expression et de rythmes sonores. Le temps inexorable Ta fait naître trop tôt dans un milieu trop jeune. Il en est ainsi de tous ses contemporains: ils ont manqué de milieu. Xous i^prendrons ensemble ce sujet dans le chapitre suivant.
Voilà donc pourquoi toute cette génération d'avant 1860 est impuissante à créer une poésie vraiment supérieure, sinon médiocre. Voilà pourquoi elle manque de toutes les qualités essentielles qui en feraient une source de véritable harmonie. Car la poésie, pour nous communiquer le grand frisson, doit exprimer, tour à tour, l'amour, l'adolescence, dans un style idyllique, le souvenir avec ses nostalgies, les beautés de la lande natale, le retour à la vie chami^être et à la terre; elle doit monter aux cieux et dépeindre, dans un style dantesque, les chênes, les blondes faunes, les fleuves et les lacs, les déclins et la vieillesse heureuse.
Elle est trem]3ée de larmes, d'une sensibilité nerveuse, retrouve la plus haute conscience d'ellemême à travers les éj)reuves de tous les instants de la vie, par la richesse du style et du rythme, nage au milieu des sonorités, des splendeurs irréelles, atteint au snblrme par la justesse de l'expression, par la précision du dessin, par la variétés des couleurs, comme elle cherche à pénétrer les choses indécises et l'indéfinissable.
Voilà ce que la poésie doit exprimer pour rendre tous les accents de la nature et de la douleur humaine. Sa grande voix nous vient de loin, car c'est le passé qui nous Ta transmise. Et ses échos, longtemps entendus, bercent l'humanité entière. En art, dit Gautier, — et il me plaît de le répéter ici, — les événements passent, et la beauté seule reste." *
* T. Gantier, îîistoire du Romantisme.