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CHAPITRE XII Influences des Milieux

Génération de 1860.

Subir rinfliience d'un milieu, c^est se rattacher à l'ensemble des productions d'une époque, c'est respirer l'atmosphère ambiante des idées, des mœurs, des systèmes : c'est, en un mot, être l'écho de tous les sentiments qu'ont fait naître les circonstances et les événements.

Paul Bourget a dit: ''Tout système — l'histoire nous le démontre — se rattache par le plus étroit lien aux autres productions de l'époque dans laquelle il a paru."

Par extension, nous pourrions ajouter avec Kant qui formula la théorie des milieux, cet axiome: '' que la formation d'un être nouveau est un épigénèse et que le produit présent puise tous les éléments dans les facteurs du passé.''

Hegel a développé grandement cette théorie ; Auguste Comte l'a reprise, sans peut-être la trop raisonner, quoique, dans ses pérégrinations à travers les philosophies et l'histoire de l'homme évoluant dans la nature, il vse soit appliqué à la recherche constante des faits, à l'analyse des phénomènes naturels et sociaux, dont il a tiré la formule de quelques générations qu'il qualifia de loi. Xous serions portés à dire avec Goethe que " le budget de la nature est ûxe; '' mais nous al-

Ions voir comment, par certains phénomènes, son harmonie est brisée et interromi^ue.

En effet, si nons regardons dans la nature, à un instant détenniné, et avant la naissance même de l'homme, nous assistons à un phénomène dynamique par lequel tous les corps se meuvent, agissant les uns sur les autres, soit en s'entr'aidant, soit en s'interposant, et sont attachés, ou, si vous le voulez, liés les uns aux autres comme par une force invisible, mais irrésistible. A cette période, Goethe prétend " que le rapport du milieu et de l'être est fatal ou providentiel."

Mais, à un moment donné, l'homme apparaît avec la puissance de sa force qui, celle-là, est raisonnée et distribuée avec méthode. Dès cet instant, rharmonie est brisée dans la nature, l'équilibre en est même interrompu.

Car, dès cet instant, apparaît aussi le bien et le mal. Le bien, ce sera tout ce dont l'homme peut disposer convenablement à son gré; et le mal, ce sera tout ce que les autres êtres viendront revendiquer de sa part déjà si grande et qu'il cherche par tous les moyens à augmenter. C'est la lutte pour l'existence dont on voit alors apparaître les premiers symptômes.

Et voilà où tout devient intéressant; car dès cet instant, se précise l'influence des milieux. Or, à tous ces milieux, composés d'êtres juxtaposés et mis en présence les uns des autres, l'homme va opposer l'association, partant le milieu social. Et comme tout dans un milieu social doit sans cesse se mouvoir, il créera l'action, c'est-à-dire, le mouvement dans le milieu où il entrera en lutte avec tous les éléments de la nature, et partant, avec lui-même. De là encore le besoin de rapporter

tout à ses intérêts, ce par quoi il augmente son champ d'action ; ce qui le mène au progrès, mais par une lutte ininterrompue, ce qui est la condition du succès : lutte formidable, choc des conflits où les peuplées ne connaîtront jamais la paix. Et comme l'homme enfin se croît le centre de toute activité, il se proclamera le principe suprême, comme il se croira le dieu de l'univers. De là les conflits qui amèneront le bouleversement des empires, la transformation des pénibles.

Voilà à peu près l'origine des milieux; de là aussi la cause de l'influence que ces milieux exerceront sur les caractères de race chez l'homme. Et nous serons inévitablement poussés à rechercher, plus tard, dans les caractères de race, les secrets du vieux sang, de l'origine primitive, ethnographique, de l'influence des milieux physiques et moraux, de la confonnation particulière des types, de la destruction de chaque organisme individuel et des éléments de wsa formation.

Travail puissant qui nous conduit naturellement à transporter ces principes philosophiques dans le domaine littéraire où, par analogie, nous refaisons le même voyage à travei^ l'histoire de l'esprit humain, afin de découvrir l'influence des divers milieux dans lesquels, au long cours des siècles, il s'est formé, transformé, pour arriver à la plus haute expression de raffinement, ou bien, graduellement, à sa décadence et à sa ruine.

Car, dans les milieux littéraires, comme ailleurs, comme dans les milieux sociaux, aucun principe d'inertie n'est admis. ^' Une force mystérieuse et sourde travaille incessamment, dans la profondeur de l'être et dans la nature envi-

ronnante, à faire sortir le contraire du semblable.""

Tour à tour, dirons-nous, selon l'époque où elle est née, le milieu où elle a développé ses tendances, la littérature se fera, ai- je dit plus liant, l'expression de la société, des croyances admises ; elle se fera apologétique, idéaliste, exploitera les hautes spéculations psychologiques, les événements historiques, reviendra, de l'idée philosophique de la continuité du progrès, au déterminisme univei'sel, créera des méthodes, et, selon les tempéraments, remontera de la cause aux effets, de l'objectif au subjectif, de l'analyse à la synthèse; exprimera le principe scientifique d'une classification esthétique sur l'étude positive de l'organisation des œuvres, " introduira le darwinisme dans son domaine, puis, donnant la prédominance à l'action de l'œuvre sur l'œjivre, recherchant les modifications apportées à la tradition par les causes collectives ou individuelles, elle soumettra le développement des genres à la loi de révolution." *

Tel sera le rôle des écoles littéraires apparues dans le monde, a divers époques et dans des milieux différents.

Elles se rattachent, comme disait M. Bourget, aux autres systèmes des époques précédentes et ■s'en distinguent selon leur évolution, leur progrès et les matériaux employés, bien qu'elles puisent leurs éléments dans les facteurs du passé.

* Brunetière, Question de critiques.

* M. G. Lanson, parlant des théories littéraires de Brunetière.

Et, comme elles sont appelées à vin^e plus ou moins longtem^^s, selon les circonstances, elles exercent une influence inévitable sur tous les esprits d'un siècle et dans tous les milieux où elles pénètrent et prennent souche.

Tel fut le sort du classicisme et du romantisme en France et à l'étranger, pour citer deux exemples, illustres entre tous.

En jetant un regard sur notre poésie, vers 1860, que doit-on dire de cette époque, combien pauvre se présente le milieu et combien peu nombreux — pour des raisons connues de tout le monde — sont les matériaux employés par nos poètes I Qu'il est facile de découvrir l'ascendant qu'exerça sur cette génération agitée le romantisme dont le prestige et l'effusion des principes, si hautement proclamés, eurent une répercussion jusqu'aux confins de la terre.

Et combien ne sont-ils pas imprégnés de ces influences inévitables, toutes nos instinctivités, nos harangues politiques, nos discours académiques, nos méditations philosophiques même, tout enfin de l'expression de notre existence nationale?

Qu'on se soit exprimé par l'histoire ou par la poésie, toutes nos œuvres relèvent encore et quand même de la littérature française dont nous essayons en vain de nier l'incontestable prédominance, puisque nous en tenons nos plus chères inspirations, nos plus nobles pensées, nos pages les plus vénérées, nas monuments les plus précieux élevés à la mémoire de nos héros dont l'allure, le galbe, et l'orgueilleuse prestance nous rappellent le panache, la morgue triomphante et la fierté gauloise.

N'essayons pas, comme un défi an temps, de rendre notre histoire diffuse, d'embrouiller l'intention de nos pensées et de nos actes dans la masse des opinions souvent disparates en apparence, alors qu'ils portaient en eux la plus sûre raison de leur simplicité.

Tous nos poètes trahissaient dans leurs œuvres l'expression courte, précise et caractéristique qui mettait à nue la forme intellectuelle leur convenant le mieux et les peignant avec fidélité.

Or, notre littérature poétique se résumait à une pure formule, épanouie librement au milieu de notre civilisation à laquelle elle participait sans presque rien recevoir d'elle, puisque née d'hier, d'influences extérieures, plutôt que du milieu où elle devait se développer, notre poésie avait, pour ainsi dire, transplanté ses origines françaises sur un sol vierge, mais presque intculte.

Il était alors bien facile de lui assigner sa place, son rang. Elle nous apparaissait déjà comme devant jouer un rôle, quoique minime dans la représentation des faits dont se compose l'humanité, dans la suite innombrable des événements principaux dont l'histoire universelle s'est constituée, et qui ser^vâront de thème éternel à toute la série des penseurs qui ont transmis à leurs descendants, dans l'ordre des idées, les matériaux dont furent composées leurs grandes œuvres.

Ici nous reviennent, par analogie, les théories de Kant et de Goethe, du premier surtout, à savoir que " le produit présent puise tous ses éléments dans les facteurs du passé."

Xe nous inclinons pas au panthéisme de l'art, bien que. chez nous, tant de points de contact nous relient, sans excei^tion, aux manife.stations de l'esprit français, et alors qu'il nous faut sans cesse Y reporter nos origines.

Xos devanciers semblaient oublier l'effet bienfaisant que peuvent exercer le sol, le milieu, le climat même, au point de vue de la formation des idées, cela s'entend. L'abstention de ces influences a nui à leurs originalités natives : mais ils ont préféré rester sous la dépendance presque directe de l'esprit français dont ils ont imité jusqu'aux moindres défauts. Xous en trouvons la raison dans l'idée de persistance qui leur vient de leur origine même. S'il est vrai de dire qu'aucune race ne saurait se dire indépendante de l'imitation étrangère, nous avons, certes, été les premiers à rechercher cette dépendance.

XoiLS nous en rendons compte en étudiant nos poètes de 1860 et d'après, de Fréchette à Chapman, de Lemay à Beauchemin, de Garneau à Poisson et à Chauveau, de Lenoir à Fiset, pour ne nommer que ceux-là. Un lien les unit fortement à différents poètes français dont ils ressentent les influences directes, attirés comme malgré eux par une volonté secrète.

Et même en subissant la loi du milieu, du sol et du climat, ils ne peuvent se défendre d'une filiation étroite et des attaches qui les apparentent au romantisme mourant.

Et pour ces raisons, ils sont de la même famille, épousent les mêmes formules et se placent sous un même jour, étant le produit d'une même époque.

Désormais, — et c'est là leur destinée, — ils feront partie du même mouvement et ambitionneront le même but, collaboreront, dans la mesure de leur facultés, à ravancement de la race à laquelle ils sont si fiers d'apipartenir.

D'ailleurs, disons-le en passant, dans le monde, où toutes les idées, toutes les œuvres s'apparentent les unes aux autres, les hommes, depuis toujours, s'agitent dans un même cercle d'idées.

Les poètes se recherchent, s'imitent, s'empruntent des sujets, des doctrines, s'assimilent des rythmes dont ils se croient les créateurs, conservant cependant à peu près le même fond d'inspiration qu'ils finissent par épuiser; puis, recommencent un autre thème que, tour à tour, ils dissèquent, déguisent le plus souvent, mais dont il est facile de découvrir le fond initial. C'est une loi universelle.*

Chez tous les peuples de la terre, d'ailleurs, ils resteront les perpétuels esclaves d'une histoire ou d'un fait qu'ils racontent, qu'ils transmettent de génération en génération, et qu'ils s'obstinent à rendre chacun à sa manière, sans lui apporter plus d'originalité, ni plus d'intérêt.

Leur esthétique et la cause initiale de leurs prétendues conceptions, se caractérisent facilement en raison de la non-mobilité de leur physionomie dont les traits restent presque toujours les mêmes, ou à peu près.

Dans le monde, a-t-on dit avec raison, seules quelques imaginations privilégiées ont le don de rendre toutes les voix de la nature, et celles-là seules possèdent la faculté de créer des chefs-

J'ai déjà développé ce thème au livre premier.

AU CANADA !ioO

d'œuYi^e; mais, tout de même, au cours des siècles, elles reviennent sans cesse à l'idée initiale qui servira de thème à toutes les créations subséquentes.

Uu fait s'impose: Tournant dans un cercle, toutes les satellites de la poésie sont inévitablement attirées vers ces lumières autour desquelles elles s'agitent sans répit et auxquelles elles iront se confondre un jour, pour devenir, par désagrégation, des parcelles dispei^ées et oubliées dans le firmament des constellations.

Cependant, parce qu'ils s'appliquent à s'emprunter les uns aux autres des sujets cent fois remaniés ou dénaturés souvent ; de ce que la nature, cette grande éducatrice des âges, ne leur suffit pas toujours, pour leur avoir pourtant donné tant de leçons salutaii^es, cela ne veut pas dire que tous ces poètes — sans en excepter les plus grands — ne possèdent pas une manière à eux de sentir, vive et souvent puissante. Et s'ils n'ont pas, les premiers, entrevu l'idéal immortel, n'étant que des satellites dans le firmament des étoiles, cela ne signifie pas non plus qu'il leur est interdit d'avoir des ailes et d'entrevoir les sommets.

Car enfin, quoi qu'il fasse, même l'homme des âges les plus reculés ne peut se vanter d'avoir bu aux sources premières de la pensée dont l'origine se perd dans la profondeur des temps.

Nul ne peut connaître, par exemple, les origines littéraires de ces époques fabuleuses, perdues dans le recul des siècles, d'où nous est venu Homère, le dieu de toutes les littératures, et dont les géniales créations, pendant trente siècles, inspirèrent depuis l'antiquité grecque la plus loin-

taine jusqu'aux conceptions modernes. Tous les petits ruisseaux ne découlent-ils pas de ce grand fleuve ?

Si la poésie doit avoir pour objet principal le don de créer, quel serait le poète capable d'aligner une bémisticbe, à notre époque surtout, où toutes les idées ont été promenées par le monde et sont devenues des réminiscences désormais épuisées par les littératures ?

A ce compte, — et pour donner suite aux idées exprimées plus haut, — si la poésie est créatrice, combien de poètes devraient à jamais briser leur lyre et garder un éternel silence ? Si, par exemple, nous tournons les yeux vers cette époque de 1860, au Canada, considérée à juste titre comme une période de rénovation poétique, celle qui nous a donné notre littérature, encore balbutiante pourtant, que penserons-nous de Louis Fréchette, le plus populaire de nos poètes avec Crémazie, et dont l'œuvre toute entière est imprégnée du romantisme de toutes les phases de son existence ? Devrions-nous conclure que, par le fait de n'avoir pas créé une œuvre transcendante, ce poète doive disparaître dans l'oubli?

De ce qu'il s'est peut-être trop inspiré du romantisme de Hugo et des adeptes les plus pénétrés de ses doctrines, il ne s'en suit pas qu'il soit dénué de solides qualités, de très belles qualités même ; il ne s'ensuit pas non plus que, étant donné le milieu dans lequel son talent s'est développé, il ne nous a pas laissé une œuvre d'une portée considérable sur l'avenir de la littérature canadienne.

Et je me plais à répéter ici avec M. Paul Bourget : "Si tout système se rattache par le plus

étroit lien aux antres prodnctions de lepoqne dans leqnel il a paru, il fant nous dire que cette théorie doit s'appliqner à l'individu."

D'un autre côté, si dans les procédés philosophiques des Descartes, des Rousseau, des Voltaire et de tant d'autres, nous retrouvons facilement les dispositions de l'esprit d'un siècle, comment le même e.sprit n'agirait-il pas directement sur les poètes dont le sensibilité s'imprègne facilelnent des circonstances dont est sortie la civilisation, dont ils ont vécu et dont ils se sont formés en raison de leurs facultés '?

Il est assez facile de retrouver la parenté existant entre les poètes d'une époque et le milieu où ils sont nés.

Etudier leurs œuvres, c'^st définir, par la notion exacte des instants de leur existence, tous les événements qui les ont motivées. Ainsi, le poète a subi, dès son enfance, des influences nombreuses, selon son éducation, selon son entourage, selon le pays où il a grandi et s'est développé physiquement. Sa formation morale, en outre, précède son évolution intellectuelle. Il en portera l'emi^reinte toute sa vie.

Fréchette est un exemple parfait de ce type a^'ant subi toutes ces influences et en ayant imprégné toutes ses œuvres. S'il n'avait pas vécu dans l'intimité de Créma«ie; si la conception qu'il s'est faite de l'idéal de la patrie n'avait pas hanté son imagination, nous n'aurions pas eu " la Légende d'un Peuple," nous n'aurions pas eu le poète d'enthousiasme et de sensibilité, le chantre des ^' Feuilles volantes '' et des '' Fleurs boréales," ce qui n'est pas, après tout, un mince bagage littéraire à l'époque où évolua ce poète.

Ne dédaignons pas, après tont, de nous pencher un peu sur cette période difficile où Frécliette apparut, et demandons-nous quelle sorte de matériaux lui fournirent les circonstances, tant il est vrai, qu'à propos de cette génération, il nous faudrait peut-être reprendre ce thème de l'isolement dans la lutte et de la lutte dans l'isolement.

Cependant, et malgré les obstacles, à toutes Içs phases de sa vie assez agitée, Fréchette, inlassablement, montre une préférence indiscutable à tout ce qui, de loin ou de près, se rattache aux choses de France. Il en subit la fascination à un tel point, qu'à son détriment, ses tendances ultraromantiques lui valent des récriminations violentes de la part de ses ennemis qui ne manquent pas de l'accuser d'exagération.

Devait-on l'en Mâmer, à un moment où surtout, selon M. Bourget, le romantisme paraissait vaincu, " et n'ayant pas tenu ses grandes promesses de rénovation esthétique, tous les poètes abdiquaient leur art l'un après l'autre ?" *

Peut-être bien. Car alors, tout romantique arborant son pennon, risquait, ou de sacrifier l'originalité à la nouveauté, ou de faire fausse route par l'exagération de principes considérés par la génération nouvelle comme désuètes et passés de mode. *

Mais d'un autre côté, sous le prestige de l'extraordinaire épopée de 1867, — car c'en fut une, — d'où surgit en apothéose la Confédération canadienne, une génération s'était levée, imbue de l'idée grandiose que notre peuple devait, dans

* M. P. Bourget, Psychologie contemporaine.

Tavenir, jouer un rôle si longtemps préparé par tant de sacrifices consentis. Elle croyait à la toute-puissance, à l'incomparable beauté de son passé,et elle entrevoyait une ère nouvelle se lever de cet amas de ruines, volontairement et délibérément entassé sur nos têtes, comme si l'on eut voulu effacer à jamais toute trace de l'ancien régime et tout souvenir de la race même.

Mais répétons-le à volonté : notre peuple allait survivre, malgi'é tout.

N'était-ce pas là une occasion pour tout véritable poète de transformer en épopée notre glorieux passé dont les annales présentaient peutêtre des fait.s uniques dans Tliistoire du monde? C'est donc de cette heure angoissante, attendue depuis cent ans, que sortit la ^^ Légende d'un Peuple.''

Fi-échette y avait trouvé un monument à sa gloire. Et quoique nous nous arrétions à en découvrir les faiblesses, tout en y cherchant les influences trop visiblement subies du romantisme de la dernière période, nous ne pouvons nous empêcher d'en louer sans ré.seiTe le but admirable, parce qu'il a enflammé toute une génération, qu'il nous a valu la rénovation littéraire à laquelle nous étions bien loin de nous attendre, et dont tant d'oeuvres se sont fortement ressenti jusqu'à nos jours.

Un enthousiasme inconnu jusqu'alors va renaître des cendres du passé. Si Fréchette devait avoir peu d'imitateurs, — au point de vue de la forme, cela s'entend, — son œuvre devait exercer pourtant une influence indiscutable sur l'avenir, au point de vue des idées, et, après tout, notre littérature moderne allait entrer dans

une voie qu'il avait tracée lui-même avec Crémazie et Garneau. Ne le nions pas. Si la présente génération a une plus haute vision de l'art et de l'idéal; si elle a compris plus sûrement la vie; si elle a entrevu une existence nationale et une littérature plus fortement échafaudée, renouvelant ainsi son esthétique future, Fréchette n'y fut pas complètement étranger, car il sut garder sur son front, malgré l'ingratitude du milieu où il vécut, les signes d'une verte jeunesse qu'il communiqua à tous ceux de sa race. Et la postérité lui en saura gré.

Si j'ai dit, il y a un instant, que Fréchette n'eut pas d'imitateur, je fais erreur. Il en eut un : Chapman. Ce poète fut pris d'une préoccupation maladive, celle de dépasser Fréchette et ses devanciers. A ce travail, il s'est coupé les ailes : il n'a jamais pu égaler l'auteur de la '^ Légende d'un Peuple," mais il a plutôt pratiqué obstinément toutes les formules surannées du romantisme expirant.

Cet effort n'a pas manqué de ramoindrir, jusqu'à laisser paraître dans ses poèmes tous les défauts dont les derniers romantiques sont morts et que le poète des " Aspirations " a cultivés avec une opiniâtreté sans exemple dans la littérature de chez nous, et i3eut-être d'ailleurs.

A propos, savez-vous de quoi le romantisme est mort ? -Selon Brunetière, " il est mort de l'exagération de son propre principe, et les raisons de sa décadence ne le sont devenues qu'après avoir d'abord commencé par être celles de son ascendant et de son triomphe." Or, quel est ce principe propre du romantisme tel que compris

par Chapiiian ? C'est le contraire de la définition même que nous avons connu du romantisme. C'est-à-dire que l'auteur des " Aspirations '' semble ne pas vouloir faire cas du principe de l'émancipation personnelle, en ce qu'il subit une incessante contrainte et que rarement il dépend de lui-même; qu'il sacrifie volontiers la liberté de ses impressions et de ses idées; que, feignant de se débarrasser des " règles '' anciennes et des " conventions " passées d'usage, il fait fi du bon sens, de la raison et de l'originalité, pour viser il l'effet et à la rhétorique, et sous le prétexte de se grandir démesurément aux yeux de ses contemporains. Voilà en quelques mots le but de l'onivre prolixe de Chapman. C'est par l'exagération de ces principes qu'il ne pourra survivre, disons-le en passant.

Nul ne tient plus que lui aux influences qu'il subit, en outre de celles qu'il tient du romantisme auquel il se rive, comme un esclave attiiché à la meule. Tout de ses émules le tient constamment en éveil. Jamais poète ne fut plus envieux de la gloire de ses contemporains dont il voulait sui'i)asser le talent, pour les écraser de sa supériorité illusoire et étalée avec une désinvolture souvent dcKîoncertante.

Ainsi, tellement préoccupé de la renommée des autres, il n'est pas une heure de sa vie où il songe à ne dépendre que de ses seules forces. Partant, il reçoit rarement des impressions personnelles devenues siennes : il les prend là où il les trouve, escamote des sujets, selon le caprice de son inspiration toujours haletante, sans pouvoir mettre Tin frein à ce désir inné et impulsif de conduire son imagination d'après un modèle préféré et fa-

cile à s'assimiler. Cette mégalomanie poétique l'a conduit à sacrifier, la plupart du temps, je l'ai dit, la raison et le bon sens à l'intention bien arrêtée de faire grand.

Visiblement, la grandiloquence et le boursouflage hantent son esprit. Il se sent l'insatiable besoin de reculer les horizons, d'agrandir démesurément les paysages, de plonger davantage les cimes dans l'infini; et, selon un caprice cher au divin Prométhée, il tente d'escalader l'Olympe pour y dérober le feu sacré.

Or, en ceci, il subit le sort du dieu. Il est condamné à se sentir le cœur rongé, mais par le vautour de rinextinguible envie.

Et croyant trouver l'originalité par ce bizarre procédé, il tombe dans la singularité. N'en doutons pas, Chapman est un poète qui se singularise dans le mauvais sens dû mot. Et, ce qui plus est, tout en voulant mettre en pratique quelques faciles maximes du romantisme de la dernière heure, il en ramasse en passant tous les défauts saillants, convaincu d'en faire des qualités.

De là le faux lyrisme de ce poète qui, pour être complet, ne manque pas d'exalter le " moi," le moi haïssable dont parlait Pascal, et dont on pourrait dire qu'étant le principe propre du romantisme, ce dernier finit par mourir de l'exaltation et de l'ostentation qu'il en fit. Car l'ostentation de ce moi, chez Chapman, fut une des grandes préoccupations de sa vie, parce qu'il ne sut rien voir dans la nature de plus intéressant, ni de plus digne d'attention que sa propre personnalité.

Quand Brunetière dit quelque part : " En émancipant le 7noi de la tutelle du jugement des

autres, les lyriques du XIXe siècle rayaient condamné à Fadoration perpétuelle de lui-même/' l'on croit qu'il vise notre poète. L'auteur des '^ Aspirations " prétendait exploiter le sentiment personnel sous le prétexte que les plus grands en avaient tiré leurs plus belles inspirations; mais dans le fond, il ne pensait qu'à s'exalter luimême.

Là où les romantiques de l'esipèce de Chapman pèchent surtout, " c'est de tirer du fond des autres la forme de leurs œuvi^es, et de faire de leur fantaisie la règle ou la loi de leur art." Et plus coupables sont-ils, loi'sque pour arriver à cette fin, ils ne reculent devant aucun sacrifice.

Or, cela est arrivé au romantisme, dans ses derniers moments surtout, et par la voix de ses plus médiocres représentants.

Si certains grands poètes, pourrions-nous dire ici, comme Lamartine, Musset ou de Vigny, avaient caché leui-s douleurs au lieu de les étaler, leurs chants seraient peut-êti^ moins beaux, peutêtre n'existeraient-ils même pas. Or, le fait de crier sa souffrance à l'humanité ne constitue pas une exaltation blâmable du moi^ mais un moyen d'art, un procédé, qui n'empêchent nullement une œuvi'e d'être sublime, bien au contraire. Ce que Pascal qualifie de moi haïssable, c'est cette ostentation orgueilleuse et ridicule de la personnalité dominant sans cesse l'inspiration, la sincérité, l'émotion, le lyrisme enfin, que les laideurs humaines ne devi-aient jamais souiller de leur compromettant contact.

A une certaine époque, l'excès du lyrisme ayant faussé la critique, l'histoire, la poésie et le drame, l'exaofération du moi fut la cause de décadence

de presque tous les poètes du romantisme à sa dernière heure.

Brunetière, la plus grande autorité dans la matière, disait : ^' Parce que deux ou trois grands poètes et de moins grands au-dessous d'eux, avaient marqué de leur ineffaçable empreinte ce qu'ils avaient trouvé en eux de sentiments inexprimés jusqu'alors, il fallut les imiter, ou s'égarer; et on les imita beaucoup mais on s'égara davantage."

Dans l'application de la plupart des principes du romantisme, Cliapman a exagéré ses propres mérites, jusqu'à se croire indépendant, quand il s'efforce, avec tant d'insistance et avec une fausse conscience apparente, d'abuser de son imagination et d'exagérer ses projjres sentiments. Pour être sincère, et sans vouloir le diminuer, — car certaines parties de son œuvre révèlent un tempérament souvent exceptionnel, — ce poète est le type caractéristique et complet qui, par tous ses défauts restés l'apanage d'une œuvre trop longue, sans mesure et dépourvue de cohésion dans la forme comme dans le fond, ne saurait survivre, l'art, devons-nous nous en souvenir, ne devant jamais servir au triomphe de fausses ambitions et à la gloire de vains prétextes.

Ce défaut de l'exagération de la personnalité n'a pas atteint tous nos poètes, heureusement. Certains se sont effacés jusqu'à vouloir traduire la pensée des autres, tout en essayant d'y ajouter la marque de leur propre talent et d'atteindre l'idéal de leurs modèles, sans toujours y réussir complètement, malgré toutes leurs bonnes intentions.

Ainsi, nous pouvons nous demander si Paniplivle LeniaT a bien réalisé son but dans la traduction de '' rEvangeline " de Longfellow. L'auteur des '' Petits Poèmes/^ si l'on veut bien en convenir, se pose en spiritualiste, un peu à la façon du Lamartine de '* Jocelyn " et de la '' Chute d'un Ange/' où l'auteur, recherchant Dieu, veut s'élever à lui par étapes, puisqu'il est la fin de toute aspiration humaine. Il veut encore se rapprocher du spiritualisme de Longfellow, par conséquent, d'un spiritualisme assez particulier, car vous n'ignorez pas que ce poète, loin d'ambitionner d'impossibles chimères et de s'attarder à d'irréalisables projets, recherchait particulièrement les conceptions possibles, humaines, les inventions raisonnables; et que ses légendes pleines de vraisemblance, sinon toujours de vérité^ dénotaient un grand souci de pénétrer le cœur même de la nature.

Rêveur profond, dont l'ceuvi'e s'imprègne de couleui-s métaphysiques, il s'éloigne volontiers des abslractions. Il aime la clarté; — en cela, il est bien américain ; — il aime respirer l'air pur des plaines terrestres où il évolue à l'aise, naturellement: c'est ce qui fait le fond principal de sou originalité. Longfellow, à la manière du Lamartine d'après 1830, tente d'objectiver ses sentiments.

Et l'on se demande si une traduction de son " Evangeline '' peut présenter par elle-même toutes ces qualités du thème original et saura rendre en langue étrangèi^, et avec fidélité, tous les sentiments qui y sont exprimés ? Je ne le crois pas.

On a toujours discuté ce problème, à savoir, si l'œuvre originale d'un poète peut atteindre la même ampleur, la même force, conserver les mêmes effets, les mêmes couleurs, la même variété des nuances, et s'il est possible de la fixer, dans une langue étrangère, de rendre ce quelque chose d'insaisissable, l'âme qui l'anime et qui la pénètre d'un souffle de vie, l'imprègne de rindividualité de l'auteur, et la fait souvent inaccessible aux plus fameux traducteurs des passions humaines.

Montesquieu, sévère, disait, dans ses " Lettres Persanes : " " Les traductions sont comme ces monnaies de cuivre qui ont bien la même valeur qu'une pièce d'or, et même sont d'un plus grand usage pour le peuple; mais elles sont toujours faibles et de mauvais aloi."

Pamphile Lemay — sans vouloir amoindrir son talent — n'a jamais possédé les dons requis, ne fut jamais animé du même souffle, et à un égal degré, que l'auteur d' " Evangeline ", pour faire triompher une pareille entreprise.

Certes, il ne manque pas de belles qualités poétiques. Il a bien, comme le poète américain, le sens d'une moralité solide, en raison du milieu où il vit, il n'est pas dépourvu de goût et de mesure ; il a souvent le don de l'éloquence, il est sincère ; mais dans sa traduction en vers français, d'inégale valeur, il arrive assez rarement à découvrir, pour le texte, des équivalences d'expressions, ne rend pas le rythme particulier de l'auteur dans ses nombreuses descriptions, et ne peut peindre, souvent avec les mêmes couleurs, les allégories dont tout le poème est émaillé. Quoique d'une imagination vive, il n'a pas non plus le même sens épique que Longfellow.

Les grands poètes, généralement, se traduisent assez mal. Les langues ont des constructions phraséologiques, des moyens propices, des trouvailles techniques, des assonances particulières, une conception de certaines images qu'un idiome étranger ne saurait saisir et rendre de la même manière, et souvent avec la même force. Racine, par exemple, ne souffre pas la traduction, non plus que certains des grands ix)ètes. Shakespeare se lit toujours assez mal en langue fram^aise, et ses plus célèbres traducteurs se sont heurtés à des difticultés innombrables.

A condition qu'un poème soit entièrement enflammé par le souffle divin de l'amour, sentiment qui, étant universel, peut se traduire dans toutes les langues connues, — mais encore, son traducteur doit-il être d'une sensibilité extrême, — ce poème, dis-je, rendu dans les conditions où Lemay aborde ce grand sujet, est monotone, manque de variété dans ses i)arties, traîne en longueurs et finit i)ar lasser le lecteur.

Or, r " Evangéline '' de Longfellow, poème cependant supérieur, est dénué de passion véritable. Trop de distance sépare les deux fiancés dont les amoui^ manquent de cet abandon confondant les âmes véritablement éprises. Seule apparaît, complète et transformée, la nature que Longfellow, spiritual iste quand même, a dépeinte avec une âme hantée par le souci d'élever la matière jusqu'à l'immatérialité.

Quoi qu'il en soit, Lemay, inférieur dans la traduction de ce chef-d'œuvre, reste un passionné

de cette nature qu'il chante souvent avec une mélancolie douce et plaintive :

Je suis né dans les champs ; je suis fils de la brise Qui passe en caressant les fleurs ;

Je suis fils du torrent qui mugit et se brise Sur le roc avec des clameurs !

Je suis né du désert, du désert sans limite Où régnent le calme et l'eff'roi ;

Je suis né des forêts que la tempête agite, Des cimes dont l'aigle est le roi.

Mes premières amours, douces fleurs des vallées

N'ont-elles pas été pour vous, Pour vous, rocs au front nu, forêts échevelées,

Vaeues des fleuves en courroux ?

Il me fallait le calme, alors que toute étoile Sourit comme un regard de Dieu,

Calme que rien ne rompt, si ce n'est une voile Qui retombe sur le flot bleu !

Il me fallait revoir, au milieu de la plaine Ou sur le penchant du coteau,

Le laboureur qui rêve à la moisson prochaine En ouvrant le sillon nouveau !

Réminiscences lamartiniennes, si vous voulez, mais où s'accuse une réelle personnalité. Lemay est un poète peu prétentieux. Il peint en douceur, avec grâce souvent, comme dans ces quelques strophes citées du ^' Retour des Champs. " Il n'est pas moderne dans le sens du mot, mais il est doué d'une imagination modérée : il a de la tenue et du tact. Il évite la grandiloquence de Chapman, il n'invente ni monstres ni chimères, sous le prétexte d'innovation et d'originalité. Il dédaigne les abstractions quintes-

cenciées, et sa modestie l'empêche de se chercher des ailes pour voler aux quatre coins de l'horizou. Il aura par là donné une leçon d- humilité à bien de nos poètes, et cela est un commencement de sagesse, ce qui n'est pas peu dire.

Si j'ai parlé de cet écrivain modéré et plein de modestie, je ne puis oublier non plus le nom de M. Xérée Beauchemin, le poète de Yamachiche, que des préoccupations utilitaires ont toujours retenu dans son pays natal, mais qui s'est fortement ressenti de l'influence de la belle nature dont il est un passionné, un chantre convaincu et ardent. Sa muse jouit d'une belle liberté. Elle se complaît à revêtir la simple vareuse du paysan, à foh'itrer dans les rosées matutinales, à fredonner des chansons anciennes qu'elle crée de toute pièce comme cette '* Cloche de Louisbourg," la pauvre vieille cloche :

Bien des fois pendant la nuitée.

Par les grands coups du vent d'avril.

Elle a signalé la jetée Aux pauvres pécheurs en péril.

Puis, soudain, enveloppée de sa gloire, elle chanté la patrie lointaine :

Oh ! c'était le cœur de la France Qui battait à grands coups alors Dans la triomphale cadence Du grave bronze aux longs accords.

Et je ne sais si je m'illusionne, mais la lyre de M. Beauchemin se reconnaît facilement entre toutes, car sous ses doigts, elle vibre avec de nou-

velles sonorités et porte dans les brises de chez nous quelques accents dont les éclios se retrouvent souvent parmi les poèmes de la jeune génération.

M. Beauchemin, un des derniers venus de la pléiade de 1860, s'est apparemment débarrassé des vieux rythmes traditionnels des anciens ; c'est pourquoi, sans doute, les évocations de ce poète, ses images, sont d'une assez rare qualité, pour le temps, les nuances de sa pensée plus variées et la cohésion de ses sentiments plus accusée, ce qui a manqué à presque tous ses contemporains :

Comme au printemps de l'autre année, Au mois des fleurs, après les froids.

Par quelque belle matinée Nous irons encore sous les bois.

Nous y verrons les mêmes choses, Le même glorieux réveil, Et les mêmes métamorphoses De tout ce qui vit au soleil.

Nous y verrons les grands squelettes Des arbres gris ressusciter, Et les yeux clos des violettes A la lumière palpiter.

Sous le clair feuillage vert tendre, Les tourterelles des buissons.

Ce jour là, nous ferons entendre Leurs lentes et nobles chansons.

Ensemble nous irons encore Cueillir dans les prés, au matin.

De ces bouquets couleurs d'aurore Qui fleurent la rose et le thym.

M. Beauchemin n'est pas, certes, un poète complet; mais n'avait-il pas vraiment les dispositions

essentielles pour le devenir, s'il eut vécu dans un milieu propre à les développer ? Sans doute, il a grandi enveloppé des douces rêveries de la nature et du silence des choses, au bord d'une rivière délicieuse. Ses vers sont le language spontané de ses prédilections, et son indifférence à l'égard des vains bruits lui épargne le contact des vulgarités de l'existence ; mais l'expérience y aurait dû, sans doute, ajouter de son autorité, le poète, se pénétrer davantage du mystère des sentiments humains, se passionner de la vie extérieure et des transfonnations successives des sociétés; alors, il aurait éprouvé une l'éelle impression de vérité et de profondeur.

M. Beauchemin a vécu loin, trop loin du monde.

Il faut se rappeler ici le maître Sully-Prudhomme. vers 18G5, dès la publication de ses *' Stances et Poèmes." On disait de lui, qu'il " était un poète d'un channe rare et profond et à qui rien d'humain n'était étranger, une Ame d'une grande puissance de tendresse que mille liens reliaient aux êtres et qui vivait de leur vie, souffrant de leurs souffrances."

M. Beauchemin, il faut un peu le regretter, ne s'est pas assez préoccupé de la foule, il n'a pas assez vécu de sa vie et souffert de ses douleurs. Son œuvre y eut pourtant gagné : le poète se fut complété. '

Je me rappelle encore des paroles de Clovis Hugues, lorsqu'il s'écrie : " Nous devons aimer et chanter les roses, parce qu'elles sont belles ; mais nous devons aussi nous rappeler que leure épines couronnèrent souvent le front des penseurs. La poésie n'est grande que si elle complète le rêve par ridée, l'idée par l'action."

Et ceci complète aussi la pensée exprimée au début de ce chapitre, à savoir, que la société ne peut aspirer à la perfection dans la beauté, si elle incline à l'inertie et si elle n'impose à chacun de ses actes journaliers le mouyement nécessaire au progrès. La société mérite donc qu'on s'occupe d'elle.

M. Beauchemin était bien fait pour comprendre ces vérités; et si, toutefois, la méditation et l'isolement lui ont fait perdre bien des illusions, — quel est le poète qui n'en a pas perdu, — il eut pu trouver des paroles de consolation et de mansuétude pour tous les déshérités et les miséreux de la terre : il eut pu répandre son amour et sa pitié, car son cœur en déboMe.

Tel qu'il est, néanmoins, parmi les derniers poètes de la vieille génération, M. Beauchemin possède des aptitudes rares; il s'est fait par sa volonté propre. En outre de la grande nature qui l'initia à ses secrets mystères, ses maîtres furent, à n'en pas douter, quelques poètes français contemporains, car je lui trouve une tendance à déjà se débarrasser des vieilles formules du romantisme, chose assez rare chez les hommes de son époque, qui, avec une obstination systématique, ne voyaient pas le danger d'un traditionalisme à outrance.

Par une sorte de révélation, nous sommes tentés de le croire, par une intuition servie par une belle faculté d'assimilation poétique, M. Beauchemin, qui doit beaucoup à des modèles illustres, et par suite d'une transformation que nous aurions souhaitée à tant d'autres, est devenu un poète presque original, avec une âme d'enfant, au milieu d'une nature vierge qu'il aime passionnément.

Ar CANADA 273

Xe nous eu plaignons pas; car tons les auteurs Tenus après Fréchette et Beauchemin, ou à la même époque, si jen excepte Lemav. se sont ressemblés par plus d'un point.

Ainsi. Alfred Garneau. Adolphe Poisson et quelques autres .sont, s'il mest permis d appliquer cette épithète ici, des poètes de la décadence je veux dire, des derniers jour du romantisme

i>t pourtant, je crois avoir raison. Leurs œuvi-es fourmillent de bonne» intentions, mais elles manquent trop souvent doriffin alité Leur poésie n-impo.se ni Tétonnement ni l'admiration 11 nous semble, qu'après la lecture d'une de leurs poésies, on revient d'un voyage déjà fait à travers les pays du rêve.* Rien de pittoresque, rien de nouveau ne nous arrête; rien ne nous surprendaucune émotion véritable ne s'en dégage Ces paysages évoqués, ces bois entrevus, ces montagnes lointaines, ces forêts, ces grèves nuageuses, u ont aucune puis.sauce vraiment évocatrice

Ivous éprouvons la .sensation de voguer sur un

ac aux i-ivages monotones et réguliers, sur un

lac .san.s ride, miroir immobile, dont on voudrait

pourtant humer les brises parfumées, à qui on

demande un i)eu de mouvement. Toute cette na-

douner"!"^ ^""^^^ ^''°' ^™^' ^^ ^^ ^"""^'^ ^'^''«°- Le rôle de la poésie, a-t-on écrit, est de " rendre le monde et les êtres qu'il renferme plus émou vants qu 1 s ne sont pour nous dans la vie quotidienne, elle doit sen.sibiliser tout ce qui existe jusqini nos rêves et nos abstractions et elle doit

donner aux choses qui nous entourent un relief plus vif, un caractère plus saisissant, une force expressive plus puissante." *

Que l'époque des Garneau, des Poisson et des autres, au début de leur carrière, n'a-t-elle médité ces vérités ? Car, à n'en pas douter, vers 1880 et avant, notre littérature manque de mouvement. Toutes les intelligences convergent vers des préoccupations utilitaires. Les poètes, semble-t-il, épuisés et rendus, n'ont plus rien à nous dire et à nous apprendre.

On ressasse les thèmes cent fois remaniés.

Les livres suintent la monotonie : nous sommes portés à conclure à une sorte de lassitude, sinon à une manière d'engourdissement du caractère national, et l'on reste convaincu que les aînés, Crémazie et Fréchette, avaient épuisé le fond même de notre inspiration. .

De plus, les derniers poètes de cette époque ne paraissent pas comprendre que la poésie est un perpétuel recommencement, qu'elle ne doit pas s'immobiliser, puisque, de siècle en siècle, elle doit suivre le progrès, étant l'écho de toutes les voix humaines, de toutes les consciences, de toutes les douleurs, de toutes les manifestations intellectuelles. Et comme la langue doit évoluer aussi, suivre le travail de la pensée et tendre sans cesse à sa perfection, il faut se libérer des formes désuètes qui, n'ayant pas vécu un siècle, déparent déjà la littérature.

Subissent-ils la dépression dont furent atteints en France les poètes du romantisme expirant, mort de l'abus de son propre principe ? Je suis tenté de le croire.

Iwan Gilkin.

En tout cas, dans toute cette poésie de notre décadence, nul ne sait plus revenir à la vraie simplicité, à la vérité de son propre cœur. — Je donne comme exemple le Chapman de la dernière manière. Leurs accents sont livresques, manquent de ce don d'évocation que Ton doit rencontrer dans toute œuvi*e véritablement sincère. De plus, nos jîoètes ne paraissent pas comprendre l'importance du rythme en poésie.

D'après eux, semble-t-il, le rythme ayant été créé une fois pour toutes, est condamné perpétuellement à être frappé d'inertie, et il nous faudrait, en apparence, se contenter des ressources traditionnelles de la versification. Ils n'ont pas l'air de croire non plus que, dans la nature, tout est mouvement ; car c'est par le mouvement qu'on peut arriver à l'harmonie, au jDrogrès, à la fécondité. L'ombre est mouvement, la lumière est mouvement, tout dans l'univers tend vers un but, inconnu souvent, mais dét^nniné. L'immobilité est l'ennemi du vrai. L'activité crée le milieu. La plus grande mission de l'homme, ici-bas, c'est encore de tendre à la perfection. Or, ce grand voyage vers l'idéal suppase le mouvement et l'action : par ces deux agents inséparables, le milieu s'agrandit, s'illumine, s'épure et se pare des beautés que l'art sait toujoui'^ prodiguer à ses adorateurs.

En outre, toute la poésie de cette époque manque de vérité psychologique. Elle ne paraît pas travailler à atteindre un but bien défini. Elle n'est pas humaine dans le sens du mot; car déjà, à l'époque où brillaient les derniers poètes de l'ancienne génération, instruits par l'exemple de leurs frères de France, il eut été de bon aloi d'é-^

laborer une poésie plus large de sentiments, penchée vers Fliomme, vers le peuple qui souffre et qui travaille. Certes, l'idéal de la patrie fut une de nos plus tenaces préoccupations; mais la. patrie est composée d'éléments dont on retrouve les principes dans le cœur du peuple. Quoi qu'on en dise, le poète est destiné à évoluer au milieu de ses semblables: il les doit comprendre et vivre leur vie, c'est en cela qu'il pourra descendre jusqu'aux plus profondes racines de l'âme humaine. Oh ! les belles paroles de M. Fernand Gregh, lorsqu'il s'écrie : " Poètes, chantons la vie : c'est notre vraie façon, à nous, d'y collaborer. Accomplissons notre tâche sur la terre, qui est d'inscrire en des paroles belles le rêve qui fait l'homme à ce moment du temps infini, pour le transmettre à ceux qui lui succéderont." * Vivre la vie de ses semblables, c'est encore leur communiquer le sens de ses propres rêves; c'est leur faire part de nos angoisses de poètes, de nos doutes, de nos espoirs. C'est leur inculquer les principes de la beauté, c'est leur élever l'âme vers l'infini, c'est les habituer à comprendre, par étapes, la fin de l'existence. C'est les préparer sans heurts et sans violence à la résignation par le travail. C'est l'anoblissement de leurs jours monotones et sans attraits, dépensés à gagner le pain quotidien ; c'est idéaliser pour eux le geste du sacrifié, c'est grandir leurs aspirations, c'est leur créer lentement, mais sûrement, le milieu intellectuel dont ils ne sauront plus se passer, parce que, habitués à regarder la vie sous deux aspects inséparables, ils

Manifeste sur l'Humanisme.

la Yerront grande et noble, ils l'aimeront, finiront par la comprendre et s'identifieront avec elle.

D'un autre coté, comment voulez-vous subir l'influence d'un milieu qui n'accuse aucun penchant pour les choses de l'esprit, qui ne sait remuer des idées d'autant qu'elles sei^ent les intérêts matériels et utilitaires, qui n'est jamais l'écho d'aucun sentiment humain, si ce n'est pour satisfaire la soif des convoitises et des grassières satisfactions, qui ne suscite les événements que pour servir les ambitions inassouvies ?

Comment les intelligences peuvent-elles se réunir entre cdles, dans un but d'émulation, dans le milieu où elles paraissent, si elles n'ont jamais créé d'oeuvres qui méritent ce nom, et si elles n'entrevoient pas le jour où elles pourront se manifester de quelque façon? Qu'invoquerions-nous ici ces grands philosophes, Hegel, ou Comte ? Que voudrait faire Gœthe, Kant et les autres, enfin toutes les théories du monde dont nous n'aurions que faire '?

Comme première condition à l'existence d'un milieu, en littérature comme en philosophie, toutes les idées doivent se mouvoir d'un commun accord, agir les unes sur les autres, sans chercher à se nuire ni à se détruire, quoiqu'en lutte constante, et sont comme liées entre elles par une sorte de sympathie supérieure aux attaches liumaines, et d'où naîtront l'unité, l'harmonie, la fécondité, le progrès. Et je dois ajouter encore: A condition cei^endant qu'il s'établisse entre les idées une sorte de juxtaposition raisonnée, afin de leur donner le mouvement sans lequel on ne peut atteindre au succès.

Proclamer une intelligence supérieure aux autres, pourvu qu'il s'établisse entre elles une sorte d'émulation constante, c'est déjà indiquer au mouvement perpétuel une direction, c'est susciter le choc inévitable des idées d'où ne peut manquer de surgir la lumière.

En parlant du milieu social, de l'association que l'homme oppose au milieu étranger au sien, en créant l'action, c'est-à-dire le mouvement perpétuel, rintelligence, directrice des idées dans un milieu propice, les met en opposition avec tous les éléments hétérogènes. C'est une lutte constante dans le milieu même où elle évolue et se développe sans cesse, car l'inertie, toujours dangereuse, mène à l'abdication de toute volonté, de toute ambition, je l'ai déjà dit.

Ce qui fait la force d'un pays comme la France, par exemple, — qu'il faut toujours citer lorsqu'il s'agit du mouvement intellectuel dans le monde, — c'est que jamais, ni dans le champ des activités matérielles ni dans celui des spéculations de l'intelligence, ce pays n'eut un instant de répit, faisant se mouvoir de front toutes les facultés indispensables les unes aux autres et dans tous les champs d'action.

Tous les grands génies dont il se glorifie à juste titre travaillèrent dans un sens comme dans l'autre. Nous avons vu d'illustres poètes devenir des hommes d'état supérieui^, des sauveurs de la patrie, qui, par l'universalité de leur savoir, s'intéressant à la fois aux intérêts vitaux comme aux problèmes de la pensée française, se sont sacrifiés sans compter pour les uns comme pour les autres, prouvant par là la possibilité de concilier les questions sociales les plus grossières

en apparence avec les spéculations les phis élevées de l'intelligence, et, par conséquent, les plus éloignées des vaines contingences terrestres.

En France, on a compris depuis longtemps, que les uns ne peuvent marcher sans les autres. L'idéal social est rempli de poésie. Il ne doit pas seulement s'appliquer à pousser des masses d'hommes comme malgré eux vei^s un but connu d'un seul groupe d'exploiteurs de la bêtise humaine, d'accaparateurs éhontés, entrevoyant dans la politique un instrument facile à la réalisation de leurs convoitises, satisfaits de la possession des honneurs et de la jouissance des biens de la terre. L'idéal social vise plus haut.

L'exemple du passé, plein de lueurs sanglantes, lui impose l'obligation de descendre jusqu'aux plus bas degrés de l'échelle sociale et de se préoccuper davantage de l'éducation populaire.

Ce fut le but des hommes politiques de cette épociue, ce doit être aussi celui du poète.

M. Gustave Lanson nous rappelle, par exemple le rôle que joua M. Maurice Bouchor, en ces dernières années, loi^qu'il se proposa ^' de présenter au peuple ouvrier et aux enfants des écoles les plus pui^ chefs-d'œuvre artistiques, de mettre la joie esthétique dans les esprits et les beautés intellectuelles qui en résultent à la portée des âmes enfermées dans les vies les plus humbles et les plus dures. Eompant avec l'inepte tradition qui consiste à offrir au peuple des œuvres faites exprès pour lui, vulgaires et propres à maintenir la vulgarité, il n'offre que de l'exquis, où il introduit, apprivoise, élève doucement son public par un très habile enseignement dissimulé sous une bonne humeur et une

rondeur cliarmantes. C'est un effort heureux ipour faire pénétrer notre grande littérature là où il semblait bien qu'il lui f ut ijnpossible d'avoir accès." *

Qu'on me pardonne cette citation, elle en vaut la peine et est bien propre à nous faire réfléehir, car elle nous reporte à deux siècles en arrière dans l'histoire du Canada. Elle nous invite à nous regarder nous-mêmes d'un peu plus près et à nous demander si, au cours de notre existence nationale, nous avons bien su appliquer ces vérités. Un peuple est véritablement grand et se crée un milieu digne de ce nom, s'il sait comprendre qu'il ne saurait compter dans le concert des races, à moins de concilier ses intérêts matériels avec un idéal supérieur, avec une conception toujours plus élevée, à mesure qu'il sait davantage pénétrer le cœur des humbles et des ignorés de ce monde, tout en apportant aux petits faits journaliers de la vie remplie de vulgarité et d'insignifiance, un peu de cette poésie éternelle dont les échos, longtemps entendus, élèvent les êtres simples, les faisant les égaux des âmes privilégiées.

Travailler seulement dans le sens des intérêts matériels, c'est y voir d'une fausse manière le complet perfectionnement des choses supra-terrestres auxquelles on pourrait prétendre; faire de ces êtres simï)les des découragés de la vie, c'est de les condamner à l'inertie, et partant, à une déchéance prochaine.

La vie ne doit pas être séparée et indépendante de l'art, ai- je dit plus haut, pas plus qu'elle ne doit ignorer le bien et le mal.

M. G. Lanson, Histoire de la Littérature,

On a souvent dit, de plus, qu'un peuple sans littérature est un peuple sans nom. En vérité, il n'est réellement grand et à l'apogée de sa gloire, qu'à l'instant heureux où il arrive à spiritualiser en quelque sorte l'art divin, afin d'atteindre le plus prè.s possible la beauté pure.

Ce n'est pas seulement en s'iuspirant de la nature toujours imparfaite, quoiqu'imprégnée de grandeur, qu'il en arrivera à cette beauté parfaite dont se pénètrent les chefs-d'œuvre. Ce n'est pas dans les imperfections et dans l'organisation toujours lx)iteuse des politiques qu'il tirera des leçons d'esthétique, ni en reproduisant la réalité vsensible, ni en se contentant d'étudier l'évolution des sociétés entachées de crimes et d'horreurs, mais en s'élevant par delà les vains bruits de la terre, dans l'infini des constellations, dans les sphères mysténeuses où. graduellement, on découvre la perfection empruntée à l'éternité même, loin des contingences pa.ssagères et relatives. Aloi*s seulement, à l'égal des Grecs, que l'on se plaît à citer comme un exemple illustre, il nous apparaîtra le premier d'entre les races de la terre.

Race inférieure donc est celle qui ne comprend pas que l'art est inséparable de la vie.

Xier cette vérité, c'est s'identifier avec les vulgaires événements journaliers imprégnés de basses satisfactions matérielles, qui finissent par annihiler complètement le droit à la conquête du Beau, à la possession du milieu intellectuel.

Détruire le milieu, ou négliger d'en préparer un chez un peuple au début de sa formation, c'est la mort à courte échéance. Rien ne compte véritablement dans l'histoire d'une race, si ce n'est

Pascendant que peuvent exercer les hommes sur sa destinée, par les productions de leur génie, par les chefs-d'œuvre qu'ils enfantent.

Un conquérant peut avoir une influence momentanée en raison des bouleversements qu'il suscite par la conquête ; mais son nom tombe vite dans l'oubli, s'il ne sait rendre durable sa renommée, en introduisant chez les vaincus les raffinements d'une civilisation basée sur des données intellectuelles.

Il est bon de répéter encore avec Gautier : " Les événements passent et la beauté seule reste." Et si l'homme ne sait pas activer et perfectionner les dons rares que tout être porte en lui; s'il ne sait s'attacher qu'aux choses matérielles, dans l'unique espoir d'en tirer le plus de jouissances possibles, il finit par se confondre à la matière passagère et mortelle : rien ^ne subsistera de lui.

Il en est de même des peuples quelque minimes soient-ils dans la balance des civilisations. Leur rôle est de préparer l'avenir de leurs descendants par la recherche d'un idéal universellement consenti.

Eappelons-nous avec Saint-Simon que " l'âge d'or du genre humain n'est point derrière nous ; il est au devant, et dans la perfection de l'ordre social. Nos pères ne l'ont point vu sans doute, nos enfants j arriveront un jour; c'est à nous de leur frayer le chemin."

Donc, nous leur indiquerons la route, d'autant que nous entretiendrons en eux ce feu sacré, bienfaisant et inextinguible; car si la poésie est le langage spontané des peuples à leur berceau, selon Lamartine, elle est aussi celui de la vieillesse,

puisqu'elle accompagne Tliomme à toutes les phases de la vie.

Elle rayonne dans tous les milieux incomplets sans elle ; et quoi que fassent nos civilisations positives, elle ne disparaitra jamais de la surface du monde.

Eace inférieure et condamnée d'avance, celle qui voudra l'arracher de son cœur. Elle aura le sort de ces déserts infinis dont les sables mouvants ne vsauraient rien proiluire i)otir les générations futures, et sur lesquels on ne parviendra jamais à bâtir un édifice solide et durable, signe de la fragilité des choses que l'idéal n'a pas marquées du sceau de l'immortalité I

CHAPITKE XIII Le Roman.

Dans le domaine du roman, il y a deux milieux : celui où le romancier nait. grandit, évolue physiquement, où il subit, en outre, des influences d'éducation, de développement intellectuel, autant d'accidents qu'il tient des réalités sensibles et qui sont du domaine commun ; et celui si vaste et si compliqué de l'observation psychologique, c'est-à-dire, des réalités invisibles et intelligibles et qui tiennent du domaine de l'analyse intérieure.

Le roman a donc besoin de ces deux milieux pour naitre et se développer. Cependant, comme il échappe à toute définition, comme à tout empêchement, il peut se développer dans n'importe quel milieu: mais encore, comme je le disais au cinquième chapitre, le roman comme l'art, doit être soumis à certaines conditions, à des dispositions particulières, à des procédés, ceux de l'école d'où il tire les éléments primordiaux, les données historiques d'un peuple; c'est ce qu'on appelle la préparation générale dans le développement de la race, l'évolution matérielle qui s'opère en raison des progrès économiques et so- 'ciaux ; puis, il faut l'instrument indisi^ensable au travail à accomplir, la technique du métier, enfin les moyens par lesquels tout romancier donnera une forme à ses idées et à ses conceptions. *

* Ch. V, Les Emmurés,

Ne Tavez-vous pas remarqué, d'ailleurs : Le po^ man apparaît chez les races parfaitement policées, ou quelquefois y existe à l'état rudimentaire. Certes, le roman existait déjà dans l'antiquité, puisqu'il se manifesta de tout temps, sous différentes formes; mais l'antiquité, nous pouvons nous en rendre compte, ne nous en présente aucun modèle (parfait. Le roman est donc plutôt d'invention moderne, tel qu'il nous le comprenons aujourd'hui avec tous les moyens dont il dispose si largement.

Car nous le savons encore, le roman n'a atteint au paroxysme de son perfectionnement qu'au XIXe siècle, chez les nations civilisées, par conséquent privilégiées, n'ayant plus rien à envier au passé qu'elles éclipsent de leur gloire.

Vu de près, le roman est complexe : il réfléchit et mesure sa marche sur celle de la civilisation, subissant ses fluctuations,^ ses altérations comme son développement. Il en est le miroir fidèle, et c'est pourquoi, dans la variété de ses transformations et dans ses nombreuses variations sans cesse juxtaposées, sans cesse renouvelées, le roman réunit tous les accidents de la vie, tous les événements constitutifs de l'histoire universelle.

Et pour arriver à sa perfection, — ayant débuté par la fantaisie, l'imagination, l'invraisemblance et la bizarrerie, — il passera par la Grèce, sera négligé par les Latins, pourtant civilisés, traversera le moyen-âge avec des idées chevaleresques, avec les Amadis, les Esplandians, les chevaliers de la Verte-Epée, les fées Nurgande, suffisant, nous apprend-on, à des peuples jeunes et naïfs, qui préfèrent le merveilleux, le surnaturel au bon sens et à la raison, précisément, parce

qu^à ces époques, on néglige complètement la connaissance subjective de l'être humain dont la révélation des secrètes pensées aurait probablement été regardée comme un signe de sorcellerie.

Même au dix-septième siècle, à peine pouvonsnous trouver un roman, '^ la Princesse de Clèves," dont nous pourrions dire, avec Taine, qu'il fut le plus beau roman du siècle, en " offrant aux yeux toutes les beautés;" mais, à part ce eliefd'œuvre aristoci^atique, nous sommes obligés de remonter presqu'immédiatement à Mme de Staël, à Chateaubriand et à Rousseau, pour nous convaincre que, efficacement, le roman prendra son véritable essor de ces grands facteurs de civilisation, du dernier surtout, car nous ne saurions nier la part gigantesque que Fauteur de la " Nouvelle Héloïse " mérite dans la constitution des sociétés modernes.

De cette date, on commence à apprendre, pour le réaliser assez complètement quelques années plus tard, combien l'oeuvre du romancier exige d'élévation, demande l'appui de la philosophie expérimentale et de la sagesse, une véritable vision du réel, le style naturel et sans négligences, veut être piquante, imprévue quelquefois, pleine d'intérêt, si elle ne veut pas côtoyer l'ennui, abondante en saillis, en reliefs et en descriptions pittoresques, remplie de variété sans exagération, cherchant la vérité dans la passion enfin, si l'on en veut faire une réalité, puisqu'on est toujours porté à l'exagérer à son détriment.

Car il est d'habitude d'affranchir l'amour des conditions ordinaii^s de la vie et de l'élever jusqu'aux régions supérieures, afin de l'idéaliser, sans songer qu'il fait pourtant partie de la natu-

re humaine, qu'il s'ennoblit par son seul caractère, puisque l'amour véritable s'écarte de tout avilissement, tout en restant liumain : c'est là son côté vraiment sublime.

Et où avons-nous trouvé la réalisation de ce programme ? A une époque où la civilisation, le milieu propice pouvaient nous fournir les types qui, sans doute, existaient aux siècles précédents, mais qu'une préparation imparfaite et de surface nous avait empêché de découvrir et de connaître parfaitement.

Si, disons-nous, le roman philosophique présente un caractère particulier, c'est qu'il porte presque toujours Tempreinte du tempérament et de la doctrine de rauteur. Voltaire, Diderot et bien d'autres, en sont d'illustres exemples. Rousseau n'y échappe pas non plus, puisqu'il l'aide de sa puissante imagination,^ il nous prépare désormais à faire entrer la nature dans le roman, ce qui ouvre par là un champ infini à l'avenir. Après lui, le roman ne s'occupera plus seulement des milieux, il cherchera dans la profondeur de l'âjne même toutes les variations secrètes de la vie, des sociétés, de leur mouvement, de la souffrance des hommes, comme de ses joies et de ses espérances. Il scrutera les consciences jusqu'à en démêler les fibres invisibles et jusqu'alors insoupçonnées. Progrès gigantesque auquel seule pouvait aspirer une civilisation ayant puisé dans le passé toutes les ressources de la science de l'âme humaine, et arrivée au terme de son développement complet.

Car, si je puis me servir d'une expression assez nouvelle, pour être le véritable romancier, il faut à ce dernier " l'instant historique," c'est-à-dire,

le milieu dans lequel il a fait rinventaire des réalités sensibles, la connaissance parfaite des choses d'ici-bas et, en outre, des réalités invisibles et intelligibles, qui sont du domaine de l'analyse intérieure.

Nos premiers romanciers, je n'ai pas besoin de le dire, n'ont pas réalisé ces conditions. Vous relirez, pour vous en convaincre, les '^ Anciens Canadiens " d'Aubert de Gaspé, le " Jean Rivard '' de Géi'in-Lojoie, '' l'ne de perdue. Deux de trouvées " de Boucher de Boucherville, et tous les autres de moindre importance. Ces romans marquent un certain effort et ne manquent pas de couleur locale; mais en les relisant, il me revient une loi fondamentiile que M. Gustave Lanson nous explique.

Je m'empresse de la citer : " Reculer les réalités intérieures et intelligibles jusqu'à amener en pleine lumière les réalités sensibles, c'est sacrifier la profondeur de l'observation psychologique : le réaliste qui s'attache à garder aux choses extérieures tous les accidents de leur individualité, est forcé de se tenir aux vérités moyennes de la vie et de l'âme. Pour que ces peintures soient comprises, il faut que l'écrivain soutienne la particularité physique par la généralité morale. Il se contente d'utiliser les vérités acquises, et qui sont du domaine commun." *

D'un autre côté, ayant étendu bien loin son champ d'investigation, le roman, tel que l'on doit l'entendre, même dans le domaine des réalités sensibles, et mettant de côté pour l'instant la

M. G. Lanson, Histoire de la Littérature.

psychologie analytique, doit encore savoir approfondir la nature dans tout ce qu'elle a de grandeur, de pittoresque, de pathétique ; et, dans la composition des caractères et des mœurs, se pénétrer non seulement des paroles et des actes du milieu où il naît, mais des gestes de ceux qui le composent, de leur physionomie, de leur apparence physique. Enfin, il doit s'imprégner de toutes les choses extérieures par lesquelles l'homme se révèle.

Pour en arriver à ce but donc, il faut à l'écrivain la connaissance parfaite du milieu, afin de donner à son roman le souffle de vie.

Je dois ajouter qu'à l'époque même de nos premiers romanciers, le romantisme avait déjà formulé ses principes. Déjà il était passé aux '^ thèses philosopMqideSy à J^ autobiographie sentimentale, aux impressions pittoresques ^ trois éléments ajoutés ou substitués à la description des mœurs et à la psychologie analytique, détruisant l'objectivité du roman pour ne laisser transparaître que l'individualité."*

C'était le triomphe du système de la personnalité. Alors, nous dit M. Lanson, " rintelligence est tourmentée; il s'agit moins de jouir que de savoir. Mais si le romancier veut savoir, c'est pour agir. Etre, c'est être soi ; la vertu, comme le bonheur, c'est de conserver, de concentrer, de cultiver le moi; il faut empêcher le monde extérieur de pénétrer ce moi/'

D'un autre côté, après le milieu propre au romancier et où il subit des influences d'éducation, de développement intellectuel, autant d'accidents

* M. G. Lanson, Histoire de la Littérature.

qu'il tient des réalités sensibles, il lui faut le champ encore inexploré de l'obserYation psychologique, c'est-à-dire des réalités invisibles et intelligibles qui tiennent du domaine de l'analyse de l'âme. Ce.s principes contiennent en eux-mêmes toute l'histoire du roman moderne.

Et nous arrivons au tenue du déyeloi^pement philosophique du roman. Désormais, ayant tout approfondi, devenu apte à tout comprendre, à tout analyser, les conceptions esthétiques, comme les plus étranges élécubrations de l'esprit, il abordera les problèmes les plus abstraits comme les plus simples, subissant ainsi, pendant un siècle, toutes les transformations les plus extravagantes comme les plus savantes, et se prêtera à toutes les métamorphoses.

Alors, pour écrire le roman, ayant parcouru le champ si vaste des sentiments humains, ayant conduit dans le laboratoire de la vie des expériences scientifiques, des enquêtes sur les cas morbides de l'être, des inventaires sur les faits d'où il tire des lois qu'il proclame fondamentales et définitives, il en arrive à prendre une terrible responsabilité devant l'avenir. Car plus le romancier cherche à résoudre de problèmes souvent inextricables, plus il s'expose à des conséquences graves sur l'esprit des disciples qu'il a, ou dont il devra nécessairement s'entourer : car toute idée, quelle qu'elle soit, fait toujours des adeptes.

La grande question à se poser, — puisque nous sommes à une époque où le roman s'applique surtout à la description des mœurs et à la psychologie analytique, — c'est de nous demander si les mœurs agissent sur les idées ou, inversement, si les idées agissent sur les mœurs.

Le romantcier, chez nous, comme ailleurs, doitil, en ce sens, assumer une responsabilité ? Car, quoi qu'on en dise, il est un éducateur d'âmes, surtout s'il a réellement conscience du rôle qu'il est ai:»pelé à jouer dans ce genre universellement admis, comme un éducateur de toutes les classes de la société.

Si ses théories, souvent, paraissent bizarres, si elles créent des préjugés dangereux, si elles se manifestent par une sorte d'originalité quelquefois osée, il ne doit pas moins songer aux conséquences des idées qu'il développe comme à celles qu'il fait naître, loi'squ'elles cachent^ dissimulent ou faussent la vérité psychologique.

Car, quoi qu'il fasse, le romancier risque toujours de faire des adeptes, dans le monde où il vit, se développe et évolue, comme je le disais plus haut.

Et cela emporte une responsabilité sans doute quant à l'avenir de la littérature, non seulement de son pays, mais souvent des siècles futurs, toujours en éveil et en quête de nouveautés.

Ne sera-t-il pas aussi responsable à un très haut degré du mouvement qu'il aura créé dans l'un ou l'autre champ d'action ?

Evidemment, parce que, dans l'intention du romancier, ses meilleures œuvres doivent porter la marque d^une action à accomplir pour le bien — artistique ou moral — de ses adeptes et pour le bénéfice des générations qui le liront.

Le romancier doit donc avoir un autre but que d'occuper ses loisirs. Il doit s'attacher avec toute sa conscience aux choses de la vie tant intérieure qu'extérieure; autrement, croirait-on, sa seule

ambition est de nous intéresser de sa seule personnalité, d'idées préconçues, de préjugés détestables et dangereux, mis bien au-dessous de la vérité qu'il s'obstine à dissimuler.

Et le danger naît du jour où. inconséquent avec lui-même, il répand des opinions mal comprises, ou voilées de sous-entendus, faussées ou dénaturées, et, inévitablement, mal appliquées par ses contemporains, ce dont il s'étonne le premier en voyant les désastres qu'elles sèment, sans évidemment qu'il en prenne la responsabilité, sous le prétexte qu'on en exagère la portée et qu'on en interprète faussement les intentions.

Le roman présente aussi un grave danger, à tout point de vue, lorsque, portant la marque d'une trop facile invention, ou les signes d'une originalité trop rec-bercliée et qui s'éloigne de la vérité, jetant comme un voile sur les yeux du lecteur naïf, ce dernier se laisse leurrer par de fausses apparences, par le mirage de la fiction, par de vaines promesses enveloppées des lumières de l'illusion.

Combien distants, sommes-nous alors, de la subtilité psychologique, de la connaissance des mobiles cachés de toutes les actions humaines, de la pénétration du sujet traité, de la liaison des causes et des effets, de la description exacte des "états d'âmes," de la transformation lente et successive dé ces états sous l'influence inévitable des accidents extérieurs, ou strictement intérieui's. Mais aussi, combien, pour en arriver à ce résultat, faut-il de préparation, de pénétration et de connaissance profonde de la nature humaine, que vseule une longue expérience peut acquérir, si l'auteur dramatique ou le romancier

ne veulent pas trahir leur propre personnalité^ souvent leurs propres préjugés basés sur leurs crojjanees et sur de superstitieuses théories littéraires ou scientifiques.

Et, en outre, le romancier, en raison de scrupules bien justifiés acquis par cette longue expérience, doit-il savoir interpréter avec mesure et prudence la valeur d'une spéculation philosophique ou scientifique, cellcnlà, par exemple, — pour n'en citer qu'une panni les plus connues entre toutes, — qui nous propose de résoudre l'énigme des études géologiques et de Thistoire des civilisations, d'où nous voudrions tirer l'avenir de l'espèce humaine, problème indéfrichissable, basé sur des hypothèses, mais qui, depuis toujours, intéresse et passionne les esprits passés et futurs. Et je le répète, je ne cite ici que cet exemple, la discussion pouvant se pi*olonger trop loin pour le cadre restreint de cette étude. Qu'on me pardonne donc cette digression.

Je continue. Pour en arriver à un résultat humain, il faut éviter sans aucun doute, de détourner l'homme du rôle qu'il doit jouer ici-bas; et le romancier, dans la représentation qu'il fait des choses, doit comprendre que ^' Tart et la vie doivent être mêlés,'' selon Brunetière, " sous peide n'être plus, l'art qu'un badigeonnage, et la vie qu'une fonction de l'animalité."

Le roman, chez nous, comme valeur artistique et morale, et par le défaut d'indépendance qu'il n'a pas su acquérir, — quoique, selon Bacon, l'indépendance même constitue un témoignage de la force et de la dignité de notre être, — le roman dis- je, a-t-il toujours présenté une expression exacte et fidèle des passions qui nous agitent, de

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nos vertus même, de nos vices, surtout; et a-t-il rendu les " traits inaltérables " de nos sociétés? Je ne le crois pas.

Il est inutile de répéter ici que le roman doit représenter la fiction, d'un côté, et la vérité, de l'autre.

Mais dans î*es deux conditions du roman, nos romanciers ont-ils toujours offert à la raison la représentation fidèle de ce qui est, ou ont-ils su véritablement transporter les imaginations au delà des réalités visibles ? Je ne le crois pas encore.

La fictio^a ses lois, comme la vérité i>sycliologique est astreinte à de multiples conditions.

Nul chez nous ne s'est jamais retrempé, dans le roman, aux véritables sources de la nature et de la vérité.

Nous n'avons pas connu la satisfaction de retracer fidèlement les passions qui s'étalent autour de nous, parce que nous n'avons pas assez appris, à l'école de la vie, leurs variabilités et leur développement inévitable. Nous n'avons pas appris à mettre suffisamment en opposition les caractères humains qui constituent le petit monde où nous vivons; en un mot, nous avons manqué de préparation, car, que le roman soit fictif, ou qu'il tende à la vérité, il demande une préparation spéciale. Il n'est pas, quoi qu'on en dise, le fruit de Tiniprovisation.

Voyez Flaubert, le plus puissant des romanciers, peut-être de tous les temps, qui, à force d'être naturel, nous fait oublier l'effort de l'imagination et du travail. " Madame Bovary " et les romans types de Flaubert ne sont-ils pas sortis du cerveau de leur auteur après une longue

méditation dans laquelle s'est concentré le génie formidable et créateur du maître ?

Nous manquons donc de toute préparation essentielle à la création d'œuvres véritablement supérieures, parce que, je le répète, nous n'avons pas appris que ^' l'art est inséparable de la vie,'' et à pénétrer le secret des passions humaines qui restent comme le ressort de ce grand mouvement par lequel les êtres se meuvent dans un éternel recommencement, mais dont le voyage à travers l'existence est rempli d'accidents les plus divers et les plus imprévus.

Mais, précisément, parce qu'on sait que le roman,-de tous les genres littéraires, est le moins soumis à des règles arrêtées, il doit néanmoins, pour être digne de ce nom, embrasser la connaissance universelle du cœur humain, c'est-à-dire que, par suite, il a besoin de connaître l'histoire entière de l'humanité, parce qu'elle est la source même des passions qui ont présidé au revirement des empires, au bouleversement des races, et ont travaillé sans interruj)tion au bonheur ou au malheur des hommes.

Tout romancier consciencieux doit méditer et approfondir ces ]3roblèmes lorsqu'ils se présentent à son esprit. Et nulle théorie ne mérite qu'on l'expose, pour en sortir de l'incertitude ou du doute, puisque la première loi, la loi fondamentale, c'est l'intention bien arrêtée de chercher et de trouver la vérité qui, celle-là, ne saurait se plier au caprice d'un écrivain en quête de nouveauté ou d'originalité.

Ne nous illusionnons pas. Nous pourrions ensemble remonter ainsi jusqu'à une infinité de problèmes, de paradoxes, de théorèmes, de systèmes

philosophiques qui, disséqués selon le caprice d'une intelligence et d'une volonté, seraient propres à fausser les imaginations, à leur donner une mauvaise direction et, par conséquent, à créer des erreurs dont l'avenir porterait les funestes empreintes.

Et pour en revenir à l'idée que j'exprimais plus haut, puisqu'il s'agit ici d'un des éléments les plus importants du roman moderne, les mœurs agissent sur les idées, comme les idée.s sur les mœurs. C'est pourquoi, au point de vue tant littéraire que moral, le romancier, avant de s'aventurer dans l'étude de ces spéculations d'un ordre sui>érieur, doit songer aux conséquences peutêtre funestes de ses observations philosophiques, quellei^ soient ou non désintéressées.

Et, dans le même ordre d'idée, si nous descendons aux problèmes sociaux ou aux cas absolument du domaine psychologique, le romancier ne devra jamais exploiter ses semblables au Mnéfice de ses passions, de ses haines, de ses vengeances, ou, s'il crée des disciples, ne devra pas imposer la prédominence de ses idées par le triomphe de paradoxes ou de doctrines dont il n'est pas bien sûr qu'ils auront ou non une conséquence désastreuse sur les esprits, sur ceux de son siècle, et, peutêtre, sur la destinée de son propre pays.

Et pour éviter tous ces dangers, il doit se préoccu^xn' de plus eu plus de l'observation des milieux, du milieu où il vit, d'en connaître subjectivement tous les caractères, le mouvement des pensées et des intentions, afin de n'être pas tenté d'en prêter aux hommes qui n'entreraient pas dans leurs vues, ce qui les feraient, à nos yeux, se détourner du véritable but à atteindre.

Il ressort donc de toute cette investigation que nous aurions pu pousser très loin ensemble, une vérité pour le bien de tous nos romanciers canadiens anciens et futurs.

L'homme remplit Pœuvre de sa vie du passé dont il a tout reçu et de l'avenir dont il doit se préoccuper à tous les instants. Il doit être excepté et séparé de la nature, mais, s'il reste insociable, il corrompt l'instinct de la nature humaine. De plus, il serait malséant de toujours en vouloir faire une sorte de demi-dieu exempt des contacts terrestres, et sanctifié sans cesse, sous le prétexte qu'il travaille à éviter le mal, pour retomber quand même. Mais nous le savons par expérience: si l'homme doit être séparé de la nature, il ne doit pas non plus se dépouiller de sa personnalité humaine.

Ne faut-il pas apprendre à le connaître tel qu'il fut créé et non tel qu'il aurait dû être, au cours de son long voyage à travers les siècles ? Le connaître complètement, c'est pousser l'enquête psychologique jusqu'aux fibres les plus secrètes de son âme; sans cela, le roman s'éloignerait de plus en plus de la vérité ; or, nous ne sommes plus à ces temps des croyances au merveilleux, aux récits invraisemblables où l'on se contentait du " roman en surface." L'expérience des siècles nous a aussi appris à nous défier du romancier ne se servant de l'être humain qu'autant qu'il peut satisfaire ses opinions, ses préjugés, le prétendu triomphe d'une cause favorable à ses croyances. Avant d'être un objet de parade et d'étude superficielle, l'homme est un être de passion. Le rendre esclave de nos propres idées, aux fins qu'on se propose, c'est le priver de sa liberté, c'est le tromper sur sa projire valeur.

Comme conclusion, pour noiLS rendre bien compte que nos romanciers les plus connus n'ont pas mis en œuvre les principes exposés plus haut, relisons avec circonspection '^ Pour la Patrie " de Tardivel, lorsque nous connaissons Tesprit intransigeant de son auteur; parcourons tour à tour le " Charles Guérin " de Pierre J. O. Chauveau, le " Jean Rivard '- de Antoine Gérin-Lajoie, et quelques autres romans. J'en excepterai, î\ quelques points de vue, le ^' Claude Paysan " de M. Ernest Choquet, "l'Oublié'' et " l'Angeline de Montbrun •' de MademoLselle Laure Conan, et peut-être Joseph Marmette dans quelques parties de son '^ François de Bienville.''

Mais quoi qu'il en soit, toujours hantés par la préoccupation de placer en regard les réalités sensibles, tous nos romanciers négligent trop les obsei*Yations psychologiques, c'est-à-dire, les réalités intérieures de l'âme. Cette grave omission les porte à être superficiels, presque toujours vains.

Et ceci se produit chez eux par suit-e d'une sorte de pudeur innée, ou provenant de leur éducation première qui leur fait pousser le scrupule jusqu'à négliger même les lois les plus indisiDensables à l'étude du cœur humain, et sans lesquelles le roman a plutôt l'apparence d'un guignol où s'étalent, grotesques et ridicules, des pantins maquillés, aux gestes faux, inintelligents, et qu'un fil invisible fait mouvoir à volonté.

En refusant ou en négligeant, par préjugé ou par un avertissement de sa conscience, de chercher la vérité, le romancier s'expose à dénaturer le roman. Certes, il est beau de vouloir sans cesse rehausser l'homme jusqu'à essayer d'en

faire un être de i^erf ectiou ; mais combien n'est-il pas plus utile et plus profitable d'en montrer toutes les imperfections, tout en cherchant à les corriger ?

Non qu'il faille étaler la misère ou les crimes humains à la manière de Zola, par exemple, qui, sous le prétexte de se réclamer d'un Claude Bernard, et en quête d'expériences physiopsychologiques, inventera des faits d'où sortira une loi prétendue nécessaire et indispensable, ou supposera des cas sociologiques monstrueux, faisant voir le mal dans toute son horreur, dans l'intention de poser des hypothèses plus ou moins arbitraires. Mais quoi que nous en disions, le cœur humain, sous toutes les zones de la terre, reste quand même en proie aux mêmes angoisses, aux mêmes doutes, aux mêmes souffrances morales. Selon le milieu où il se développe, il éprouve à un même ou à un degré différent tous ces sentiments ; mais il les éi)rouve à certaines phases de sa vie.

Le romancier doit éviter de répéter sans cesse les thèmes ultra-optimistes où il ne sait montrer l'homme qu'en perfection, ceci faisant voir l'humanité tel qu'elle doit ou devrait être,mais non telle qu'elle est ou qu'elle sera toujours.

Pour écrire un roman, il faut vivre en contact avec la nature et avec l'homme. Dans l'une, il faut puiser ses imi^ressions, connaître les aspects d'un pays, des scènes rustiques, des paysages idylliques, réaliser les types sans les déformer, sans leur enlever leur naturel. Et pour cela, il faut de l'imagination, de la sensibilité, du rêve, de l'enthousiasme parfois, saisir le détail et l'ensemble d'un tableau, en sentir l'âme, en mesurer Je

contour, en deviner la forme sans trop y introduire de symbolisme obscur, lui donner toutes les teintes, y faire passer tout-e la variété des couleurs; enfin, il faut au romancier se fondre en quelque sorte avec son sujet.

Dans l'autre, on ne demande pas aux romanciers, comme dit Brunetière, — puisque Thumanité n'est pas toujours belle à voir, — '' de la déguiser, de la masquer, de l'altérer pour la i)eindre, ni seulement de faire un choix parmi les spectacles que la réaJité leur propose. Mais on les prie de se souvenir (pie, sans perdre jusqu'à sa raison d'être, leur art ne saurait se séparer d'avec la vie." Et je me plais à le répéter ici, pour l'édification de nos romanciers fiitiiis.

F. Brunetière, Questions de critiques.

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