PREMIERE PARTIE
Quelques Réflexions sur l'Histoire.
L»'S oiaiids faits de l'iiistoiro universelle se
ja-odiiisciit ]n\\' s(Hi])i-esants. ]n{r revirements snhits. Us deviennent le miroir moliile où se reflètent les pensées chanofeantes des lioniiiu'S, leurs ])assions. leurs rêves.
La politiciue elle-même est en pei-pétuel mouvement, aceomplit sa destinée à des époques dift'élentes et dans des milieux divers. Ell<' interprète riiiimanité à tous st^s a<j;"es, et représente sans cesse d'innombiables tableaux que nous avons observés dans les siècles précédents, où sont ])eints les mêmes prototypes, les mêmes comparses, et dont la seule ti-ansfornmtion. dans le présent, dépend du milieu qui évolue, mais dont les haines, les ressentiments et les désintéressements restent les mêmes.
8 DES INFL^E^'CES FRA^XAISES
Néauiiioiiis, elle est fécoiule en surprises de toiit(^s sortes. De même qu'un volcan, longtemps silencieux, entre en éruption et cause autour de lui d'irréparables désastres, Tliistoire politique des peuples a de ces i-éveils brusques dont les perturbations ciiangent quelquefois la carte du monde.
Ne nous en étonnons pas. Spectateur attentif des grandes tragédies liumaines, l'homme en est en même temps l'acteur le plus intéressé ; et comme nous connaissons d'avance sa mobilité et sa vai-iabilité, il n'est pas étonnant (pi'il nous cause les surprises les plus inattendu(*s comme les pbis contradictoires.
Certes, les hommes, disons-nous, dirigent souvent leur destinée, mais ils sont aussi les victimes de leurs passicms. Ils deviennent quel- (j nef ois le jjuet des circonstances et de la fatalité. Souvent aussi, la chance les poursuit jusque dans leui's entreprises les plus audacieuses.
Certains i)eii])h'S nous a])paraissent comme les maîtres du moment i)our avoir cru au hasard; d'autres sont t(unbés pour s'être arrogé des privilèges passagers qu'on ne leur avait octroyés (}ue i)Our servir de prétextes à Texistencf^ de races plus foi-tes (4 ])lus favoi:isé(»s par la fortune.
Lliistoire polithpie est donc foi-mée de ces circonstances diverses où nous voyons se dérouler tour- à tour les péripéties qui ont fait les hommes dignes de la liberté à laquelle ils aspirent, ou esclaves de leurs propres turpitudes, s'ils n'ont pas compris le sens des responsabilités assumées dans 1(^ ])i-ésent par l'exemple du passé.
Ar TAXA D A 9
Tonte liberté, euiiyt^iioiis - en, est relative, comme tonte foitnne est aléatoire. De fait, les liommes ne jonissent de la liberté qn'antant (jii'ils n'entravent pas celle des antres. Dans tontes les circonstances de la vie, ils sont liés par nne série de devoirs et d'obli^nations à l'égard de lenrs semblables, et en deviennent ([nebjnefois les esclaves à i)erpétnité. Lenr rôle est de savoir se plier à ces circonstaïKM's et de tronver la vraie lil>erté dans l'accomplissement de lenrs devoirs envers enx-mêmes, et par snite, envers l'immauité. De là la mobilité des actes jonrnaliers qni font qne l'être se déplace comme malgré Ini, balloté comme la mer changeante par des canses soudaines, i)ar des monvements réfléchis on i'-réflécliis, par. les désirs qni Ini indiqnent nne diiection, nn mode de régler sa condnite anx heni-es ordinaires de l'existence, ce ]>ar qnoi il acqniert dn caractère, accomplit certaines actions par intermittance, changeantes, par consécpient, et qni. à nne henre donnée, font de Ini, comme dit Albert Sorel, " nn organisme vivant (pii évolne et snbit sans cesse des variations."
Ce profond monvement constitne la dissemblance des événements de la vie, la mobilité de nos pensées, l'incertitnde des lendemains. Nonsvivons des instants compliqnés qni nons font ])asser dn présent à l'avenir, mais qni cependant dépendent sonvent de notre volonté, pnisqne nons préparons, par la réalisation lente on préciijitée de nos projp'ts, nos bonhenrs on nos malhenrs présents et fntnrs.
C'est là le travail intime qni. par la direction imprimée, tisse les trames de l'histoire intérienre
d'abord et celle de Tliistoire extérieure ensuite. C'est la marche de riiumanité qui s'élève au plus haut degré de civilisation par étapes successives.
Alors, 11 faut savoir comprendre le sens de la destinée humaine et chercher î\ deviner Fénigme de Favenir; cai;, selon Torientation donnée à nos actes et à nos pensées, nous i)ouvons déterminer l'objet et le but de notre existence.
Tel est le sens de la liberté par huiueMe Fiiomme se meut dans un certain ndlien, en dehors duquel il ne saurait vivi-e et (^ui devient par suite indispensable à soji développement et à sa force.
Il a l)esoin de vivre par la pensée, comme il a ]>esoin de respirer. Il en est ainsi de l'hunninité, il en est ainsi des sociétés tout entières. Elles jouissent de la liberté autant (lu'elles savent vivre dans le milieu que les circonstances leur ont assigné. En dehors de ces limites, elles s'étiolent et meurent. Elles doivent donc comprendre la liberté dans le sens des obligations à remplir à l'égard des autres, envers elles-mêmes et envers toute l'humanité. Elles doivent connaître les conditions du milieu où se développent leurs facultés et en arriver à respecter toutes les libertés, ce par quoi elles se créent une place enviable sur la terre.
Mais si nous ouvrons les pages de Thistoire l)olitique universelle, ces théories pleines de sens et de mansuétude ont-elles toujours été suivies ?
Au cours des siècles, tous les peuples qui ac- (piièrent pour un temps l'hégémonie militaire ou commerciale, ont-ils compris que la tyrannie est en raison inverse de la puissance acquise ?
Regorgeant de prospérité, gâté par la fortune jouissant de Tahondance de ses richesses et n ayant jamais été hanté par le désir des eon- «inêtes, nn peuple vit tranquillement chez lui, sans envie et sans haine. Mais il en est autrenn'ur (hi jour où il est tourmenté du démon de la gloire, comme les Romains, par exemple, qui. "se destinant à la guerre, la regardent comme 1^ seul art." Ceux-ci mettent tout leur "esprit a la ]»«Mfecti()nner '',^1) apportant une obstinaîKMi sans exemple à vaincre Tennemi et à le ré- 'luire en esclavage. C'est qu'ils sont aussi pris <lu désir d'agrandir leurs domaines et de devenir le premier peuple de la terre.
<)]•. pour devenir le maître du monde, il fjiut sn])i>rim(M' l'obstacle: c'est une des conditions de lî! guerre. Ici entre en action la force qui joue le l'îfMiiier rôle. Les Romains le comprenaient.
Selon eux, il fallait '' donner au soldat de la légion des armes offensives et défensives plus foites et plus pesantes que celles de quehjue autie peuple que ce fut," (2) afin de les mieux écraser et plus rapidement. En outre, le soldat était astreint à un travail continu et surhumain ; par là, il se conservait et augmentait sa force.
L'art de s'entraîner fit aussi des Romains les Itiemieis guerriers du monde, et nul peuple ne l'ouvait leui' résister. Ce fut le secret de la gran- •leui- de leur empire. Rome devint la puissance l:i plus prospère du jour où elle mit la force au-
(i) Montesquieu.
(2) Montesquieu.
dessus du droit; et dès lors, les petits comme les grands peuples furent as3ujettis à sa loi. Ils le furent si complètement que le Sénat, dès Tinstant où les armées romaines consternaient tout autour d'elles, '' tenait à terre les peuples qu'il ti'ouvait abattus." (0
Maîtres de riinivers, ajoute Montesquieu, les Romains s'attribuèrent tous les trésors. Ainsi, la force primait le droit. Les mécontents rendaient leur captivité plus dure et leur châtiment plus cruel.
Donc, nonobstant l'opinion de certains ])hilosoplies, si les conquêtes se sont appuyées sur le principe de la force primant le droit, la politique, dans le domaine où elle se développe et évolue, a suivi à peu près les mêmes lois.
Montesquieu dit encore : " Moins nous pouvons satisfaire nos passions particulières, plus nous nous livrons aux générales." Cela est vrai pour tous les peuples, dont l'histoire nous donne de tristes exemples.
Si la bonté des mœurs mène à Pamour de la patrie, et si Tamour de la patrie conduit à la bonté des mœurs, l'histoire de la politique, sans aucun doute, nous présente peu d'exemples où le désintéressement est parvenu à borner l'ambition de tout citoyen animé par le seul désir de rendre à sa patrie ou à ses concitoyens les plus grands services possibles, travaillant par là à réaliser les mêmes espérances, à faire goûter les mêmes satisfactions et à dépenser son génie au bien-être commun.
(i) Montesquieu.
Xoiis le constatons, (raillenrs, en étudiant le rôle de la politique universelle à travers Fliistoire. Xous y découvrons le sens même de la destinée humaine, en essayant de définir les rapports entre les citoyens et les autres Etats qui dictent les règles imposées à tous les gouvernements de la terre. Nous y trouvons la définition de la politique à tous ses âges, devenue une force directrice dans ses attaches avec la science et dans Fart même (Je nous séduire.
La politique, comme force directrice, se rattache au destin des empires; elle s'incorpore à la science, prenant son origine dans le passé qu'eHe fouille jusque dans ses plus secrètes traditions. Elle nous éblouit par l'art insidieux et subtil avec lequel elle sait pénétrer toutes les époques de l'histoire humaine; car elle en scrute toutes les périjîéties avec aisance, et nous tient, par son autorité, sous le charme, souvent sous l'empire de la crainte. C'est pourquoi il faut toujours se tenir sur ses gardes.
Elle nous apparaît aussi comme un Hermès à deux faces dont l'une nous représenterait Tartifice, les intérêts et les ambitions sans borne des gouvernants, les besoins de ceux qui paraissent obéir tout en subjuguant; et dont l'autre nous étalerait le hideux mensonge des faux moyens, des astuces et des intrigues.
Et combien peu souvent la politique se montre à nous sous l'apparence d'une bonne foi à toute épreuve, s'appliquant uniquement à faire le bonheur des peuples, se confondant avec la véritable morale et recherchant sans arrière-pensée ni calcul le bien commun par amour de rhlimanité.
Certes, le machiavélisme a souvent triomphé au cours des siècles derniers. Il prêche en somme une doctrine trop souple malheureusement; mais la politique désintéressée que veulent imposer les théoriciens et les moralistes ne présente-t-elle pas de grands obstacles dans l'application ?
Presque toujours, dans Tordre des choses, les beaux théoriciens de la morale, dans l'organisation et la conduite des gouvernements, Hatteut l'opinion poi^ulaire et dissimulent leurs véritables appétits avant d'arriver au pouvoir. Tant qu'ils restent de vrais théoriciens, dis-je, ils répudient le machiavélisme avec une ardeur digne d'exemple; mais dès qu'ils rêvent de conduire le char de l'Etat, malgré toutes leurs belles et grandes promesses, devenant les maîtres de la situation, ils ambitionnent l'autorité en raison surtout des gains immenses qu'ils en peuvent tirer, ou dans l'espoir de succès calculés par avance.
Etrange contradiction! Les hommes s'accommodent en peusée de la morale dont ils admettent les principes, mais dont l'application leur devient presque toujours un fardeau, alors qu'ils croient leurs intérêts immédiats en péril. Cependant, ils ont beau faire et beau dire, la morale reste à la base de toutes les institutions humaines; elle est le cri de la conscience universelle. Elle ne fait exception pour personne et s'impose au gouvernant comme au gouverné, au maître comme an serviteur.
Il est inutile de répéter qu'elle est en parfaite contradiction avec le machiavélisme approuvant tous les moyens bons ou mauvais pourvu que le but soit atteint. Elle s'oppose ouverte-
ment aux tbéories célèbres de Machiavel qui jnêclie la prédominance de la force sur le droit.
La morale demeure la morale; et le mal moral (knient une vaine excuse, même s'il a pour ol)jectif le triomphe d'une cause apparemment juste.
Nous n'appuierons jamais par exemi)le ce raisonnement de l'Allemagne (]ui, sous le prétexte d'iiiK^ mission divine et croyant porter le monde ;iu ])aroxysme de la civilisaticm, après l'avoir floniiné, massacre les enfants, violente les femmes, hi-ûle les villes inoffensives et détruit les cliefs-d'ieuvre du ])assé.
Kl le a assumé devant rav(*nir la responsabilité <bi mal comuiis, jiarce (pTil était en son pouvoir <r(^m])êcher qu'il fût accompli.
Il n'est donc i^as permis d'empêcher ou de pi-évenii- le mal en ])erm(4tant un mal ]dus grand. Cehi nous ai>j)araît comme un écart de la eoUscience liumaiiu% parce qu'il n'est pas deux chemins (lu'elle doive suivre, le but du bien étant un dans son essence même.
Comme conséquence de tout ceci, la politique ne doit pas avoir deux poids et deux mesui-es dans le o(>iivernement des affaires publifjues. Elle ne i)ent (4 <l(Ht avoir (ju'un objectif, c(dui d'une morale qui l'astreint à travailler sans relâche à ! "intérêt collectif plutôt qu'à satisfaire une aml'itiou personnelle. Dans le premier cas. elle fera triom}>lier ce principe, que la personnalité et la liberté humaines si précieuses à la sauvegarde des Etats, devront toujours être respectées.
Eu résumé, si l'Etat est limité dans son pou-
voir de quelquefois réprimer le mal, il n'est pas empêché de prescrire le bien à accomplir; et sons le prétexte qu'il n'est ni le maître des destinées de ses sujets, ni d'agir selon sa seule volonté, il ne saurait quand même oublier de mettre en pratique les principes de la vraie morale admis comme base de la société' et de l'humanité.
Hélas! dans Thistoire politique comme dans celles des conquêtes, je le disais plus liaut, la tyrannie doit être en raison inverse de la puissance acquise, mais les peuples l'ont rarement compris.
Or, s'ils s'appliquent à dédaigner les principes fondamentaux qui doivent les régir chez eux, qu'adviendra-t-il, alors que leurs armes victorieuses leur, auront mis entr-e les mains le sort d'un pays concjuis ? Quel avenir sera alors réservé aux vaincus, si le vainqueur, imbu de sa force, impose sa volonté par un des])otisuie élionté ?
Il est un fait à noter. Tant que les haliitants d'un i)ays composé d'une seule race sont soumis à un gouvernement sûrement élaboré au prix d'innombrables sacrifices, alors qu'ils acquièrent quelquefois leur force dans les révolutions et se dévelo])pent au sein d'une civilisation progressive, ils vivent dans l'unité et la paix; ou. du moins, s'ils n(^ s'entendent pas toujours et se font les esclaves de divisions intestines, ils en viennent à entretenir un jour les mêmes aspirations nationales. Alors qu'il y avait une guerre cachée dans les murailles de Rome, nous dit Montesquieu, elle con(|uérait l'univers.
Mais si un Etat se compose de races hétérogènes qui nous apparaissent sous des aspects
divers, pour la raison, par exemple, que certaines d'entre elles sont soumises par des conquêtes antérieures, il arrive alors (jue, par la dissemblance de leurs idiomes, par leurs traditions opposées, par le froissement de leurs idées politiques toujours en conflit, se réveillent bientôt chez elles des rivalités, une hostilité née de leurs instincts, des jalousies profondes et durables, en raison des droits acquis par chacune d'elles dans le passé.
L'histoire nous présente une grande variété de ces cas. Dans l'enceinte d'un Etat, soit par des conditions géographiques, par des circonstances exceptionnelles, soit par un excès de civilisation, les divers sujets sont soumis à des obligations, il des nécessités, si l'on peut dire, qui restent indépendantes de leur volonté. Ainsi, le cosmopolitisme s'introduit cliez tous les peuples, mais sous des aspects ditférents. Il est dû, néanmoins, au débordement de certains pays incapables de nourrir leurs enfants. Mais il opère toujours la confusion parmi les races. L'émigration fournit des sujets facilement assimilables qui mêlent très vite leur sang au sang de la race à laquelle ils viennent demander asile.
Cependant, ce phénomène ne se produit pas aussi facilement chez le peuple vaincu et soumis qui, lui, conserve obstinément ses traditions, nialgré les tentatives faites par le vainqueur pour le réduire et l'annihiler. Xous sommes un de ces exemples, nous. Canadiens-français, dans l'enceinte géographique qui porte le nom de Canada.
On y rencontre, en effet, deux langues dis-
tinctes en antagonisme depuis deux siècles et demi, deux langues souveraines dont dépend presque entièrement l'histoire politique du pays, et restées fidèles au passé en raison d'un attachement indéracinable à de vieilles institutions qui ont fait la gloire de deux races auxquelles ces deux langues appartiennent et qui en sont devenues la force et la grandeur.
De cette vérité primordiale, il nous importe de tirer des considérations i)hilosophiques et des conclusions dans les faits mêmes qui composent l'iiisi^oire politique de deux peuples aux aspirations distinctes et imi^régnés d'une puissante originalité. Y manquer, ce serait fausser volontairement les raisons où nous retrouvons les causes de survivance de tout un passé fait de sacrifices et de désintéressement.
La grande partie de ceux^qui ont peuplé l'Amérique septentrionale est venue, à diverses époques, s'emparer de terres fécondes et sans limites, où pouvaient évoluer librement des populations sans nombre.
Les premiers arrivés, devant le danger sans cesse accru de l'envahissement de leurs territoires, ne se vsont pas bornés aux seuls obstacles d'une longue résistance; mais, bientôt dominés et sous l'égide de l'étranger, ils ont voulu subsister, comme disait Thierry, par une profonde concentration de leurs forces et de leur vitalité.
Alors que les envahisseurs voulaient réduire et annihiler ces vaincus ; alors qu'une trame émouvante allait se dérouler; alors que des invasions successives allaient menacer leur plus cher trésor national, ces races primordiales, réduites à
un certain nombre de familles, vont se grouper autour (lu foyer ancestral, vont augmenter leur progéniture dans une proportion miraculeuse, en raison de leur persistance à ne pas s'éteindre, et vont conserver dans l'adversité cette foi sei-eine dont sont faites les grandes destinées.
Exemple à peu près unique dans l'histoire politique du monde entier. La conciuête du Canada par l'Angleterre, en 1759, fixe en effet une date mémorable que ni le temps ni les changements ])rusr|ues ou lents ne pourront effacer. Elle synthétise pour nous et pour les penseurs de l'Euro])e même, une époque digne des plus hauts faits de l'antiquité. Elle nous met en regard les péri- I)éties de la destinée d'un peuple désigné d'avance à la conservation en Amérique de la vieille cullui-e fran(;aise dans ce qu'elle a de plus précieux et de plus indestructible.
Exemple sublime. Car c'est au milieu de malheurs toujours renouvelés, au milieu de souft'r ances patiemment endui-ées, que ce peuple vaincu parvint .péniblement, après bien des tâtonnements, à jouir d'une liberté relative et à sauvegarder ses institutions, tout en restant l'esclave volontaire d'un idéal, quoique courbé sous le joug étranger.
Lorscpie nous jetons un regai-d en arrière, il nous est donné, en raison du rapprochement des faits, de les contrôler et d'en dégager de salutaires conclusions. Ils s(mt toujours présents à notre mémoire : ils nous rappellent les causes de la con(iuête du Canada par l'Angleterre, comment elle s'exécuta et se maintint, à quelles spoliations et à quelles haines elle assujettit les vaincus, par quels moyens remplis d'embûches
et d'astiices les vainqueurs purent affermir leur domination.
Ces faits nous remémorent encore, avec Albert Sorel, " que rien ne se fonde dans les empires, les royaumes, les républiques, les familles, que par la libre donation que les hommes font d'euxmêmes;-' c'est-à-dire, que la société ne saurait se maintenir que par l'intention d^ tout individu qui la compose de numifester sa libre volonté de vivre en commun.
La conquête ouvre une ère historique d'un intérêt puissant au point de vue de la conservation de la langue française en Amérique, des traditions ancestrales, puisque la longue suite des événements politiques, depuis 1763, s'imprègne d'une pensée de prédominance largement accusée, de l'idée de conservation d'une part et de l'intention de dominer de l'autre, de l'antagonisme de deux races voulant affirmer des droits acquis.
Et toutes deux, dès la première heure de la conquête, commencent à tracer les pages de leur ]]istoire politique, de leur constitution; en un mot, de leur destinée étrange et complexe.
Si l'Anglo-Saxon se convainc que ce doit être le dessein très patriotique d'un créateur d'empire d'imposer le prestige de sa langue et d'assurer en même t(Mnps la puissance du pays conquis, on peut se rendre compte aussi que ce problème hanta les esprits agités de cette époque où les Canadiens-français s'imprégnèrent de l'idée que " la langue d'un peuple est la clef qui le délivrera de ses chaînes." (O
(1) Mistral.
Par la conqu^^te, dis-je, le Canada subit une transformation visible, à partir de 1763. On pré- N'oit déjà nettement le rôle que les deux races en présence seront appelées à jouer devant les né- . cessités d'une vie en commun, dans un pays découvert par Tune et conquis par Tautre.
Il va sans dire que le premier geste de l'envahisseur est de s'attribuer tous les privilèges et de manifester ouverteuient un esprit de favoritisme en faveur des siens. Rien n'est plus naturel et cela est dans les attributs du vainqueur.
Comme aux jours de la conquête de l'Angleterre par les Normands, les conquérants du Canada devaient s'imposer par leurs lois et leurs institutions. Ils avaient tiré cette méthode du fait que, toujours, la Grande-Bretagne a travaillé dans le sens de ses intérêts avec une opiniâtreté jimais démentie. C'est par ce moyen que, dans le XVIII^ siècle, après avoir acquis* un prestige mondial, elle marchera à la tête des libertés du monde.
Pour s'assurer de la possession du territoire, elle commence par imposer un régime militaire dont les chefs sont malheureusement recrutés parmi les pi-emiers venus, gens d' extraction souvent douteuse, ou créatures animées de sentiments hostiles, ignorantes et remplies de préjugés odieux. Nouveaux colons dans un pays riche et plein de promesses matérielles, l'ambition, le lucre et la lésine ne mettent guère de temps à s'emparer de leur esprit plus âpre au gain que disposé à servir les intérêts de la patrie. La convoitise les aveugle. Remplis de prétentions, de l'arrogance du vainqueur, ils ne tardent pas à se
rendre insupportables, injustes et grotesques. Ne réussissant pas par la ruse, ils trament un vaste complot dont le résultat sera de faire peser sur le vaincu une sorte d'oligarchie, reste d'une tradition venue de Fan tique aristocratie anglaise peu disposée, au cours des siècles, à accepter les [u-incipes de la démocratie moderne.
Nons assistons au réveil de toutes les haines fomentées à des époques d'injustice et de fanatisme. Jalouse de la grandeur de ses origines, la race vaincue, en perdant la propriété d'un territoire (]u'elle a découvert et arrosé de s©n sang, est grandement désillusionnée; car elle ne saurait jouir maintenant que d'une liberté relative, gagnée étape par étape et après bien des tâtonnements et des tergiversations.
Mais tout de même, les Canadiens-français n'en continuent pas moins^ à vivre de leur travail, formant un groupe distinct, attachés à des idées puisées dans leur passé même, dans leurs lois, dans leurs institutions qu'ils ne veulent sacrifier à aucun prix.
Et parce qu'ils ont conservé un reste de vieille civilisation française, parce qu'ils en ont gardé le caractère, ils entreprendront de haute lutte une œuvre difficile et ininterrompue pour la conservation d'un prestige qu'ils tiennent de leur race, jusqu'à consentir les plus durs sacrifices, le désintéi-essement le plus sublime au service d'une cause qu'ils ont souvent crue perdue irrémédiablement, mais que leur force de résistance a fini par faire triompher au milieu des embûches, des querelles longuement entretenues et des trahisons savamment mises en œuvre.
Mais quelle méthode deviion.s-nous suivre dans le récit de cette histoire merveilleuse ?
Devrions - nous, comme le fait remarquer Tliierry, procéder comme des historiens des peuples modernes, — je veux dire une certaine école moderne, — qui, en racontant '* les événements, ont transporté les idées, les moeurs et l'état politi(jue de leur temps dans les temps passés ? "
Mais cela est-il suffisant ? Qu'est l'historien, sinon un chercheur de faits lointains qu'il habille, si l'on peut dire, de la couleur locale s'adai»tant le mieux aux époques où il remonte, • — celles qu'il doit comparer, — aux actes qu'il doit classer. Prétendre cahjuer les événements du passé sui- les types présents, dans l'intention de leur donner plus de vraisend)lance et de leur supl'<»ser une ijhysioncunie qu'ils n'avaient pas, c'est tout simplement vouloir peindre l'homme tel que nous le comprenons, lui faisant subir l'intiuence de notre milieu, sans se rendre compte qu'il doit subir avant tout l'influence du milieu où il vivait ii.u temj^s où nous en voulons rendre le caractère.
Des historiens ont pu exposer des vues et des notions disparates en parlant de la société romaine, par exemple, mais la société romaine n'en demeure pas moins l'expression d'un état par-ticulier de civilisation à l'époque où on en veut donner la peinture véritable. Il n'y a donc qu'une méthode, quoique les conceptions des historiens varient : celle d'exprimer la réalité du passé. Tout est là.
Mais on ne l'a pas toujours entendu ainsi. Les historiens de la féodalité, par exemple. — et ils sont légion, — les témoins des époques monar-
24 DES IXFL^E^XES FRANÇAISES
chique en France, ont modelé la royauté germanique, les premiers conquérants de l'empire romain et la royauté féodale du XVI^ siècle, sur les vastes et puissantes i-oyautés du XVII^. (D
Ce fut le fait des Mézeray, des Anquetil et des Velly d'ignorer l<ss mo.a'jments primitifs et de fausser souvent la vérité sur les siècles écoulés, mettant en regard des préférences i)ersonnelles et dénaturant le sens de la vie.
Au XVIII^ siècle, bien que Tesprit philosopliique et positif domine, les histoi-iens ne " décrivent pas avec exactitude les temps anciens où les classes jouissaient à peine de l'existence civile. On y traitait les faits avec le dédain du droit et de la raison." (2) Il faut pourtant en excepter Voltaire qui, dans histoire de Cliarles XTI, nous donne, le premiei", Fillusion de la vérité historique sans laquelle l'humanité ne se I)résente plus à nous que sous Fapparence de la fiction.
Cependant, nous dit Thierry, " il n'est pas permis de faire l'histoire au profit d'une ^seule idée, aux époques qui nous préoccupent. Notre siècle demande qu'on lui apprenne tout, qu'on lui retrace et qu'on lui indique l'existence des nations aux diverses époques, et qu'on donne à chaque siècle passé sa véritable place, sa couleur et sa signification."
L'historien ne s'arrête pas à la fiction : il contrôle les faits, il recherche leurs relations. Pour cela, il les choisit et les classe. Il ne s'attache
(1) A. Thierry.
(2) A. Thierry.
AU CANADA 2o
pas à ceux-là qui, obscurs et euclievêtrés, ne laissent qu'une empreinte fragile et douteuse. Il en arrive par un long travail à les comparer et à en découvrir la parenté, à y trouver leurs connexités, les âls invisibles qui les relient indissolublement. Pour ceux à qui la vieille école refusait de discerner ou de décotivrir ces mêmes faits, il secoue la poussière du temps afin d'établir leur affinité, leur corrélation secrète.
Telle est aussi la tâche de l'historien qui veut remonter dans le passé de nos annales politiques.
Représenter la lutte nationale des Canadiensfrançais après la conquête du Canada par T Angleterre : faire voir les relations tendues des deux races réunies par le hasard de la guerre sur un même territoire; les analyser jusque dans leurs plus secrets efforts pour la conservation de leur indépendance; pénétrer les circonstances profondes par lesquelles, du contact même de ces dnux races, malgré la dissemblance de letirs idées, malgré la disjiarité de leurs traditions, de leur langue, de leur langue surtout, une longue série de faits particulièrement intéressants est née; rechercher les causes par lesquelles se forment «leux races soumises un jotir à tme législation identique, quoiejue conservant toutes deux leur caractère, l'amour d"un passé glorieux, le souci de persistance, la volonté de domination chacune dans leur sphère d'action, voilà bien l'histoire dont les pages n'ont pas été complètement écrites depuis la cession du pays, au point de vue philosopliique, si l'on considère que notre histoire constitutionnelle abonde de faits pleins de profondeur, de grandeur tragique et de farouche majesté.
Le Canada, et particulièrement la province de Québec, furent le théâtre d'nn drame unique dans riiistoire universelle. Drame empoignant, quand on sait qu'il s'agissait, de la part d'une caste, de réduire complètement une race au détriment d'une autie, de la dénationaliser et de lui faire perdre l'antique prestige acquis par des siècles de luttes sans cesse renouvelées.
- Dans cette entreprise, néanmoins, les anciens colons français ont conservé une originalité de caractère sans exemple dans le passé, parce qu'ils n'ont jamais désespéré d'eux-mêmes, entretenant la volonté de se toujours distinguer du \ ainqueur et de ne pas se mêler à lui. C'est dire qu'ils ont déployé, à toutes les phases de leur existence, une activité, une énergie sans défaillance; et que, comme pour symboliser, dans leurs infortunes, l'attache qui liait leurs âmes de Fr-ançais, ils ont su pratiquer et illustrer davantage une des plus rares vertus transmise jnir les ancêtres et qui tira sa noblesse dans le fond même de la conscience: la fidélité.
A cette vertu donc, vont s'opposer les événements les plus tragiques sans qu'il intervienne aucune cause accidentelle, mais que les circonstances ont logiquement préparés.
Comme j'ai eu l'occasion de le rappeler, — et ceci est universellement admis, — si l'on consulte l'histoire des peuples, on constate que l'établissement des Etats fut toujours l'œuvre de la force. Nous sommes obligés de i-evenir à ce problème, alors qu'il s'agit de l'histoire politique des ])ays. Généralement, et nous en ti-ouvons des exemples illustres, les sociétés nouvelles se for-
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ment des débris des sociétés tombées en désuétude ou soumises au caprice du vainqueur, après qu'elles ont été privées de leur liberté. C'est ainsi que Rome procédait. Aigres une conqiiête. nous dit Mcmtesquieu, '' le Sénat s'érigeait en tribunal qui jugeait tous les peuples: îl attachait à Rome des rois dont elle avait peu à craindre f^t beaucoup à espérer: et il en affaiblissait d'autres dont elle n'avait rien à espérer et tout à craindre."
Dans l'iiistoire constitutionnelle du Canada, depuis IKWJ. il arrive ceci surtout, qu'au début, le vainqueur tente de faire disparaître les vestiges de l'ancienne civilisation. Il cherche aussi à l'affaiblir d'abord, parce qu'il désesjière de n'en rien attendre, ayant toutes les raisons de la ci-aindre. En ceci, il suit bien la politique des Romains.
Thierry a pu dire: '^Quelque violents et illégitimes que puissent paraître ces mouvements de destruction des anciennes sociétés par les nouvelles, ils ont pour résultat présent la civilisation européenne." Oui, nous l'admettons; mais il n'en est pas de même chez nous en ce qui regarde la marche de la civilisation dans la colonie depuis la conquête, puisque tout en apportant de nouvelles réformes, dans le but de créer un mouvement destructeur de la société ancienne par la nouvelle, les conquérants n'ont pu détruire le passé dont ils ont, au contraire, profité en toutes circonstances.
Animées de Fintention préméditée de renverser les vieilles institutions et d'en saper les derniers vestiges, ils ont fini par en subir volontai-
rement rascendant et par en adopter souvent les principes dont l'application est devenue, à diverses périodes, une raison du rapprochement des deux races destinées ensuite à se combattre sans répit.
D'ailleurs, disait encore Tliierrv, " un grand peuple vaincu ne se subjugue pas aussi promptenient que sembleraient le faire croire les actes officiels de ceux qui le gouvernent par le droit de la force. Le regret patriotique est encore au fond des cœui-s longtemps après qu'il n'y a plus d'espérance de relever l'ancienne patrie." (0
Ne croirait-on pas que ces pensées furent écrites pour nous ? En tout cas, elles ont une signification dont l'écho se répercute dans Pâme de l'ancienne colonie. Elle nous rappellent (pie le souvenir ne suffit pas toujours aux hommes restés attachés au sol trempé d'un sang généreux : car il leur revient sans cesse, à ceux-là, la souffrance tenace d'une ancienne blessure dont la cicatrice ne s'est jamais complètement refermée et dont la vue leur fait sentir chaque jour une douleur dont la durée semble éternelle.
S'ils ont perdu Pespoir de défendre leur ancienne patrie ]>ar' les armes; s'ils se voient forcés à céder au plus fort le pays des aïeux, ils ne cessent néîinmoins d'entretenir dans l'ombre ou ouvertement la douce pensée des libertés à reconquérir; ils ont leurs martyrs restés les plus piii-s héros de leur histoire et le plus divin exemple à Ja postérité.
(1) Thierry. — Préface à l'Histoire de la Conquête de l'An gleterre par les Normands.
Tous les peuples se ressemblent en cela.
L'esprit national revêt un caractère particulier an milieu des vicissitudes et des oppressions, malgré la Jiaiue du vainqueur devenu le maître; l'idée du véritable patriotisme est toujours forte de la volonté de triompher parce qu'elle se pare des vertus nécessaires et inhérentes à toutes nobles causes.
Ah I combien notre mémoire toujours vivace nous ouvre largement toutes les phases de ces instants imprégnés de beauté et de vie ! Nous les revoyons sans cesse dans un rayonnement. Elles nous parlent, et le sens profond qui s'en dégage nous apprend à nous élever au-dessus de nous-mêmes, nous porte vers des sphères lointaines et détachées des prosaïques instants vécus ici-bas; elles nous rappellent ce que furent nos aïeux et nous enseignent, par une vision céleste, ce que nous devrions être devant Texemple illustre de ce passé fait d'extase et d'une sorte de mysticisme dont s'imprégneront toutes les pages de notre histoire.
Deux volontés se .sont trouvées en présence après la conquête du Canada par TAngleterre: la volonié de conservation des Canadiens-français et la volonté de domination des Anglo-Saxoûs. L'une voulant survivre en raison de droits antéi-ieurs, l'autre s'appliquant à combattre de toutes ses forces la première, parce que, vainqueur. l'Angiais aspire à là prédominance, bien décidé
à faire comprendre au vaincu que l'égalité n'est plus possible entre de«x races orgueilleuses de lenr puissance et maîtresses d'un continent qu'elles ont pourtant acquis, Fnne, par la conquête, l'autre, par la force des armes.
Prétention légitime, si Ton considère que la conquête par la force n'a jamais su dicter d'autre code de droit international, à savoir, que le con(|uérant est garanti dans ses nouvelles possessions par des traités solennels qu'aucune nation ne saui'ait mépriser et transgresser.
Le problème de la volonté de survivance est né de l'idée de conservation de la race française en Amérique; la volonté de domination est issue de l'ar-istocratie anglaise dont on connaît l'ascendant en Angleterre depuis la conquête de ce pays par les Normands.
Celle-ci a combattu celle-là. Mais la seconde s'affirme à une époque exceptionnelle où l'Angleterre sortait victorieuse d'une lutte ruineuse, lui ayant néanmoins apporté un prestige sans précédent depuis la Grande Charte de Jean sans Terre.
Toutes les choses tendant d'ailleurs à une fin, nous pouvons dire que l'Angleterre, dans toutes les péripéties de la guerre de Sept ans, s'arrogea une mission divine. Imbue de cette croyance — jamais démentie par les faits — qu'elle devait y jouer un rôle providentiel, elle crut, en ce XVilT^ siècle, que, par une nécessité surnaturelle et pour le progrès futur de l'humanité, elle deviendrait l'arbitre des libertés humaines.
Or, dans cette lutte que nous devions soutenir avec la première nation du monde, lutte ininter-
rompue dout uoiis allions être les acteurs forcés et les victimes iuvolontaires, nous retrouvons toute l'histoire iK>litique de notre pays depuis la cession à l'Angleterre. N'en cherchons pas les causes ailleurs.
Voilà pounjuoi, depuis deux cent cinquante ans, ces problèmes complexes, agités, ballotés dans tous los s(uis, sont demeurés dans un perpétuel (ontlit. Ils n'ont cessé de diriger le passé, et ils renferment en même temfjvs le secret de l'avenir qui nous attend sur la libre terre d'Américjue. Problèmes angoissants, problèmes éniou- NantsI
Ils nous démontrent bien que, dans leur coopé ration à l'ordre des fins, les nations, conductrices d'hommes et, par conséquent, de volontés, ne les poussent pas toujours, selon qu'elles en ont décidé, par la force ou par la douceur. Indépendamment de cette rirée humaine vers tin but indéterndné, il existe un courant plus fort que la vie. entiaînant l'humanité vers une destinée qu'une main invisible a petit-être tracée d'avance.-
Il est donc utile de répéter ici qu'un des phénomènes les plus extraordinaires, depuis la cession du pays, a été le prestige de la volonté de conservation chez les Canadiens-français, et la ténacité ininterrompue de la volonté de domination chez le» Anglo-Saxons.
D'ailleurs, cette ténacité de la volonté de domination et de prédominance est d'abord due au résultat de l'immense accroissement de la puissance anglaise par le monde, au XVIII^ siècle et après, de sa conquête de l'empire des mers, des circons-
tances favorables à son expansion coloniale, de la faiblesse momentanée de races rivales, ce qui, à cette époqne particnlièrement, avait rendu ses conquêtes plus faciles, ce qui lui permettait de réduire plus promptement et plus sûrement les vaincus, ce qui augmentait son pi-estige et faisait naître une crainte légendaire chez des voisins capables pourtant de lui résister.
Si FAngieterre s'attaque aux peuples, ses rivaux, c'est qu'elle leur croit trop d'ambition. Elle veut les dominer, afin d'asseoir sa puissance d'une manière définitive et sûre.
Et, à l'époque de notre défaite, nous voyant décidés à ne subir aucune contrainte par la violence, elle crut pourtant devoir employer des moyens arbitraires, concluant que, puisqu'elle avait ainsi dompté les autres peuples, elle parviendrait à nous réduire^ et à nous annihiler.
Mais elle s'aper(,'ut bientôt que, pour une fois au moins, elle faisait fausse route et compromettait grandement ses chances de succès dans l'Amérique septentrionale. D'ailleurs, l'Angleterre avait assez chèrement acheté ses libertés constitutionnelles. Si elle avait encore conservé, au XYUle siècle, un reste de despotisme, alors qu'il s'agissait de réduire tout ennemi, despotisme issu des révolutions sanglantes de l'époque de Charles I^^' et de quelques autres, elle s'aperçut, après de cruelles expériences, que la modération vaut mieux que l'intolérance, niêiiie si l'on ambitionne la conquête du monde.
Nous en avons fait l'expérience chez nous, depuis ces époques agitées où nous avons bénéficié, lorsque cela a dépendu du gouvernement impé-
ria], rie la plupait des libertés constitutionnelles anglaises.
Mais ici une digression s'impose.
Là oii TAngleterre se montre incontestablement snpérieni-e à nons, c'est lorst|irelle met en action son merveilleux génie d'entreprise. ^
Elle aura beau jeu contre l'esprit latin des Cîanadiens-francais qui, à l'exemple de leurs aînés <rEui-o]>e, ont conservé un idéal assez visil)l(ujent indéijendant de ce qu'on est convenu d'aj)pelei- les jouissances matérielles: celui de survivie dans le passé, comme de travailler au triomphe de ses idées dans l'avenir.
Certes, si nous avions consenti à nous amalgamer, et cela, sans un mot de récrimination, nous nous serions vite habitués à partager l'idéal anglo-saxon.
Mais il n'en fut pas ainsi.
Nous n'avions pas, nous. Canadiens-français, la mentalité de l'Anglo-Saxon. Détachés par des siècles de luttes de la moindre» affinité de pensées, de croyances et de mœurs, ennemis acharnés et irréconciliables apparemment, les anciens colons restaient rivés à de vieilles disciplines, à d'antiques traditions, à une sorte de tranquillité morale acquise par l'expérience des siècles, et ils s'effrayaient devant l'esprit d'activité de leurs conquérants toujours à IJassaut de gains matériels, de succès économiques sans cesse croissants, et possédés par ces instincts profonds qui font de l'homme un être de rapacité et de désirs inapaisés.
Les Anglais sont devenus négociants- par la force des circonstances; mais, nous dit Voltaire,
^- c'est niii(jueiiieiil parce que les Anglais sont devenus négociants que Londres l'emporte sur Paris par l'étendue de la ville et le nombre des citoyens ; qu'ils peuvent mettre en mer deux cents vaisseanx de guerre et soudover des rois alliés."
VA ceci était écrit au XVTir^ siècle, au moment où l'Angleten-e, par ses hautes (pialités tinancié]*es, réduisait le monde à sa douiination.
D'un auti-e côté, M. Guglielmo Ferrero, nous appi-end, dans son livi-e '' Le Génie latin et le ]\ïonde moderne," que, "■ au point de vue de Tliistoire des ]>euples latins, 1 idée de progrès est une sorte de force févolntionnaire. Jusqu'à la Révolution française, dit-il, les générations avai(Mit vécu en Europe contentes de peu, tidèles aux traditions, regardant tonte nouveauté comme un |)éril, toute hardiesse commue une rébellion contr-e Dieu et contre la mémoire des ancêtres. Et la richesse augmentait dans le monde avec lenteui' et des arrêts diploi-ables. Dans chaque nation, les augmentations de la richesse et de la population ne se voyaient qu'à distance de ]>lu sieurs siècles: le changement apporté par cha(|ue génération était si peu de chose que c'est à ]>eine si chacune d'elles pouvait s'en rendre compte."
En ceci nous appartenions aux races latines.
Or, quel fut l'idéal des peuples latins depuis le moyen âge ?
/ Il nous est facile de répondre à cette question. ' S'ils ont été, dans presque toutes les branches de l'activité humaine, les principaux auteurs des grandes découvertes que des races plus positives ont exploitées, ils ont incontestablement
imposé à l'Europe les ai-ts et la littérature, s'élevant par là à la satisfaetiou des conquêtes de Tin tel 1 ij^a^iiire pu re.
Fils de la pensée, ]Miviléoiés d'une destinée sublime, les peuples latius ont préparé la civilisation moderne à la conquête des spéculations intellectuelles.
Et pendant (pic d"allt^(^s, Iciii's voisins, plus attacliés aux sj)é(uIatiojis luatérielles, refaisaient la cai-te du monde et reculaient lenrs frontières naturelles, sous le prétexte d'une surabondance de. population et de ])rocçiès économique intérieur, les i-aces latines groupaient les idées, élargissaient le domaine des doctrines philosophiques et collaboi-aient, par la magie de la Beauté, à entretenir les espérances ultra-terrestres et l'idéal, commun de l'iiumanité.
Et i»endant qu'elles offraient au monde ébloui le fiuit de leurs conquêtes intellectuelles, PAnglcten-e, l'Allemagne, et l'Améi-ique même à pejue née, accroissaient leur puissance par l'accumulation des richesses: et, plus tard, dans 1 espace de quelques siècles à peine, ces divers pays, mettant la production quantitative audessus de la production qualitative, développaient leurs industries par des méthodes nouvelles en révolution constante avec les svstèmes en désuétude, s'élevaient graduellement Vers les progrès scientifiques, poussaient l'expansion de leurs colonies jusqu'aux confins du monde, augmentaient, conséquemment, leurs populations d'une manière ordonnée, autant de transformations successives en opposition avec celles des races latines indissolublement attachées à des
formules antiques, et qui, toujours à Taffût des spéculations intellectuelles, restaient fidèles au passé qu'elles donnaient comme exemple à Tayenir et qu'elles proclamaient comme la première cause de la civilisation à travers les temps.
Si nous sommes les fils de ce mouvement dont les races latines ont fait leur évangile, nous avons été victimes d'un autre mouvement irrésistible et qui faillit nous être fatal. Notre idéal qui comportait un esprit de sacrifice et de désintéressement qu'on retrouve chez les illuminés, puisqu'il se rattachait à une idée purement spéculative nous tenait dans une sorte de suspicion aux veux de nos voisins les Anglo-Saxons qui interprétaient notre ténacité à rester attachés a des principes désuètes, comme une sorte de démence, comme une folie mystique dont nous serions les premiers à souffrir, ce qui nous coûterait sans doute la liberté à laquelle nous aspirions en vam, puisque le sort des armes avait fait de nous, non des créatures libres, mais des instruments maniables selon la volonté d'un peuple habitue a commander plutôt qu'à obéir.
Nous allions subir l'empire d'une race qui, du plus loin qu'elle nous apparaît dans le passe, a conservé, comme nous, d'ailleurs, son caractère national. Kace orgueilleuse par instinct, nous déclare Chateaubriand, et dont 1 orgueil modifie par ce qu'il a reçu du caractère français, se transforme en amour propre.
Ce qui nous met en parfaite opposition avec elle, comme je le disais, c'est qu'elle surpasse déjà au XVIII^ siècle, ses voisins dans 1 art du commerce et dans l'habilité à accumuler les ri-
chesses. " Elle veut tout écraser de force en un instant.'' (0 Nous en pouvons donner comme exemple le premier mouvement irréfléchi de l'Angleterre à notre égard, lors de la conquête, alors qu'elle travaille à nous annihiler sans merci, en nous courbant sous un régime de fer. '
Disons aussi que si elle tient la vivacité de son esprit de ses origines françaises, elle la corrige bientôt par la réflexion et le calme, qualités qui lui viendraient du caractère allemand.
Et pour appuyer ce que je disais plus haut, en parlant des races latines, rappelons-nous avec Chateaubriand que ^' l'Anglais met dans le travail des mains la délicatesse que le Français met dans celui de l'esprit."
A l'époque de la con(juête, comme aux époques ultérieures, comment notre race pouvait-elle lutter contre l'Anglo-Saxon dans le domaine purement économique, alors qu'aux causes psychologiques de notre incapacité à devenir des rivaux sérieux, nous ajoutions une certaine mollesse de tempérament, une sorte d'inaptitude aux spéculations pratiques de la vie, une visible indifférence à l'idée d'accumulation quantitative des choses matérielles et une sorte de ténacité de sentiments qui remontait aux époques de civilisation qualitative, selon l'expi-ession de M. Guglielmo Ferrero; alors que nous avions conservé, par hérédité, " la répugnance à l'agitation continuelle, à Finnovation incessante, à l'esprit de renouveau, à la manie de la vitesse." (^)
( 1 ) Chateaubriand.
(2) G. Ferrero. — "Le Génie latin et le Monde moderne.
TxS DES I^'FLT EXCES FRANÇAISES
Nous étions affligés — défaut que les écoles modernes ont discuté indéfiniment — de la manie de conservation : nons étions traditionalistes foncièrement, \ydv atavism(\
Le défaut psychologique le i)lus grave cliez un ]>euple, et le plus en conti-adiction avec les principes de son avancement, est cei-tainement la routine. Elle nous vient d'une lenteur sans cesse accentuée (Je la réflexion et de la volonté, et, selon M. Gustave Lelîon, clic rend " res])rit hostile aux idées nouvelles, aux innovations, et conduit à faire toujours les choses (W la nRMne façon.''
Il existe néanmoins une profonde différence enti*e la routine et Tidéal de ]>ei'sistance, ou de sui'vivance, si vous voulez. ])uis|U(^ l'inK* est due à une sorte de dégoût i)()iii' l'c^Tort, ne ])ai'V('nant à réaliser un projet que ])ar une (lé])ens(* de h\ volonté réduite au minimum; et que l'autre, l'idéal de survivance, au contraire, exige un effort considérable et suivi de la volonté de roii- Joir, de la ténacité ii rester attaché à ccitains piincipes, à certaines i<lécs ])réconçues.
Les premiei'S colons, reciaités en partie» ])aiini les classes ignares et pauvi-es de la société française du XVL' siècle, sont rontiniers ])ar hérédité, acceptant tout sans discussion, ])arce (pie jamais ils n'ont joui de leur libre arbitre. Ils sont routiniers, non j)arc(^ qu'ils ont une connaissance quelconque des choses, mais parce que les idées admises autour d'eux les subjuguent et les contraignent. Ils ne s'en plaignent pas, d'ailleurs. Et quand ils le voudraient, ils seraient impuissants à enrayer des influences bonnes ou mauvaises qu'ils doivent subir, sans
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nuiimiii-e. Ils accepteur doiu: tout sans récrimination: cette passivité les rend indé<:is sur les lesponsabilités à [n-endre. Ils manquent d'initiative i>ai- nne cause liéiéditaire.
Comme la routine dont ils sont les esclaves vicMit de tiès loin, ils la regardent comme une soite de j)uissance issue du droit divin et (pi'ils ne sauraient ni discuter ni i-cnier. Ils restent donc l'éclio des idé(^s des autres, ballotés toute I( ui- vie dans l'iml'M-ision. ])ris de tei-reui- devant les entiepiisc^s <|ui (lemand(^nt un (effort ])ei-son- ]iel.
Us vondiMHit ]>ien cultivei- leurs terres, rester niaîti-es cliez eux. agi-andir leui* domaines mais dès f|ue les cireonstances exigeront (|u'ils s'extéi-iorisent et «ju'ils prennent des iis.'|ues, ils de vi<Midi-()nt hésitants c^t même hostiles aux idées nouvelles.
Si. ]»;u- cela même, ils impi-imcnt un cai-actère ]»arli(iiliei- à Iciii- ]>i-<»génil ui-e. ils demeurent dans une condition d'iid'éi-iorité. alors «|u"il s'agit «le ravancenieni i\\\ pays an point de vne maléri(d.
Ainsi, devant tontes ces laiscms. ils se sentent ])en armés dans cette Intte fcMinidabh^ contre des hommes (pii. à r(\\'(>mple des Carthaginois, voient la pnissanc<» d'nn<' nation dans raccroissenient de leur ]n-(^stige linancier dans h^ mond<\
I^n fait très grave s'est aussi proditit en ce .pii regarde du moins la vfdonté de domination des Anglais. En faisant [lénétrer dans ce pays des éléments nonveanx, avides <le s'a(Ma]»ar(M'. ])ar 1;î force, des ]>remièr(\s places, en jaison d'a])ord du droit de conquête, et ensuite, incités par Tappétit <les gains à venir, de r«Mirichissement rapide et
(les succès économiques sûrs^ les Anglais, dis-je, apportaient avec enx leurs moyens d'entreprises, leurs (qualités natives qui consistent dans Taudace, dans le maniement des affaires, dans l'esprit de coliésion, dans l'habitude d'une discipline rigoureuîse en tout, dans l'ordre, par conséquent, dans la confiance inaltérable en soi que le vain- (jueur ne manijue jamais d'exagérer outre mesure au déti-iment du vaincu.
('(q)eudîint, malgré cette constatation d'un état de choses très ai)parent, le progrès accompli par les vain<iueurs s'accentuant chaque jour, les vaincus n'en persistent pas nu)ins à entretenir leurvolonté de conservation avec une énergie indoui])table, en même temps qu'ils manifestent une liîuidité déplorable dans le domaine économique, isiigmentée en" raison de leur situation toujours plus tendue, d'une profonde méfiance envers des îHlversaii-es rusés, malveillants et sans cesse en éveil^avec au cœur une rancune soigneusement entretenue en hauf lieu. Telle était la situation.
Nous voilà donc en ])résence de {-es deux volontés de consei'vation et de dominaticm.
La première question^que nous nous posons, le jour où le vain(|ueur prend possession du Canada, ( 'est de nous deumuder ])ar (jnelles lois il gouvei-nera le pays conquis.
Sans aucun doute le droit du vainqueur est (rim])osei' les lois qui Pont régi dans son pays: il n'a pas (^n cela à consulter le vaincu. Le con- (juéraiit dispose à son gré, non seulement du territoire acquis par les armes, mais aussi et très souvent, de la liberté de ses habitants. Ce fut. à un df^gi'é supéiieur, la loi des barbares de la
plus lointaine antiquité, c'est aussi celle des civi lisations modernes. Mais comme les civilisations modernes ont i>our but princii)aL ou, (h) uKÛns, devraient avoir pour but d'adoucir les mœurs, elles inclinent à la manstiétude à l'égard (Ui vaincu et se bornent à réglementer le gouver nement i)olitique et civil du pays conquis selon des lois justes et humaines. Seulement, à l'époque de la conquête, les Canadiens-français avaient leurs lois, leurs coutumes, leurs mœurs, leur langue, leur langue surtout.
Nous ne pourrions mieux taire ici (|nr de comr.ienter les paroles de' lord Manslîeld. un juriste de cette épO(|ue. sui- la manière de savoir si le.5 peu])les conquis deviennent des sujets considérés («unme ennemis, comme éti-angers, ou comme des citoyens jouissant des privilèges accordés aux sujets anglais. Mansfield est de cette dernière o})inion.
Les traités sont inviolables, dit-il. de même que les articles d'une capitulation par laquelle s'est opérée la reddition d'un pays. Et il ajoute: "La loi et la législation de toute possession concernent au même degré la personne et la propriété renfermées dans les limites de celle-ci et constituent la vraie règle sur laquelle doivent être basées touts b^ décisions à l'égard des questions à résoudre dans cet endroit." Puis, il invoque encore une maxime ancienne comme le monde, universelle, celle qui veut que " les lois d'un pays conquis restent en vigueur jtisqu'à ce qu'elles soient modifiées par le vainqueur.''
Mais le " roi. néanmoins, ayant le i»oiivoir de modifier les vieilles lois du pays conquis et d'en
faire de nouvelles, "ne peni ni i)r()nnilgiier des lois eontraires aux i)rinei]}es fondamentaux ni soustraire un lialûtant aux lois du connnei-ee ou à l'autorité du parlement ni conférer des privilèo-es en excluant ses autres sujets d'y partici])ei'." Cependant, le gouvernement impérial, moditiant les lois du pays conquis, tout en conférant des piivilèges et sans exclure le vaincu d'y ])articiper, sanra-t-il évitiM* les contlils qui naissent en pareille occurrence entre les pi'iviléges ou les lois imposées au pays conquis et les traditions auxquelles celui-ci était attaché avant la conquête l)ar ses origines et dei^uis la plus lointaine anii- (luité ?
-> Cela paraît bien difficile.
A A ré])oque de la conquête, par une maladresse f incom])réUensible de sa part, l'Angleterre crut J voir un danger immédiat dans la concession de certains privilèges. Elle pensait fermement que, l)0ur le maintien d'une colonie lointaine, imjmssible îi contrôler de près, le vaincu devait immédiatement épouser les aspirations du vainqueur, se mêler à lui, parler la même langue, accepter les mêmes mœurs, épouser les mêmes sentiments nationaux.
Et sans prendre l'avis des habitants du pays conquis, elle les mettait en demeure de se soumettre sans protestation, comme si, par le Traité de Paris, ils n'étaient pas devenus des citoyens jouissant des mêmes libertés que tout sujet anglais. L'Angleterre commettait une grave erreur, elle qui, dès le XlIIe siècle, par la voix de l'archevê(iue dé Cantorbery, déclarait au pape que " dans toutes les affaires relatives à l'état d'un
royaimie, il pst de contuino qu'on preime l'avis (le tous ceux qui y sont intéressés." (O
Elle sut bien le reconnaître plus tard; mais en attendant, en mettant en conflit la volonté de conservation des Canadiens-français avec la vo-J lonté de domination des nouveaux colons ano-lais ' elle jetait, sans s'en douter, les bases d'une bis^ toire constitutionnelle faite d'époques tourmentées ou nos ancêti-es ont lutté pour le triomi^be Ue principes immortcds qui devaient i-ester comme 'ine gai-antie de durée pour la colonie future, a^ savon-, la liberté de croyance, de penseï- (»t de i^'expriraer dans une langue que ni les conquêtes m les pertuibations politiques ne pouvaient supprimer de cette terre d'Amérique.
Si ce problème de la volonté de conservation et de la volonté de domination fait l'unique sujet de ce troisième livre, n'en sovons pas surpris Il ne s'applique pas, d'ailleurs, à un seul peuple, a une seule époque, il est universel, puisqu'il embrasse l'histoire de l'humanité.
Qu'est-ce que la volonté de conservation ?
On a dit: Les royaumes comme les peuples ont leurs périodes successives et en arrivent peu à I)eu à péricliter quand les principes et les pouvoirs qui, au commencement les formèrent, viennent à manquer d'équilibre ou arrêtent leur mouvement d'évolution.
(1) Cité par Taine. — Questions d'histoire et de critique.
-U 1>E^^ INFLUENCES FRANÇAISEtH
De même que, par une loi universelle de la vie régissant les peuples et les hommes en particulier, ils arrivent à atteindre le plus haut degré de leur développement, de même aussi, pour avoir trop vécu, par une sorte d'abus qu'ils ont fait de leur civilisation, ils faiblissent un jour, s'étiolent et jfinisseut par perdre tout contrôle sur leur volonté • c'est abu's qu'impuissants, ils tombent graduellement dans un état d'infériorité et de décadence. X- + Mais si, par un instinct de conservation, — et ils l'ont à différents degrés, — s'apercevant, à un moment donné, qu'ils nV)nt pas encore ete tout a fait absorbés par des éléments étrangers, qu ils n'ont pas été, par conséquent, réduits a 1 état d'impuissance par une volonté supérieure a laquelle ils paraissaient ^ne devoir résistei- longtemps ils reprennent subitement conscience de leur force et de leur situation, ils sont de nouveau secoués par cet instinct de liberté qui les a toujours hantés et reprennent confiance en la vie. Ainsi, les êtres qui cessent de se développer, obéissant à une loi fatale de décadence, ne participent plus au mouvement universel. ^ ^
Cette loi impérieuse, réglée par un principe d'évolution ou de dépression, suivant le cas, veut que, par instinct, l'homme travaille sans cesse a sa conservation physique et morale, qu il soit dirigé par une volonté libre. C'est, d'un cote, 1 accomplissement du progrès i^^^^^i^^^^^^^.^^.^,;^. santé du corps, et de l'autre, le progrès exteiieui mirapoui théâtre la société dans laquelle Phomme se développe et gi^ndit. A ^I^^^^ par contrainte ou par affaiblissement, il dcMenne
incapable de tout effort vers le progrès, alors, c'est la chute inévitable et la mort à courte échéance. Mais ces cas sont des 'exceptions, et nous n'avons pas à nous en i^réoccuper ici.
C'est donc irdr une loi inhérente et impérative (pril nous est donné d'assister aux grand>s drames de l'histoire, aux événements fortuits, spontanés on prévus qui créent des énergies héroïques, qui président au réveil de créations merveilleuses et inattendues, qui font que, dans ce mouvement où se produisent tant de phénomènes, nous entrevoyons la marche hésitante des destinées humaines.
C'est aussi par cette loi que nous retrouvons, dans la jjrofonde évolution du travail humain, racharnement des êtres à ne pas succomber, à ne pas voir s'éteindre dans l'impuissance leur volonté de progresser ; et, depuis le pygmée jusqu'au grand du monde, la persistance à se développer comme individu et comme peuple, de façon à ce qu'aucune force latente ou visible ne puisse détruire chez eux l'énergie et la puissance de vivre : c'est là la volonté de conservation. Cette loi inhérente, impérative et continue est donc, disais-je, particulière à tous les individus comme à tous les peuples. Elle se manifeste même jusqu'aux degrés les plus intimes de la vie animale.
Il est évident, néanmoins, que les moyens dont tous les individtis disposent potir arriver à la conservation de leur espèce varient à l'infini, selon les milieux où le sort les a placés, selon les circonstances et les événements.
Cependant, par un avei-tissement de leur raison, les êtres humains se tiennent en constant
éveil devant les dangers invisibles qui les entourent, parce qu'ils savent que, dans révolution des sociétés et des politiques, l'humanité est en lutte constante a^ec des éléments opposés qui ne lui laissent aucun repos. L'homme marche donc sur un volcan dont les larves paraissent être endormies, mais (pii peuvent surgir brusquement et semer la mort. C'est pourquoi, son instinct de conservation l'avertit que, chaque soir, il doit se tenir sur ses gardes dans la crainte de cataclysmes prochains. Cet instinct de conservation le met en garde contre un auti-e danger : la volonté de domination.
Et quel est le rôle de la volonté de domination?
Dans le domaine scientifique, comme dans le champ si vaste de l'histoire des i)olitiques, la volonté de domination est en perjDétuel conflit avec la volonté de conservation.
Lor-squ'on étudie les phases successives de transformation et d'évolution de toutes les sociétés à travers les âges, nous sommes portés à croire, en vérité, (lue nous n'avons souvent aucune influence personnelle sur la détermination de nos actes. Ils nous semblent obéir, comme ]K)ussés malgré eux, à la force de motifs suscités ])ar une volonté extérieure et impérieuse: la volonté de domination.
Apparemment donc, la volonté ne semble pas toujours libre d'agir par elle-même : les causes qui déterminent ses mouvements lui restent ignol'ées.
Non qu'il faille nier la liberté de la volonté, ce (jui nous conduirait au fatalisme; mais il surgit, à des époques indéterminées, des perturbations
politiques, entraînant avec elles les forces les pins puissantes, changeant d'un coup l'iiistoire d'un peuple, bouleversant quelquefois le monde ou le dirigeant vers une destinée insoupçonnée liier. Et ces perturbations viennent encore d'une volonté de domination que les liommes savent rarcnimt contrôler.
Comme chaque phase de l'existence d'un être est un instant de son évolution et s'accomplit par soubresauts, disais-je, par le caiJrice du hasard souvent et, la plujjart du temjjs, en delKjrs de sa v(donté, ne pourrions-nous pas assimiler les peuj»]es à l'individu, alors (|ue. dans h^ur dévelo]>i»<^ment journalier, ils paraissent soumis à cette loi <le domination qui les fait évoluer contre leur volonté et s'orienter vers un but qu'ils n'avaient ]»as i>révu ?
Selon Lei])nitz, les êtres seraient composés de forces bien distinctes les unes des autres, indé- P<Midant(^s, s'ignorant, se fuyant, et ne ]Mjuvant ;;gir l'une sur l'autre. Mais si cela était vrai, il n'existerait alors entre elles aucnn lien, car elles se manifesteraient indépendamment les unes d(^s autres, dirigées pi\v leur seule puissance. Or. nous savons qu'elles demeurent forcées " de cori'esi>ondie entre elles en vertu de leur développement iif^mie, réglées et fixées de toute éternité par cet aceord."
Il nous parait évident que l'être humain jouit d'une liberté relative, c'est-à-dire, d'une liberté devenant, à un moment donné, le jouet des changements, des transformations des politiques des pays et des individus même. D'où nous concluons que cette liberté relative est soumise à la force
de domination dont je parlais plus haut, nous apparaissant encore comme une loi logique et fatale à laquelle obéissent les faibles et les vaincus, quoique jouissant d'une volonté apparemment libre.
Cette foic(^ iii'ésistible ou apparente s'impose donc inévitablement. L'iiistoire nous en donne trillustres exemples : nous en fûmes un lors de la conquête du Canada par l'Angleterre.
Mais poursuivons encore plus loin.
Il est un fait admis : l'homme recherche sans cesse le bonheur. Or, pour y arriver, il croit de- \oir s'imposer l'obligation d'accomplir ou non certains actes qui lui sont ou non un obstacle pour l'atteindre, ou qui le lui font découvrir plus rapidement. Mais le trouve-t-il quand même, alors qu'il emploie ces moyens à y parvenir ? Xon, parce que la loi de" domination à laquelle nous s(mimes soumis, nous a placés dans des conditions inférieures qui nous empêchent de le réaliser.
Il faut bien admettre aussi que les hommes ne cherchent pas le l^onheur tant attendu par les mêmes moyens, car il ne dicte pas de formules l)articulières ou de lois précises.
Si l'on vous dit, par exemple: Pour être heureux, vous dcnez aimer vos semblables et ne pas faire aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît à vous-mêmes, on exprime ici une formule divine qui, certes, remplit à peu près les conditions du bonheur parmi les hommes, mais qui paraît êti-e un rêvQ d'utoi)iste, puisque, même s'il vous est donné de vouloir faire de cette formule un devoir sacré, la loi de domination vous arrête
le plus souvent dans cet élan de véritable amour humain, en vous empêchant de l'accomplir en entier et d'en faire la règle de votre vie.
De même, si l'on vous dit : La jtistiee est la seule condition de rendre un petiple heureux, vous admettez bien qtie cette formule est relative; car elle nous propose de rêver tm projet que les peuples savent rarement réaliser, toujours en raison de cette loi de domination qui interdit l'existence d'une justice immanente.
Xe le nions pas. TVtte force invisible ou apparente s'impose inévitablement, je le répète. Xous ne pouvons rien contre elle, car elle reste la directrice impérieuse des actions humaines. Que vous l'appeliez volonté de domination ou nécessité, elle donne raison à ces profondes paroles de Lamennais : '* Il est dans l'existence des gotivernements un instant fatal, où la nécessité les saisit et les entraîne palpitants où ils doivent aller."
Et bien qu'on ait proclamé que la seule loi obligatoire est celle que la volonté trouve en elle-même, celle qui prescrit de respecter en tout et partout la liberté et les justes manifestations de la liberté, nous inclinons à croire, avec le même Lamennais, que la nécessité, que la loi de domination nous saisissent quelquefois et nous entrainent comme malgré nous vers un but indéterminé, vers une destinée inconnue.
Conséquemment. en prenant pour principe que la volonté de domination doit presque- toujours l'emporter sur la volonté de conservation, nous sommes portés à déduire que le droit de la force, dans la nature, est et doit rester le dominateur des emijires comme des individus.
La liberté est donc une chimère. Toutes les actions liumaines, dans leurs relations, sont subordonnées à cette loi d'une force extérieure qui les dirige et à laquelle elles obéissent.
L'esprit humain subit les lois de son existence et cherche à se développer selon des dispositions qui lui sont propres, s'il ne rencontre pas des obstacles extérieurs. Seulement, la nature obéit de même à des lois et se ti-ouve en contact avec l'esprit humain qu'elle suggestionne et qu'elle domine.
Buckle exprime la même théorie dans son " Histoire de la civilisation en Angleterre." Il prétend que l'homme, avec son intelligence et ses passions, modifie la nature qui, à son. tour, avec ses lois impérieuses, modifie l'homme. Ici, nous retrouvons le double principe qui détermine l'activité humaine.
Or, de ce contact de la nature et de l'homme, naît aussi pour l'esprit humain, le désir d'affirmer sa puissance et de dominer ses semblables. C'est la loi de la vie nous apparaissant dans toute son horreur et par laquelle le plus fol-t doit dompter le plus faible dans l'intérêt de la civilisation dont l"étal)lissement dui-able est fondé sur le droit de hi force: c'est aussi la loi de con(|uête.
Pai-mi les matériaux qui peuvent asseoir sûrement les empires et les rendre dui-ables, sont ceux ap])oi'tés par la conquête.
Toute l'histoire de l'évolution des politiques est contenue dans ces vérités.
Les peuples dont les noms sont restés gravés an frontispice des temples de la gloire, sont <:euxlà qui, par la conquête, et, par conséquent, au
mépris de la justice absolue, ayant réduit et annihilé les races faibles, se sont emparés de la plus gi-ande partie de la terre et y ont imposé une domination qu'ils voulaient éternelle.
C'est dans le mépris de la liberté des autres et dans l'application du droit de la force que les conquérants puisent les principes de leur grandeur et du maintien des empires qu'ils fondent.
La seule excuse qu'on leur trouve, si l'on admet avec Machiavel que tou^s les moyens sont bons pourvu <jue le résultat soit excellent, c'est que, par un retour des choses, les conquêtes, depuis toujouis. nous ont apporté la civilisation. Nous avons beau repou.sser cette théorie du tiiomplie de la force sur le droit, nous en sommes réduits à courber la tête devant Tévidence de cette triste nécessité de notre nature, que la violence eut toujours raison <les difticultés et que nous en sommes, sur toutes les parties de la terre, l<\s victimes résignées ou involontaires.
Tous les grands empires se sont fondés par la force des armes, de même qu'un tniipii-e fondé par les armes a toujoui-s eu besoin de se soutenir par les armes. (O
Au début. Athènes avait choisi Dracon pour donner des lois au genre humain. Elle commença son règne de puissance dans le sang de ses victimes. Et cette puissance nous apparaît dans tout son rayonnement le jour où, potir devenir la maîtresse des mers, elle soumet les peuples qui lui résistent. Et dès lors, non contente d'avoir grandi on délivré son peuple, Athènes se
i 1 j Montesquieu.
o2 DES INFLUENCES FRANÇAISES
laisse tromper par les promesses de conquêtes. Elle parcourt les îles de la mer Egée, se précipite on Egypte, en Asie, et veut réduire sous son joug le reste du monde, afin de s'enrichir des dépouilles d' autrui.
Ce qui fait la grandeur du peuple romain, ce n'est pas seulement son amour de la liberté, du travail et «1e la patrie, mais c'est surtout la force de ses institutions militaires et de la discipline. *"' C'est surtout de ne jamais faire la paix que vainqueur." (O " Eoine fut toujours en guerre avec ses voisins, nous dit Montesquieu, pour avoir des citoyens, des femmes et des terres: les soldats reviennent dans la ville avec les dépouilles des peuples vaincus; c'est des gerbes de blé et des troupeaux. Voilà l'origine des triomphes ([ui furent dans la suite la principale des gran- (leuis où cette ville parvint?' (2) Par la prise des dépouilles des vaincus, elle accumule des richesses sans nombre et elle peut continuer ses guerres éternelles.
Si nous remontons ainsi jusqu'aux époques modernes, l'établissement des révolutions y suscite des guerres intestines rarement surpassées et par lesquelles la conquête des libertés civiles se scelle dans le sang des nations qui les préparent. Il en est ainsi pour rétablissement des petits pays, des colonies naissantes; de même que l'occupation par une grande puissance d'un territoire libre où, cependant, régnent d'antiques croyances et des lois héréditaires, s'accomplit toujours par la terreur et par la violence.
(i) G. Lanson.
(2) Montesquieu.
AU CANADA Dô
Quand nous regarderons autour de nous, sur le seuil de ce XX^ siècde. embelli par les promesses d'avenir et arrivé à un degré de civilisation intense, nous aurons vu s'envoler bien des illusions devant nos rêves de paix universelle. En un jour, un vent grandiose de discorde et de liaine vint renverser tous les beaux projets et nous fûmes, une fois de plus, le jouet des conquérants.
Il faut en prendre son parti^ Les nations, toujours en éveil, sont fécondes en prétextes, sans' cesse hantées par leur audition d'hégémonie et! de gloire insatiable, prises d'un impérieux be.soini de reculer indétmiment leurs frontières. C'est; que, renfermées dans leurs domaines naturels, elles en arrivent à se mouvoir dans un champ d'action trop restreint, et que, proliliques par calcul souvent, elles veulent élargir les barrières limitrophes qui les arrêtent dans leur ambition de dominer le monde. En outre, étant entourées de petits états chancelants et faibles dont la sécurité n'est garantie que par des traités de neutralité violés à la moindre occasion, elles se les annexent, nonobstant des droits sacrés qu'ils ont acquis depuis des siècles, malgré la liberté dont ils jouissent avec le consentement unanime des grandes puissances.
Il ne faut donc plus ajouter foi aux promesses d'un désarmement des nations, lorsque dix d'entre elles ambitionnent et préparent, à toutes les époques de l'histoire, la domination du monde.
En outre des grandes périodes où la force brutale est mise en action, nous avons assisté aux luttes religieuses qui ont ensanglanté le moyen
âge, à celles du maintien de chaque nation dans ce qu'on appelle Téquilibre, à celles des nationalités enfin. Toutes ces raisons, prétextes à des systèmes philosophiques obscurs, n'ont abouti, en somme, qu7i faire naître des événements pleins de terreur et à ren<lre les armes dont se sont servis les modernes conquérants plus meurtrières à mesure que la science pénétrait les secrets de la nature.
Les causes qui ont poussé la Grèce à porter les armes — comme nous le voyions plus haut — vers la mer Egée, vers FEgypte et vers l'Asie, sont les mêmes que celles qui ont poussé Rome à s'emparer de tous les trésors de la terre.
/ Il existe de même peu de différence, en somme, entre FAngleterre du XVIII^ siècle, voulant conquérir la domination des mers et étendre ses possessions coloniales, à un moment où la France se
' mourait d'inanition, et l'Allemagne de 1870 et de 1914, qui, falsifiant la dépêche d'Ems ou prenant pour prétexte l'assassinat d'un prince obscur,
r déclanchait des conflits qui l'ont rendue, dans un cas, la maîtresse de l'Alsace et de la Lorraine, et qui, dans l'autre, l'aurait faite la maîtresse du monde si le génie latin n'avait pas triomphé. De même que l'incident de Serajevo fut l'occasion d'une guerre la plus effroyable de tous les temps, de même pourrions-nous voir encore dans l'avenir, l'Allemagne des Kant et des Metzche, • — si les peuples coalisés ne la mettent pas dans l'im-
S^possibilité de nuir, — reprendre, avec plus d'insistance, le préfexfe d'une guerre offensive ou défensive, pour reconquérir la domination qui lui échappe au XX^ siècle. N'en soyons pas surpris *
tous les empires se ressemblent quelles que soient leurs bonnes intentions apparentes. Nous les voyons, à chaque siècle, marchant vers les faîtes, ou pr(kipités vers leur chute irrémédiable.
Seule la nation qui n'aurait pas de voisins à jalouser et à réduire, resterait peut-être sans ambition de con(]U'*4es. Mais la situation des races, | leur position ethnographique et géooraphique ne/ leur permet pas d'aspirer à une paix perpétuelle. C'est dire (\uo la guerre est vieille comme le monde et (pi'elh» ne finira qu'avec lui.
La volonté de domination a toujours hanté le cerveau malade des ambitieux qui. sans être satisfaits du coin de terre qu'ils tiennent par hérédité, ](' ])]us souvent par conquête, veulent encore, pour satisfiiire un rêve caché et longtemps entretenu. }>orter leur orgueil plus haut et leur cupidité plus loin.
L'es])ace les attire, comme l'aigle a besoin de montei' vers le soleil. Sous prétexte de rendre service à l'iiumanité, ils sèment le malheur et la désolation parmi les hommes.
Sans scrupules sur les moyens atroces à employer pour parvenir à la gloire, ils deviennent plus soucieux des résultats à obtenir que du bien à répandre: c'est là leur pensée.
Et voyez encore l'inconséquence des hommes. Après qu'un conquérant est parvenu à faire d'un ^ peuple l'esclave dont il dispose à volonté de la vie et des biens; après qu'il l'a soumis sous un joug honteux et enchaîné par des lois despotiques; après îivoir blasphémé toutes les croyances et attenté aux plus chères libertés: après même (jiie la mort Fa terrassé, mettant ainsi un frein
à ses rapines et à ses atrocités, il arrive, à un moment donné, qu'on proclame ce même potentat nn surhomme à qui on élève des statues et des temples.
Il serait à croire que Fliumanité s'est ton jours contentée de vivre dans le perpétuel besoin d'abdiquer ses libertés et ses droits. Et c'est à se demander où elle en arrivera, malgré les perfectionnements de la science, et si elle se verra ballotée éternellement entre ces deux puissances : l'amour et la haine.
Sera-t-elle sans cesse la proie <le ces deux passions ? Les progrès lentement et patiemment attendus ne devraient-ils pas plutôt améliorer la destinée humaine dans le sens d'une fraternité mieux comprise et mieux appliquée ? Verra-ton encore, à des époques peut-ôire prochaines, surgir brusquement des hordes barbares au sein même des civilisations en paix et dont la hideuse ambition sera de saper les empires par leurs bases, et qui bientôt détruites à leur tour par des forces sans cesse renouvelées, seront emportées dans le vent des tempêtes ?
Spectateurs attentifs et navrés devant cette force persistante qui détermine les lois de la vie, que devons-nous penser, alors que nous assistons à cette désagrégation, à cette décomposition lente ou brusque des empires, à cette mort lamentable des êtres et des choses, alors que Thistoire, dans son perpétuel recommencement, ne peut s'écrire sans la participation constante et impérieuse du conquérant ?
Devons-nous croire que, fatalement, l'histoire devient de plus en plus comme la négation même
Ar CANADA 57
«le réqiiilibre et que. au contraire de ce qu'où nous avait promis, l'univers marchera sans interluption (lu progrès à la déchéance, et de la désagrégation à la ruine ? Les sociétés seront-elles >'ouées à s'éteindre misérablement les unes après les autres sans avoir dit le dernier mot de mansuétude et sans avoir atteint le terme de leur évolution vers le bien pour lequel elles semblaient avoir été créées ? Devront-elles subir un jour l'empire d'une force assez puissante pour les j)récipiter dans l'intiui ? Serait-ce (fue nous verrons toujours autour de nous, sans espoir d'une paix attendue de])uis la profondeur des temps, des malheurs irréparables ? Penchés sur l'abîme ténébreux, allons-nous nous croire condamnés à l'impuissance finale ?
Il vaut mieux ne pa,s arrêter notre raison à ces ]»roblèmes trop al)straits, dont l'énigme ne cache (jue des découragements capables de nous jeter dans la négation absolue de tout idéal.
Cond>ien n'est-il pas jdus consolant d'exalter le rôle divin, (pioi«iue fait de mvstère, de l'histoire universelle et de lui prêter plutôt un sens y)lein de promesses pour l'avenir de l'humanité.
Hélas I la pensée ne s'astreint pas aux seules investigations de Tinconnu. Dans son orgueil, elle donne une interprétation rigoureuse aux phénomènes de la vie et de la nature, sous le prétexte de les asservir à sa volonté pour les mieux comprendre.
Et trop souvent, elle en arrive à les plier à des systèmes trop positifs qui répondent à des calculs basés sur l'incertitude et le désenchantement.
Or, malgré que nous assistions, dans le temps
58 DES INriJENCES FRANÇAISES
et dans Fespace, à de tragiques instants, il ne s'en suit pas que nous en arrivions jusqu'à nier les ^enfaits de la vie et du progrès.
Une réflexion attentive nous fait découvrir que l'univers n'est pas étranger aux lois de l'harmonie fortement reliées aux mystères de l'existence. Se condamner d'avance et irrémédiablement à la négation du progrès continu et illimité, — système boiteux qui a égaré tant d'intelligences dans le passé, — se serait douter de cette force par laquelle les hommes ont dépensé leur génie (4 lutté sans repos; ce serait nier cette puissance qu'on appelle la fraternité humaine.
Oui, nous devons admettre, aju-ès les expériences du passé, que les êtres humains réunis en sociétés devront en arriver à une époque où ils affii-mei-ont des qualités encore plus fortes, des Tendances plus efficaces vers le progrès.
Au cours de l'histoire, la science, qui nous permet de voir clair dans le r-ecul des âges, nous a prouvé que l'intelligence, attentive et peifectible, n'a pas eu que des moments de décadence.
Nous sommes loin de remj)ii'isme des premières époques de la civilisation : il a fait place à des Uiéthodes plus sûres, à un esi>rit d'invention basé sur des recherches vraiment prodigieuses et qui nous ont conduits à des résultats stupéfiants, fruits de l'activité iidassable du génie humain.
Si les politiques se sont efforcés à reudi-e les moyens de destruction ])lus efficaces et plus meurtriers, ils n'en ont pas moins amélioré les conditions de la vie dans le sens le plus concluant.
Une pensée s'impose immédiatement poui- terminer.
AU CAXADA oO
Les êtres humains sans exception doivent ac- «jnérir la volonté de vivre et la force de résister. Il nous fant s^api>li(|iier à considérer avec pins «l'importance la vie des intiniments petits comme une des raisons du progrès. Et dans la variabilité même de leni-s actions, il fant se pénétrer de l'idée (ine. par leur ardent désir de vivre et de survivre, les cirons, à l'exemple des intelligences les mieux organisées, doivent contribuer au mouvement delà vie universelle.
i'.n conclusion, il reste indubitable que. sans la volonté de conservation ({ui domine l'être faible îiiusi (jue le puissant du monde et les maintient dans un j)erpétuel mouvement, les conquêtes demeuraient stériles et vaines. Car par le motiveuient (|u'ils inîpriment à la force universelle, et bien «jue voués à la loi de domination, les infiniment petits restent encore la raison de la jMiissance des empires et participent à un instant de la vie ininterrom])ue de ce gi-and tout qu'on appelle l'univers visible.
Tel doit nous a])]»araître ce petit peuple d(^ colons français, si intime dans la balance des nations civilisées, mais voué, dans ce XVII I^ siècle de raison et <le piogi-ês intense, à jouer un rôle exceptionnel dans l'Amériijue seiitentrionale.
Xe nous étonnons pas s'il a subi comme tous les faibles de l'existence, artisan anonyme de sa propre vie. l'empire d'une conquête fatale à ses libertés, s'il fut la victime innocente d'une guerre continentale la plus fonnidable qui soit apparue depuis longtemps, s'il dut se courber sous cette loi de domination que nous avons démontrée comme indispensable au progrès humain.
60 DES IXFLUE^XES FRANÇAISES
Nous verrons, d'ailleurs, dans la suite des temps, comment, à chaque page de notre histoire, s'est accompli, par étapes lentes et tourmentées, ; le triomphe de la volonté de conservation, vibrante dans rame d'un petit peuple, sur la volonté de domination d'un des maîtres du monde.
Nous verrons comment, par la mise en action de toutes nos forces individuelles et collectives, nous sommes parvenus, par notre énergie sans cesse renouvelée et augmentée, à créer une race originale et forte, composée d'éléments voués à une lutte héroïque pour sa survivance, ayant gardé le fond moral et intellectuel des aïeux, et qui, loin de se battre pour des formules vides de sens, s'est fortifiée dans un idéal dont tous les peuples dignes de vivre ont su tir.er leur orgueil t't leur véritable grandeur.