DEUXIEME PARTIE
" Le crneiM-iei- et la politique, disait La Bruyère, non j»lns qnr le jonenr habile, ne font pas le basa i-<l, mais ils le jjréparent, ils l'attirent et semblent presque le déterminer. . ."^
En citant ces paroles du célèbre moraliste, An»ert 8orel nous rappelle en même temps une jiensée du ^rrand Fi-édéiic à ]>ro]>os de rEtat,prussien. ^' Ne nous trompons x^oint' dit-il. la fortune, le hasard, sont des mots qui ne signifient l'ien <le réel. Saisir l'occasion et entreprendre lors(prelle est favoi-able. . . le chef-d'oeuvre d'un lîomme habile est de faire chaque chose en son temps."
En entendant ces paroles, à une éi)oqtie où r^rédéric. phib>sophe et grand monarque, force l'admiration de l'P^urope, on serait porté à croire qu'elles furent prononcées à l'intention de la Pompadour.
En effet, si le guerrier ou la politiqtie prépaient le hasard, on peut dire du roi de Prusse que le hasard certainement le fit entrer dans la guerre de Sept ans. lorsqu'on songe que de simples épigrammes sorties de sa bouche à l'adresse de la courtisane, maîtresse alors de Louis XV, allaient mettre le feu aux poudres et provoquer des événements qui devaient transformer une partie du monde.
La guerre continentale, entreprise en plein XVIII^ siècle, à Finstigation de la Pompadour et de Marie-Thérèse d'Autriche, et provoquée dans un but de vengeance contre Frédéric, allait compromettre irrémédiablement la brillante entiée en campagne qui garantissait déjà à la France un succès presque certain, à cette époque.
O fragilité des choses I O visible instabilité des empires! Par désœuvrement, par rancune, par cupidité, par amour des triomphes faciles, des potentats jettent dans la mêlée et sans leur consentement, des peuples sans nombres, races moutonnières dont le sang arrose le sol, victimes d'une pensée et d'un caprice, souvent passagers, de domination universelle.
Nous connaissons les antécédents nombreux de cette guerre interminable. Comme toutes celles du passé: les entreprises de Xerxès en Grèce, les expéditions de Cambyse en Egypte, les invasions d'Attila, de Gengis-Khan, les expéditions de Louis XIV, de Oliarles Quint, de Charles XII, les tentatives gigantesques de Xapoléon, faites dans un but de triomphes éphémères, la guerre de Sept ans a d'abord pour cause Féternel anta gonisme entre la Prusse et l'Autriche aiguisée par la Pompadour, pour les raisons que je disais plus haut; et l'ambition de l'Angleterre d'en arriver un jour à réduire à son bénéfice et avantage l'empire colonial devenu une menace constante entre les mains de la France.
Et comme les circonstances la servent admirablement, à une heure d'énervement et d'indécision néfaste où la Pompadour a plongé la France, l'Angleterre médite un projet plus colossal en-
core, parce qu'elle a hérité de la Carthage antique de ses qualités supérieures de négociante, ([Ui lui feront dominer les mers dont la conquête la rendra la maîtresse des marchés du monde et lui en assurera la prédominance financière.
Elle V avait même songé^ alors que les événements de la guerre déjà engagée, d'ailleurs, favorisaient les armes françaises victorieuses dans la Méditerranée et sur le point d'établir une donrination durable en Amérique. Car, à cette époque même, la Grande-Bretagne convoitait le Canada qu'elle se proposait d'attaquer par le lac du Saint-Sacrement et par le fort Duquesne.
C'est le commencement d'une longue série de luttes où chaque armée déploie une forte dose de courage et d'abnégation. Tour à tour, les Français accomplissent de nombreuses expéditions, s'emparent d'un fort situé près de Xew-York, et les Anglais, non moins valeureux, interceptent des secours destinés à Louisbourg. Montcalm fait des prodiges de valeur. Ce soldat avisé et toujours en éveil, sait que, par la célérité et l'adresse, <ni arrive à atteindre le but rêvé. Il se précipite à son tour, afin d'intercepter des renforts expédiés d'Europe et que les Anglais attendent avec une impatience fébrile, on le comprend. Il franchit le lac Ontario, descend jusqu'au poste d'Oswego, et, avec un brio digne d'un héros de Fontenoy, il déjoue le plan de l'ennemi et le force à se replier, allégé de ses canons, de ses bricks et de ses riches approvisionnements.
Plus d'attention apportée à ces heures tragiques de la part du gouvernement français aurait
fî6 DES TXFL^E^T:ES FRANÇAISES
dû assurer à la Fiance la conquête définitive de rAméricpie tonte entièi-e.
ITélasI nons arrivons à réi)0(ine la plus angoissante où la guerre continentale, entreprise à une lieure funeste et la uioins proi)ice au trioni])lie des ai-niées françaises, va nous jeter bic^ntôt haletants à la merci de l'ennemi vainijueu]-.
Louis XV énervé, cori-onipn, ne rêvant plus que croisades contre rAllemagne i)rotestante, perdu dans ses projets de conquêtes chimériijues.' balloté entre l'indécision et l'incertitude, courbé sous Fimpuduiue dcmiination d'une fennne ne recbercliant i)lus son salut (jue dans le pouvoii* dont elle s'empare par de scandaleuses intrigues et de basses promiscuités, Louis XV, dis-je, n'avait pas piévu, ne pouvait prévoir à temps qu'un traité d'alliance définitif, signé à cette heure décisive, entre Frédéric de Prus«e et George d'Angleterre, allait le précipiter rapidement au plus noir désastre.
Et à l'heure où ce monarque, pantin ridicule, s'attarde à des futilités d'oratoire, à des bigoteries puériles, il en est réduit malgré lui à conclure un autre traité désastreux avec Marie- Thérèse, en 1756, tout à l'avantage de l'Autriche, à un moment où, plus que jamais, la Pompadour dirige sans entraves les destinées de la France vers une ruine certaine et prépare les générations futures à regarder ce règne comme le plus *^ funeste de l'histoire de France." (O
Epoque monstrueuse où l'hypocrisie prend la forme d'un système, où les parlements sont exilés
( 1 ) Chateaubriand,
et abaissés aux volontés des boudoirs et des anticliaiid^res, où la noblesse étale ses impudifiues dentelles et où, pendant qu'on ''peint des bergères eu panier et que les colonels de l'armée française brodent dans les salons,'' d) pendant que l'intrigue fait ramper les avides du pouvoir et cliange à chaque instant le cours des événements, la société perd toute dignité; se corrompt sans vergogne. Et le peuple, pendant ce temps, en bas, ignorant l'immense écroulement d'une l'oyauté, qui s'annonce rai)ide et foudroyante, rampe sous la férule des fermiers généraux, monstres à faces humaines qui dressent dans l'ombre, et sans s'en douter, leur pro]n-e gibet. Evidemment, si le désordre et la corruption régnent au <ledans du royaume, il n'est pas étonnant qu'un cataclysme se prépare au dehors.
Alors qu'on n'est même pas informé des succès du roi de Prusse, le nouvel allié de l'Angleterre. Pitt, pour donner plus de lustre à sa nouvelle ascension au pouvoir, et pour venger les premiers insuccès de l'armée d'outre-mer, va tenter un nouveau coup de main au Canada. Il sait que, de Vei-sailles dont les prodigues sans nom n'iront l)as jusqu'à aller répandre en l'Amérique l'oi- si nécessaire sur le continent, aucun op^te secourable ne maintiendra les colonies françaises, hésitantes et réduites aux dernières extrémités.
A un moment, ai-je dit, où la France pouvait sauver le Canada, à une heure où. par une tactique calculée, les Français poussaient vers Xew- York, et prenaient d'assaut le fort William-
(Ij Chateaubriand.
Henrj, ce qui leur sanvait pour un temps les embouchures du Saint-Laurent, les Anglais perdaient Louisbourg dont ils méditaient depuis longtemps la prise définitive. Ceci se passait en
Mais Pitt, sans se décourager, sait choisir ses moments.
Un pareil échec ne le rebute pas.
Sentant que, cette fois, la guerre continentale, déclanchée par la Pompadour, va épuiser les trésors de la France et que le Canada ne doit plus i-ien espérer de la métropole, le grand ministre, toujours à l'affût, va entreprendre la campagne de 1758 en Amérique septentrionale. Il a bien l)réparé ses moyens d'action. Il sait, en outre, combien les Français tiennent à Louisbourg qu'ils viennent de prendre. Il y expédie quinze mille hommes et quarante vaisseaux. Ecrasée par le nombre, la ville capitule. La même année, alors qu'à Carillon Montcalm déploie toute sa science de tacticien pour sauver la* situation, Changapour, aux Indes, tombe aux mains des AnglaTs. De ce seul coup, l'influence commerciale de la France est réduite à néant. .
C'est l'heure où apparaît Choiseul, le fameux \ Strainville que madame de Pompadour daigne élever^usqu'à elle, après avoir apaisé Bernis en le revêtant de la pourpre cardinalice.
Choiseul arrive à une heure où l'on désespère des finances de la France. Très au courant de cet état de choses, il est, en outre, informé que la guerre continentale tourne à un désastre certain et qu'elle menace d'une ruine imminente le glorieux prestige de la Gaule antique. Il près-
sent même que, dès son avènement au pouvoir, il serait opportun de traiter à tout prix avec l'Angleterre et la Prusse. Mais la Pompadour ne l'a pas fait duc et pair de France pour qu'il manifeste par un acte de faiblesse la confiance qu'elle a bien voulu mettre en lui. Choiseul. d'ailleurs, imbu d'une autorité sans exem^^le, courtisan, hautain, insinuant, prétentieux et superficiel a garde d'insister davantage devant la nécessité d'une reculade, si l'on peut dire, qui lui ferait perdre d'un coup un prestfge dont il entrevoit tous les bénéfices. Peti Itii importe les conséquences d'une décision quelconque, pourvu qu'il conserve les bonnes grâces de la courtisane totitepuissante. Il sacrifie les intérêts du pays à ses propres ambitions; et, dans îin geste que Fhisloire a jugé, il se décide à attaquer de front l'Angleterre déjà prévenue de son intention et en état de se parer contre cette brusque algarade.
Coup sur coup, elle surprend le Havre et Toulon, l'escadre fiancaise est coulée en partie dans le détroit de Gibraltar et définitivement détruite sur la côte des Algarves, en vue du Portugal. Coup sur coup, la France perd ses possessions aux Antilles, Pondichery aux Indes, le Canada, en Amérique où l'illustre Montcalm, en un geste liéroïque, inscrit sur les plaines d'Abraham, à Québec, les dernières pages de l'histoire de l'ancienne colonie française, réalisant le rêve sublime d'un Cyrano de Bergerac d'être tombé la pointe au cœur, frappé par un héros, et d'être entré vivant dans l'immortalité devant la victoire qui lui échappait.
Ce fut par ce geste sublime qu'allait commen-
cer notre histoire constitiitiounelle d'où j'ai tiré quelques rétlexions, sans autre but que d'exalter la haute destinée d'une race que le malheur avait niai-quée de son sceau, dans un jour néfaste où la France malheureuse venait d'être la \ictime d'une trahison, ou plutôt d'un coupable abandon, îîsservie par un i-égime corronii)u (|u"()n ti-aînera bientôt dans la boue de l'infamie.
En résumé, la juditique désastreuse, ind)écile et sans écjuilibre ([ui, chaque jour, avait su renverser les ministres et les crétitui-es vénales livrées à l'absolutisme à son déclin, donnait le couj) de ^i-âce aux entreprises continentales de la France, comme elle lui ravissait détinitiv^^ment l'empire des mers.
Dans toute cette «guerre de Sept ans, l'Allemaj>ne s'était battue, comme on dit, pour le roi de Frusse, la France s'étail i-uinée linancièrement sîii- terre, pei-dant ses ])osspssi()ns du Canada, plusieurs des petites Antilles et son ])i'(^sti,i>-c commercial dans le monde.
Seule l'Anoleten-c, (jU(n!|ue atfaiblie, avait aj^randi son territoire^ dans une prop<jrtion inconnue à aucune nation civilisée depuis lonotcm])s, ce (|ui, ])ar un concours de circonstances, lui ai)portait un prestige sans exemple, en même temps qu'une prédominance indiscutable sur le continent européen et même dans les deux Amériques.
Tels sont en quelques traits les causes et les effets de la guerre de Sept ans. La paix fut conclue par le ^' Traité de Paris " du 10 février 1763, et regardé jiar le monde entier comme un traité honteux, signé par un roi pantin qui fut la cause
immédiate des évéuemeiits grandioses dont la répeicnssion, grondant comme une mer agitée, ])v^ivoqua la Révolution i)rocliaine.
Le ('anada, irrémédialdement perdu pour la France, dès la cai)itulation de Québec et de Montréal, l'Angleterre doit résoudre un problème : celui de prendre possession d'une colonie encore sous le coup d'une surprise dont elle ne se raisonne pas bien les causes, moins (Mic<)i-e les conséquences. Et comme nous serons bientôt en ])résence de ces deux volontés de conservation et de domination, dont je parlais plus liant, ce <lont l'Angleterre ne semble pas se douter, elle se <lemande immédiatement, dès la signature du Traité de Paris, de quelle manière les vaincus poui-ront jouii- des libertés qu'elle vient de leur accoi'dci- s(dcnncllement.
(.'ar l'Angleterre pi-ise i)our elle-même la lil>erté au-dessus de tous les privilèges luimains. C'est qu'elle n'en a ]>as toujours compris le sens, y étant arrivée par des sièides de luttes sanglantes. Elle eut ses (juerelles religieuses, ses guei-re civiles : et si, selon ^^Jltaire, les membres du Parlement anglais ainjent volontiers à se comparer Iaux Romains, on se demande pourcpioi il existe une si gran<le ditïérence entre Rome et l'Angleterre. " C'est que le fruit des guerres civiles à Rome a été l'esclavage, et celui des troubles
i2 DES INFLUENCES FRANÇAISES
d'Angleterre, la liberté." (i) En ontre, depuis qu'elle a conquis une si grande place dans le concert des nations, " elle n'est pas seulement jalouse de sa liberté, elle l'est de celle des auti-es/' (2)
Partant de ce principe que nous voulons bien admettre, et en supposant que ses victoires sur la France ne Paient pas aveuglée, sous le prétexte qu'elle possède maintenant l'empire des mers et prend la première place en raison de ses conquêtes coloniales, l'Angleterre ne doit pas pourtant avoir abandonné l'idée que le respect de la liberté des autres doit exclure tout égard au vaincu, non plus qu'elle peut admettre que le pays conquis tombe fatalement dans un honteux esclavage, ce qui serait une contradiction inadmissible de sa part.
Seulement, malgré ses réformes imposées au prix de tant de sang versé, l'Angleterre nous apparaît, même encore au XVIIP siècle, rivée à certaines traditions dont apparemment elle ne s'est pas encore débarrassée, à l'époque de Ha conquête du Canada. Quoique libre par sa constitution, elle est quelquefois et malheureusement, comme tous les peuples de cette épocjne, d'ailleurs, et des autres, menée et gouvernée par certains ambitieux imbus de l'idée que, par un despotisme à outrance, on en arrive à toutes les conquêtes, même aux conquêtes morales.
N'est-ce pas là un attentat à la liberté individuelle et collective dont l'Angleterre a fait pourtant la base de ses pins illustres institutions?
(1) Voltaire.
(2) Voltaire.
Kt mal iiiforinée, le plus souvent trompée avec une intention coupable, elle ne veut " voir dans les Canadiens-français que des colons turbulents. des étrangers mal aftectionnés, et feint de prendi-e pour des symptômes de rébellion leur inquiétude, leur attachement à leurs institutions et à leurs usages menacés.'' (0
C'est pour-quoi ses créatures intitulées ses fondés de pouvoir et chargées de gouverner- le Canada, au début, sont encore trop dominées par le fait qu'elle vient de faire la conquête d'une partie du monde et qu'elle doit maintenir son prestige à tout prix.
Si les premiers gouverneurs font sentir à leur entourage leur dure volonté, certains pieds-plats, valets à la solde de leurs maîtres, — comme Haldimand, par exemple, — s'imprègnent trop de l'idée qu'ils appartiennent à une race prédestinée et que, là où s'implante la domination anglaise, rien ne doit résister, ou plutôt, rien ne saurait survivre sans la volonté du vainqueur.
Ils sont atteints d'une sorte de mégalomanie inhérente à leur race, de Forgueil qui veut tout écraser sous ses pas. La confiance en soi leur vient encore de ce fait que l'Angleterre du XVIII^ siècle a soumis le monde à ses volontés, la guerre de Sept ans lui ayant apporté une autorité qu'elle n'avait pas connue dans le passé et qui semble lui assurer un avenir rempli de hautes promesses, largement réalisées, d'ailleurs.
Mais d'un autre côté, le Traité de Paris con-
(i ) Préface de Garneau, à son Histoire du Canada. XLVIII. Ed. Alcan.
tient une elanse célèbre qui va mettre immédiatement en présence deux forces contraires dans notre pays. En effet, l'article 1 déclare tout particulièrement que sa " Majesté Britannique donnera les ordres les plus précis et les plus effectifs, pour que ses nouveaux sujets Catlioliiiues Komains puissent professer le culte de leur religion selon le rite de TEglise romaine, en tant que le permettent les lois de la Grande-Bretagne;'- mais, chose extraordinaire, il n'y est nullement fait mention qu'ils auront la liberté de parler la langue française.
Ce fait dont l'histoire s'est emparée, et (|ui restera toujours l'objet de nombreuses polénuijues, est de nature, dans les circonstances exceptionnelles où les Canadiens-français sont placés, à réveiller les soupçons et les anta-gonismes de deux races animées des mêmes préjugés et excitées par des gouverneurs s'eftorçant, par leurs écrits et par leurs actes, d'inspirer davantage aux anciens colons l'amour d'une cause sacrée, héritage inviol al)le des ancêtres.
Si la liberté de leur langue est enfreinte, comment les vaincus pourront-ils défendre des droits garantis par les traités dans un langage qu'ils n'entendent pas et que la plupart se refusent n apprendre? C'est, du coup, leur interdire toute participation à la conduite de la chose publi(iu(\ et partant, de partager les responsabilités gouvernementales que convoitent des despotes et des ambitieux sans vergogne. C'est le triomphe d'une autorité arbitraire et sans contrôle entre les mains d'un gouverneur le plus souvent ignorant et se croyant imbu d'un pouvoir toujours exagéré.
Déjà aussi, dans un artich' séi)aré du Traité de Paris, que je cite textuellement, " il a été convenu et arrêté que la langue française, employée dans tous les exemplaires dn Traité, ne formera I)as un exemple qui pnisse être allégué, ni tiré à conséciuence, ni porter préjudice à aucune des Puissances contractantes; et que l'on ne se conformera, à Favenir, à ce qui a été observé et doit être observé à l'égard, et de la part des Puissances, à l'usage de donner et de recevoir des exemplaires de semblables Traités, en nne autre langue que la française.^ Le présent Traité ne laissant pas d'avoir la même force et vertu que si le dit usage y avait été observé." (i)
Après ITfiS, forts de l'article 4 du Traité de Paris et de Pappendice qui je viens de citer, les ]>]-emiers gouverneurs sont libres de respecter ou non le principe (jue ^' les articles de capitulation en vertu descjuels un pays s'est rendu et les traités de paix par lesquels un pays s'est rendu et les traités de paix par lesquels il est cédé, sont sacrés et inviolables, d'après leur esprit et Ipur vraie signification." (V
Ils ne se soucient guère non plus, par ignorance ou par entêtement, d'affirmer que " la langue fait partie de la personnalité humaine, (ju'elle est une part de l'âme, inexpugnable dans le fort intérieur, à l'abri, dans le sens de la famille, des atteintes du pouvoir.''
Et s'ils admettent à tout sujet anglais le droit naturel à la conservation de sa langue mater-
( 1 ) Archives Canadiennes, p. 68. 1 volume. (2) Ibid. — Campbell & Hall. 1774.
70 ■ DES INFLUENCES FKANCAISES
uelle, '^ qui n'est antre que le droit d'exister l'u société/' ils nient volontiers la maxime suivante de Grotius, applica])le aux Canadiens-français: " Lorsqu'un peuple a obtenu par traité le droit d'exister, il a obtenu, en même temps, les corollaires et les accidents nécessaires à cette existence, entre autres le droit de parler sa langue."
Combien étaient-ils loin d'admettre aussi avec Mistral que " la langue est la clef qui délivre un peuple de ses chaînes.''
L'avenir s'est pourtant chargé de leur prouver (pie la destruction d'une langue, de même que la suppression d'un peuple sont, la plupart du temps, des tentatives restées dans le domaine des chimères.
Cependant, dès la capitulation de Québec et de Montréal, il' se trouva jm gouverneur, Murray, qui parût disposé à mettre en pratique les instructions reçues de lord Grey, alors ministre des colonies, à l'égard des Canadiens-français. Dans un premier rapport adressé à Downing Street, Murray ne semble guère épouser les haines et les intrigues de son entourage. Il regrette amèrement la propagande honteuse par laquelle on a répandu des faussetés révoltantes, de grossiers mensonges parmi les Canadiens-français, tendant h leur faire croire que " les Anglais sont pires que des brutes, que s'ils ont le dessus, ils gouverneront avec une verge de fer et leur feront subir tous les outrages."
Il déplore d'autant cet état de choses que les Canadiens-français, dit-il, quoique ayant opposé une résistance opiniâtre devant tant d'injustices, '^ ont vécu cependant en constante harmonie avec
AU CANADA ^ i
les troupes anglaises." Et il daigne ajouter alors qne, par suite d'une mauvaise récolte, — nous sommes au début de 1764, — les paysans s'étant vu menacés de famine, ils ont été noblement secourus par les officiers anglais de toutes les classes."' Traités avec comijassion et justice, eu égard à leur sittiation passée, les colons deviennent peu à peu mieux disposés envers les Anglais et ne songent nullement à s'expatrier et à abandonner leurs terres dont ils savent qu'ils retireront de grands bénéfices dans'un avenir jtro cbain.
Et ce qti'il ajoute dans la suite est de nature à nous faire comprendre combien Murray tient ;i la bonne harmonie entre les Canadiens-français et les Anglais et combien la sécurité du pays serait menacée " si l'on entravait de quelque manière que ce soit le libre exercice de la religion catholique et l'usage de la langue française."
Déjà Murray, avec une prévoyance digne d'éloges, pressent le danger devant l 'ambiguïté de certaines dispositions dti Traité de Paris à l'égard des Canadiens-français. Et son esprit modéré le tient en suspicion aui:)rès de ceux-là même à qui il avait fait sentir que l'Angleterre saurait bien soustraire lés anciens colons " à Foi»pressiou dont certains intrigants voulaient les menacer.-'
Or donc, malgré les efforts du gouverneur, bientôt victime d'un complot ourdi en sotis-main, — ce qtii n'est pas de nattire à calmer les esprits sans cesse en ébullition, dans toute cette période qui a préi-édé "' l'Acte de Québec de 1774,'' — trois raisons principales ont mis en présence cette vo-
lonté de conservation et de domination dont nous faisons la thèse primordiale de ce livre: 1°, l'établissement provisoire du régime militaire; 2°, l'intention systématiciuement entretenue de proscrire la langue fran(;aise dans toutes les circonstances et, par conséquent, d'annihiler tout Félément français; 3°, l'obligation arbitrairement imposée de prêter le serment du test à tout sujet britan ni(iue aspirant à une fonction publique. Toute la politique de cette période est contenue dans ces trois points essentiels ([ui servent d'inti-oduction à notre histoire constitutionnelle.
Une grave erreur commise par le gouvernement impérial, ce fut d'ordonner le maintien d'une force militaire au début de la colonie, parce qu'en prescrivant une ])areille mesnre, il inspirait aux anciens colons une sorte de crainte voisine de la terreur.
Or, la crainte est rattril)ut d'un gouvernement despotique. Tomme le dit ^Vlontesiiuieu, '' s'il tant d(^ la vei-tu dans une république et de l'honneur dans une monarchie, il faut de la crainte dans un gouvernement despotique." C'est-à-dire (lue ]e gouvernement despotique ne sait se maintenir (pie par la crainte qu'il inspire.
Or, qu'est-ce qui ressemble le plus à un gouvernement despotique, si ce n'est celui qui a pour but d'abattre tous les courages ei\, cherchant à éteindre en même tem])s jusqu'au moindre sentiment d'amibition chez le vaincu ? Le jour où, en effet, le colon sent sur sa tête cette épée de Damoclès sous la forme d'un despotisme à outrance, il se sent isolé et ne send^le plus espérer aucune protection de la part du nouveau maître dont la
crainte de voir le vaincu entretenir l'idée d'une liberté future, le fait ressembler à ce sopbi de Perse, dont parle Montesquieu, et qui, détrôné l>ar un certain Miriveis, vit le gotivernement périr avant la conquête, parce qti'il n'avait pas assez versé de sang." (i)
Ce n'est pourtant pas par la terreur ou l'asservissement qu'on en arrive à réveiller l'esprit de soumission d'un peuple vaincu. Les Romains nous donnent tm bel exemple de^ désintéressement, — apparent du moins, — quand ils s'abstif^nuput d'imposer au vaincu leurs lois et leurs coutumes; car, dit encore Montesquieu: "dans toutes sortes de gouvernements, on est capable d'obéir,'' C'est pourquoi les Romains ne prescrivent aucunes lois générales, et savent fondre peu à ])<Mi les vaincus dans la république. a])rés (|uoi ils les accoutument au respect et à l'obéi ss; m re du nouveau maître.
L'Angletei-re. ]»ays des libertés, comprit longt(Mnps ai>rés la con<iuête du Canada, que ces principes pouvaient nous être appliqués et donner des résultats favorables; mais, dès les premiers jours de 1TG3. elle ne sembla pas s'en pénétrer suffisamment.
La race française pourtant — et son passé l'a assez prouvé — est peu facilement assimilable ]»ar la crainte: car toujouis, dans ses plus dtiis revers, elle retrouve une giande force de résistance. Je n'ai pas besoin de revenir sur ce sujet. L'histoire nous la montre aux prises avec les plus cruelles vicissitudes, en proie aux plus sanglan-
( 1 ) Esprit des Lois.
tes révolutions^ prête à disparaître, mais, par un miracle inexplicable, retrouvant tout à coup conscience de son indomptable énergie qu'elle tire de son être, de son caractère même. Sensible et facile à la persuasion, quand une forte logique la captive, elle se soumet par la force des arguments plutôt que par celle des armes. Elle est en même temps portée à une sorte de défiance pour tout ce qui n'est pas le fruit de ses propres réflexions. Il faut savoir courber sa volonté par la coïKiuête de son intelligence, et son amoui"propre par celle de son cœur dont les tendresses sont infinies.
Or, jamais elle n'est plus disposée à la défiance que lorsqu'on s'attaque à un des principes de son organisme, de son moi intérieur, à cette essence de vie qui reste pour elle sa raison d'être et qui est sa langue.
L'Angleterre du XVI 11^ siècle devait pourtant comprendre que si, en vertu du jus (/entiinn, la conservation de la propriété est un droit acquis au vaincu après la conquête de son pays, il doit en même temps jouir cle sa liberté personnelle. Or, si la jouissance de la propriété emporte celle de ses accessoires, ce qui est vieux comme le monde, la liberté personnelle comporte nécessairement pour lui les moyens de contrôler ses pensées librement, de diriger ses actes et ses mouvements. Le mouvement des pensées, l'expression des opinions ne sauraient se faire librement que par la langue que vous parlez et que vous ont transmise vos pères. Si la conquête entend que tout vaincu deviendra sujet libre, elle ne doit pas le priver des moyens qui le rendent ca-
pable de le rester. L'animal en laisse est libre d'agir dans un certain rayon, mais la main du maître le dirige quand même. Il ne jouit que d'une liberté restreinte à la volonté d'un autre: ce n'est plus alors disposer de ses moyens.
Tous les jurisconsultes anglais appelés à exprimer leur opinion sur les privilèges accordés au vaincu, s'expriment clairement sur ce sujet.
Lord Mansfield, dans un jugement célèbre, déclare " qu'un pays conquis par les armes britanniiiues devient une possession du roi, et que ses liabitants deviennent des sujets qui, à ce titre, doivent être considérés ni comme des ennemis ni comme des étrangers."
Le solliciteur-général Wedderburn prétend que si le (Conquérant pouvait disposer librement du vaincu dans l'antiquité, avant sur lui un droit de vie et de mort, la civilisation moderne veut que "• la conquête ne signifie d'autre droit que celui de réglementer le gouvernement politique et civil du pays conquis en abandonnant aux habitants la jouissance de leurs propriétés et tous les privilèges qui ne sont pas incompatibles avec la sécul'ité de la conquête."
Or, qu'y a-t-il de moins incompatible avec la sécurité d'une conquête que de laisser au vaincu la liberté de parler sa langue aussi inviolabb^ qne sa pensée et que sa libre conscience ?
Qu'y a-t-il de plus nuisible à l'existence d'un gouvernement qui nomme des juges n'entendant pas la langue du vaincu, alors qu'il s'agit d'imposer une juridiction dans un pays soumis parles armes ? Murray avait exprimé cette crainte : "Notre juge en chef, écrivait-il, et notre procu-
reiir-géuéral ignorent complètement la langue des natifs, ont des ressources médiocres, et bien qu'ils soient des avocats capables et des hommes intègres, leur ignorance au sujet de cette contrée les rend plutôt propres à causer des embarras et des difficultés qu'à les faire disparaître.''
Qu'y a-t-il de plus préjudiciable à un gouvernement qui, lié par l'inviolabilité des traités, par fîinatisme ou par chauvinisme, paraît ignorer (|ue l'amour de sa propre patrie ne réside pas dans un exclusivisme coupable consistant à diminuer le vaincu quel qu'il soit, ni dans son passé ni dans ses traditions ni dans sa pensée intime, et qu'il faut, à tous égards, se l'attacher et le considérer comme son semblable ? C'est par là qu'on en obtient un inaltérable dévouement et que tout vainqueur sert véritablement les intéléts de son pays.
D'un autre côté, "si la première vertu d'un citoyen est Pamour de la patrie, l'amour de la patrie est aussi l'amour de l'égalité,'' (O sans laquelle il n'y a pas de gouvernement solide et durable.
Or, par l'amour de l'égalité, on reconnaît forcément chez autrui les mêmes vertus que l'on cultive en soi-même et non les vices que l'on s'efforce à écarter de son chemin, tout en les méprisant chez les autres. Car si l'amour de la l^atrie conduit à la b(mté des mœurs, l'amour de l'égalité nous porte à l'amour fraternel, base de toute institution vraiment humaine.
Mais la fraternité n'a pas seulement pour ob-
(i) Montesquieu.
AI' CAXADA 83
jectif l'amour de la patrie: elle préclie d'abord le respect de la personnalité, de l'individualité qui est une parcelle de la grande association qu'on appelle la race.
Or. le resi)ect accordé à son semblable, c'est encore de lui reconnaître des droits qu'en exerce soi-même et qu'il faut attribuer- en même proportion aux autres, si l'on veut (ju'on nous les réconnaise à nous-mêmes.
Et dans un i)ays conquis où jles lois existent déjà, où des coutumes sont en vigueur, du moment qu'elles ne sont pas incompatibles avec celles du vainqueur, elles doivent être respectées et admises.
Mais je passe maintenant au dernier point.
Tous les jurisconsultes appelés à se prononcer sur la nécessité et l'obligation pour les anciens colons catholiques de prêter le serment du test, en font une question de /ks f/rutiinii.
Or, comme le Traité de Paris, à l'article 4, n'accorde aux nouveaux sujets de 8a Majesté que le libre exercice de la religion catholique romaine, le roi exigera-t-il le serment du test des personnes occupant ou voulant occuper des fonctions dans le gouvernement du pays, ou en exclura-t-il ceux-là qui refusei-ont de le prêter ? Un pareil acte arbitraire entrerait en contradiction avec les principes d'égalité et de liberté si chers aux instituticms britanniques et à ceux de la fraternité que je viens d'énoncer.
L'intention du gouvernement anglais était certes de tolérer dans sa pratique la religion des anciens colons; nous n'en pouvons douter, lorsque nous lisons les instructions du comte d'Egre-
mont, secrétaire d'Etat, au gouverneur Murray. ^'' Vous aurez soin, écrit-il, d'apporter la précaution et la prudence nécessaires, lorsqu'il s'agira de régler cette question toujours délicate de religion, et vous éviterez, en tant que le comportent vos devoirs à l'égard de l'exécution des lois et de lîi sécurité de la colonie, tout froissement qui pourrait faire naître sans raison, la moindre crainte ou la moindre aversion dans le cœur des nouveaux sujets de Sa Majesté."-
Quoi(iue secrètes, Murray sait mettre en pratique ces salutaires instructions, jusqu'au jour où de basses intrigues nécessitent son rappel en Angleterre; car, avant même qu'il quitte le sol d'Amérique, le despotisme et l'intolérance ont fait leur œuvre de destruction et de mort et retardent l'avancement du pays en entretenant des Il aines jamais éteintes, précisément parce qu'elles sont nées de sentiments dont le choc formidable sema toujours les plus grands désastres au cours des siècles.
Il est un fait à retenir. Même avant le départ de Murray, la proclamation du mois d'octobre 1763 manque de clarté, et, selon le procureurgénéral Tliurlow, dans un rapport élaboré, elle prête à équivoque.
N'y relève-t-on pas, en effet, l'intention de Sa Majesté de supprimer les intrigues et les émeutes par tous les moyens employés en pareilles circonstances et même avec toute la rigueur répressive dont seront capables les juges et les officiers récemment nommés ? *
N'y lit-on ])as entre les lignes qu'il ne sera accordé aux nouveaux sujets aucun des avantages
et rien de la protection des lois anglaises en vue de protéger lenrs vies, leur liberté et leurs propriétés, à moinis que ces mêmes lois ne soient appliquées avec toute la rigueur nécessaire au moyen de mesures nouvelles et arbitraires ?
Et ce qui rend cette proclamation plus obscure et plus ambiguë encore pour les colons qui n'entendent pas la langue dans laquelle elle est écrite, c'est que, strictement appli(iuée en théorie, en certaines de ses parties, elle pourrait donner des résultats assez satisfaisants; mais que, pratiquement, et comme on en a dénaturé le sens avec intention dans toutes ses parties, Fapplication qu'on en fait ne peut rpie ]»roduire des conséquences néfastes.
Lord Grey, secrétaire des colonies, en cliercliant les causes des désordres survenus au Canada, à cette époque, remarque que, malgré les instructions formelles reçues du parlement anglais en divei'ses circonstances, l'administration de la justice en ce pays exclut les anciens colons. par conséquent, ceux parlant la langue française, et que les juges, n'entendant pas cette langue dans l'interprétation des lois à appliquer et des jugements à rendre, ne peuvent que *"■ faire naître de véritables maux, conséquence de Tignorance, de l'oppression et de la corruption ou, ce qui en matière de gouvernement produit à peu près le même résultat que les maux eux-mêmes, le soupçon et l'accusation de letir existence.''
Lord Grey, comme Thurlow. ne manqtie pas d'attirer Tattention du roi sur l'alarme catisée dans le pays par la fattsse interprétation donnée à la proclamation de 1763. et conseille fortement
({ne, lors de la nomination rVnn nonvean gonverneni-, il soit ordonné la pnblieation d'une proclamation plus explicative, '' afin de calmer le peuple au sujet de la véritable signification des intentions royales à Tégard des coutumes et des usages du pays.''
Le baron Masères, procureur-général en 176G, déplore hautement cet état de choses, déclarant qu'à la ferme attitude des Français '' fanatiquement attachés " à leur* religion et regardant les Anglais avec un ^^ œil de haine,'' s'oppose la ténacité indomptable des protestants dont le but visible est d'exclure de toutes les charges de l'administration les catholûpies, et, par conséquent, tous les sujets français sans exception. * La religion catholique ne devrait pas être tolérée, en vertu des lois de la Grande-Bretagne, prétend le procureur-généiial ; mais dans les circonstances, il serait très raisonnable d'en permettre l'exercice " dans Tintérêt de la paix, de la justice et de la liberté de conscience, principes qui découlent de la Constitution anglaise mêmeJ'
Bien qu^un grand nombre de sujets britanniques aient quitté leur pays pour s'établir au Canada, convaincus de n'être jamais assujettis aux lois du peuple vaincu dont ils ignorent les coutumes et contre lesquelles ils entretiennent une sourde haine ; bien que les anciens colons soient tenus en suspicion parce qu'ils restent obstinément attachés à la France et que, probablement, prétend-on, ils machinent quelques complots secrets dans le but de soulever une insurrection ; bien que les préjugés des uns excitent les soupçons des autres ; bien que réciproque-
ment les sujets anglais et les Canadiens-français soient pen disposés, d'après les opinions (pie je viens d'exprimer, à se faire des concessions ^sous ancnn prétexte; malgré tontes ces circonstances, dis-je, si une ferme volonté de rétablir Tordre ne vient pas mettre fin à ces discordes que le fanatisme et les préjugés menacent d'éterniser, le pays tombera dans une sorte d'anarcliisme que les répressions les plus sévères ne parviendront pas à enrayer.
Il Faudra se rapi>eler, en outre, avec James ^[arriott, avocat général avant 1774, ''que les Itesoins enfantent les coutumes, que les coutumes font les lois et que celles-ci sont contrôlées par celles-là dans tous les temps et sous toutes les formes de gouvernement."
Donc, pour ramener l'ordre depuis troj) longtemps violé, il faudrait se souvenir d'abord que le droit coutumier i-égit FAngleterre. Et comme elle sut toujours mettre en principe qu'une loi chez elle ivy est jamais aholie, ce précepte célèbre devrait s'applicpier aussi bien aux colonies conquises qu'à la Grande-Bretagne; et il faudrait que nos gouverneurs le comprissent à l'avenir.
Au XVII I^ siècle, les statuts de Rollon régissent Jersey et Guernesy; les Hindous et les Mogols décident de leurs différends d'après les articles du Puranas et de l'Aleoran; dans l'Ile de France, le code Xapoléon fleurit, et au Cap de Bonne-Espérance, c'est la loi hollandaise qui domine.
Pourquoi les ordonnances des Rois de France ne prévaudraient-elles pas, au Canada, alors qu'en Angleterre, selon Chateaubriand, l'histoire du passé demeure présente au milieu des événe-
iiients nouveaux, comme une aïeule immortelle au milieu de ses innombrables enfants et petits enfants ?
Ainsi, d'après Marriott, si l'expérience des siècles et la connaissance du genre humain nous apprennent que les lois peuvent, jusqu'à un certain degré, changer les coutumes, il n'en est pas moins vrai qu'à l'époque qui nous occupe, la confusion, née de la conquête, met les jurisconsultes dans un grand embarras quant aux remèdes à appoi'ter au gouvernement du Canada; car, on le sait, tout changement de politique dans un pays conquis produit souvent plus d'inquiétudes ({ue de résultats dans l'application des nouvelles lois.
Deux hypothèses se présentent donc à l'esprit (h^ Mari-iott: "Ou continuer la tâche entreprise snr df\s bases conformes aux habitudes et au gouvernement du Canada, ou démolir ce qui a été fait et restituer dans leur intégrité les anciennes lois et les anciens usages."
N'approuvant guère la politique dont naîtra " l'Acte de Québec," il prévoit encore des difficultés sans nombre dans la mise en force des vieilles lois françaises. Et comme il trouve cette idée incompatible avec " le développement des affaires et le gouvernement civil du pa^^s," il se demande si " la sanction du parlement n'est pas nécessaire pour un code de lois que Sa Majesté peut de droit accorder à notre colonie d'une autre manière; ou si, par suite de la proclamation telle qu'imposée, des lois introduites de cette façon peuvent être abrogées par l'autorité seule du roi sans le concours du parlement, en vertu de cette
maxime de droit civil " eu jus est eondere ejus est ahrogere.'^
Et comme couséqueuce, il prévoit " que le fait de démolir ce qui a été accompli, après la procla mation du roi et de plusieurs ordonnauces auxquelles elle a douné lieu, dimiuuerait. uou seulement dans l'esprit des Canadiens, mais aux yeux de toute l'Europe, l'opinion acceptée à l'égard de la dignité, de la sagesse et de l'autorité de Sa Majesté.''
Malgré cette opinion et bieiî d'autres dans le même sens, il faudra en revenir aux suggestions de Carleton qui nous démontre que, pas à pas, nous en arrivons à une nouvelle période de notre histoire constitutionnelle dont '* l'Acte de Québec • - sera la première étape importante. • Son meilleur arguTueut repose sur le fait que les Canadiens ne sont pas des Breto.ns transplantés ayant apporté les lois d'Angleterre avec (^ux, mais qu'ils sont x>ossesseurs d'un pays habité depuis un siècle passé, soumis par la conquête, mais auquel quand même la Grande-Bretagne a, par un traité solennel, accordé drs pijvilèges et des droits.
Leurs lois et leurs coutumes qui «litïèrent entièrement des lois d'Angleterre, n'en sont jjas moins basées sur l'équité et sur le droit naturel. Néanmoins, Fordonnance de 17G4 les a incontestablement rayées, et, dit Carleton, '' des lois inconnues, non publiées et contraires au tempérament des anciens colons, à la sitiration de la colonie et aux intérêts de la Grande-Bretagne furent introduites à leur place. Aucun conquérant n'a eu recours dans le passé à des procédés aussi
sévères, même lorsque des populations se sont rendues à discrétion et soumises à la volonté du vainqueur sous les garanties d'une capitulation."
Toute riiistoire de la conciuête à ses débuts est contenue dans ces paroles. Et toutes les luttes entre la volonté de conservation des Tanadiens et de la volonté de domination des Anglais tirent leur origine de cette situation très grave, dont, probablement, le gouvernement impérial ne fut fju'imparfaitemént informé par les gouverneurs (lu pays avant Caideton.
Contradiction et arbitraire; attentatoire aux clauses du Traité de Paris, à la liberté individuelle, î\ la vie même des nouveaux suj?ts, au droit naturel, i)arce qu'elle découle de lois tenues dans rond)i-e et avec une intention criminelle d'atteindre le cœur même d'une race, l'ordonnance de .1764 porte en elle des germes de desli'uction, de révolte et de confusion.
Si des aventuriers en exploitent le sens ambigu avec l'intention bien arrêtée de servir leurs intéi*'ts au déti-iment de l'expansion coloniale de r Angle! eri-e, il faudra que, dans le plus bref délai, le parlement impérial abroge cette ordonnance et maintienne les lois françaises dans leur intégiité; sinon, la conquête de l'Amérique sept(^ntrionale deviendra une entreprise manquée et sans résultats pratiques pour la Grande-Bretagne toujours soucieuse du maintien de son indiscutable prédominance dans le monde.
La volonté «le conservatiou des Canadieiis-fiaurais va s'aflirmei- par un triomphe en 1774: ils obtiennent leur première constitution.
D'ailleurs, le fait de la leur donner n'aiipaiait pas comme tine jurande difticulté pour TAiigleterre, si l'on considère que sa propre constitution, composée de très anciennes ou de nouvelles lois, mais jamais abrogées, est, à l'infini, fiexible. mobile et susceptible de se perfectionner selon les besoins du moment.
Indépendante de toutes les formes de t»<>uvernement acceptées en Europe depuis des siècles, mixte j)arce (|u'elle délègue le pouvoii- suprême à deux coips séparés et libres, et (jue tout acte législatif a besoin du consentement de ces deux corj)s jjour iii-endre force, la constitution anglaise s'est formée de ce i>rincipe (ju't^lle doit être le reflet de la vie, (|u'elle suit les ondulations, les mouvements, les fiuctuations. le dévelopj)ement graduel du petiple (|ui rinsj)ire dans le passé comme <lans le pi:ésent.
Il arrive qu'une fois passée, une loi ne peut être abrogée : la constitution même pouvant admettre, par amour du progrès, de notivelles réformes, des usages nouveaux en contradiction avec les formes vieillies; mais toti jours, elle ne cesse de faire res-. pecter les principes fondamentaux qui font sa» force : le droit à tout homme libre du royaume de jouir de toute liberté et de toute justice devant ses pairs.
Si elle mérite d'être regardée comme une des meilleures formes de gouvernement capable, dans son identité, de satisfaire une grande société, c'est que cette constitution assure à tout sujet britannique sans distinction trois des libertés qui ont cependant mis l'histoire du passé à feu et à sang: le droit d'être jugé par ses pairs et la liberté d'exprimer librement son opinion en public ou i^ar la presse.
Admirables libertés qui ont fait de la constitution anglaise un modèle de gouvernement si ses principes sont mis en pratique par des esprits supérieurs capables de résoudre les liants problèmes de la politique, mais qui deviennent des instruments dangereux, nuisibles même, entre les nudns de créatures passives et peu habituées aux spéculations pliilosophiques.
Ainsi, si Iti colonie est' placée sous l'autorité exclusive de son gouverneur, après 1763, elle n'est investie d'aucun pouvoir administratif après 1774, parce que l'autorité chargée d'interpréter et d'appliquer la nouvelle constitution, l)ar ignorance ou par parti pris, en fausse le véritable sens au détriment des vaincus.
Mais alors qu'on atténue, pour les anciens co Ions, la privation de certains droits dont un régime féodal leur avait enlevé l'usage pendant si longtemps, il n'est pas étonnant qu'ils éijrouvent quelque satisfaction en présence d'un nouveau régime leur offrant momentanément des garanties qu'ils n'avaient jamais complètement connues dans le liasse.
Nous avons vu, en effet, comment, victimes du traditionalisme de l'ancien régime, les colons en
étaient arrivés à ime passivité voisine «le l'asservissement.
Ainsi, ils ne se tiennent pas «le joie. 4uan<l ils apprennent que. par ^' l'Acte de Québec," il est décrété l'égalité des droits, la liberté des serments et des croyances.
Malgré ces privilèges cependant, il s'y cache une intention dissimulée d'écarter le peuple du gouvernement du pays, ce qui nous re]>oite aux sombres jours de 1764.
Le rétablissement des anciennes lois trauraist^s tient certes du prodige, à une époque de tourmentes où les Canadiens-français sont loin d'espérer de pareils privilèges; mais leur étonnement ne tarde pas à se changer en une sorte de stupeur devant les déceptions nombreuses qui les attendent, devant la gravité de problèmes angoissants dont ils voient déjà la solution comme un obstacle à leurs prétentions politiques.
Considéré d'après les notes de lord Dartmoutli, " TActe de Québec " promet des réformes poliliques et sociales qui, si elles sont strictement appliquées, auront une profonde répercussion sur l'avenir du pays. Ainsi, par le fait de révof|uer la proclamation de 17G3. les commissions et les ordonnances auxquelles elle donne lieu: par le fait de remettre en vigueur les anciennes lois françaises et les vieilles coutumes, le gouvernement impérial semble reconnaître l'imperfection de l'administration antérieure et en déplorer visiblement les effets néfastes.
Apparemment, il veut faire naître un esprit de conciliation en accordant des privilèges plus étendus aux anciens colons. François Masères
on exprime sa satisfaction an lord chancelier, lui déclarant (juc les Canadiens considèrent le projet nonvean de constitution comme une mesure raisonnable, pratiqnable et avantageuse pour la province, "en ce surtout (ju'ils seront satisfaits de la proi)ortion des lois françaises i\m devront être mises en vigueur pour le jjIus grand bien de tout le pays." Ces changements sont en ett'et des plus importants dans les circonstances et sauront appoiter une ère d'apaisement. Mais le joui- où Ton introduit un mode de prélever des droits exorbitants et les impôts en usage au temps de la con(|uAte '' sous le prétexte de répondre aux besoins du changement de domination,'- les Canadiens en éprouvent une crainte justifiée en même temps qu'ils expriment de sérieuses objections. Ces objections viennent du fait qu'ils redoutent l'établissement d-une assemblée et ses conséquences poui" l'avenir, précisément, parce qu'il arrivera, à courte échéance, l'instant où l'influence des protestants, non seulement contre-balancera le prestige des catholiques, mais le surpassera sans nul doute, ce qui sera de nature à diminuer considérablement les avantages octroyés par la Constitution de 1774.
Et, d'un autre côté, n'ont-ils pas raison de craindre qu'il soit prélevé sur leurs biens des impôts tirés maintenant du commerce, impôts payés, il est vrai, indirectement par Thabitant du pays, mais seulement en proportion de ce qu'il consomme à l'heure présente? X'ont-ils pas raison de redouter que du sein même de l'Assemblée des représentants poussent des " germes de dissensions alimentés par les haines entretenues
et 411e les intérêts religieux et politiques des aneiens et «les iionveanx sujets feront naître?" «i»
D'aillenis. disons-le en passant, toutes les raisons nées des conflits de croyances, se répètent à cliacpie époque dans les luttes poui- la prédominance politique des races.
Elles réapparaissent sous toutes les formes de gouvern<Mnent (pii nous ont i-égis. Leurs défenseurs (Muploient les mêmes arguments, agitent les mêmes i)assions. abusent des m<'*mes pouvoirs. (2ue ce soit sous le régime militaire, sous les gouvernements Craig, Haldimand, Sydenliam et les autres, toujours les mêmes sentiments conduisent les volontés et dominent les éj)oques où s'opèrent les changements de constitution.
Ici, notre histoire constitutionnelle, on s'en rend compte, s'apparente à l'histoire universelle dont (m sait que les groujx^s d'événements et de faits se font et se refont, se disposent, se désagi'ègent naturellement et ressuscitent, après certaines péi-iodes. avec les m "mes }>assions. les mêmes d(''sintéi-essements, les mêm(\s douleurs, si l'on se lend comi>te que ces groupes ont cependant suivi les progrès de l'humanité créatrice d'instruments nouveaux devenus très souvent des moyens de . destru«tir»n et de moit.
En outre des luttes religieuses et politiques, le plus grand danger prévu par les Canadiens i de 1774, c'est celui que nous eombattrons plus tard avec ardeur: renvaliissemeut dtt pays par tin cosmopolitisme intense, par tme émigration sans cesse débordante; car le cosmopolitisme, en
(i) Cité par A.-D. De Celles dans son livre " Papineau.
outre qui] apporte des perturbations religieuses et politi(jues, est une menace constante pour la stabilité du pa^^s où il s'introduit.
L'envahissement étranger fut une des causes qui incita plus tard T Angleterre à nous accorder la Constitution de 1791.
Déjà, en 1778, les Canadiens-français, devant rémigration américaine, avaient éprouvé cette crainte justifiée qui, sous le gouvernement de ITTnion et avant 18G7, suscitera les polémiques les plus acerbes, mais les plus concluantes de la part d'esprits animés d'un véritable patriotisme.
Doués d'un sens d'intuition remarquable, les Canadiens ont toujours vu ce danger du cosmopolitisme comme une des causes d'affaiblissement des nationalités. Et n'avaient-ils pas raison ? Le sort ne les avait-il pas placés dans une situation exceptionnelle et dont on retrouve peu d'exemples dans le monde? Il faut bien affirmer ici que rémigration, à un certain point de vue et dans tous les temps, présenta pour les.i)euples des avantages considérables au sens économique et d'agrandissement tei'ritorial. Dans la Grèce antique, par exemple, l'Aéropage décida h porter au dehors le trop plein de la population toujours grandissante. Mais la Grèce en tira alors des avantages inappréciables en raison de l'extension de sa puissance commerciale, en même temps que l'ascendant de son influence intellectuelle l'avait mise à la tête de la civilisation. Ainsi, sa nationalité n'en eut rien à souffrir, bien au contraire, puisqu'elle étendit sa gloire dans le monde entier.
A Rome même, on pratique l'émigration, quelquefois avec une énergie intense, afin d'éloigner
des centres et de la ville même les éléments dangereux, les parasites, on pour indemniser les citoyens romains que les lois agraires ont lésés en mettant la propriété entre les mains du petit nombre. Mais encore, ces éléments hostiles, ces parasites peuplent-ils les terres lointaines et emportent-ils avec eux Tintluence du génie latin. Ils sont susceptibles de se réformer et de devenir des éléments précieux pour l'expansion latine au loin, et la grandeur de Rome n'a pas à souffrir d'un abaissement de prestig'e.
Dans les temps modernes, l'Angleterre, dont on connaît la supéiiorité en matière commerciale, tira un excellent i)arti «le l'émigration (pii a]>portait d'abord un remède efiicace au paupérisme meurtrier sur l'Ile; et ensuite, parce qu'elle devenait un uioyen infaillible <lu })eupl(Mnent des colonies naissantes situées aux quatre coins de la terre.
L'émigration ai)i»araissait encore counue une ]»lus sûi-e raison <rac(|uérii' un prestige unique dans l'histoire économique des peuples. Déjà, un souffle d'impérialisme fortifiait l'Angleterre, alors qu'elle voyait s'étendre sa domination financière au loin. Aussi, ne nuinr|uait-elle jamais l'occasion de pei-sévérer dans cette idée que l'expansion coloniale demeurerait comme une galantie de sa toute-puissance dans le monde.
Donc, à toutes les époques de son histoire, l'émigrant anglais, fort d'une autorité acquise par sa naissance et sa situation, sait qu'il trouvera par delà les océans les mêmes institutions politiques, les mêmes privilèges qu'en la mère patrie. En 1774, comme dans les tem^js modernes,
alors qu'il émigré, il iie se considère pas comme lin exilé: il trouve un pays identique à celui de ses aïeux j^ar les mœurs, par les lois, par les coutumes. Il continue à y entretenir le sentiment national et n'y saurait faire aucun sacrifice de ses croyances et de ses idées. Il arrive en maître sur une terre privilégiée qu'il considère immédiatement comme son bien tt dont on ne saurait lui discuter la possession.
Toutes ces raisons n'auraient soulevé aucune discussion à toutes les phases de notre histoire constitutionnelle, si le Canada n'eut été habité que par une race, la race anglaise, par exemple, et alors qu'elle y eût implanté sa propre civilisation. Mais en 1774, comme en 1840, comme en 1867, comme au XX^ siècle, l'Anglo-Saxon émigrant devait susciter et suscitera toujours des conflits de race, de langage, de i:eligion et d'idées, dès ([u'il aura mis le pied sur le sol canadien.
Et comme de tout temps, il s'est considéré le maître au Canada, il est devenu en antagonisme ouvert avec un élément qui s'attribue les mf^nes droits de possession, et par conséquent, il constitue un danger, à mesure (lu'il augmente en nombre, en énergie et en insolence.
A toutes les époques de notre histoire constitutionnelle, les Canadiens-français l'ont compris ainsi. Ils savent par intuition que le cosmopolitisme, chez nous plus qu'ailleurs, sous toutes les formes qu'il se présente, détruira peu à peu la nationalité et finira pas l'annihiler complètement, parce qu'il apporte avec lui des armes déjà meurtrières entre les mains d'individus de toutes castes décidés à s'emparer de toutes les
forces matéi'ielles el iutelleetuelles du pays où il s'iniplaute.
Et pour ces raisons, les Canadiens-français, vers 1774 et après, comprirent que les conflits de races, sous tous les régimes, présenteraient le plus grave danger, en dépit des bonnes intentions du gouvernement impérial.
La Constitution de 1774 les met dans une situation périlleuse. Nonobstant les privilèges accordés libéralement, ils ont à lutter sans répit contre l'intolérance religieuse, contre les fanatiques d'une politique exclusivement anglaise, c'est-àdire contre le chauvinisme intransigeant des nouveaux émigrés.
Et en outre de cette situation tendue, ils devicnuimt le jouet de la volonté arbitraire de la ]»lii])art des gouverneurs dont le bon plaisir est (le sVntourer de viles créatures animées d'un faux ]iatri()tisiiie, aloi-s qu'elles s'accaparent des em- ]»l(>is lucratifs et, qu'en minorité, elles s'arrogent des i)ouvoirs fantasticpies sous prétexte de loyauté.
Si les Canadiens ajoutent foi. au début, à tous les l'égimes établis depuis la cession du pays, c'est (]u'ils entrevoient pour le Canada des privilèges (jui ont fait la force de la Constitution d'Angleterre dans le passé, et dont ils espèrent pour leurs descendants des résultats inattendus.
Mais sans cesse ils sont déçus dans ces espérances, soumis chaque jour aux abus du pouvoir personnel d'un gouverneur et d'une bureaucratie cupide et vorace.
Sans cesse, ils ont devant les veux l'hvdre de
Toligarchie dont ils sentent les morsnres, alors que des complots sourdement organisés soufflent en vent de tempête.
^^ L'Acte de Québec " de 1774, est loin de rencontrer l'adhésion des jurisconsultes de l'époque. Si les Canadiens-français doutent que les clauses de la constitution seront intégralement appliquées, par suite de la mauvaise foi apparente de nos gouverneurs, déjà, vers 1770, Carleton luimême voit, dans le fait de faire revivre Tensenible des lois françaises, une situation désavantageuse pour les deux races et dont il ne résultera que des embarras. Il prétend que la tâche d'administrer la justice dans la province de Québec " deviendra difficile à tout sujet anglais, parce qu'elle exigera beaucoup de travail et d'étude et une connaissance plus q-u'ordinaire de la langue française pour la compréhension pleine et entière de ces lois.''
Il exprime immédiatement le crainte — et cela était à prévoir — que l'adoption du système français ^' alimentera dans l'esprit des Canadiens la pensée de leur gouvernement d'autrefois avec le désir de revivre sous sa tutelle," et que, peu à peu, une intention de révolte fomentera dans la masse et produira le plus grand cataclysme.
Enfin, ajoute Carleton, ^' ce système empêchera les sujets anglais de venir s'établir dans un pays régi par des lois qui leur sont entièrement étrangères et contre lesquelles ils nourrissent, bien injustement peut-être, de forts préjugés." Carleton parle ici en prophète. Il entrevoit les conséquences futures d'un pacte compromettant
pour le prestige du gouveriiement impérial dans ce pays.
Les craintes exprimées en 1770 sont les mêmes, qui troubleront les esprits aux différentes épo-l ques de notre histoire, à partir de 1774. Le vainqueur n'a aucune raison d'apprendre la langue du vaincu, d'en subir l'ascendant et d'en devenir peut-être l'esclave.
8'étant d'avance tracé une ligne de conduite, il n'est pas prêt de ris<iuer un compromis qui le diminuerait à ses propres yeux. ,11 a d'ailletirs une confiance inaltérable dans la grandetir des institutions anglaises, leur passé étant une gai-antie pour l'avenir.
L'introduction des lois françaises en ce pays le met dans une condition d'infériorité qtii sied mal à l'orgueil du con(|uérant. Et même si elle le place sur un pied d'égalité avec un ennemi séculaire, il voit dans ce fait un danger dont il refuse de partager les conséquences.
Et comme il a bien l'intention d'administrer la justice sans le concours de l'élément opposé à ses aspirations, le fait d'adopter les lois françaises l'empêcherait de mettre ses projets à exécution (|ui sont la domination définitive du vainqueur au détriment du vaincu.
Par cet esprit de domination, d'ailleurs, il compte semer la crainte et imposer l'obéissance passive aux anciens colons. . Si, ayant conservé le souvenir de la mère patrie, les Canadiens-français restent sous la tutelle de leurs propres lois, ils continueront à subir l'influence française dont on connaît le magnétisme incomparable. Ils deviendront alors des éternels insoumis, gardant.
en outre de leurs rancnnes au cœur, rintentiou (le reconquérir le pays perdu. Il faut donc leur inspirer la terreur : il faut les réduire afin de les mieux soumettre à la domination anglosaxonne.
kSous l'empire d'une inflexible volonté, toute insurrection serait impitoyablement répi-imée et les Canndiens se vei-raient dans une situation, tellement inférieure (qu'ils ne songeiaient plus à reconquérir des libertés illusoires.
Si 1 émigration apparaît comme le moyen le plus sûr de noyer la race fran(;aise, comment tout de même poui-i-ait-on persuader le sujet anglais de s'établir dans un pays où les lois françaises prédominent, et où alors il ne saurait faire triompher ses idées pour le plus grand bien de l'expansion anglaise?
Il ne faut donc pas s'étonncM- si les gouvernants, à cette épofjue, nourrissent ces '' forts préjugés " dont parle Carleton.
D'un autre côté, tel que rédigé, " FActe de Québec-' présente des avantages; dans rap])lication, il fait naître de tels embarras que, si quelques-uns s'y résignent, le plus grand nombi*e lui numifeste une défiance qu'aucun événement ne peut éteindre. Malgré le loyalisme des Canadiens-fi-an^-ais devant l'invasion améi-icaine, malgré des tentatives de rapprochement entre les deux races, la vieille blessure saigne toujours.
Si, devant l'insuffisance des arguments et des raisonnements, l'Angleterre consent à l'adoption des vieilles coutumes, nos gouverneurs cherchent par tous les moyens efficaces à faire naître de nouvelles rivalités, à exciter les antagonismes,
les haines de races, de croTauces et de langues. Ces moyens sont généralement infaillibles et savent réveiller les plus violentes passions capables de renverser les pins grands empires.
Or donc, la constitution de 1774 n'ayant jias a])j>orté ponr les nns et pour les antres des deux ]»('nples l(^s résultats attendtis, il fallait donner le coup de grâce à ce régime et inspirer à l'Angleterre ridée d'en changer la forme. Ainsi, on pourrait peut-être refaire le passé et, plus que jamais, travailler efficacement à l'exclusion des Canadiens-français de la ^' représentation."
Cependant, toujours conciliante dans l'interjU'étation des principes de sa constitution, la Grande-Bretagne comprend que dans une société comme la nôtre, la justice doit exercer surtout une '' fonction positive de bienveillance et de fraternité, grâce à laquelle elle s'efforce de réparer le mal par le bien.-' (i) Elle admet aussi que, dans les relations des nouveaux et des anciens sujets, la justice doit encore et avant tout servir de base â toutes nos institutions.
Mais la jjlupart de nos gouvernetirs n'ont que faire de la philosophie de ces principes sociaux qui appellent l'amour de la justice, ou la justice dans l'amour fraternel.
* Les législateurs se perdront longtemps dans les méandres des lois s'ils veulent trouver une foi-mule conciliatrice dans le but de rallier des éléments aussi opposés. Ils pourront légiférer, discuter des opinions sans pouvoir cependant pénétrer les sentiments cachés d'hommes dont la
(i) A. Fouillé.
liaiiie a voilé la raison et qui, aveuglés par ime sorte (le fanatisme mystniue, se refusent à reconnaître Timportanee de la dignité humaine.
Les régimes imposés depuis 1763 chez nous, nous font voir parfaitement que, jamais dans l'avenir, aucune organisation politique ne saurait se maintenir ni résister, sans le triomphe de ces deux principes: la liberté et la solidarité; car ils demeurent comme le fondement de la sociologie et sont admis, depuis la plus lointaine antiquité, par les penseurs qualifiés d'abord d'utopistes, mais que Ton a Uni par approuver sans réserve. Depuis ton jouis, ces principes furent lu-êchés par les écoles philosophiques et resteront la base des politiques sous toutejeurs for- vj^ mes. L'humanité a sans cesse coudra ttu pour leur triomi)he, si elle n'est pourtant jamais arrivée à une solution définitive. ^
Ils ont aussi pour fondement un libéralisme universel appuyé sur la libre conscience, parce qu'une société organisée appelle le concours de toutes les volontés (libres, demande la 'participation d'un même esprit intérieur, d'une même pensée de cohésioji qui devient comme l'idéal d'une société foi'te et appelée à vivre sans courir le risque d'une désagrégation prochaine.
Pour en arriver à ce résultat, il faut donner à toute constitution une orientation sinon définitive, du moins basée sur autre chose que sur des i)robabilités ou des sophismes. Les hommes d'une même société doivent être animés d'un même principe de mouvement et de vie, s'ils s'appliquent à éviter les conflits d'intérêts, à tuer
les ambitions malsaines, afin que toutes les âmes communient dans un même rêve de fraternité.
Toutes nos institutions, depuis 1763, furent des entreprises mancjuées, parce (qu'elles nous apparaissent victimes des luttes Aminés et perfides de deux volontés, ayant toutes deux une notion différente de l'individualité et de la collectivité.
Dans ces conditions, il doit arriver un jour où, fatalement, l'édifice ainsi construit doit craquer et s'écrouler sur le sol, sorte de Babel antique élevée dans la confusion des langages, n'ayant pour base (pie le sable mobile des déserts 011 s'effrite pierre à pierre la fragilité des œuvres auxquelles seul Torgueil humain ne saurait garantir une existence durable.
La volonté qui veut conquérir des droits politiques, c'est-à-dire, qui tente d'établir des principes de liberté et de solidarité chez une race, est une volonté constante et qui ne doit jamais s'éteindre dans l'impuissance.
On en trouve la raison dans l'idée de savoir résister à toutes les tourmentes. Or, l'idée de résister doit nous obséder sans répit, à tous les instants de la vie, jusqu'à l'heure où nous som-j mes sûrs d'avoir i)leinement atteint le but rêvé.'j Selon Taine, ^^ on ne veut que ce qu'on désire,' et une résolution durable n'est qu'une passion fixée."
Cette volonté d'agir s'accompagne d'un grand pouvoir de réflexion et d'un ferme esprit de suite ;
car, pour vaincre par Fidée, il faut s'en pénétrer au point d'en déterminer d'avance la fin.
Elle s'accompagne d'une profonde ténacité en ce sens que la persuasion ne vient qu'après une lutte soutenue avec soi-même dans le but de se bien convaincre de la raison qui nous pousse à agir. A travers notre histoire constitutionnelle, nous retrouvons cette volonté d'agir, cette réflexion, cet esprit de suite, et cette détermination.
Vous découvrez cette volonté d'agir dans l'iiistoire même de la France, dans Tintention qu'elle manifeste de se créer une unité nationale depuis Kiclielieu travaillant à la centralisation qui esr la forme de la société française dans les temps modernes, jusqu'aux jours de la " déclaration des Droits de l'Homme " où la liberté du monde apparaît déjà dans une apothéose; dans la littérature, dans la langue s'assimilant les idiomes étrangers sans en subir l'ascendant ; dans la philosophie créant, avec un Descartes, un système qui sera la base des méthodes rationnelles.
Vous découvrez cet esprit de suite dans l'unité qui, depuis plusieurs siècles, fut la force de la nation; dans le roman intérieur de l'être, dans l'habitude de se replier sur soi-même, afin de Tuettre de l'avant les qualités qui grandissent davantage une race et lui assurent une existence durable; dans son lyrisme qui, comme un vent irrésistible, emporte aux quatre aires du monde l'enthousiasme, le délire vsacré, une sorte de fanatisme au seul nom de la patrie en danger, de l'existence nationale menacée; dans la mobilité du génie français à embrasser toutes les spé-
dilations, mais à ne pas s'écarter de l'idée dominatrice.
Vous découvrez cette réflexion intense dans riiabitude de ne pas s'arrêter seulement aux problèmes passionnés du présent, mais de se porter aussi aux abstractions de l'avenir, aux mystères de l'inconnu, aux probabilités de l'histoire devant les conflits du moment, aux résultats improbables des événements et des perturbations futures qui agiteront l'humanité.
Vous découvrez cette détermination dans la puissance de la France, acquise à la suite de revirements innombrables, de révolutions sanglantes, de chutes inconnues dans l'histoire des autres races, de relèvements subits de la nation, aux heures où, précisément, le monde entier la croyait perdue à jamais et destinée à disparaître.
Toutes ces qualités donc faisaient la force du colon français, après la conquête, le rendaient capable de s'imposer une grande tâche et de la mener à bonne fin.
Un revirement de l'histoire le plaçait dans des circonstances exceptionnelles: il allait persévérer, comme par le passé, dans le but de survivre.
Les clauses d'un traité lui indiquent des droits à faire valoir: il les fera valoir malgré les obstacles. Les événements qu'il a vu naître ont justifié son effort, la grandeur de la lutte a centuplé ses forces, et sa volonté d'agir l'imprègne d'une inflexible détermination. Sous l'empire de l'idée d'un but à atteindre et d'un triomphe à préparer, son caractère s'est davantage retrempé. Opiniâtre, énergique, fort devant la tempête, il se pénètre de l'importance de son rôle.
S'il n'est pas doué à un même degré que son vainqueur du sens pratique dans le commerce et l'industrie, il entretient en lui un idéal de perfection. Sa volonté de conservation, il la puise dans riiabitude ancestrale de dégager des choses toute idée de spéculation matérielle et de s'en faire une vision détachée des contingences liumaines.
Il s'inspire des principes qui ont fait la Renaissance artistique de TEurope, qui ont créé les ai'ts et les sciences, qui ont ressuscité l'antiquité gi-ecque et latine et qui s'en sont imprégnés au point d'en faire une genèse. Il a le culte de ses lois, de ses institutions, du passé, de cet amour de la liberté qu'on lui a toujours refusée, mais (pi'il a appris à apprécier davantage, l'ayant si longtemps méconnue. C'est pourquoi, plus tard, il entre eii lutte contre la contrainte, contre les violations des privilèges accordés. Cet orgueil qu'il tient du passé, lui fait entretenir en luimême un profond mépris envers toute autorité ojjpressive, envers toute volonté extérieure en opi)osition avec la sienne, envers tout empiétement de ses libertés violées. C'est aussi pourquoi, en raison de sa ténacité, il se tient sans cesse en éveil et poursuit une idée fixe. Nul ne saurait détruire son grand rêve qui prend sa source dans les forêts druidiques de l'ancienne Gaule.
Il faut bien admettre pourtant, qu'au XVIII® siècle, le coJon français n'a pas encore pleine- / ment conscience de la vraie liberté et de l'usage qu'on en peut faire.
En réalité, il n'agit encore que par intuition. Mais la Révolution française approche qui lui
fera prendre conscience de sa personnalité et mettra en action les qualités dont je parlais plus liant. Les circonstances donc le serviront admirablement. Et voici comment.
A la veille de la Révolution française, le peuple est encore sous l'empire d'une crainte facile à expli(juer à cause de la situation d'infériorité où il fut systématiquement tenu depuis des siècles. Il ne lui est i^as encore donné d'exploitei' comi)lètement la nature qui doit lui apporter la domination du pouvoir et les richesses. Il n'a pas encore conquis les terres des privilégiés, l'industrie et la science ne lui ont pas apporté l'indépendance. Mais déjà, un avertissement instinctif lui a dessillé les yeux. Il pressent sa des tinée et, ijar réflexion, il entrevoit le rôle qu'il devra jouer dans le monde moderne.
Si longtemps on lui avait refusé le droit de penser, qu'il se rend compte maintenant de ce que la pensée humaine sous toutes ses formes peut et doit produire. Et comme résident en lui la volonté, l'esprit de suite et le réflexion, il va se sentir envahi par une force morale profonde.
Il a souhaité la liberté avec tant de passion que son cerveau s'exalte. Il recouvre l'antique énergie intérieure capable de donner les plus sublimes résultats.
La science va redonner un lustre nouveau aux siècles qui se lèvent. La philosophie va reprendre sa course à travers les hautes abstractions, et la littérature affadie des vieux ponsifs va se jeter, pleine de confiance, à la conquête d'un nouvel idéal. L'histoire enfin, délivrée de l'absolutisme, va s'arracher à une contrainte séculaire
pour se plonger dans l'étude des textes poussiéreux du passée faisant revivre la vérité en lui donnant un éclat qu'elle n'avait jamais connu auparavant.
Enfin, ce sera l'aurore de la démocratie dans le sens le plus lumineux, et, partant, le triomplie certain de l'égalité dans l'ordre social dont les principes atteindront les rangs obscurs des masses, franchiront les distances et parviendront jusqu'à nos peuples d'Amérique avides d'espace, de rêves nouveaux, de progrès et de fécondité. j Telles sont les aspirations qui déjà fei-mentent jdans le cerveau du Canadien-fran(;ais.
Déjà, il a conscience de ses droits, parce qu'il l^ossède toutes les vertus dont je parlais plus haut. Et, précisément, cette force morale qui alimente son énergie, lui fera mettre en action la fierté qui le caractérise et que des siècles dNq)jnession avaient amoindrie dans son âme.
Il se rend comi)te bientôt qu'il doit devenir son propre maître, qu'il doit participer au gouvernement de la chose publique, que l'autorité populaire est la voix qui consent ou qui refuse, qui absout ou qui condamne, que l'appui de toutes les forces sociales est nécessaire dans bt^ conduite de la destinée d'un pa^^s, parce qu'il ne s'agit plus maintenant de sauvegarder l'intérêt d'un seul au détriment de la masse, mais parce qu'il a appris par expérience que le bien-être d'une nation dépend de la nation elle-même, parce qu'il faudra, dans l'avenir, que sa volonté soit exécutée et ses droits respectés.
Ces principes ont renouvelé l'histoire moderne L'opinion ]>ublique ne sera plus l'instrument.
mais la maîtresse absolue du grand mécanisme des politi(|ues.
Par un reste de vieilles traditions, ceux-là que l'Angleterre regardait comme ses représentants ou plutôt comme ses instruments dans la conduite du pays, immédiatement après la Conquête, avaient hérité de cet esprit de puissance et de domination, augmenté par une sorte de despotisme antique qui travaille à mettre entre les mains du vainqueur le droit absolu de disposer du vaincu. Mais les temps sont changés et le mécanisme du pouvoir va être ébranlé dans ses secrets ressorts: l'équilibre devra être rétabli. Les vaincus, forts de ces principes, allaient, en outre, pour faire valoir leurs droits, appuyer leurs prétentions sur le Parlement même de l'Angleterre qui, depuis Edouard I^^, et par la voix des bai'ons, ^' unit ces derniers au peuple, obtient des chartes, arraclie des garanties, conquiert l)Our lui et pour la nation des institutions libérales et une part dans l'autorité et le gouvernement représentatif." (O
" Mais ce n'est pas assez, dit encore Taine, pour une aristocratie qui veut durer, d'être unie et d'être utile; il faut encore qu'elle se mêle au peuple pour éviter l'appauvrissement."
'^ En même temps, écrit Macaulay, que les deux jjouvoirs aristocratiques et démocratiques s'allient l'un à l'autre, il faut que les deux classes se fondent l'une dans l'autre."
Ainsi, nécessairement, s'édifient les principes de l'aristocratie démocratique qui a fait de l'Angleterre une nation libre. Les deux races nou-
(i) Taine.
velles, chez nous, le vainqueur et le vaincu, fortes de ces antécédents, devront se joindre pour le maintien des institutions par lesquelles triomp]ie encore la liberté.
Mais il faudra que, dans cette union même, les deux races conservent leur caractère propre, parce que toutes deux se rattachent à un passé qui les met en opposition de pensées, et qu'elles prennent leur i)rincipe de vie à deux sources différentes dont on ne saurait mêler les eaux, car il existe des corps qui, séparément, sont inoffensifs, mais dont ramalgame produit le désastie et la mort.
Il faudra donc comprendre que, par la réunion de ces deux races, qui ne sauraient se mêler cependant, elles apporteront, pour Téquilibre politique du pays, les qualités distinctives qui furent leur force dans le passé.
Mais pour arriver à ce résultat, elles devront l)asser par une série de faits et d'événements provoqués par les systèmes établis, par les différentes constitutions élaborées et appliquées non toujours avec succès, en pratique, du moins.
'' L'Acte de Québec ", octroyé dans un but de conciliation et d- apaisement, ent pu donner d'heu- ^ reux résultats et opérer en partie ce miracle d'un rap|)rochement durable et fructueux entre les deux races; car les premiers jours de 1774 promettaient une paix bienfaisante, d'autant que, dès l'aurore de l'invasion américaine, les Canadiens-fi-ançais nmnifestèrent ouvertement leurs sympathies à l'Angleterre qui, dans un geste heureux, venait de leur faire des concessions pleines de promesses pour l'avenir. Pour la première
fois, dans les annales historiques de la France et de l'Angleterre, des soldats français et anglais, désunis par une longue suite de guerres sanglantes et interminables, combattaient côte à côte pour le triomphe d'une même cause.
Mais en rattachant les Canadiens plus étroitement à l'empire, des rivalités sans nombre allaient se réveiller, des haines inapaisées allaient sourdre dans l'âme mercenaire des nouveaux venus.
L'émigration intense y devient pour une grande part, la raison des malentendus. Le cosmopolitisme effréné qui menace le Haut-Canada, je l'ai dit, charrie avec lui les tares des populations corrompues. Un fanatisme dégradant s'installe, élément de discorde, parce que, ne connaissant ni la situation politique ni l'état des esprits toujours inllannnables au moindre souffle, les sujets étrangers s'efforcent, par loyalisme exagéré ou par chauvinisme, de revenir aux jours malheureux de 1764, s'investissant de pouvoirs ai-bitraires; et, inexpérimentés, ennemis de toute influence française, ignorants, remplis d'odieux préjugés, aidés par des despotes du calibre de Haldimand, par exemple, ils en arrivent à fomenter la révolte et préparent des événements qui n'ont jamais tant mis en danger la nationalité française en Amérique.
Ici, nous assistons à un moment presque décisif de la lutte entre la volonté de conservation et la volonté de domination.
Ces époques tourmentées ne sont pas le fruit du hasard. Elles nous font assister aux premiers efforts d'un grand travail d'élaboration où les
deux races iioiis apparaissent se mouvant dans des conditions particulières, mais conservant cliacune leur tempérament et leur caractère. Elles sont le jouet de situations opposées, paraissent se mêler un instant, pour se désagréger ensuite, pour devenir une fois de i^lus indél)endantes Tune de l'autre, précisément aussi, parce que ces deux forces, ces deux volontés semblent avoir été mises en présence dans le but de provoquer des perpétuels conflits, mais qui, sans i)()uvoir se détruire, sont en luttes constantes, et font voir le développement graduel, souvent dans un sens contraire, de deux groupes hétérogènes, contribuant tous deux à perpétuer leur nationalité respective.
Et plus ils démeurent en opposition, plus ils se tiennent en éveil, plus ils se pénètrent de leurrôle futur et des resi)onsal)ilités toujours gi-andissantes.
Lorsqu'on jette un coup d'œil à travers les pages de l'histoire, nous sommes pris d'admiration devant ces puissances latentes, réglées par une main invisible qui, tout en établissant des proportions entre les êtres et les races, tout en leur imposant des conditions différentes et quelquefois disproportionnées, i)réparent les révolutions, poussent les destinées, établissent les empires ou les républiques, renversent les pouvoirs, créent des renommées soudaines et déterminent la part que les nations doivent suppoi-ter des responsabilités dans leur marche vers le progrès.
Grandiose destinée des unes à qui tout sourit, devant qui tout ploie irrésistiblement. Spectacle plein de profondeur qui nous fait assister aux
malheurs des autres condamuées éternellement à lutter, à ne connaître que les dangers de Fanéantissement, mais que des puissances latentes retiennent au moment où elles vont s'abîmer dans l'oubli.
C'est le panorama de la vie (]ue nous voyons se dérouler indétiniment à travers l'espace et le temps et dont le motivement nous démontre l'instabilité des choses pourtant emportées vers un but qu'on croirait déterminé d'avance, mais (jue tout homme ionore et dont la conquête reste tonj:)urs l'attrait de sa courte existence.
Comme le fleuve puissant, incapable de remonter vers sa source, mais cherchant sans cesse à élargir ses rivages, phis impétueux à mesure qu'il lutte contre la grande nature, l'homme manifeste, dans la diversité de ses mouvements et de ses actes, cette volonté de conservation qui est sn for-ce et qu'aucune entrave ne peut retenir, ]>arce ((u'elle reste connue une preuve tangible de l'éternité des lois qui la régissent et la font comme indispensable aux progrès de l'humanité