CINQUIÈME PARTIE
CIXQUIEME PARTIE
Lorsqu'on songe aux menaces rrune annexion aux Etats-Unis et dont on fit une hantise depuis la guerre de Tindépendance américaine, menaces qui, disait-on. mettaient notre existence nationale en dangei-, certains esprits approuvent sans rései-ve l'idée des auteurs de la Confédération canadienne, alors qu'ils proposent un projet fédératif longtemps discuté et commenté par la presse même du vieux continent.
Devant des raisons appuvées souvent sur des arguments boiteux, le Canada se sentait l'ambition de d(^venii- une nation puissante, parce qu'en outre des dissensions intérieures multipliées sans répit depuis presque un siècle, on nous démontrait les dangers de l'invasion américaine dont nos frontières, prétendait-on. étaient menacées.
Au point de vue historique, d'ailleurs, l'entreprise n'avait rien de nouveau et rencontra bien des exemples dans le passé.
Elle prend origine dans la plus lointaine antiquité où les peuples les plus divers comprennent déjà le danger des guerres civiles dont le 'développement devient pour des ennemis entreprenants un prétexte d'invasion.
Le fédéralisme, devons-nous le comprendre, exprime autre chose qu'une idée de la réunion de
plusieurs parties d'un Etat ou de plusieurs provinces en une unité solide.
Il exprime, à un moment donné, une sorte de spontanéité d'action, ce qui signifie, en application, une sorte de résurrection d'un peuple que le désaccord et l'instabilité poussent à sa désagrégation. Ce n'était pas notre cas vers 18G0.
Si le fédéralisme est conçu et préparé par des esprits pondérés et ordonnés, il peut donner des résultats qui consistent, par exemple, dans le rétablissement de Tordre, dans la sécurité de TEtat, dans la sauvegarde de ses frontières.
Il démontre encore, par les résultats mêmes obtenus, alors qu'il apporte une juste application de sa constitution, comment on en arrive à concourir au progrès d'un pays par la confiance qu'on inspire au peuple. Son but doit être alors de faire cesser toute hostilité entre les parties du tout, c'est-à-dire, entre les divers éléments intérieurs, de détruire les mesquines rivalités et de travailler à l'unité nationale, afin de lui procurer une existence durable.
Certes, il prépare le progrès de l'ensemble, mais il doit avoir en vue l'intérêt de chaque élément en particulier.
Par lui, un pays en arrive à fair-e reconnaître l'unité, la solidarité, la fraternité entre les membres d'une même société, encore qu'ils seraient d'une nationalité ditïérente. Le projet élaboré à la conférence de Québec, en 1864, disons-le en passant, est loin de présenter ces garanties=
Or, ces trois principes d'unité, de solidarité et de fraternité, renferment les conditions de l'exis-
tence de toute nation. Ils contiennent la véritable charte de Tayenir, ouvrent des horizons nouveaux et de profondes promesses de grandeur morale.
Le but de toute fédération, dis-je, est d'unifier les membres d'une grande race dont l'ambition toujours est de devenir forte et bien équilibrée; elle se fait fort de prévenir les dangers de l'intérieur comme ceux de l'extérieur, je le répète, de l'intérieur surtout, puisque les conflits viennent généralement du manque d'unité entre les diverses parties d'un grand Etat, et que, par suite, ce dernier devient impuissant à se défendre contre toute invasion.
L'inégalité des privilèges, le manque d'espace accordé à chaque partie aux fins d'appliquer ses moyens d'action, les ambitions mal réfrénées, le manque de cohésion entre les citoyens d'tm même Etat, soit pour des raisons de fortune ou d'intérêts généraux, telles sont les catises de dissensions intestines. Nous les avons combattues îi toutes les époques de notre histoire constitutionnelle.
Manque de liberté pour certains groupes, disproportion dans la distribution des privilèges, inégalité des fortunes, telles sont généralement les causes qui font naître les conflits dans un pays comme le nôtre.
Les effets de la confédération en sont une preuve.
Les libertés accordées, en théorie, sont donc sotivent impossibles à appliquer en pratique : nous l'avons constaté bien des fois depuis 1763.
Donc, la fédération, si elle prévient les dissensions intérieures, prépare l'avenir des divers éléments qui composent une nation. Il fallait comprendie, à Tépoque où le projet fédératif était discuté chez nous, qu'un danger profond devait naître de Toubli de la souveraineté du peuple et de la libei-té individuelle. En respectant la Hl\^rté dn ciU)ven quel qu'il soit, l'autorité pourvoit en même temps aux intérêts généraux.
C'est ce qui arriva aux Etats-Unis avant la constitution de 1787 qui sauva l'Union.
diez nous, dans l'adoi)tion du principe fédéi-atit, une difficulté apparaît, celle de donner une homogénéité, une autonomie à chaque province, en tenant compte des éléments 'constitutifs de ces provinces ayant le pouvoir- de se gouvei-ner, tout en admettant une puissance supérieure capable de maintenir l'ordKe général, de respecter les privilèges de ces mêmes éléments distinctifs, d'éviter que la minorité reste à la merci d'une majorité (]ui la noierait, — ce qui est d'une importance primordiale, — de pourvoir enfin an maintien de l'équilibre dans tout le pays.
Ce qui devait malheureusement se manif{^ster plus tard, — je rappelle ce fait en passant, — c'est que la faction la plus solide, l'élément anglais, voulait, dès le principe, — et connue par le passé, (railleui's, — annihiler l'élément fi-anrais
Les ])rincipes fondamentaux et Tespi-it que com])orte toute fédération, se ti-ouvent par le fail n.iême violés chez nous dès les premiers jours où l'on discute le projet, et le rendent suspect par le fait même. Car nous pouvons ajouter que, dès le début, on avait en vue une union législa-
tive complète dont les Canadiens-français devaient, à brève échéance, être les premières victimes involontaires, à un moment surtout où Ton extorquait le consentement populaire pour l'adoption de cette constitution, alors qu'on savait pourtant que la fédération américaine, imbue des principes du respect des libertés individuelles, apparaissait comme un chef-d'œuvre de sagesse et de modération ; à une heure où l'on savait qu'aux Etats-Unis, le privilège du citoyen est avant tout un droit sacré; qu'on regarde la petite patrie comme l'idée primordiale de toute organisation politique; car la petite patrie, c'est le foyer qu'on respecte avant l'Etat, parce qu'il implique immédiatement l'importance de la personnalité humaine, et, par conséquent, de tout citoyen d'un même Etat, le respect d'autrui étant la base de la fédération américaine.
Les auteurs de la confédération devaient savoir- par l'expérience du passé que les formes de gouvernement n'ont rien de définitif et que les temps modernes ont vu naître bien des fédérations calquées, soit sur celles de l'antiquité, soit sur les données plus en conformité avec les exigences du temps où elles apparurent et que, par conséquent, dès le début, elles doivent être soumises à la volonté populaire.
Le système fédérât if, ils devaient le savoir, présente des avantages nombreux comme il apporte d'inévitables inconvénients.
Seules les races civilisées, ayant conscience des libertés populaires, ont tenté avec succès, dans le passé, le pacte fédéral, car toute ligne amphictyonique exige le don particulier de solida-
232 DES INP^LUEXCES FRANÇAISES
rite qu'on ne rencontre guère chez les barbares que le manque d'organisation et de cohésion empêcha toujours de pouvoir résister aux révoltes intestines de toutes natures, comme aux attaques du dehors dont ils ne savaient pas prévoir les conséquences.
C'est par ce vice de conformation, ils devaient le savoir, que les fédérations ont toujours manqué leur but, si l'on prend pour exemple l'antiquité, au temps de la Rome décadente, alors que ses citoyens mal avisés et méfiants, ne savaient pas opposer une résistance solide et efficace devant l'invasion et les luttes intérieures.
Les auteurs de notre confédération savaient en outre (jue les monarchies, les monarchies absolues surtout, se prêtent mal à l'idée du fédéralisme, parce que tout monarque cherche à défendre des intérêts particuliers sans cesse en opposition avec ceux de ses sujets, et parce que ses ambitions, généralement, ne savent pas reconnaître de bornes, parce qu'il ne s'applique qu'à respecter les droits des grands au détriment du bien-être des humbles et des déshérités.
Ils devaient savoir pourquoi l'histoire de l'Allemagne, par exemple, dans le passé, par un défaut venant de l'organisation même de ses Etats confédérés, n'est arrivée définitivement qu'à la confusion la plus funeste à son progrès.
Depuis toujours, ils devaient le savoir, le fédéralisme, possible dans les démocraties seulement, y doit puiser les conditions essentielles et fondamentales qui sont, comme je le disais plus haut: l'unité, la fraternité, la liberté.
Ces principes du fédéralisme tirés de la cons-
titution anglaise, ils (levaient le savoir, furent, clans leur application, le résultat d'une longue suite (le révolutions et d'expériences qui apportèrent au monde la forme de gouvernement à peu près la plus complète et la plus en conformité avec les exigences des siècles modernes, et qu'elle reste l'expression même des libertés conquises par la nation anglaise.
Ayant sous les yeux la géniale organisation politique des Etats-Unis dont la constitution de 1787 ouvrait les portes à toutes^ les libertés et à toutes les prospérités, les auteurs de notre fédération devaient s'imprégner de cet exemple unique dans l'histoire des peuples et songer qu'elle peut faire naître de graves dangers dans un pays bilingue où l'on tente de faire disparaître le conflit des nationalités.
En même temps qu'ils avaient étudié le mécanisme de la constitution américaine pleine d'utiles enseignements, ils devaient se rendre compte que les défauts du fédéralisme rencontrés chez les nations européennes, depuis les époques les plus reculées, n'ont pu les faire aboutir qu'à une anarchie lentement organisée.
Le fait d'invoquer l'idée des frontières menacées du pays envahi par l'étranger, est un moyen sûr de faire accepter les principes du fédéralisme.
A un moment apparemment opportun, les auteurs de la confédération canadienne, s'en sont servi : en cela, ils se sont inspirés de l'histoire du passé.
Dans le recul du temps où germe le premier projet de fédération, le fédéralisme n'a d'autre but que de réunir en une masse compacte les
petits Etats criin grand pays dans l'unique intention de repousser toute invasion possible. Tels aussi nous apparaissent dans les âges modernes le panslavisme et le pangermanisme qui sont des pactes fédératifs.
Mais chez nous, l'idée de fédération se revêtait d'un autre caractère.
En évoquant comme un épouvantail l'annexion du Canada aux Etats-Unis, les instigateurs de notre confédération future, entrevoyaient dans la fédération telle qu'ils la rêvaient, le projet longtemps entretenu et mûri depuis les premiers temps de la conquête : celui du triomphe de la volonté de domination par une union législative complète et définitive.
Si Ton a prétendu que les grands pactes fédératifs, tel que le pangermanisme, par exemple, présentaient un grave danger, en ce sens, qu'ils tendaient à préparer la servitude de l'Europe tout entière, et qu'ils trouvaient dans leur organisation intérieure même les causes de leur insuccès, il nous apparaît aussi que les petites fédérations peuvent devenir un danger pour la sécurité des peuples voisins, tout en préparant, et quelquefois au début de leur formation, les causes qui les feront incomplètes et dissolues.
L'idée de fédération se présente chez nous avec ce caractère d'imperfection et prend un sens analogue, si l'on veut bien convenir — en mettant de côté nos préférences politiques — qu'elle tend à la destruction, à l'absorption, si vous voulez, d'une des parties du grand tout. Sans aucun doute, elle entre en flagrante contradiction avec la défi.
nition admise et classique de l'idée de fédération, en niant aux parties intéressées et contractantes le droit de la discuter dans son ensemble avant son adoption, et, par conséquent, dans ses détails, en mettant en doute pour les unes des droits accordés aux autres, en restreignant la liberté individuelle et collective, en refusant le droit d'approbation à tous les corps «les citoyens qui doivent la subir, en suscitant enfin des dissensions pei-pétuelles entre deux races déjà préparées à maintenir entre elles des luttes et des liaines jamais complètement éteintes.
Qui pourrait nier que notre système fédératif n'a pas donné les résultats qu'une fausse interprétation de ses principes avait préparés d'avance ?
L'idée d'une fédération n'a certes rien de blâmable si elle est appuyée sur des faits qui la justifient, et si elle naît «^ la suite d'événements dont elle tire son principe fondamental et sa raison d'être. Mais là où elle nous paraît douteuse, c'est lorsque ses auteurs, se servant d'un prétexte, y dissimulent leur véritable intention qui reste, en somme, le but principal de leur projet : celui de soumettre la volonté de conservation à la volonté de domination.
Nous ne saurions trop le répéter pour le besoin de notre thèse.
A l'époque de la confédération canadienne, le drame qui .se joue emprunte ses péripéties aux jours de 1840. Seul le décor a changé. Les personnages renouvelés restent à peu près les mêmes: les protagonistes se ressemblent par comparaison, les comparses n'ont pas varié d'un trait.
236 I)p:s influences françaises
Les mêmes ambitions lèo'iient aussi; les liommes se pénètrent des mêmes préjugés, les mêmes idées percent, malgré le déguisement dont on les affuble.
Nous avons beau faire, depuis le début des quatre régimes (]u'ou nous a imposés, nous VOYOUS se renouveler, à des époipies différentes, les mêmes faits d'une histoire étrange qui, par un retour sur eux-mêmes, nous rappellent des péripéties connues et dominent des pensées mues par deux volontés inflexibles de ne jamais dévier de la route tracée d'avance.
Tout l'intérêt de cette fédération imposée sans le consentement des contractants, et à une lieure où Ton comprend qu'elle se présente comme une contradiction aux opinions exprimées par la plupart de ses auteurs mêmes, dans le passé, tout cet intérêt, dis-je, réside \lans le " renversement de leurs doctrines sur la création et la conservation d'une nationalité distincte, sur la répudiation d'un siècle de combats pour échapper aux dangers de l'absorption." (O Cet intérêt s'arrête aussi et doit s'arrêter particulièrement à ces jours d'angoisse où, dès la conférence de Québec, en 1864, nous assistons à ces luttes formidables soulevées dans le but de faire disparaître en ce pays " les distinctions nationales ", dans l'intention apparente de créer, une fois pour toute, une nation anglaise, sous le seul contrôle d'un gouvernement à jamais le maître d'une situation indécise depuis la conquête dont se glorifie l'Ano-leterre.
(i) L. O. David. — Union des deux Canadas, p. 218.
^ Doue, si uuus pi-enons la définition du fédéralisme à la lettre et telle que je me suis appliqué à en cliercher le sens, elle reste une flagrante contradiction avec celle qu'on s'en est toujours faite chez nous.
Mais allons plus loin. Ce qui fait le caractère et l'espèce du contrat fédéra tif, nous dit Proudlion, c'est que, '' dans ce système, les contractants, chefs de famille, communes, cantons, provinces ou Etats, non seulement s'obligent svnallagmatiquement et commutativement les uns envers les autres, ils se réservent individuellement, en formant le pacte, plus de droits, de liberté, d'autorité, de propriété qu'ils n'en abandonnent."
La théorie du principe fédératif est renfermée dans cet exposé. Elle résume les définitions passées et les contient toutes. En ouvrant les pages de l'histoire des fédérations, nous voyons que si, malgré l'intention de leurs inspirateurs, le but qu'ils se sont proposé d'atteindre est manqué, c'est (ju'ils sont animés d'un esprit contraire à ces principes énoncés par Proudhon.
Ce fut le cas pour les auteurs de notre fédération canadienne «jui voulurent faire adopter une constitution selon une intention arrêtée d'avance, et en contradiction avec les principes reconnus, soumise à la volonté d'un groupe ne s'appuyant sur aucune des conditions indispensables aux pactes fédératifs répandus par le monde depuis qu'on en avait fait une application définitive et demeurée classique.
Mais la constitution ainsi adoptée, qu'y pouvions-nous faire ?
Il fallait en attendre les conséquences.
Les événements, d'ailleurs, ont justifié les appréhensions d'esprits pondérés qui, avec une sagesse toute prophétique, prédisait déjà l'avenir du pays.
ils avaient prévu, avec lord Durham, d'ailleurs, que le problème de l'absorption dominait tous les autres, parce que même à Tépoque de la fédération, il présentait déjà un danger que nous étions impuissants à conjurer.
Ce problème constituait le plus grave danger, parce que la confédération, composée au début de cinq provinces, apportait déjà une majorité plus que suffisante pour annihiler toute influence française dans la Chaml)re des Communes ; parce que, plus tard, l'immense territoire canadien, inexploré et vierge encore dans presque toutes ses parties, pouvait donner à la fédération d(» nouvelles ])rovinces, imi)uissantes à oltrii- hi garantie d'une majorité française.
L'émigration de nos concitoyens dans ces nouvelles provinces nous a i)rouvé, depuis cette époque, son impuissance à contrecarrer leur absorption par l'élément anglais, par l'envahissement américain et d'outremer, alors que la province de Québec -conscMvait toujours la même représentation.
L'absorption nous apparaissait encore à cette é])oque, dans le fait, (pTaii ])()int de vue ])urement financier, nos revenus doimniers devaient tond^er dans le trésor fédéral et que, par conséquent, nous allions contribuer directement au développement de nouvelles provinces habitées en gr-ande pai'tie par des anglais du TTaut-Canada, ou par des immigrants européens qui ignoraient l'im-
portance de notre contribution à leur bien-être futur, qui méprisaient notre mentalité, et qui ne furent jamais au courant de ce que la race française fit dans le passé pour l'établissement et la prospérité naissante de la colonie.
Le problème de l'absorption ! Mais il se présentait plus qu'hier comme le fantôme de l'avenir.
Nos ancêtres savaient comment, depuis un siècle, une puissante faction, aidée par le gouvernement impérial, travaillait à ce problème de l'absorption de toute influence française, et employait toutes ses forces à la soumission de la volonté de conservation des Canadiens-français.
Ils savaient comment, par le bon vouloir du gouvernement fédéral, les législations provinciales deviendraient des instruments maniables à discrétion.
Ils savaient combien était peu respecté le droit de représentation d'une province qui tenait pourtant, comme les autres, ses privilèges en vertu d'un traité inviolable et immortel .
Ils savaient comment la fédération nous menait irrévocablement à une union législative complète.
Ils sayaient combien sont fragiles les promesses déguisées; comment la langue française, reléguée dans un coin du pays, devait peu à peu disparaître dans le flot toujours grossissant d'une majorité anglaise; comment deviendraient dangereux les problèmes si passionnants de races, de religion ; — nous en avions eu tant d'exemples dans le passé; — comment, mise à contribution, comme au temps de l'Union, la province de Que-
bec, devenue maintenant la grande isolée sur la terre d'Amérique, forte de son honneur et de son passé, restait rivée à une grande et noble tâche: celle de survivre quand même au milieu de tant de péripéties et de conserver, au sein de la tourmente, une responsabilité devant l'avenir : la survivance des traditions françaises dans toute leur pureté et leur intégrité.
Donc, si nous retournons vers le passé, pe problème de l'absorption, je le répète, doit et devra passionner les esprits, parce qu'il renferme les conditions de Texistence nationale des deux races française et anglaise en ce pays.
A part cette question de majeure importance et quelques autres que nous discuterons, la constitution du Canada, depuis 1867, ne présente aucune originalité spéciale, nous dit M. André Siegfried ; et il a raison. -
Nous en sommes arrivés, au milieu du XIX^ siècle, à une heure où les Canadiens-français, après vingt-sept années d'une lutte homérique, ont conquis ce qu'on est convenu d'appeler leur autonomie, la province de Québec étant restée à peu près une province française.
C'est un petit royaume, si l'on veut, où l'élément français domine. Cependant, depuis 1867, les luttes de races, de religion et de langue se sont affermies; mais elles ont pris une tournure particulière en raison de la position acquise par chaque province, en vertu de ^' l'Acte de l'Amérique britannique du Nord," en raison surtout, — et il faut toujours insister sur ce point excessivement important, — des éléments hétérogènes qui en composent les populations augmentées
chaque jour par une immigration intense, par lin cosmopolitisme envahisseiir qui, s'il ne s'arrête pas, — et cela est peu probable, — restei-a et plus encore que par le passé, le danger le plus sérieux pour la race d'origine française.
Si, pour leur part, les Canadiens-français restaient chez eux avec l'intention bien arrêtée de ne pas émigrer, la question de race, de religion et de langue ne soulèverait peut-être jamais de conflits. Et cela se comprend dans une province où l'élément français domine d'une- manière presque absolue.
Cependant, comme les Canadiens de la province française, pris de l'ambition d'arriver à la fortune, trouvent souvent plus d'avantages matériels dans les autres provinces, ils s'y établissent, mais y demeurent dans une infériorité telle que, lorsfpril s'agit de faire valoir leurs droits, eu vertu de la constitution, d'avoir, par exemple, des écoles et d\v parler leur langue, tout en y pratiquant leur religion, toujours, ces graves ]H-oblèmes rencontrent une si solide opposition de la part des éléments anglais et cosmopolite, qu'ils se voient reportés aux sombres époques où le despotisme régnait et travaillait à la proscription de toute influence française.
D'un autre côté, l'affluence des éléments étrangers y présente une confusion bien explicable. L'immigré, qu'il soit anglais ou qu'il appartienne ù toute autre- nationalité du vieux continent, n'a aucun intérêt à sympathiser avec une race qu'il sait en minorité, et, conséquemment, dans une situation de visible infériorité. Il flatte le plus
puissant^ puisqu'il croit en attendre des privilèges qu'il ne saurait obtenir du plus faible.
C'est ainsi que les élections s'enlèvent et s'enlèveront plus sûrement encore dans l'avenir par des électeurs ignorants des différences de partis, incapables d'en discuter les nuances, n'ayant collaboré, par eux-mêmes ou par leurs ancêtres, ni à la fondation de la colonie ni même au développement de sa politique dans le présent. Nous en avons eu un triste exemple lors des élections de 1917, emportées par une faction puissante où le cosmopolitisme a joué le rôle prépondérant.
Dans ces conditions, il faut l'admettre, nous sommes et nou.s serons, nous les fils des colonisateurs de ce pays, à la merci du cosmopolitisme.
Ces dangers, d'ailleurs, existaient au temps où était discuté le projet d'une fédération telle que l'ont voulue ses instigateurs, avant 1867, qui s'ingéniaient alors à n'en montrer que les bienfaits.
L'immigration, telle qu'organisée et encouragée par l'Angleterre, au XIX® siècle et aux époques antérieures, avec une intensité que nous connaissons, présente un immense avantage à l'expansion de la puissance britannique dans les colonies. L'empire colonial anglais a été un des piliers du prestige impérial. Mais l'idée première qui accompagnait Timmigration intense chez nous se résume clairement dans Tintention exprimée par lord Durham, lorsqu'en 1839, il s'écrie : " Les colonies d'Amérique, depuis de longues années, ont servi de débouché à l'excès de la population anglaise; cette population a conservé des souvenirs de la vieille Angleterre, dont
le sentiment éclaterait à l'occasion; et en dépit des Canadiens-français, ces souvenirs la pousseraient, à riieure où un danger menacerait la mère patrie, dont elle parle la langue et dont elle admire les institutions, à se rallier sous notre drapeau et à partager avec nous les embarras et les périls de la guerre."
Et dans son fameux rapport, vous savez la raison qu'il apporte en stiggérant de baser la représentation sur la population. '^ C'est que rimmigration se portant principalement vers la piovince supérieure, — l'Ontario. — le Haut-Canada deviendra nécessairement, au bout de quel- (|ues années, plus peuplé <|ue le Bas."
Ainsi, dans le but de pi-otéger les intérêts de la Gi-ande-T>retagne. lord Durham introduisait dans ce pays des éléments ouvertement contraires et qu'on allait opposer à l'expansion de la race fiançaise.
Dans ses effets, la confédération complète indubitablement cette pensée, en ce sens qu'elle veut noyer l'élément français sans cesse dimintié, au moyen de l'immigration, dans la représentation populaire.
D'ailleurs, il serait inutile d'y insister, l'immigration appoi'te toujours avec elle, en outre des traditions auxquelles elle reste attachée avec un soin jaloux, des croyances, des habitudes, des mœurs (pi'elle ne croit devoir jamais abandonner et qu'un fanatisme soigneusement entretenu doit raffermir davantage dans la suite.
L'influence française complètement annihilée dans les provinces anglaises, subissait en même temps une rude attaque dans la province de
Québec où une campagne sourde et perverse était menée par- des forbans et des traîtres.
Mais nn autre danger allait surgir dans Forganisation même des partis politiques et de leur fonctionnement.
Il arrive que la tolérance des deux langues française et anglaise dans le Parlement canadien n'apporte aucune primauté à la première. Depuis qu'elle y est parlée, elle n'ajoute rien de son lustre aux charabias parlementaires. D'ailleurs, ce milieu respire 1-influence anglaise. Il s'en imprègne de telle façon que tout dans son fonctionnement journalier nous transporte dans les enceintes de Westminster.
Les Canadiens-français, sans doute, n'ont jamais eu au Parlement un vrai i)arti reconnu en opposition au parti au pouvoir, et pour causer A part la glorieuse partix-ipation à l'établissement d'un gouvernement responsable, ils seront ba Ilotes, depuis 18GT, de gauche à droite, selon que les circonstances et que les événements les entraîneront vers Fun ou l'autre des deux partis reconnus en ce pays. Toute la politique est là.
Nous n'avons pas dans notre parlement comme en France, par exemple, les moyens d'exprimer des opinions ayant un prestige assez puissant pour imposer l'autorité d'un groupe homogène faisant école et qui saurait se maintenir efficacement.
C'est que le développement de principes et d'idées sous forme d'école, de groupe ou de parti, si vous voulez, nécessiterait, dans l'enceinte parlementaire, des discussions dangereuses pour l'é-
quilii)!!' fédératif ; car aiu-im programme, ancuii parti n'y sauraient exister sans immédiatement soulever les préjugés de raees, de langue et de religion.
Ces questions toujours brûlantes nous reporteraient, sans aucun doute, — comme cela est arrivé bien souvent depuis 18(37, — aux jours de l'oligarcliie; et c'est ce (lu'on tente d'éviter par tous les moyens.
Il faut donc se mettre en ganle contre ces désaiiréal)les surprises et prévenir ces conflits, ces rivalités pleines d'enduiclies et, par conséquent, n'admettre strictement (|ue les discussions d'un oidre moins s])éculatif, mais en retour plus pratique ])]us positif, celui tendant particulièrement aux progrés iiuitériels du pays, à l'expansion commei'ciale, aux préoccupations financières, autant de problèmes propres, par leur nature nu'Mue. à i»assionner les juirtisans en majorité de cette politi(pie restée le principal instrument, depuis la Confédération, entre les mains d'hommes qui se sont jalousement partagé le pouvoir. De sorte que, la monotonie des délibérations parlementaires plane sans interruption pendant toute la durée des sessions. Rien de vraiment ])assionnant n'y émeut les esprits. Tous ces représentants du peuple, alors (ju'on les voit défiler dans les couloirs encombrés du Parlement, nous semblent courir à raccomplissement d'une besogne ennuyeuse qu'ils ont hâte de terminer, parce que l'ayant préparée d'avance, ils restent rarement désillusionnés sur les résultats qu'ils en attendent.
Quant aux problèmes qui sont du domaine des
lettres et des arts, on ne les discute pas non plus, le Parleiiient n'ayant jamais osé, d'ailleurs^ créer un ministère de l'instruction publique.
Ils furent regardés comme des phénomènes les rêveurs qui ont osé proposer la création d'une pareille réforme, parce que, plus qu'en aucun autre pays du monde, les arts et les lettres sont, au Canada, un passe-temps agréable, mais ne sauraient troubler la puritaine gravité des enceintes parlementaires où le choix des délibérations est strictement restreint aux grandes questions utilitaires qu'on s'est habitué à considérer comme les seules indispensables à l'existence d'un peuple.
Le fonctionnement des partis en opposition est identique à presque toutes les époques des régimes antérieurs qui, depuis 1840, ont conduit les destinées du pays.
A part les questions d'intérêts matériels, les discussions aptes à passionner l'esprit public restent des diatribes de clan qui ont leur écho en dehors de l'enceinte parlementaire. On se fait des guerres mesquines. On travaille dans l'ombre à se détruire souvent les uns les autres, quand la presse ne s'empare pas de ces problèmes qu'elle ne mène jamais à bonne tin. De là naissent encore des rancunes que ni le temps ni l'esprit de modération n'ont pu éteindre. Il faut se convaincre alors que ces luttes clandestines cachent des intrigues nuisibles aux uns comme aux autres et que chaque groupe prépare les armes pour la défense de ses opinions, de ses doctrines, de sa langue. Au lieu de discuter ouvertement ses droits réciproques et d'en arriver à une conclusion avan-
tageiise pour tout le monde, ou s'ingénie à chercher des moyens de nuire aux intérêts particuliers.
Il résulte de tout ce temps perdu en discussions oiseuses que les idées se développent lentement. Il faut constamment cacher ses opinions si l'on ne veut pas risquer de réveiller les vieilles rancunes.
Sans cesse donc, les intérêts sont en opposition avec les sentiments. On reste attaché à une politique boiteuse, de père en fils, par hérédité, on se range dti côté d'un parti dont les défenseurs deviennent, sur certains principes, des ennemis irréconciliables, mais que des raisons souvent secrètes rapprochent ensuite pour un temps. L'éternel conflit de races met en présence deux éléments qui cependant se rencontrent sur le même terrain des intérêts matériels et qtii, pour le maintien de leur parti, se font des concessions mutuelles et soutiennent ainsi une constitution unique dans l'histoire des politiques par son étrange rouage, par son fonctionnement, par les éléments qui la composent et qui font ce pays pourtant le maître de ses destinées.
Destinée étrange, en effet, que celle de deux peuples ayant à jouer, par la force des circonstances, un rôle qu'ils veulent prépondérant dans notre politique intérieure.
Mais combien providentielle nous apparaît cette destinée de deux races dans l'histoire de la civilisation de l'Amérique septentrionale et qtii se présente à nous sotis deux aspects dans la première moitié de ce XX^ siècle si fécond en surprises et en événements inénarrables, lorsque
nous savons que désormais deux responsabilités luttent pour la prééminence intellectuelle: celle qui assume la conservation des traditions anglosaxonnes que l'Angleterre apporta au XYIII^ siècle dans ses colonies naissantes, et celle qui i-evendi(iue le droit de défendre sans répit les idées latines proprement dites et qui veut leur assurer une survivance éternelle, parce que, les premières, elles enveloppèrent et imprégnèrent les vierges solitudes du continent, et parce qu'elles restent indispensables au développement futur de la pensée française en Amérique.
Si ces idées ont pénétré les pages de notre histoire constitutionnelle depuis la conquête du Canada, le grand revirement de ce commencement du XX^ siècle leur donne — et plus que jamais — le droit de se partager Fempire intellectuel du Nouveau-Monde.
Nous allons examiner ce problème.
Ici une digression s'impose. La guerre a transformé le monde. Certes, notre rôle, à nous. Canadiens-français, reste le même, et en raison des événements, il retrouve un caractère particulier. Mais si notre responsabilité fut considérable dans le passé, elle prend des proportions plus accentuées encore en raison de l'éveil que vient de manifester l'idée latine et, surtout, de la prépondérance de la pensée française encore raffermie dans le monde par suite de sa victoire sur le pangermanisme.
Par l'unité des petits peuples latins, une nouvelle orientation des intérêts intellectuels s'accuse manifestement. Ayant participé dans une large part au triomphe de la latinité dans le
monde, et devant se souvenir qu'elle devra resserrer davantage les liens qui l'unissent à l'Amérique française, la France comprend qu'il est de son devoir de renouer plus (jue jamais des relations intellectuelles avec les petits peuples d'origine latine, atin que la tâche qu'elle s'est imposée liier devienne plus facile et plus efficace dans l'avenir.
Cette tâche providentielle et pleine de responsabilité qui est la nôtre, la France nous Favait confiée dans le passé: mais dans ce commencement du XX*" siècle, elle y ajoutait d'autres obligations aux(iuelles, d'ailleurs, nous nous étions solennellement engagés. Elle nous rappelait que, Ijlus que tous les peuples latins en Amérique, nous avions combattu pour des idées plutôt que pour des intérêts matériels, (pie notre histoire avait été engendrée par des idées, que notre avenir reposait sur des idées.
Loin de nous les théories matérialistes voulant conduire les peuples par la nécessité, c'est-à-dire par les seuls besoins matériels.
8'il faut admettre que les idées de demain nous orienteront vers des systèmes plus en mesure d'empêcher les conflits du passé et d'éviter dés cataclysmes monstrueux, nous devons comprendre que, dans le domaine de la pensée, certaines doctrines fondamentales, certaines institutions ne sauraient mourir, et qu'il nous faut plus que jamais les préserver des tourments et des destructions auxquelles toutes les choses mortelles sont ici-bas exposées.
Ce sera la révélation de la guerre de nous avoir dicté cet impérieux devoir. Si l'Europe
a subi des transformations gigantesques, ce qui ai)paraît coiniiie d'une importance majeure pour Ta venir des races, si elle a corrigé certaines erreurs psychologiques qui ont fait se déchaîner contre elle la plus redoutable des tempêtes, elle s'attachera davantage à maintenir des principes qui furent sa force dans le passé, et qui la grandiront dans son évolution future.
La même obligation nous incombe, à nous. Français d'Amérique, parce que les mêmes idées nous lient indissolublement et nous dictent notre conduite de demain.
Ce passé de la France de qui nous avons tout reçu, nous impose cette même mission divine de maintenir les principes qui nous ont donné la vie. Notre survivance est à ce prix.
Quand la France, en 1914, dont la voix dominait les bruits de l'océan, et dans un long appel entremêlé de sanglots, nous tendait ses bras suppliants, en nous demandant le meilleur de nousmêmes, elle nous communiquait l'inspiration des grands sacrifices devant l'avenir de la prééminence des idées françaises en Amérique.
L'idée de l'expansion française dans le Nouveau-Monde nous vient de trop loin pour que nous songions un instant à l'abandonner.
Malgré les transformations successives auxquelles nous avons assisté depuis deux siècles, son histoire, pourtant en opposition avec des éléments hostiles, et à des heures difficiles où les intérêts des peu])les en formation découvraient un danger dans l'encombrante autorité d'autres groupes homogènes, cette histoire, dis-je, porte en elle les vrais raisons de son rayonnement.
Dès que l'idée de l'expansion française pénètre en Amérique, aux jours de sa découverte, elle laisse de son épanouisse^ment complet une expression qui a]>parait comme un signe certain de sa volonté de résistance.
Lumineuse et reflétant un principe de force <jiii la rend inextinguible, elle semble faire partie <le l'héritage commun des peuples où elle s'implante, et dans quelque pays du monde.
Parce que imprégnée de formules humanitaires, elle prend place dans la série des événements (|ui composent riiistoire mêmede la civilisation du Xouveau-Monde.
Elle s'y incorpore, à un point, qu'il n'est plus possible de l'en séparer. Elle pénètre l'âme d'un ]ieu])le issu de son sang qu'elle marque d'un destin pi-ivilégié. Elle lui crée un foyer d'enthousiasme, avec le souci de lui insuffler une grande passion, parce qu'il devient un ilhiminé, un inspii-é. convaincu depuis toujours qu'il ne mourra pas.
Sûre de son prestige, elle produit des effets diiialiles. Elle a le don de clarté comme elle va di-oit au but: c'est sa plus belle qualité.
L'idée de l'expansion française devient donc en Amérique comme un principe admis dont ses ennemis d'hier reconnaissent bientôt l'indiscutable influence.
Le peuple américain s'en rend compte, au point de s'en faire un moyen de développement et de ]U'Ospérité intellectuels.
D'abord, elle fait naître chez lui comme un moment de surprise et de curiosité. Il n'en paraît jias saisir immédiatement la portée spéculative,
2o2 DES INFLUENCES FRANÇAISES
liabitué à ramener au sens pratique toutes les choses de la vie.
Mais, peu à peu, il en i^énètre les secrets, s'assimile ses doctrines, les fait admettre chez lui, au point qu'elles font bientôt partie intégrante de sa civilisation.
Depuis deux siècles donc, le génie latin s'était inllltré dans le domaine intellectuel américain.
Les événements qui ont transformé le monde, depuis 1914, nous prouvent (pi'il y prend une ]dace presque prépondérante, parce qu'il aura su faire la conquête des esprits et des cœurs.
Chez nous, Tidée française ne domine pas dans les mêmes conditions. Si l'Américain admet l'influence du génie latin, il n'a ijas pour mission principale d'en entretenir la durée. Il veut bien en subir jus(iu'ii un certain point l'ascendant, mais il ne saurait lui sacrifier son prodigieux souci de développement matériel.
Cette prétention n'appartient et ne doit de fait appartenir qu'à ceux-là mêmes qui, comme peuple, ont gagné de haute lutte leur droit de survivance en Amérique, et qui, d'origine française, furent les premiers martyrs d'une histoire naissante et transplantèrent la civilisation latine dont les échos ont réveillé les solitudes du Nouveau-Monde avec des mots venus de la Gaule antique.
Si ce peuple connaît la grandeur du sacrifice lorsqu'il s'agit du triomphe d'une noble cause, il entrevoit aussi les responsabilités qui lui incombent en raison de circonstances créées par deux siècles de lutte et de désintéressement; il voit les difficultés sans cesse accumulées sous ses
pas; et les ayant vu se multiplier chaque jour, il a appris à les connaître et à les vaincre.
Les actions politiques, il le sait, n'ont de valeur réelle que si elles sont consacrées par un idéal, par celui de la conservation de Tinstrument qui leur a donné tout leur éclat: la langue.
C'est par elle qu'il trouva les grandes formules de sa survivance; par elle, ce peuple a reçu mission de perpétuer le génie latin dans toute sa splendeur. Cette mission, parce qu'on lui niait le droit de la mener à bonne fin, il la tient, semble-t-il, d'une puissance ultra-terrestre.
Il avait commencé par s'enraciner dans le sol, mais il avait comi)ris que le champ des aïeux garde une semence précieuse, si la main qui la prépare est saine et vigoureuse.
La terre qui voit mûrir ses fruits, ses sources couler, ses blés se multiplier à l'infini, ses fleuves se gonfler d'orgueil, voit aussi de ses entrailles regorger les l)luets, voit trembler les marguerites, voit rayonner les coquelicots, emblèmes des trois couleurs qu'elle sentira refleurir abondamment pour la gloire de chaque saison.
La terre canadienne en se remémorant le beau pays de France et en en cultivant les fleui-s, conservera le langage savoureux qui exprime à la fois toutes les nobles pensées susceptibles de naître dans un cerveau humain.
Si notre peuple a donné l'exemple d'un labeur sans précédent dans le passé, ses fils prouveront dans l'avenir que le prestige de son langage devra se retrouver encore dans le caractère même (ju'il imprimera aux choses tant politiques qu'intellectuelles. Notre langue est un héritage reçu
des aïeux et que nulle volonté n'empêchera de se survivre sur le sol d'Amérique; car il demeure et demeurera pour nous le plus beau joyau, chefd'œuvre de grâce, de souplesse et de beauté.
La raison de notre ténacité se retrouve dans notre volonté de ne pas nous éteindre.
Qu'on me pardonne de revenir sur ce sujet, puisqu'il fait l'objet et le but de ce livre.
Dans la série des faits qui composent la représentation idéale de notre race, la volonté prend la première place. Elle réfléchit les principaux traits du passé, de nos actions qui s'enchaînent naturellement et nous transmettent une somme de forces grandissante à mesure que nous sentons le besoin de nous resserrer par une sorte d'avertissement intérieur devant le danger toujours menaçant.
La première raison de cette volonté, c'est le vertige éprouvé devant les forces du passé.
Tel est le cas des peuples artisans d'une grande histoire.
Donc, cette volonté produit, sous l'influence de nos originalités natives, des effets transmis par une volonté antérieure, et qui font que nos fils restent l'écho de l'âme ancestrale.
La volonté est donc ce qu'il y a de plus noble et de plus essentiel à la personnalité d'une race. Si ses pensées, ses sentiments, son intelligence,
AU CANADA Joo
sa sensibilité lui appartiennent en propre, sa volonté est l'expression de sa puissance, de sa raison d'être.
Mais sa raison d'être ne tient pas seulement dans les faits du présent. Elle s'apparente aux forces acquises dans le passé, parce qu'elle se ressent des influences secrètes émanant de chaque génération sur chaque génération.
Ces influences sont reliées mystérieusement; et en remontant vers leur source profonde, vers la cause de leur unité, on est étonné de découvrir combien puissantes sont leurs attaches.
Et ces attaches indissolubles viennent de la volonté de ne pas se désagréger comme peuple, de ne pas mourir, mais d'augmenter sans cesse le patrimoine légué par les grands ancêtres, artisans de la patrie, et qui ont contribué au mouvement ininterrompti de Fidéal de la race.
Par la volonté encore, l'idéal, les pensées s'agrègent visiblement. Les analogies d'idées, de systèmes politiques, de formules artistiques, les similitudes de procédés forment aussi une parenté entre les membres d'une même race coni- ]>osée des poètes, des orateurs, des politiciens, quoique nés à des époques différentes. Les habitudes contractées, l'expression même du génie de cette race, nous obligent à reconnaître ses aspirations toujours renforcées par une même intention, celle de survivre.
Par cette volonté, un peuple écrit les pages les plus sublimes de son histoire. En cela, d'ailleurs, nous tenons cette activité inlassable de la France dont nous avons tout reçti : car chez nous, l'activité prend un caractère stirtout spéculatif.
Xous sommes composés d'intelligences éprises d'idéal. Nous l'avons prouvé à toutes les phases de notre vie nationale.
La volonté de survivance chez notre peuple tient donc du domaine de la pensée. Nous idéalisons la volonté de conservation comme d'autres exultent à Tidée de domination par la force brutale. On peut dire que nous nous sommes créé une sorte de philosophie spiritualiste de cette force de volonté.
Nous croyons que la volonté de survivance a le don d'irréductibilité et que, contre elle, nulle puissance humaine ne saurait triompher. C'est pourquoi, si nous subîmes des revers qui nous poussèrent au bord de l'abîme, par notre volonté de croire en une destinée providentielle, nous nous relevâmes toujours, à un moment donné, plus divinement sanctifiés.
Voilà l'idéal qui nous a soutenus dans le passé et qui nous sauvera dans l'avenir.
Au point de vue de notre existence nationale, il n'est pour nous qu'une loi, qu'une force qui en réglera les manifestations futures. Cette loi réside dans la volonté de notre conservation qui est et restera comme le secret de notre triomphe sur la volonté de domination qui n'a cessé de vouloir nous anéantir.
Cette loi fut d'ailleurs celle de tous les peuples dignes de vivre, depuis les temps les plus reculés.
Mais dans l'histoire, pouvons-nous dire que la volonté de domination l'a emporté sur la volonté de conservation ?
Oui, si nous admettons une liberté absolue de posséder, une liberté absolue de conquérir, une liberté absolue de réduire le vaincu.
La volonté de domination naquit alors que riioninie voulut exercer un droit de propriété sur le bien d'autrui: de ce jour les collisions surgirent et changèrent souvent la face du monde. Mais de ce jour aussi naciuit une collision qui api)araît comme la principale cause de tous les conflits: la volonté de conservation. La première évidemment appartient à la force, l'autre incline à la justice.
Devons-nous conclure cependant que la force eut toujours raison de la justice à travers l'histoire des peuples ?
En pratique, l'histoire du passé nous démontre que la force primait le droit. Mais alors, nous nous trouvions en présence d'un fait: C'est que l'état de civilisation, à ces époques, ne permettait pas d'opposer des forces sufiisantes aux théoriciens de la liberté absolue de dominer.
On naissait dans une servitude voisine de l'aluntissement complet. On ignorait le principe de conservation, ou, du moins, on ne possédait pas les moyens de le mettre en action.
Les peuples vivaient dans un état de passivité dégradante et n'entrevoyaient pas le jour où ils pourraient secouer letir jotig et se mettre en opposition avec des forces infiniment supérieures.
L'injustice régnait alors et la volonté de domination s'imposait, jusqti'au moment où, par un revirement de l'histoire, assez forts maintenant pour provoqiter une collision suffisante, les faibles acquirent la puissance de soulever les conflits qui devaient faire de la volonté de conservation tme force comparable à celle de la volonté de domination, et qui, dans l'avenir, devaient
imposer la justice de droits dout ou avait refusé toute discussion aux déshérités de ce monde.
Pendant assez longtemps donc, on avait vécu dans cette passivité. On allait tenter de rétablir Tordre et de préparer les âges nouveaux à reconnaître la prédominence de la pensée sur la force brutale. La voJonté de conservation, si elle ne triomphait pas d'un s(nil coup, allait du moins préparer le sentier, .briser les barrières de l'absolutisme intégi-al.
Trop longtemps, on avait imposé l'idée (pie seule la matière devait dicter ses lois: il faudra exalter maintenant le règne de l'esprit d'où l'on tirera le principe de la paix et de l'harmonie. Mais pour arriver à ce résultat, il devra naître une justice égale pour tout le monde, et le but ne sera atteint que le jour où Ton fera comprendre aux hommes que le droit prime la force.
Avec la Eévolution française dictant la genèse des peuples modernes, l'absolutisme reçoit un coup formidable, bien (jue cette réaction n'al)atte pas quand même complètement l'hydre aux mille dents.
Evidemment, le mal avait survécu, assez vigoureux encore pour répandre ses méfaits sur le monde.
Et pourtant, il devait arriver que le triomphe suprême n'appartiendrait pas à la force brutale. Un jour, elle devrait reconnaître que son passé reposa sur de fausses théories soigneusement entretenues dans le cœur des ambitieux et des potentats.
Le triomphe sans précédent du génie latin sur le pangermanisme nous porte à. proclamer que la
volonté de conservation l'a peut-être définitivement emporté sur la volonté de domination, et, qu'à l'avenir, les petites nationalités, c'est-à-dire les lininbles et les désliérités auront acquis assez de puissance et d'autorité pour faire admettre qu'on ne devra plus confondre ces deux antagonistes, la force et la liberté.
Ainsi, les conquérants inrlin(/nr a leur décadence iKJur n'avoir pas compris le sens de cette vérité.
Il ne faudra pas croire avec Kousseau qu'il convient d'attribuer la décadence du conquérant au fait que plus l'homme ennoblit son intelligence aux lumières du savoir plus il incline à sa perte. Cette thèse paradoxale nous mènerait à des conclusions peu rassurantes sur les conditions des races futures.
Il ne conviendrait pas d'admettre avec Bossuet certaines théories exclusives qui. si elles présentent un fond de vérité, pèchent dans letir ensemble ; ni d'approuver entièrement Montesquieu accordant volontiers aux institutions politi([ues un trop profond ascendant sur la marche des civilisations dont les destinées furent, à plus d'un point de vue, ballotées selon les régimes et les époques historiqties : ni d'appuyer l'école allemande qui, au point de vtie ethnographi(|ue et des milieux, s'éloigne de la cause de la dégénérescence des peuples; ni de considérer, selon le fataliste Mco, la chute des empires comme tine loi imperturbable de la nattire.
Xon. il faut attribuer la décadence des potentats ati fait que, voulant dominer le monde, ils
ont donne une j'ansse interprétation de la force et de la liberté. Ils ont feint d'ignorer que tout peuple porte en lui un i)rincipe de vie et de mort, qu'il se développe dans un sens ou dans un autre, selon qu'on lui aura fait comprendre la grandeur de ses destinées et que la main qui le guide le conduira dans les sentiers de la vertu et de la modération, si nous tenons compte toutefois des accidents et des circonstances inévitables qui travaillent contre la volonté humaine.
Le potentat qui veut dominer au détriment du plus faible, — et c'est presque toujours le cas, — sait rai-ement se i)lier aux exigences de la loi du progrès telle que comprise par le i)lus grand nombre. Il l'interprète dans le sens qui lui convient, le voulant soumettre sans cesse aux lois qu'il dicte selon sej5 instincts et ses ambitions; car ses instincts de domination l'aveuglent au point de dénaturer le sens même des principes les plus sacrés. Il en arrive donc à ne plus satisfaire aux aspirations de ceux qui le flattent et l'adulent et à mécontenter le plus grand nombre de ceux qui le haïssent et méditent sa perte. Dès qu'une société est empoisonnée par les révoltes intérieures, c'en est fini de sa sécurité : elle est destinée à crouler dans l'abîme, soit par la guerre civile, soit par l'envahissement étranger.
C'est que les potentats avaient, je le répète, confondu la force avec la liberté. Voyez-les les uns après les autres et demandez-vous les raisons qui ont poussé, par exemple, les Cambyse, les Xerxès, les hordes obscures d'Attila et des Huns. Demandez-vous pourquoi la France et
l'Angleterre se sont combattues pendant cent ans, retardant ainsi la marche de la civilisation ; pourquoi Xapoléon. hanté par son rêve d'hégémonie, convoitait la puissance dti monde; pourqtioi les représentants les plus ilhistres des autocraties faisaient participer des millions d'hommes à letir fantaisiste besoin de conquérir.
Toujours, vous en trouverez les raisons dans l'abus du pouvoir et de la force au détriment de la liberté individuelle et collective, cependant que les causes de leur décadence restent les mêmes. Toujours, les conqtiérants du monde s'apjjliquent à biiser les liens de solidarité entre les hommes.
Qu'ils soient ai)parus sous le manteau des théocraties, du despotisme, de l'absoltitisme, de l'autocratie, ils n'ont su que provoquer les inégalités sociales et, par conséquent, travailler à la chute des empires. Toutes ces formes odietises de gouvernenuMits synonymes de domination, ne purent se maintenir cjne pour un temps, et moins encore en ces derniers siècles où les infiniments petits sont devenus les artisans de la conservation des libertés individuelles.
Dans un autre ordre d'idée, on a souvent répété que le génie commercial, le goiit des gigantesques entreprises faites d'aventure et d'héroïsme même, ne sont pas seulement un principe de conservation et de prospérité pour l'avenir, mais que l'existence d'un peuple dépend surtout du dévouement qu'il apporte à sa survivance intellectuelle.
iSTous savons par l'histoire que Rome prépara sa décadence intellectuelle et morale alors que
n'ayant plus de conquêtes à offrir à ses légions, elle ne sut que donner des jouissances au peuple, l'entretenant dans une mollesse apte à provoquer ]a dissolution des mœurs.
Du jour où ses lois sont impuissantes à enrayer les dépravations qui la minent, les ambitions se réveillent, les aspirations grandissent, les passions se déchaînent, la liberté est méconnue, la force brutale reprend le dessus.
8es conquêtes militaires devenant inutiles, puiscpie maîtresse du monde, aucun pays ne lui résiste plus, elle perd peu à peu le sentiment du patriotisme. Envahie par des étrangers peu soucieux de fonder une patrie, elle ne trouve ])lus de vrais citoyens pour la défendre.
Avec cela, les conquêtes intellectuelles tendent à dis])araître devant le débordement des idiomes éti-augers que les beautés antiques laissent indifférents. De ce jour, Rome est perdue et le démembrement de l'empire s'opère lentement aux veux des sociétés constituées maintenant à rencontre des lois du T)rogrès.
Mais chez nous, les conquêtes matérielles ne nous ayant ni corrompus ni rendus insatiables, comme dans Tantiquité; l'envahissement par des étrangers ne nous ayant pas atteints dans noti-e patriotisme; ayant trouvé en nous-mêmes la force de nous défendre, nous avions tourné nos énergies vers un autre idéal qui restait comme le principe de notre existence nationale. Loin de disparaître devant le débordement des idiomes étraugers, nous nous attachions à ne rien sacrifier de nos originalités natives.
De plus, nous savions que les conquêtes inteb
lectiielles n'ont pas de bornes, mais qu'elles ac- «j nièrent nne valenr réelle en raison de la noblesse de lenrs intentions et de leur but. Elles n'appartiennent pas seulement a un petit nombre de privilégiés, parce que la pensée fermente dans le cerveau du plus humble comme du plus puissant.
Il arrive un moment où. par son génie, une race privilégiée domine ses voisins; mais alors, les bienfaits qu'elle sème parmi ses concitoyens profitent souvent au monde entier. C'est que dans le domaine intellectuel, la pensée ne rêve ni les vulgaires andûtions ni les vaines conquêtes dont les hommes sont si avides. Ses spéctilations sont au-dessus des contingences humaines et indépendantes de toutes contraintes matérielles.
Ses œuvres ont exercé une profonde influence dans le monde. Elles font partie du domaine de la volonté de conservation, parce qu'elles aspil'ent à une pérennité que le temps est im]Hiissant Ti détruire.
Le sacrifice de soi-même à une noble cause, le pur patriotisme se parent aussi de cette volonté de rendre éternelle l'idée de patrie. C'est ce qui fait que la volonté de conservation l'emporte chez nous sur la volonté de domination. Par la ténacité qu'elle affii-me, la volonté de conservation a sauvé d'une mort certaine les peuples latins dont le règne a repris une nouvelle vigueur devant l'avenir plein cependant d'incertitude.
Triomphe sublime î Une fois de plus, la Pensée régénératrice des races est restée et restera la conscience de l'humanité. Si elle nous a révélé
sa puissance indiscutable, elle saura nous faire comprendre nos responsabilités, parce que les avant préparées dans le passé, elle nous les fera mieux supporter dans l'avenir.
Donc, cette volonté de conservation s'affirmera davantage demain.
Les changements provoqués par la grande guerre confirment la théorie que j'ai exposée et que je développerai encore au cours de ce travail.
Pour les petits peuples, l'esprit de conservation tend à se répandre plus que jamais, parce que les causes de leur décadence, et qui ont troublé les siècles, disparaissent peu à peu de la surface de la terre.
Toutes les révolutions furent sanglantes : elles ont semé des malheurs, mais elles ont apporté souvent de grands bienfaits.
Ce n'est pas sur les marches des trônes que s'est préparé le bonheur du monde. Les rois, pour la plupart, ne firent pas la guerre pour les libertés des ijeuples, mais pour satisfaire des ran- ' cunes ou des ambitions. Les liommes aveugles et esclaves obéissaient alors contre leur volonté, parce qu'ils n'étaient maîtres ni de leur pensée ni de leurs actions.
Mais la guerre nous a débarrassés en partie des gouvernements autocratiques.
Elle a sapé le desi)otisme dans ses bases. L'absolutisme a alidicpié malgré lui; et si la Russie d'aujourd'hui est affligée par l'apparition du bolchevisme, cette perturbation ne sera que passagère, parce que ses adeptes sont impuissants à en maintenir les principes subversifs et composés d(* phvnséologies vides de sens.
Les aristocraties meurent une à une emportées dans le grand courant des idées démocratiques qui sèment sur leur passage des germes de justice et de liberté. L'esclavage devient un mot du passé; et visiblement les inégalités sociales cessent d'exercer leur néfaste influence sur les faibles et les déshérités.
La conquête pour Thégémonie du nu)nde devient une utopie. La mégalomanie pangermaniste sombre dans rinii)uissauce finale.
Ce n'est plus par la guerre qu'il faudra conquérir, mais par la raison dont le règne devra se prolonger indéfiniment.
Nous devrons assister à une résurrection longtemps attendue. Xous devrons saluer a^%ec joie le jour où de justes compensations seront accor- ' dées à tous les petits peuples, alors qu'on aurai compris quel but ils doivent atteindre. Rien alors ne devra être laissé à l'arbitraire, parce que, dans l'évolution quelquefois imperceptible des masses, poussent les germes de la ci^i.lisation future du monde.
Alors, il nous sera donné de comprendre le sens des forces latentes de la nature. Elles produiront des phénomènes où nous découvrirons de profondes vérités. L'observation et l'expérience prouveront qu'il faut compter avec certains éléments dont notre aveuglement nous avait caché l'importance.
Xous aurons cessé aussi d'ajouter foi aux mythes, aux vaines illusions du passé. La croyance en la justice immanente iiénétrera les âmes. De jour en jour, nos destinées se dessineront davantage et s'affirmeront efficacement.
C'est par la solidarité dans nos actes, par notre esprit de conservation que nous raffei-inirons, sur cette terre d'Amérique, nos plus nobles efforts pour la survivance d'un patrimoine sacré.
Et comme je le disais plus haut, alors que les petits peuples auront acquis assez de j3uissance pour faire admettre qu'on ne saurait confondre ces deux antagonistes, la force et la liberté, ils en seront arrivés à posséder le secret d'un principe immortel qui saura toujours les sauver de leur décadence et, par conséquent, de leur perte irrémédiable.
Pour démontrer le triomphe (k,^ la volonté de conservation sur la volonté de domination, le XX^ siècle, à ses débuts, nous fournit un exemple sans précédent dans le rôle providentiel que joua la France dans la guerre de 1914, et nous démontre, tel que nous le verrons ci-après, l'indestructibilité du génie latin qui demeurera, comme dans le passé, une des grandes forces de l'avenir.
En prétendant que nous devons unir davantage nos forces intellectuelles pour le maintien du génie latin en Amérique, une profonde raison appuie notre prétention ; c'est que, au début même de la grande guerre, il s'est d'abord opéré le phénomène le plus extraordinaire et le plus apte à faire naître des conséquences pour l'avenir : celui de l'union de toutes les croyances et de tous les principes.
Toutes les haiues passées nées du fanatisme religieux ou rie raisous politiques et spéculatives parurent s'éteindre en nn seul jour, comme si 1 humanité tout entière s'était cru le besoin de protester contre la violation d'un passé intellectuel et moral à qui la civilisation nniverselle était redevable de ses plus belles inspirations et de ses pJus grandioses créations.
La réunion des idées et des crovances mettait en présence vingt penples que, la^iécessité rapprochait, a un moment tragique où le monde e.ait menacé, non seulement d'une domination i^arhare, mais d'un revirement monstrueux, d'un esclavage intellectuel sans exemple depuis la profondeur des temps.
L'Europe latine voyait l'effondrement svstématiquement organisé de tous ses efforts par la volonté d'une nation rapace, ennemi irréconciliabîe d'un passé dont elle avait tout reçu, mais qn elle s appliquait à mépriser, parce qu'elle ne le pouvait dominer.
Car, d'après les données philosophiques inspirées de doctrines monstrueuses, cette nation aspirait, non seulement à la puissance économique du monde, mais à la domination définitive de la force intellectuelle de toutes les races de l'ancien et du Xouveau-Monde.
Ayant fait le rêve d'une paix universelle, mais ayant cependant échoué devant la volonté pangermaniste d'éteindre toute idée d'une société des nations, les puissances entrevovaient maintenant une occasion exceptionnelie de s'unir étroitement pour la réalisation de ce projet pacifiste. ^
268 1 ) E ,s^ 1 >: F L X ' E .\ c E s l' lî A >: r a i s e s
Et ce qui eut pu être scellé jadis par uue eutente sans conflit, s'accomplirait l)ientôt, mais cette fois, au prix du sang de vingt peuples. 8i ces derniers entrevoyaient une guerre inévitable et telle qu'on en vit jamais, du moins, ils espéraient fermement sauver une fois pour toute leurs vieilles mais précieuses traditions par le triomphe de cette démocratie universelle que le monde allait glorifier dans une apoiliéovsc.
('ela était déjà suffisant pour qu'ils oubliassent leurs anciennes querelles et que de séculaires ennemis redevinssent les amis de demain.
En outre, ils avaient bien des erreurs à corriger, car ils avaient manqué de clairvoyance dans le dernier demi-siècle, alors qu'ils assistaient impassildes au formidable armement de l'Allemagne et sans vouloir ajouter foi à la possibilité d'une crise prochaine.
Mais s'ils avaient donné des preuves d'imprévoyance, leurs yeux allaient maintenant se dessiller. Le meilleur argument, c'était de préparer pour l'avenir ce* qu'ils avaient semblé ne pas prévoir dans le passé.
Précisément parce que ses ennemis fermaient les yeux sur l'état d'engourdissement où croupissait l'Europe latine, le pangermanisme avait cru trouver l'heure propice de la prendre en défaut et de l'assujettir à sa volonté.
Il voulait démontrer combien erraient ceux-là (]ui prétendaient asseoir les problèmes sociaux sur des doctrines désuètes et en contradiction avec les besoins des peuples contemporains. Depuis cinquante ans, il avait prouvé assez visiblement que, dans le domaine des sciences, il était
parvenu à bouleverser les conditions économiques, financières et militaires du monde.
Comme il n'avait pu. dans le domaine intellectuel, apporter un renversement totîil des anciennes traditions de l'esprit latin, il concluait volontiers qti'en accomplissant une transformation du monde par la force, il en arriverait pltis sûrement dans la suite à la conquête des intelligences. Allait-il réussir ?
Et dans son incommensurable orgtieil, pouvait-il ignorer pourtant que les races latines se grouperaient dans un, communr accord ?
Comme ils avaient véctt du militarisme et qti'ils le croyaient le seul instigateur des profonds motivements, les pangermanistes ne voulaient reconnaître atix partisans de la paix auctme généreuse intention de rapprochement. Ils faisaient tendre toute leur volonté aux principes de la guerre, seule souveraine du monde.
Ils paraissaient otiblier qu'en Europe, dominés par un sentiment de pacifisme, d'autres petiples travaillaient dans un sens opposé, celui de faire triompher la civilisation par un esprit de fraternité et de justice. Ils oubliaient que, dans un commun amour de l'humanité, ces mêmes petiples cherchaient un idéal de paix débarrassé des contingences terrestres et considéraient comme un devoir supérieur la tâche d'unir les âmes et les intelligences.
Les pangermanistes ne voyaient que les antiques civilisations formées lentement par une lutte perpétuelle entre les races ayant conquis la prédominance par la force des armes; mais ils refusaient de croire aux promesses d'une paix
universelle dans nos époques d'ambitions inassouvies où les intérêts matériels se font de plus en plus pressants, où les luttes formidables pour la vie comblent les existences, où le prestige des spéculations financières domine de plus en plus les jeunes générations.
Ils proclamaient hardiment les principes d'un nationalisme à outrance où tous les éléments étrangers seraient bannis sans miséricorde.
Ils vo^^aient le progrès du monde dans la réalisation seule de leur rêve, sans songer que les faits de l'histoire ne se créent pas par la volonté d'une seule intelligence, d'un seul groupe, mais qu'ils demandent pour se développer la participation de toutes les races; autrement, nous en arriverions à la conclusion qu'ils devront rester» ou le jeu du hasard ou le caprice des potentats.
Dans ce cas, il arrive un moment où une coalition d'un certain nombfe de peuples se produit, alors qu'on a voulu les priver d'une liberté à laquelle ils avaient droit, et parce qu'ils se sont convaincus que jamais la force brutale n'arrivera à contrôler complètement le monde créé pour une autre fin que i)our la servitude à laquelle on les voulait condamner.
i^Iais cet acte de réflexion apparaissait comme le fruit de l'expérience du passé ; et en raison de la puissance acquise, comme je le disais plus haut, par les petits peuples, nous allions assister à une lutte formidable entre la valonté de con- ^ servation des races latines et la voTonté de domination du pangei-manisme.
Cette coalition de toutes les puissances latines, tant en Europe qu'en Amérique, venait de
la volonté de sauvegarder leur passé, comme l'unité du pangermanisme était née de la volonté de dominer le monde.
Rien n'est plus clair et rien n'est plus vrai, quand nous avons vu. avant la guerre, se combattre mutuellement ces deux forces pour la domination de l'une sur l'autre.
Mais il devait arriver dans cette lutte, que par suite de leur inégalité, l'une de ces deux forces succomberait un jour.
Malgré la croyance au triomphe de la force brutale, sous le prétexte que. selon ses théoriciens, elle avait créé les grandes époques de l'histoire! il arriva pourtant que, par un retour des choses, la volonté de conservation devait vaincre.
Le pangermanisme, ou si vous voulez, la volonté de domination, représente cet élément qui veut et doit arriver sans discussion des moyens. C'est le machiavélisme renouvelé ou plutôt continué dans une époque particulière. Le choix des moyens lui importe peu: le résultat obtenu seul justifiera l'intention. Le sentimentalisme si funeste aux utopistes du passé sera banni de son prograuime. Faire du sentiment, c'est déjà céder une part de sa volonté.
Vous connaissez à ce propos les idées des théoriciens allemands, celles de supprimer tous les obstacles quels qu'ils soient, toutes les résistances, pourvu que le but soit atteint. Seulement. on oublie trop que la force mal dirigée est peu prodigue de miracles. Elle a pour ennemi la pitié, et celle-ci a plus fait pour l'humanité que toutes les doctrines autoritaires et sanglantes du militarisme.
Or, la volonté de conservation représente Pélénient pacifiste qni s'apitoie sur les malheurs du monde, du puissant comme du faible. Précisément parce que ses moyens sont plus limités et plus modérés, elle comprend mieux la mensuétude. Elle sait que la pitié accompagne la fraternité qui, celle-là, n'ambitionne aucune domination si ce n'est que, les hommes devenus égaux devant les sociétés, s'aiment sans effort, se protègent sans contrainte.
La volonté de conservation représente donc la grande force morale de l'humanité, la seule pouvant opérer les vrais miracles qui, à une heure décisive, changent le cours des fleuves, la carte du monde et provoquent une transformation des âmes. Elle devient alors une puissance qu'aucune force ne saurait abattre.
Voilà ce qui arriva au moment où le pangermanisme, cette volonté de domination, crut au triomphe définitif de ses doctrines que tous les philosophes étaient en train d'adopter, parce (|u'avant la guerre, elles avaient conquis une universelle sympathie et qu'elles s'imposaient par des résultats sans précédent dans l'histoire des hommes.
Le rôle de la France et des pays latins, dans la guerre mondiale qui vient de se terminer, devait donc se manifester dans la mise en action de cette volonté de conservation qui allait saper par sa base l'empire des Hohenzollern dont la chute consoliderait l'unité latine tant de fois menacée, au cours du XIX^ siècle.
Une fois de plus, la France, dont on avait dénoncé l'énervement et l'insouciance, depuis 1870,
AU CANADA 2l3
allait rétablir Péquilibre intellectuel et moral, en groupant une fois de plus les esprits trop longtemps égarés. Il lui fallait pour cela opérer le réveil d'une génération que des doctrines contradictoires et pessimistes avait endormie pour un temps. Il fallait encore que le France meurtrie par une vieille blessure, persistât davantage à s'attacher aux immortels principes d'une démocratie libre, parce que, traditionaliste et ennemie de l'innovation, — c'est là l'opinion des pangermanistes, — elle allait proclamer aux yeux du monde la vérité dans toute sa 'prof ondeur. Elle démontrerait l'inanité de la philosophie allemande, contradictoire et obscure, mais, selon ses théoriciens, régénératrice de la pensée future. Enfin, la France, dans son rêve humanitaire, éprise de liberté, d'amour et de fraternité, n'avait pas cessé de croire que l'idéal d'une profonde vertu et d'une perfection morale toujours accentuée, doit plus sûrement que la force brutale travailler à la civilisation et lui donner une puissance que jamais plus on ne parviendra à noyer dans un grossier nationalisme dont le monde était lui-même sur le point de devenir la proie. Cependant, comme pour arriver à ce résultat, elle ne pouvait compter que sur ses seuls moyens matériels, il lui fallait pousser le cri de ralliement et pénétrer le monde latin de la profondeur de ses intentions. Il lui fallait démontrer comment la volonté de conservation est conforme aux idées démocratiques qui, dans un revirement gigantesque, allaient s'emparer de l'esprit de tous les peuples pour le plus grand avantage de leur triomphe définitif sur la volonté de domination.
Le mouYement démocratique, commencé avec la Kèvolution française, avait déjà fait la conquête d'une grande partie de la terre; mais il avait laissé subsister des aristocraties dangereuses qui avaient acquis le génie de la force brutale, et qui, plus que dans le passé encore, avaient fomenté les malheurs dont souffrait Tliumanité.
Il fallait donc à la France Pappui de toutes les races latines, démocrates par hérédité. Or, l'Allemagne allait lui donner l'occasion, par une série d'erreurs qui lui furent fatales, cVailleurs, de collaborer malgré elle à cette grande lutte de la volonté de conservation contre la volonté de domination.
Au lendemain de la déclaration de la guerre, en août 1914, PAllemagne, au mépris de tous les traités antérieurs, violait la neutralité du territoire belge. Par ce fait, elle forçait l'Angleterre à se jeter dans la tourmente, et nous y entrâmes, nous, colonies britanniques, emportées dans ce mouvement.
Après une lutte diplomatique entre le prince de Biilow et M. Delcassé, le sacrifié des sombres jours d'Algésiras, lutte où l'Allemagne fit jouer tous les ressorts de ses intrigues cachées, l'Italie conquise par la justice d'une cause qu'elle regardait comme sienne, se rangeait du côté des Alliés. Ajoiitant erreurs sur erreurs, l'Allemagne, au mépris de toutes lès lois internationales des peuples, agissait de telle sorte que, dès 1917, les Etats-Unis d'Amérique venaient mettre leurs immenses ressources matérielles au service de la cause des races latines.
Déjà r Allemagne était vaincue. De ce jour, s'entendirent les affres de son agonie. Et malgré les gigantesques rtiées allemandes, après la défection de la Russie, le pangermanisme, un instant victorieux, périclitait misérablement, pour s'affaisser dans tme mare de sang, et déposait les armes devant la formidable ptiissance des races latines réunies dans une même confraternité de sentiments, dans un même espoir d'eô'acer à jamais de la surface di?- monde le terrible cauchemar qui avait troublé son existence deptiis un demi->siècle.
Du cotip, les principes du droit et de la justice allaient reprendre le desstis.
Le génie latin allait retrotiver sa force antique, car la vieille Europe venait de rappeler au monde que certaines idées ne satiraient mourir, que cer-' tains idéals sont immortels. La France allait sereplonger dans une fontaine de Jouvence et reconquérir son ancienne vigtieur. On allait exalter les forces chevaleresques des pretix du moyen Age, on allait refaire les légendes où les chevaliers depuis Eoland et Olivier se dépensent en générosité stiblime et savent, ati mépris dti danger, offrir leur vie pour une noble cause. On allait retrouver la fierté gauloise et renouveler splendidement la conquête d'une atitre Toison d'or.
La France se rendait encore compte que le réveil de la pensée latine, c'était l'aube d'une vie nouvelle pour l'humanité. Malgré les mensonges dont l'Allemagne avait leurré le monde, la conscience universelle devait remonter aux sources mêmes de la vérité. Elle allait comprendre, dans
un profond mouvement d'enthousiasme, le sens de la véritable liberté humaine.
Les races latines s'écrièrent d'un commun accord: Le droit est encore plus précieux que la paix.
Et la France, émue de tant de logique, allait redonner son vrai prestige à la démocratie, en abattant la puissance de Varistocratisme anarchique que TAllemagne voulait imposer à Punivers.
Ennemi de la transcendance, la Gaule antique redevenait le pays où l'immanence devait reprendre sa forme la plus osée, la plus souverainement humaine. Elle allait nous rappeler encore, par l'exemple de sa vigueur même, le mépris du despotisme et le respect du droit. Tous les Alliés allaient se retremper dans une sorte de mysticisme où les races futures puiseront les lumièr(\s (lo leur aenése. ^
Un revirement comme celui provoqué par la guerre n'a pas un sens seulement humain. Il n'embrasse pas seulement les transformations politiques présentes ou futures: il a une signification supra-sensible et se rattache à une pensée, à la Pensée.
Il ne suffit pas qu'un peuple comme l'Allemagne, par exemple, donne une signification idéologique aux théories qui la guidèrent depuis toujours. Sa philosophie demeure pour nous un vain prétexte..
Jusiitiei- les événements selon les conceptions que nous en voulons tirer, démontre souvent Terreur de notre jugement. Il y a au-dessus de tout intérêt matériel une raison qui nous oblige a viser plus loin que les contingences terrestres. Vutrement, l'iiomme ne serait plus l'être supérieur que nous nous sommes habitués à reconnaître: il ne serait dominé que par les grossiers instincts dont il est trop souvent Tesclave et auxquels, à travers les siècles, il sacrifie les meilleurs instants de sa vie. - ,
Non l'être fut créé pour des fins plus élevées, et doit'participer à des manifestations d'un ordre supérieur.
D^m autre côté, tous les peuples ont pris l'habitude de donner un sens théologique à leurs actions Ils justifient les événements favoraldes . en mettant avec eux les desseins de la Providence qu'ils interprètent selon leurs caprices et selon le but qu'ils se proposent d'attendre. Quoique en contradiction avec ce qu'ils appellent la justice de leurs droits ou la grandeur de leur cause, ces mêmes peuples font Dieu complice volontaire des calamités qu'ils sèment, parce que aucun événement ne doit arriver sans sa participation.^
Non qu'ils croient sincèrement en ce Dieu qu'ils invoquent dans toutes les manifestations de leur oénie malfaisant, mais parce que, proclamant la'^ vérité de leurs doctrines, ils ont besoin de les appuver sur une autorité supérieure, afin de les faire accepter comme infaillibles. Et de ce fait comme il est bien entendu que toutes les causes ne peuvent être bonnes et dignes d'être approuvées, il s'en suit qu'ils prêtent a la dm-
nité une intention qu'elle n'a pas et qu'ils la forcent alors d'errer dans un sens ou dans un autre.
Cependant, en proclamant l'infaillibilité de doctrines imbues du grossier mysticisme de la force, les Allemands avaient bien garde de prêter à ce Dieu de leur choix les attributs de l'équité et du droit. Pour eux, la puissance divine ne saurait se manifester aux yeux d'une nation privilégiée qu'en lui conférant une domination suprême sur les autres races de la terre, précisément parce que, par la volonté divine, elle en doit diriger les destinées.
Mais ils oubliaient intentionnellement que si le Dieu qu'ils implorent possède la puissance infinie, il est en même temps le dispensateur de toute bonté, de toute vérité et de toute justice. Si nous admettons qu'une^cause est juste ou injuste selon l'intention qu'on y apporte, il ne nous viendrait pas à l'idée que Dieu pencherait dans le sens de l'injustice. Il est le seul juge de nos actes et nous n'avons pas à lui dicter sa conduite dans l'organisation de l'univers. Il nous appartient seulement de chercher en quoi consiste notre devoir envers nos semblables et à le remplir consciencieusement selon le rôle que nous devons jouer comme nation. Si nous avons le bon droit de notre côté, l'éternelle vérité saura nous inspirer et nous guider infailliblement. Il n'est pas besoin d'être allemand pour comprendre ce raisonnement à la portée de toutes les intelligences bien équilibrées.
Le sens philosoi^hique du droit et de la justice n'est donc pas un jeu du hasard que l'homme peut interpréter selon ses caprices et l'intention
qu'il veut l)ien lui prêter. La première peusée de ceux-là qui acceptèrent la guerre, fut de placer au-dessus de toutes spéculatious terrestres le sens de rèquitè et de la justice.
Le résultat obtenu justifie maintenant l'attitude ferme des nations alliées, alors qu'elles prêchaient cette sage idiilosophie. Le sens dti mysticisme de la force nous est apparu clairement devant le formidable écroulement de toutes ses théories, bien qu'un Xietzche, en mal de philosophie én(M'géti(pie. ait proclamé que les vrais princii>es, dans nos rapports avec les hommes, résident dans la transformation de " l'énergie brute en énergie utile," ce qui demeure, d'après lui, le sens véritable de la vie.
Ici, d'ailleurs, le mysticisme de la force nous apparaît comme devant inévitablement contrôler la pensée. Or, sur (pioi cette doctrine s'appuie-telle? Elle s'appuie sur l'autoritarisme, expression de la transcendance romaine qui consiste à s'attribuer comme nation une essence stirnaturelle et une destinée privilégiée au détriment des autres races moins puissantes et, par conséqtient, soumises à la domination du plus fort. Elle veut contrôler la pensée, en ce sens que, contrairement aux principes de l'humanisme qtii se réhausse librement jusqu'aux domaines spirituels de la l>erfection, elle appuie ses prétentions sur le fait qu'il faut dompter la matière, satisfaction purement quantitative. Pour elle, la pensée devient un mécanisme devant fotirnir tme énergie pratique et serviable à volonté. Elle veut pourvoir à des appétits grossiers qti'elle entrevoit dans les forces brutes de la nature.
Pour arriver à son l)nt, elle aura soin de dénaturer le sens de toutes les pliilosopliies et ne trouvera dans les manifestations de la nature qu'un prétexte à ses instincts de destruction. Pour elle encore^ le travail humain apparaîtra comme un gigantesque effort à augmenter l'énergie dominatrice d'une seule race surhumaine, et c'est ici l'application qu'elle donne à la fameuse tl)éorie du ^' surliomme " dont Nietzche tire sa l)liih:)sophie.
Pour elle, la raison qui procure à l'homme les douceurs de se sentir l'égal de son semblable, est réduite à une pure théorie d'utopiste; elle enchaîne l'idée de démocratie à l'esclavage. Dans le domaine de la politique comme dans celui de la pensée pure, elle tombe dans l'anarchisuie et la confusion, parce qu'elle dénature la véritable signification de la puissauQe humaine.
Visiblement, elle s'arrête à saper tout le passé qui proclame la pensée humaine inviolable; car le mysticisme de la force ne s'arrête pas seulement à astreindre la puissance terrestre à ses caprices et à ses conceptions de la vie, mais à dicter ses lois jusque dans les sphères où seule doit régner une. volonté supérieure et libre.
Ce qui nous fait dire que si la théorie du mysticisme de la force veut détruire toute égalité, il faut admettre que la pensée a toujours refusé de se courber aux caprices des hommes. Elle n'accepte de direction et d'ascendant que d'une puissance supérieure échapp^int à la volonté humaine. Elle est indépendante de la matière, par conséquent, ne doit pas être astreinte à se mêler à elle et à lui obéir. Elle ne naît de préférence ni dans
lin milieu ni dans un autre. Elle plane dans l'espace, sans contrainte et sans liens. C'est fausser la vérité que de prétendre astreindre la pensée au caprice d'une caste par la permission d'une volonté supérieure. Se proclamer privé de la faculté de penser, c'est abdiquer immédiatement toute liberté humaine. A quoi bon répéter que la pensée rapproche l'homme de la perfection divine dont elle a reçu l'essence et la vie.
La pensée, c'est l'instrument aussi nécessaire îî l'homme que les éléments naturels dont son organisme ne saurait se passer.
Comment pouvons-nous alors qualifier cette prétention mûrie dans des cerveaux dégénérés astreignant la pensée à ce mysticisme de la force dont la transcendance touche au délire et à la plus monstrueuse folie apparue sur la terre ? Combien ne nous inspire-t-elle pas de dégoût et d'iiorreur cette philosophie cherchant sa disci- ])line dans un aristocratismc particulier qui voit dans la seule transformation de la matière le triomphe de la science humaine?
Et que devient le droit à l'existence de chaque nation, si le respect qui lui est dû disparaît en même temps que le droit de penser, reconnu comme inviolable dans son essence même? Et que devient en outre la société des petits peuples auxquels nous appartenons, si la puissance de penser se mesure à la faculté de dominer par la force ? Faut-il aussi prêter à la volonté divine maîtresse du monde une intention qui lui fait accorder une préférence au plus fort au détriment du plus faible?
Mais arrêtons-nous-en là. Le triomphe de la
pensée universelle sur le mysticisme de la force brutale est un fait accompli. Nous allons entrer dans une ère nouvelle et nous assisterons demain^ espérons-le, au triomphe d'un idéal que les doctrines matérialistes seront impuissantes à détruire.
Des consciences se sont rencontrées qui participaient au sentiment du droit et de la justice. [O merveille I Des peuples, aux croyances difterentes, se sont réunis avec la volonté d'affirmer une justice immanente et une raison universelle. C'est ici une philosophie dont on tirera des leçons sans nombre, à laquelle les penseurs consacreront des pages immortelles; car, par elle, la réorganisation de la carte du monde devra nous apporter les plus belles manifestations de l'intelligence, et dont nous verrons les effets répandus de par toute la terre.
Et alors que ce triomphe de la pensée démocratique apportera la paix dans le monde, il fera revivre le principe évangélique de l'amour fraternel que les siècles ont promené en vain, mais qui nous a pourtant valu une grande part de notre civilisation moderne.
Ceux-là mêmes qui reniaient les bienfaits de Vhumanisme y retrouveront des principes niés dans le liasse, mais que les circonstances les forcei'ont à reconnaître comme remplis de sagesse et de modération. Ils y verront combien la douce ]^ensée de fraternité entre en contradiction avec cette autoi-itarisme romain, dont je parlais plus haut, qui s'est pénétré de doctrines perverses et, par conséquent, imbues d'un transcendantalisrae dangereux.
Réjouissons-noiis du triomphe de la pensée sur le mysticisme de la force par qui le monde moderne allait être asservi à jamais et précipité dans un esclavage monstrueux. Les hommes vont recommencer une nouvelle existence, et s'ils savent comprendre que l'amour vaut mieux que la liaine, ils en seront récompensés par la jouissance d'une paix dont ils avaient été à la veille de voir le règne s'éteindre à jamais de la stirface de la terre.
Mais ils n'en seront récompensés qti'atitant qu'ils comprendront demain la véritable signification de la valeur quantitative et qualitative de la force et de la perfection.
Même avant la Révolution, la France a jotié un rôle prépondérant en Europe. Elle fut toujours prête " quand elle ne s'affaiblissait pas par ses propres forces, à faire contrepoids à une puissance quelconque." (O On doit compter avec elle, ses idées parcourent la terre. Du XVI^ au XVITP siècle, son art a inspiré toutes les conceptions artistiijues de l'ancien et dti Xouveau- Monde.
Déjà, sous Charles VII. un doge ptiissant de Venise s'écriait : '^ Le roi de France est le roi des rois, et nul ne petit rien sans lui." Ceci est dit a une époque où la France, décimée et considérée par ses ennemis comme perdue, va retrouver une splendeur jamais connue et répandre en Europe cette vitalité qui inspire le célèbre axiome ^' que la France ne saurait mourir/'
Son influence politique vient du fait que, plus
(i) Paroles de Contarini, sous Henri IV
que toute autre nation civilisée, elle reste fidèle à des traditions sacrées et qu'alors, elle n'estime la valeur quantitative que dans la mesure où elle en reçoit ce qui lui faut pour vivre, sans songer plus que de raison aux bénéfices qu'elle en retire.
Au XYle siècle, elle ajoute foi au magnétisme des richesses alors qu'elles sauveront le peuple français de la jnisère et de la mort. Ce que la France estime surtout en elles, c'est le rayonnement qu'elles apportent à l'art et à la religion restés les iDiliers de sa grandeur sous l'influence de la Renaissance italienne. Au moA^en âge, elle acquiert le goût de la perfection au point de vue architectural surtout, alors qu'elle élève des cathédrales somptueuses, vivante incarnation de l'éternelle Beauté. C'est dans la pureté attique et romaine qu'elle puise la splendeur des chefs.d'œuvre littéraires du XVIP siècle ; mais sot! originalité lui appartient tellement qu'elle transforme l'art.
En somme, son industrie tend plutôt à lui faciliter l'accumulation des richesses artistiques. Hon désir d'acquérir la prédominance quantitative découle de la volonté d'éblouir les générations par le faste incomj)arable de son culte aux cil oses du Beau.
Si l'on se reporte à la fin du XVII^ siècle, devant la pompe même des palais luxueux réunissant toutes les broderies architecturales, devant toutes les créations géniales dans l'art de la peinture, devant toutes les fantaisies d'un confort raffiné dans l'art décoratif, devant toute la pureté d'une langue dont la perfection égale et surpasse même celle des Virgile et des Horace, de-
vant toute raccumiihiiioii de ces merveilles, disie, la valeur quautitative demeure encore un prétexte • le gain des richesses artistiques.
Et bien que, sur les ruines déjà augmentées de l'ancien régime, l'époque de Louis XV nous fasse regretter l'odieux gaspillage des trésors pu- ])]ics, Paris reste encore l'arbitre des élégances iusnue dans sa corruption même. ^
C'est à ces époques que Ton aurait pu s écrier : ^* Périsse le progrès matériel pourvu que trionv Dhe la Beauté sous toutes ses formes." ^ Alême avant la Révolution. disais-]e. la France s'était- fait un idéal de la puissance quantitative qu'elle contrôlait logiquement. Elle pousse même ce scrupule jusqu'à proclamer que la nouveauté présente des dangers et que nous ne devons pas exagérer la valeur de nos forces humaines sans risquer de prétendre égaler la puissance divine. Loin de moi la pensée de vouloir excuser l'excès d'un traditionalisme à outrance, alors qu on accuse avec raison les hommes d'alors d avoir tenu les peuples dans un état d'obscurantisme coupable et désastreux.
Mais quoi qu'il en soit, ce traditionalisme, a ces époques de lente civilisation, dans un moyen âo-e svstématiquement superstitieux et esclave de pT-éiu^^és rétrogrades, a encore un sens qui ajoute au ravonnement de la valeur qualitative. Le monde moderne doit une profonde reconnaissance nux créateurs de l'art «othique nous démontrant comment le génie français, dédaigneux de Fapreté aux gains faciles, élabore la perfection de l'œuvre et qui, par son renoncement à toutes les jouissances terrestres parvient à illuminer les
splendeurs de la forme dans rintention de régénérer Punivers et de rendre les hommes meilleurs.
On peut s'imaginer l'empire qu'exerce sur les esprits une pareille entreprise de donner une forme éternelle à l'art. Aussi, malgré les luttes formidables soutenues contre les puissances de la terre pour sauver son existence nationale, et y réussissant au milieu des péripéties les plus étranges et les plus contradictoires, la France acquiert peu à peu cette prépondérance des idées en exaltant la Beauté et en se proclamant, à travers l'Europe, l'arbitre de l'Art dans toutes ses manifestations.
Tel est donc, à ces époques, le rôle que joue la l'rance dans la représentation des idées, si l'on est forcé d'admettre immédiatement que la valeur qualitative l'emporte sur la valeur quantitative.
Jusqu'à nos jours, elle illumine de son génie les nations civilisées de l'Europe, elle dirige les opinions, et la crainte qu'elle inspire fait qu'on l'imite sans réserve. Le prestige qu'elle répand, et dont on s'imprègne irrésistiblement, la fait redouter et combattre, mais elle devra quand même conquérir le monde de la pensée.
La Révolution va-t-elle lui enlever sa prédominance dans le domaine politique comme dans celui des manifestations de l'art?
On a pu dire que la vieille Europe avait fait la Révolution française, (O mais je crois qu'on exagère. La vieille Europe a préparé la Révolution, mais la France seule l'a accomplie. Or, il y a ici une distinction qui s'impose. L'Europe
(i) G. Ferrero.
a préparé la Révoliitiou, en ee sens que, livrée à la merci des potentats et de régimes odieux, elle met les peuples à même de comprendre clairement combien leur existence est devenue insupportable; en cela, elle suggère un renversement complet des anciens systèmes. Comme cela devait arriver, le vieux monde, décrépit et corromi)u, est destiné à mourir de l'abus des principes mêmes qui avaient fait sa force et sa grandeur dans le passé. Mais qui accomplira l'œuvre de régénération et provoquera l'avènement le plus considérable depuis la clïute de l'empire romain et l'apparition de la merveilleuse Renaissance italienne?
Serait-ce par une coalition de toutes les races que l'Europe devra conquérir ses libertés *?
Non; car dans ce cas, l'entreprise serait manquée et mourrait dans un avortement gigantes- (lue. tous les peuples n'étant pas prêts à mettre en œuvre cette grande idée de régénération.
Il f au (lia que cette révolution s'accomplisse par la volonté du peuple le plus digne d'en comprenrlre la portée et les conséquences, les événements du passé l'avant placé dans une situation exceptionnelle pour en préparer les heureux résultats. L'idée en sera donc suggérée par la force des circonstances, et l'accomplissement en reviendra de droit à la race prépondérante en Europe par la puissance de sa pensée ; car la Révolution française fut avant tout le travail de l'idée contre les préjugés du passé.
Xulle autre que la France ne paraissait plus digne d'entreprendre cette œuvre de régénération qui devait diriger le sort des races futures.
De nouveau douc^ la France sera à la tâche; la grande œuvre s'accomi^lira et le prestige de cette vieille Gaule qu'on avait si souvent ébranlé, devra reprendre une force telle que, l'Europe coalisée, craignant déjà cette conquête par l'idée, osei'a tenter, mais en vain, d'en étouffer le majestueux développement, par crainte d'en devenir la victime, ou par dépit d'avoir laissé l'aC-complissement d'un pareil fait à un peuple apparaissant comme prédestiné dans la politique future du monde. Mais le m'arrête.
Pour en revenir à notre sujet, la valeur qualitative de la perfection devra-t-elle céder devant la force quantitative, et le progrès moderne tendra-t-il à diminuer la France après la guerre ? Cette idée ne saurait tenir devant les événements. Pour avoir été universelle et si durable, l'influence dvi génie artistique devra-t-elle céder devant l'idée de la valeur quantitative qui s'est emparée du monde même avant l'effort du pangermanisme à le dominer? Plus que jamais, il nous est permis d'en douter.
De toute évidence, une lutte formidable se livre depuis un siècle entre les races qui se développent matériellement et celles qui persistent à s'attacher à la valeur qualitative. Le ^' primum vivere " est devenu une doctrine mondiale que les grandes masses ont soutenue en raison des besoins toujours plus grandissants et plus pressants à mesure que l'industrie, exploitant les secrets de la nature, jette au monde une surproduction dans toutes les sphères.
Nous jouissons davantage des produits à cause de leur quantité devenue plus accessible en raison
d'une (limiiiutioii «le prix chaque jour plus accentuée. Et 8i. par ce fait, la valeur quantitatiA'e répond x)lus facilement à toutes les exigences. devons-nous en conchire qu'elle parviendra à anniliiler la valeur qualitative? Xe le croyons pas; car ce serait alois la disparition d'tiii idéal in<lispensable à la vieille civilisation des races européennes dont le génie artistique est loin de vouloir s'éteindre dans le présent, et dont l'influence nous apparaît comme inhérente aux progrés futurs des idées.
Et comme je le disais plus haut, d'ailleurs, si le conflit <|ui vient de se terudner avait eu pour objectif une fln ijolitique seulement, le problème ])0urrait se résoudre facilement et les conclusions s'imposeraient d'elles-mêmes. Mais devohs-notis répéter (pie la lutte entre le pangermanisme et h*s jieuples latins avait en vue un idéal de conservation, un conflit de deux idées, et (pie ce ne doit pas être en vain que l'idée de l'unité latine aura triouiphé? L'idée de la valeur qualitative n'est pas morte, par consé(pient, et les puissances qui en sont à réorganiser la société des nations n'oublieront pas (pie cette même idée doit iKuis apparaître connue la première raison de l'existence des peuples.
La France vaincue, l'union latine s'effondrait avec elle; victorieuse, c'est le triomphe de la valeur qualitative s'afflrmant à l'égal de la force quantitative, c'est redonner à la France le r(Me qu'elle a joué avant la guerre dans la représentation des idées, c'est le i-éveil de tout un passé de gloire qui nous reporte bien au delà de la Eévolution, jusqu'aux jours les plus lumineux de
cette Reuaissauce même où éclate la plus gigantesque manifestation dans toutes les sphères de l'activité liumaine, et d'où surgit, plein de promesses, le monde moderne.
Mais l(i monde nujderne, c'est encore la France ([ui en a préparé l'épanouissement par la bataille de la Marne. Et c'est sur ses bords (pie se sont déi-oiilés les événements les plus significatifs pour le salut des générations futures. La France a vu son sol ravagé, ses monuments détruits, ses enfants massacrés; elle a offert en holocauste des lambeaux de son cœur et, une fois de plus, elle a contribué, dans la plus large part, au triomphe de ces idées immortelles qui sont la justice immanente et les droits des humbles et des déshérités.
Nous pouvons i)roclamer hautement que si la France a sauvé le monde au début de la guerre par la victoire de la Marne, les autres peuples alliés, V compris les deux Amérhiues, ont ajouté aux effets immenses de cette victoire, par l'apport de leur prestige matériel. Tous nous sont apparus comme formant la plus colossale coalition depuis l'antiquité.
Les événements nous ont révélé par exemple la mentalité de certains peuples que nous connaissions incomplètement, le monde s'étant habitué à les regarder comme imbus d'un tempéra-
ment particulier et comme indissoltiblement attachés atix seuls problèmes de leur développement matériel et de leur prospérité financière. Nous les voyions comme ambitionnant la victoire définitive de letirs procédés sur le« méthodes routinières de rEurojie , ennemis de la bureaticratie et théoriciens de la valetir quantitative.
Xotis les apercevions, par cet effort à la conquête de la j)uissance commerciale, comme les or*jjanisateurs et les maitres futurs de la véritable unité nationale.
Mais la guerre nous les a fait voir sous tin atitre jour.
S'ils se sont montrés ivres de liberté et de justice, ils nous aijparaissent aussi comme ayant lutté non seulement dans une intention politique, mais voulant atteindre tm idéal caractérisé par les raisons mêmes qui les avaient fait entrer franchement dans le terrible conflit.
Ils ont justifié leur acte en appuyant la création future d'tin droit international non basé sur la force, et qui s'appliquerait à toutes les nations, aux grandes comme atix petites, d'un droit où ces dernières trottveraient la raison de letir existence libre et un appui certain à letir faiblesse. Cet idéal créait immédiatement ttn devoir assumé aux races fortes convaincues par expérience qu'elles devront travailler au bonheur de tout le monde, ce qui demande une collaboration de toutes les volontés humaines dans le sens d'tme égalité sagement distribtiée entre les peuples et sans intention de réveiller chez eux la moindre idée d'hégémonie.
2î)2 DES INFLUENCES FRANÇAISES
Il Y a là im pi'oblème difficile à résoudre, mais (jiie les circonstances nous autorisent à étudier.
Cette collaboration des volontés, dis-je, indique aussi le désir de rechercher le bonheur par tous les moyens permis. Et en cela, les hommes manifestent leur caractère, c'est-à-dire, la qualité de leurs actes journaliers dans leur mouvement à travers la vie. C'est dans l'ensemble de ces mêmes actes qu'un peuple trahit la pureté ou la fausseté de ses intentions.
Cependant, Tensemble des faits journaliers, en apparence insignifiants et sans intérêt imnu^diat, finit par prendre une signification caractéristique, parce que, nés de l'habitude, ces mêmes faits ont une origine atavique qui constitue le fond même de notre morale.
Ils indiquent la variabilité de nos sentiments, de nos croyances, le genr^ d'éducation reyue : ils révèlent le vrai caractère du groupe social d'où sort la nation. Ils nous font remonter aux caractères primordiaux des races et nous aident à les fixer; c'est la recherche de la vérité quant à ce <]ui regarde l'âme collective d'un peuple, et (]ui nous démontre pourquoi et comment, dans les circonstances exceptionnelles de la vie, ce peuple prend une détermination, s'oriente dans une direction plutôt que dans une auti-e et y concentre tous ses efforts.
Il y a là une loi psychologique démontrant l'influence exercée sur l'intelligence de certains tvr>es particuliers.
C'est niusi que .M. Gustave LeBon, dans son étude sur les '^Problèmes créés par la Guerre,'' nous indicjue (|ue sous une domination mystique
(Vim uiomeiiT, •• un dt^s ék'iiieiii.s de la persuunalité ])ieinl nue inipormuce prépoudéiante et elïaee l'aetion de.s autres et devient le régulateur exclusif de la conduite."
Ceci nous indique comment les auteurs de la Révolution fi-ancaise furent poussés à l'entreluendre; comment TAralne. i)ar exemple, envaliie par une croyance, devint un empire colossal; romment rinfluence d'un mysticisme à outrance imiM)sa la domination de rislamisme; comment les i>anfieiinanisTes, imbus d'une mission }>rovidentielle, se crûrent les dominateurs futurs du monde; comment par une intuition quasi surnat nielle, les alliés de la France, dont la plui)art n'avait rien de militaire, apparaissent, à un moment donné, comme obéissant ci une loi psychologique, dans la défense <lu droit opprimé et de la justice violée.
A moins de transformations brusques, nuiis encore imprévues, le caractère de certaines nations variera peu sans doute, et rest<^ra à peu près, dans l'avenir, tel que la guerre nous l'a révélé. Car c'est encore une loi i)sycliologi(iue qui divise les races en deux catégories: celles qui croient à l'existence d'une justice immanente basée sur le droit invarial)le des gens, qu'une sorte d'intuition naturelle leur avait fait découvrir dans l'origine même des choses; et celles qui, se plaçant au-dessus des lois humaines, se créent des droits imaginaires et se donnent la mission divine d'imposer leur prédominance aux autres.
Or. ce qui nous incite à croire que les premières ne subiront pas <le transformations considérables dans l'avenir, au point de vue de leur
cai-actèi-e, bien entendu, c'est qne, dans lenr passé, dans lenrs traditions, dans la discipline morale qu'elles se sont créée, elles nous ap])araissent avec nn esprit soncienx du maintien d'une solide agrégation qne le temps et les changements politiques sont impuissants à ébranler. Ce pliénoméne tient encore* à une cause méta- ])hysique (jue nous poui-riems appeler la loi de l'immanence et que nous mettrons en opposition
^ avec la loi de transcendance dont les deuxièmes
i tirent leur genèse.
L'idée de transcendance incline à proclamer que le bon droit et la justice furent créés à l'avantage d'une nation au détriment des autres; l'idée de rimmanence veut que le bon droit et la justice appartiennent à tous les citoyens, à tous les peuples sans distinction.
Ceux-là (]ui préconisent la première de ces idées nmnquent de discipline intérieure et sont destinés à voir se désagréger leur empire éphémère; ceux-là qui inclinent à la seconde de ces idées, conserveiit la foi-ce de se maintenir indéfiniment, nonobstant les transformations successives du monde aux prises avec l'instabilité des politiques.
Il faut encore croire — et c'est là un idéal puis.sant -— qu'on ne saurait s'abandonner aux mains de maîtres capricieux, mais que l'on doit ori(Miler s(*s destinées selon des lois éternelles, invariables, auxquelles nous devons obéir, les créatures humaines y étant subordonnées par une force qui les domine de toute éternité.
f T^ne des lois fondamentales dont les Américains, par exemple, ont fait la base de leur idéal,
AU canailv 295
c'est celle de rédiicatioii individnc^llo et la façon dont ils en appliquent les principes. N'allons l>as croire qu'ils les ont prêches au hasard dt- ]vnv inspiration.
A ce i)oint de vue. préconisant rimmanence du droit égal et de la justice, FAïuérique a su pli( r son système d'éducation individuelle aux croyances de la formidahle a^uglouiération des diverses races qui ont contribué à l'agrégation rn^me de la grande république. Elle a compris — toujours selon la loi de l'immanence — combien, sous l'inîluence des croyances religieuses, l'anarchie a dévasté l'Europe. En ceci, elle a en vue un iiléal que peu de peuples avaient semblé comprendre et aiqu-oprié aux nécessités d'une époque. Soucieuse du respect de la personnalité, elle reste jalouse de l'indépendance intellectuelle de ses enfants, et redoute la servitude dans le domaine politique autant que dans celui de la morale: Et contiairement à l'Allemagne dont la seule ambition est d'asservir les intelligences et les volontés, rAniérique en arrive au plus haut degré d'indépendance et de liberté.
Par le genre d'éducation dont elle se fait un idéal, et en proclamant par dessus tout le respect de la personnalité, elle prêche en même temps l'effort de la volonté. P^lle sait ses moyens illimités; elle doit tout oser, elle ne met pas de bornas à ses justes ambitions. Ayant commencé par dompter les énergies de la nature, elle perfectionne, ivre de liberté et de progrès, les machines qui réduiront le travail manuel et confirmeront la dignité et le génie de l'homme.
De la mécanique-, elle passe à l'exploitation de
toutes les seieiiees appliquées. Elle fait naître les besoins nouveaux eomnie elle multiplie les innovations bienfaisantes, mais toujours dans le but (le travailler au bonheur individuel de l'homme. Or, cet idéal tire encore son ori<»'ine de la loi 'le rimmanence dont je parlais plus haut.
Depuis la Révolution française, })rodigue en idées multiples et d'où sortit le monde moderne ré,i>énéi-é, on peut dire, avec ^I. (TUi>lielmo Ferlero, (jue l'Europe et l'Amérique '" unies dans un même idéal, ont marché à la conquête du globe."
Cette conquête s'est amplement réalisée : la ])résente gueri-e devait être le couronnement délinitif de l'œuvre entreprise par l'ancien et le Nouveau-Monde.
La victoire de lOlS ])iouve la grandeur de leur >yL idéal. Une défaite eut été une contradiction à tout ce passé fait de logir|ue, (raiq)rK-ation et d'initiative.
Si rAllemagne a voulu faire croire au monde que l'évolution industrielle tire sa force d'un régime de fer que seule la domination de la volonté peut faire triompher, il est indéniable '{ue, malgré tout, ce régime doit s'incliner devant les idées d'immanence qui furent à la base des transformations modernes et qui resteront comme le r(*flet d'un mysticisme profond à l'encontre de ce positivisme désastreux dont on avait proclamé ]'enij)ire et dont on avait fait une religion. / La religion d(» l'avenir exclura tout absolul tisme devant les aspirations universelles d'indé- / pendance et de liberté.
11 faudra se rappeler que, dans le passé, l'Allemagne a tiré aussi sa puissance de ses philo-
soplies et <le se.s historiens dont elle s'est inspirée pendant plusieurs génératif)ns aux fins d'inonder le monde de prétentieuses théories dont elle devint la victime consciente. Il faudra se rappeler que les peuples ne sont pas seulement dominés par les besoins matériels, ce qui serait incliner à un grossier matérialisme.
Les grandes idées ont toujours fini [>ar trioiiil>her depuis les origines du monde. Il n'est pas lîesoin d'en rapi>eler ici les glorieuses péripéties. L'histoii-e n'est pas le fruit d'une formule banale <]ui obligerait les hommes à setlétruire entre eux <huis la seule ambition d'agrandir leurs territoires et de dompter la matière. Elle a une autre destinée.
Toute la dignité de riKUume apparaît donc dans la noblesse de sa pensée. '* Travailler à bien l^enser, nous dit Pasc-al, c'est le juincipe de la morale."
Cette maxime dirigera le génie latin, car par elle il a triomphé.
Mais avant de proclamer définitivement le triomphe de cet idéal de la pensée dirigée selon les principes d'une morale supériiMire. ne devonsnous pas nous demander si l'iurtuence pangermaniste est morte et si elle ne ressuscitera pas dans Favenir sous une autre forme destructive de la pensée telle que conçue par le génie latin?
Le pangermanisme, répondrons-notts, est fécond en enseignements. S'il a semé des rtiines. il a fait des héros. ]Mais précisément parce qu'il a provoqué des désastres, ses fils de demain se demanderont sans doute quelle fut la catise de letir faillite et comment, dans l'avenir, ils parvien-
droiit il ne plus subir Feuipire de théories présentaut les plus graves dangers pour la sécurité de leur descendance.
Nous avons vu au deuxième livre du présent ouvrage, comment, dans les siècles i^récédents, Fabsolutisme sema de perturbations sans nombre. Nous croyions, parce que la Révolution française avait ébranlé les trônes, que les siècles à venir seraient débarrassés à jamais de ce fantôme du pouvoir al)solu : il n'en est rien.
L'Europe du commencenu^nt du XX^ siècle a connu l'esclavage imposé par le régime absolu. Elle Fa c{mnu consciemment, dans toute la possession de sa pensée. Elle en a subi le joug, satisfaite et béate, aveugle et sans prévoyance, feignant d'ignorer ou ignorant le cataclysme effroyable (jue ce siècle de civilisation intense allait déclanclier, dans un moment d'aberration comme jamais le monde n'en subit depuis ses origines.
Et si nous croyons que le Conflit de 1014 germa dans l'idée d'une partie de la population européenne seulement et qu'elle en i^récipita la venue, nous faisons erreur.
Cette nuisse compacte, habituée à courber sous la férule et à ne pas penser par elle-même, était le liochet d'une volonté entre les mains de deux potentats qui représentaient la monarchie absolue, au commencement du XXe siècle, et dont la fantaisie allait faire naître le plus profond désastre que nous évoque l'histoire.
Effarante vérité que nous avons méditée trop tard. L'absolutisme incomplètement détruit un siècle auparavant, nous apparaissait plus puissant que jamais, jetant la confusion et la terreur parmi les hommes.
AU CAXADA 299
Du coup, il nous revenait à la mémoire les iutrio-nes monstrueuses sorties de cerveaux morbides, œuvres de fous que les tares liéréditaires avaient corrompus jusqu'à la moelle, et qui, dans le passé, avaient tenté Fœuvre de vouloir asseoir le monde sur d'ambitieuses chimères.
Cette vision, dans toute son liorreur, si elle nous dessillait les yeux, nous ramenait à cette dure vérité que nous allions avoir à faire face, une fois de plus, aux barbares invasions des épo <iues préliistori(ines où la bestialité et l'instinct seuls dominaient l'esprit des hommes.
Certes, la déclaration des Droits de l'Homme avait ébi-anlé l'absolutisme monarchique dans le passé : mais si l'Europe coalisée n'avait pu faire triompher l'invasion, après les jours de 89, elle n'en avait pas moins fait naître le souffle d'une sorte de nationalisme particulier, et avait provoqué la création de nombreuses armées chez les potentats, leur inspirant le désir d'une hégémonie universelle, alors que, multipliant chacun leur puissance par les armes, par la science et par les efforts sans cesse multipliés à raffermir leur prestige, l'idée du militarisme avait, en même temps, pris une extension surhumaine et ne cessait de tourmenter ces esprits and^itieux et désordonnés qui voyaient la sécurité de leurs trônes cliancelants dans le maintien du pouvoir absolu et des armements toujours augmentés.
Mais il arriva ceci. Alors que ces maîtres de la monarchie absolue tenaient les peuples dans un esclavagisme voulu, l'Europe, dans un élan surhumain, devait se lever et poursuivre l'hvdre
jns({iie dans son repaire, a lin ponr tonte.
Mais comment y i)arviendrait-elle?
C'est sons Taspect <ln pangernmnisme qne Ini apparaissait le monstre sanglant. Ponrtant avertie, (lepnis nn demi-siècle, dn danger tonjonrs iiienayant, TEnrope avait vu s'incliner, étape par rtape, toutes ses forces intellectuelles sous le joug allemand. Du coup, l'Allemagne et l'Autriche allaient abattre le génie latin si Icmgtemps le maître de la civilisation.
Leur puissance était à ce prix. Lentement, mais sûrement, elles travaillaient à cette œuvre <le destruction. L'Europe allait-elle ainsi courber le front devant Tabsolutisme intégral? De- ^ ait -elle entreprendre la lutte, lorsqu'on sait que, de]Miis ISTO, elle avait ])rêcbé plutôt le pacilisme et demandé aux peuples un désarmement universel ?
N'avait-elle pas devant elle la i)erspective de risquer le plus problématbpie des conflits, de le })rovoquer au prix des plus, grands sacrifices, au début d'un siècle surtout disposé à l'accomidissenu^nt d'une œuvre profonde : la société des nations ?
Incertitude des destinées! O mystère du revirement des em])ires î
Ce que les peuples latins hésitaient à entre- ])rendre, en 1014, le pangermanisme en a.llait provoquer l'accomplissement par la guerre qu'il avait longtem])s voulue et préparée.*
Du jour où il s'attaquait aux races libres, sous le ])rétexte de les abattre, et du jour oii il se procbunait le libérateur des ]^opulations de
rEui-opt^ ,('ii(iale, il avait signr sou arrêt de iiioit: le militarisme prussien avait vu ses beaux jours. Les ]>eui)les alliés forcés de se défendre, seuthent immédiatement que le seul moyen de^ sauver l'unité latine, était de briser romnii)o- ^ tenc(^ des aristocraties.
C'est là la tâche que devaient s'imposer les ^ pavs alliés. Il fallait renverser la monarchie absolue. 11 fallait en finir avec cette inavoualde imprudence d'avoir laissé, en plein XX^ siècle, les destinées du n.ionde entre les mains d'un llohenzollern ou d'un Habsbotirg. Autrement, ce serait l'esclavage systématique sous reuqure de ces rei)résentants de la féodalité.
Les Alliés ont tenu parole.
La guerre entre la démocratie et le ]k)uv(uiabsolu a valu le triomphe assuré et définitif de l'une sur l'autre. La glorieuse victoire de 1918 fut le prodrome d'une paix émancipatrice, de la liberté universelle vers laciuelle l'Europe prendra son essor si elle parvient définitivenunit ;i rétablir l'équilibre tant de fois menacé depuis.
Or, cette œuvre devra s'accomplir si l'on veut asseoir la sécurité des nations sur une base solide et durable. Dès maintenant, le but du griind conflit api)araît dans une régénération complète. Plus de rectil, plus d'hésitation, plus de ces penchants à l'inertie coupable. Il faudra que l'inutile phraséologie des rêveurs le cède devant la puissance de l'action. Toute timidité devra être désormais bannie et les fils de la Lberté qui changèrent la face du monde en ITSO, redeviendront les libérateurs de 1920.
Mais une restriction s'impose ici.
Les Alliés de 1918 sont en effet devenus les libérateurs des peuples, mais encore une fois, je le répète, ne croyons pas que la paix ait donné le dernier coup au pangermanisme. Ce serait là une illusion dont les générations de demain auraient à se repentir.
Les ambitions de l'Allemagne ne sont pas prêtes à s'éteindre dans Timpuissance, si l'on songe que vaincue, elle n'abandonnera pas en un jour un projet qui devait lui donner la suprématie mondiale.
Si, dans l'avenir, le but de toutes les idées nouvelles doit apparaître surtout dans le soin d'éviter leur confusion et leur antagonisme meurtrier, il ne faut pas croire que la lutte entre la culture latine et la culture allemande a cessé avec la guerre. Il est inutile de répéter ici que des forces opposées lutten^ sans cesse dans la nature et que, de leur rencontre journalière, naît le mouvement et la vie.
Le rêve et l'action sont des antagonistes éternels : ils tirent leur origine du passé et se retrouveront encore en présence dans les événements que l'avenir fera naître.
Imprégnons-nous bien de ces vérités. Nous ne verrons le triomphe de l'unité latine sur le grossier matérialisme germanique que du jour où nous aurons définitivement vaincu Fomnipotence des aristocraties. C'est encore là une des condi-j tions du triomphe de la volonté de conservation! sur la volonté de domination. ^
Certes, la guerre a ébranlé les doctrines pangermanistes: le militarisme allemand reçoit un coup dont il se relèvera difficilement peut-être.
mais disons-nous bien que si l'Allemagne réhabilite le pouvoir absolu, dans cinquante ans ou plus, tout sera à recommencer : les progrès de la science réveilleront encore des haines mûries dans le silence, et l'œuvre de 1918 n'aura servi qu'à rendre le réveil plus terrible et les désasti-es plus sanglants.
Ceux-là mêmes qui n'avaient pas su comprendre les principes de la liberté et qu'une servitude honteuse vouait à l'obéissance passive, auront peutêtre oublié leurs malheurs, sous la férule d'un nouveau maître auquel ils s'habitueront vite à obéir. Le passé ne les ayant pas faits libres, ils redeviendront^plus volontiers les esclaves du moment et leurs Instincts féroces s'aiguiseront facilement au souvenir des humiliations subies et des sacrifices imposés.
Les pangermanistes ne sont pas de ceux qui s'assagiss(^nt dans le malheur; au contraire, leur ! abaissement ne fait ([u'émousser i>lus profondément leui' orgueil jamais dompté. Certains animaux n'offient de sécurité que derrière les bari-eaux d'une cage: la liberté leur est aussi interdite qu'(dle devient fatale à ceux (pii la lui donnent.
|/ Le pangermanisme n'est donc pas mort. l'Alle- ! magne renaîtra, nul ne le peut contester. Mais i n'allons pas recommencer de nous offrir comme de nouvelles victimes satisfaites de ses extravagantes liassions et de ses idées illusoires qui nous replong€^raient plus avant dans le doute et dans l'abîme. La victoire n'est pas toute la condition de la sécurité de demain : il faut la maintenir par une profonde ténacité à en perpétuer
les effets jusque dans les siècles lointains. 11 ne faut pas que le mal, extirpé jusque dans ses racines les plus profondes, reprenne de sa vigueur antique et contamine les générations naissantes. Poursuivons le pangermanisme sous toutes ses formes, jusque dans la pensée de ceux-là dont les doctrines mal comi)rises ou mal appliquées en ont répandu les méfaits sur la terre. Par ce travail, nous aurons redonné aux lionnnes la lumière dont on avait tenté (réteindre les derniers ravons.
La lumière du i)résent ne peut surgir que des principes dont nous Tavions re(;ue dans le passé.
L'Angleterre, malgré d'iriterminables malentendus avec la France d'hier, lui est redevable, on grande partie, de sa langue, au cours des siècles, et Ton sait quel prestige celle-ci acquit en illustrant la pensée anglaise depuis la conquête de la Grande-Bretagne ])ar les Normands.
Nous connaissons les origines de la langue anglaise. Si le Saxon en fait le fond principal, le latin, le grec et le français lui i)rétent un nondu'e considérable de mots.
Nous savons Tascendant que prit la langue des vainqueurs au NI^ siècle, alors qu'imprégnée elle-même de la civilisation romane, elle impose sa pi'édominance de Vautre côté de la Manche.
Nous savons aussi comment Tintluence française la captive, d'époque en époque, à mesure même que la littérature anglaise manifeste quel-
que oritriiialitt'^ : influence retracée jnsqu'à nos jonis.
En entrant avec la France dans le conflit où (levait se décidei- le soit des races, l'Angleterre ne prenait-elle pas un engaoement solennel d"interyenir cliaqne fois qu'il s'agira de la défense des idées dont la civilisation sera agitée demain? Le présent ne prépare-t-il pas l'avenir? Elle savait \niv expérience comhien les idées gouvernent le monde, yassunuiit-elle pas d(^ grandes responsabilités politiques il l'égard d'un pays qui. par des moyens difl'érents avait, depuis des siècles, travaillé avec elle aux libertés du monde?
Condiien n'a-t-ou pas répandu par la terre ridée que la France et l'Angleterre, par leur situation géographique, par leur passé, par des relations im]>érieuses nées des exigences des siècles à venir, étaient plutôt destinées à s'entendre qu'à entretenir entre elles de perpétuelles discordes?
De grands écrivains avaient proclamé la valeur de cette prétention, de grands princes devaient en préparer les bienfaits: l'avenir nous dira qu'ils avaient raison.
En tout cas. la cliute profonde du pangermanisme nous laisse en présence d'un fait : c'est que, au point de vue politique, en Europe, la France et l'Angleterre démocratiques dirigeront inévi- Tablement la marche des problèmes économiques (jui devront imposer de nombreuses transformations dans la politique future des races mêmes du Xouveau-Monde. Leur prestige incomparable leur donne indiscutablement l'autorité de maintenir une paix qu'elles ont conquise la main dans la main.
Mais si, dans le domaine politique, cette union
des deux races devient d'un intérêt universel,
en sera-t-il de même alors que nous les mettrons
en présence sur le champ si vaste de la pensée?
/ L'Angleterre doit-elle se désintéresser de l'uni-
! té latine?
Certes, elle en a trop reçu pour qu'il en soit ainsi. Les bienfaits de la civilisation latine ne sauraient la laisser indifférente, alors qu'elle lui doit le fond même de ses origines. Autrement, elle renierait son passé, et le monde ne saurait lui prêter cette intention.
D'ailleurs, éprise de la grandeur des mouvements qui ont dirigé l'Europe dans le domaine des idées, fière de ses originalités natives, de ses qualités héréditaires, l'Angleterre n'a pu empêcher qu'un grand nombre des œuvres illustres de ses écrivains ne se ressentissent fortement de l'empreinte de la littérature française en particulier.
En effet, l'indiscutable prédominance de l'idée française s'affirme dans la littérature anglaise jusqu'au commencement du XVIII^ siècle. Elle ne s'affranchit même pas complètement de cette influence jusqu'à Dryden qui opère lui-même une transition très marquée entre les deux âges littéraires les plus importants chez elle. Si elle s'impose comme une des plus fécondes dans toutes les manifestations de l'art, depuis cinq siècles, on ne saurait nier, disais-je, qu'elle emprunta au génie latin une grande part de son inspiration. / Elle fait partie de l'Europe latine, au même titre que l'Italie, que la France, que l'Espagne. Elle en partage le rayonnement et en reçoit le souffle à toutes les époques de sa profonde évolution.
L'Angleterre ne «loir donc pas se désintéresser de l'unité latine.
Si elle a participé an triomphe dn Bean par le monde, si elle a droit à tme des premières places dans le domaine de la pensée, elle en doit maintenir le prestige en raison de sa liante situation, et parce que plusieurs de ses penseurs font partie de la lignée des génies créateurs qui appartiennent à l'univers et à l'art de totis les pays comme de vivants exemples de grandetir morale.
L'Angleterre ne satirait répudier l'unité desi langnes latines, parce qu'une chaîne mystérieuse! les relie et parce que. toutes ensemble, elles ontj fait naître tme sorte de nationalité qui veut qtie' Part ait une patrie universelle et démettre comme le patrimoine de l'entière humanité.
Appartenir à la grande famille de la pensée universelle, c'est prêcher tme société des nations libres, non seulement avides des libertés politiques, mais de celles des idées.
Par son amour de la liberté, l'Angleterre ne devra jamais entraver non plus, en Amérique, l'idée de l'unité latine. 8i on attribue à sa constitution la plus grande somme de tolérance, parce qu'elle sut. dans le passé comme dans le présent, respecter la personnalité humaine, il ne faut pas oublier non phis qu'elle attribue à tout citoyen libre le droit de s'exprimer librement dans toutes les manifestations de la vie.
L'empire anglais, qtii ne voit pas se coticher le soleil, se compose d'une variété de races comme oi] n'en vit jamais depuis les époqties les plus rectilées. Il s'est toujours appliqué à en respecter les religions, les caractères et les idées. L'Inde,
(Tout la littérature, à la période la plus aueienne de la civilisation aryenne^ Tliide de Tére de la domination braliaiani(ine aurait-elle subi le .iou^i> anglais si, dans un niouient d'oubli, FAngleterri^ n'eut pas respecté et maintenu les vieilles croyances liindouistes communes à toutes les branclies de la famille indo-européenne?
Elit-elle pu conserver son prestige dans des colonies lointaines si elle n'avait pas su y resi)ecter les coutumes et les croyances des peuples qu'elle voulait soumettre?
Et nous pouvons nous demander si elle aurait pu garder la possession de ses colonies d'Amérique, alors qu'au XVIII^ siècle et plus tard, après en avoir pesé les conséquences, elle aurait persisté dans l'idée d'imi)oser rai)plication intégrale du droit anglais (pii ne répondait pas aux exigences du moment, ai\x idées, aux croyances des anciens colons.
Il est possible d'en douter, surtout aux é])oques où l'influence française subissait un assaut formidable et où l'on voyait la volonté de domination sur le point d'annihiler toute volonté de conservation en ce pays.
Si, après cela, nous rappelons ici rextension i:>rodigieuse de l'influence anglaise dans les cinq parties du uionde, sa puissance sagement distribuée, ses moyens de propagation rapides, mais efficaces en raison de leur sagesse, rexpérience ne lui indique-t-elle pas ses devoirs envers Tunité latine qu'elle doit maintenir en Amérique, si elle veut confirmer dans l'avenir et pour le plus grand bien de la civilisation, des principes auxquels elle a voué les plus cliers instants de sa vie nationale?
Elle ne saurait ignorer qne demain, — car la guerre va conlirmer cette vérité, — l'Améri(iue verra s'ouvrir une ère nouvelle et grandiose à la- (luelle la civilisation latine ne sera pas étrangère, l)uisque indiscutal)lenient, c'est par elle (\uo le monde ancien et nouveau, liés par un pacte solennel, ont pris l'engagement d'en maintenir l'miluence, comme pour magnilier les Menfaits dont elle illustra les pages de l'histoire universelle.
L'Angleterre a donc une raison de défendre l"idée latine au Canada particulièrement: c'est (jue, iKir notre passé mêuu\ pitr nos traditions, nous demeurons les plus sûrs représentants du génie latin et (|ue, par conséiiuent, nous avons ac(iuis des droits (pu^ deux siècles de lutte nous justitient davantage de faire valoir. Deux siècles ! d'cttorts n(ms font les représentants de la pensée/ latine eu Amérique et nul ne saurait nous con^ tester l'and)ition de la défendre. L'Angleterre ne saurait nous nier ce devoir, si nous convenons (\m\ depuis l'époque où elle entreprit ses nomlueuses c(mquètes coloniales, elle s'est rarement écartéi^ d'une sage politi(iU(» consistant à accorder le plus de libertés possibles aux pays con- (piis. Certes, il ne lui viendrait pas à l'idée, ai)rès cette guerre dont le but nous apparaît maintenant si lumineux, de reléguer dans l'ombre l'influence de la pensée française (jui s'impose au mouvement de l'évolution liumaine depuis tant de siècles et avec une si profonde autorité. Dans un article publié récemment, un i)rofesseur de l'Université- de Toronto, John Sipiair, nous rappelle que, depuis la guerre, l'Angleterre préconisant l'idée de l'enseignement du français
par le inonde, s'est mise promptement à Fœuvre, nommant des commissions chargées de mettre à l'étude le projet d'enseigner les langues nu)dernes dans les ^miversités anglaises, et particulièrement le français. C'est un devoir patriotique, nous dit M. Squair, d'apprendre cette langue, car, depuis trois siècles, le mouvement de la littérature française a tellenumt dominé la littérature anglaise et les autres littératures qu'il est impossible de s'expliquer le phénomène de révolution littéraire dans le monde, sans posséder à fond riiistoire des lettres français(^s.
L'Angleterre a vu un demi-million de ses enfants verser leur sang sur le sol français pour la défense de la civilisation.
Ce geste immortel devra cimenter l'amitié des deux races supérieures dans quehjue partie du monde où elles auront à se rencontrer à l'avenii*. Des paroles comme celles *que je viens de citer et écrites à un moment où la France et l'Angleterre ont joué un rôle i)réi)ondérant dans la défense de toutes les libertés du monde, devront servir de lien éternel entre ces deux races prédstinées.
Car si la gueri-e devait terminer pour longtemps, espérons-le, les luttes fratricides (pii ont ensanglanté l'histoire depuis des siècles, il faudra encore qu'on assigne à cluuiue race et à cha- (jue langue le prestige (pii lui est dû. De tous les fléaux meui'triers, nuls ne furent plus profonds et plus désastreux que ces antagonismes entre les races dont les conflits, s'ils se retrouvent dans l'histoire de tous les peuples, ont souvent retardé la marche de la civilisation.
De toutes les ealamités dout se plaint riiiimaiiité, mille ne fut plus contagieuse (pie ces luttes de la pensée et (jui travaillèrent plutôt à sa destruction. Or, ce fut l'intention des petiples alliés, depuis 19^4, de rétablir l'équilibre dans toutes les sphères de l'activité humaine.
Les peuples vaincpieurs n'ont pas pris en vain cet engagement.
S'il leur fallait abattre les puissances nuisibles à l'avancement et à l'évolution de tout i>rogrès matériel, ils devaient en même temps sauver du désastre les généreuses spéculations de la pensée qu'un fanatisme honteux voulut détruire sans retour, parce (ju'il les entrevoyait comme un danger })our sa sécurité même. Or, le génie latin fut un de ses premiers objectifs.
En sapant la vieille civilisation latine par ses bases, le pangermanisme imiH)sait une nouvelle domination à la pensée universelle, une nouvelle orientation aux politiques du monde.
Si. f>ar les efforts de vingt peuples, la civilisation latine fut sauvée, il ne nous ai>partient plus de continuer, au Canada, ces vieilles luttes de; races et de langues (pii enrayèrent notre évolu-| tion intellectuelle dans le passé et qui prépa-f rèrent, i)Our l'avenir, l'anéantissement de nos, plus beaux rêves. •
Puissions-nous nous souvenir que cette éternelle question du droit d(/s langages doit prendre, dans le présent, la meilleure part de nos volontés, quand nous savons que les langues française et anglaise vont être appelées à jouer, dans Tère gigantes(iue qui s'ouvre, le rôle que jouèrent la Grèce et Rome à de certaines époques où elles
iil>poi'tèreiit il la ])eiisée antiiiiie une survie (jiie les peuples modernes ont voulu i)ren«lre comme exemple par un pacte scellé dans le sang de dix millions d'êti-es liumains.
C'est par ce pacte que la civilisation latine fut sauvée: c'est par lui que le génie latin a triomphé. Depuis la profondeur des temps, jamais une idée n'eut à supporter une plus grande et plus terrible épreuve.
La puissance la plus formidable de tous les temps menaçait de renverser à jamais les vieilles institutions (Miropéennes. Pour vaincre cette ])uissance, il fallait posséder un don exceptionnel et surhumain de résistance.
Tant de renversements ont affligé le monde et changé la face des choses, qu'il nous faut ici reconnaître une profonde vérité. L'indestructiV)ilité de certains éléments- indispensables à l'existence intellectuelle et morale des peuples dans des périodes indéterminées, la raison de leur unité dans toutes les circonstances violentes ou paisibles, dans les moments mêmes les plus contradictoires et (pii semblent s'opposer à ces éléments, à leur nature même, cette indestructibilité, dis-je, nous fait présumer qu'ils sont à l'él)reuve du temps.
Il en est de même, d'ailleui-s, dans tous les donuiines de l'activité humaine. Il est admis (pie la science a tixé certaines théories que januiis le génie humain ne saura détruire, parce qu'elles demeurent éternelles et qu'elles dérivent de Dieu même
Nous connaissons, par exemple, les théories de l'attraction universelle qui, avec Newton, nous
ont explique les lois du uKJUvenieut des astres^ des forces centrales et de la chtite des corps, telles nous démontrent qti'il y a dans le monde des lois scientifiques indestrtictibles, existant de toute éternité, et qtie le li^énie luimain par ses etforts nous a dévoilées au coui-s des siècles comme une prettve de notre faiblesse ?t d(^ notre puissance eu même temps.
Or, que peut entreprendre riionime contre ces théories siddimes. si, par hasard, il lui prenait fantaisie de les votiloir détrtiire?
En les niant, il se hetirte au ridicule; en les admettant, il prouve la liiandeur et la pttissance divine. La science ne doit dcuic nous ai)paraitre (jue comme la plus ]>ure exjtressioii de la vérité divine.
Elle ne saurait errer: rignorance seule de riiomme nous induit en erreur, alors (jue la véîité lui est voilée et se dérobe à son entendement.
Depuis toujours, toutes les fausses théories, tous les faux systèmes sont nés d'une orientation erronée de l'intelliiience et demeurent, par conséquent, d'tine essence ptiremeiit humaine. -.^
La science tient sa jirofondeur d'tin être supé- j rieur dont nous ne saurions pénétrer les iuten- | tions. 1
^'ouloir s'attaquer à la science, c'est prétendre renverser les lois régulatrices et éternelles de l'univers, contre lesquelles l'homme dépenserait inutilement des millions de vies.
Il vaut mieux être avec elles qtie d'en tenter le renversement, puisqu'elles sont inhérentes à notre existence.
Les adversaires de l'attraction universelle, par
exemple, s'il en existait, seraient dans la position de ces esprits attardés à la négation de tout monvement et admettant la théorie de l'inertie eomme principe d'existence.
Le monvement, nul ne l'ignore, est anssi indispensa1)]e à Thomme que l'air qu'il respire. Le mouvemc^nt est partout et dans tout. Il accompagne les actes de la vie, les pliénomènes physiques coiinne les manifestations de l'intelligence. Tout se uieut perpétuellement : c'est la grande loi.
Arrêter le mouvement, c'est supprimer* toute raison d'être.
Lliomme est subordonné Ti la nature. Ses lois régissent Têtre qui ne peut s'en libérer: il en est l'esclave perpétuel. Son esprit peut s'élever dans l'an delà, dans l'inconnu, mais toujours, il est forcé de revenir à la réalité qui est le monde visible. C'est h\ la volonté-fl'une force supérieure, invisible, inexplicable, dont on ne mesure la grandeur qu'avec des moyens limités et dont les uianifestations visibles seules pénètrent nos faibles intelligences.
Nous sommes le jouet de notre imagination et nous errons au hasard de l'inconnu.
Il faut donc admettre que la science ]ious force à nous reconnaître non comme les maîtres de la vie, mais comme des automates condamnés à pouisnivr-e, rivés aux choses qui nous entourent, notre course dans l'infini, infimes vers de ter-re dans l'inextricable dédale du mystère dont nous restons perpétuellement entourés.
]\Iais ce n'est pas tout. Si la science nous démontre l'indestructibilité des forces de la nature, nous trouvons, dans un domaine plus à la portée
<1p notre eiitonrleinent, des éléments iudestrnetibles aussi. (4. ])'<\v conséquent, :i l'épi-cnvc <ln temjxs.
Il existe de tonte évidence des forées morales ind(^strnctibles. Il serait inntile de le nier. Tel est, par exemple, le prestige aeqnis par nne langue dont raseendant s'exerce d'abord snr plnsienrs générations et qni, par l'effnsion de son inflnenee morale, par les témoignages dnrables de ses effets intelleetnels. se perpétne dans la mémoire des hommes et y exerce, nn empire ineffaçable.
L'histoire d'nne langne privilégiée qni fait partie dn domaine de la morale, pnisqn'elle s'infilti-e dans tons les champs de l'activité hnmaine, porte avec elle la canse de son indestrtictibilité. C'est qne, malgré les événements, malgré les pertnrbations des politifpies et des empires, elle a laissé, et ponr tonjonrs, son complet épanouissement. Kl le en arrive avec le temps, et aidée par les circonstancc^s, à devenir comme nne formnle indis- ])ensable à notre raison d'être, faisant alors parti(^ de l'héritage commnn des civilisations.
^'incorporant à tout ce qu'elle touche, elle s'impose à un tel point, qu'elle prend rang bientôt i>armi les forces indestructibles dont je paillais ]dus liant.
Nous savons que les philosophies ont fait de la morale la base de toutes les organisations sociales; mais nous pouvons ajouter que le bien étant la raison de Tactivité humaine, la force morale en est aussi la condition essentielle.
Vouloir renverser cette force morale, c'est saper par leur base tous les systèmes philoso-
pliiqm\s l(ss uns après les autres; c'est, par consé(pient, provoquer la désagrégation de l'universelle pensée, l'anareliie et la mort.
Quand une toree morale devient ainsi indisl)ensable à Fexistence des peuples, c'est vpi'elle pi-end un caractère d'indestructibilité. Il vaut mieux alors être avec elle que contre elle; car lutteur contre une volonté supérieure et indestructible, est aussi insensé que le fait d'un fou (pii frai^perait à coups redoublés la terre dans l'int(^ntion de l'empêcher d'accomplir son mouvement de translation et de rotation autour du soleil.
La langue française, disons-le en concluant ce long travail, n'est pas seulement l'expression .d'une pensée, en ce commencement du XX^ siècle; elle est devenue le miroir de la pensée universelle. Par le triomphe éclatant et peut-être définitif du génie latin sur le pangermanisme ijui nous rappelle la lutte la plus formidable de la volonté de domination contre la volonté de con- Hervation, la langue française prend rang parmi les grandes bienfaitrices de l'humanité. Elle en i(^ste indiscutablement une des forces morales, de celles-là dont on peut dire qu'elles ont un caractère d'indestructibilité, puisque, à une heure la plus angoissante (ju'ait vu le nuuide, elle sut sur-, monter victorieusement le plus gigantesque assaut qu'aucune puissance ne subit jamais depuis la profond(Mir des temps.
Si elle est sortie triomphante et régénérée dans cette lutte homérique, ce n'est pas dû seulement au seul prestige de son charme et de sa perfection, mais parce qu'elle nous est apparue comme
le plus parfait instrument entre les mains d'une race indomi^table par sa ténacité légendaire. Si elle fut l'âme des plus grandes éi>oques intell(H-tuelles apparues sur la terre, elle s'impose aussi comme la plus ptire expression du génie humain à travers les ternies.
*• De toutes les langues parlées, disait Albert 8orel, il n'y en a point eu, en outre, de plus pénétrante au cœur, de plus himinetise à l'esprit que la langue française."
Elle a pénétré l'âme des peuples, alors qu'avec des accents de suprême angoi.sse, elle leur montrait la France en danger. Et, comme jadis les peuples, avec un cri de stupeur, s'étaient écrié: " la France ne peut pas mourir, la France ne doit pas mourir," c'est aux accents de cette langue française, immortel langage des dieux, que tous sf^ sont levés en masse et l'ont proclamée immortelle.
Ayant ré]>audu tant de lumière, cette langue française implorait l'univers, non seulement pour le salut de la France, mais pour la liberté de la grande civilisation latine. Elle devenait la voix universelle faite de i)itié et de mansuétude. Avant assisté à tant d'héroïques aventures, aidé à tant de découvertes, à tant de transformations, chanté l'impérissable beauté sur une lyre si divinement harmonieuse, elle voulait maintenant que régnât la paix parmi les hommes, afin que, de nouveau, se levât l'aurore des libertés régénératrices.
Elle se faisait l'écho de l'entière humanité. Elle devenait le geste unissant les esprits, l'instrument de liaison entre des hommes parlant dix idiomes dilïérents; elle les conviait à partager
une aspiratioii commime, à se fusioniier en une association grandiose, à coniniunier dans des principes d'unité, de fécondité, de fraternité et de ])rogi'és.
Quand on a le bonheur de comprendre et de parler une langue indestructible par son caractère même, il faut s'enorgueillir de lui pouvoir consacrer sa vie. Quand on a le privilège d'appartenir par le sang à une race l'ayant créée et rendue la plus parfaite pai-mi les langues bumaines, on doit tressaillir profondément à la pensée que demain comme hier, il nous incombera la resijonsabilité de la perpétuer à jamais sur un continent où nous l'avons déjà maintenue par notre volonté de résistance et au milieu de tant de perturbations politiques.
]\lais il nous faut nous pénétrer de cette idée que, comme elle, nous avons hérité d'un caractère d'indestructibilité et (|ui\, comnu^ race, nous devons nous jîréparer à d'illustres destinées.
Une seule et grande loi ne saurait donc exister pour nous, celle qui doit orienter les manifestations de notre intelligence et qui demeurera la genèse de notre vie nationale tout entière : la loi de conservation, celle qui nous donna le courage de résister dans le passé et (pii renforcera en nous notre volonté de persistance dans l'avenir.
FIN
TABLE DES MATIERES
AxTiRTISSE^îENÏ • . ■• 4