CHAPITRE IV
2soufN avons vu cummeut, par une série de faits sans précédents, depuis 1763, la volonté de conservation manifestée par les Canadiens-français avait (Ml à lutter contre la volonté de domination des Anj^Io-Saxons; et comment, exasf)érés de sul)ir sans interruption le joug de l'oligarcliie anglaise manitVsteuKMit opposée à leurs justes revendications, ils avaient, ijar les '' ÎI2 Késolu- 1 ions ", soumis à l'Angleterre des giiefs qui, d'ailleurs, ne furent pas écoutés, ce qui provoqua Tin sui-rcction d(^ lS3T-o8.
11 nous faut nmintenant étudier l'Acte d'Union ; mais comme nous en connaissons les causes, en tirer surtout des conclusions à l'aiipui d(\s princii)es qui font la base de ce livre tout entier.
L'Acte d'T^nion de 1840 est ce que l'on peut appeler, disons-le immédiatement, un acte attentatoire aux droits d'tme minorité déjii ébranlée par l'oligarchie anglaise, et créé dans le but d'écraser détinitivement la race canadienne-française. Xous trouvons la justification de cette opinion dans les résultats mêmes que se proposèrent ses inspirateurs.
La suppression de l'Acte de 1791 ayant été décrétée, Lord Durham, envoyé au Canada afin d'y
" enquêter ^' sur l'état général du pays, a reçu de la métropole des instructions formulées d'avance, et nourrit l'intention d'exécuter des ordres que nul ne devra contrecarrer ni entraver. Ceci est bien entendu. Il s'agit d'un arrêt de mort à exécuter, et lord Durham sera l'exécuteur des hautes œuvres dans les circonstances. Il sera lïime du projet d'Union. Il n'est pas seulement muni d'une autorité découlant du gouvernement impérial : il s'entraîne à aiguiser sa haine à d'autres sources et il la saura mettre en action quand l'heure sera venue.
Car sa première intention apparaît sans aml)iguité : il tentera de faire disparaître toute influence française au Canada et travaillera à la fusion des races française et anglaise, afin que — c'est là le point important — le pays soit anglais et la province d€ Québec devienne une province exclusivement anglaise et qu'on en arrive, à courte échéance, à la dénationaliser.
De ce moment naît l'idée de l'union des deux Canadas sous un seul gouvernement avec, pour chacun d'eux, un nombre égal de représentants, ce qui est une iniquité, et ce qui démontre l'intention des partisans du nouveau régime de restreindre les droits politiques de l'élément français du pays.
Ceci est du domaine de l'iiistoire. Toute hi période de 1840 à 1867 reposera sur ces données
Elles donnent, en tout cas, raison à notre théorie sur les luttes de la volonté de survivance avec lïi volonté de domination. Tous les incidents de ces époques tourmentées ne sont que des accessoires au principal.
Doue, nous le disious plus luiut, TActe rVUnion est un acte de perfidie.
Il a été obtenu par le mensonge et l'intrigue.
Dans son application, il foule aux pieds le respect dû aux droits des gens; il va à rencontre des lois dictées par FAngleterre. depuis la gi'ande Charte, sur la représentation populaire; il s'imprègne d'un favoritisme élionté, et, par conséquent, incline à l'injustice, ce qui est toujours à juévoir en ])areille occurrence.
Et dans l'application de ces l:rois principes. a]>paraît clairement l'intention de la part de ses ins])irateurs de dénationaliser la race vaincue, et de détruire, je le i-épète, toute influence française au Canada.
Pour en arriver à ce résultat, on s'appuie sur ti-ois moyens: Je virpris du droit drs f/nis dont on fait une tliéorie, le jnvpris du droit dr rrprr srntation populairr et le faroritifunr toujours jirnrtrr d'injustice et d'rfjoismr.
Etudions ces trois points.
On foule aux pieds le droit des gens en ce qu'on tient visiblenu'ut compte de la différence «l'oiigint* enti-e les Canadieus-fiançais et les Anglo-Saxons. de la disparité de leur r-eligion et de leur naissance que l'on ne cesse d'invocjner dans un esprit de prédominance ; en ce qu'on sacrifie la ca])acité de re]>rés(Mitation des Canadiens-français à un favoritisme visihhMiient étalé; à ce que toute liberté disparaît devant un fanatisme éhonté; à ce que toute égalité est niée au vaincu, malgré la Ccmstitution anglaise, malgré l'esprit de la capitulation, du Traité de Paris et de l'Acte de 1774: dont on oublie les premiers princi-
lies; en ce que le nouveau régime est une négation de tout privilège accordé au vaincu, ce qui est encore un attentat à la liberté de tout sujet britannique dans quelque partie de Tempire.
Or, le droit à la liberté, je Fai dit, confirme la dignité de riiomnie. PriAx^ de ce droit, il ne saurait prétendre à aucun privilège; car la libei-té seule peut faire naître tout rap])oi-t utile entre les hommes. Elle porte en elle tout sentiment de solidarité par laquelle on en arrive à une conciliation des pensées et des actes. Elle assigne à chacun sa véritable place dans Torganisation d'une société. Elle est la négation de toute tentative odieuse de la ]>art du despote; elle proclame la vérité de la loi ai)plicable à tous. Elle i-este rinstigatrice de tout progrès et préside à racheminement de la société vers sa perfection. • Dejuiis quel(]ues siècle^, les droits de l'homme ont repris le dessus; mais, reconnaissons-le, dans l'application, pourtant, les concpiétes par la foi-ce ont plus souvent compromis le triomphe des idées, tandis que la modération, dans ses manifestations mêmes, n'a jamais manqué, dans le passé, de couronner de succès les entreprises les plus hardies et souvent les plus en contradiction. L'époque de 1840, au Canada, en est un exemple des plus concluants, ^fais je ])oursuis.
L'Acte d'Union foule aux pieds le droit des gens, en ce sens, qu'il ne met pas fin aux systèmes vicieux du gouvernement antérieur parvenu à provoquer les plus coupables abus et à susciter les plus déplorables dissensions ; en ce sens qu'il dissipe à peine l'ignorance de la métropole quant aux intérêts vitaux et puissants de
la colonie et que son adoption par une forte majorité du Parlement anglais est le résultat d'une entreprise plutôt que le fruit d'une lonouo méditation. (U
Il f(mle aux pieds le droit des gens, en ce sensi que, dans son projet même, il représente Télément canadien-franrais comme hostile à toute d<>ininati(ni étrangère, — thème souvent éi)uisé dans les époques précédentes, — et en révolution ouverte contre toutes les institutions d'origine bi'itannique. Il représente comme un. crime de haute trahison le fait de pioclamer '' (pu* le gouvernement exécutif doit être en harmonie avec le corps i*ei)résentatif/' (2) principe (pii déroule ]M)ui-1ant des luttes mêmes de l'Auglet^Mic ]»onr le ti-iomphe détiuitif de ses institutions. Il foule aux j)ie(ls le di-oit des gens, en ce sens que, sub- . jngnées par nu gouvei'ueur souvent irresponsable, l les mesuies adoj^tées par l'Assemblée législative | tombent <lans le néant, en ce sens (|ue, les moyens ! constitutionnels manquant, réijuilibre entre les pouvoii's rivaux ne peut être rétabli, (3) et que, fatalement, cet état de choses incline les esprits à l'anarchie, à une fâcheuse dislocation des pouvoirs, conséquence d'abus antérieurs.
Il foule aux pieds le droit des gens, en ce sens que, malgré les claii-es paroh^s de lord Kussell, lors(|u'il s'écrie '' ([u'on ne saurait Idâmer les' chefs du parti français de l'usage qu'ils ont fait de leurs pouvoii-s, leur conduite étant dictée par l'Acte de 1791, U' *' lord Durham, dans son cé-
(i) T-érin -T. a ir.-p,
(2) Thid.
(Z^ Ibid
(4) Gérin-Lajoie. — Dix ans au Canada.
lèbre rapport au gouvernement anglais, ouvertement hostile aux Canadiens-français, prend la resi^onsabilité devant Fliistoire de dénaturer les faits, de fausser la vérité, et que, malheureusement, ses opinions largement et substantiellement élaborées, serviront de base au projet de constitution devenu plus tard " l'Acte d'Union.''
Il foule aux pieds le droit des gens, en ce sens que, nonobstant l'Acte de Québec de 1774, lord Durliam conseille que le Canada soit gouverné (exclusivement par Télément anglais, seule condition au rétablissement de Tordre, selon ses prétentions. Il ne voit même pas que le seul fait de mettre le pouvoir entre les mains d'une minorité anglaise constitue un acte arbitraire; mais il prétend que, dans le voisinage des Etats-Unis, ce projet ne saurait être qu'avantageux en raison des i-elations avec nos voisins. Or, comme consé- (juence, Tunion législative des provinces anglaises de l'Amérique septentrionale aura pour eiïet immédiat de dénationaliser la race canadiennefrançaise en la mêlant à l'élément anglais. L'Acte d'T^nion devra hâter l'accomplissement de ce forfait.
Il foule aux pieds le droit des gens, en ce sens que Poulett Thompson devant par ordre du ministère des colonies, obtenir la coopération des deux provinces dans le but d'effectuer leur union, mais sachant que l'élément français du P»as-Canada se montrera hostile au projet, passera outre et ne consul ter-a que des créatures choisies à son gré auxquelles le projet est soumis, sans égard aux droits de ceux-là mêmes qui devraient être consultés.
Il foule aux pieds le droit des gens, eu ce sens que, plus tard, — Thompson lui-même le déclare. — sachant que la majorité de la population, pressurée "par une misérable petite oligarchie," est soulevée par quelques '' démagogues factieux,*' (r^ on hâte l'adoption du projet de l'union des deux Canada, on se refuse délibéréuient à mettre devant la Cliambre la fameuse dépêche de lord Russell qui recommande presque ouvertement un gouvernement responsable pour le Canada, et l'on fait croii-e au ministre drs colonies que le clergé canadien, malgré ses protestations, n'exprime pas ses vérita])les sentiments sur TActe ♦ri^nion, les Canadieiis-franrais eux-mêmes ayant ij^anifesté depuis (juelque temps des syuipathies ouvei-tes à l'égaid de l'Union, cf* qui est faux.
Il foule aux jdeds le droit des gens, en ce sens que, depuis 1791. tout gouverneur recherche les avis des hommes influents et populaii-es: mais comme il n'est pas obligé de suivi-e ces conseils, et que, le plus souvent, pour ne pas dire toujours, il incline du côté des factions qu'il favorise délibérément, alors les opinions s'entre-choquent, l'anarchie grandit chaque jour, et, par ses actes arbitraires, le gouverneur, mfi par un ressort caché, finit par aigrir les sentiments populaires et suscite l'insurrection.
L'Acte d'T^nion est un déti nu i-es]>ect du droit des gens.
Les sociétés, ne l'oublions pas. •• n'existant que par les individus, elles doivent leur garantir à tous leurs droits." (2)
(i) Gérin-Lajoie.
(2) A. Sorel.
Or, le droit de représentation, dans le Parlement anglais, appartient à tout citoyen. Ce droit impliqne donc l'obligation de la part des gouvernements de respecter la liberté de tout individu, puiscpie, depuis la Grande Charte, tout citoyen doit jouir des prérogatives, et des privilèges (pr(^lle lui confère d'une faxjon presipie illimitée.
Le penchant le plus ])ervers chez Tliomme, c'est régoïsme. Il faut bien l'admettre: les individus sont généi-alement portés à usurper le domaine de leurs voisins; et s'il ne se trouve pas une autorite capable de refréner les ])assions violentes, un défenseur des droits légitimes, du puissant comme du faible, nous assistons alors au régne du despotisme au détriiuent de la liberté resi)ective de chacun.
A cette phase, l'anarchie .apparaît, parce qu'alors, les droits de la société étant bannis, tout idéal social disparaît. Or, l'idéal social consiste dans la distri])ution sage de la justh-e, dans la sauvegarde des intérêts de tout citoyen; sans cela, l'Etat devient une fiction, et il ne saurait administrer la justice et brider les passions.
Le but d'une société, c'est, en outre, la cohésion des forces individuelles, le perfectionnement des citoyens sans exception de castes, c'est le bien-être général enfin. Or, pour en arriver î'i ce résultat, les rênes de l'Etat doivent être mises entre les mains d'hommes désintéressés qui travaillent aux intérêts communs.
Passons au second point.
La re])résentation, ou si vous le voulez, le suffrage universel doit être accordé à ceux qui ont
à cœur la chose publique dans riiitérêt de la société toute entière : c'est là la reconnaissance de l'individualité dans ses droits à la liberté.
L'Acte d'Union, disons-nous, va à rencontre du droit de représentation (\ue les libres institutions de rAn-ilnt^rr»' accordent à tout sujet britanniciue.
ITélas! il arrive trop souvent — et ce lui le ca^ vers 1^10 chez nous — que, le fanatisme et le favoritisme dominant, on voîdut diviser le i»ouvoir de telle sorte (pie l'éléuieut aui^lais dominât. Le oonviM-nement exclusivement entre les mains de dictateurs et <rand)itieux, c'était afficher ouvertement la négation d'un droit accordé au.x Canadiens-f lancais d'être représentés égalenumt dans le o(,iiv(Mnement uiniveau. C'était lui faire la plus criante des injustices, lui ravir sa lib(4-té et créer un règne de despotisme et d'anarchie.
Car enfin, puisque par l'Union des deux Canadas, on imposait à la province de Québec! l'obligaticm de contribuer au paiement d'une dette qu'elle n'avait nullement contractée, elle devait avoir le droit de participer à une représentation égale à celle des Anglo-Saxons. Elle devait savoir au moins quel usage on ferait de ses deniers et, en cela, exprimer .librement son opinion : c'est ce qu'on lui refusa.
En principe, tout citoyen a le devoir de participer au gouvernement de la chose ptibli(iue, de- ]niis le triomphe du suffrage universel dans le monde.
Vainqueur ou vaincu, si la constitution le protège, comme c'était le cas pour les Canadiensfrançais, tout citoyen, dans l'occurrence, n'exerce
pas seulement un droit, mais prend la responsabilité d'un mandat: il remplit une fonction publique et obligatoire et il doit Fexercer avec conscience, librement, dès qu'il ne Taccomplit pas à rencontre des intérêts généraux.
81ierer a dit: "Le suffrage universel a sa racine dans le princij)e de Tégalité." Cette pensée devait s'appliquer aux époques qui nous occupent. Si les auteurs de FActe d'Union prétendaient que nous n'avions acquis aucun droit au gouvernement de la chose publique, parce que vaincus et soumis, leur premier acte devait être de nous négliger complètement, — ce qui CTit rencontré certes la désapprobation du gouvernement impérial. Ou, s'ils admettaient notre droit à la participation du gouvernement canadien, — et ils ne pouvaient faire autrement, — ils devaient nous tenir sur le même pied d'égalité que leurs concitoyens et oublier les querelles passées, volontairement et intentionnellement provoquées, d'ailleurs. Là était la condition d'une paix durable.
Mais il était dit que notre histoire constitutionnelle devait s'alimenter de luttes perpétuelles entre la volonté de survivance et la volonté de domination.
L'intention du Parlement anglais était bien de nous donner pourtant un gouvernement durable ; malheureusement, cette époque de 1840, telle que préparée d'après un plan tracé d'avance, ne devait être semée que de discordes, d'intrigues et de haines jamais assouvies.
Loin du parlement anglais, le favoritisme et l'injustice avaient beau jeu : nous en fûmes les
malheureuses victimes. Devions-nous pourtant nous y soumettre à perpétuité?
Atin fie mieux proscrire la race française, lord Durliam s'eucjuit de la population du Haut et du lîas-Canada. Comme l'éléun^it français accusait une majorifé fort importante, la représentation devait être basée sur la population, parce que, disait-il " rémigration se portant principalement vers la province supérieure, le Haut Canada deviendrait nécessairement, au bout de quelques années, plus peuplé (^ue la province de (Québec" (i) dont l'iurtuence réduite à néant ne serait plus un obstacle aux réformes à venir et, en particulier, à la création d'un gouvernement resjM)nsabb' (bqmis si longtemi^s attendu. L'obstacle pi-inripal devait donc disparaître. Mais ce (lui rend le projet de la nouvelle réfoime plus exécrable encoi-e, c'est la juste indignation qu'elle soulève dans la Cbandjre des Lords en Angleterre.
Lord Jimigliam prétend avec raison que l'Acte dTnion va à l 'encontre de la volonté populaire des deux piovinces.
Lord Ellenbourougli s'insurge contre l'établissement d'un " système permanent de gouvernement sur une l)ase que le monde s'accorderait à qualifier de fraude électorale." (2)
" 8i l'on veut priver les Canadiens-français d'un gouvernement représentatif, ajoutait-il. qu'on le fasse franchement et ouvertement."
Le duc de Wellington, s'oppose à la passation de l'Acte d'Union parce qu'il attache trop d'im-
(i) Cité par G. Lajoie. — Dix ans au Canada. (2) Gérin-Lajoie.
portaiice au consentement unanime des deux provinces, les Canadiens-français s'étant ouvertement déclarés contre l'union des deux Cana- ! das. O'Connell déclare qu'il tend ouvertement à la proscription de la race française.
Mais Topinion la plus sensationnelle est hardiment formulée par lord Gosford^ un ancien gouverneur-général des deux Canadas.
11 prétend que les Canadiens ne sont pas encore prêts à être unis législativement, parce que *' les conditions de l'union proposée ne conviennent pas à deux pays dont la richesse, Pétendue, la popuLation et les circonstances sont si dispar rates; parce que le projet est fondé sur une représentation tout a fait injuste à l'égard des habitants français du Bas-Canada, et apparaît, dans ses dispositions, comme inadmissible et impraticable.'^
Et voilà comment, par un enchaînement de faits sans précédents dans l'histoire de la constitution anglaise, par une sorte de réaction contre le bon sens et la raison, l'époque (pii nous occupe est parvenue à opposer aux droits sacrés , des gens ceux des nouveaux maîtres au détriment I de toute irne race ayant acquis des privilèges ' plus sacrés encore, mal compris par des politiques ivres du pouvoir, faisant de l'abus un principe sous le dangereux prétexte d'une légitime usurpation tirée d'un autre principe très ancien, à savoir, que la force est et restera toujours la dominatrice du monde.
Ces assoiffés de pouvoir répandent à profusion l'injustice pour en tirer un régime odieux et ar-
binaire dont les conséquences sont encore un défi à la liberté individuelle et collective.
Visiblement, les auteurs du projet feignent «l'ignorer que, par l'étude du passé, les nations se sont appliquées à discerner les moyens de pourvoir au bien-être des peuples.- Ils feignent d'ignorer que c'est dans la Constitution anglaise même, assujettie à tant de transformations successives, depuis la Grande Charte, qu'ils devraient puiser les véritables réformes à apporter à l'état social tel qu'il existe vers 1840 au Canada.
Le passé est un exemple : il nous offre des expériences de laboratoire où s'est lentement ]néparé le travail des événements qui serviront d»^ iiMMlèle an piésent et à l'avenir d'un peuple.
L'histoire donc, telle qu'elle nous apparaît, ne s'offre commfe exemple dans son passé, tprautant qu'elle nous édifie par le spectacle grandiose de faits demeniés immortels. Le panorama «les vices et des turi)itu«les dont l'histoire même reste l'écran mobile, doit se dérouler devant nos vtnix de telle manière que, par l'horreur «lu mal ac- «•«uiipli «lans le ]>assé. nous puissions mieux com- ]>ren«lre la grandeur «lu beau m«)ral. par compalaison. et apprendre à le mieux appli«iuer au cours de notre vie sociale comme citoyens ou comme gouvernants, si la patrie nous réclame aux rênes de l'Etat.
Selon Henry ]Michel, l'histoire s'est toujours composée de deux i«lées: "celle du droit de l'in- «lividu et celle «les «Iroits de l'Etat, qui consistent toutes deux dans la notion supérieure des devoirs de rindivi<lu envers la société et des devoirs de
la société envers riiidividii.'' (0 Or, pour en arliver à ce résultat, ni Tindividn ni FEtat ne doivent s'arroger des droits illusoires : rien n'est pins logique.
L'autorité, non plus, ne doit se créer des devoirs imaginaires ou exagérés à l'égard de Findividu et de l'Etat. Faire son devoir envers l'Etat ne consiste ])as à usurper les droits de l'individu, sous le prétexte que l'IOtat en sera grand i et qu'il en augmentera son prestige aux veux des autres nations. Nous touiberions alors dans une sorte de machiavélisme, dans l'indifférence morale.
Nous en arriverions à croire, comme les foui en tateurs des désordres, vers l.S-tO et aux époques suivantes, qu'un gouvernement, pour être fort, doit savoir employer tous les moytuis, pourvu qu'il atteigne le but colivoité. Or, l'idée des inspirateurs de l'Acte d'T^nion se rapprocliait en tous points de la pliilosopliie à laquelle^ Machiavel employa son génie, en ce sens qu'ils ne voyaient que la prospérité toujoui's grandissante de l'Angletei-i-e où apparaissait déjà, à cette époque, un geruie d"iuii)érialisme, la destruction systématique de toute entrave aux (»ntrepi-ises britanniques.
Ce système, plein d'une grandeur farouche, fait horreur dans son application, étant entaché d'égoïsme et de tyrannie, défauts que la raison réprouve comme contraire à la conscience humaine.
L'Acte d'Union est contraire à la raison, parce
(i) I/idée de l'Etat. — Henr}' Michel.
qu'il s'inspii-e. en outre d'un fanatisme à outrance, (le favoritisme et, par conséquent, d'injustice. Le fanatisme, à cette épociue. poussé jus(|u'à une sorte de frénésie aveujile, est di rigé en sous-main, instrument préparé d'avance avec soin et stir de trouver la plaie. Il n'a pas seulement pour but le triomphe d'une jioli tique utile à la lH)nne administration d'un u'ouvernement : il s'atta(pie à une idée (pi'il veut anniliil(M'. et tinit i)ar devenir un fauteur de dissensions.
On a dit qjie la laison ]»i(*n dirigée tempère les passions jilutôt (pr<dle ne les excite: cela est vrai; mais ici,Jes ]>assions lèglent la raison. Oi-, l'ien ne saurait i-ésiUtei- de Ixui d'une ])assion excessive. Xous en avons eu (]{'s exemples illnsMes dans ranti(|uité.
Sparte fut un toyei- de fanatisme par ses férocités sans nom, ])ai(e (pTon y était ]>arvenu à étouffer la voix de la rjiison. lîome n'en fut i)as exempte, non plus que les périodes révolutionnair(\s en r]uroj)e, entraînées souvent par un patriotisme exagéré et ond>rageux. Tel est le cas ]»our ce régiuie qui. V(M'S ISIO. veut faiie j^eser sur nous une oligai'cliie honteuse dont les résultats devront amener l'anéantissement de tout un ];assé, pai'ce (|u'on se propose d'en elTacer jusqu'au derniei- souvenir.
Le temps, chargé de remettre les choses à leurs justes proportions, a dirigé les événements vers des heuies pioi)ices: le génie de conservation d'un peuple vaincu, mais non dominé, a fait le reste et l'avenir a parlé pour lui.
Mais je poursuis. Du fanatisme au favoritisme.
il n'y a qu'un pas. Le fanatisme pervertit la raison et porte à exagérer en toutes circonstances les principes et les opinions. Aussi dangereux que le fanatisme religieux, le fanatisme politique s'attache h une passion, à une idée, celle, par exemple, de croire qu'en dehors de ses propres conceptions, il n'existe aucun moven d'action. N'admettant ([ue son propre mérite, le fanaticiue se refuse à en accorder aux autres. S'attachant à des ])rincipes exagérés, il méprise toute suggestion contraire à sa manière de voir, se dit inspiré et cliargé d'une mission divine, capable, en outre, de tout oser pour le triomphe de sa cause. Il pousse l'amour de ce qu'il préfère jusqu'à l'injustice envers ce qui lui déplaît. Dans ses rapports journaliers avec les hommes, il manifeste un égoïsme odieux. Insatiable, il ne rêve que destruction.
Relisez les époques sanglantes et néfastes de l'Inquisition au moyen âge pour vous en convainci e. " Cette épocpie, dit Rousseau, concentre toutes les passions dans les bassesses de l'intérêt ])ai'ticu]ier, et sape aussi à petit bruit les vrais f(mdements de toute société.''
En outre, le fanatisme engendre le favoritisme o])posé aux i)rincipes de l'éipiité. Nous en avons eu un exemple frappant^ alors que Durham, en 1839, attribuait sans restriction la mauvaise administi-ation de la colonie aux seules dissensions qui la trou])laient ; alors que le gouverniMuent anglais, par une mesure» de prudence irréfléchie ou préméditée, ne voyait dans l'état déplorable du pays (jue séditions et sourdes menées de la part des Canadiens-français; alors qu'il r-ef usait
de croire que la niaiiviii.se entente entre le gouvernement exécutif et le cori^s représentatif était née «lu fait que la reconnaissance de l'union de ces deux corps devait être regardée "comme démocratique, révolutionnaire, et presque l'équivalent au crime de haute trahison au Canada.'' <^i>
Toujours par favoritisme aussi, le gouvernement imi>éi-ial fei-ma les yeux aloi-s (pTon l'avait mis en garde contre rirresponsa))ilité des gouverneurs envers l'assemblée populaire, fait des I>lus gi-aves qui leur donnait le pouvoir de frapper de leur veto toutes mesures votérs \k\v 1* Assemblée législative ou par le Conseil, parce qu'il leur plaisait de flatter les passions de l'une ou de l'autre. Il y avait conflit i»erpétu<d entre le parti ]>oj)ulaire et rAssemblée dont les dissolutions réi)étées f;ii^;iit Tu-idii^ l.i (•(mfiîiinM' ;^ tout le nnmde
1)(^ liiiU' en luiti', (»ii rii ailivail i»ius sûrement à la confusion. Et malgré tout cela, le favoritisme semait la déflance, l'insoumission et provoquait l'anarchie. Au favoritisme aussi on doit attribuer l'iiumiliation, les menaces dirigées contre la race canadienne-française qui ose protester hautement.
Et lord Ehirham lui-même, convaincu d'abord que les désordres de cette époque sont entièrement dus aux haines des deux races, finit par prétendre qu'elles sont nées principalement des défauts de la constitution coloniale, des usurpations, des malversations dans la pratique administrative et du favoritisme infestant les couloirs de l'Assemblée.
(i) Gérin-Lajoie.
Lord Glenelg va plus loin. Il déclare en toute franchise que la Constitution de 1791 ''n'a jamais été mise en pratique et que le gouvernement prit parti pour une race contre l'autre, se déclarant pour la race anglaise au détriment des intérêts des anciens colons, au lieu de rester dans son r(Me naturel de médiateur et d'arbitre."
Il eut pu eu dire autant de TActe d'Union qui s'imprègne d'injustice, en ce sens, qu'il est considéré plutôt par ses auteurs comme une nécessité politique, et qui, sous le prétexte de faire cesser l'esprit de révolte et d'insoumission de la part des Canadiens-français, accepte, sans la discuter, une mesure oppressive pour les uns et imbue de favoritisme pour les autres.
Or, a dit De Toqueville, le favoritisme s'accompagne de despotisme, et toutes les circonstances, le présent, le passé, participent à le faire naître.
Si les êtres sont nés avec de bons instincts, ce qui est discutable; s'ils se pervertissent dans le milieu social où ils vivent, on en déduirait que les sociétés sont façonnées de telle façon qu'elles nuisent plutôt au bonheur des hommes, surtout s'ils y recherchent, par tous les moyens, des bénéfices appréciables et si, constamment en éveil, pour ne pas dire perpétuellement armés, ils préparent leur ruine.
Hobbes va plus loin encore. D'après lui, il n'y aurait ici-bas d'autres règles que l'utilité, principe qu'on applique par le droit acquis de faire valoir des moyens de toute nature. Mais le principe, dans notre cas, serait le droit qu'a tout homme d'empiéter chaque jour sur la propriété du voisin plus favorisé par le hasard ou par la
fortune. Ce qui indiquerait que, dans notre société en formation, nous sommes la proie des luttes perpétuelles qui apparaissent comme la cause d'anéantissement du droit du plus faible au bénélice du plus fort. Ceci nous incline à la banqueroute systématique de toutes les facultés inhérentes à une race en minorité, c'est la négation d'une paix possil)le entre les membres de notre corps social.
Mais, d'un autre côté, le desp()tisme ne se fait pas seulement le maitre des actes humains, il s'insinue souvent dans le douiaine supéi^ieur de la pensée et cherche à l'anéantii-. Il s'imprègne «riin iraditiimalisme à rebours, tâchant par tons les moyens de contrecarrer les idées novatrices et de les emprisonner dans une servitude honteuse. Sans cesse en éveil, il craint les innovations ])ai'ce qu'elles peuvent nuire à ses tendances contradictoires, et sui-toiit. i»arce (in'cllcs travaillent à le corriger.
Par ces théories, il est en opposition avec la justice, se pla(;ant au-dessus de toute contrainte logique, allant où le poussent ses mauvais instincts et ses penchants pervers.
Il se pare de tyrannie, ignorant la ménsuétude et la modération, toujours excessif enlbut et ne pouvant jamais se convaincre que la liberté prêche l'égalité quant aux droits des individus.
Tel donc nous apparaît l'Acte d'Union, méprisant le droit des gens, foulant aux pieds le droit de représentation et tendant à courber tout un peuple sous un despotisme honteux. A n'en pas douter, il veut l'anéantissement de la race fran-
çaise dont il a vu avec terreur la prédominance s'affii-nier de joui- en jour au nord des Amériques.
Cette constitution qui nous a gouvernés pendans vingt-sept ans, sous l'autorité de gouverneurs doués de mentalités diverses, ne ressemble guère à ce que nous souimes convenus d'appeler un régime vraiment appuyé sur des principes politiques. Il en a les apparences sous une envelo])pe de fausseté. Il s'ai)puie d'a])ord sur une idée de favoritisme, en ce sens que lord Durhani, tout en flattant le parti anglais du Bas-Canada dans ses préjugés, en tire l'objet principal de la constitution future. Enfin, parce que, i)lus tard, ce projet, sans même avoir été logi(iuement discuté par des gens renseignés sur l'état de la colonie, sera appuyé par le gouvernement impérial trompé lui-même sur la véritable situation du pays ; et parce que le nouveau régime prend corps, malgré les protestations restées légendaires de la part de ce même gouvernement anglais, je veux dire, d'un certain nond)re de ses nuMul)res autorisés qui, dés les premières pages de notre histoire constitutionnelle, le dénoncent comme une flétrissure et une abomination.
En insistant si fortement sur une union du Haut et du Bas-Canada, lord Durham ne prépare pas seulement la proscription de la race française, mais il veut encore, nous l'avons vu, lui imposer une lourde obligation comportant, dans son exécution même, une arrière-pensée : celle de noyer les intérêts des anciens colons. Il fait mentir par conséquent un traité solennel que l'Angleterre vient de signer à la face du monde.
Parti d'un faux principe, lord Durham veut
réprimer les prétendus abus dont il exagère et fausse les origines, en faisant acoe])ter un régime d'oppression à outrance, sans songer à ses conséquences pour l'avenir. Répriuier à tout prix, telle est sa ])oliti(|U(\ l^our v airivei-, il ne reculera devant aucun subterfuge et cherchera avant tout à faire triouipher ce paradoxe réprouvé par tous les peuples civilisés: la force doit primer le droit.
Donc, pour atteindre sou but. Durham [uoposei-a Tunion disi)roj»oi-tionuéc «lii Haut et du lîas- Cana(hi déjà séj»aiés [kw la t'oustiinticm <le ITÎH.
La représentation seia égahMiuMit partagée entre deux éléments, l'un en minorité, l'autre en nuijorité. Le pouvoir exécutif ai)i)aremnient exercé ])ar un uiiuistère respousabl(\ accordera à un gouverneur le droit de soumettre à la sanction de Sa Majesté le Roi les lois adoptées par le peuple, de sorte que cette prérogative sera laissée au bon ou au mauvais vouloir du représentant de Londres.
Visiblement, cette faculté ainsi accordée est anticonstitutionnelle, parce qu'on n'en trouve aucun exemple dans la Constitution anglaise, modèle de toutes les constitutions antérieures des autres colonies. L'intention du gouvernement impérial se trahit donc dans le préambule même du projet de l'Acte d'T^nion. en ce que. par le caprice d'un gouverneur mal informé des besoins du pays, créature d'un pouvoir inattaquable, l'autorité sera laissée entre les mains de la population d'origine anglaise. 7
Apparenniient prépai-e dans iiu but de conciliation, ce projet devient, an contraire, nne raison de discordes. De môme qn'intentionnellement, on introdnira de préfér-ence la lan';ne an<;laise dans le I*arlement et qne le gonvei-nenr aura le «Iroit de le dissondre selon son ])on plaisii*. De pins, la non^•elle constilntion, selon ceiiains i)arlemenlaires anglais, sera adoi)tée en raison de l'intlnence personnelle de loi-d Sy<lenham et grâce à la corrnption exercée an sein même de la représentation. Elle anra pour Imt principal d'anniliiler l'élément français et tonte iîrflnence fntnre qn'il ponrrait exercer dans le Parlement. Dans ces circonstances on pent s'inmginer c(mibien la pi-emière élection qni fit triom]>lier lord Sydenham, en 1841, fnt nne occasion de désoidi-es sanglants, de corrnption éhontée, de violence, de meurtre même, de frande, événement qne la presse anglaise flétrira dans des articles dont les échos eurent une longue et dui'al)le répercussion dans notre histoire constitutionnelle.
En cette occasion, La Fontaine déclara ouvertement ne pas ajouter foi aux fausses ])i-omesses de Poulett Thomson qui, voulant s'emi)arer du pouvoir, faisait briller aux yeux du peu])le les bienfaits d'un gouvernement res])on sable.
D'ailleurs, ce rêve d'un gouvernenHmt responsable, si cher aux aspirations des Canadiensfrançais, restait en secret, pour les inspirateurs du projet d'Union, une utopie que les circonstances ne justifiaient nullement de faire adopter.
Partisan du principe de l'égalité et de la liberté individuelle, La Fontaine n'entrevoyait la prospérité du pays que dans l'adoption d'un régime
sanctionné par la volonté populaire, de même (pie le peuple devait de droit voter l'impôt, participer à l'action du gouvernement, jouir enfin de tous les privilèges qui font la force de la Constitution anglaise. C'était là un appel aux principes du gouverneuient lespousable. Aussi, au début de TAssemblée du premier parlement, La Fontaine et ses ])artisans iestai(mt-ils indécis et se demandaient (piel parti prendre devant l'attitude du nouveau gouverneur. Allaient-ils demander le rappel de la nouvelle constitution (pi'on venait d'adopter par la violence'? Allaientils s'abstenir de leur di-oit de vote aux élections prochaines'.' X'y aurait-il pas dans ce geste maladroit comme une abdication du passé*?
La Fontaine dissuade ses partisans d'agir ainsi.
Jouissant d'une ])opulariîr concpiise de haute main, énergique et en possession de solides facultés de raisonnement, il était devenu le porte-parole des Canadiens-français. Il voulait piéïKiriU' les esprits à plus de unMlération. à plus <le résignation, afin de raffermir les énergies é])ranlées devant les problQjues de l'avenir. 11 s'attacha à leur faire compiendre (|ue la responsabilité j>opulaire a servi de base à la constitution anglaise et que, par une résistance raisonnée et sans heurts, ils en ai-riveront plus sûrement à des résultats heureux.
La Fontaine temporisa, bien qu'il se fût aperçu des intentions de 8ydenham insintiant et adroit, alors qu'il fait adopter le projet d'L^nion. Car il n'a pas pour seul but de faire cesser les agitations de plus en plus menaçantes et d'apporter une paix si longtemps attendue. Il reste et res-
tera un ennemi juré de tout gouvernement responsable, seul moyen de garantir les droits du peuple canadien dont il veut, avec toute Fénei-gie dont on le sait capable, annihiler à jamais l'influence au bénéfice d'une prépondérance anglosaxonne. Mais La Fontaine temporise.
Il comprend avec un grand nombre d'autorités anglaises qui, en toute occasion, ont pris la défense des Canadiens, combien la nouvelle constitution est un acte arbitraire, en violation des dispositions de l'Acte de 1774 et de la Grande Charte même, qu'elle est imposée sans le consentement populaire, qu'elle i>rive les Canadiens de l'usage de la langue française dans les débats législatifs, qu'elle assume une responsabilité financière à laquelle on n'avait jamais donné d'adhésion et qu'elle dispose des revenus d'une province qui n'avait conti»acté aucune obligation enver-s le Haut-Canada, conséquemment, envers la race anglo-saxonne.
En outre, — et ce point est d'une importance plus que majeure, — elle est inspirée surtout, selon les propres paroles de Durham, ^^ dans le but d'établir une bonne fois pour toute le caractère national de la province qui doit être celui de l'empire britannique, celui de la race anglaise destinée, dans un avenir prochain, à dominer le continent de l'Amérique septentrionale."
La Fontaine sait tout cela, mais il temporise.
Devons-nous l'en blâmer maintenant que l'histoire du passé nous apparaît dans toute sa clarté? Je ne le crois pas. Cependant, notre histoire constitutionnelle, à cette phase de sa transformation, et parce que façonnée selon un plan arrêté
d'avance, provoque à peu près la répétition des mêmes faits que sons les régimes précédents, des mêmes évolutions d'idées, des mêmes moyens insidieux qui avaient fait et défait nos institutions politiques dans le " but d'établir dans le pays une population anglaise, avec les lois et la langue anglaise, et d'eu confier le gouvernement à une législature décidément anglaise.''
Xul n'ignore, d'ailleurs, — et je crois l'avoir dit déjà, — (|ue l'iiistoire universelle est soumise à cette loi d'évolution par laquelle se répètent à des époques indéterminées, ces analogies de faits, de pensées, de systèmes, selon les besoins du siècle où ils ai)paraissent. plus parfaits selon le progrès accompli par cha([ue pays, mais qui présentent à peu près les mêmes caractères inhérents à la mentalité des diverses races apparues sur la terre.
Comme il est facile de le constater, — et j'insiste une fois de ]dus sur ce fait, — notre histoire constitutionnelle, en dehoi-s d(^ ces luttes pour la i)iéd()minance des races, ne présente aucune originalité bien caractéristique.
Sans les sept gouverneurs qui ont présidé Ti nos destinées, depuis lord Sydenham jus({u'à lord Monck, rien ne retient plus notre attention que ces luttes perpétuelles entre deux races jalouses de leur ])i-estige et de leur origine. A part ces conflits survenus avec une régularité presque systématique, sous nos diverses constitutions, nous assistons à des débats demeurés la plupart célèbres, mais qui, dans leur monotonie même, captivent surtout les intéressés et les ambitieux qui n'entrevoient la prospérité d'une race que
dans .son expansion linancière à rintérieur et à rextérieiir et, comme conséquence, à son prestige commercial dans le monde.
Ils paraissent ignorer que, de tout temps, les peuples civilisés ont aspiré à un idéal d(^ grandeur morale et intellectuelle qui est devenu comme Tâme des nationalités puissantes dont s'iionoi-e riiumanité.
Oi- donc, sous lord Sydenham, que voyons nous d'important, si ce n'est la mise en action d'un puissant mécanisme de destruction, mis (mi mouvement par une force latente? Formidable énergie par laquelle s'élabore une sorte d'anéantisse ment physique et moi-al, mais dont les ouvriers lentement outillés, j luent cei)endant le rôle de l»antins mus à volonté par une puissance secrète.
Mais que de dépit, que de haines sourdes, que d'elforts gigantesipu^s et" de projets monstrueux ont avoi'té dcn^ant l'insuccès de cette volonté de domination entretenue ])ar un desi)otisme à outrance !
Sous sir Charles Bagot, une ère de ])aix jjassagère rassure les esprits. Une sage administra ti(m rend ce gouverneur populaire parmi nous. Il paraît s'écarter des erreurs commises ]^ar son prédécesseur, préconise les principes du gouvernement responsable et manifeste l'intention de ne gouverner (pi'avec l'appui de la majorité. Jusque là, le parti Sydenham avait triomphé. Le parlement hétérogène laissé à sa mort, eu 1841, manquait de cohésion, cela va sans dire, d'uniformité d'opinions et de vues. La plus grande confusion y régnait. Il faut remédier à cet état déprimant de la situation, et Baldwin, dont la
figure légeudaire nous apparaît comme une puissance a c(4te épocpie. ayant proposé un vote de non confiance dans les principaux conseillers du gouverneur. Draper, alors procureur général, en ju-ofite poui- déclarer hautement que l'Union ne j>eut ré(dlenient résister aux difficultés du moment que si l'élément canadien-franrais particijïe. à raviMiii-, au bon fonctionnement de l'Etat. La ])aix s(Mnbl(^ scellée i)ar une alliance durable des deux rac('s. A cet instant solennel, La Fontaim* entre dans le ministère^ avec Morin et Etienne Pai-ent.
EpfKjue mémorable de notre histoire constitulionnclle, parce (jn'elle sus<-ite les ]dus grandes luttes entre la volonté «le conservation et la volonté de domination.
T)u COU]), les torys du l>as-('anada reçoivent une eommoticm dont ils se res.sentent longtem]>s. Le mécanisme de destiuction cra«|ue <lans son mouvement même et le travail d'anéantissement ralentit anx acclamations d'uiH^ race en délii-e. P.agot devient l'arbitre des lilxMtés voulues ])ar la Constitiition anglaise. On lui ])réte v(dontieis le titre enviable de " père de notre gouvernenK^nt resjjonsable."''
Il est un fait certain: Si tous les successeurs de'Bagot avaient entretenu les mêmes intentions de resi)ecter les libertés ])0])ulaires, le despotisme i eut vu alors ses Idéaux jmrs. Mais si les gouvernements se font et se refont, les hommes changent et souvent se remplacent difficilement. Xous en avons eu des exemples nondu-eux au cours de notre histoire liviée aux caprices des tourmentes.
L'arrivée au rana<la de sir Charles Metcalfe,
produit une confusion générale et facile à expliquer, lorsqu'on apprend qu'il a bien l'intention de reconnaître le principe du gouvernement responsable, mais qu'il n'accorde à aucune colonie le droit de dépouiller un gouverneur de toute initiative personnelle, n'étant redevable de ses agissements qu'à l'autorité impériale. C'est, nous le voyons, le réveil du vieux système oligarchique. Ironie du sort I D'un seul geste de défiance coupable em ers les hommes de deux partis où il ne veut voir qu'acrimonie et malentendus, Metcalfe ne tardeia pas à ébranler peu à i)eu l'échafaudage trop fragile d'une politicpie naissante. Dans une dépêche confidentielle, — elles le sont presque toutes, à cette époque, — il ne cache pas ses sentiments d'antipathie à l'égard des Canadiens-français. Faisant l'historhpie des partis en présence qui dirigent l'opinion, il fait preuve aiq)aremm(^nt de bonnes intentions, déclarant (pril se croit '^ tenu de considérer les Français et les Anglais de la même manière, de ne reconnaître aucune différence entre eux, et de les traiter tous comme de fidèles sujets, ayant droit à la même protection et aux mêmes droits et privilèges." Il se montre, par conséquent, satisfait de l'ascension au pouvoir du parti français, événement qu'il regarde comme un signe d'une paix durable. Mais passant rapidement sur le parti réformiste dont il ne doute pas un instant de la parfaite loyauté, il entre jjlus avant, dans le *• cœur du sujet " en exprimant ses vues sur les idées conservatrices d'un parti qui s'est affublé, comme on le sait, du titre équivoque de " Family compact.*' Il remarque avec intention que ce
parti comprenrl " ceux qni out le plu.s fait pour écraser la rébellion dans le Haut-( 'auada, et constate immédiatement que les partis français et réformistes coalisés dans le but d'obtenir une majorité dans l'Assemblée représentative et le Conseil exécutif, sont précisément ceux (pii. antérieurement i-ebelles et séditieux, ont acquis le plus d'autorité à l'exclusion de ceux qui se sont montrés fidèles et attachés."'
Devant un pareil état de choses, déclare Metcalfe, '' et avec beaucoup plus fie sympathie au fond du cœur pour ceux qui ont été loyaux que pour ceux qui ont voulu secouer le jou«: de la mère pati-ie. je me trouve condamné en (|uel(pie sorte à faire fonctionner le gouvern(Mnent sans la participation de ceux sur lesquels la mère patrie devrait se reposer avec le plus de conliance au cas de besoin."
Déjà Metcalfe appréhende qu'il devra jouer le rôle de médiateur-; il tombe dans une profonde perplexité. Il redoute res]»rit de ])arti et l'animosité d'une opposition peu symi)athi(pie à ses vues. Ce fait complicpie grandement cette situation difficile : il hésite à subir l'influence du moment.
Un «toute né dans son esprit déjà indécis ne laisse pas de nous surprendre et de nous avertir du danger prochain. Car dans une lettre au ministère des colonies, il s'ouvre complètement et expose ses projets, alors qu'il s'écrie : " Sir Charles Bagot, dans la mise en pratique du gouvernement responsable, n'eut jamais la moindre intention d'abandonner à certaines personnes appelées dans son Conseil son pouvoir et ses préro-
202 DES IXFLUEXCES FRANÇAISES
gatives. Il a laissé ce soin à son successeur." Et il ajoute: '' Le gouverneur doit-il être siui]>lf ment un instrument entre les mains du Conseil, ou doit-il exercer son jugement privé dans Tadministrati(m du gouvernement? Ce serait là Toccasioji de déshonorer la commission de ^Sa Majesté en me soumettant à de pareilles prétenticms."
]Metcalfe peucliei-a donc vtM-s la i)olili<iuc de Sydenliam. D'ailleurs, il ne saurait conservei son calme devant k^s exigencc^s — qu'il (|unliti<' d'extravagantes — des CanadicMis-franrais, ahn-s que, dans ces circonstances excei)tionnelles, ils deuiandent des moditications à l'Acte d'Union, la réhabilitation de la langue fran(;aise, des mesures éducatioiinelles extraordiuaii-es, autant de questions propres à hâter l'introduction des principes de la responsabilité'i)arlementaire aiixqu(ds Metcalfe est uianifestement oiq)osé poui- les raisons exposées plus haut.
Quand nous disons que Metcalfe ])réc()nise les idées de Svdenham, (puind nous constatons ipril admet sous réserve le princiix» du gouvtM-nenu'Ul responsable, mais qu'il diffère d'opinion sur son fonctionnement pratique, nous nous rendons compte en même temps (pie ces querelles intestines, ignorées du peuple, sont i)lutôt des i)rétextes nés d'une crainte i)uérile devant le fait accompli que la race fi-ançaise d(unine dei)uis (|uel(iues années, ce qui entre en (-(mtradiction avec le but (pie se proposait d'attendre lord Durbam dont la première pensée avait été de recommander la ])roscription rapide d(? toute in- Huence étrangère comme indispensable au triom-
plie et à la prédominance anglo-saxonne en Améliqne sepientiiouale.
Metcalfe. comme presque tous ses prédécesseurs, n'échappe i)as à cette politique néfaste à laquelle le ministère des colonies anglaises est l(n'n «rètie étranger et dont a]q»areminent certains instigateurs, depuis Sydenham. ont fait le thème de leurs récriminations.
T)es nounnations arbitraires faites à Tinstigation du miuistère. la fnruie lésistance des ministres devant l'abus des jnérogafives du gouverneui-. IcMii- déuiission devant la résoluti<m de ce dei'ui«M' de ne prendre aucun engageuient contiaire à sa dignit*'; toutes ces circonstances c(»ntri])uent à i-évc^iller les vieux ressentiments mal éteints et à nous rejMuter aux jours sombres qui ont failli, depuis 170.*>. nous faire i)erdre noti-e indépendaiic(^ nationale tant de fois menacée par des ennemis séculaires.
Et pendant ce tem]>s. la ]U(*sse de tous les pays s'émeut devant la ciise ministérielle du Canada dont ré<ho se ré])ercute aux quatre coins du monde. Tette question de responsabilité gouvernementale passionne au i^lus haut degré les politi<iens de l'Europe.
Le Parlement anglais, par la voix de lord Stanley, prétend (pie s'il fallait donner toutes les latitudes aux rana<liens. nous en ari-iverions à conclure à "l'inconiDatibilité <lu Parlement avec IVxistence d'institutions monarchif|ues et avec les rapi)orts qui doivent exister entre une colonie et la mère iiatrie." Cette opinion est ambiguë et injuste. En tout cas, elle nous fait bien voir les craintes de l'Angleterre qui, mal renseignée
à notre égard, ue saurait nous accorder trop de liberté, devant le fait surtout qu'elle nous soupçonne d'être animés d'un esprit d'indépendance et de révolte, ce qui n'est pas la vérité.
('(4te raison, vieille déjà de cent ans, met les hommes d'Etat anglais en Hagrante contradiction avec eux-mêmes. Mais ils tiennent avant tout au res|)ect des i)réjugés, et resj)rit national remporte alors sur ces fragiles (pierelles de leur colonie lointaine dont ils remettent la tâche d'apaisement à la seule autorité dictatoriale du gouveriuMir. Aussi, ]\leiealfe i-edouble-i-il de amfiance devant ces oj)inions souvent e^xagérées; et le pays demeure toujours dans la plus profonde incertitude.
Mais poussons l'enciuête pins loin.
Lord Cathcart, dont Tadminisl ration fut courte, ne possède guère l^s (lualités du i>oliti(pie et du diplomate et n'jippoi-te inxH d'heui-(Mix changements. Ce militaire, (pii fut à Waterloo, n'a guère de sens psychologique. Aussi, on le constate avant peu, sous son administration, les choses ne prennent pas une tournure plus rassurante. D'ailleurs, en considérant les éA^énements antérieurs, nous sommes fixés sur le rôle des Canadiens-français dans la politique du pays. Car enfin, disait Domat, " connaître la fin d'une chose, c'est simplement savoir pourquoi elle est faite; et on connaît pourquoi une chose est faite si, voyant comment elle est faite, on découvre à quoi sa structure peut se rapporter."
Quelle pensée saurait mieux convenir à cette époque de tergiversation ? L'expérience acquise des hommes, des choses et des événements, depuis
1840, nous révèle le but que poursuivaient les ennemis de la race française en Amérique.
Xous apprenons pourquoi ils s'acharnèrent à la réalisation «l'une pensée tenace depuis la Con- ({Uéte.
Or, si l'on connaît les raisons qui n'avaient cessé de les guider, on doit prévoir aussi les résultats néfastes que p]-ov(M|uera leur politique. Alors, l'immense complot lentement ouidi contre nous, nous apparaît dans son horreur et dans sa vérité: nous en découvrons la ..structure. Nous faisons une halte devant ce tableau émouvant de notie histoire.
Nous nous disons encore que certains monuments construits avec patience, détient les coui)s du temi)s. parce qu'ils sont l'expi-ession d'un passé ind(\structible et qu'ils s'élèvent comme un exemi)le aux générations fut mes. Nous nous disons qu'ils «lemeurent ]»<)iij- al tester qtie nous ne semons i)as toujoui-s sui- des (cndres stériles et (pie la fortune n'a pas toujours trahi les efforts de ceux-là qui refusent de s'éteindre dans l'impuissance. Mais poursuivons.
La nomination de lord El gin comme gouverneur du Canada, nous i-<Mii«^t un instant dans un<» position avantageuse.
Les hommes d'Etat anglais se sont aloi-s ressaisis.
Le comte Grey, seci^étaire colonial, en transmettant ses instructions à Elgin, s'exprime d'une façon catégoiique. Il faudra à l'avenir que le gouverneur observe la neutralité du souverain d'Angleterre dans les affaires de la colonie. Il sera donc astreint à l'avis du Conseil exécutif
et il accepter comme membres futurs du parlement canadien tous les sujets qualifiés sans distinction, et sans, de sa part, manifester aucune préférence ou imposer de partisans de son choix.
Le comte Grey reconnaît publiciuement que la constitution accordée aux colonies de l'Amérique du Nord exige qu'elles jouissent des mêmes i>rivilèges qu'un gouvernement responsable. Par ces déclarations, il réprouve évidemment la j^olitique des Sydenham et des Metcalfe.
Mais cette opinion ne saurait pi-évaloir. Il est difficile de faire accepter en pratique ces théories pleines de sens, surtout à une heur-e où un gi'oiipe puissant d'individus ne saurait abdiquer des traditions qui se per<lent dans le plus lointain passé et qui demeurent comme la sauvegarde de leurs intérêts futurs en Améri(iue.
Sans tenir compte des avertissements du comte Grey, une minorité continuera de gouverner le pays au détriment de la majorité.
Et au milieu de ces conflits d'opinions, augmentés par une animosité constante, par des antipathies de races, par le choc des intérêts, le ministère s'étiole, le pays périclite.
D'une faiblesse désespérante, le Parlement en est î-éduit à passer des sessions entières avec l'appui de majorités insignifiantes.
Nous revenons bientôt aux vaines discussions dex premiers jours de 1840. C'est l'éternel recommencement des luttes pour la prédominance des langues, des races, luttes meurtrières, je ne sanrais trop le répéter, entre l'esprit de domination et la volonté de conservation. Et de nou- ^eau apparaît le règne du despotisme.
Des ciieoustances, — puisqu'il eu uaît saus cesse — contribueut à douuer laisou à ces i)aroles (Vuu écrivaiu «(ue citait Gériu-Lajoie: ''L'iujustice u'est poiut uaturelle à riiomme. et ce n'est qu'en lui faisant croire que sa liberté est en <lano:er (lu'on peut l'amener à attenter à la liberté d'autrui." Cela est AT-ai (piant à l'attitude de l'élément anglais, après 1S40.
En voulant convaincre les esprits surexcités qu'ils sont liais et qu'on cberclie à les détruire, le desiK>te en arrive à leur faire croire que le ]M^rsé(uté devient le persecuteiir. D'ailleurs, le d(*s])ote n'est pas difticile sur le cboix des moyens. 11 les fait naître en toute occasion, sans se préoccuper des intérêts du moment et indifférent d«*vant les consétpn^ices qu'ils provoqueront dans un si^ns ou dans un autre.
Nous en avons eu un exemple lors de la discussion de la fameuse loi «l'indemnité, en 1849. Elle fut un pi-étexte lonjitemi>s attendu, et surtout à riieure où l'élément français triouipliait et seuddait s'être emparé du pouvoir d'une façon définitive. Habitués à le re^rarder comme un ennemi séculaire des institutions britanniques, et imi)réonés de cet esprit de «lomination dont ils avaient toujours fait leur arme coutumière, les Aniilo-Saxons. sans dij^simubM- leur dépit, avaient vu leur intluencc^ tléchir et leurs prérogatives considérablement diminuées.
A la même époque, le Canada souffrait de ce que lord Grey appelait " le défaut «le stabilité de notre situation commerciale." et cela en raison des changements dans la politique générale telle qu'imposée par le gouvernement impérial.
208 DES INFLUENCES PRANÇAISE/î!
Le parti opposé au régime nouveau en profite pour provoquer une perturbation au désavantage des Canadiens-français.
Jauiais dans notre histoire constitutionnelle, en effet, le parlement ne fut témoin de luttes oratoires plus acerbes, plus emportées, où les injures les plus grossières s'ajoutent aux blasphèmes à l'égard d'une race, à l'égard même des autorités les plus illustres du gouvernement britannique. Jauiais la passion et la haine n'avaient déversé autant d'épithètes insultantes et contraires à la dignité {3arlementaire. Quand la colère mal répi-imée a épuisé toutes les ressources de ses raisonnements boiteux et vides de sens, elle en arrive à se servir de l'argument frappant qui convint aux faibles d'esprit et aux ignorants incapables de penser et de combattre par la force de l'intelligence.
Pi'oposée dans le but d'indemniser ceux que rinsurrection de 1837 avait affectés dans leurs biens, sans distinction de races, la loi dite "• d'indemnité " offrait une occasion exceptionnelle de soulever les préjugés et les haines depuis quelque teuips dissimulées, mais soigneusement entretenues.
Nonobstant l'esprit de tolérance dont firent preuve les libéraux du Haut-Canada, dans les circonstances; nonobstant l'incontestable prestige (le lîaldwin ouvei-tement sympathique aux Cîuiadiens-français, une colère sans borne grondait dans le sein d'un groupe fanatique et ombrageux. Ce qu'il n'avait pu réussir dans l'enceinte du parlement, il allait le tenter à l'extérieur. Le Fontaine y risqua sa vie ; lord Elgin
ne dut son salut qu'au calme imperturbable dont il était d'ailleurs coutumier et offrit en cette circonstance même sa démission au ministère des colonies qui, solennellement, l'assura de la confiance du Koi.
Cette directe approbation de la conduite du gouverneur devant l'acerbe opposition à la loi d'indemnité, avait mis le comble au débordement «lu fanatisme. On alla jusqu'à demander au gouvernement impérial le désaveu de cette même loi et la dissolution de la législature.
De nouveau, cependant, Downing Street manifesta d'une façon péremptoire sa confiance dans le gouverneur et dans le parlement canadien. Le parti au pouvoir exultait ; les Canadiens-français triomphaient une fois de plus. Mais de nouveaux troubles surgirent de la part même des auteurs de l'Union des Canadas. Déçus dans leurs prétentions de domination à outrance, ils demandaient maintenant l'annexion du pays aux Etats- Unis. D'autres prêchaient l'indépendance. Déloyaux à la couronne britannique, ces insurgés — car ils en étaient — cherchaient par tous les moyens à se trouver une forme de gouvernement idéale qui leur fournirait l'occasion d'exercer toutes leurs illusoires prétentions. Ils se voyaient déjà les maîtres incontestés de l'Amérique septentrionale au détriment de ceux qui. maintenant fidèles aux principes du gotivernement responsable, avaient renversé les rôles et donné à la race canadienne-française tout le prestige qu'elle avait acquis par son attachement à des idées auxquelles l'Angleterre devait sa grandeur et sa prospérité.
Ayant à faire face à de nombreux ennemis, le ]r<u-ti <le La Fontaine devait lutter, d'un eôte, contre les ])arti8ans de l'indépendance intégrale, et (riin antre, contre les annexionnistes dont Papinean, l'ancien, se in-oclamait em])ljati(pienu^nt le défenseur.
On reprocha hautement, à cette épo(pie, au chef du gouvernement res])onsable de n'avoir ])as saisi roccasi(m de secouer le joug (pu le i)i'ivî»it de] mis si longtemps de sa liberté. ^Fais quel ]N(rti devait prendre La Fontaine devant l'attitu(h' généreuse et pacifique de loi-d l^lgin (^t du gouvernemt^nt anglais cpii venait de confirmer, ])ar une liitte ininteri-om])U(\ un droit à (h^s libertés que le jjeuple fran(;ais n'avait jamais connues <lepuis la Cdn(]uête ? Allait-il renier tout un ])assé fait de sacrifices ? Allait-il trahir ceux-là mf^nes cpii venaient de lui-reconnaîti-e des privilèges si précieux et qui, pour les lui maintenir définitivement, refrénaient les ambitions et dénonraient avcH- fermeté la viob^ice o\ le fanatisme ?
Qui ])ourrait admettre une pai'(41h' contradiction ?
^Liis les advei^saires acharnés du gouvernement ne l'entendaient pas de cette façon. Ils accusaient l'élément anglais de lâcheté et l'élément français d'hypocrisie.
Et de toutes ces discussions oiseuses, il ne sortit que de la confusion. Le projet annexionniste^ sul>it un échec fatal, celui de rindé])endance croula dans l'oubli.
Cependant l'indécision s'empare des esprits. -Bien que tout rentre dans l'ordre, à ce moment,
les désabusés d'iiier n'ont pas déposé les armes. Comme par le passé, ils attendent nne occasion (pie bientôt, d'ailleurs, le projet d'une confédéra tion canadienne fera naître.
Incideuniuait, nous en sonnnes arrivés à l'administration de sir Edmund Head. Nonobstant certaines réformes intérieures et utilitaires, les l>artis en présence sont pei-plext^s, ball(»tés d'idées en idées. L'oraj^i* i>ronde. Des (picstions de clochers remuent les niasses. Le favoritisme du nouveau .gouverneur soulève de^ nombreus(\s protestations. On revi(Mit encore au réiiinu^ néfaste des Sydeiiham et des Metcalfe: l'abus côtoie l'exagération. Des iiiouv(Miients anti-fran(;ais S(^ dessinent et rei>reiineiit un nouvel essor.
("est au inili(Mi de ces événements qu(\ sous ra])paren('e d'une fédération, l'iiléi' d'une union léoislatiM' semble inciidrc finiiip. Les ennemis de j;Hlis vont retrouver de nouveaux arguments: la volonté d(» domination va i-epreiidre s(^s luttes contre la volonté de conservation.
Vne sim))le (piestion de teiiure seiîiueurijile, par exemple, va suffire à miMtre 1<' f(Mi aux ]>oudres. Le llaut-Camida s(^ sé])are avec violence du l'as-Canada: ITnion même est sur le ])oiut de rcH-evoir son coup de grâce. L'éteinel problème de la re])résentation revic^nt sur le tai)is, se bnse toujours sur les luêmes motifs (4 rencontre les mêmes objections.
A ce moment lord ^ionek succède au démissionnaire Edmund Ilead : la Guerre civile éclate aux Etats-Unis.
Les Canadiens-français en cette occasion font preuve d'une loyauté à toute épreuve. Mais les
partis se désagrègent. Peu confiants dans la stabilité de ces derniers, les hommes influents acceptent des sinécures; d'autres, par leur défection, rendent la situation intenable. Les ministères succèdent aux ministères sans apporter plus de changements dans Fétat déplorable du gouvernement. Le pays, proclame-t-on, ne verra des Jours prospères que s'il met en œuvre. un projet d'union fédérale aboutissant à provoquer une réforme constitutionnelle radicale pour le plus gi-and ])ien des provinces réunies.
Le Canada va entrer dans une nouvelle phase, la plus célèbre de son histoire constitutionnelle.
Voilà où nous en étions arrivés après plus de cent ans de luttes où tout avait été mis en œuvre pour mener à bonne fin l'anéantissement politique d'une race.
Mais il ressort de tout ce passé, que les Canadiens-français avaient soutenu une lutte d'intelligence, de volonté indomptable, contre laquelle ses dominateurs se sont brisés. Visiblement, ce passé était devenu le palladium de la valeur nationale des Canadiens-français, et produisait le miracle de leur survivance.
Après cela, pourrait-on prétendre qu'ils sont, à ces époques, comme on Fa dit des Polonais, '- des romantiques de la politique," bien qu'on les aient accusés d'avoir opéré des soulèvements puériles, d'avoir suscité un mouvement insurrectionnel manqué, d'avoir soutenu une lutte épique ?
On a beau dire, malgré les tyrans et les bourreaux, malgré les répressions sanglantes et les déportations en nombre, on ne put empêcher que
ces jours meurtriers ne fussent rem^jUs d'exaltation mystique qui divinisèrent les découragements et soutinrent les faiblesses devant l'esprit d'anéantissement du vainqueur.
Et nul supplice ne fut poussé à un degré de raffinement capable de faire naître le renoncement à l'idéal de tout un peuple. Son atïrancliissement par l'effort de ses énergies, voilà le mot d'ordre poussé par des milliers de poitrines enthousiastes. La tendresse ardente qu'il manifeste au seul nom de la patrie en danger nous met en valeur la sublimité de son œuvre et la grandeur de son but.
Au cours de son histoire polithjue, nous l'avons vu. alors (ju'un danger surgit, alors qu'un ennemi aiguise ses armes, renaître avec plus de vigueur et subir davantage l'ascendant de ses inclinations héréditaires.
Enchaîné, il brise ses chaînes; torturé, il offre de nouveaux nuirtyrs, car toutes les sit mitions n'atteignent en rien sa volonté de ressusciter dans ses morts.
Si, comme le dit Rousseau. " tout l'ait Iminaiii ne saurait emi)êcher l'action brusque du fort contre le faible '■, il faut croire aussi que '' l'amour de la patrie et de la liberté est invincible, lorsqu'il est animé par les vertus qui en sont inséparables.-'
Qu'importe qu'à certaines périodes naisse l'indécision où les Canadiens-français tombèrent quelquefois, selon la force des circonstances, épaves livrées au caprice du vent, tantôt à la veille de toucher un rivage, tantôt entraînées \ ers la mer sans horizon : ils ont la foi.
Qu'importe (]u'ils soient emportés par des idées toujours combattnes; rjuils soient harcelés par des ennemis irréconciliables ; (pi'ils soient le jonet des capi:ices du hasard, qu'ils demeurent sans boussole, (ju'ils Héchissent devant Taudntion, devant Tindividualisme al)solu, devant les s])éculations grossières ; qu'importe qu'ils soient victim(\s des vaines continoences humaines!
Qu'imiJorte les injures aux(|uelles ils sont chaque jour exi)osés, les c<mii)roiuis aux(iuels ils se prêtent, sans cependant ne rien risquer de leur honneur.
Qu'imiK)rte encore la directicm souvent due au hasard (|ue i)rennent les événements; qu'importe qu'ils subissent les coups portés par une caste l'éfractaire à toute scmuiission étrangère, à toute loi étalilie cprelle violé à volonté, uniquement ol)cedée par l'idée d'accaparement des privilèges politifpies, ])ossédée du démon du despotisuie et du favoritisme. Qu'importe que le monde entier soit contre eux.
Dans ce sond)re tableau des misères humaines et des variations de tant de systèmes entre les mains de politiciens man<]uant d'envergure, nos ancêtres nous apparaissent pleins de défi devant l'inflexibilité des faits, mais rayonnants par la grandeur des sacrifices consentis librement, par le patliéti(jue qui se dégage de leur foi vive et ar<lente dans le triomphe de leurs descendance.
Devant la pensée de l'affranchissement toujours ])rochain dont ils caressent l'idée sublime, ils restent les prototypes de la force impérissable, capables, à tous les instants de leur vie, de briser les volontés contraires, de renverser les
obstacles, malirré les tyrans et les bourreaux de leiii- lace.
Poiivoiis-noiis en réalité découvrir dans la suit** de ces événements emprunts de monotonie, et d'insignitiance souvent, rindi<e de <|uelque système ]Mditi(jue de réelle valeur, j'entends, d'une ort-anisation ]K)litique basée T^ur des [n-inciiK'S ayant (iuel<|ues traits <le nouveauté qui le rendent oi'io^inal? Pourrions-nous en dé<ii:afrer autre chose que des lerons. ou y entrevoir, comme dans Tliistoire des politiques européennes, um^ nouvelle idiilosojdiie? Il est difticile de i-épondie dans raft1rmativ(\
liif'U ne int]]s ('loniK* <laiis la (-(uistirniion ilt- 1*^40, si ce n'est (pi'elle s'aïquiie sur <le taux raisonnements.
Xous sommes i^n présence d'une polit i( pie • — ]»uis(ju*il faut rapi)eler ainsi — chancelante, indécise, thiide. sans consistance, n'ayant rien de détini. parce (pie, dénaturée dès le principe. :^llc est incertaint^ d'atteindre le but (pi'elle se jn-o- ])Osè. demeurant impuissante dès le début à mener à bonne fin le projet d'anéantissement qu'<dle avait échafaudé sur des prol)abilités.
Par elle n'a pas réalisé son projet. On peut dire que. maliiré des etïorts avoi-tés. les liommes de 1.^40. je veux dire, les inspirateurs du mouvement unioniste, furent impuissants à changer la face des choses, c'est-à-dire, la physionomie d'une race. Ils avaient vu se dresser devant eux un
obstacle infranchissable né d'une inflexible volonté.
Eurent-ils pu, par des moyens, peut-être possibles à inventer, par un concours de circonstances habilement provoquées, opérer la transformation espérée depuis si longtemps? Il est encore possible d'en douter.
D'abord, en voulant brusquer les événements dont ils entrevoyaient imprudemment la fin certaine, ils firent naître une confusion et une résistance tenace qui les exaspéra. Ils avaient entrepris un travail gigantesque contre lequel tout un i)assé faisait obstacle; ils avaient à rencontrer des difficultés sans exemple dans aucune histoire et que le présent avait rendues insurmontables.
Il arrive qu'une génération d'hommes hardis dans les entreprises aventureuses, peut accomplir d'étonnants prodiges; mais il est des phénomènes que nul génie, qu'aucune puissance humaine ne sauraient empêcher de s'accomplir.
Contre la marche du temps, contre l'évolution mystérieuse et le mouvement lent ou accéléré d'un peuple ; contre cette puissance latente qu'on appelle la lutte pour la survivance, il n'y a guère d'empêchements possibles.
Dans l'imperceptible évolution des petits êtres comme des puissants de ce monde, il existe une loi de la nature que nous sommes incapables de contrôler.
Disons, si nous le voulons, que dans l'agglomération de toutes les volontés à ne pas disparaître comme animalcule, comme individu ou comme race, nous retrouvons les véritables lois, les rai-
sons qui out fait et refait les péripéties de Thistoire. Notre histoire constitutionnelle en est un exemple remarquable.
Xiil jjenple ne saurait se dire entièrement maître de ses destinées, disions-nous. Mais il sait quand même, à un moment donné, — et cela est dû à une cause héréditaire, — conserver une fierté et une foi-ce qui. malgré toute la haine dont on l'accable. Tenvironneut d'une majesté digne du plus profond respect, et, en tout cas, le préservent d'une chute irrémédiable.
Malgré tant de vicissitudes sans cesse renouvelées, et ceci nous touche davantage lorsque nous étudions la mentalité particulière des Canadiens-franyais, à cette époque, nous sommes éblouis devant leur feinie attitude, nous sommes touchés de leur noble résignation devant le fait accompli.
Sans doute, ils avaient prévu les événements, ou, du moins, ils avaient senti gronder la tempête, depuis l'insurrection de 1837-38, puisqu'ils vivaient constamment et plus qtie jamais sous la main de fer de l'oligarchie anglaise. Mais devant l'adversité, devant la patrie ébranlée, malgré les commotions morales, malgré les soiiûrances physiques, ils avaient -conservé la volonté de résistance.
Les complots otirdis, les violations des droits, les menaces, les agissements sourds et meurtriers dont ils prévoyaient les suites, tout cela leur fournissait l'occasion de tenir leur déliance en éveil et de raffermir leur activité. Ils étaient les sentinelles qui veillent : les injustices commises à leur égard leur dessillaient les yeux.
218 DES TXFI.T^EXrES FRAXÇAISÊS
L'Acte d'Union, en leur portant un coup dont on espérait qn'ils ne se relèveraient pas, lenr avait pourtant façonné des cœurs invidnérahles. Les nuiux soufferts leur rendaient plus chers encore les principes de liberté dont ils avaient appris les l^ienfaits dans l'histoire des peuples parvenus au paroxysme de la civilisation.
Tls en <i])[>réciaient la valeur, parce qu(s comme (ont es les races forcées à lutter, ils avaient ti-ouvé leur grandeur dans leur propre volonté, c'est-à-dire, dans leur ténacité, alors (prils asi)ii-aient à vaincre. La conclusion tirée du passé, c'était surtout l'amour de la cause nationale (jni demeurait comme leur raison d'être.
Devant le fanatisme de leurs nouveaux maîtres, étalé avec une Apreté farouche, ils savaient tirer des conclusions et prenaient l'attitude des voyants de l'avenir. Devant les faits accomplis du ])assé, riiistoire nous pose les conditions des nctes à accomplir. C'est pour(|uoi, à toutc^s les l)liases de notre histoire constitutionnel k\ nous les retrouvons, ces Canadiens-fi^ançais, a])])liqués à remplir ces conditions indispensal)k'S et (h*vant lesquelles ils trouvent toutes les responsabilités à prendre en raison des dangers sans cesse accrus.
Car, en effet, à mesure que nous avancions dans les enchevêtrements de notre histoire politique, les conflits entr-e les deux races — nous l'avons bien vu — apaisés poTir un jour, réapparaissaient avec plus d'aruité chaque fois (pie les vieux ressentinumts trouvaient un nouvel écho dans le cœur de ceuxdà mêmes dont les haines étaient mal éteintes et les vengeances inassouvies.
C'est (ni'alors le débordement des passions et
raveiioleiiient dc-s despotes faisaient oublier «jiie rindividii est la base de tonte société IniMi oi piuisée et (jtie sans lui elle n'existe pas.
Or, l'individu n'est la base de la société jn'antant <|n'il ar<jniei't des droits qu'elle doit sauveiu:;irder. sans (pioi il nv a jtlns d'é |uili)M'(^ i)!)ssi- Ide.
Et si l'individu acquiert des droits, il doit aussi remplir des d(»voirs envers si^s senifd lides, et la société doit l'aider à accoin]>lir ses devoirs comme elle doit respecter ses di-oits.
De (iuel'|U(^ manière qu'elle soit constituée, qu'elle ait acipiis son presti«'? par une longue suite de vertus ancesti"iles. (prelle se soit formée d'élémiMîts variés, (|u'elle soit le fruit du hasaivl ou de la çonqur^te, elle n'échappe pas à ces conditions indispensables à son existence pr-ésente et future.
J]n outre, dans toute société, le premier devoir de riiOTume est l'amour du semblalde. sans lequel encore, l'équilibi^e, l'ordre et la modération sont impossibles, sans le(|uel le sacrifice de soi et le désintéressement deviennent de vains mots .^t font naître ré^oïsme et la cnjiidité, défauts jue toutes les races vertueuses se sont tonjoiiis a])- ])]iquées à combattre.
Dans le cas où ces défauts sont tolérés, nous l'avons constaté chez nous p(Midant cent ans, les individus. usur]>ateui'S. fourbes et arrogants, cherchent à prendre la plus grande part du bien et des droits d'autrui, par intrigue ou par force, et les résultats demeurent toujours les mêmes.
l'ne puissance supérieure, gardienne des droits de chacun. d(ût donc réfréner les passions <1é-
chaînées, maîtriser les ambitions, protéger les faibles, saper le despotisme et proclamer les droits de tous.
Si cette autorité supérieure vient à faire défaut par suite d'une perturbation des i:)arties essentielles de la société, elle n'en reste pas moins réclio des principes mêmes du libre arbitre. Elle ]3lane au-dessus des instabilités humaines, audessus de Fégoïsme et des misères, au-dessus des spéculations grossières et des ambitions: c'est la grande voix de l'humanité proclamant depuis toujours Pldéal social, mais, hélas ! trop peu souvent entendue.
Comme le disait Heni'v Michel, (i) ^Ma représentation sociale de tous les intérêts généraux et permanents d'un Etat, l'expression de son idéal, la distribution de sa justice, sont la raison d'être d'un Etat."
L'instabilité et la mort viennent du jour où ces conditions sont foulées aux pieds, car alors, il n'est plus possible de régler les i)assi(ms et de modérer les appétits grossiers des hommes.
Evidemment, les sociétés croient quelquefois avoir trouvé le bonlieur, ou du moins, aspirent à l'atteindre un jour. Mais elles savent rarement en apprécier les douceurs. Un échec subi les font plutôt se plaindre des circonstances; elles ne parviennent pas à le iiosséder, parce qu'elles ne savent pas jouir raisonnablement des biens péniblement acquis.
D'un autre côté, l'homme souvent s'appuie trop sur le hasard: il est fataliste. Il n'a pas l'air de s'apercevoir que, dans les actes journaliers, ac-
(i) L'Idée de l'Etat.
complis sans réflexion, il agit sur sa destinée, en ce sens que les forces conductrices de ses mouvements — réfléchis ou non — ne sont i>as toutes nées du hasard, mais qu'il les crée presque toujours et (jue les nécessités subies sont, pour la plupart, nous Tavons vu, le fait de sa volonté.
Les obstacles qu'il rencontre deviennent donc. non des accidents, mais des réalités qu'il a pré X)arées et voulues délibérément.
Néanmoins, l'existence, nous ne saurions Tadmettre, n'est pas entièrement- astreinte à cette loi. Des circonstances indépendantes de la volonté humaine la mettent quelquefois en présence de nécessités ni voulues ni occasionnées par elle. Les circonstances nous apparaissent donc souvent comme des instruments qui dirigent les hommes. Elles les forcent à lutter pour conquérir le sol, pour les besoins de la vie, pour la suprématie commerciale et militaire, pour la supériorité intellectuelle, pour la liberté entin, raison primordiale de tous les conflits humains.
L'histoire, admettons-le aussi, celle des grands et des petits peuples, s'est créée par étapes, selon le caprice d'une époque ou d'un conquérant ; mais ati fond du cœtir humain, on retrotive, je l'ai dit, les mêmes passions, les mêmes désirs, les mêmes haines, les mêmes sacrifices, les mêmes dévouements à ttne cause.
Ces grands défauts et -ces profondes qualités ne sont ni voulues ni occasionnées la plupart du temps. Ils résident dans l'organisme humain. L'homme les porte en lui comme inhérents à sa nature.
Selon le développement de ses instincts, selon
ZZ'l DES IXFLI^ENCES FRANÇAISES
le milieu de su foriuatioii intellectuelle et morale, sel (m les événements et le temps où il naît, t-es qualités et ces défauts se manifestent dans un sens ou dans un autre. Ils peuvent avoir un effet salutaire sur Tliistoire d'un peuple; ils peuvent aussi amener les plus profonds cataclA^smes et changer la face du monde.
C'est donc <lans leur ai)plication raisonnable ou ii'i-éfléchie (]ue riiomme agit sur ses destinées, et c'est de leur ensendjle (jue se forment les sociétés.
Comuu^ ils se retrouvent dans l'ensend^le des individus, à toutes les époques, ces (jualités ou ces défauts font le bonheur ou le malheur de rhomm(\ et contribuent à former jxmi à peu le carai'tère d'une race.
Et, dans leur ensemble encore, ils entretiennent entre les individus d'une même race d'abord, et entre les races divers(\s ensuite, un antai»()nisme i)ei-pétuel, une lutte ininterrompue, des contlits d'intérêts (pii font que, poui- en arriver à la domination des unes au détriment des autres, ils demeurent (mi constante opposition.
Ainsi, tour à tour, Tliomme en possession de ses facultés, agit sur sa destinée, le plus souvent pour le malheur de ses senddables; ou, en présence des nécessités ni voulues ni occasionnées A olontairement, il peut devenir un héros légendaire, un conquérant débonnaire, le martyr d'une noble cause pour laquelle il donne au monde ébloui l'exemple du sacrifice et du désintéressement.
Ceux-ci deviennent les arbitres de l'univers, parce qu'ils sont la volonté agissante dont l'irré-
sistible force traii.siKjrle les iii(»iU;imK\'< vt impose les idées nouvelles.
Ils ne suivent ikis le niouveiiR-ui drs masses passives et entraînées malgré elles vers des destinées ineonniies: ils sont le petit nondn-e de ces êti-es piivilé^iiés (jiii travaillent à i-éveiller en enx l(^s véritables désirs de lil)erté par lesipiels ils donnent d'abord nne impidsicni raisonné^ aux intiiiimcnts petits ponr la eommnnirpiei- ensuite an ])lns i^rand nond)re.
Ils niéi>riseut cette loi fatale par laipicile les liomnies sont enclins à répéter les mêmes faits de riiistoire du laissé, à se laisser vivre sans i)rotest(M- contre les tendances identiipies aj^parnes à cluujne épO(|ne et propres à n'en^endrei' (pu^ des mélancolies résignées, à ne provofpier >|n<' d(\s actes sans résultats.
Ils deviennent la conscience libre d'un jK'uple (M lui im])riment à jamais un caractèi-e indélébibs ils reli(^nt le j^assé an présent par nne série d'actions volontaires dictées comme des préce])tes d(Hit l'intluenci^ s'impose et demeure.
Et dans raccomi)lissement même de ces actes, il y a encore plus (ju'une im]»ulsion intinje. il y a comme un mcnivement de foi ardente qui crée les véritables martyrs, de ceux-là qui. an cours des siè(des, se sont dévonés jusqu'à la plus snblime abnégation i>our le triomphe d'nne idée.
Ainsi, ces arbitres de l'univers, demeurés le petit nombre et ayant brisé avec l'habitude de suivre la pente fatale qn'on a tracée aux antres hommes, on vers laquelle le hasard senl les pousse, ces arbitres, dis-je, sont des créateurs de systèmes qu'ils imposent à leur génération, qnelqnefois anx générations dont ils ne sont pas issus.
Ils préparent la grande voie de l'avenir, à rencontre des partisans de la passivité des masses assimilées le plus souvent à un mécanisme qu'une force impérieuse et latente retient à volonté.
Justiciers et contempteurs de l'ennemi séculaire, iJs font triompher dans l'avenir le culte des ancêtres.
Ils exultent Théroïsme des sacrifices, comme ils imposent la nécessité de certains faits qu'ils immortalisent.
L'homme de toutes les époques, ils ne l'ignorent pas, ne fut jamais condamné à subir une loi de passivité, et, par conséquent, d'esclavage. Ils ont conscience aussi de leur dignité, ils savent que rien n'est perdu des désintéressements successifs dont sont faites les nobles causes.
Tout milieu est propre au développement de toute liberté; et si les actions successives des hommes sont empreintes de persévérance et de ténacité, elles produiront d'heureux résultats.
Il nous fait admirer sans réserve ces surhommes de notre histoire qui dans le passé ont préparé les récoltes dont sont parsemées nos routes. Car ces récoltes portent avec elles des bienfaits dont nous nous ressentirons indéfiniment.
Qu'importe que le chemin soit semé de ronces, si le flambeau de l'inextinguible vérité nous dirige vers la lumière!
On convient que ces arbitres des libertés hujmaines demeurent une force envers eux-mêmes |et envers leur race, qu'ils sont un exemple dans le présent et les maîtres de l'avenir, puisqu'ils en avaient lentement tracé les lumineuses voies.