‹ Des institutions de bienfaisance publique et d'instruction primaire à RomeChapitre 6 sur 73 · LXV · texte numérisé non relu

LXV

parloul la bienfaisance a fondé de nombreux élablissements pour recevoir les malades ; le régime du traitement en commun a été adopté dons tous les états civilisés*.» . ,

Les secours à domicile, lorsqu’ils s’adressent au pauvre valide, sont, comme nous l’avons dit en parlant du principe de l’association, le mode de biehfai* sance le plus précieux aux yeux de l’économie politi* que. Il n impose aucune condition, n’exige aucun sacrifice de la part du pauvre qu’il vient visiter au milieu de ses intérêts et de ses travaux; cependant, Rome a ouvert aux indigents non malades de nombreux et magnifiques asiles dont la description forme le second livre de fouvragede monsignor Morichinl». Le principe qui a guidé Rome dans la création de ccs établissements , c’est que la véritable aumône est le travail et que la charité doit le favoriser et non le remplacer. La grande loi du monde, la condition de la vie, c est le travail et nul n a droit de s’y soustraire * mais le travail individuej est souvent infructueux , à peine suffisant aux besoins journaliers et à plus forte raison à l’épargne d’un fonds de prévoyance. Voilà cependant la contradiction dans laquelle l’économiG politique enfermé rigoureusement l’ouvrier: par la concurrence elle abaisse les salaires, par l’excitation des désirs elle multiplie les besoins, en sorte que l’ouvrier qui reçoit moins dépense plus, et avec tout cela elle lui refuse les secours de la charité, par la raison qu’il a dû s’amasser un capital de réserve pour les mauvais jours. Mais voilà bien le difficile et Pimpos-

'De la Charité, par M. Duchàtel, page 180 .

LWin

sible. Trop soiivenl la besogne manque aux désirs et à la bonne volonté de l’ouvrier le plus honnête , ou bien les charges d’un ménage à entretenir absorbent ses faibles ressources. C’est à ces deux vices du svstème d’isolement et de concurrence que Rome a voulu remédier en ouvrant de vastes maisons d’industrie où le travail est assuré continuellement à l’ouvrier, et où la vie commune lui économise les frais de logement et de nourriture* . Le salaire se divise en trois parts, dont l’une est pour la maison , l’autre se centralise pour les besoins généraux et imprévus , et la dernière appartient au pauvre; ainsi, il est entretenu pour un tiers du produit de son travail et un tiers lui en revient franc et net , prêt à être économisé et à commencer une petite fortune. C’est donc moins une aumône pour lui qu’un juste retour; on lui donne, mais en raison de ce qu’il fait. La science économique aimerait mieux voir ces facilités de travail et d’épargne accordées à l’ouvrier chez lui , et il est certain que ces maisons communes d’industrie brisent l’esprit de famille ; mais si leurs avantages combinés avec ceux de la vie ordinaire sembleraient présenter le bien idéal, il ne faut pas perdre de vue que l’on ne peut pas tout réunir et qu’ils ne s’adressent , d’ailleurs, qu’à la classe pauvre, chez qui, sans eux, ne

' « Onpoun'ak supposer que Tinstitution des maisons de travail n'a pas été favorisée en Italie par les mœurs locales; cependant le zèle de la charité religieuse a aussi apprécié la nécessité d'un mode de secours qui prévient la fainéantise, et qui, par là, est aussi utile aux mœurs que propre à soulager l'indigence ; cette institution remonte même quelquefoisà une époque assez reculée; elle a pris naissance en Italie long-temps avant qu'on en eût senti l’importance dans les autres contrées de l’Europe » (De Gérando, Bienfaisance puhligve^ t. 5, p 558).

régnerait sous le climat de l'ilaiie , aucune habitude de travail.

Entre tous ces établissements où sont admis les pauvres valides , ressort et se place au premier rang ce bel hospice de Saint-Michel , « immense édifice bâti sur les bords du Tibre , en face du mont Aventin, par Innocent XII , Clément XI et Pie VII , et véritablement digne de la métropole de la catholicité , tant par la disposition noble et régulière des parties qui le composent, que parleur belle et large distribution et un caractère d’architecture male, simple et parfaitement analogue à sa destination *». Dans sa vaste enceinte , sorte de phalanstère réalisé , il réunit quatre communautés, quatre petits mondes à part, où les deux extrêmes de la vie se touchent, où des jeunes gens pleins d’avenir s’élèvent à côté des, vieillards qui viennent souvent y achever leur existence. Il y a certainement en Europe, à Paris surtout, des établissements publies aussi grands et même plus considérables ; mais aucun i^offrc un si merveilleux ensemble et une l'éunion si touchante des objets qui plaisent le plus à l’imagination, ou excitent le plus vivement rintérét du cœur. C’est vraiment une création digne du génie des papes, dans ces temps où la puissance et la fortune leur permettaient de donner carrière à leur immense amour du beau et du bien , alors que le luxe de leur générosité et l’ambition de leur grande âme s’épuisaient en gigantesques entreprises.

Sur la rive droite du Tibre, au pied du Janiculo ,

' Tournon, f^Jud^s slalistiqucs^ t. 2, p. f2l.

s^élendeUl losconslruclions modernes de Tliospicc de Saint-Michel . Des cours intérieures environnées de portiques, de vastes salles, des corridors, des galeries divisantles batiments, en font comme une petite ville, avec sa population mélangée d’âges et de sexes, avec son activité, son commerce. Ici une fabrique de draps occupe de nombreux ouvriers; près de là, sur les quatre côtés d’une même cour, rayonnent les portes de dix ou douze ateliers où s’exercent des métiers dib férents. Dans le quartier des vieillards et des femmes âgées, c’est le repos, le silence qui domine; des occupations faciles, ou bien la promenade, la causerie, les exercices religieux remplissent leurs journées. Chez les jeunes ülles règne la joie, la gaité d’enfants innocentes et rieuses , sans remords et sans préoccupations. Des travaux manuels , les ouvrages d’intérieur d’une femme de ménagé, une solide éducation chrétienne et l’instruction les disposent à être de bonnes mères de famille et assurent leur existence. Les arts dans leur plus haute acception, ou les métiers plus humbles, font l’étude des jeunes gens. Ils reçoivent dans l’hospice non-seulement renseignement ordinaire des écoles , mais des leçons de chimie , de mécanique, de géomélrie appliquée ; la musique et les sciences littéraires font aussi partie de cette libérale éducation; les beaux-arts en sont l’objet principal, et Saint-Michel compte dans la société bon nombre d’artistes que leur talent et leur conduite ont distingués ; il nous suffira de citer nos deux meilleurs graveurs , MM. Mercurii et Calamata , dont les œuvres envoyées par eux h leur maison nourricière, ornent un des salons de l’hospice où ils furent élevés.

Il esl délicieux de voir ces enfaiils dans leurs aleliers, les uns maniant le ciseau sur le marbre, d’autres dessinant ou peignant , ceux-ci gravant des camées antiques , tissant des tapisseries historiées, assemblant des mosaïques. J’éprouvais un inexprimable plaisir à visiter ces jeunes et chers orphelins, dont l’extrême politesse et la douce gaité plaisent et attachent. J’aimais, profitant de l’ample permission qui m’avait été accordée, à m’asseoir près d’eux dans leurs travaux , à suivre les progrès de leurs études et à leur parler de cet avenir qu’ils désiraient si modeste, et attendaient avec une si touchante confiance. Qui ne se souvient d’avoir vu dans les rues de Rome, les jours de promenade et de congé , ces longues files de jeunes gens aux figures si intéressantes, avec leur longue soutane noire, malheureusement si disgracieuse I Privés de leurs pères , ils ont trouvé dans la charité romaine plus qu’une mère qui leur a préparé, dans une éducation chrétienne et l’habitude du travail, une honorable carrière.

M. Drach , savant orientaliste , bibliolhccairc do la propagande, a réuni dans un chant hébreux qui respire un parfum biblique , quelques joï ios pciisées sur Saint-Michel ; il offrit cette ode au Pape, profond hébraïsant comme on sait, un jour où S. S. était venue visiter l’hospice; en voici la traduction :

« Ici l’époux demeuré sur la terre , seul avec sa vieillesse blanchie , retrouve une famille empressée h le servir. Hélas! les jours do ses enfants ont été tranchés avec les siens et sa compaipic chérie n’est plus, car Dieu l'a prise, Ici, celle <jui a perdu et son

nppui cl le doux nom de mère, relrouve une maison. Elle oublie son veuvage, elle s’imagine voir encore ses enfants autour de sa table commedejeunes plants d’oliviers. Ici le pauvre, victime des vicissitudes du sort, retrouve un patrimoine, et l’orphelin abandonné un toit paternel. Ici les arts et les travaux utiles , honneurs de la patrie , se tendent la main fraterneN lement. La toile, habilement tissée ou revêtant des couleurs diverses , s’anime sous les doigts créateurs d’un enfant; son ciseau en touchant la pierre, lui souflle l’esprit de vie , elle n’est plus immobile , s’agite sur la terre ou s’envole dans les airs! Ehl qui pourrait redire toutes les louanges de ce lieu fortuné? 11 (leurit comme le palmier; comme le cèdre du Liban , il s’élève vers le ciel. »

Je n’insisterai pas sur les détails suffisamment exposés par monsignor Moriebini , de ce bel établissement considéré comme hospice ; mais je veux toucher un point qu’il n’a pas indiqué et qui mérite l’attention. A l’extrémité de l’édifice est une vaste salle , éclairée par deux grandes fenêtres placées à chaque bout, et entourée de balcons sur lesquels s’ouvrent de petites cellules ; un autel est au milieu de la salle, des métiers sont placés le long de ses parois et des ateliers y correspondent. C’est un véritable pénitencier tel que l’on en voit en Suisse et aux États-Unis, et en entrant on reconnaît sur-le-champ que ces maisons modernes de correction et l’asile pénitentiaire de Rome ont été construits sur le même modèle et d’après le même principe. Clément XI le fit élever en J 705, pour servir de retraite aux jeunes détenus, et voici comment il s’exprime dans son motu proprio d u

LWlfl

\ A novembre qui on dccrèlo réreclion , après quelques considérations sur les tlangers.de mettre des jeunes gens dans des prisons ordinaires : « Maintenant que la maison nouvelle se trouve terminée, aveeses 60 petites cellules séparées l’une de Tautre et toutes ensembles dans une grande enceinte ; que près de cette salle des dépendances peuvent servir d’ateliers pour les travaux de draperie et d’autres industries... Nous voulons et ordonnons que tous les enfants ou jeunes gens âgés de moins de 20 ans, qui à l’avenir, pour fautes par eux commises y seront arrêtés , au lieu d’étre conduits dans les prisons publiques , soient transportés dans la nouvelle maison de correction ; et comme il y a des enfants de nature perverse qui désobéissent à leurs parents, et par leur méchant caractère accusent de très mauvaises inclinations vers le vice , nous voulons et ordonnons qu’ils puissent être également gardés, corrigés et amendés dans la mémo maison. — Les détenus seront instruits dans les principes de la vie chrétienne , et apprendront les règles de bien vivre. Nous ordonnons en conséquence aux révérends cardinaux, protecteurs de l’hospice, de députer un prêtre séculier qui devra non-seule^ ment célébrer chaque jour la sainte messe , mais instruire les jeunes gens incarcérés dans la religion et les choses nécessaires à une vie chrétienne. Nous voulons en outre que des maîtres enseignent aux détenus quelqu’art mécanique, aûn que par cet exercice ils abandonnent l’habitude de l’oisiveté et commencent une nouvelle carrière de bonnes mœurs. » Voilà bien le principe, le but, les réglements d’un pénitencier ; ce n'en est pas seulement une idée vague

jclôe par hasard dans un livre' de théorie , e’cst la réalisation opérée il y a un siècle et demi par un pape, de cette pensée, qui chez nous, encore à l’état d’étude et de projet, n’a reçu qu’un faible commencement d’exécution. Il y a là plus qu’un germe déposé pour mûrir dans son temps, il y a mise en œuvre d’un système et application d’une généreuse volonté de réforme.

Mais Rome n’a point de journaux qui publient ses découvertes et fassent bruit de ses actes ; en 4705, d’ailleurs, la réforme des prisons suivant une organisation nouvelle, n’était point encore entrée dans l’opinion publique et pouvait tout au plus préoccuper quelques administrateurs. L’œuvre de Clément XI resta donc ignorée, inconnue aux voyageurs si diserts quand il s’agit de blâmer Rome, et quand à la fin du siècle dernier, les États-Unis offrirent à l’Europe émerveillée leurs nombreux pénitenciers, nul ne douta de l’origine américaine de cette idée venue d’outre-mer; le protestantisme s’en fit gloire et personne ne lui disputa son facile triomphe. Mais depuis que l’amélioration du régime intérieur des prisons , soumise à la discussion publique , est devenue en France une préoccupation générale, il était difficile que la vérité ne se fit pas jour et que des investigations sérieuses pour en rechercher roriginc, n’en découvrissent pas la source.

On . crut voir d’abord que cette pensée américaine et protestante était tout simplement française et catholique, et un religieux bénéilictin parut avoir deviné le vrai but de la peine , ramélioration ; le seul inoven de l’obtenir, le travail et l’isolenicnl.

M. Morcau-Chrislophe, un de nos publicistes charitables qui s’est avec le plus de succès et de conscience dévoué à Fœuvre des prisons, écrivait en 4857 : « Le P. Mabillon est le premier auteur français qui ait écrit ex professa sur la réforme morale des prisons. C’est meme à lui , pour le dire en passant , qu’est due la première pensée du système pénitentiaire, pensée toute monastique et toute française, quoi qu’on ait pu dire à ce sujet, pour lui donner une origine génevoise ou pensylvanienne. Je crois du moins en trouver la révélation ou la trace dans ce passage , pour ainsi dire prophétique, d’une dissertation fort remarquable dans laquelle le savant bénédictin développe les moyens de réformer le moral des religieux détenus, et réduit ces moyens à quatre : Xisolemeiu, le travail, le silence et la prière \ — < Pour revenir, dit-il, à la prison de Saint-Jean-Climaque, dont j’ai parlé ci-dessus, on pourrait établir un lieu semblable pour renfermer les pénitents. 11 y aurait dans ce lieu plusieurs cellules semblables à celles des chartreux, avec un laboratoire pour les exercer à quelque travail utile. On pourrait aussi affecter à chaque cellule un petit jardin qu’on leur ouvrirait à certaines heures pour les y faire travailler et leur faire prendre un peu d’air. Us assisteraient aux offices divins, renfermés dans une tribune séparée , leur vivre serait plus grossier et plus pauvre, et leur jeûne plus fréquent; on leur ferait souvent des exhortations , et leur supérieur ou quelque autre de sa part, aurait soin de les voir en

" />e Vélat des prisons^ p. xvm, inU od.

lAXVI

particulier et de les consoler et fortifier de teitips en temps. Aucun externe rrentrerait dans ce lieu , où Ton garderait une solitude exacte. Si cela était une fois établi , loin qu’une telle solitude parut horrible et insupportable, je suis sur que la plupartn’auraient presque point de peine à s’y voir renfermés , quoique ce fut pour le reste de leurs jours'. »

Le père Mabillon a tracé en effet dans ces lignes sans prétention , une esquisse exacte de la réforme correctionnelle d’après ce mode si catholique de répression qui fait du châtiment le prix de la i*égération morale. On n’a pas dépassé ces premières vues, et le plan des maisons pénitentiaires a été tout simplement calqué sur la description imaginaire du religieux de saint Maur; mais celui-ci ne s'était occupé que de la correction des moines; il restait à transporter l’application du principe aux criminels, et à faire passer la réforme du séjour des cloîtres à la vio civile ; c’est ce que fit en créant la prison de saint Michel, le souverain pontife Clément XI. 11 serait curieux desavoir lequel de ces deux hommes contemporains et amis agit sur l’autre ; mais cette part mutuelle d’inÜuence est difficile à déterminer. Mabillon avait été , en i 685 , envoyé en Italie par Colbert, dans un but à la fois politique et littéraire , avec mission de fouiller les bibliothèques et d’inspecter aussi , pour en rendre compte au grand ministre , les institutions morales et spécialement les prisons. Ou pourrait donc penser que durant son séjour à Rome, où il fut si magnifiquement accueilli , le savant hénédiclin eut

' OEuvres posthumes, i. 2, j». 5H clsuiv

occasion de développer ses vues sur râmélioration du système correctionnel devant le cardinal Albani , qui devenu pape, s’en souvint sur le trône et les réalisa. Le premier pénitencier serait, dans ce cas, français d’inspiration. Ou bien réciproquement, Mabillon écrivit son traité postérieurement à 4705 (il ne mourut qu’en 4707 ) , et alors il serait permis de supposer qu’en décrivant une prison modèle, il avait dans sa pensée celle que Clément XI venait de faire construire et dont il avait pu entendre parler. Peut-être encore agirent-ils tous deux isolément et sans aucunes relations mutuelles ; mais cela n’est pas vraisemblable.* Dans tous les cas , le pontife a eu la gloire d’appliquer à la société civile un remède dès longtemps en usage dans l’Eglise, comme nous le verrons plus loin.

Quoiqu’il en soit, l’idée du père Mabillon demeura enfouie dans ses volumes in-folio , de même que la création de Clément XI était restée dans l’oubli , et f>ersonne, jusqu’à M. Moreau Christophe , ne revendiqua pour lui l’honneur « d’atoir planté le premier jalon dans le champ de la réforme pénitentiaire. » C’était beaucoup déjà de l’enlever à l’Amérique, mais il y avait encore à en découvrir le véritable berceau.

Chose étrangel une imperceptible limite sépare souvent l’esprit d’une importante découverte : il en approche, là côtoie, semble prêt à la franchir, et toujours un voile de gaze lui en dérobe la vue complète. C’est ainsi que M. de Tournon a décrit la prison cellulaire de Saint-Michel , sans que le mot révélateur de pénitencier soit venu sous sa plume; il a rendu justice aux papes, mais d’une manière générale; appli-

cable à plusieurs autres choses , et Texpression convenable lui a manqué. « Les papes, dit-il , ont devancé le mouvement des esprits vers ramélioration des prisons.... La maison de détention des femmes placée dans les vastes bâtiments de l’hospice de Saint- Michel, consiste en une immense salle très élevée, éclairée par la partie supérieure de ses murailles , comme une nef d’église. D’un côté s’élève un bâtiment divisé en trois étages , correspondant à autant de balcons appuyés contre le mur intérieur de la grande salle ; et chaque étage est subdivisé en cellules dont la porte s’ouvre sur le balcon. C’est là que couchent les détenues ; mais dès le point du jour , elles quittent leurs cellules pour passer la journée dans la salle commune, transformée en atelier. Pendant la nuit , les balcons rendent la surveillance trè§ facile , et dans la salle commune , les détenues sont constamment sous les yeux de la directrice*. » Cette descriptiort pourrait sembler celle du pénitencier d’ Auburn ou de Lausanne, et au fond, l’honneur d’avoir fourni matière à un rapprochement appartient de droit à M. de Tournon ; mais il ne l’a point exprimé , il ne l’a peut-être pas meme aperçu, et huit ans après seulement, un autre écrivain tira de l’existence et de la date de la prison cellulaire de saint Michel la conséquence qui en sortait naturellement.

M, Cerfbeer fut, en ^1859 , chargé par le ministre de l’intérieur d’une mission à peu près semblable à celle queMabillon avait reçue de Colbert; il fut envoyé en Italie pour inspecter les prisons de la pénin-

.* Etud. Stat , , t. 2 , pag. 111.

suie , en niétne temps que M. Moreau Clirislophe allait visiter celles d’ Angleterre etM. Remacle celles d’Allemagne. Dans son rapport au ministre, M. Cerfbeer a rendu compte avec la franchise et la toyauté de ses convictions, des observations que lui avait suggérées la vue des prisons de Rome. « Je n’hésite pas à croire, écrit-il , que la réforme pénitentiaire est partie de Fltalie, du centre même de cette contrée, de Rome, où un pape. Clément XI, fit construire, en ^705, sur les dessins de Charles Fontana , une vaste maison de correction pour les jeunes détenus.

«C’était en effet parles détenus de bas-âge qu’il fallait commencer la réforme ; c'était sur des intelligences encore dociles qu’il était nécessaire d’essayer l’effet du système nouveau. La pensée du pape Clément XI est sage autant que catholique, et quand on réfléchit à l’esprit du christianisme , à l’institution de l’Egl ise, quand on porte aussi ses regards sur le climat et sur les mœurs de l’Italie, on n’est plus étonné que ce soit un pontife romain qui ait le premier songé à rendre à la vertu , au moyen d’un système cellulaire combiné avec les enseignements de la religion , les jeunes enfants précipités dans le crime sans en connaître l’étendue ou sans en avoir l’habitude. . . » Plus loin il dit encore : « Le système correctionnel est chrétien, il est catholique; il a pris naissance avec les monastères , un pape l’a baptisé au moment où il le fit entrer dans le monde. L’Amérique ne l’a pas trouvé, l’Amérique ne l’a pas perfectionné; elle l’a emprunté à Gand qui l’avait pris à Milan et à Rome. Oui c’est de Rome qu’est parti le. mouvement qui se

manifeste aujourcniui dans les deux mondes. C’est Home qui a créé la première maison cellulaire, qui a appliqué simultanément l’isolement absolu et l’isolement mitigé. C’est un pape qui, de sa main, a écrit les premiers réglements d’une maison de correction. » Et il termine par ces mots si justes et par ce vœu dont la réalisation serait bien heureuse et nécessaire pour l’avenir de la réforme. « J’attarbe une importance d’autant plus grande à restituer au pontife romain Clément XI, l’honneur de la première idée de la réforme pénitentiaire . que j’y trouve une raison puissante pour gagner à la cause de celte réforme les nombreux sectateurs de la religion ; j’y puise encore cette pensée que, la réforme devant être conséquente à son origine, pour être salutaire elle doit être essentiellement chrétienne. »

Quand la prison cellulaire de Saint-Michel fut affectée à la détention des femmes , Léon XII fit construire un nouvel asile de correction pour les jeunes gens; modèle parfait de régularité, il offre aujourd’hui le consolant spectacle d’un véritable pénitencier, où le travail et l’instruction concourent à l’amendement moral des enfants prisonniers. Ainsi, à Rome, la première application , comme en France le premier essai du système pénitentiaire, a eu pour objet les jeunes détenus. A Paris , le gouvernement a créé pour eux un pénitencier; ceux de Lyon, de Bordeaux; de Marseille ont été fondés par de zélés ecclésiastiques. .

M. Cerfbeer a cru trouver dans le climat et les mœurs d'Italie une des causes qui déterminèrent la naissance, à Rome, du principe de la réforme pénale. Je ne comprends pas trop, je l’avoue, l’influence du ciel et

l.XXXl

(les usages sur l’origino cl’uue pareille inslitution , et je penserais plut(jt que le caractère méridional^ loin de la favoriser , y mettrait obstacle. Quant au type offert par les cloîtres, l’idée en est plus juste. « J’ai causé, dit M. Cerfbeer, avec des religieux de différents ordres qui m’ont tous témoigné leur étonnement de voir considérer comme une découverte la réforme basée sur le système cellulaire, l’isolement, le travail et le silence. Ce système est pratiqué depuis des siècles au fond des monastères; et ceux de ces couvents qui exercent une juridiction sur les membres de leur communauté, pratiquent exactement les mêmes principes, les mêmes procédés que ceux en usage à Chery- Hill et dans les autres maisons dites de Philadelphie. » Le couvent, en effet, avec ses corridors garnis de cellules, avec ses règles de silence, de prière, de travail rend bien l’image d’un pénitencier. régime des Chartreux, par exemple, régime absolu de solitaire et non de cénobite, ressemble assez au système d’isolement complet de Philadelphie, tandis que les autres ordres, vivant en commun, rappellent la solitude d’Auburn , mitigée par la réunion du jour dans une même salle. Mais, indépendamment de ce que l’idée du système pénitentiaire eût pu naître partout ailleurs qu’en Italie , à la vue des cloîtres qui existent ou ont laissé du moins leurs souvenirs cl leurs monuments dans d’autres pays, il ne faudrait pas exagérer une similitude très incomplète. Si c’est à la vie même du religieux que l’on compare celle du prisonnier, il est évident que l’on ne peut assimiler à des rigueurs volontaires, spontanément acceptées et non imposées comme châtiment d'un crime, le régime de peine et

Page 1