I.XXXV
Micliel, une digression qui me semblait indispensable pour montrer dans son ensemble et toute son étendue, ce bel établissement. En retrancher la prison cellulaire, c’était le tronquer. Je tenais, d’ailleurs, à réunir ici les témoigna(jes épars qui ont reconnu dans sa création la noble initiative d’un pape,
A côté de l’hospice de saint Michel se groupent un grand nombre d’asiles du même genre, mais inférieurs en beauté, et de maisons d’industrie, d’ateliers de travaux publics. Ainsi , les vastes salles de sainte Màrie-des-Anges, se sont transformées, sous la puissante administration de Léon XII, en un immense iiospice où 900 pauvres des deux sexes trouvent constamment du travail. Les refuges de sainte Galle et de saint Louis, offrent un lit et les deux repas du soir et du matin aux indigents sans abri. Quelquesuns de ces établissements sont destinés à l’éducation des orphelins , et les personnes qui ont été à Rome n’ont pas sans doute oublié ces délicieux enfants du collège charitable de Sainte-Marie in aquiro^ dont la figure rosée s’harmonise si bien avec leur blanche soutane et leur grand chapeau blanc. Mais une autre sorte d'hospices dont l’existence, ou du moins l’organisation sur une aussi large échelle, est particulière à Rome, c’est celle des Conservatoires^ où les jeunes iilles pauvres sont reçues très jeunes, élevées, instruites dans un art quelconque et dotées ensuite, quand l’age les appelle à prendre leur place dans le moiule. Une communauté semblable existe, comme nous l’avons vu^ à Saint-Michel ; dans les différents quartiers de Rome se trouvent disséminées de nombreuses maisons, moitié couvents, moitié pensionnats, où des
femmes réunies vivent dès l’a^e de dix ou douze ans jusqu’à leur mariage ou leur mort, sous une règle douce , dans l’habitude d’un travail dont le tiers du produit leur revient. Et, comme sur une population, de Vi8,900 âmes, 2,000 femmes pauvres sont ainsi gratuitement entretenues, et fortifiées dans les principes religieux, pas une fille du peuple ne se trouve sans un abri et sans un honorable travail. De pareilles institutions, incompréhensibles dans nos idées ou le monde et l’action entrent comme éléments essentiels, doivent être envisagées du point de vue des mœurs romaines qui placent avant tout Tamour du repos , de la vie en commun , et cet esprit et ces formes monastiques , cachet du génie italien.
Mais en thèse générale, le premier et immenseavantage qui en résulte, c’est que la cause d’une des plus hideuses plaies de la société disparaîl.L’ origine du vice et de l’oubli de toute pudeur en une femme , c’est, on le sait bien , beaucoup moins la passion que la misère; la faim y conduit plus de victimes que le libertinage , et il est constaté que généralement c’est l’abandon , la malédiction d’un père imprudent après une première faute, qui jette dans le désespoir et l’abjection de pauvres urnes perdues. L’habitude ensuite les retient et un odieux plaisir les enchaine , mais il n’est presque jamais la cause déterminante de leur chute. Cette impudeur légale , ce honteux trafic administrativement organisé, est une des tristes misères humaines qui saigne le plus vivement le cœur, quand l’on se prend à considérer la société. La femme, être si noble et divin , dont la vue est sis douce et la parole si bienfaisante, la femme à ce
rAXXvir
point avilie ! Et des sources de coiTuption alimentées dans toutes les villes, sous la tutelle de Tautorilé! Et des cloaques infects , où , sous la garantie de la loi , vont se perdre la santé publique, s’éteindre rinstinct moral , s’énerver l’esprit , le talent , l’enthousiasme du dévouement et la puissance du caractère natio> nal 1 Des gouffres où l’épargne de l’ouvrier s’engloutit, où régnent le cynisme et l’exemple permanent du crime, d’où monte un long blasphème contre le ciel ! Mais en vérité, c’est à faire croire que le principe chrétien n’est point venu régénérer encore les sociétés modernes, et que le paganisme sert toujours de base aux gouvernements.
La charité catholique n’a pu qu’ouvrir des refuges où les femmes sorties du bourbier , regagnent par le repentir la vie pure et honnête ; et encore, ces pieuses maisons dont le but est si hautement moral , ont l’inconvénient de transporter sans transition d’un extrême à un autre, du vagabondage à un célibat forcé , tandis qu’il faudrait alors, si c'était possible, un digne mariage. Et cependant, dans les villes de France où existent de ces asiles du bon pcLsteur, ils ne suffisent point au nombre des repenties. A Rome, le gouvernement pontifical a attaqué le mal dans sa racine, ou plutôt il l’a empêché de naître. Toute jeune ûlle pauvre a dès, ses plus jeunes années, une retraite pour les jours dangereux, et le nom de conservatoire indique assez le but de ces abris de paix et d’honneur. Elevée là dans le travail et la vertu, elle arrive doucement au mariage ou se consacre à la vie du cloître ; Tune et l’autre vocation sont favorisées par une dot de oOO francs.
ÏAXXYin
A|)iès (le telles [aeilité‘s [>our une lionorabie et heureuse existence, tolérer le mal n’était plus possible; aussi la prostitution est interdite à Rome, et des peines sévères sont portées contre toute femme qui non- seulement s’offrirait publiquement, mais qui par des intermédiaires, chercherait à entraîner chez elle ; les tiers entremetteurs sont punis très rigoureusement. Le soir, parcourez la ville, vous n’y verrez pas ces hideux repaires de débauche où s’étale effrontément le vice. Vous pouvez respirer l’air délicieux de la nuit, errer librement dans les rues et dans les quartiers déserts où les ruines appellent vos pas, sans que vos yeux tombent avec dégoût sur d’allligeanls objets qui réveillent, quoique l’on fasse, dans la perverse nature rinstinct coupable.
Des hommes ont soutenu la nécessité sociale, pour le repos des familles honnêtes, de donner aux indomptables passions ce facile moyen d’écoulement , comme si jamais un mal aussi évident pouvait être admis on vue d’un bien imaginaire; comme si la société ne devait pas tendre, d’accord avec la religion, à modérer les penchants vicieux au lieu de les assouvir ; « comme si les deux sexes étaient sur ce point de nature différente, et que dans l’absence ou le célibat, il fallût à l’honnête homme des ressources dont l’honnête femme n’a pas besoin » Sans doute on ne pourrait pas, dans une ville comme Paris, supprimer d’un trait de plume la prostitution ; mais les efforts du gouvernement doivent tendre à la restreindre, et à en détruire les causes pour avoir le droit de la dé-
’ Lettre (1c Julie dans la Nouvelle llcloisc.
LXWIX
fendre ensuite. Car, au fond, c’est la sociéle qui est coupable. Elle ne donne pas à tous le moyen de vivre lionorableinent, elle laisse subsister comme pnneipe d’existence, la nécessité du vol ou de la débauche, puis elle flétrit ou punit les malheureux qu’elle n’a pas su préserver de Tabîme d’une affreuse tentation. Home a plus sagement agi ; elle a arrêté le torrent dès sa source, et rendu les remèdes inutiles par Tabsence du mal. Que l’on dise tant qu’on voudra que les mœurs s’en ressentent et qu’il y a plus de désordre dans les familles; c’est là d’abord ce qu’il faudrait prouver, et puis fùt-il admis que Rome est dans une position exceptionnelle sous ce rapport, ce qui est loin d’être vrai, la facilité des femmes tient à d’autres causes; et Naples, par exemple, où règne la plus hideuse prostitution, n’est pas plus pure ni plus fidèle aux vertus conjugales Toujours est-il que Icgoiiverneincnt papal remplit un devoir en défendant le vice dans ce qui dépend de lui, et qu’il n’est point responsable des suites d’une loi dont l’observation est de justice absolue.
Deux mille places gratuites sont donc destinées, dans les conservatoires , aux femmes pauvres, et onze cents dots distribuées annuellement tant à elles qu’aux jeunes filles de familles indigentes. Cette institution des dots est, dans la charité romaine, une des branches principales de ce vaste système de prévoyance qui, tout insuffisant qu’il est, ne s’oppose pas moins à beaucoup de mal. Élever pieusement dans le travail ou l’étude deux jeunes gens, puis quand l’agc les rapproche, les unir en rendant possible leur avenir par les ressources qu’on leur a créées, c’est le
grand moyen de lavoriseï' des mariages heureux et de préparer de vertueuses générations. « Les malades secourus, renfance et la vieillesse soignées , le sexe qui peut le moins se soustraire à la misère, mis à l’abri des périls qu’elle lui fait courir, il semble qu’il ne restait rien à faire à la charité des Romains. Il en est autrement, et d’autres moyens de soulager les classes pauvres ont été imaginés par elle , qu’on ne s’attendrait pas à voir employer dans un pays où le célibat est tenu à grand honneur; ce sont les distributions de dots. Croirait-on qu’à Rome on marie chaque année, aux frais de l’Etat, un nombre considérable de pauvres filles, et qu’une maison connucsous le nom de l’Anuonciadc consacre des revenus assez importants à cette œuvre pic , inconnue aux autres pays? Qu’enfin une portion des produits de la loterie est employée au même usage? Ainsi , aûn d’établir une sorte de compensation, le gouvernement qui excite le plus vivement au célibat par les honneurs qu’il lui réserve, est celui qui encourage le plus le mariage * . »
Tous ces hospices, ces conservatoires, ces dots sont l’objet d’une réprobation sévère de la part de l’école anglaise , et il faut convenir qu’un jugement superficiel pourrait les faire aisément condamner comme coupables d’offrir, en quelque sorte, une prime à l’imprévoyance du pauvre, de hâter les mariages imprudents et de multiplier la population misérable. Depuis que Mallhus a élevé sa grande voix effrayante et prophétique sur les maux que prépare à l’Europe un excès de population , l’inquiétude s’est emparée
' Tonmon, /études sfalisliqne.s^ l ||,p. <52.
des esprits à la vue de celle progression rapide que suit le elriffre des naissances, et les efforts des économistes se sont tournés vers les moyens d’en arrêter la marche ascendante. 11 est certain que dans les pays où la population double en vingt-cinq ou trente ans, de sérieuses appréhensions peuvent naître, et l’on doit se demander avec crainte comment il sera possible de donner la nourriture et l’espace à tant d’êtres lancés pauvres et impuissants sur la terre. 11 y a de quoi frapper de stupeur l’imagination et de quoi émouvoir le cœur de pitié ; mais cette cause de misère et de larmes est heureusement , jusqu’ici du moins, particulière à certains pays, à ceux où règne exclusivement l’industrie. Le système de Mai ihus est né en Angleterre et ne pouvait naître que là. Dans les îles britanniques, la terre est strictementlimitée et ne peut s’étendre au gré des besoins ou des désirs de l’homme; l’émigration ne sufGt point au déversement de ce trop plein annuel qui ne trouve pas à s’écouler et à s’asseoir dans les bornes étroites tracées par la mer, et l’industrie concentre sur des points trop rapprochés de fortes agglomérations d^individus. La vertu prolifique du sang des hommes du nord se joint encore à ces raisons et à d’autres causes morales, pour créer chez nos voisins d’outre-Manche cette effrayante exubérance de population. En France, les mêmes symptômes paraissent déjà dans quelques départements très industriels ; mais la terre de France est vaste , et l’agriculture offrira, quand on voudra sérieusement répandre sur elle les capitaux encore disponibles, de nouvelles sources de richesse et de l’occupation pour tous les bras. Les Ihéories économiques n’ont en
(jéncral , qu’une \érité relalivc et locale; hors des conditions et des pays où elles sont nées, elles perdent toute valeur, les vouloir prendre toujours pour terme de comparaison, serait s’aveugler à plaisir; et, entre toutes, les idées anglaises sont encore les moins apj)licables aux sociétés modernes qui vivent dans une autre sphère d’idées et d’intérêts que l’Angleterre. aVinsi, craindre dans les états Romains un excès de population, serait étrangement s’abuser, puisque le défaut de culture, d’où naissent la misère, les maladies, la faiblesse de l’État, provient lui-même du manque de travailleurs et de l’absence dans les solitudes arides et désolées de la plaine, d’habitations, de familles, de fortes aggrégations d’hommes. Bien loin donc de s’évertuer à découvrir les moyens d’arrêter la production humaine, il faudraitplutôten chercher pour la hâter et la centupler. Les encouragements donnés au mariage sont sans doute une barrière impuissante contre le désert envahissant de la campagne de Rome; mais ils ne menacent pas, à plus forte raison, de créer une surabondance nuisible, et l’économie sociale peut se rassurer. Ainsi la politique loin de contrarier l’ordre et le vœu de la nature, se joint à la morale pour engager le gouvernement et la charité à favoriser les mariages. Car enfin, l’on ne peut se dissimuler que le système de prohibition ne court risque de tomber <lans l’injustice et l’immoralité, ou de languir dans rimpuissance. Se borner, pour prévenir les excès de la population, à prêcher la contrainte morale, c’est se consumer en vains efforts, en stériles paroles , et l’on doit se résigner à n’avoir pas dans sa croisade beaucoup <le succès. Comment imposer, au nom
irune prétendue loi économique, à un homme matériel, sans éducation, grossier, l’obligation qui exige la plus grande force d’ûme, la plus haute dignité de caractère et un empire très rare et difûcile sur soi-môme.
La religion seule rend possible un tel sacrifice , et seuls des motifs surnaturels peuvent l’inspirer; et, chose étrange , ceux qui demandent la chasteté à l’ouvrier ne veulent pas y croire dans le prêtre. Cependant, la continence dans le mariage est plus diL ficile peut-être que l’absolue privation ; car, le célibataire vertueux vit loin des occasions de tentation et de chute, tandis que riiomme marié est toujours exposé à suivre l’appel de ses désirs ou à se débattre contre l’invincible et légitime entraînement de ses sens et de son cœur ; il Hotte entre l’oubli de la contrainte ou l’acte le plus odieusement immoral , à moins qu’une robuste vertu ne le maintienne entre Fun et l’autre. Que si l’on convertit la contrainte morale en contrainte légale, si l’on oppose des prohibitions au mariage des pauvres, la société s’arroge un droit qu’elle n’a pas; elle abuse de sa force contre l’ordre de la nature et de la Providence.
Non , Dieu n’a pas mis au sein de la femme cette mystérieuse fécondité ; il n’a pas déposé dans le sang de l’homme ce germe créateur qui fait la gloire de la virilité, pour que des systèmes de commode philosophie viennent arrêter cette sève d’éternel le jeunesse qui coule depuis le commencement dans les veines de l’humanité. Le but de la science ne doit pas être d’empêcher la production, mais de lui dessiner son cours, de lui creuser un lit plus large et plus profond à mesure que le fleuve grossit ; elle doit multiplier les ressources
cil raison des besoins, créer pour un ordre de choses nouveau des conditions analogues et des débouchés suffisants; sans quoi la science est convaincue d’inutilité et d’impuissance; car, diminuer le nombre des naissances pour restreindre celui des pauvres, c’est l’enfancé de l’art, c’est le procédé banal d’un ignorant, à peu près comme lorsque, prenant le fait pour le principe, on croit détruire la mendicité en emprisonnant les mendiants.
Un reproche beaucoup plus grave fait aux hospices <1estinés aux indigents valides, et il peut, jusqu’à un eertain point, s’appliquer à ceux de Rome, c’est de nourrir l’imprévoyance et la paresse du pauvre par la perspective d’un asile assuré. Le travail , l’épargne, la nécessité de compter sur soi-même, sont des dispositions qu’il faut soigneusement entretenir chez le pauvre , parce qu’elles supposent ou font naître les autres vertus, la sobriété, l’énergie, l’ordre de la conduite et la persévérance de la volonté. Tacite, à propos des donativa des camps et des sportulae de la cité, met dans la bouche de Tibère ces remarquables paroles : < Si tous les pauvres venaient ici demander de l’argent pour élever leurs enfants , les ressources de la république seraient épuisées avant qu’ils fussent satisfaits. Lorsqu’on compte sur les autres et non pas sur soi-même pour se tirer d’embarras , l’industrie doit diminuer et la misère s’accroître.» La charité doit donc s’imposer une grande modération et user d’une grande prudence dans la création des hospices et l’adniission des pauvres à la iouissance de leurs bienfaits. Sans doute, au lieu de réunir les indigents dans la tranquille aisance d’ une
maison commune, il vaudrait mieux leur fournir à domicile du travail et répartir entre eux , à titre de secours en cas d’insuffisance des salaires, les fonds qui servent à Tentretien de l’hospice ; mais suffisants pour les besoin^ collectifs et Fadministralion unique d’un établissement central, leur division à une foule de petits ménages les priverait peut-être de toute efficacité ; les raisons d’économie sont les mêmes que ' pour les hôpitaux, et d’ailleurs, en taisant du travail la condition du séjour dans les hospices , ce qui a lltu dans presque tous ceux de Rome, on leur enlève le fâcheux caractère d’institutions favorables à la fainéantise. Quand le travail n’est point exigé en retour de la subsistance, on n’y admet, du moins en principe, que des orphelins, des vieillards sans famille ; car l’éducation gratuite est due aux premiers, le repos des derniers jours peut bien être accordé aux seconds.
Je laisse à part les hospices d’enfants trouvés. Pour ceux-là , on n’est point encore parvenu à poser d’une manière satisfaisante les bases de la question, et une divergence complète existe à leur égard dans les opinions des publicistes. Une défaveur de plus en plus grande s’attache chaque jour aux établissements de ce genre, et les législateurs se sont ligués contreeux.
Je pourrais dire la même chose des maisons de maternité ou asiles d’accouchements, et il faut convenir qu’aux yeux du simple raisonnement et de la science purement mondaine, le procès n’en est pas long et la condamnation doit en être assurée ; mais des considérations religieuses sont de nature à faire hésiter le jugement et à modifier la sentence. La charité chrétien-