‹ Des institutions de bienfaisance publique et d'instruction primaire à RomeChapitre 9 sur 73 · CVI · texte numérisé non relu

CVI

ne s'est inspirée, dans la londalion de cos œuvres, de sonliments d’unonire supérieur aux raisons économiques. Pénétrée d’un haut respect pour la vie, émanation du ciel dont il n’est permis ni d’abuser ni de disposer, elle a voulu munir de fortes garanties la frôlé existence de l’enfant, éloigner de la mère toute idée, non-seulement d’infanticide, c’est-à-dire de meurtre après la • naissance, mais d’avortement, véritable infanticide aussi, et de ces ruses du libertinage, pour que la jouissance ne soit pas mélée de crainte, qui sont encore des attentats à lavie, à la transmission du sangetdc l’ame. L’imperceptible point animé aussi bien que le fruit parvenu à son développement, porte à ses yeux le cachet d'un être créé par Dieu, racheté par le Christ, destiné sur la terre à la gloire du chrétien , à celle de l’élu dans le ciel. 11 faut donc avant tout, coûte que coûte, protéger l’épanouissement et la maturité de ce germe humain.

Vus de ces hauteurs philosophiques, les motifs d’économie disparaissent et le principe moral reste seul avec toute sa force. Merveille de la Providence 1 la jeune femme à qui le mariage a donné le bonheur d’être mère , sent avec une indicible joie s’agiter en son sein un enfant , tout son amour s’attache à cette seconde vie enfermée dans la sienne, et quand les premiers cris du nouveau-né arrivent à son cœur, tous ses maux sont oubliés, parce qu’elle a été élevée à la dignité de mère. « La femme dans les douleurs de l’enfantement, disait Jésus, se désole parce que son heure est venue ; mais après la délivrance , elle se réjouit, car elle a mis au monde un homme, i> un homme qui peut-être sera puissant par la science

vl i(î gc^nie , j)ar le dévouernonl ou la sainlelé. Ln l>ouyre fille trompée , au contraire , qui porte incessamment, sans pouvoir Toublierni le cacher, le sty^inate de sa faute, éprouve un inexprimable sentiment <le haine contre cei importun fardeau. Rien ne le lui fait aimer encore et ne compense pour elle TinsupportuWe charge qu’un instant de plaisir a imposée à toute sa vie. Elle ne pourra pas l’offrir aux caresses d’un père heureux et fier, à l’amour d’une famille; la honte exaltée souvent par le dépit, l’abandon, le mépris, la porte à s’en débarrasser , et alors ses entrailles l'estent froides, impitoyablement elles se prétentà l’avortement, comme plus tard scs mains à l’infanticide, car à cette époque et dans cette hypothèse 'd’illégitimité , l’amour maternel n’existe pas ; l’ertfant n’a pu dissiper encore par son sourire les chagrins nés avec lui , la mère n’en voit que les pénibles cotés, au bout de quelques jours seulement elle s’y attache par l’habitude de le voir, par les soins qu’elle lui prodigue, le lait dont clic le fortifie ; mais aux premiers instants delà naissance, cette masse informe dechaîr n’inspire pasgrandamour,etla femme, même la plus sensible et la plus parfaite, se console facilementquelquefoisdclamortd’unpelitêtre qu’elle a à peine aperçu. La misère seule ne déterminerait pas une mère à sacrifier son fils; mais la honte est assez puissante sur le cœur d’une femme pour l’égarer à ce point.

Les choses étant aio»i , la société ne doit-elle pas, • pour la sauver du crime, un abri à sa pudeur, à son enfant un asile? Les maisons d’accouchements elles hospices d’enfants trouvés ne sont-ils pas nécessaires,

avec leur secret et l'ombre discrète qui les protège? On dira que leur existence encourage le vice par les iacilités qu'ils lui ménagent. Oh! sérieusement, eroiton bien que l’idée de l’hospice ou sera reçu l’enfant, s’il en naît un , se présente à l’esprit de la femme séduite, pour la déterminer et seconder l'entraînement de la passion? Pense-t-on que s’il n’existait point d’hospices, elle résisterait , demeurerait vertueuse. Non , elle se livrerait de même au mal seulement elle y ajouterait peut-être un crime de plus. Le calcul en pareille circonstance serait une exception; il ne peut pas se présumer. Je comprends la mise au tour de l’enfant qui vient de naître, mais Je ne comprends pas que dans la fascination du cœur et des sens, cette [jensée rassure , excite et favorise le désordre. 11 est dilûcile aussi de croire qu’un père y jette les flls qu’il vqit^s’éle ver sous ses yeux, < même pour cause d'ex- Irôiiie misère.; car enün le fait de Uousseau est unique, et personne ne justiiierait une telle conduite en disant comme lui : «Thérèse et sa famille sont incapables de donner à mes enfants une bonne éducalion , ils la recevront meilleure à l’bôspîà&, c’est un sacrifice que je fais dans leur intérêt.» -—Il ne reste donc pour l’hospice que l’enfant à peine né , sanguinolentus comme disent les lois romaines, dont une malheureuse mère se décharge, et si cette ressource ne lui était pas laissée , peut-être elle l’étoufferait ou le tuerait, et la société en serait coupable.

La troisième partie du livre de monsignor Morichini comprend les institutions dont le but est de rc- * pandre, non plus des soins et des secours dans des établissements publics, mais des aiJinônes pécuniaires.

J'appellerui surtout l'attentiou sur la commission des subsides , organisée par Léon XII, pontife d'une si grande intelligence dans les questions de gouvernement , de charité et d’économie. Son bref du 26 février ^826 qui crée cette commission, est un monument de la plus haute sagesse. 11 voulut réaliser ce que proposait M. l'évéque de Rodez dans lé mandement que j'ai cité, une caisse centrale d'où les aumônes sortiraient avec ordre, science et raison. La congrégation de la divine pitié avait déjà appliqué , ^50 années avant la publication de l’ouvrage de M. de Gérando, les principes exprimés par lui pour la visite des |)auvres. L’œuvre a 'ses députés et ses visiteurs qui distribuent les secours à domicile, après que les besoins ont été constatés et appréciés. Je signale aussile chapitre xi, sur les dots et la cérémonie solennelle de leur donation, à laquelle préside le pape.

Les travaux publics qui occupent journellement 600 pauvres, sont encore pour eux une grande ressource ; mille autres moyens leur sont offerts et concourent avec les hospices et les hôpitaux, pour environner l’indigent de toute consolation et de tout soutien.

« L’instruction primaire, dit M. de Tournon; est offerte au peuple, à Rome, avec une libéralité dont peu de gouvernements donnent l’exemple. Dans les villes et les moindres villages, des maîtres payés par le public enseignent à lire, à écrire et à calculer, do sorte qu’il n'y a pas un seul enfant qui ne puisse recevoir le bienfait de l’instruction primaire*. > Dans la

seule ville de Rome, 572 écoles primaires sont ou-

‘ Etudes statistiques^ t. 2, p. S4.

verles aux enfants des deux sexes, les unes, et en plus [jrand nombre, gratuitement, d'autres moyennant la modique rétribution de^ fr. 55 à 2 ff. 55, par mois. La population de Rome est de 450,900 habitants; le nombre des enfants qui fréquentent les écoles est de 4 4,099, c'est donc 4 enfant sur 44 habitants. En Angleterre la moyenne, par rapport à la population totale, est de 4 sur 44 , en France dé 4 sur 20. Elle . est aux États-Unis de 4 sur 4 ; dans le duché de Bade et le Wurtemberg de 4 sur O, en Prusse de 4 sur7, en Bavière de 4 sur 40, en Autriche de' 4 sur 45, en Irlande de 4 sur 4 9, en Pologne de 4 sur 78, en Portugal de 4 sur 88, en Russie de 4 sur 578. Le rapport existant à Rome entre les enfants suivant les écoles et le nombre des habitants étant à peu près le même dans^ le reste des états pontiGcaux, on voit qu’ils se classent parmi les nations chez qui Tiostruction primaire est le plus répandue. -

Les maîtres doivent subir un examen devant une, commission d’ecclésiastiques présidée par l’évêque du diocèse, auquel le bref organique de Léon XII, du 25 septembre 4825, a confié la surveillance et la direction de l’enseignement public. Mais à côté des écoles autorisées, on en tolère plusieurs qui, sous le nom d'abusives^ vivent indépendantes sans l’approbation de la commission ; l’autorité les surveille tout en les laissant libres. Monsignor Morichini dit à ce sujet que dans la multiplicité des écoles, les bons^ maîtres prévalent toujours et que le public a par-là même plus de moyens de s’instruire. Les classes du soir sont très nombreuses et très utiles aux ouvriers qui, gratuitement, après leurs travaux, y reçoivent une

bonne inslriiclion ; les dimanches , un concert spirituel réunit les hommes dans ce que Ton appelle des ' oratoires nocturnes, et la musique en les attirant à ces assemblées religieuses, les éloigne des plaisii*s dangereux, en même temps qu’un petit sermon tourne encore à leuc avantage. Aussi l’on aurait tort de comprendre les Romains dans l’accusation générale d’ignorance portée contre les Italiens. J’ai eu plusieurs . fois occasion de remarquer combien ils sont instruits en matière théologique, et avec quelle solidité ils savent déduire les arguments en faveur de leur foi. Ils ne sont pas pour cela des saints , sans doute , mais la croyance donne prise sur leur ame au sentiment moral, et sans elle je ne sais ce qu’ils sc-‘ raient.

Nous ^venons d’indiquer la sphère d’action dans laquelle se meuvent les institutions romaines do bienfaisance et les principes qui en dirigent l’application. Si l’on voulait les juger selon la rigueur des systèmes économiques , on trouverait qu’ils s’éloignent beaucoup des règles et des principes de la science ; mais ce serait une très mauvaise manière de raisonner. Nous l’avons dit déjà , en toute matière , et en économie sociale surtout, chaque chose doit être envisagée en elle-même, eu égard aux climats, aux mœurs, aux religions, aux gouvernements, au possible et h l’impossible pour chaque peuple. Vouloir plier au joug de théories conçues le plus souvent à priori ou d'après l’expérience d’un seul pays, les institutions de nations diverses , c’est fausser son jugement et faire violence à la nature des choses. Les sciences morales et politiques sont loin d’avoir la pré-

rision, la vérité universelle et absolue des sciences mathématiques , il estplutôt de leur devoirde se conlorineraux conditions sociales d’un peuple, de se raodeler sur elles, et quand elles posent des principes de réforme et d’amélioration , ce doit être toujours en partant de ce point de vue. Rome sera donc souvent en désaccord avec l’école anglaise, avec les systèmes plus ou moins entachés de matérialisme des modernes économistes; mais le problème ainsi posé : Vu son étal social agit-elle le mieux qu’il lui soit possible en matière de charité ? ne pourra se résoudre que beaucoup moins au désavantage de Rome.

Mais alors on me demandera peut-être comment il se fait qu’avec tant de ressourcesde bienfaisance, l’œil du voyageur soit affligé de cette foule de mendiants qui, sur les places et dans les rues de Rome, harcèlent et fatiguent sans cesse l’étranger de leurs importunes sollicitations. N’est-ce point la l’indice le plus certain de la misère générale, de l’incurie du gouvernement, et le symptôme le plus hideux de la plaie du paupérisme?

Les livres, je le sais, sont remplis, sur tout cela, de phrases énergiques ; maisà voir les choses d ^près, il semble que le nombre des mendiants n’est pas si exorbitant qu’on veut bien le dire, ni tellement en disproportion avec la population même de Rome, et surtout avec ce mouvement qu’amène dans une ville de passage et de séjour, l’affluence de riches voyageurs qui se renouvellent perpétuellement. Ce qui multiplie les pauvres à l’œil, c’est qu’ils sont concentrés dans un seul quartier, dans celui qu'habilent ou tra- . versent continuellement les étrangers, au Corso, de

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la place d’Espagne à la place de Venise ou à la porte du peuple. Partout ailleurs on rencontre peu de mon* diants, et leur quartier-général, leur centre d'opérations se trouve ainsi très restreint. El puis le plus souvent, ces pauvres viennent des pays voisins, des duchés de l'Italie septentrionale, de Lombardie et surtout du royaume de Naples ou meme de Paris, car on y a reconnu ce cul de ya//eque tout le monde a vu traîné sur les boulevards ^dans son grotesque équipage. On pourrait en délivrer Rome, à peu près comme Esope proposait de boire la mer, si Ton voulait arrêter d'abord tous les fleuves qui s’y rendent. Ceci est certainement un défaut de police, un excès de bonté dans le gouvernement pa[)al, qui, en ces sortes de choses, pèche généralement par trop de miséricorde.

Avec les facilités de la vie et les innombrables institutions de travail et de charité qui existent à Rome, la misère ne devrait, en quelque sorte, pas y être connue, ou du moins la mendicité pourraity être interdite. Léon XII, dont le nom se rencontre toujours quand il s'agit d'améliorations publiques, avait tenté un commencement de réforme; quand il organisa la commission des subsides, il fit opérer un recensement général des |)auvres, et à ceux qui furent reconnus vraiment dignes de secours, on permit de choisir entre les aumônes à domicile et les chances de la mendicité. Ceux qui prirent ce dernier parti furent enregistrés, et on leur délivra une plaque en cuivre ))ortant ces mots gravés : « Questuante in Homa, II"... » Eux seuls avaient le droit de mendier : on en rencontre encore beau6)up qui portent cette plaque

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sur la poilriiie; mais au bout de quelque temps on toléra rinlrusion de nouveaux venus non soumis aux formalités préalables, et Ton se vit de rechef envahi par une foule étrangère peut-être aux vrais besoins r Il suffirait donc pour améliorer la police à cet égard, d’exécuter les lois existantes; la législation do Léon XII, bien observée, ramènerait les choses dans leur état normal.

Il serait, du reste, d’une philosophie bien superficielle et d’une bien mesquine intelligence économique, de confondre la misère avec la mendicité , et fie prendre pour mesure de la pauvreté dans une nation le nombre des mendiants. La mendicité est, si l’on peut ainsi dire , la pauvreté extérieure , a[)parente, mais elle ne constitue pas la misère. La faire disparaître serait sans doute une fort bonne chose et doit être l’objet des efforts des gouvernements et de la chaiité; cependant il faudrait s’entendre sur les moyens. Que l’on mette le pauvre , par les conditions du travail, du salaire, des formes sociales, en état de se suffire à. lui-même, de se passer des secours publics , la mendicité n’existe plus , de même que l’on détruit la maladie en favorisant le ressort du tempérament et la réaction de la nature vers la santé ; mais il est un autre moyen très expéditif — et vers lequel, dit-on, la médecine fait chaque jour des progrès , — d’enlever ses maux au malade, c’est de le tuer, et c’est un moyen semblable que certains gouvernements ont employé avec un prodigieux succès. Dans les rues de leui*s cités vous ne voyez pas un mendiant, tout y respire un air confortable et aisé, et vous vous écriez : Oh! riieureux pays! les dignes hommes d’E-

lal! les saints éconoinislos ! Mais allez voir les bon-

yes où sont engloutis des milliers de pauvres , où pour délit de misère, des hommes sont emprisonnés pendant toute leur vie, loin du soleil, privés de famille, de liberté, avec la nourriture strictement nécessaire au soutien de leur cJiétive existence. 11 n’est vraiment pas difficile d’abolir ainsi la mendicité, il suffit pour cela d’avoir dans la poitrine un cœur anglais; mais c’est une atroce injustice, un barbare abus de la force. En France, un régime despotique avait aussi créé une législation à peu près semblable, et le Code pénal renfermait d’étranges articles sur le vagabondage et la mendicité ; heureusement les tribunaux et l’administration. valaient mieux que la loi. Mais en Italie , appliquer un tel système! a h 1 plus facilement on ravirait la vie à l’homme que la vue du beau ciel et les rayons du soleil; la liberté individuelle y est trop respectée et l’égoïsme trop inconnu , le matérialisme trop abhorré, pqur que les heureux se croient permis d’acheter leurs jouissances au prix des douleurs de leurs frères. « Ici encore, dit M. de Villeneuve se trouvent en présence les deux systèmes philosophiques, et par eux on peut expliquer là différence que présentent les -divers Etats 'de l’Europe sous le rapport de-^rindigence et de la mendicité. Dans les pays où les doctrines de la civilisation matérielle régissent en majorité l’ordre social , soit par leur inlluence sur les lois, soit par leur action sur les mœurs publiques, il existe beaucoup de pauvres et l’on voit conjparativement peu do mendqmls La

'/>« Paupérisme, i. 2, p S{.

vue de ces pnuvres imporliins ferait tache à la ))roS" périlé apparente et leur voix plaintive attristerait les plaisirs des riches. .11 faut les écarter, les emprisonner même s’il en est besoin. L'aumone est regardée comme un encouragement à l’oisiveté et au vagabondage ; Taumône doit être proscrite, et les mendiants balayés comme les immondices des rues. Dans les Etats où les antiques croyances ont conservé plus d’énergie, il y a moins de pauvres, mais aussi proportionnellement plus de mendiants, ou plutôt les inendiants sont à peu près les uniques pauvres. Là , la misère ne se manifeste guère que par la mendicité... La différence des climats, qui dans les pays chauds contribue à diminuer les besoins , exerce une influence réelle sur l’extension de la mendicité. La chaleur porte au repos, et le repos devient à la fois un besoin et un usage parmi les habitants des régions méridionales, parce que le travail y est plus péuible et qu’un léger salaire sufOt^à l’existence. Or, c’est en général dans les contrées du Midi que les corps religieux ont conservé les richesses destinées aux pauvres; c’est là que le précepte de l’aumône est le plus généralement observé; c’est là enfin que le pauvre peut vivre avec le produit des. plus légers secours. De la réunion de ces circonstances , il doit nécessairement résulter d’une part, que la misère y sera moins générale., de l’autre, que la mendicité y sera plus répandue que dans les pays où existent des conditions absolument opposées. » La comparaison des chiffres du paupérisme chez les nations européennes , justifie cette distinction entre les pays catholiques et protestants, et semble donner la préférence aux premiers.

M. de Villeneuve les a établis par des évaluations, qui sans avoir la précision des données de statistique, s’en rapprochent par le raisonnement et l’analogie, et pour Rome spécialement, nous lui emprunterons encore ces paroles : « Grâce aux innombrables institutions de charité qui existent à Rome, cette ville, qui passe pour être le foyer de la mendicité , est loin de nourrir autant de pauvres oisifs que beaucoup de villes renommées par leur opulence et par leur bonne police. On n’y compte guère plus de mendiants que dans les principales villes de France.*. »

Pour avoir le droit d’interdire la mendicité, il faut avoir réussi à faire disparaître l’indigence; et punir In mendicité , c’est admettre et poser en principe que la véritable misère est partout suffisamment secourue. Tant qu’un État n’est pas arrivé à se rendre cette justice, il lui semble difficilement permis de placer le pauvre dans cette alternative, ou d’encourir un, châtiment, ou de renoncer, dans le désespoir et la faim, à l’entretien de cette vie que le Créateur le force cependant à conserver. Quand on punit un délit , on suppose, du moins en droit philosophique, que le coupable a été environné des moyens de ne le point commettre. Or, on peut bien jeter à la face des pau vres valides ce grand motqui veut tout dire, qui est à la fois le refus, le motif et l’excuse du refus : Travaillez. El certes, dans un État bien réglé, il ne doit pas être permis à l’homme qui peut gagner sa vie de demander publiquement l’aumône; mais le pauvre infirme, [)rivé de l’un de ses membres , dont le sang est vicié,

' Pu Paupérisme, l. 2, p. 38îf.

' le corps faible et la santé chancelante, que fera-t-il ? Ou bien il mendiera , ou bien il périra dans son réduit où le travail et le salaire ne peuvent pas venir le visiter. La charité de V association irait bien Ty chercher et Ty secourir, mais il faudrait pour cela qu’elle existât organisée sur une assez large échelle, et elle n’est encore qu’en germe; permettez-lui donc, en attendant la réalisation de cette charité sociale, de solliciter de ses frères le pain de chaque jour. « Exigez des garanties, si vous le croyez nécessaire ; mais ne punissez pas. Quoi de plus simple que d’assujétir à certaines formalités les classes d’individus dont la situation particulière peut inspirer des soupçons : exigez, par exemple, des mendiants une déclaration à la police; puis s’ils manquent à la loi, punissez la contravention; alors vous êtes dans votre droit, et l’exercice de la puissance n’a rien que de légitime et de salutaire *. »

11 est bien désirable que la mendicité disparaisse, que le premier aspect d’une ville ne révèle pas à l’étranger l’incurie de la police ou l’insouciance des habitants; mais ce qui affecte péniblement, ce n’est pas tant la vue des pauvres invalides tendant une main débile, et dont la meilleure prière est leur impuissante apparence, que celle d’hommes vigoureux, jeunes, capables de travail. A ceux-ci on ne pardonne pas, tandis qu’aux autres on fait raumône

avec un sentiment d’intérêt et de justice. Celle distinction entre les mendianls valides et inlirmes met d’accord les deux syslèmcs Irop exclusifs , chacun de

' T. Duchàlel, De la f'fiarUé^ \\ 272.

leur côté , soit qu'ils admettent ou proscrivent la mendicité, quand ils confondent ces deux classes si distincles d’individus. Elle doit aussi servir de règle aux gouvernements , jusqu’à ce que la question du prolétariat, avenir de la société, soit résolue, ét que le travail et la charité, soumis tous deux au principe de Tassocialion , se suffisent en .s’appuyant l’un sur l’autre.

Il y a sur ce sujet une page éloquente dans la ISouvelle Héloïse, et le sophisme qui paraît à côté de bonnes raisons, y est admirablement voilé sous la' générosité du langage. Saint-Preux écrit à Édouard :« Une autre chose sur laquelle j’avais peine à tomber d’accord avec elle, était l’assistance des mendiants. Je lui représentais que ce n’était pas seulement un bien jeté à pure perte, et dont on privait ainsi le vrai pauvre, mais que cet usage contribuait à multiplier les gueux et les vagabonds qui se plaisent à ce lâche métier, et se rendant à charge à la société, la privent encore du travail qu’ils y pourraient faire. — Je vois bien, me dit-elle, que vous avez pris dans les grandes villes les maximes dont de complaisants raisonneurs aiment h flatter la dureté des riches. Vous en avez pris même les termes. Croyez -vous dégrader un pauvre de sa qualité d’homme, en lui donnant le nom méprisant de gueux? Compûtissant comme vous l’êtes, comment avez-vous pu vous résoudre à l’employer? Renoncez-y, mon ami , ce mot ne va point dans votre bouche; il est plus déshonorant pour l’homme qui s’en sert que pour le malheureux qui le- porte. Je ne déciderai point si ces détracteurs de Paumône ont tort ou raison; ce que je sais, c’est que mon mari, -

f|ui ne cède point en bon sens à vos pliilosophes , et qui m’a souvent rapporté tout ce qu’ils disent là-dessus pour étouffer dans le cœur la pitié naturelle et l’exercer à l’insensibilité, m’a toujours paru mépriser ces discours, et n’a point désapprouvé ma conduite. Son raisonnement est simple. On souffre, dit-il, et l’on entretient à grands frais des multitudes de professions inutiles, dont plusieurs ne servent qu’à corrompre et gâter les mœurs. A ne regarder l'état de mendiant que comme un métier, bien loin qu’on en ail rien de pareil à craindre, on n’y trouve que de quoi nourrir en nous les sentiments d’intérêt et d'humanité qui devraient unir tous les hommes. Si l’on veut le considérer par le talent, pourquoi ne récompenserais-je pas l’éloquence de ce mendiant qui me remue le cœur et me porte à le secourir, comme je paie un comédien qui me fait verser quelques larmes stériles ! Si l’un me fait aimer les bonnes actions d’autrui, l’autre me porte à en faire moi-môme. Tout ce que l’on sent à la tragédie, s’oublie à l’instant qu’on en sort; mais la mémoire des malheureux qu’on, a soulagés donne un plaisir qui renaît sans cesse. Si le grand nombre des mendiants est onéreux à l’État, de combien d’autres professions qu’on encourage et qu’on tolère n’en peut-on pas dire autant? C’est au souverain à faire en sorte qu’il n’y ait pas de mendiants; mais pour les rebuter de leur profession,

faut-il rendre les citovens inhumains et dénaturés?

La plupart sont des vagabonds, j’en conviens; mais je connais trop les peines dé la vie, pour ignorer par combien de malheurs un honnête homme peut se trouver réduit (V leur sort; et comment puis-je être

sur (|uc riuconnu qui vient implorer au nom de Dieu mon assistance et mendier un pauvre morceau de pain, n’est pas peut-être cet honnête liomnie prêt à périr de misère, et que naon refus va réduire au désespoir?... Enfin , quoi qu’on puisse penser de ces infortunés, si l’on ne doit rien au gueux qui mendie, au moins se doit-on à soi-même de rendre honneur à l’humanité souffrante ou à son image, et de ne point s’endurcir le cœur à l’aspect de ses misères. >

Ce que Rousseau 'dit du talent oratoire des mendiants s’applique très bien à ceux de Rome. Ils ont une manière pittoresque , spirituelle et presque poétique de vous demander l’aumône. Ce n’est point une formule toute faite , répétée sans cesse comme une litanie, sur un ton- lamentable , c’est une apostrophe toujours neuve, adaptée à la qualité et aux dispositions présumées du passant. « — Faites-vous dire une prière , âme chrétienne! — Mon beau seigneur , la charité bénit les amours 1 » '

Tieck en a fait le sujet d’un de ses plus jolis contes, et tous ceux qui ont été à Rome reconnaîtront son Mendiant, «-Ne |>ourrai-je jamais échapper au bavard effronté , orateur mendiant , ■ de\*an^ lequel je passe toujours’ en revenant au logis. Pauvre, il ne l’est, point, et cependant je suis forcé de lui donner plus qu’aux nécessiteux. Prendrai-je cette autre rue? Non , rougis de cette faiblesse ; il peut dorénavant haranguer, prier, supplier: passe devant lui d’un pas ferme, le front haut, et que pas une pièce d’argent, pas une pièce de cuivre ne tombe de ta maiiV> en hommage à son éloquence. Déjà il m’a reconnu' de loin,* illialance son grand chapeau a trois cornes,*

exil

et le timbre sonore et plein tie sa voix relenlit : « Béni soit le noble seigneur qui tous les jours inarebe d’un pas plus léger ù travers les rues célèbres de notre ville. Mes dévotes prières ont dQiic élé utiles à ce sci^ gneur incomparable. Comme il passait là, devant moi , la première fois, malade,* faible et gémissant!... Bientôlje le verrai mareberd'un pas vigoureux , sans buton, en parfaite santé. Que suis-je, moi misérable, moi, pauvre mutilé , obligé d’étre là gisant dans la rue, pour que ce cher et excellent seigneur s'occupe de cette figure desséchée. Il s'approche, il s’approche de moi , quel visage plein de douceur ! Ne serais-je pas un réprouvé; si la joie que je lui témoigne de sa santé n’avait pour but que d’en obtenir un présent? Loin de moi une pensée si* vile! Non, digne homme , homme vertueux ; passez , passez ferme devant moi, ne regardez pas le plus pauvre de vos serviteurs, qui cependant priera toujours pour vous. Quoique je mendie , je ne connais pas l’intérêt ; mais je ne puis être assez dédaigneux pour refuser et mépriser ce que m’offre un tel Alexandre. — 11 a déjà reçu le paiil, et sourit en me remerciant avec un regard extraordinaire. »

La pauvreté est grande à Rome, mais les ressources sont immenses , et je ne parle plus seulement de celles que la charité prodigue aux misères actuelles, mais des moyens possibles d’accroître la richesse publique, qu’offrent en abondance cette terre si fertile et ce climat si beau. La source la plus féconde de bienêtre réservée à l’avenir de ce pays, sera la culture du sol , quand il sera possible de s’y livrer et d’arracher à la nature rebelle de la campagne romaine les pro-

(luits merveilleux qu elle fouruiruit non-seulement à la consommation locale, mais à une vaste exportation. Autour de Rome comme aux abords de Constantinople, on ne voit que solitudes sauvages , terrains arides, envahis par les ronces, sur lesquels plane un deuil de mort qu’un grand poète n’a su mieux comparer qu’à la désolation de Tyr et de Babylone. Singulier destin des deux plus grandes cités historiques de l’Europe I La terre si long-temps soumise, a repris sur elles cet ascendant primitif contre lequel luttèrent, aux jours anciens, pour la dompter, les premières associations humaines symbolisées par Hercule. La peste en a fait son royaume , l’air qu’on y respire est mortel.

Rien sans doute n’est plus poétique et ne dispose mieux aux impressions de Rome, que la vue des déserts traversés par les routes de Civita-Vecchia ou de Ponte-Centino; mais quand la poésie est au prix du bonheur et de la vie de tant de milliers d’âmes, quand il faut l’acheter par le sacrifice de tout un pays, elle ne vaut pas la plus humble prose , elle a même quelque chose de barbare et d’anti-chrétien qui semble insulter aux victimesdont les douleurs l’inspirent? « Si vous voyez cés plaines en économiste, dit M. de Chateaubriand , elles vous désolent; si vous les contemplez en artiste , en poète et meme en philosophe , vous ne voudriez pas qu’elles fussent autrement. » Ohl si vraiment ! un philosophe doit le vouloir; il ne saurait préférer quelques hautes méditations , quelques phrases sonores ou quelques rapprochements ingénieux à l’existence compromise de toute une population, ni mépriser à ce point la dignité humaine. Que

Corinne s’écrie : « On dirait que dans la campagne de Rome l’orgueilleuse nature a repoussé tous les travaux de l’homme, depuis que les Cincinnalus ne conduisent plus la charrue qui déchirait son sein...» Que notre illustre écrivain dise aussi : « L’on dirait qu’aucune nation n’a osé succéder aux maitres du monde dans leur terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc de Cincinnatus ou la dernière charrue romaine»...; ce sont là desc*o/ice//i que l’on pardonne à l’enthousiasme de madame de Staël et que l’on aime dans M. de Chateaubriand ; mais la poésie de ce genre ne va qu’à eux , elle n’est bonne que tout au plus une fois, et il serait bien temps que leurs imitateurs ridicules cessassent de s’extasier sur un état de choses très triste, et digne d’exciter au plus haut point les efforts et les graves pensées de ceux qui ont encore quebjue souci du bonheur des hommes. Quand on voit un gouvernement sans ressources, un État sans industrie productive, une population fiévreuse et chétive, tandis qu’avec les dons que la Providence met sous leur main, ils pourraient être puissants, riches, heureux, il est bien permis de croire que de belles moissons, des champs animés par le travail et de nombreux villages vaudraient la poésie du désert; dût le voyageur ne plus saluer la ville éternelle comme reine de la solitude , mais comme mère d’immortelle jeunesse et de fécondité bénie, des fruits abondants et des homnaes toujours forts, salve magna par^u vi'rum,\ » . magna jrugum .

Ce qui s’oppose à la culture de la camj)agne romaine, c’est , on le sait, la malaria , cette inÜuence pernicieuse, cette corruption de l’air qui cerne la

ville, pénètre dans les plus beaux quartiers et fait en peu d’instants de l’homme qu’elle a saisi, un cadavre ou un fantôme miné par la lièvre. 'D’un autre côté, on sait aujourd’hui que la cause de /’ aria cattiva est le dépeuplement de cette vallée du Tibre, du Liris et de la Fiora où se pressaient jadis cinquante-trois nations et les plus riches cités d’Etrurie. L’insalubrité de ces plaines commença avec les malheurs de Rome , les guerres civiles, les invasions barbares, la dévasta- . tion du moyen-age, en sorte que le pays tourne depuis des siècles dans un déplorable cercle vicieux, impossibilité de cultiver à cause de lamal ariaç,i progrès de la mal aria par l’absence de culture ; la cause et l’effet se confondent aujourd’hui pour opposer une redoutable barrière aux projets d’amélioration. Les papes et plusieurs familles riches ont essayé, à plusieurs reprises, de coloniser quelques points de la plaine, ils ont créé des fermes , bâti des villages entiers; mais ces tentatives individuelles n’ont guère eu pour résultat que la mort des ouvriers décimés par Tiniluenza^ pour témoignage de leur existence elles n’ont laissé que des ruines ; et le pape Grégoire XVI a prudemment agi peut-être, en repoussant les avances des compagnies industrielles qui lui offraient cependant, disait-on, de grands avantages, en échange de la permission de défricher une partie de la campagne romaine. Les expériences faites ont dû convaincre de ceci , que tant que l’on se bornera à des essais partiels , à pousser vers les régions insalubres quelques familles d’ouvriers et de colons, comme des reconnaissances vers rennemi, les avant-gardes seront toujours, en un an ou deux, moissonnées par la

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fièvre et la mort. Il faudrait pour se rendre maitre du fléau , une invasion soudaine , une occupation à main armée — de charrues et de bêches — de toute retendue du sol; il faudrait qu’un nombre d’hommes calculé sur les dimensions du pays à conquérir, 80 ou 400 mille peut-être , vinssent s’abattre d’un coup sur les contrées pestilentielles et qu’en une saison agricole, s’il était possible, des villages serrés fussent bâtis et la terre remuée, déchirée d’un bout à l’autre. On conçoit devant une pareille nécessité , les craintes du gouvernement; cependant la colonisation sur un si grand pied n’est point une irréalisable chimère; les cantons catholiques de la Suisse et la catholique Irlande d’où l’émigration s’élève annuellement à près de 60 mille hommes, répondraient de bien bon cœur à l’appel du pape et lui enverraient une population vertueuse, soumise, de laquelle il n’aurait rien à redouter.

Mais, je m’arrête; des considérations favorites m’entraîneraient trop loin, et l’attrait de ces problèmes sociaux me ferait excéder par trop aussi les limites, déjà dépassées peut-être , d’une simple préface,

Édouard de BAZELAIRE.

Paris, juillcl 18il, jour de la ftHc do saint Viucout-do-Paul,

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