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Des institutions de bienfaisance publique et d'instruction primaire a Rome, essai historique et statistique

Rome objet de tant d'études, de de.scriptions pompeuses et de brillants récits, est fort peu connue dans ce qui constitue sa vie sociale, son existence intime, son rang dans la civilisation européenne, et malgré tous les volumes écrits sur elle, le livre dont je donne aujourd’hui la traduction sera peut-être encore assez neuf. Certes, à ce qui a été dit des monuments , des souvenirs , des aspects saisissants et poétiques de la ville éternelle, il semble difficile de rien ajouter ; mais toute une face de la cité souveraine a été laissée dans l’ombre ou indignement défigurée , négligée ou travestie'. On a décrit mille fois la Rome antique et païenne, la Rome souterraine, la ville de pierre et de marbre ; nul débris n’est resté inconnu , nulle ruine oubliée ; le moindre fragment d'inscription, la plus légère trace d'un dessin primitif, d’une médaille fruste, ont été religieusement recueillis, toute pierre

■ J'iiKli(|iK‘iai plus loin les exceptions.

a vu écrire son histoire; l'uiitiijuaire a secoué la jioussière des siècles, l'érudit a retrouvé leurs vestiges à demi perdus, le poète en a redit les grandeurs, le philosophe les destinées et l’artiste, s’inspirant de leurs méditations et de leurs chants, les a traduits en pages immortelles. Mais la Home actuelle avec se« lois, ses institutions de charité, d’instruction, de pénalité , avec son gouvernement religieux et civil , sa physionomie morale enûn, a été passée dédaigneusement sous silence , ou bien méconnue , injuriée, lléti’ie; et par une raison semblable à celle qui faisait dire à.lîayle, mieux valent les athées que les croyants, jiarcc qu’il est mieux de ne point parler d’une personne que de la calomnier, on peut penser aussi que Rome eût gagné à un silence plus complet sur tout une portion d’clle-méme , parce que du moins bien des préjugés hostiles et des erreurs traditionnelles ne seraient pas nés. Le voyageur épris de sa beauté extérieure, de ce riche manteau de poésie dont le temps et la Providence l’ont vêtue, ne pénétre pas l’enveloppe , ne va jias jus(|u’à l’ànie et s’arrête à ce qui le frappe tout d’abord. Il ne voit que la Rome historique et monumentale, dont le charme le séduit et dont l’amour l’enivre; mais non cette Rome habitée, centre de population, de production, mise ainsi forcément dans les conditions de toute ville occupée par des hommes qui doivent vivre, se perpétuer, tendre au bien-être et lutter contre les maux de la société. Des rui nés , des palais déserts, des évocations classiques ou bien les plaisirs d’un monde factice dont la joie semble si déplacée dans des lieux ;i graves, voilà Rome pour les touristes scholars et le grand nombre

in

ilcü voyageurs J mais du peuple, de ses défauts el de ses vertus, des moyens d’existence et de ricliesse d’une vaste population, pas un mot, ou des faussetés! comme si Rome n’était plus qu’un grand musée froid et stérile, où il ne fut permis d’admirer que des cliefsd’œuvres de l’art antique. C’est bien d’elle que l’on pourrait dire, avec plus de raison encore que du beau pays dont elle est le centre ;« La partie de l Europe la plus visitée, l’Italie , est l’une de celles qui sont le moins bien connues : la brillante parure que lui composent ses monuments, les chefs-d’œuvres des arts, captive les regards et les éblouit ; ses institutions, ses mœurs, se dérobent à l’étude* ».

Si nulle ville n’a jamais été si mal jugée , si odieusement calomniée que Rome, c’est qu’aussi elle n’est point une ville semblable aux autres cités des hommes, auxquelles ne se rattachent d’ordinaire aucune influence fatale, aucun de ces sentiments dont lu nature est d’éveiller si puissamment dans nos cœurs la haine ou l’amour. Il faut qu’on l’aime ou qu’on la déteste , elle ne souffre j)oint d’indifférence, on doit y vivi e d’enthousiasme ou y périr d’ennui, la chérir avec passion ou la haïr avec fanatisme; car Rome est un symbole, la personniflcation d’un système religieux qui a eu dès ses premiers jours le privilège de compter beaucoup d’ennemis, et sans que la Foi soit liée à son existence de manière que sa chute put nuire à la perpétuité de l’Église, elle en est du moins, par son éternelle el magnifique immobilité, l’image et la représentation. Tout s’y fait par le catholicisme , tout y relève de la

’DeGcrando, Ue Ut Bienf. publ.,i 4, [>. )87.

jiapaulé et chaque ennemi de la papauté l’est, par cela même, de la ville en laquelle semble s'élre assis à jamais son siège et incarné sa vie. L’on n'en Juge point ainsi à Rome, je le sais; là, le pape pontife et roi sont deux êtres dislincis, les fautes du second ne comprometleut pas l’infaillibilité du premier; la triple couronne et la mitre ne se confondent pas, la main qui bénit se sépare de celle qui gouverne et châtie ; mais les étrangers, même ceux qui se piquent le plus d’impartialité, n’ont pas tous le bon sens et la justesse d’esprit des Romains , et trop souvent ils mêlent dans un commun anathème le prêtre et le souverain. Aussi, en parcourant les récits des voyageurs qui à différentes époques ont visité Rome, on voit dans cette galerie de portraits qui passent sous les regards, combien, des premiers temps du christianisme à nos jours, les préjugés religieux , les hostilités de secte, le petit es|)rit philoso|)hique ou les vanités nationales ont aveuglé les écrivains et dénaturé les choses. Chaque siècle se met à un nouveau point de vue, et toujours dans ses jugements se trahissent les préoccupations qui le possèdent, son caractère et ses tendances ; tantôt c’est la légèreté d’une époque sceptique et moqueuse, la renaissance païenne, le fanatisme de l’hérésie, la haine du passé; tantôt le mécontentement d’un libéralisme étroit froissé dans ses affections, la rancune de théories économiques contrariées, et toujours, comme principe des plus violentes invectives, le libertinage d esprit et de cœur et un éjiicurisme |)lus ou tnoins développé. Rome pourtant, continue toujours sa marche patiente et silencieuse, et si chacun vient jeter sa |)ierre au co-

losse , il se brise en vain contre le roc: en vérité, j'ap|)liquerais volontiers à cette ville éternelle ce que Massillon disait de Dieu : « Le torrent des âges coule devant ses yeux et il voit de simples mortels, dans le temps même où ils sont entraînés par le cours fatal, l’insulter en passant, profiler de ce seul moment

pour déshonorer son nom »

Le xviii® siècle, avec sa sécheresse, sa froideur envers les arts, sa haine du catholicisme, était comjilètement incapable de goûter Rome; aussi n’a-t il guère produit sur elle que des vers d’un enthousiasme forcé, des madrigaux érotiques ou des épigrammes. Aujourd'hui Rome est mieuN comprise; non-seulement la poésie des mines et des souvenirs a inspiré des pages d’une nouvelle et sublime méliincolie , mais la réhabilitation morale a commencé ; et, cependant, sans aller jusqu’au ridicule de lady Morgan, à la fureur de l’atrabilaire Alfieri, au voltérianisme arriéré de M. Bayle, que de voyageurs secouent encore la tête et haussent les épaules avee un mépris vaniteux et une sufüsance moqueuse, en parlant de Rome: que d’hommes, même religieux, déplorent a\ec une incroyable résignation , son abaissement et sa dégradation! Sans doute, il règne à Rome bien des abus et des faiblesses, on y maintient des formes qui eho quent nos idées modernes; mais il faudrait précisément savoir faire la part exacte de ces vices lant exagérés, les découvrir où ils sont réellement , ne pas s’opiniâtrer avec une sorte de parti pris à les voir en toutes choses ; et peut-être, en comparant leurs effets

' Discours pour la I)cncflictioii (1rs di aiiraux du rrginiriit de Catiual.

sur lc‘ bonheur des peuples et la iiioralilé des nations, avec ceux qui dominent dons d'autres pays où, malheureusement, le triomphe des principes nouveaux s’est lait au prix d’un matérialisme anti-social, peutêtre perdrait-on le droit d’être si sévère. El puis , il serait temps enün de quitter cette mesquine manière d’envisajjer les choses au travers du prisme national qui dénature leurs couleurs; nous autres Français, qui |>artons tous plus ou moins de 89, et n’aimons point à remonter plus haut, nous sommes , en général. fort peu compétents pour juger une organisation (jui s'est lentement formée pendant quatorze siècles et n’a point reçu le sanglant baptême de l’initiation à la vie moderne de l'humanité; nous stigmatisons sottement ce qui, chez d’autres peuples, n’est point en harmonie avec nos jeunes institutions , tandis que jamais on ne doit rapprocher pour les niveler et les fondreen un même moule, des nationalités d’origine, de dates, de races et de compositions différentes. En peuple doit être ap})récié en lui-même, relativement aux conditions dans lesquelles il a vécu, et dans ses rapports avec 1a vérité immuable, universelle ; tout autre point de vue fausse le jugement.

Quand on examine un tableau, on ne se met pas à contre-jour ; quand on veut critiquer une œuvre littéraire, on se pénètre d’abord des vues de l’auteur, on se place à son point de départ , on s’entoure de son atmosphère, et personne, je crois, ne reconnaît à un sourd le droit de parler des sons , ni à un aveugle des couleurs. Ainsi doit-il en être dans l’ordre religieux. Or, Rome se compose de deux parties bien distinctes, l’une mondaine, extérieure, artistique, dont

vu

l'nppréciulion rentre parl'ailcment dans le duinaine du critique ordinaire; l’autre, sainte et ecclésiastique, où s’arrête complètement la compétence des connaisseurs vulgaires : gouvernement, lois, mœurs, choses sacrées et civiles, administratives et judiciaires, tout y porte une empreinte religieuse ; scandale et mystère pour le profane , pour qui n’a pas non seulement la foi, mais cet esprit de foi critérium suprême de la vérité, lumière d’en haut qui jette un jour si merveilleusement facile et juste dans l'intelligence soumise , pour la décision de toutes les questions, même purement humaines, que peut soulever la raison. On l’a dit parfaitement : < Aux étrangers qui visitent l’Italie, il manque un sens pour juger ce qu’ils voient, le sens religieux ‘ . »

C’est donc une chose vraie, quoiqu’étrange peutêtre, que tout est encore à écrire sur Rome; car, les quelques livres qui récemment ont secoué le Joug de la routine pour entrer dans la voie nouvelle . ont seulement effleuré le sujet et indiqué la route. Bien des sophismes restent à détruire, bien de fausses et ridicules allégations à repousser. Et ceci est vrai sur une plus grande échelle, pour tout ce qui tient au catholicisme; ses ennemis, long-temps en possession exclusive de la popularité littéraire , des grands moyens de publicité et de la vogue, l’ont défiguré tout à l’aise , au gré de leur capricieuse haine ou de leurs inintelligentes préoccupations. L’histoire, par exemple, écrite sous l’influence des idées |>roteslantes, gallicanes ou philosophiques, par les écoles des trois derniers siècles; cette histoire , menteuse, étroite ,

' M. de Ucaufort, Souvenirs d'/lalie, p. 7X.

stipendiée on systématiquement frivole, est en grande partie à refaire. Ici, du moins, la réaction s’est déjà fait vivement sentir; la généreuse Allemagne en a donné l’exemple, et dans l’impartialité de ses profondes études, les saintes et nobles ligures de pontifes déshonorés ont reparu sous leur vrai jour, des époques incomprises ou flétries, des institutions calomniées ont repris leur haute signification sociale et leur beauté. En France, l’impulsion donnée aux études historiques a eu, dans ces dernières années, le même résultat ; des livres comme 1a délicieuse sainte Élisabeth, comme Dante, saint Dominique, ont rétabli la physionomie charmante , profondément philosophique et aimable de siècles méconnus, et ont ramené forcément, vers leurs héros pacifiques, notre pieuse admiration et les souvenirs de notre reconnaissance. En même temps, un mouvement parallèle s’est développé dans les autres travaux où se remue l’activité de l’esprit moderne ; dans les arts, par la direction religieuse donnée aux appréciations des œuvres du moyen-âge ; dans les sciences , par l’investigation sérieuse de la nature primitive, par le sentiment de l’unité et de l’harmonie du monde ; dans les théories de l’économie sociale, par la naissance d’une nouvelle école chrétienne qui nous délivrera des doctrines désolantes et cruelles du matérialisme anglais , en fait de production , de richesse , de charité. Dans toute chose enfin, par une tendance catholique irréfléchie, naissant de l’état de la société, imposée par la nature des choses, mais qui n’est encore qu’un instinct, en attendant qu'elle devienne une conviction.

Et pour ce qui concerne plus spécialement l’objet

de nos études, ce grand sujet de Rome morale, dont je signalais, en commençant, le mépris et l'abandon de la part des voyageurs écrivains , a enfin été découvert, compris et convenablement traité dans ces derniers temps, quoique sous un point de vue restreint qui laisse encore beaucoup à faire.

M. deTobrnon, dans ses Eludes ' , a posé la base vraie, solide, raisonnable, de toutes recherchessurcet objet. Dans ses s^iriiuels Souvenirs cT Italie * , où la poésie du style et des pensées se mêle à la justesse des observations et à la finesse des aperçus, M de Beaufort a réhabilité avec l'enthousiasme d’un novateur détrompé, désireux de désillusionner les autres , le caractère du peuple romain, ce génie à part, difficile à saisir mais meilleur qu’on ne le croit, en même temps qu’il soulevait le voile dédaigneux, long-temps jeté par une vaniteuse ignorance sur ces nobles écoles italiennes de peinture antérieures à Raphaël. Son livre est pour le voyageur le guide le plus aimable et le plus sùr, quand on a fait, toutefois, la part d’une certaine exagération ; cette chaleureuse conviction , cette ardeur de vérité et ce symbolisme poétique qui Mêla terreau ciel, plaisent à l'imagination, échauffent l'âme et l’inspirent. A quelques degrés inférieurs de talent et de mérite , M. l'abbé Moreau a rendu le même service au voyageur et la même justice aux institutions romaines ; mais il y a plus de verbiage (|ue de style dans les récits animés de ses vacances '' et son admiration est peu raisonnée. M. Poujoulat '

’ Publiées en 1854.

■ En 485S.

■ En 1837.

‘ Toscane et Rome, en lS4ü

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méritait de mieux comprendre l’ilalic; ses convictions l’y poussaient, mais des arrières-pensées françaises se jetaient à la traverse : c’e>t ainsi qu’il a méconnu le rôle de Savonarole, dont il fait un coupable déma- {jogue, un tribun fougueux qui mène à la démocratie au nom de la religion, et un successeur des vandales quand il s’oppose à l’invasion du naturalisme dans l’art et du paganisme dans la littérature ; c’est encore ainsi qu’enthousiaste de Michel- Ange, il ne dit pas un mot de Pinturicchio. Fiesole, Pérugin... Ces deux exemples suffisent pour faire comprendre la cause de ses autres oublis ; cependant il serait bien injuste de ne lui pas savoir gré de ses consciencieuses études.

Je tenais à rattacher cette phase nouvelle de la peinture morale de Rome, à la marche générale de notre époque vers une plus libérale appréciation de toutes choses. Ce mouvement ascensionnel dont j’indiquais plus haut quelques pas, fait chaque jour des progrès ; il ne se ralentira pas sans doute, et bien des personnes devront s’étonner encore de brûler, comme le doux Sicambre, ce qu’elles ont adoré, et d’adorer ce qu’elles ont brûlé. Notre siècle, en effet, semble éminemment propre à une refonte totale de l’histoire, à un classement général du bien et du mal dans le passé. Les temps démocratiques, — et j’entends par ces mots non pas ceux oû règne une forme démagogique de gouvernement , mais ceux où dominent les tendances égalitaires — les temps démocratiques entre beaucoup de vices ont du moins cet avantage, que la vérité fait moins peur et se dit à tous sans entraves ni bassesses ; la libre discussion ,

l'indépendance , une tolérante justice sont des droits acquis que l'on peut invoquer près de l’opinion publique ; le sentiment de la force permet une plus large et impartiale constatation de ce qui a été, les préjugés de castes ne se posent plus entre le jugement et son objet, et la gloire refusée long-temps à des classes ennemies, leur est accordée quand elles ne sont plus à craindre. Que tout homme ose donc dire franchement sa pensée et contribuer à remettre chaque chose à sa place. Le mouvement réactionnaire, si rapide dans les années dernières, parce que nos idées vont plus vite que jamais , semble, il est vrai, tenir de la vogue, et bien des pensées neuves et courageuses , il y a cinq ou dix ans, courent risque d être banales ; mais les hommes sérieux ne doivent pas s'y laisser prendre, se contenter de ce travail superficiel et croire que tout est fait. Ce que mène la mode est frivole et passager comme elle; il faut donc de graves études et des œuvres solides, qui restent quand la faveur sera passée, et puissent faire face alors aux exigences d’une opinion moins entraînée et plus sévère.

Je dois dire maintenant quelques mots de ce livre lui-méme, et, si l’on veut bien me le permettre, des circonstances qui m’ont conduit à le publier.

Les réflexions qui précèdent me préoccupaient vivement avant mon départ pour l'Italie, quand je méditais le plan de mon beau voyage et que j’en disposais les matériaux. J’entrevoyais une carrière assez vaste d'études sociales et politiques dont mes désirs exagéraient sans doute la portée, et j’en faisais la matière d’un beau livre; des aperçus nouveaux que devait

écluiroir la vue des choses, des soupçons que , j’eii avais la confiance, confirmerait la réalité, venaient éveiller mon imajinaiion, et je confiais souvent ces vagues mais sincères espérances à un ami de cœur dont l’àme , à l'unisson de la mienne, comprenait mes projets et mon enthousiasme. Je révais et développais devant lui le plan de ma cité : ce ne devait être ni la Home historique et savante, ni celle du passé ou de l’avenir, ni ce qu’elle a été ou ce qu’elle sera, mais bien ce quelle est aujourd’hui ; ma part me paraissait assez belle, et j’espérais que le lecteur, en parcourant mes |iages, se sentirait encore quelque amour pour la vieille et sainte cité du catholicisme, et redirait peut-être avec le poète : Agnosco rerum dominos geiUemque . . .

J’allais donc , interrogeant en pensée les hommes, scrutant les choses, lisant les lois, suivant le jeu des rouages et les filières de la machine administrative , avec cette fièvre de bonheur et cet instinct curieux d’un homme qui couve et caresse une pensée, et groupe autour d’elle , dans son cadre idéal, les fruits de ses observations. Mon but n’était rien moins que la peinture, du point de vue moral et économique , de tout une population agricole, industrielle, commerciale; d’une ville envisagée dans ses rapports avec les besoins religieux, intellectuels et physiques des hommes. J’oubliais, dans ma présomptueuse ignorance, que pour traiter un tel sujet avec l’étendue que je voulais donner à mes recberebes, deux ans de séjour et d’études continues suffiraient à peine, tandis (pie peu de mois m’étaient accordés pour mon voyage. Je ne prévoyais

pas aussi, combi»,‘ii l’irrésistible inllueuec des rêveries paresseuses el de la douce apathie qu’inspire le climat d’Italie, rendrait difficile l'abstraction de mon esprit sur des objets de statistique , de bagnes, d'bôpitaux. Mais je conserverai toujours un précieux souvenir de ces belles soirées de juillet qui précédèrent mon départ, et pendant lesquelles venaient me visiter, dans ma cellule d’étudiant, de si beaux projets d’etudes et de découvertes. Le naïf enthousiasme qui m’animait, la conviction de la facile victoire des obstacles, le dévouement dont je me sentais capable, me réjouissent encore, comme témoignage de jeunesse, d’activité, de courage, et aussi du désir d’être bon à quelque chose; car mon seul but était de faire une œuvre intéressante et utile. Aujourd’hui surtout que les esprits se sont tournés vers les graves et saintes études de la bienfaisance, de l’instruction, de la philosophie pénale, il ne me semble presque plus permis à un voyageur chrétien de traverser un pays sans en examiner les institutions morales, afin que le butin recueilli dans ses courses vienne à l’avantage de sa patrie, et que l’échange et la comparaison des bonnes choses favorisent le progrès et activent l'accomplissement de ces œuvres dont la fin est l’amélioration du pauvre, le perfectionnement de l'humanilé.

Arrivé à Rome, je ressentis ce que doit éprouver tout voyageur de bonne foi el ami <le la vérité : d’abord nue certaine répulsion pour des allures qui contrarient nos idées françaises, puis un retour vers elles, la chute des derniers préjugés qui obscurcissent le jugement, et enfin une sincère admiration. Ce sentiment doit être d'autant plus vif que l'on y était

moins disposé ; mais la réaclioii est ordinairement trop forte, elle fait voir les objets sous un jour trop favorable; là n’est point encore la vérité, et pour juger sainement les choses, il faut que, l'enlhousiasme refroidi et la haine contre les préventions qui aveuglaient calmée, l’on se trouve dans un milieu impartial et raisonnable. C’est alors que l’on doit voir de près, voir par soi -même, ne s’en rapporter au témoignage de personne, d’aucun livre, pas même d’un ami ; car les brouillards accumulés par toutes les erreurs de convention qui courent sur Rome, viennent se reposer forcément sur les yeux, et l'on éprouve une incroyable peine à voir franchement ee qui est.

Deux choses vinrent m’arrêter dans les investigations que j'avais dès l’abord commencées avec ardeur : un livre qui me tomba entre les mains, la difficulté de l’entreprise.

Je ne connaissais pas les deux volumes que M . le comte de Tournon a si modestement intitulés : Études statistiques sur Rome, publiés en -1834, et qui ont fait révolution dans la manière dont l’on s’était habitué à envisager cette ville. Préfet de Rome pendant quatre ans, de ■1840 à t8'l4, l’auteur avait été doublement à même, par son esprit et sa position, de bien connaître et de bien rendre les choses, comme il avait contribué, par l’influence de son administration, aux actes qui ont fait de l’occupation française une faveur pour l’Italie. La science économique, une haute intelligence, des vues neuves, pratiques, un parfait esprit des convenances, font le mérite de ce livre; il devait me décourager. Cependant, écrit d’après des notes recueillies il y a vingt-cinq ans, il

lilisse dos lacunes ù combler et doit servir de point de départ pour mesurer le chemin parcouru dans les améliorations et le progrès depuis cette grande im* pulsion de l’activité française, plutôt qu’il ne peut constater l'état actuel de l’industrie, de la civilisation, du gouvernement romain. J’aurais donc pu compléter ces documents qui jalonnent la roule, y joindre les.conquétes nouvelles du monde moral ou politique, et pendant plusieurs jours je rêvai la gloire que mes j)ages fussent dignes de servir de complément et de suite à celles de M. dcTournon.Mais des velléités archéologiques firent diversion à ces idées; et puis, qui n’a pas senti la puissance, dans cette ville enchanteresse de Rome, du besoin d’inaction, de rêverie, d’une jouissance toute passive de l’âme dans la voluptueuse extase des souvenirs et de la contemplation? Rome est peu, ce me semble, une ville de livres , de recherches érudites , du moins pour un étranger qui y séjourne, car l’heureux habitant de cette incomparable cité doit trouver au contraire dans la paix qui y règne, l’antiquité qui s’échappe de tous ses pores, et le parfum de classisme qu’on y respire, un soutien de ses éludes, un harmonieux écho de ses livres ; mais pour le voyageur, aller sans but marqué aux caprices des lieux et de l’imagination, voir sans élude et jouir sans fatigue, se délivrant du fatras des réminiscences scolaires pour n’écouter que l’inspiration et le souffle intime de poésie; ouvrir son intelligence aux grandes pensées, son âme aux généreux sentiments; dilater son cœur pour aspirer le beau, et se recueillir pour en bénir Dieu : voilà la vie de Rome et le bonheur. Celte flânerie occupée, ce vu-

gul)oiidu(;e insuiu-iiiiil , mais utile, sont une source perpétuelle de sensations agréables et d’une instruction telle qu'on ne la trouve pas dans les livres. * Si je rêve deux heures au bord du Tibre, disait le Balzac du xvii® siècle, je suis aussi savant que si j’avais étudié huit jours. » Pour moi, j’avoue que le travail me rebutait et que j’éprouvais à lire une très grande difficulté ; mais mes jours se passaient délicieusement à voir, revoir sans cesse, cherchant à deviner, à me souvenir plutôt qu’à apprendre, et jouissant, au-delà de toute expression, de ces libres et hasardeuses excursions, .l’ai quitté Rome sans savoir peut-être à quelle divinité est consacré ce tem|)le, d’où provient tel débris, quelle lettre il faut lire dans cette inscription qui divise les érudits; mais j’ai appris ce que c’est que la gloire et la vie d’un peuple, comme la grandeur et la destinée d’un homme, dans ces hautes leçons que l’on puise aux lieux où tant de choses se sont faites, pour le bien et pour le mal de l’humanité.

Les Etudes statistiques sur üome avaient fait ce (|iie je voulais faire , lé défaut de temps et les autres raisons que j’ai dites m’empêchaient de tenter mieux et plus; mais il me sembla que de ce tableau général je pouvais détacher un petit coin de perspective. M. de Tournon a traité avec beaucoup d’étendue la topographie de la province romaine, l’agriculture, le commerce, les mœurs et les travaux publics; les institutions de charité et d’instruction primaire dont la richesse à Rome m’avait surtout frappé, ne forment guère chez lui qu'une énumération dépourvue de beaucoup de détails intéressants. I.a mine me pa-

rut féconde encore et je me mis à la creuser, bornant celte fois mes reclierciies à tout ce qui avait pour but le soulagement des deux grandes misères humaines, l’ignorance et la maladie. C’est alors que me fut indique le livre dont je publie la traduction. Je sentis en le lisant, que jamais un étranger ne parviendrait à connaître aussi bien que l’auteur de cet ouvrage, les innombrables créations de la charité romaine, et qu'ainsi , amour-propre à part , le mieux était de se bornera le traduire.il me sembla beau aussi, de laisser en sa bouche le noble langage , les généreuses pensées , les vues larges , neuves et sages de progrès et d’amélioration que j’aimais à entendre émettre par un prêtre, par un dignitaire de la cour pontiflcale, et qui prouveront comment à Rome on comprend les devoirs de la bienfaisance et les charges de l’éducation. Ce livre, quia fait sensation en Italie, qui a pris place parmi les œuvres remarquables de la riche école italienne d’économie politique, a eu très peu de retentissement au-delà des Alpes. M. de Gérando s’en est beaucoup servi pour lu partie étrangère de son Traité sur la bienfaisance publique; d’autres écrivains , qu’il est inutile de nommer, lui ont emprunté sans le dire de nombreux passages , et M. Poujoulat , après l’avoir cité , a dit ces mots : c Ce livre , peu connu en France, et qui mériterait d’être traduit dans notre langue, vous montrerait ce que la religion a inspiré de bon, d’utile, de social dans la ville des pontifes'. » L’auteur, monsignor Morichini , prési-

' La lievue Prilannique a donné, <lans son iiuinéro de sep teinbre 1S57, la ti aduc.tinn d'un article du Staslieal illastruliont, qui reproduit presque mol pour mot les passages les plus saillants

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dent, quand il publia son Essai sur les Institutions de bienfaisance, d'un des plus beaux hospices de Rome, est aujourd'hui membre de la signature de justice, c'est-à-dire conseiller à la Cour de cassation. Il a bien voulu me guider dans un grand nombre d'établissements de charité , et s'intéresser vivement à mes études d'économie sociale. Mes rapports avec lui, dont je garderai toujours un précieux souvenir, me l'ont fait connaître comme un des prélats les plus dignes , un des hommes les plus instruits , les plus intelligents des choses actuelles et les plus éclairés de Rome. Que ces lignes lui portent l'hommage de ma profonde estime et de ma respectueuse affection.

L'homme soumis en ce monde à toutes sortes de misères , peut souffrir par l’esprit ou par le corps. La souffrance de l'âme, c'est l’ignorance et le crime, celle du corps, c'est l’indigence et la maladie. Aux deux premières, la société doit offrir, comme préservatif et comme remède, des asiles d'éducation et de correction, aux secondes , des lieux de soulagement

du livre de M. Morichini, et son nom n'est cité qu’accessoireraent, en note, à propos d'une statistique qui semblerait seule lui avoir été empruntée. Non-seulement les faits sont exposés dans le même ordre, mais les réflexions, les vœux et les désirs de l'auteur italien sont traduits pour ainsi dire textuellement. La Revue anglaise n'y a ajouté que quelques correctifs indispensables, do point de vue anglican, et des réflexions préliminaires dans les- (^uelles le clergé de Rome est calomnié à propos du choléra. J'y Iis cependant cette phrase que je cite avec plaisir : « An milieu des ténèbres qui voilaient l'horizon de l’Europe féodale dans les siècles qui suivirent la chute de l'empire, la chaire de Saint-Pierre se montra souvent l'organe fidèle des droits de l'humanité et l’on trouverait dans les archives de Saint- Jean-de-Latran les plans les plus sages pour améliorer la condition du peuple, relever la dignité de l'homme et prévenir ou soulager sa misère. » (Page 108.)

et des institutions de secours. L’ouvrage de monsignor Moricbini s’occupe des ressources offertes par Rome à l’ignorance , à la pauvreté , à la maladie ; je l’aurais complété eny ajoutant, d’après mes notes personnelles, tout ce qui concerne le système pénitentiaire, si je ne savais que l’auteur s’occupe en ce moment sur cet objet, d’un travail étendu qui formera un ouvrage à part, en même temps qu’une suite et un complément de celui-ci. J’ai la promesse d’en recevoir les premières épreuves, ce qui me permettra de publier la traduction à-peu-près en même temps que paraîtra l’original ; mais dès aujourd’hui, l’étude des secours prodigués aux malades , aux infirmes , aux indigents et de l’instruction versée au peuple me semble un sujet assez vaste et assez intéressant. Avant d’en aborder les détails, j’ai cru devoir faire précéder ce travail analytique de quelques pages, qui en seront comme la synthèse et chercheront à rapprocher des principes généraux de la science l’application plus ou moins heureuse qu’en a faite la charité romaine; tel est le simple but de cette iruroduction.

Jedoisobserver avant tout, que lestyledematraductionest simpleet peu élégant, ainsi qu'il convenaità des matières si graves, quelquefois communes et même triviales. J’ai cherché d’ailleurs à suivre textuellement l’original , et je ne dis point ceci comme une excuse, mais bien comme une explication de certaines tournures de phrases h*ès italiennes , de formules répétées et monotones. J’ai toujours cru qu’un traducteur devait rendre non-seulement les pensées, mais la couleur même du style de son auteur , autant que le permet le génie différent des langues.

Tout parla Home de l’iDspiration relijjieuse, et ce qui chez d'autres peuples se fait par le sentiment naturel de devoir et d’humanité, prend ici la vie dans des motifs de foi , dans les paroles de la révélation divine; mais cette sève de catholicisme qui coule si abondante encore dans les veines du peuple romain, ne s’est en nulle chose manifestée plus féconde que dans le soulagement des misères murales et physiques de l’homme. Au foyer de la religion, la charité s’est enflammée d’amour, et aux sources du christianisme elle a puisé cet esprit de dévouement qui a débordé comme la précieuse liqueur d’un vase trop plein, en mille créations de salut et de consolation. C’est à la fois une cause de la surabondance des secours et de leur distribution moins intelligente qu’on la désirerait; car l’âme enthousiaste du bien s’astreint peu aux calculs de la prudence humaine, elle voit la douleur et la guérit avant tout, sans s’inquiéter sufflsamment de modérer son zèle et d’en prévoir les suites : toujours est-il que des êtres souffrants sont soulagés et que la grande obligation de l’homme envers son frère est accomplie. La prudence dans la charité qui aime mieux prévenir la misère que lui porter remède , est une idée postérieure au dévouement qui ne raisonne pas, et bien heureusement, car si l’on avait attendu pour soigner des maux existants, la forme sociale que nous touchons à peine où se réalisera cette idée, d’affreuses misères, moins patientes que la philosophie, fussent restées sans consolation ; mais un temps arrive toutefois, où la générosité religieuse admet le calcul, de même que pour la jeunesse ardente viennent aussi les jours de sage modération.

Une chose fort remarquable à côté du nombre des institutions romaines de bienfaisance, c’est qu’elles ont servi de modèle aux autres peuples et précédé de lieaucoup, chez les nations européennes , la réalisation d’œuvres semblables qui existent partout aujourd'hui. Bien des années et même des siècles avant que les économistes eussent tracé les lois de la charité devenue une science, la Fui les avait comme révélées aux papes ; c’était une conséquence de la mission civilisatrice qui leur avait été confiée envers le monde moderne , et qu’ils ont accomplie en opposant la pa> rôle au glaive du despotisme, en faisant prédominer la puissance spirituelle sur la force brutale , le droit sur le fait, la loi de grôce et de justice sur l’organisation barbare, en répandant la culture de la science et de la pensée, soumises à la Foi. Si donc Rome semble aujourd’hui dépassée par le mouvement qui emporte vers le progrès d’autres pays ; si elle s’assied un moment, comme une mère lasse d’engendrer, dans une immobilité qui les scandalise, ceux-ci ne doivent pas moins se souvenir qu’ils ont tout reçu de ce siège pontifical si long-temps le centre et le moteur de toute action , leur filiale reconnaissance doit le respecter dans son repos où il se retrempe sans doute pour de nouvelles destinées. Rome s’est montrée en toutes choses la mère du monde chrétien < et c’est pourquoi , considérant surtout sa tendre et maternelle initiative dans les questions de charité, je lui ai appliqué, dans l’épigraphe de ce livre, le beau passagedu prophète ; < Une mère peut-elle oublier son enfant qu’elle a porté dans son sein? Eh bien ! quand elle l’oublierait, moi je ne vous oublierai pas. >

xxu

Le premier hôpital de l’occident fut élevé à Rome au iv” siècle ; le premier asile ouvert aux enfants trouvés fut «elui d'Inocent 111, en 1198, tandis qu’en France ils ne datent que du xvii* siècle ; la première maison gratuite d’accouchement a été celle de SainU Roch , élevée sur la rive du Tibre , en 1 300 ; l’ hospice des convalescents a précédé de deux siècles et demi celui de la Samaritaine que les Anglais ont cru inventer ; le système pénitentiaire était appliqué dans les prisons cellulaires de Rome dès 1 707, c’est-à-dire 69 ans avant l’érection de la fameuse maison de Gand , laquelle a servi de modèle à celles d’Auburn et de Philadelphie ; l’institution des maisons de travail pour les orphelins et les ouvriers valides a pris naissance à Rome;, les conservatoires on ouvroirs de jeunes filles, partout ailleurs de date très-récente, y sont très anciens et très nombreux ; la distribution des dots n’existe nulle part sur une aussi large échelle; des asiles de refuge s’y sont ouverts les premiers pour les repenties ; le mont-de-piété est une création papale du XV’ siècle ; les souverains pontifes donnèrent dès te vu* à tous les rois l’exemple d’un aumônier attaché à leur personne pour répandre en leur nom des bienfaits voilà quelques exemples que je choisis entre beaucoup d’autres, parce qu’ils sont relatifs à des objets de charité ; le cours de cet ouvrage fera connaître l’ordre chronologique et L'histoire de chacune de ces institutions. Mais pour les bien apprécier,. — et cette remarque s'applique à tous lesautres aspects moraux de Rome, — il faut y distinguer les deux éléments catholique et italien , c’est-à-dire les choses en elles-mêmes , et ces clioses traduites en faits par

des hommes. En principe on peut dire que tout est bon, souvent même admirable et sublime, parce que l’idée est fille du génie catholique ; mais en application, le génie italien se trahit et trop souvent défigure par sa paresse et son laisser-aller les fondations les plus belles. Si toutes les lois et tous les réglements s’y exécutaient , Rome serait un type idéal de gouvernement.

Quand l’on s’approche de la société avec le saint désir d’en soulager les maux et d’améliorer le sort commun des hommes, de graves et difficiles questions s’élèvent tout d'abord et viennent demander à la science une solution décisive. La douleur existe dans le monde, la pauvreté l’afflige, l’inégalité des conditions le divise; le vice, le sort de la naissance, la faiblesse physique , les accidents fortuits en sont les causes perpétuelles, qui engendrent ces maux, les entretiennent ou les propagent. Ce sont là des faits devant lesquels les théories utopistes qui révent un autre ordre de choses doivent, en attendant qu'elles l’aient réalisé, — et je crains fort que ce temps ne soit bien éloigné encore , — baisser tristement la tête et gémir. Que faire cependant devant ces ennemis toujous debout et toujours à vaincre, la maladie, le besoin, la faim? La société leur doit-elle un aliment journalier qui les contente et les rassasie, ou bien lui faut-il les parquer dans un abandon qui les force à se soumettre ou à se détruire eux-mémes?

La réponse à ces questions a déterminé dans les rangs des écoles économistes la formation de deux camps séparés , où les doctrines ont suivi des tendances diverses.

L’un (les systèmes est simple et d’exécution facile, mais scs résultats sont odieux et antisociaux. Suivant lui, l’homme, dans quelque position misérable qu’il se trouve, doit être livré à tui-mémc, à sa propre énergie, aux seules ressources de ses facultés et de son labeur; il doit se faire, se créer spontanément l’existence; sa dignité morale y gagne, sa fierté, sa liberté n’ont pas à souffrir de l’humiliation de l’aumône, et l’obligation du travail fait naître en lui toutes les vertus. Si vous donnez au pauvre, si vous Iuf laissez espérer de nouveaux secours, vous détruisez en lut le ressort de la nécessité, vous tuez le principe vital de l’action, vous le livrez à la tentation de la fainéantise, de l'imprévoyance, de l’imprudence surtout dans le mariage, d’où résulte une effrayante augmentation de la population misérable. Ainsi, dans (*c système, nul compte n’est tenu des mille accidents qui replongent dans l’abime l’homme prêt à en gagner le bord, qui ruinent à jamais les espérances les plus justes, découragent les plus généreux efforts, et cela par la seule crainte (f’offrir une prime à l’oisiveté et à l'abondance des mariages. La cause de la misère est toujours la faute du pauvre, le remède en est donc le travail ; les classes inférieures sont misérables parce qu’elles sont trop nombreuses, il faut donc en arrêter la production ; voilà le raisonnement et la règle suprême de cette école. Sans doute le travail est la grande et inévitable obligation de l’homme, et la charité ne doit que lui venir en aide ; mais la soumettre au travail ce n’est point l’annihiler, c’est lui réserver sa vraie place dans l’ordre providentiel, tandis que la vouloir retraneher abs^dument du

monde, c’est briser cet ordre et en rompre l’iiarmonie. Mais je n'ai point à renverser ces cruelles doctrines, elles se réfutent elles-mêmes, et je ne fais point ici, d'ailleurs, un ouvrage de controverse.

D’autres et plus nombreuses écoles ont compris que l'existence du mal au sein de la société, lui impose une grave responsabilité cl qu'une rigoureuse obligation pèse sur elle de secourir ses membres souffrante. Cette conviction a pu leur être inspirée, suivant leurs opinions et leurs croyances, par la seule sympathie qu'appelle le malheur, ou par l’idée philosophique du devoir de la fraternité humaine, par un calcul de politique et d’intérêt bien entendu, ou bien, outre ces divers motifs, par les lois chrétiennes et les paroles du divin maître; mais peu importe le sentiment qui les inspire, toujours est-il que des sectes nombreuses d’économistes, opposées sur d’autres points, SC sont rencontrées en celui-ci dans leurs désirs, leurs travaux et leurs espérances. D’accord sur le principe, elles se sont, toutefois, divisées dans son application, les unes voulant conûer au gouvernement la dette de la bienfaisance , les autres en réservant exclusivement la charge à la charité individuelle

* M. le comte T. DucIiAlel a parfaitement résumé, dans son excellent ouvrage De la Charité, ces diiïérentes opinions. « Il n'est lias besoin de longs raisonnements, dit-il, pour prouver qu'en soi la prudence des classes pauvres vaut mieux contre la misère que la charité privée , et la charité privée à son tour mieux que les secours de l’État. La prudence prévient la misère, elle maintient la dignité et l’indépendance des ouvriers ; de là la préférence que la théorie lui accorde. Quant aux établissements de l’Etat, comparés à la bienfaisance volontaire, ils ne produisent pas les mêmes effets moraux que la charité privée ; de plus ils entraînent les inconvénients ordinaires de tout régime administratif , les impôts , les fonctionnaires, les négligences de toutes sortes dans les distributions des secours... Régie générale , il est mauvais que le gouver-

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