‹ Des institutions de bienfaisance publique et d'instruction primaire a Rome, essai historique et statistiqueChapitre 2 sur 78 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

Faire de l’EUil le prutecteur-iié des pauvres, le dispensateur souverain des aumônes, lui imposer la loi de subvenir à Tindigence comme il fait la guerre ou protège par sa police la vie descitoyens ; c'est par une confusion d’idées et de termes, transporter au gouvernement l’obligation qui appartient à la société ; c’est créer la charité légale, honteuse plaie de pays nos voisins, dont l’expérience a prouvé les funestes résultats comme le raisonnement en a démontré les vices. L’émancipation successive du joug du pouvoir est dans la marche rationnelle et progressive de la société ; le commerce a brisé les entraves protectrices dont l'autorité trop bienveillante garrottait ses pas , l’instruction publique réclame à grands cris le même affranchissement et une égale liberté, la bienfaisance ne doit donc pas aller au rebours de cet ordre. Aussi, le système de charité publique incarnée dans le gouvernement , a perdu en France presque tous scs défenseurs et ne compte plus que fort peu de partisans.

Il y a différentes manières encore de comprendre l’action de la charité volontaire qui peut s’exercer par dons individuels, par associations, par fondations. Doit-elle être organisée en corporations, en sociétés philanthropiques, en réunions pieuses dont les bras se rattachent à des centres d’unité et de direction , dont les ruisseaux bienfaisants remontent à des sources communes, ou bien laissée à l’inspiration, à la volonté de chacun, livrée aux mouvements plus géné-

neinent Tasse tout ce que la société peut faire par elle- même. Voilà pourquoi nous plaçons la charité privée avant les institutions publiques de bicnTaisauce. » Pag. sus.

reux peut-àlre, mais moins soutenus et luoinsiiitelhgeulsducœur?

Ce dernier mode de faire le bien semble en théorie préférable à tous les autres , et a réuni l’assentiment d’ungrand nombre d’économistes. L'aumône procure souvent, en effet, un plus grand avantage moral à celui qui la donne , qu’elle ne fournit un secours puissant à celui qui la reçoit. Il est bon de voir de près la misère , de descendre vers le pauvre , de s’initier à sa vie de sacriûces et de peines , et difficilement on croirait, si on ne l’avait pas éprouvé, combien cette œuvre sainte fortifie , instruit et console. Mais en pratique , celte charité tout individuelle offre des impossibilités. Il est difficile d’abord de la concilier avec le principe qui proscrit la mendicité. Tout le monde ne peut pas aller visiter le pauvre en sa demeure, rechercher l’indigence, découvrir la misère qui se dérobe souvent aux regards dans une grande ville ; le temps , le courage , les moyens manquent , les convenances quelquefois s’y opposent. Il faudrait donc permettre à l’indigent d’étaler dans les rues ses besoins , de ravir par ses importunités une pièce de monnaie au passant affairé, de feindre, pour exciter 1a pitié, des infirmités factices; or , cette charité extérieure, en contradiction avec nos lois et nos mœurs, est aussi l’aumône la moins utile. Chacun sait et avoue que de tous les modes de bienfaisance , la visite du pauvre est le plus doux et le plus fécond en résultats précieux de moralité, d’encouragement et d’amélioration. Mais pour que l’aumône arrive ainsi, portée {>ar l’amour et la bienveillance, dans le réduit du pauvre, pour qu’elle

aille cberclier l’ouvrier dans son atelier, la femme , l’enfant dans l'intérieur de la famille , il faut que par* tant d’un centré d’action où rindi{jence est connue, appréciée , discernée, où régnent à la fois le génie du dévouement et l’intelligence de la charité , elle se ré> pande par des mains habiles , et soit versée avec des paroles d’édiflcation et de conseil par des cœurs amis. Les associations de bienfaisance doivent être des sortes de sociétés en commandite, où des bailleurs de fonds fournissent aux membres actifs les capitaux dont ceux-ci doivent disposer pour le proGt commun.

Nous arrivons donc, à la suite de cette revue sommaire des différents systèmes en matière de charité , à vouloir que l’aumône soit exercée non suivant l'inspiration passagère et souvent imprudente de chaque individu , mais par le principe de l’association, au moyen de la centralisation des secours entre les mains d’œuvres distinctes, dont chacune forme un tout et s’applique au soulagement d’une branche s[)éciale de misère. Ici , la charité légale — si ces deux mots toutefois ne hurlent pas trop de se voir accouplés — la charité légale n’est point à craindre. Ce qui en constitue le vice , c’est qu’elle provient de l’impôt , c’est qu’elle est une obligation sans mérite de la part de l’Etat, regardée comme telle par l’indigent qui l’exige, en sorte que les douces relations du bienfaiteur et du pauvre se changent en rapports de créanciers à débiteur. Dans la charité sociale^ au contraire , le secours est toujours volontaire , méritoire ; il n'arrive pas périodiquement comme une redevance , mais au moment opportun , comme une

îibéralité providentielle ; il offre donc espérance mais non certitude , conGancc niais non sécurité au pauvre ; il vient l'aider à l’instant quelquefois décisif où le malheur le place dans l’alternative d’efforts désespérés ou de mort , mais il ne lui ravit pas la pénible et glorieuse nécessité du travail.

Le travail et la charité , tels sont en effet les deux puissants moyens que Dieu a mis au cœur de l’homme et attachés à son bras, pour lutter contre la nature rebelle et le monde vicié par le mal. Travail et charité , ces deux mots sont en quelque sorte synonimes et ces deux idées sont sœurs, car elles s’unissent dans une alliance étroite et bénie pour la réparation du crime originel , père de toute douleur ; l’une par la fatigue , la conquête , la pénible et continuelle action , l’autre par le sacriGcc , la souffrance volontaire, l’abnégation personnelle, triomphe de l’amour sur l’égoïsme.

A qui demanderai-je l’origine du mal ? et qui me dira pourquoi la misère s’est abattue sur le monde et a fait de la société sa proie? la sagesse antique n’est sur ce point que doute, erreur et mensonge, la philosophie ne fait que balbutier l’incertitude ou jeter pour réponse le blasphème. Mais au défaut de la science, la tradition primitive des peuples donnera sans doute la solution du problème. J’ouvre la Bible et je lis ces mots : « Et Dieu dit à la femme, je multiplierai vos angoisses et vos enfantements, vous concevrez dans la douleur , vous serez soumise à l’homme qui dominera sur vous. Et à l’homme il dit : « Parce que tu as violé mon précepte, la terre sera maudite en tes œuvres , et tu n’en tireras

qu'à force de travail ta nourriture pendant tous les jours de ta vie. »

Voilà la déchéance et en même temps la réhabilitation. Et dès-lors le travail a été une rigoureuse épreuve , le mode de la pénitence et de la régénération. c Depuis que le péché en entrant dans le monde a altéré l'œuvre de Dieu, le travail pénible de l’homme est devenu la condition nécessaire du monde. Et le monde a été posé dans le travail , parce qu’il avait été posé dans le péché ; et le travail est une rédemption et une prière. Car c’est le travail qui élève l’intelligence, qui élargit le cœur, qui fortifie la volonté, qui conserve le corps et rajeunit les sens ;

c’est lui qui sanctifie l’âme et qui bénit la nature

Et le travail est le fruit du péché , et si l’homme n’avait pas péché, il n’aurait pas travaillé, mais il aurait seulement agi ; et son action aurait été toutepuissante , parce que sa volonté aurait été unie a Dieu. Et parce que l’homme a péché. Dieu a attaché la peine à son action , et la peine dans l’action c’est le travail'. » Un philosophe dont s’honore l’économie politique chrétienne, a complété cette idée en plaçant à côté de la sentence de justice , la grâce réparatrice de la charité. < La misère, dit M. de Villeneuve- Bargemont, est une des punitions infligées à l'homme depuis la chute originelle. En prononçant son arrêt. Dieu a indiqué le moyen qui pouvait adoucir la rigueur de son châtiment. C’est ainsi que le travail fut imposé à l’homme comme condition de son existence et comme épreuve nécessaire. Succes-

' Livre des peuple», p •*7, 2* édit.

siveinent , lorsque les sociétés étaient formées , et à mesure que de nouveaux besoins se faisaient sentir aux hommes , Dieu promulgua la loi de charité. Le christianisme fut la grande consécration de cette loi. Dès ce moment , toute l'économie sociale reposa sur ces deux bases données aux sociétés par le Créateur suprême de toutes choses. De l'accord de la charité et du travail devaient découler tous les biens que l'on peut goûter sur la terre. Pris isolément, ces moyens de bonheur sont incomplets, réunis ils sont infaillibles.

On comprend ici qu'il ne s’agit que du rapport temporel , car dans l'ordre moral ou religieux , la charité seule serait encore toute-puissante. Il existe donc pour l’homme deux lois éternelles d’où dérivent toutes ses obligations envers lui-même et env^s la société. La loi du travail dont l'infraction produit la misère ; la loi de la charité , dont l’inobservation produit non-seulement la misère , mais des conséquences plus fatales encore. Le travail accompagné d’intelligence , de sobriété, de vertu, conduit à l'aisance et à la richesse. Arrivé à ces degrés de la hiérarchie sociale , Thomme qui désormais peut se passer de travail matériel , doit à la société des travaux intellectuels et charitables. S’il ne travaille plus par lui-même, il procure, il dirige le travail ; il doit contribuer à répandre, û propager l’aisance et la richesse qu’il a acquises. C’est ainsi qu'il devient un ministre de travail et de charité, c’est par ce mouvement progressif et constant du travail vers la richesse et de la richesse vers la charité, que l’inégalité des conditions humaines s'efface ou s’adoucit, que l’équilibre

social se maintient, et que s’accomplissent les vues de la Providence sur les hommes*. »

Ces nobles paroles qui sont le résultat et l’expression de la plus haute synthèse des lois sociales, nous ramènent à l’exercice de cette charité, fille du ciel et salut de la terre. Nous avons repoussé son action directe par le gouvernement, et il nous a semblé que le principe de l’association conciliait merveilleusement l’obligation individuelle de faire le bien avec la plus grande somme possible de puissance et les fruits les plus abondants. « Le frère aidé de son frère, dit quelque part Bossuet, d’après la Bible, est comme une ville forte. Malheur à celui qui est seul, parce que s’il vient à tomber, nul ne lui tendra la main pour le relever. » Dans ce système, l’État ne doit intervenir qu’à titre de protecteur, de modérateur, et sous forme de subvention. Tel est le mode adopté par la bienfaisance publique à Rome. Presque toutes les œuvres qui s’y sont formées dans un but charitable et moral, sont nées de l’union de quelques âmes dévouées et généreuses. Un bon prêtre, un pauvre artisan quelquefois , ou bien un grand seigneur, un prince de l’Église, sentait son cœur attristé par la vue de quelque misère, et aussitôt il savait, dans son zèle, grouper autour de son projet des hommes de volonté, dont la bienfaisance , transmise comme un pieux héritage, se perpétue encore à des siècles de distance. Les fonds ne manquaient pas à l’entreprise et un patrimoine lui était assuré

' Du paupérisme, t. 5, p. 2.

par quelque puissant protecteur. Si, île leur côté, les papes créaient, comme souverains, des institutions charitables, ils leur assignaient, avec complète aliénation, des terres ou des revenus; en sorte que les établissements de bienfaisance importants, les hospices, les conservatoires, les hôpitaux, possèdent leur fortune indépendante , administrée sous la tutelle de l’Etat, par des commissions spéciales. Si ce patrimoine ne suffit pas à leurs besoins, des secours sur le budget leur sont alloués , et quelques milliers de piastres reçoivent annuellement cette destination. Les autres œuvres vivent de quêtes et de dons manuels; la charité individuelle s’exerce donc sous le double principe d’associations et de fondations; le gouvernement vient à son aide à titre de subvention.

Les sociétés charitables, partant toutes d’une inspiration purement religieuse, ont à Rome une organisation en quelque sorte ecclésiastique ; elles portent le nom de Confréries; la bannière d’un saint leur sert de ralliement comme sa vie d’exemple; une chapelle particulière est ordinairement affectée à leurs réunions, et leurs réglements ont un cachet tout catholique. Dans l’exercice extérieur de leurs bonnes œuvres, les confrères se cachent généralement sous un habit fort laid en lui-méme, mais favorable à l’humilité : le sac de pénitent qui les couvre ne laisse voir que les deux yeux, et des hommes du monde, de hauts dignitaires, voilent souvent sous ce froc grossier, leur généreux concours au soulagement de la misère. Les couvents, de leur côté, sont autant d’associations de bienfaisance qui répandent d’abondantes aumônes, non pas sans doute suivant lesmeil-

leiiiü priiiei|ies économiques, iiiuis selon les seuls peut-être qu’il leur soit possible de pratiquer.

L’énergie des croyances qui commandent si impérieusement la charité individuelle , jointe à l'affectation spéciale au secours des pauvres d’une forte partie des richesses monastiques , semble devoir éloigner des pays catholiques, la chanté légale; tandis que chez d’autres peuples , l’absence de ces deux éléments l’a fait presque nécessairement naître, ou l’y amènera insensiblement. Plusieurs raisons historiques, morales ou politiques ont pu, dans certains royaumes protestants, arrêter le développement de ce détestable système de bienfaisance publique qui découle assez naturellement des principes du protestantisme; mais les deux causes qui ont surtout produit la taxe des pauvres, sont la suppression des ordres religieux et la sécheresse de cœur d’une théologie qui, rendant inutiles les bonnes œuvres, tarit les sources de la charité. « Le protestantisme, a dit M. de Châteaubriand , est exact à ses devoirs; mais c’est plutôt par raison que par tendresse; il vêtit le pauvre, mais il ne le réchauffe pas dans son sein ; il soulagerinfortunc, maisil n’y compatit pas Aussi, le richeconsent bien à nourrir le pauvre, maisà condition qu’il ne le verra pas, qu'il n’aura pas à s’en occuper.

Et chose remarquable, quand la France se laissa un moment aller à l’application du système légal de charité, c’est qu’elle avait aussi abjuré la Foi ; mais cet ouhii ne fut pas long, les lois faisaient violence aux mœurs, elles ne furent jamais sérieusement en

' Etudes historiques, préfacé.

lisage et l’énergie des principes catholiques sauva noire beau pays de leur funeste influence. En droit et logiquement, les mêmes causes qui lors de la réforme ont créé en Angleterre la taxe des pauvres, devaient amener en France le même résultat: la différence des religions dominantes dans les deux pays, la différence aussi de leur position industrielle et politique, de leur caractère et du génie national ont déterminé chez nous une instinctive répulsion contre une théorie que produisait naturellement l’état des choses, et forcé l’administration à une heureuse inconséquence.

Les biens du clergé avaient toujours eu trois objets, le service de l’autel, l’entretien des prêtres, le soulagement des pauvres et des malades ; un tiers des revenus ecclésiastiques devait être consacré à ce dernier but. L’Assemblée constituante en confisquant, par son décret du 2 novembre ^789, les domaines du clergé, se chargea expressément , comme l’édit d’Elisabeth, des trois applications que l’Église faisait de ses revenus , et notamment de l’obligation de subvenir à la misère ; ainsi, de même que l'impôt verse au budget des cultes 56 millions, destinés aux dépenses personnelles et matérielles du service religieux, de même il devrait fournir à la charité publique des fonds équivalents au tiers du revenu des biens confisqués. Il faudrait de deux choses l’une, ou rendre ses propriétés à l’Église ou les employer à leur destination ;]maisde ces deux choses, l’une est impraticable, l’autre serait mauvaise puisqu’elle engendrerait la charité légale ; je signale donc pour mémoire seulement cette fausse position.

XXXV l

Los lé{jislateui’s de l’Assemblée nalionale et de la Convention, avec leur inllexible logique, n’iiésilèrenl pas, du reste, à subir la conséquence du principe posé par eux ; ils admirent en droit que l'État devait pourvoir directement h l’entretien des pauvres , ils crurent par là détruire la misère, etle rapporteur du comité de salut public, Barrère, s’exprimait ainsi dans sa farouebe éloquence : « Ce n’est pas assez pour le peuple d’abattre les factions, de saigner le commerce riche, de démolir les grandes fortunes, de renverser les bordes étrangères, de rappeler le règne de la justice et de la vertu ; il faut encore faire disparaître du sol de la république la servilité des premiers besoins, l’esclavage de la misère, et cette trop hideuse inégalité des hommes qui fait que l’un a toutes les intempéraneesde la fortune etl’autretouteslesangoisses du besoin. Plus d’aumônes , plus d’hôpitaux! c’est la \anité sacerdotale qui créa l’aumône. »

Lu consé(iuence les lois de mars 1793 et juin 94, réglaient les secours à distribuer aux pauvres sur une échelle tellement vasteque les revenus de l'Étatn’eussent point suffi ; on établit qu’ils étaient une charge non locale et municipale, comme en Angleterre, mais nalionale; on centralisait donc les ressources pour les répartir ensuite, on enlevait aux établissements de bienfaisance leur patrimoine pour le fondre dans le domaine public, on organisait enfin un vrai régime de charité légale. C’étail plus sans doute , chez ces hommes, amour de cette unité administrative dont la réalisation préoccupait sans cesse leurs esprits, que désir d’imiter l’Angleterre à laquelle ils ne songeaient pas, ou de changer les bases et les conditions

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