CHAPITRE XIV
Je sors de rÉglise; j'entre dans la société laïque et politique. Je viens de dire ce que je pense de Tétat et des rapports actuels des Églises chrétiennes. Je veux dire aussi ce que je pense des événements accomplis ou tentés sous nos yeux en Italie, entre des États civilisés et chrétiens.
Cest surtout en ce qui touche aux liens mutuels des peuples divers et aux relations extérieures des États que la civilisation moderne est d'origine spécialement chrétienne. Dans l'antiquité païenne»
même sur ses plus beaux théâtres et dans ses plus beaux jours, les étrangers étaient des ennemis. A moins que des conventions particulières et précises n'eussent été conclues entre deux nations, elles se considéraient comme absolument étrangères Tune à l'autre et naturellement hostiles. La force présidait seule à leurs rapports; le droit des gens n'existait pas. A peine les plus grands esprits de l'antiquité, Aristote et Cicéron, en ont-ils conçu quelque idée; à peine rencontre-t-on dans l'histoire, entre les États divers, quelques instincts vagues et passagers de droits et de devoirs mutuels.
Le christianisme a fait deux choses également grandes et nouvelles. Il a placé la simple qualité d'honmie en dehors et au-dessus de toute circonstance accidentelle et locale, en dehors et au-dessus de la nationalité comme de la condition sociale. Selon la foi chrétienne, l'étranger est un homme et possède les droits inhérents à la qualité d'homme, aussi bien que le compatriote. En même temps que
son origine est divine, l'idée fondamentale du christianisme est, essentiellement et par excellence, humaine. Sous Tempire de cette idée, le christianisme a considéré tous les hommes, tous les peuples comme liés entre eux par d'autres liens que la force, par des liens indépendants de la diversité des territoires et des gouvernements. Tous les honmies, tous les peuples étaient compris dans sa mission : « Allez et instruisez toutes les nations. » En travaillant à convertir toutes les nations, le christianisme a entendu aussi les unir, et faire pénétrer dans leurs rapports des principes de justice et de paix, de droit et de devoir mutuels. C'est au nom de la foi et de la loi chrétiennes qu'est né, dans la Chrétienté, le droit des gens.
Après la chute de l'Empire romain et pendant le moyen âge, c'est la papauté qui, à travers les violents désordres du temps et malgré les siens propres, a été l'interprète, le défenseur, le patron du droit des gens. Elle en a souvent toléré et même autorisé la
violation; elle l'a souvent subordonné à son ambition et à son intérêt propre ; mais, à tout prendre, c'est elle, et elle seule à cette époque, qui, au nom de la religion, delà morale, des droits naturels de l'humanité ou des intérêts généraux de la Chrétienté, est intervenue entre les États divers, entre les princes et les peuples, entre les forts et les faibles, pourra^ peler et recommander la justice, la paix, le respect des engagements, les devoirs et les ménagements mutuels, posant ainsi, contre les prétentions et les dérèglements de la force , les principes du droit international.
Au xvf siècle, les événements et les conséquences de la Réforme ont fait prendre à ce droit un grand et rapide développement. Sous l'impulsion de cette lutte européenne, les idées, les sentiments, les intérêts des peuples divers se sont étendus et combinés. Après un siècle de guerres religieuses exploitées par les ambitions politiques, il a fallu en venir à un compromis, à une pacification entre les deux
puissants groupes, catholique et protestant, qui s'étaient formés pour se combattre. Le traité de Westphaiie a posé les bases de la paix religieuse et de réquilibre européen. Grotius a réduit en maximes l'œuvre de Henri IV et de Richelieu, avant même qu'elle fût définitivement accomplie. Le droit des gens est devenu un grand système et un grand fait généralement acceptés.
Depuis cette époque, une puissance nouvelle, la civilisation générale, le progrès général des esprits et des mœurs, surtout de l'esprit politique, ont donné k ce droit bien plus de clarté et d'empire. Quand je considère à quel point et avec quels scandales il a été de nos jours méconnu et violé, j'hésite presque à tenir ce langage; c'est la tristesse particulière de notre temps que les spectacles qui frappent les yeux sont plus que jamais contraires aux aspirations de la pensée. Pourtant, nous ne saurions le méconnaître , bien que très-inférieur au désir des esprits sains et des honnêtes gens, le progrès est réel
et immense ; nous avons vu tenter et aecomplir les plus choquantes violations du droit des gens, les plus graves atteintes à la justiee et au bon sens dans les relations des États; mais ces œuvres de la violence n'ont pu subsister, et nous les avons vues détruites presque aussitôt qu'accomplies; celles-là même qui ont survécu, le partage de la Pologne par exemple, demeurent frappées d'un anathème européen qui les rend pesantes pour \e\\rs possesseurs, et qui s'élève comme un puissant obstacle contre le renouvellement de tels actes, du moins contre leur succès durable. Les folies et les iniquités de la force étaient jadis bien plus aisément acceptées ; elles ont abondé et abonderont peut-être encore dans notre siècle ; mais elles ne tardent guère à être reconnues, décriées, et contraintes de s'arrêter ou même de tomber devant la réaction d'équité et de vérité dont elles sont l'objet. Les amis du droit des g^ns ont de quoi s'attrister, mais ils auraient tort de se décourager; même dans les jours d'épreuve de la foi chré-
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tienne, c'est le privilège et l'honneur de la civilisation chrétienne que le niai n'y étouffe pas le bien, qu'entre les bons et les mauvais principes, la lutte se perpétue à travers toutes les chances, et que l'avenir est de plus en plus prochain qui se charge de démentir et de détruh*e les mauvaises œuvres du présent.