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CHAPITRE XIII

Il y a des moments décisifs dans la vie des sociétés religieuses ou civiles ; il y a des épreuves qui, bien ou mal supportées, déterminent pour longtemps leur caractère et leur destinée.

Je ne dis pas cela à propos du christianisme considéré dans son essence et comme religion ; il est au-dessus de telles alarmes. Sans doute il traverse aujourd'hui une crise ; la négation et le doute philosophique, scientifique, historique, Tassaillent de toutes parts, et dans une multitude d'esprits la foi

tombe ou chancelle. Tant que durera cette crise, le christianisme se défendra surtout par sa beauté morale et son utilité sociale ; c'est un rempart qu'il connaît déjà, et à l'abri duquel il s'est plus d'une fois replié dans les jours de tempête intellectuelle. Mais la tempête se dissipera, conmie il est déjà plus d'une fois arrivé, et la lumière chrétienne reprendra, au-dessus des nuages amassés de main d'homme, son éclat et son empire. Cet avenir est écrit dans l'histoire du passé.

Ce n'est pas pour le christianisme lui-même, c'est pour les Églises chrétiennes, telles qu'elles existent maintenant, que je m'inquiète. Dans les Eglises chrétiennes dont je me préoccupe je ne comprends pas l'Église grecque que je ne connais pas assez bien pour juger avec précision de son état et de son avenir; c'est uniquement de l'Église catholique et des Églises protestantes que je veux parler; elles sont en ce moment appelées à des épreuves qui, bien ou mal subies, exerceront, sur leur propre sort et sur

le sort des sociétés chrétiennes elles-mêmes, une influence dont la portée échappe à toute mesure. Pour l'Église catholique, il s'agit de savoir si elle saura, sans se dénaturer religieusement, se mettre en harmonie avec les idées, les sentiments, les institutions qui évidemment prévalent et prévaudront de plus en plus dans le monde civilisé. Tout en demeurant la gardienne du principe d'autorité, reconnaîtra-t-elle la liberté comme un droit, et cesserat-elle de se regarder comme engagée dans la cause du pouvoir absolu? Tout en défendant et maintenant la foi, acceptera-t-elle l'activité générale des esprits, le respect de la science, le goût du progrès social? Là où elle restera en alliance avec le pouvoir civil, conservera-t-elle cet esprit et ces garanties d'indépendance qui ont si puissamment contribué à sa force morale? S'il les perdait, le clergé catholique courrait risque de tomber à l'état d'un corps de fonctionnaires chargés de l'administration des âmes. C'est de nos jours une tendance trop commune de

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le réduire à cette condition subalterne et fausse. Sa mission est plus haute : pour la remplir efTicacement, il a besoin d'un point d'appui placé hors de l'atteinte des maîtres temporels de l'État. Il a trouvé longtemps ce point d'appui dans la papauté. Quand les prétentions théocratiques de la papauté ont menacé en France l'indépendance de l'État et de son gouvernement, le clergé français, fidèle à la société française, a fait acte d'indépendance envers Rome ; l'Église gallicane a apparu. On reproche aujourd'hui au clergé d'hêtre devenu ultramontain. Il y a été contraint pour défendre le christianisme et luimôme. Attaquée dans ses droits essentiels, dans son indépendance, dans sa foi, dans son existence, l'Église française s'est repliée sur le centre de l'Église catholique générale ; elle a cherché et trouvé dans Rome un refuge, et de là elle s'est relevée. La scène a changé ; c'est Rome elle-même qui est aujourd'hui en pressant péril ; quoi de plus naturel que l'empressement du clergé français h. la défendre? Dans ce

moment pour lui bien solennel, il est appelé à faire à la fois, en France, acte de sagesse chrétienne et d'esprit national en se mettant en harmonie avec la société nouvelle ; hors de France, acte de fidélité à l'Église générale et à son chef en soutenant leur indépendance et leur dignité. Sortira-t-il heureusement de cette double épreuve ? Suffira-t-il à cette double mission ?

Les difficultés et les périls de l'Église protestante française, la seule dont je veuille parler ici, sont d'une autre nature : elle n'est point engagée et compromise dans les luttes politiques du jour ; elle n'est l'objet d'aucune attaque de la part du pouvoir temporel, et elle n'inspire, aux amis de la liberté, aucune méfiance. Mais son organisation est incomplète ; son gouvernement propre et traditionnel lui manque; les garanties lui manquent aussi pour le libre développement des Églises dissidentes que le libre examen fait incessamment fermenter dans son sein, et qu'elle considère, qu'elle doit toujours considérer

comme des essaims détachés de la ruche mère, mais non tout à fait perdus pour elle. Et c'est au milieu d'un vif mouvement religieux que le protestantisme français se trouve ainsi dépourvu de T autorité et de la liberté intérieures dont il aurait besoin. Lia foi chrétienne orthodoxe se ranime parmi les protestants, et ranime la controverse qui provoque la dissidence. Ce réveil simultané de la foi et de la critique protestantes coïncide avec les attaques dont le christianisme lui-même est l'objet. Et dans cette mêlée confuse, le protestantisme court risque de voir sa cause dénaturée, et de passer, du drapeau de la liberté chrétienne sous celui du scepticisme et de l'indifférence en matière de foi.

Je reviens au point d'où je suis parti. Catholiques ou protestantes, un danger commun menace aujourd'hui les Églises chrétiennes ; les bases conmiunes de leur foi sont attaquées ; elles ont toutes, à les défendre, le même intérêt et le même devoir, car elles périraient également dans la ruine de l'édifice sous

lequel elles vivent toutes. C'est de plus aujourd'hui leur situation à toutes qu'elles ont, pour se défendre et pour défendre le christianisme, un égal besoin de la liberté. C'est au nom de sa constitution générale et des garanties traditionnelles de son indépendance que l'Église catholique peut B'éiever contre les atteintes qui la frappent, et elle ne peut réclamer efïïcacement ses propres libertés qu'en acceptant celles des autres Églises chrétiennes. Le protestantisme à son tour, pour se préserver de l'anarchie en restant fidèle à son principe du libre examen, a besoin de revendiquer la complète organisation de son gouvernement intérieur et la complète liberté des dissidents qui peuvent se détacher de l'Église constituée. Il est de plus appelé aujourd'hui à défendre les libertés du catholicisme en même temps que les siennes propres ; il a une occasion admirable de faire acte de fidélité libérale comme de charité chrétienne, et de donner ainsi à l'Église catholique un de ces exemples qui confèrent à ceux qui les donnent

le droit de réclamer un juste retour. Catholiques et protestants, ceux qui méconnaîtraient cette situation et ne tiendraient pas la conduite qu'elle leur prescrit manqueraient à leur devoir religieux et à leur intérêt durable, pour se donner les satisfactions aveugles et momentanées de la passion.

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