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CHAPITRE XIX

J'ai combattu la politique du Piémont envers la papauté au nom de la liberté religieuse; c'est au nom du droit des gens que j'ai maintenant à l'apprécier.

Je le reconnais : soit qu'il ait pour patron le comte de Cavour ou M. Mazzini, qu'il soit royaume ou république, l'État italien qu'on prétend fonder a besoin de posséder Rome, d'avoir Rome pour sa capitale. Rome est la capitale morale de l'Italie, la seule ville devant laquelle les autres capitales histo-

riques des divers États italiens puissent. abdiquer leur titre et leur orgueil. Tant que le roi du nouveau royaume italien ne résidera pas à Rome, il ne sera pas le roi de l'Italie; l'Italie sera un État unique qui n'aura pas sa naturelle et unique capitale. Pour qu'aux yeux et dans la pensée du monde, l'unité italienne soit réelle, il faut que Rome en soit le siège. Pour devenir réellement le chef de l'unité italienne, le Piémont est condamné à détrôner, dans Rome, la papauté.

C'est-à-dire que, pour atteindre à son but, le Piémont est condamné à fouler aux pieds le droit des gens en dépouillant le pape des États dont le pape est le souverain, comme il foule aux pieds les droits de la liberté religieuse en renversant la constitution de l'Église catholique dont le pape est le chef.

Je pourrais m'en tenir là : de telles nécessités sontt la condamnation de la politique qui les impose. Mais un système s'élève à l'appui de cette politique et prétend non-seulement l'excuser, mais la justifier

en principe : système soutenu par des libéraux et des chrétiens sincères. Je n'ai garde de le discuter ici pleinement ; mais je ne veux pas l'éluder.

Partant de ce principe général et légitime que la société religieuse et la société civile, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel sont essentiellement distincts et doivent être séparés, on en tire deux conséquences absolues: l'une, qu'entre les deux sociétés et les deux pouvoirs il ne doit y avoir aucune sorte d'alliance; l'autre, qu'à Rome, où les deux pouvoirs sont réunis, cette union doit être abolie et le pouvoir temporel absolument retiré à la papauté réduite au seul pouvoir spirituel. J'ai déjà dit ce que je pense de la première de ces idées ; je regarde la seconde comme l'un de ces exemples où la logique étouffe la justice et la raison.

L'union du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel dans la papauté n'a pas été un fait systématiquement poursuivi et atteint a^ nom d'un principe rationnel ou d'une prétention ambitieuse : le raison-

nement et l'ambition y ont eu leur j>art ; mais c'est la nécessité, une nécessité intime et continue qui a vraiment produit et maintenu ce fait à travers toute sorte d'obstacles. En remplissant et pour remplir sa mission religieuse, en exerçant et pour exercer son pouvoir spirituel, la papauté a eu besoin, absolument besoin d'indépendance et d'une certaine mesure d'autorité matérielle ; elle les a acquises, d'abord dans Rome, puis autour de Rome, puis dans d'autres parties de l'Italie, successivement et à des titres divers ; d'abord comme magistrature municipale, puis comme propriétaire territorial et en vertu du pouvoir politique inhérent alors à la propriété, puis à titre de souveraineté pleine et directe. Les possessions et le gouvernement sont venus à la papauté comme un appendice naturel et un appui nécessaire de sa grande situation religieuse, et à mesure que cette situation se développait. Les donations de Pépin et de Charlemagne n'ont été que l'un des principaux incidents de ce développement à la fois spirituel et

temporel, commencé de très-bonne heure et secondé par les instincts des peuples comme par les faveurs des rois. C'est en devenant chef de l'Église, et pour l'être réellement, que le pape est devenu souverain d'un État.

Ainsi amenée par le cours naturel des choses et la force des situations, l'union des deux pouvoirs dans la papauté a eu un résultat naturel aussi, quoique imprévu ; elle a établi et fait prévaloir leur distinction partout ailleurs, o II faut, a dit avec grande raison M. Odilon Barrot à l'Assemblée législative*, il faut que les deux pouvoirs soient confondus dans l'Etat romain pour qu'ils soient séparés dans le reste du monde. » Bien des siècles avant M. Odilon Barrot, l'instinct des sociétés chrétiennes et l'intérêt général de la civilisation européenne avaient dit ce même il faut. Comme souverain temporel, le pape n'était redoutable pour personne ; mais il puisait dans sa souveraineté une efficace garantie de

* Dans la séance du 20 octobrd 1849.

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son indépendance et de son autorité morale ; régal des rois en dignité sans être leur rival en puissance temporelle, il pouvait défendre partout la dignité et les droits de l'ordre spirituel, vraie source et vraie base de son pouvoir. Que les papes aient souvent abusé de cette situation, tantôt pour embarrasser, tantôt pour servir les souverains avec qui ils étaient en lutte ou en alliance, nul homme éclairé ne le peut contester, et les amis du droit en général, de tous les droits, doivent être les premiers à le reconnaître ; mais il n'en est pas moins vrai que c'est à* l'abri (Je sa petite souveraineté temporelle que la papauté a proclamé et soutenu en Europe la différence essentielle de l'Église et de l'État, la distinction des deux sociétés, des deux pouvoirs, de leurs domaines et de leurs droits mutuels. Ce fait, le salut et l'honneur de la civilisation moderne, a pris naissance et appui dans le double caractère de la papauté, et compense bien largement les abus qu'ont faits les papes de leur double empire.

Que fait-on auj(nirdT)uî ? A ce grand fait historique, qui s'est maintenu à travers tant de siècles et de vicissitudes, on oppose un système ; on affirme en principe non-seulement la distinction, la séparation générale, mais fabsolue incompatibilité, quelles qVen soient Toccasion, la forme et la mesure, de l'Église et de TÉtat, du pouvoir spirituel et du potH voir temporel ; et dans l'entraînement de la logique, pour suivre partout et jusqu'au bout les conséquences de ce principe, des esprits éclairés oublient rhîstoire, d'honnêtes gens ne tiennent nul compte du droit des gens, des libéraux mutilent la liberté.

Je ne méprise nullement les systèmes et la logî-* que ; ce sont de brillants et salutaires exercices où l'esprit humain déploie, à la poursuite de la vérité, sa fécondité et sa vigueur ; mais quand un système arrive à de telles conséquences, quand il exige de tels sacrifices, j'entre en méfiance du système lui-même, et je repousse ses prétentions à la vérité absolue comme à l'universelle domination. Ces rigoureux et

hardis raisonneurs ne le sont pas assez : il faut aller plu^ loin dans la voie où ils s'engagent ; il faut reconnaître que, dans la papauté, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel sont intimement unis et nécessaires Tun à Tautre, et quMls doivent subsister ou tomber ensemble ; il faut dire tout haut qu'en attaquant et en renversant le pouvoir temporel du pape, on attaque et on renverse aussi son pouvoir spirituel, c'est-à-dire l'Église catholique elle-même. Il faut proclamer la nécessité et le droit d'accomplir cette grande destruction révolutionnaire, comme les absolutistes républicains proclament le droit et la nécessité d'abolir toute royauté, tout pouvoir non élu par le peuple et de longue durée, quoi qu'il en doive coûter au droit des gens et à la liberté. Et pour se rassurer contre de tels sacrifices, il faut croire et dire que l'avenir compensera les iniquités et les souffrances qu'on inflige au présent.

Je n'ai point l'idolâtrie du passé; les sociétés changent, les institutions s'usent ; d'autres besoins

appellent d'autres satisfactions ; des idées nouvelles enfantent des faits nouveaux ; c'est le caractère propre et l'honneur du genre humain que, seul icibas, il ne vit pas immobile, qu'il est capable de progrès comme de chute, que les générations succes-^ sives ne sont pas enfermées dans le même état comme dans une éternelle prison, et qu'en même temps unies entre elles et différentes, elles marchent, chacune à son pas, vers l'avenir ouv^ à leur ambition. Mais en prenant part à cet élan continu, bien qu'inégal, de l'humanité, les entrepreneurs d'innovations (je ne parle que de ceux qui sont honnêtes et sincères) tombent dans deux erreurs capitales : ils oublient que les grands faits qui ont duré • longtemps ont eu, à coup sûr, quelque grande raison d'être, et ils ne prévoient pas combien, dans l'édifice social, les grands vides sont difficiles à combler. Le monde chrétien a maintenant une question suprême à résoudre ; voici comment elle est posée : Laquelle de ces deux entreprises est la

moins impossible : faire péDétrer et prévaloir, dans r Église catholique, la liberté civile, ou bien mainte* nir, dans les pays catholiques. Tordre chrétien tout en renversant les bases de F Église catholique, et en portant atteinte, pour les renverser, à la liberté et au droit des gens?

Que les honnêtes gens ne se fassent point d'illusion ; c*est entre ces deux entreprises qu'ils ont à choisir.

Pour les réduire à la nécessité d'accepter la seconde, on affirme que, dans ses pnq>re8 États, le pouvoir temporel de la papauté n'est pas susceptible de réforme, et que, pour le maintenir, il faut condamner les populations qui vivent sous sa loi k un détestable et incurable gouvem^nent. C'est à ce prix, dit-on, que l'Europe achèterait la durée de Tordre actuel. Le veut-elle?* En a-t-elie le droit?

Je pourrais, comme ou Ta fait non sans justice, contester la mesure des vices du gouveroeflaent

papal ; je pourrais soutenir que les actes y sont moins mauvais que les maximes, les abus plus communs que les excès, le pouvoir plus inerte et plus incommode que tyrannique ; je pourrais dire que, paraii les réformes demandées, plusieurs ont déjà été accomplies, et que, si d'autres ont échoué, la faute en est aux sujets eux-mêmes autant qu'au souverain. Je ne \ eux pas entrer dans cet examen comparatif du bien et du mal et des circonstances atténuantes, question d'équité plus que de politique ; j'admets que le gouvernement romain a besoin d'être profondément réformé ; mais je dis que le mal n'est point incurable, que les moyens de guérison ne manquent point, et que l'Europe n'est point obligée, pour son propre repos, de condamner les populations romaines à subir, sans espérance, les vices de leur gouvernement.

J'amène ici l'Europe parce que l'Eui'ope a sa part, et une grande part à prendre dans les reproches ((u'on adiesse au gouvernement romain. Elle a re-

connu, elle a proclamé la nécessité des réformes ; bien plus, en 1831 , elle les a demandées elle-même, donnant ainsi raison aux plaintes et ouvrant la carrière aux espérances. Et puis, elle n'a point insisté, elle n'a point tenu la main à l'exécution ; les uns ont laissé les choses romaines retomber dans Tornière, les autres ont eux-mêmes poussé Rome à la politique d'inertie et de réaction.

C'était méconnaître étrangement les défauts essentiels du gouvernement romain ou s'en faire volontairement le complice. Par tradition et par situation, par nature et par habitude, ce gouvernement est immobile et faible ; ses maximes et ses mœurs répugnent au changement ; et quand il arrive à reconnaître que le changement est nécessaire, la force lui manque souvent pour surmonter les obstacles ; il faut qu'il soit encouragé et soutenu dans cette difficile carrière. L'Europe elle-même, l'Europe catholique ou politique a seule, auprès du gouvernement papal, assez d'influence pour lui donner, en de

telles circonstances, la résolution et le point d'appui dont il a besoin.

Quant au fond même des réformes à apporter dans le gouvernement romain, je n'ai garde d'examiner ici avec détail lesquelles sont à la fois nécessaires et possibles ; pour avoir, sur de telles questions, un avis sérieux, il faut voir les choses de plus près et comparer les moyens au but avec plus de précision que je ne le puis faire aujourd'hui. Je n'ai que des souvenirs lointains et des vues générales ; mais plus j'y pense, plus je me persuade que ce qui a manqué pour que la réforme du gouvernement des États romains fût efficace, ce ne sont pas les moyens mêmes, mais la hardiesse d'esprit et la ferme volonté nécessaires pour les accepter et les appliquer.

Il y a, de nos jours, des mots et des apparences qui glacent d'effroi les gouvernements et leur font

voir des abîmes là où ils pourraient trouver des ports de refuge. Tel est l'effet que produisent, sur beaucoup de politiques modérés et conservateurs, les

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noms, les institutions et les formes républicaines ; à leurs yeux, elles ne peuvent amener que la mine de Tordre et du pouvoir. Que fût-il arrivé cependant, je le demande aux appréciateurs clairvoyants et libres des affaires d'État, que fût-il arrivé si, de nos jours, un grand pape, un Grégoire Vil ou un Sixte-Quint, comprenant son temps et la société nouvelle, et ne se faisant, sur les périls de la papauté dans sa propre maison, aucune illusion, eût donné ou plutôt rendu aux cités des Etats romains cette forte indépendance municipale qui est si voisine de l'autonomie politique, et les eût appelées à se gouverner à peu près elles-mêmes, en conservant sur elles le titre et quelques-uns des droits essentiels de la souveraineté? Je ne crois point que le pape puisse devenir le roi d'une monarchie constitutionnelle centrale; la nature et la complexité de son pou\ oir lui rendent ce mode de gouvernement impraticable; mais la monarchie constitutionnelle centi'ale n'est pas le seul mode de bon gouvernement ; et je crois que le pape peut fort

bien redevenir le chef d'une agrégation de cités et de provinces, régies sur les lieux mêmes par des institutions libres, et reconnaissajit la souveraineté du pape sans être soumises à son pouvoir absolu. Rien n'est plus conforme à l'histoire, aux tradition^ aux mœurs de l'Italie, et il n'y a rien là d'incompatible avec la nature et les besoins du pouvoir, temporel ou spirituel, de la papauté. Bien des gens, je n'en doute pas, traiteront cette idée de chimère : chimère peut-être si on ne regarde qu'aux, mœurs routinières de la plupart des gouvernements et à la timidité paresseuse de leurs chefs; mais je suis convaincu que, si cette chimère eût été tentée, le Piémont n'aurait pas trouvé, pour envahir et absorber les États romains, les facilités que nous avons vues. Et si, comme je le pense, la tentative de l'unité italienne sous la domination piémontaise échoue, si plusieurs des États qu'on essaye de réunir retournent à leur indépendance, si la papauté en particulier conserve les provinces qui lui restent et rentre en

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possession de quelqu'une de celles qu'elle a perdues, ce sera en les appelant à se gouverner elles-mêmes par une forte organisation locale qu'elle y rétablira et y exercera son empire sans avoir incessamment l'insurrection à redouter.

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