CHAPITRE XVIII
Mais on a une autre panacée : c'est l'unité italienne qui doit guérir tous les maux de Tltalie, élever sa force au niveau de son nom, et accomplir, au dehors comme au dedans, ses plus belles espérances.
Si nous étions encore au moyen âge, en présence de Tétranger, tantôt allemand, tantôt français, envahissant et dévastant incessamment l'Italie en proie à d'incessantes discordes intestines et se faisant incessamment la guerre à elle-même, de prince à prince, de faction à faction, de ville à ville, de rue
i^i CHAP. xv:::. -lxnite itajjexxi:.
à ne. '/: ce npner^'iriis '.à fvissîon de Tunité italienne p'^'jrsai vie \ :oaî prix, m^me avec peu de chances de succès. Cétait au tcm de c-E-tte seule idée et sous la nnain d'un mai're unique qu*on pouvait alors en Ilali-? conciffvoir q^ielque espérance de lutter contre les étrangers, et de mettre un terme aux violences muiuelles des Italiens s»? déchirant entre eux. Je ne m'éionne pas que les grande patriotes de ce temps aient prêché ardemment Tunité italienne ; si Taffranchissement extérieur et la paix intérieure de F Italie étaient possibles, c'était à ce prix.
Nous ne sommes plus au moyen âge; depuis longtemps les divers États italiens ne se font plus la guerre; les Italiens ne se déchirent plusent^eux ; ils n'ont plus besoin de chercher un pouvoir unique qui leur impose à tous la paix. Et quant à l'étranger, ime ère nouvelle s'est ouverte pour eux : en fait et dans le présent, Tépée de la France vient de les délivrer de la domination autrichienne ; en principe et pour l'avenir, l'idée que l'Italie doit être indépen-
dante et qu'aucune puissance étrangère n'y doit dominer devient rapidement une idée européenne, une maxime du droit public européen. La France Ta proclamée ; l'Angleterre la soutient de toute son influence ; déjà la plupart des gouvernements européens s'y rallient. Comme sûreté contre l'étranger, l'unité italienne est un anachronisme ; pas plus que pour sa paix intérieure, l'Italie n'a besoin aujourd'hui, pour son indépendance, d'un pouvoir italien unique; ses garanties sont ailleurs.
Inutile à l'indépendance, l'unité italienne l'est encore bien plus à la liberté. Quand, après un long travail, l'unité de gouvernement est enfin et réellement établie dans un grand État, la liberté peut prétendre à s'y établir à son tour. L'œuvre est difficile, nous le savons, et sujette à bien des traverses ; pourtant je ne la crois pas et il ne faut pas la croire impossible, car au sein d'un grand pays et eh présence d'un grand pouvoir central, il n'y a à choisir qu'entre la liberté politique et la décadence lente et
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brillante peut-être, mais infailliblement inhérente au pouvoir absolu. Autre est la condition d'un pays où, loin d'être déjà établie, l'unité de gouvernement n'existe pas et tente de s'établir : pendant longtemps, elle n'y sera cherchée et obtenue qu'aux dépens de la liberté. L'histoire de tous les États européens, la nôtre surtout, est là pour le démontrer. On célèbre, et avec raison, l'unité nationale et politique de la France; mais à quel prix a-t-elle été conquise? Au prix d'une longue série de troubles intérieurs et d'une lutte de plusieurs siècles contre les libertés, aristocratiques et populaires, des diverses parties du territoire, provinces, villes, campagnes successivement réunies et assimilées. Et dans cette lutte, presque toutes ces libertés ont péri , sacrifiées à la conquête de l'unité ; et aujourd'hui nous nous mettons péniblement à l'œuvre pour reconquérir nos libertés, générales et locales, sans que l'unité nationale y périsse. En s' engageant à la poursuite de l'unité, l'Italie entre, on peut le dire, dans '
cette rude carrière avec les avantages d'une civilisation et d'une intelligence politique plus avancées; mais les violences, les iniquités, les souffrances, les périls de l'œuvre ne lui seront pas, pour cela, épargnés; et elle les trouvera d'autant plus graves que, par sa constitution naturelle et par son passé, elle est moins préparée et moins propre à l'unité. Je ne veux pas répéter ici ce qui se dit partout, ce que reconnaissait le bon sens pratique de l'empereur Napoléon P' au moment même où sa conquérante et despotique imagination se complaisait dans la perspective d'unité que poursuit aujourd'hui l'Italie; il est évident que la géographie et l'histoire de l'Italie sont contraires à l'unité ; sa configuration territoriale y rend un centre unique très-difficile à déterminer et à maintenir ; un pouvoir central et unique y sera partout aux prises avec les orgueils nationaux, les traditions locales, les sentiments populaires, les prétentions obstinées des peuples comme des princes. C'est déjà une œuvre très-difficile que de détrôner
définitivement une dynastie ; mais les nations et les capitales abdiquent bien plus difficilement que les rois.
Étrange spectacle! C'est au nom de la nationalité que se tente l'entreprise à laquelle nous assistons, et elle commence par détruire des nations, de \Taies nations anciennes et illustres. Il se peut que, dans un violent accès de passion, pour se soustraire à un joug étranger ou à un régime détesté, et sous le manteau de ce qu'on appelle le suffrage universel, ces nations fassent le sacrifice de leur passé et d'ellesmêmes ; mais les sacrifices de la passion sont précaires ; les souvenirs, les habitudes, les antipathies, les regrets reprendront bientôt leur empire, et susciteront, à l'œuvre de l'unité, des difficultés de jour en jour croissantes. Que sera-ce si l'État qui tente de tout envahir n'est pas bien puissant ni bien brillant par lui-même, s'il esta peine l'égal de quelques-uns de ceux qu'il prétend absorber? Quand la monarchie française a conquis, par la force ou par les négo-
dations, les provinces qui l'ont faite si grande, elle leur était depuis longtemps bien supérieure en puissance et en gloire; c'était un grand État qui saisissait et s'assimilait des provinces et des populations bien moindres. La situation du Piémont en Italie est tout autre; c'est un petit État qui, à la faveur d'une crise extérieure et d'un puissant secours étranger, prétend absorber tout à coup d'autres États, quelques-uns au moins ses égaux. Mauvais point de départ pour jouer en Italie le rôle de Louis XIV en Europe. Et à côté des prétentions de M. de Cavour, celles de Louis XIV étaient bien modestes, car s'il a conquis, sur les princes ses voisins, bien des provinces, il n'a jamais songé à les détrôner eux-mêmes et à s'approprier tous leurs- États.
Au nom de l'unité italienne, le Piémont entreprend bien autre chose que de conquérir des royaumes et de détrôner des rois ; il entreprend de changer tout le régime de l'Église catholique et sa situation dans le monde entier, en détrônant la papauté.