‹ Des intérêts catholiques au XIXe siècle (volume 3)Chapitre 32 sur 125 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je A'ai donc pas Tespoir de lutter contre le torrent avec quelque succès, comme il y a quatre ans. Mais je ne veux pas qu'on dise dans l'avenir, quand chaque acte, chaque parole sera relevée par des juges impitoyables, que cette grande pali-> Dodie a eu lieu sans soulever aucune protestation. On saura qu'il y a eu au moins un vieux soldat du catholicisme et de la liberté, qui avant i83o avait distingué la cause catholique delà cause royaliste; qui sous le régime de juillet a plaidé la cause de l'indépendance de l'Église à l'encontre du pou« voir civil; qui en 1848 a combattu de toutes ses forces la prétendue identité du christianisme et de la démocratie, et qui en i85a a protesté contre le sacrifice de la liberté à la force sous prétexte de religion.

On me dit que je serai seul, ou à peu près. J'espère mieux de mon pays. D'ailleurs j'ai été seul longtemps déjà sous d'autres régimes. Dussé-je l'être toujours, je m'y résignerais bien plus volontiers, qu'à être le complice silencieux de l'abaisse^ ment de mon parti et de mon drapeau.

Qu'on veuille bien comprendre que s'il ne s'agissait que d'une suspension temporaire des habitudes et des garanties dont on a joui et dont on aabusé9Jen'y contredirais pas. Â. titre d'épreuve utile, à titre de châtiment mérité, je conçois et j'accepte la dictature, le despotisme même. Dût cette dictature durer non-seulement dix ans, comme le veut la constitution, mais vingt ans, mais trente ans même; si ce n'est que comme régime provisoire, comme remède temporaire, je m'incline

devant Tarrêt que la France a sanctionne. Je reconnais volontiers que la démocratie française, cette grande débauchée, qui n'a rien respecté, rien ménagé, rien épargné, ne mérite guère d'être ménagée, et qu'on est en droit de la traiter comme les débauchées, en la mettant à l'hôpital. Elle y mourra peut-être : peut-être aussi y guérira-t-elle, à force d'abstinence et de silence. Mais je me permets de croire qu'il ne nous convient pas de prendre l'hôpital pour la terre promise, ni la diète du malade pour la nourriture de la santé et de la nature.

Or, c'est précisément ce qu'on entreprend de faire. C'estla théoriedela dictature à perpétuitéque l'on professe au nom et dans l'intérêt de la religion, qui en a toujours été la victime. C'est l'apothéose du silence que l'on nous enseigne, au nom de l'Evangile qui proscrit les paroles inutiles. On va même jusqu'à nier la notion même du droit humain: on nous dit que le mot de droit ne doit jumais se trouver sur les lèvres de l'homme : et ces doctrines, reproduites, vantées partout, n'ont pas trouvé de contradicteur dans cette presse cathohque qui, hier encore et pendant dix ans, recevait l'impulsion du Comité de la Liberté religieuse, lequel avait pour tout programme ces deux mots : Dieu et mon droit.,

Sices doctrines-làélaient vraies, je n'auraisqu'un mot à dire, c'est que depuis vingt ans nous tous, écrivains, orateurs, journalistes, pétitionnaires, électeurs catholiques, nous nous serions trompés et nous aurions trompé le monde entier sur notre

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compte : car nous n'avons fait autre chose pendant ces vingt années que d'invoquer le droit et la liberté au profit de TEglise. Et cela étant, après une si grossière déception, volontaire ou involontaire, il ne nous resterait qu'à nous taire et à nous confondre dans l'humiliation et le repentir pendant le reste de nos jours.

Heureusement rien ne démontre encore que ce soit la vérité ; et ceux d'entre nous qui n'éprouvent pas encore le besoin de renier leur passé peuvent jusqu'à nouvel ordre se tenir debout sans scrupule.

Un soir de l'hiver dernier, chez un catholique éminent, j'entendais affirmer que le droit ne devait jamais être invoqué par les peuples ni par les individus , parce que ce mot ne se trouvait pas une seule fois dans les saintes Écritures. Et aussitôt les auditeurs d'applaudir. Or ces auditeurs étaient presque tous journalistes : ils devaient leur renommée à l'exercice incontesté du plus contestable des droits. Triste et abattu, me demandant si un pareil argument n'était pas plus digne des puritains d'Ecosse que de la polémique chrétienne, je rentre chez moi, j'ouvre la Concordance j et j'y trouve non -seulement une fois, mais trente fois, ce mot de droit, JUS, dont on affirmait si imprudemment l'absence. Oui, le nom et l'idée du droit figurent dans la Bible, sous toutes les acceptions possibles; droit en soi, droit de propriété, droit héréditaire pour les personnes, droit de succession pour les choses, droit perpétuel, droit agraire, droit sacerdotal,

go DES INTiRÂTS CATHOLIQUES.

droit (le saoriHce, droit de sépulture, droit de conquête, droit de la guerre, droit des ancêtres, droit du roi, et ce qui doit étonner nos adversaires, le droit des citofetis j voire même les droits de thu* manilé. L'historien des Machabées, en énumérant les crimes d'un des tyrans contre lesquels les Juifs se soulevaient, lui reproche d'avoir méconnu les droits des citoyens en instituant des lois perverses, et consacré des institutions dépravées : Cmu/n jura destituens, prava instituta sanciebat '. Et Assuérus , dans le manifeste qu'il adresse aux cent vingt-sept provinces de son empire sur les crimes d'Aman, commence par signaler l'aveuglement des mauvais ministres qui croient pouvoir échapper au regard de Dieu, après a\^oir violé les droits de V humanité *.

Les catholiques militants de ces derniers temps n'ont donc pas failli en relevant la devise de Richard Cœur de lion , le roi croisé : Dieu et mon droit; et je pense que nos frères de Hollande, qui ont encore gardé ce cri de ralliement en tête de leur plus vaillant organe ^, ne songeront pas à le remplacer.

« IIil/<?cA., IV, n.

• Nec contenti sunt.... humanitntis in se jura vîolare, sed Dei quoque cuncta cernentis arbitrantur se posse fugere senlentiam. {Esiher, XVI , A-)

^ Le Tijd d'Amsterdam.

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