CHAPITRE VI
donner libre carrière au despotisme laïque. Selon la doctrine ultramontaine, la seule vraie , suivant nous, le pape est le monarque de l'Église; mais il n'est pas un monarque absolu : il ne peut rien^ et il n'entreprend jamais rien, en dehors de la constitution divine de rÉglise, qu'il n'a pas faite, et dont il n'est que l'interprète et le dépositaire. U ne gouverne pas seul, mais avec l'assistance d'un nombreux corps d'évéques, dont il maintient lui-même Tautoritë d'une main scrupuleuse. Jusque dans les derniers rangs du clergé et des fidèles y chaque sujet de cet empire spirituel a son droit propre, traditionnel, et imprescriptible. Le catholicisme, fait pour durer, ne connaît pas ces extrémités de la bassesse où se confondent des affranchis qui ont abusé de leur liberté '.
On peut affirmer, la main sur l'histoire, que l'idée moderne de l'État absolu, si imprudemment adoptée par certains catholiques et même par certains théologiens, est née uniquement de la guerre contre l'Église.
Le moyen âge catholique n'avait pas la moindre
> Bellarmin , qui passe pour le pins outré des ultramontains , BelUrmiQ , jésuite et cardinal , n*bésite pas à dire dans son livre de Romano Pontifice: • Licet resistere poiitilici invadenlt animas, vel turfoanti rempublicam , et multo magis si Eccicsiam destrucre TÎderetur, licet, inquam, ei resistere, non faciendo quod jubet, et impediendo ne exequatur voiuntatem suam. Non tamen licet eam judicare, vel punire, vel deponere, quod non est nisi superioris. » (Lib. II, cap. 39.) — Au chap. 3 du même ouvrage, il prouve que la monarchie tempérée par l'aristocratie est infiniment supérieure à la monarchie pure.
q4 des intérêts CATUOLIQUES.
notion de la souveraineté moderne, c'est-à*<iUre d'une domination, d'une tutelle sans limites exercée sur tous les corps et tous les individus qui composent la société. C'est le droit moderne et rationaliste qui a ressuscité cette idée païenne^ morte avec le Bas-Empire, afin d'opprimer r& glise sous prétexte de la contenir. Partout Tasser* vissement de l'Église et la décadence de son in* (luence ont été en raison directe des progrès du despotisme. Cela a été surtout visible en France, où la royauté depuis Richelieu a violemment séparé le pays de ses institutions nationales, qui étaient basées sur l'idée de la liberté hiérarchique et tra* ditionnelle '• Mais les princes, déclarés tout* puissants contre l'Église, ont bientôt retourné cette doctrine contre tout ce qui pouvait et da* vait leur résister dans l'ordre temporel ; ils ont triomphé là, comme dans l'ordre ecclésiastique, avec le secours des légistes et des théologiens gallicans. £t ils ont fondé ainsi le pouvoir absolu, dont la révolution a hérité, et qu'elle se garde bien de lâcher quand elle le tient.
On parle beaucoup en ce moment de la nécessité d'une réaction contre le paganisme, et on a mille fois raison. On poursuit cette pensée dans le domaine de l'éducation , et on a encore raison, pourvu toutefois qu'on sache garder la mesure qui convient à toutes les réactions, même les plus
' Voir, pour ccUe transformation de la royauté tempérée eo royauté absolue, un témoin non suspect, M. Laferrière , inspecteur général , etc. , dans son Cours de droit administraUf, publié par la Revue de législation, en i838.
CHAPITAE Vl< gS
légitimes; pourvu qu'on ne passe pas d'uo excès a lautre, qu'on ne renie pas la tradition constante de l'enseignement catholique, et qu'on n'en vienne pas à proscrire tout ce qui n'est pas dans les Pères et dans l'Évangile y comme le calife Omar brûlait tout ce qui n'était pas dans le Koran. On ne dira jamais assez, à mon avis, le mal qu'a fait la renaissance du paganisme dans l'ordre social, moral et littéraire^ Mais en fait de paganisme je n'en connais pas de plus révoltant, de plus enraciné, de plus dangereux, que le paganisme politique qui érige en dogmes l'unité du pouvoir, l'omnipotence de l'État, Tidolàtrie monarchique, le gouvernement sans contrôle et sans contre-poids, sur les ruines des franchises et des barrières que l'ancienne organisation de la chrétienté opposait au despotisme '. Le gouvernement d'un homme, qui prétend agir pour tous, parler pour tous, penser pour tous; voilà l'idéal du paganisme, tel qu'il a été réalisé sous l'empire romain. Le moyen âge chrétien était fondé sur la négation complète et absolue d'un pareil état de choses. Depuis la renaissance, quelques rois de l'Occident, Louis XIV en léle, ont pu en rêver le retour, sans l'avoir accompli. La Russie en est l'idéal moderne. Depuis cent ans, les progrès du rationalisme et de la démocratie parmi
< On citait (lernièrement une instruction remarquable du pape Clément Vlil, sur \' Index, ou je lis ces mots:
■ £a quoque abolcantur, quae paganismum redolent... Item qux, ex gentilium placilis, moribus, exemplis, tyrannicam poliiiam fo- Tent, et qaam falso vocant rationem status, ab evangelica et ekrifttiaiMi lege abhorrentem, inducunt, deleantur. {Univers du 19 sept. i8Sa.)
nous nous ont incontestablement prépares et façonnés à ce régime. Mais que des catholiques eo deviennent, à quelque degré que ce soit, directement ou indirectement, les apologistes ou les instruments, c'est une calamité qui, espérons-le, nous sera encore épargnée. C'est à cette conclusion toutefois que conduit la guerre systématique faite par des écrivains religieux à la liberté politique, telle que les peuples modernes Font réclamée et pratiquée.
La liberté politique, dont le seul but légitime est de garantir la liberté civile et morale , n'est qu'une réaction^ souvent égarée dans sa forme, mais profondément légitime au fond, contre l'exagération triomphante de la doctrine du pouvoir. C'est pourquoi elle est nécessairement favorable à l'intérêt catholique, bien qu'un trop grand nombre de ses champions et de ses preneurs aient commis le crime de s'armer contre la religion : les uns parce qu'ils ne voulaient aucun frein, pas plus dans l'ordre spirituel que dans l'ordre temporel ; les autres parce qu'ils la prenaient pour la complice du despotisme, dont elle n'était en vérité que la victime. Ce malentendu avait cessé, depuis que les esprits, saisis d'une frayeur salutaire, conunenoaient à comprendre que la religion ne repoussait cpie la révolution et non la liberté. Voulons -nous l'empêcher de i*enaitre ? alors soyons iidèles à l'attitude que nous avons prise en i8/|8, et répétons le mot d'ordre que nous HvioiiH ulois : Iai ntigion a besoin de lu liberté, et la hlniiv a /hwxv/i de lu irlîahn. Hélas! le second de