‹ Des intérêts catholiques au XIXe siècle (volume 3)Chapitre 75 sur 125 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Je n'avais nul dessein d'écrire ce que je publie aujourd'hui. Deux incidents personnels m'en ont impose le devoir.

Le 20 avril dernier, en présidant la séance publique de la Société pour rencouragementde Tinstruction pi'iniaire parmi les protestants de France, j'ai dit : a Une perturbation déplorable atteint et afflige une i)ortion considérable de la grande et générale

Église chrétienne. Je dis une perturbation déplorable, et c'est mon propre sentiment que j'exprime et que j'ai à cœur d'exprimer. Quelles que soient entre nous les dissidences, les séparations même, nous sommes tous chrétiens et frères de tous les chrétiens. La sécurité, la dignité , la liberté de toutes les Églises chrétiennes importent au christianisme tout entier. C'est le christianisme tout entier qui a à souffrir quand de grandes Églises chrétiennes souffrent; c'est à Tédifice chrétien tout entier que s'adressent les coups qui frappent de nos jours telle ou telle des grandes constructions qui le composent. Dans de telles épreuves, nous devons à toute la grande Église chrétienne notre sympathie. »

Ces paroles ont été très-diversement accueillies et interprétées. Beaucoup de catholiques m'en ont vivement remercié. Beaucoup de protestants les ont vivement blâmées et s'en sont inquiétés. Quelquesuns de mes plus intimes amis, parmi eux, m'en ont témoigné un affectueux regret.

Trois mois auparavant, le 24 janvier 1861, en recevant, comme directeur de T Académie française, le Père Lacordaire élu Tun de ses membres, j'avais été amené à parler des événements qui agitent Tlta- Ue, et je m'en étais exprimé en ces termes : « Nous avons vu, il y a déjà près d'un demi-siècle, Tltalie en proie à des troubles, à des envahissements, à des bouleversements pareils à ceux qui y éclatent aujourd'hui ; maïs alors, du moins, ils apparaissaient avec leur vrai caractère et sous leur vraie figure. Un homme qui a joui d'un grand renom populaire et que les libéraux appelaient leur publiciste \ en parlant de ces faits et de tant d'autres semblables.» les qualifiait d'esprit d'vsurpaiion et de conquête^ et il écrivait, sous ce titre, un livre pour les flétrir. Les mêmes faits ne méritent-ils plus le même nom? Ont-ils changé de nature parce que ce n'est plus la France qui les accomplit ouvertement pour son propre compte et qui s'en attribue les fruits? Ou bien

^ M. Benjamin Constant.

S \ K î : IKV5 seraient-elles devenues légitimes parce <pi*aiijourd*hui c^esl au nom de la démocratie et en vertu de ce qu*on appelle sa volonté qu'on les exerce? »

Un homme considérable en lulie, naguère commissaire du roi Victor-Emmanuel en Toscane et aujourd'hui député au parlement italien, M. Boncompagni, m'a fait l'honneur de m'adresser, dans la Bibliothèque universelle de Genève^, une lettre qui en annonce d'autres et dans laquelle, avec beaucoup de modération et de convenance, il combat ce que j'ai dit devant l'Académie, et présente sous un jour tout différent les événements dont l'Italie est le théâtre, leurs causes, leur sens et leur caractère.

Je ne me propose point d'entrer, soit avec mes amis protestants, soit avec mon honorable correspondant italien, dans une discussion directe de leurs réclamations et de leurs plaintes. J'ai beaucoup discuté dans ma vie ; mais la discussion était alors,

* N' 40. 20 avril 1861, p. 555-601.

pour moi, une nécessité de Taction politique; je poursuivais des résultats immédiats, et nous portions tous le poids salutaire de la responsabilité que cette situation impose. Quand on se parle, non pas face à face et dans Tattente de Tadhésion qu^on veut obtenir où de Téchec qu'on peut subir, mais de loin et dans la liberté de la solitude; quand, au lieu d'avoir à déterminer, par un débat pressant, des résolutions positives , on n'a qu'à critiquer à son aise des idées et des paroles, je fais peu de cas de la controverseet j'y ai peu de goût. C'est un tournoi où les esprits se déploient, non un cornbat où les destinées sont en jeu. Les amours-propres s'y échauffent et s'y entêtent de plus en plus, chacun sur sa pente, et la vanité s'y satisfait bien plus que la vérité n'y triomphe. Mais si je m'abstiens avec eux de toute controverse, je porte aux inquiétudes religieuses des protestants et aux réclaniations patriotiques des Italiens trop de respect pour n'en pas tenir grand compte, devant le public comnie dans

«t CHAP. I.^POURQUOI CET ÉCRIT.

ttioi) âme. Je n'y veux répondre qu'en éclaircissant et en exposant complètement ma propre pensée, mais je teiir dois et je me dois à moi-même cette réponse. Je n'uipas la prétention ni l'espérance de faire partager àtous mon opinion, maisj'ai à cœur d'être bien compris de tous. Le moment, d'ailleurs, me semble opportun : les questions religieuses et italiennes préoccupent fortement les esprits, et pourtant il y a, dans les faits, un peu de répit et de calme. La itîort soudaine de l'homme éminent qui tenait dans se» mains hardies et habiles le fil des événements. italiens les a, sinon arrêtés, du moins ralentis. DejMiis. qujB M. de Gavour n'est plus, on s'observe, éh attend avec anxiété ; on ne renonce à rien, mais l'attaque est suspendue. S'il y a, dans mes paroles, de la vérité, et une vérité qui vienne à propos, plus die se montrera seule, sereine, étrangère à tout débat personne^ plus elle aura de chances de se ftiire accueillir.

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