CHAPITRE II
UEGLISE CHRETIENNE.
C'est à l'Église chrétienne, à toute l'Église chrétienne que je pense. C'est de l'Église chrétienne, de toute l'Église chrétienne que je veux parler.
Hst-ce à dire que je n'attache nulle importance aux dissentiments, aux déchirements qui ont détruit, dans l'Église chrétienne, l'unité, et qu'entre les catholiques et les protestants, les luthériens et les calvinistes, les anglicans et les dissidents, il n*y ait, à mes yeux, nulle sérieuse différence par cela seul qu'ils sont tous chrétiens?
Ou bien serait-ce que je crois à un rapprochement, à une fusion qui rétabliraient, entre les chrétiens, l'unité religieuse, et que je poursuis ce dessein?
Ni l'un ni l'autre.
Je suis protestant, de conviction comme d'origine. En m'enseignant la justice, une justice sympathique envers tous les chrétiens, l'expérience de la vie et l'étude de l'histoire m'ont affermi dans rÉglise où je suis né. Sans parler des questions de dogme religieux qui seraient ici hors déplace, je demeure convaincu que, malgré les troubles qu'elle a suscités et les fautes qu'elle a commises, la Réforme du XVI* siècle a rendu au monde moderne deux services immenses: elle a ranimé, même chez ses adversaires, la foi chrétienne ; elle a imprimé, bon gré malgré, à la société européenne un mouvement décisif vers la liberté.
Je ne crois pas que la fusion des diverses communions chrétiennes et l'unité religieuse du monde chrétien soient possibles, car elles ne seraient ni vraies ni durables. Dans l'ordre spirituel, je n'estime pas plus l'unité mensongère de la transaction que l'unité contrainte de la persécution. Quand Dieu
a créé l'homme pensant et libre, il ne lui a pas livré la décision de ce qui serait ou ne serait pas la vérité ; mais il a fait de la variété des convictions la condition des hommes sur la terre, comme de la liberté leur droit La paix permanente des esprits dans une foi unique n'est ni dans notre nature ni dans notre destinée. Le genre humain est voué au travail et à la lutte dans la recherche de la vérité, non pas au repos dans le sein de la vérité.
Pourtant je persiste, et je dis l'Église chrétienne. Quelles qu'aient été et que soient encore nos dissidences et nos luttes, nos préventions et nos aversions, catholiques ou protestants, épiscopaux ou presbytériens, Église nationale ou sectes libres, je dirais presque indifférents comme croyants, nous avons tous une même origine religieuse ; nous avons tous appris la même histoire et reçu de nos parents, de nos maîtres, de nos entours, de la vie comme de l'école, des impressions semblables; nous y avons tous contracté certaines idées, certains sentiments
communs, présents et puissants dans nos âmes,même à notre insu» Cette civilisation qui, sous des formes diverses et à des degrés inégaux, s'est développée chez tous les peuples de l'Europe et qui est en train de conquérir le monde, est essentiellement chrétienne; malgré ses dissensions intestines, la société religieuse qui a tenu et qui tient, dans l'histoire de l'humanité, tant de place, est et demeure l'Église chrétienne. Nous nous appelons tous et toujours la Chrétienté. Il y a là une unité morale et sociale qui résiste à toutes les diversités, survità toutes les luttes, et lie entre eux tous les chrétiens, soit qu'ils se téunissent pour la prière, ou qu'ils débattent les conditions du salut des âmes, ou qu'ils se querellent pour la domination.
Celui qui ne tient pas grand compte de ce lien suprême et qui, en étant chrétien, oublie la Chrétienté, celui-là méconnaît le plus grand fait de notre histoire, manque à un grand devoir, et expose aujourd'hui sa propre cause à un grand péril.