‹ Des intérêts catholiques au xixe siècle (volume 4)Chapitre 30 sur 70 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

des plus beaux temps de nos annales. En écrivant l'histoire universelle, il la termine brusque» ment à Charlemagne, c'est-à-dire au moment où la chrétienté se fonde , où l'Église triomphe y où le sacerdoce et l'empire organisent leur alliance. £n traçant pour un prince chrétien les droits et les devoirs de la politique, il les emprunte exclusivement à l'histoire du peuple juif, comme si l'exemple de cette nation, sur laquelle Dieu s'était réservé une action directe et visible par les pro* phéties et les miracles, qui fut d'ailleurs toujours rebelle à sa loi, et dont l'existence politique précède la venue de Notre Seigneur, devait être le seul que pussent invoquer des peuples catholiques ayant l'Église pour guide immortel et le Calvaire pour point de départ. Je livre cette observation aux juges compétents ; je ne la hasarde qu'en tremblant, car nul ne s'incline avec un plus tendre respect, avec une admiration plus passionnée que moi, devant le plus mâle génie et l'homme le plus éloquent que la terre ait jamais porté.

Je me permets donc d'affirmer, jusqu'à preuve contraire, que l'étroite alliance de l'Église avec le pouvoir absolu , dont fiossuet et ses successeurs avaient fait en quelque sorte un article de foi parmi nous, a été une nouveauté qui ne date que du XVII® siècle, et qui a contre elle mille ans de traditions et de précédents contraires dans l'histoire du catholicisme. Je tâcherai de prouver plus loin que, cette nouveauté ayant parfaitement mal réussi à l'Église, il serait peu opportun de la ressusciter.

74 DES INTléRÊTS CATROIiTQUES.

La liberté , définie et limitée cûmnae j'ai essayé de le faire, est une arme pour le mal , grâce à la chute originelle de Thomme, mais elle est aussi une force pour le bien , grâce à ce qu'il reste d'in* teiligence et de vertu dans Thomme racheté par le sang d'un Dieu. Malgré les inconvénients qui en sont inséparables , comme de toutes les choses humaines, partout où elle a régné^ elle a toujours profité à la vérité, c'est-à-dire à TÉ* glise. Je crois pouvoir affirmer, pour l'avoir pro» fondement et sérieusement étudié, que telle a été la foi religieuse, politique et sociale du moyen âge. Tous les grands papes , tous les grands catholiques de ces grands siècles ont combattu pour la liberté , sous la forme qu'elle avait alors. Tous pensaient comme ce moine , contemporain de Charlemagne , qui écrivait au pape : « La liberté « n'a point péri, parce que l'humilité s'est librece ment abaissée '. » Tous eussent répété à l'envî la parole d'un évéque de Lisieux , ami de saint Thomas de Cantorbéry * : « Ce qu'on 6te à la c< liberté est autant de perdu pour la foi : car Tune <Y et l'autre , invinciblement unies, ont les mêmes te profits et les mêmes pertes. » Tous eussent dit avec Jules II aux citoyens de la république de Saint-Marin : « Ayez bon courage, et songez que la

I Non ideo libertas succubuit, quia humililas semellpsam libère prostravit, Ambrosius Autpertus, abh. S, Fine, ad F tilt,, ep, ad Steph, III,

* Quoties libertati detrabîtur, constat fidei nibilominua derogari: quoniam mutua sibi invicem ratione connexae eadem sem* per et dispendia sentiunt et proventus. ërhulp. epUc. Luxov., Epist, 85, tn lib, /. 5. Thom^ Contuar.

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tt liberté est ce qu'il y a au monde de plus utile wr et de plus doux <. »

Cette tradition des temps les plus chrétiens de

l'histoire, interrompue depuis deux siècles et demi

par la monarchie absolue et par la révolution dont

cette monarchie a été la mère, tend chaque jour

à se renouer et à se propager. Témoin l'attitude

et le langage dé l'immense majorité de nos évé-

ques dans les luttes qu'ils ont dû traverser pen»

dantledernier règne", et qui se retrouvent dans ces

nobles paroles , récemment publiées, de M. l'évê-

que de Moulins : Je Va\^oucrni naïvement y dusse-

je passer pour le demeurant d'idées déjà éloignées j

j*aime la liberté; je Vaime trop quand elle me sert y

pour ne pas la supporter quand elle me gène ^.

C'est à un autre évêque de nos jours, à un savant et courageux prélat, que j'emprunterai la définition de la liberté, telle que nous pouvons la désirer et la revendiquer au sein de la société moderne.

« La liberté, » dit M^' Rendu, évêque d'Annecy, « c'est l'homme tel qu'il est sorti des mains de Dieu, L'homme avec son intelligence et sa vo-

> Hortamur ut forti et magno anlmo sitis, considérantes nihil dulcius ant utilius esse libertate. Delfico, Docutnénti, p. 6t, 88,

» Dans l'intervalle qui s'est écoulé entre le moment où ces lignes ont été écrites et celui où nous en corrigeons Tépreuve, un grand nombre d'évéques ont été appelés à adresser au chef de TÉtat des hommages publics de respect et de reconnaissance. On a dÀ re< marquer que rieOy dans ces manifestatioos, D*est venu désavouer le passé que nous invoquons, ou appuyer les théories que noua combattons.

' Lfiftre à M. Tévêque d'Orléans , du ao juillet i85a.

76 DES INTÉB^S CATHOLIQUES.

lontë, rhomme à qui il a étë dit sous Farbre de ]a science : Voilà le bien , voilà le mal^ tu peux choisir; mais voilà ma loi : si tu la violes, tu mourras. Cest donc dans sa liberté morale qu'il faut chercher l'origine et l'explication de la liberté dont il doit jouir parmi ses semblables...

ce La puissance dont chaque citoyen jouit dans la société dont il fait partie, c'est ce qu'on appelle liberté; et comme cette puissance du citoven se manifeste dans des circonstances diverses, on peut, et même on doit la désigner sous des noms divers; mais c'est toujours la liberté. Elle comprend :

« I** La liberté religieuse, qui elle-même se compose de la liberté de conscience, de la liberté du culte, et de la liberté du prosélytisme;

(c a° La liberté civile, qui contient la liberté de la personne, la liberté du domicile, celle de la propriété, et partant le consentement à l'impôt;

ce 3"* La liberté politique, qui assure à tout individu son concours dans la confection des lois, dans la surveillance de la fortune publique ;

« 4° La liberté d'enseignement par l'écriture ou par les livres, par la parole ou par l'exemple;

ce 5^ La liberté administrative dans la famille, dans la commune, dans la province et dans l'État ;

« 6*^ Enfin, la liberté d'association, qui comprend les nationalités, l'association des capitaux pour les grandes entreprises, des bras pour le travail, des cœurs et des consciences pour la prière, pour l'exercice de la charité, et même

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pour le plaisir. C'est de cette dernière espèce de liberté que dépend plus spécialement le progrès de la civilisation '. »

On le voit de reste, il n'y a rien de commun que le nom entre cette liberté réclamée par les catholiques et celle qui sert de masque à la démocratie et à la révolution. J'ai dit ailleurs ^ combien la liberté était incompatible avec l'esprit démocratique et révolutionnaire. Avant la catastrophe de 1 848, et à la vue des premiers symptômes de l'orage, j'avais prédit que la liberté serait la première et la seule victime des conquêtes de la démocratie. Qu'on me permette de rappeler ces paroles prononcées à propos de l'Italie : « Quand le gouvernement est dans la «rue, savez -vous où il va? il passe tout na- « turellement à la caserne ^. » El à propos de la France : « Savez-vous ce que le radicalisme (c menace le plus ? Ce n'est pas au fond le pouce voir; le pouvoir est une nécessité de premier c( ordre pour toutes les sociétés; il peut changer tf de mains, mais tôt ou tard il se retrouve de-

* De la liberté et de V avenir de la république française, p. 36 à 40. Voir la^uite et le développement de ces idées dans VAppen' dicey n^ i. — Parmi les libertés que revendique le savant prélat , il en est quelques-unes dont l'expérience de nos dernières années a dû lui démontrer le danger ou Tinutilité. J'y voudrais ajouter celle que j'appellerai la liberté de pcUrimoine , et que les lois révolutionnaires ont presque partout confisquée ou réduite à des limites dérisoires.

> Discours de réception à l'Académie française» le 5 ^février i85a.

^ Moniteur du la janvier 184S. j

yS BKS INTJSRIÊXS CATHOLIQUES.

K bout : il ne périt jamais tout entier. Ce n'est « pas non plus la propriété ; elle aussi peut chance ger de mains, mais je ne crois ni à son anéantis- (( sèment ni à sa transformation. Mais savez^yous ce ce qui peut périr chez tous les peuples? C'est la (c liberté. Ah! oui, elle périt , et pendant de K longs siècles elle disparait. Et pour ma part^ je « ne redoute rien tant, dans le triomphe prochain a du radicalisme, que la perte de la liberté '• »

> Discours sur la chute du Sonderbund. Moniteur du tS janvier

1848. Me serail-il permis d'ajouter ici les paroles que j'adressais, un an plus tard, à l'assemblée constituante, au commencement des luttes entre le pouvoir législatif et le président de la république : « Ge qui est ébranlé dans certaines âmes» c*est la croyance à la liberté I Oui, je vois, pour ma part, avec douleur, avec terreur, un trop grand nombre d'âmes défaillantes, qui confondent la liberté politique avec l'agitation, avec la ruine, avec la misère, avec le désordre. Il ne faut pas grossir le nombre de ces âmes-là, maïs il faut surtout ne pas contribuer à les encourager dans leur erreur.* •. Pour moi, la liberté politique , c'est le gouvemeuieut de discussion, le gouvernement de tribune, le gouvernement des assemblées : ce gouvernement qui fait que plus ou moins, depuis trente-quatre ans, l'on vient à cette tribune.... y discuter les grands iotéréts de son pays avec indépendance, avec fierté, avec éloquence, quand on le peut. Oui, c'est ce grand mode de gouvernement que je crains de voir s'affaiblir, se dépopulariser dans les âmes d'un certain nombre de Français trop justement alarmés par les agitations que nous venons de traverser. Oui , ce pays si généreux , si intelligent , si audacieux , a des mouvements si brusques , si saccadés , que toute réaction , tout mouvement d^opinion est toujours à craindre chez lui. Il ne sait pas se contenir, il ne sait pas ménager les transitions) tous ceux qui ont étudié son histoire le diront. En présence de cette expérience, prenez garde de ne pas l'indisposer contre ce régime, contre ce gouvernement de la tribune, des assemblées, dont je suis, pour ma part, ui> très-humble instrument, mais le plus sincère admirateur et le plus fervent partisan. » {Moniteur du t3 janvier 1849.)

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Aujourd'hui l'épreuve est faite , et le résultat eu est manifeste* Dès que la démocratie l'emporte^ ou peut TannoDcer avec certitude ^ c'en est fait de la liberté. L'une parait encore à côté de l'autre pendant quelque temps, mais son heure a sûnné* Aucune des révolutions faites par les idéeft et les passions démocratiques, depuis soixante ans^ n'a pu durer sous une forme libé*« raie; tandis que les révolutions faites autrefois par des peuples que la démocratie n'avait pas encore envahis leur ont garanti la liberté ou la nationalité qu'ils réclamaient : témoin le Portu* gai en 1640, l'Angleterre en 1688. Au fond^ la démocratie est incompatible avec la liberté , parce qu'elle a pour base l'envie' sous le nomd'é** galité, tandis que la liberté, par sa nature même, proteste sans cesse contre le niveau tyrannique et brutal de l'égalité. Pour se maintenir, la démocratie condamne tout ce qui veut vivre et agir à ab* diquér toute valeur personnelle, et à se plonger en adoration servile devant le fantôme de la raison et de la vertu des masses. Elle détruit ainsi logiquement et graduellement, non-seulement toutes les traditions, tous les droits anciens et héréditaires, mais encore toute indépendance, toute dignité et toute résistance. Elle réduit ainsi le genre humain en poussière ; et, comme l'a dit Benjamin Constant, « quand l'orage vient, la poussière devient de la boue. »

Aussi, partout où elle triomphe, elle ptiepare el

* «La démocratie 9 c^cst Tenvie. » P.-J. PaouDuojr. La révolution, sociale démontrée par le a décembre, p. 76.

8o DES INTÉRÊTS CATHOLIQUES.

assure le triomphe du pouvoir absolu; elle le rend nécessaire; elle ne trouve qu'en lui un tempérament à ses passions^ un remède à ses fautes; elle finit par se personnifier en lui et se confondre avec lui.

Tout peuple qui se croit souverain au nom de la démocratie paye de sa liberté la rançon de sa prétendue souveraineté. Le marché peut n'être pas bon y mais il est inévitable.

Méconnaître cette vérité, c'est fermer volontairement les yeux à tout ce qui se passe en Europe depuis 1789; c'est nier un fait qui a acquis la certitude d'un théorème de géométrie.

Mais la transformation ne se fait pas partout en un jour. La démocratie a deux formes extérieures : tantôt elle se personnifie en un chef unique, tantôt elle se gouverne par une assemblée souveraine. Sous cette dernière forme, les libertés civiles et politiques que nous avons énumérées plus haut sont tout aussi menacées, mais tout aussi indispensables: elles sont la seule sauvegarde de la vérité, de la dignité, de l'honneur.

Les catholiques l'ont éprouvé partout dans ces derniers temps : en Amérique comme en Europe, ils n'ont eu de refuge contre le pouvoir illimité de l'État démocratique que dans la liberté. Aujourd'hui, la réaction nécessaire et légitime contre la démocratie révolutionnaire menace de dégénérer en réaction contre la liberté elle-même. Si les catholiques s'y associaient, ce serait briser l'arme avec laquelle ils ont si heureusement lutté, et renier le drapeau qui les a conduits à la victoire;

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ce serait abandonner tout le terrain conquis par des efforts si généreux et si sincères; ce serait reculer, non pas jusqu'au bien, ce qui est un vrai progrès, mais jusqu'au mal, à un mal pire encore que celui de nos jours; ce serait ressusciter les idées et les institutions (jui ont partout amené ou accompagné la décrépitude des nations catholiques.

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