LVII
8a des annales des pontifes.
semblés et*, au besoin , restitués par les ordres de Tibère et par ceux de "Vespasien. Au temps d’IIéliogabale , comme nous l’avons vu, et sans doute longtemps après, on recopie sur le marbre les antiques prières des prêtres romains, transmises ainsi d’âge en âge tant qu’il y eut des poqtifes, des augures, des vestales. L’empereur Tacite, par un rescrit qui honore sa mémoire, essaie vainement de faire servir sa puissance passagère à immortaliser tous les ouvrages du grand historien dont il se prétend descendu *. Enfin, lorsque Rome ne règne plus par les armes, nous trouvons encore au Capitole , vers le sixième siècle de notre ère, un grammairien, Fortunatianus, qui cherche des textes à citer dans de vieilles tables triomphales a , et au quatorzième siècle, un moderne tribun du peuple, Rienzi, qui travaille à déchiffrer, en faveur de ses idées de liberté , le grand sénatus-consulte impérial déposé depuis au musée capitolin 3 .
C’est là sans doute une assez longue chaîne de témoignages, brisée quelquefois par cette force
1 Vopiscus, Tarit., c. 10.
1 Attilius Fortunatianus, ap. Gramtn. lat. Putsch., p. 2680.
3 Yoy. Gibbon, t. XIII, p. a 38 , tr. fr.; Sismondi, Rcp. italiennes , t. V, p. 401.
SECONDE PARTIE
même qui porta si loin la domination de Rome, par la guerre et ses désastres, mais toujours renouée par un patriotisme ardent et infatigable, habile à s’emparer des seuls moyens alors connus pour couvrir du nom et de la gloire de la patrie les murs de toutes les cités. Jamais peuple ne fit plus d’efforts pour assurer, si l’on peut dire ainsi, la perpétuité de l’histoire.
En revenant aux Annales des pontifes , je ne m’occuperai pas encore des diverses formes qu’elles ont pu prendre; mais je dirai, dès à présent, que quand même elles seraient restées sur le mur du vestibule de la maison pontificale, in albo , et que la transcription n’en eût longtemps été faite que de cette façon, ce ne serait pas un motif pour croire qu’elles aient dû être facilement détruites. Les règlements attribués à Numa sur la religion et affichés, selon Tite-Jàve, par le grand pontife, dès le règne d’Ancus Marcios 1 ; les fastes de Flavius , exposés dans le forum en 448 , ne furent pas d’abord publiés autrement 2 ; et ils se transmirent de siècle en siècle. L 'album où se promulguaient les actes de l’autorité publique est défini par Servius, tabula
1 In album relata. Titc-Live, I, 3a.
1 t'as tus circa forum in albo proposait. Ici., IX, /|(>-
dealbflta ce qui fait entendre que ces inscriptions étaient tracées sur du bois peint en blanc. Souvent aussi , principalement dans l’antiquité grecque, elles l’étaient sur la muraille même, à en juger par plusieurs expressions de Platon a , de Démosthène 3 , et par la longue façade destinée à cet usage qu’on voit encore à Pompéi, que Mazois a dessinée, et que M. Letronne compare à ces pilastres mentionnés dans quelques inscriptions grecques, 7rapa<7xo$£î 4 . Tel est l’usage que Suidas explique au mot A£Üxujj.a, «muraille enduite de chaux, propre à la transcription des actes publics 5 . » A Rome , c’était une tablette de bois , simplement blanchie, iuva£ X&Euxtopévoî , comme disaient, en parlant des proscriptions, les historiens grecs Dion Cassius et Jean d’Antioche 6 , ou recouverte de stuc, si l’on adopte l’interprétation que, d’après Winckelmann 7 , M. Fea donne du
1 Jd Æneid.,l,‘i']'S.
* Lois, VI, a 3 ; IX,
1 Contre Timocrata , p. 707 , Rciskc.
4 Recherches sur l’Égypte , p. 4^7.
5 Totyoç Ttpb; yP’t’V woXmxwv Trpoty|X!itTtov
ImniSeio;. Suid. in A eûxwp.*.
e Exeerpt. Peircsc., p. 658 , 798. Hcsychius, Ilivâxiov, xb
XEtJXOJp.*.
1 Seconde lettre sur Herculanuni.
SECONDE PARTIE
mot ilealbarc , qu’il traduit par intonacare ili marmo *. Ainsi se publiaient l’édit annuel et les autres actes du préteur 3 . On connaît aussi l 'album des juges, des décurions, des sénateurs, des citharèdes 3 , etc.
A supposer même que les Annales n’eussent été longtemps écrites, comme dit Servius, que sur des tablettes de bois, et qu’on ne leur eût point donné, ainsi qu’aux traités et aux lois, la garantie plus forte du marbre et du bronze, faudrait'il s’étonner de voir ces pages périssables , mais respectées, mais défendues par un sentiment pieux, et sans doute, comme les actes du préteur, par une législation sévère 4 , transmettre pendant plusieurs siècles, chez un peuple religieux et ami de la gloire, les faits historiques consacrés par ses grands pontifes? Il n’y a rien là de
1 Dans le Prodrome do ses Frammenti di /asti consolari, Rome, 1820.
1 Voy. Plaute, Persa, I, 2, 22, et la note latine de M. Naudet, t. II de son édition, p. 5 7 .
3 Voy. Mazzocchi, in Tabul. Heracl. , p. 3 og.
4 Is qui album raserit, corruperit , sustulerit, mutaverit , quidvc alitai propositum ediccndi causa turbaverit , extra ordinem punietur. Paul, Sentent, recept., I, i 3 , 3 ; 21, 8, etc. Ulpien, ap. Digest ., II, 1, 7, etc.
plus merveilleux que de pouvoir lire encore , dans le caveau funèbre de la famille Cornélia , les épitaphes peintes au minium sur ces antiques tombeaux, et, dans Poinpéi, les inscriptions rouges ou noires qui peuplent de toutes parts ses rues désertes; que de voir les anciens livres de toile cités par Macer, parTubéron 1 * , par Marc- Aurèle a , et d’autres registres du même genre, par Vopiscus 3 ; que de voir se conserver jusqu’à nous, sur une matière aussi fragile que le papyrus, des manuscrits volumineux comme celui de l’ancienne traduction latine de Josèphe à la bibliothèque ambrosienne de Milan , ou bien , sur des tablettes enduites de cire, les comptes des intendants de Philippe le Hardi et de Philippe le Bel, comptes non moins détaillés et assurément moins respectables que les Annales des pontifes, que l’on peut toutefois consulter encore à Paris , à Genève, à Florence 4, et qui ont déjà traversé,
1 Jp. Liv., IV, 7, i 3 , ao, a 3 .
1 Epist., IV, 7.
3 Aurelian., c. 1,8.
* Voy. l’abbé Lebeuf, Mém. etc l’ Acad, êtes Inscript., t. XX, p. 367; Senebier, Catal. êtes manuscrits conservés élans la bibliothèque (le Genève, Genève, 1779; Cocchi, Lettera critica sopra un manoscritlo in cera,elc. Florence, 1740.
SECONDE PARTIE
parmi tant de révolutions, plus de siècles que les plus anciennes tablettes pontificales lues par Fabius Pictor et par Caton.
A ces conjectures sur la conservation des Annales , joignons enfin des textes certains. En admettant même que les passages déjà cités de Sempronius Asellio, de Caton, de Varron , ne désignent que les Annales pontificales rédigées de leur temps ou peu de temps avant eux, et non celles des siècles antérieurs, il resterait encore assez de textes pour prouver que celles-ci n’étaient point perdues.
Les plus anciennes Annales des pontifes sont alléguées comme existantes parles divers interlocuteurs des Dialogues de Cicéron , par l’orateur Antoine 1 ; par Atticus, qui les trouve fort agréables pour mieux s’en moquer 2 ; par Quintus Cicéron, sur Atlius Navius et Tarquin 3 , sur l’écoulement donné au laç d’Albe pendant la guerre de Yéies 4; par l’auteur lui-même, sur l’éloquence
1 De Oral., II, ia : Ab initia rcrum romannrum . , . hique etiam nunc Anntiles rnaximi noniinantur.
1 De Leg., i, a : Quibus nihil pot est esse juciuidius.
3 De Diiinat.y I, 17.
4 Ibid. , I, 44 : Quod in Annalibus habemus.
de Coruncanius *, sur Lucrèce, Brutus, Virginie a . C’était assez pour réfuter ceux qui disaient, comme Beaufort, que Cicéron ne cite pour aucun fait les grandes Annales, et qui, facilement convaincus d’erreur, ajoutaient : 11 ne les cite du moins pour aucun fait antérieur à la prise de Rome. Mais aujourd’hui le témoignage de Cicéron est encore moins douteux. Dans les nouveaux fragments de la République , Scipion Emilien cite les grandes Annales pour un fait qui a certainement précédé l’incendie de Rome, pour l’éclipse de soleil du 5 juin de l’an 3f>o, jour mémorable, dit-il, « que nous voyons consigné dans Ennius et dans les grandes Annales, et d’après lequel on a calculé les précédentes éclipses de soleil 1 * 3 . »
Ce texte, vraiment décisif dans la question , n’a
1 j 'Brut., c. i 4 : Ex pontificum commentariis.
a De Finib., II , 20 : Ex Annalium momunentis.
5 De Rep., I, iG : Algue bac in re tanta inest ratio atque solertia, ut ex hoc die, qucm npucl Enniutn et in maximis AnnaUbas consignnturn videmus , stiperiores solis defectioncs reputatœ sint usque ad illam , quœ nonis quintilibus fuit régnante Romulo, etc. Si la table des Éclipses, dressée par Pingre ( Hist . de V Acad, des Inscript , t. XLII, p. 92)', ne s’accorde pas avec ces dates, il faut l’attribuer aux intercalations et aux autres variations du calendrier romain.
SECONDE PARTIE
pas échappé à M. Niebuhr 1 ; mais il se borne à en conclure que les Annales des pontifes n’ont commencé que l’an 35o de llome. Alors on n’eu aurait pas beaucoup perdu ; car l’événement qui en détruisit une partie est de l’an 363 : c’était là de quoi diminuer les regrets de Tite-Live. Mais il n’est pas absolument nécessaire que les tables chronologiques des pontifes eussent débuté par celte éclipse, quoique ce fût la première qu’on y trouvât dans ce qui en restait au temps de Cicéron ; et d’autres passages nous ont attesté qu’il y avait lu l’histoire de plus de treize ans avant la prise de Rome. Pourquoi ne pas voir autre chose ici? qu’elles subsistaient, par exemple, pour des faits antérieurs à cette époque fatale; qu’on s’en servait avec assurance pour retrouver par le calcul la date des anciens phénomènes célestes, et qu’elles 11 ’avaient entièrement péri que pour ceux qui ne les consultaient pas?
Ces nouvelles pages de la République , si l’on n’y remarque pas les investigations rigoureuses de la critique moderne , prouvent du moins que le grand orateur, qui se préparait à écrire l’histoire de sa patrie, en avait soigneusement interrogé
■ H'tst. rom., 1. 1, p. 35a, Ir. fr.
go DES ANNALES DES PONTIFES.
les archives. Le système qui veut détruire presque tout le passé de Rome, ne doit pas être moins embarrassé de ces deux autres endroits où l’ancien consul romain renvoie sans nulle défiance au dépôt des plus vieilles lois romaines, et, dans ce dépôt, aux lois de Nurna *. Le respect religieux qui avait sauvé de la destruction les tables législatives attribuées à ce personnage des temps demi-fabuleux , ne pouvait-il donc pas avoir conservé aussi les tables historiques des pontifes?
Si l’on prétend que d’anciennes Annales des pontifes aient été fabriquées par les Romains depuis la retraite des Gaulois, et surtout sous le pontificat de César, selon la conjecture de Lévesque dont je parlerai bientôt, il faudra croire que Cicéron, lui qui regarde comme souvent mensongers les éloges funèbres et les mémoires des familles a , était dupe, aussi bien que le docte Varron son ami, de ces Annales falsifiées ou interpolées, lorsqu’il en alléguait tant de fois le témoignage ; lorsqu’il disait dans un célèbre frag-
1 De Rep., II, 14 : Idernque Pompilius . . . proposais legi- Lus /iis, quas in monumentis habcmus. Ibid., V, 2 : llla aillent
diuturna pax Numce qui legurn etiam script or fuisse t,
quas scitis exstare.
’ Brut., c. 16.
SECONDE PARTIE. 9t
ment de son Horlensius : « Peut-on mieux connaître l’art de la guerre, ou la constitution même de l’État, que par l’autorité des Annales? où trouverait-on , soit pour la conduite, soit pour la parole, un plus grand nombre de beaux exemples, incorruptibles témoins du passé 1 * ?»
Avant Lévesque, Beaufort avait cru à la supposition des livres historiques des pontifes; mais quel motif raisonnable avait-il de les croire plutôt supposés que leurs livres de rits et de prières, libri pontijicii, continuellement cités par d’habiles grammairiens comme authentiques, et auxquels Cicéron renvoie, pour l’ancien droit politique de Rome, avec la même confiance qu’aux douze Tables a ?
Dans cette contestation, rapportée plus haut, du fiamine Valérius Flaccus, l’an 544» I e préteur lui reproche de s’appuyer sur des titres surannés, sur des exemples tirés des Annales 3 . Elles pas-
1 Cic. ap N onium, IV, 109, a 18 : Unde autrui JaciUus , quam ex Annalium monuinentis , aut res bellica , aut omnis Tcipublicœ disciplina cognoscilur? unde ad agendum aut dicendum copia depromi major gravissimorum exemplorum , quasi incorruptorum testimoniorum , potcst?
1 Cic., de Rep., II, 3 i.
3 F.xoletis vêtus ta te Annalium exemp/is. Tite-Live, XXVII, 8.
saient donc déjà pour très-antiques; on ne les croyait pas rédigées seulement depnis la prise de llome; l’idée ne vint pas non plus de prétendre qu’elles eusseut été refaites, renouvelées; on se contente de dire qu’elles sont trop vieilles, exoletis vetaslate.
Tite-Live, qui m’a fourni cette indication et quelques autres, ne dit nulle part qu’il transcrive les Annales des pontifes. Mais, j’en ai déjà fait l’observation, je ne puis croire que lui qui cite, quoique rarement, des inscriptions historiques recueillies sur des colonnes, sur des tables de bronze 1 , n’ait point songé une seule fois aux grandes Annales, ni que son insouciance pour la vérité des faits, qui ne l’empêchait pas de chercher pour ses récits la vraisemblance des détails, soit allée jusqu’à laisser absolument à l’écart, dans les études nécessaires à sou grand ouvrage, un corps de documents originaux qui, si l’on en juge par les reproches d’Horace 2 , avait alors de nombreux admirateurs ; que Cicérou lui-même n’avait pas dédaigné de lire; que, jusqu’à Tite-Live, les historiens avaient étudié, et que l’on citait avec vénération longtemps encore après lui.
■ II, 33; VIII, ii, etc.
. * Epist., II, î, a6.
SECONDE PARTIE
Certainement il les connut, sinon immédiatement, du moins par les extraits des anciens annalistes, qui d’abord se contentaient de les transcrire. Dans un passage sur l’an a58 de Home, examiné autrefois par M. de la Curne 1 , Tite-Live se plaint de ne pouvoir déterminer avec certitude ni les événements de chaque année, ni même les consulats, lorsque tant de siècles le séparent non-seulement des faits, mais de ceux qui les racontent 3 . Il croyait donc avoir sous les yeux des témoignages assez voisins de ces temps reculés.
Un autre texte, qui me semble important dans ces recherches, prouve surtout qu’il tenait quelque compte de l’autorité des grandes Annales. A l’an 3o 9 , où des tribuns militaires furent pour la première fois revêtus de la puissance du consulat, mais où l’on finit cependant par leur substituer deux consuls, il dit que les noms de ces deux consuls substitués, L. Papirius Mugillanus, L. Sempronius Atratinus , trouvés par l’historien Licinius Macer dans le traité avec les Ardéates et dans les livres lintéensdu temple de Monéta,ne se lisent ni dans les anciennes Annales, ni dans
1 Ment. de V Ae ad. des Inscript., t. VIII, p. 363.
* In tanta velustate non rerum modo, sed ctiarn auctorum. Titc-Livc, II, ai.
les livres des magistrats *. Ces anciennes Annales ne peuvent être que les Annales officielles, puisqu’on les place à côté de ces registres tenus par les dépositaires du pouvoir public, et qu’on appelait libri magistratuum. 11 faut, s’il n’avait poiut consulté lui-même cette partie des Annales, qu’il fût bien sûr que son guide, l’historien Licinius, les avait consultées.
Tout en supposant , on ne sait sur quelle tradition, l’existence de X album du grand pontife dès le règne d’Ancus Marcius a , il ne cite point d’Annales comme document historique, même d’une manière vague, avant le chapitre 54 de son second livre, pour les consuls de l’an 280 de Rome , quoiqu’il ait déjà nommé Fabius Pictor, Pison, d’autres annalistes. A l’an 291 , il allègue tout aussi vaguement des Annales I * 3 pour le nombre des morts, des prisonniers, des enseignes conquises. Puis , à l’an 309, viennent les expressions citées plus haut, neque in Annalibus priscis 4 .
I Neque in Annalibus priscis, neque in libris magistratuum inveniuntur. Ici., IV, 7. .Cette année 309, selon les fastes capitolins, est marquée 3 1 o par Tite-Livc, qui s’en écarte quelquefois.
II Tite-Livc, I, 3a.
3 ln quibusdam Annalibus. Id., UI , 8.
* ld» IV, 7 .
SECONDE PARTIE. g5
A l’an 3 1 6 , dans la discussion silr le titre que portait Cossus lorsqu’il suspendit dans le temple de Jupiter Férétrius les secondes dépouilles opimes, il rapproche encore les vieilles Annales 1 des livres de toile cités par Macer. Pour l’an 3ag, il a eu sous les yeux des Annales qu’il mentionne avec la même indifférence *, et qu’on l’accuse même de n’avoir pas comprises, à cause du mot classis , qui lui faisait , dit-on , imaginer une flotte sous les murs de Fidènes. Arrivé aux temps qui suivirent la prise de Rome, il consulte assez souvent des Annales , mais il ne dit jamais lesquelles 3 . Nulle part il në désigne expressément celles des pontifes. Tite-Live, qui se contredit souvent, a voulu, en ceci du moins, être d’accord avec luimême: comme il a dit que les Annales des pontifes furent presque entièrement détruites , il ne les cite pas une seide fois.
Malgré son silence, je crois souvent reconnaître l’attention religieuse qu’il ne peut s’empêcher d’accorder à ces antiques débris de l’histoire romaine. Outre sa fidélité à transcrire les pieux récits des pontifes , sans les nommer, il témoigne
1 Tarn veteres Annales. Id., IV, ao.
* Quidam Annales retulcre. Id., IV, 3 /,.
3 Vctusliores Annales , alii Annales. Id., VII, 9, 18, etc.
gb DES ANNALES DES PONTIFES.
encore à leurs Annales une autre sorte de respect : il ne fait point comme Denys d’Halicarnasse; il ne cherche pas à remplir, d’après des historiens assez modernes , le vide de quelques années pour lesquelles les documents certains lui manquent. Lorsqu’il se borne, après avoir nommé tels consulats, à remarquer qu’il ne s’y est rien fait qui ait paru digne de mémoire 1 , c’est que les Annales offraient la même stérilité. Il le dit, en propres termes, des années 327 à 32 g, années de peste et de famine 2 . Alors on peut se figurer, en le lisant, qu’on lit les Annales mêmes, et on ne s’étonne pas qu’il lui soit arrivé de désigner son ouvrage par ce titre, rneos Annales 3 . Singulière puissance du génie ! ce grand écrivain, avec ses descriptions poétiques, ses morceaux oratoires, mais avec son expression toute romaine des sentiments patriotiques et religieux , est encore celui qui semble quelquefois nous rendre la plus fidèle image de l'histoire telle que l’écrivaient les Émile et les Papirius.
Si nous avions en entier les historiens ses con-
’ Titc-Live, II , 19.
* Adco ut quidam Annales , velut funcsti , nihil prœter nomina consulum suggérant. Ici. , IV, 20.
3 Ici., XL 11 I, i 3 .
SECONDE PARTIE
temporains, Trogue-Pompée, Salluste, Claude lui-même, nous saurions mieux jusqu’où remontaient les Aunales, et quelles en pouvaient être les lacunes. Trogue-Pompée, cet ardent investigateur des origines des peuples, n’avait point dû négliger ces chroniques sacrées de l’Italie, ni Claude nou plus , lorsqu’il écrivit sur les Étrusques. Salluste, qui avait beaucoup étudié les anciens annalistes, nous dit seulement aujourd’hui, en faisant de Rome une ville troyenne , Sicuti ego accepi 1 ; mais il ne dit pas, en répétant cette tradition des poètes, si c’est des pontifes qu’il la tient.
Quant aux écrivains grecs de l’histoire romaine, on ne peut douter qu’ils ne soient allés puiser à cette source , toutes les fois qu’elle a été accessible pour eux.
Polybe , qui dut aux Scipions de pouvoir interroger tant de documents inconnus à d’autres , les premiers traités avec Carthage % les registres du cens 3 , l’inscription en punique et en grec laissée
* Catil., c. 6 .
1 Polybe, III, aa — a4.
3 Tabulœ censuales , qu’il désigne deux fois par le titre dairOYpoepal, xaTotypa-pcd , II, 23 , 24. Voy. M. Dureau delà Malle, Nouv. Mémoires de V Académie des Inscriptions , t. X,
par Annibal au promontoire Lacinium 1 , Polybe avait consulté les Annales des pontifes, et il les citait pour la date de la fondation de Rome.
Nous le savons par Denys d’Halicarnasse , dont le texte, ici comme dans beaucoup d’autres passages de ses Antiquités , aurait besoin d’une sévère révision. Cet historien , dans sa jalousie pédantesque contre Polybe, qu’il ne nomme que pour le blâmer, s’exprime ainsi: « Je n’ai point voulu, comme Polybe de Mégalopolis, me contenter de dire que je suis persuadé que Rome a été fondée la seconde année de la septième olympiade, ni m’en rapporter uniquement et sans discussion à la table exposée chez les Anchisiens, im tou irapà toïç Ayyioeùai xetpivou luvajtoç a . » Voilà ce qu’on lit dans les éditions de Sylburg, de Reiske lui-même, quoiqu’il faille avouer qu’il n’a commencé son travail d’éditeur qu’au delà de cette page. Ày^iceûci n’a pas été corrigé non plus par Schweighæuser dans la note de son Polybe 3 où il cite cette phrase de Denys, et la reflexion fort insuffisante de Casaubon 4, qui aurait mieux traduit iùva$ par ta-
* Polybe, III, 33, 56.
* Denys, I, 74 .
* Tom. VI, p. 3o8.
* Videtur ergo Poljrbius nactus apud Anchisenses aliquod
SECONDE PARTIE
bula que par lapis. Cependant les deux derniers critiques n’ignoraient pas qu’un manuscrit du Vatican porte àyxwTeùci : M. Mai nous apprend que deux autres encore ont la même faqjte 1 ; les deux seuls manuscrits de la bibliothèque royale de Paris * où se lise le passage cité ont aussi ce mot qui ne signifie rien , mais qui est une preuve d’hésitation dans les copistes et d’incertitude' dans la leçon. Il ne me semble point douteux qu’il ne faille lire àp^ieptùei, et qu’il ne s’agisse d’une des tables chronologiques des grands pontifes 3 . Polybe , les deux seules fois qu’il ait à nommer le summus pontifex des Latins 4, l’appelle âp^tepeuç. C’est aussi l’usage de Plutarque et de Dion 5 .
istiusmodi antiquitatis monumerttum , ubi notatum erat conditœ Romœ te m p us : ei lapidi plus tribuisse Polybium, quarn oportuerit , queritur Dionysius.
* Ad Cie. de Rep., II, io.
’ Ancien fonds, i654; Coisl., i5o.
* ’Eitl tou TTctpà toïî àp/upEuoi XEipivou w'vaxoç. Cette restitu tion est si naturelle que je l’ai retrouvée dans plusieurs critiques récents, Niebuhr, Hist. rom., 1. 1, p. 33g, tr. fr.; Lachmann , de Fontibus histor. Livii , part, i, p. / t 3 ; Laurent, ad Fast. consulat.. Alterna, i833, p. ioo.
4 Polybe, XXIII, i; XXXII, aa.
5 Sylla, c. 6 j Pomp., c.6y ; César , c. 4a, etc. Dion, XXXVII,
37 ; LIV, i5, a8, etc. Voy. encore Lydus, de Magistrat i~
Peut-être n’en faudrait-il pas davantage pour exclure d’ici cette prétendue ville d’Ànchise, dont personne, pas même Etienne de Byzance 1 qui l’a nommée d’après Denys a , n’indique la position; mais plusieurs raisons portent à croire que Polybe avait eu recôurs aux livres historiques des pontifes : sa curiosité à rechercher tous les vestiges authentiques des anciens temps; le respect même qu’il témoigne pour quelques traditions incertaines , telles que la mort de Pallas, la fondation d’Ostie par Ancus Marcius 3 ; son attention à calculer les années du règne de Numa 4 ; la confiance qu’il donne à ce premier traité avec Carthage dès l’an 244 de Rome, traité qui rend vraisemblable» les grandes conquêtes du dernier Tarquin, admises par Cicéron et par Denys d’après les traditions pontificales ; enfin , l’accord assez ordinaire de son système chronologique, tant vanté par Cicéron 5 ,
bus, 1 , 35 , p. 61 : Toùç ^eyopivouç nap’ aÙTOÏç novrùptxa;, àvrl tou , ipjciepEtî.
1 Au mot Procope, Be/l. Gotth., IV, 22, mentionne
une ville tl’Anchisus, 'A YX l5 °î> P r ® s de Nicopolis, sur la côte d’Épire, où mourut, dit-on, le père d’Énée.
* Polybe, VI, 2.
* Cic., de Rep., H, 14.
5 Id.fibid,
SECONDE PARTIE. IOI
avec celui de Tite-Live ou des fastes capitolins, c’est-à-dire avec l’ère romaine de Caton , qui , rectifiée et rendue plus précise d’une année par Verrius Flaccus , ou quelque autre , coïncidait parfaitement avec la date que les pontifes, nous le savons maintenant , attribuaient à la fondation cîe Rome. Denys ne s’écarte de cette autorité trop dédaignée par lui , que d’après des combinaisons qui paraissent l’avoir trompé. Les nouvelles tables des fastes, découvertes à Rome en 1817, confirment cet accord , et achèvent de prouver que l’ère de Caton ou , si l’on veut, de Verrius , qui est celle que Polybe et Cornélius Népos * avaient également adoptée, appartient à la chronologie des Annales.
Polybe lui-méme n’allègue nulle part les Annales dans ce qui reste de son grand ouvrage historique ; mais je croirais volontiers que , témoin de l’usage de ces tables annuelles, qui ne cessa en effet que vers l’an 6 a 3 de Rome , il y fait allusion lorsque, dans une des digressions qu’il prodigue un peu trop contre les historiens ses prédécesseurs , il accuse plusieurs d’entre eux d’avoir, sous prétexte d’écrire des histoires uni-
1 Solin , I, 27.
ioa DES ANNALES DES PONTIFES.
verselles, raconté la seconde guerre punique avec moins de détails qu’il ne s’en trouve même dans ces Annales publiques tracées sur les murailles, oùSè è<f' Sa ov oi T* xarà xaipoù; iv xatç ypovoypa<pîavî vnvop.v7!p(.aTi![o(i.tvoi roXiTixüî etç tou; toÎ/odç *. Le traducteur français , doni Thuillier, se figure ici «des peintres qui, dans quelques républiques, tracent les faits sur les murailles à mesure qu’ils arrivent. » M. Schweighæuser, qui ne dit rien de cette singulière version , ij’a peut-être pas lui-même saisi le vrai sens. IIoXitixwç, dit-il, simplici , vulgari , populari ratione , nulla arte ; et il s’appuie de l’opinion de Reiske. Je traduirais plutôt ce mot par publiée , &o|/.o<na, au nom de l’État, du gouvernement; et je verrais dans ces tables chronologiques, non, comme l’illustre interprète, des Annales particulières inscrites par des chefs de famille sur les murs de leur maison, quas vulgo patresfamilias domi in pariete descriptas habebant , mais les Annales publiques, publiai, c’était leur titre; les Annales reconnues et consacrées par l’autorité de l’État. Ainsi le même Polybe a a dit -h itoXtxutt) ywpa pour &iop.oai'a, les terres pu-
,* Polybe, Y, 33.
* yi, 45.
SECONDE PARTIE
io3
bliques, ager publiais, et Denys *, crépavot «0X1- •nxoi, les couronnes publiques ou civiques. Ainsi nous avons vu Suidas expliquer Aeuxwpia par un mur blanchi , Tcpoç ypaç-nv tcoXitvxwv 7 cpay|iaTCi>v txtTTi^tioî , « propre à la transcription des actes publics. »
Cent cinquante ans après Polybe , un autre Grec, Diodore de Sicile, dès le début de sa Bibliothèque historique , nous annonce que, familiarisé avec la langue latine, il écrira soigneusement l’histoire des Romains , « sur les mémoires depuis longtemps conservés chez eux 1 , » indication vague, peu confirmée par ses récits. Il est permis de dire que, s’il a consulté d’anciens mémoires sur Rome, il en a du moins assez mal profité; car un sévère critique, Henri Dodwell, affirme sans hésiter que nul ne s’est montré plus étranger à cette partie de l’histoire 3 ; et sa chro-
1 ’Ex tSv Ttap’ ixefvoiç 6rcO[AWj{iLdtTti>v Ix itoXXwv ^pôvwv TeTr,p7)piviov. Diodore, I, 4. C.-G. Heyne, de Fontib. historiar. Diodori, ap. Commentation. societatis Gcettingensis, t. VII, p. io 5 : Acta publica vix bene intelligas ; si fastos et Annales pontificum , hos utique non inspexit ipse , sed auctores romanos , qui eos consuluerant.
3 Diodorus .... rerum profecto romanarum imperitissimus. H. Dodwell, de Antiquis Romanorum cyclis, p. 61a.
fo4 DES ANNALES DIS PONTIFES.
nologie romaine ne s’accorde, en effet, ni avec les fastes rédigés d’après les Annales des pontifes, ni avec d’autres monuments dignes de foi. Mais sa déclaration n’en atteste pas moins que d’anciens mémoires existaient encore de son temps.
Denys d’IIalicarnasse , son contemporain , dont les onze premiers livres sur l’histoire ancienne de Rome, les seuls complets qui restent de son ouvrage, s’arrêtent à l’an 3ia après la fondation , parait surtout avoir fourni des arguments à ceux qui disent : Les Annales des pontifes avaient péri. Comme il ne les a point comprises dans la longue liste des documents qu’il a eus à sa disposition pour écrire ses Antiquités , on en conclut que, si cet auteur, toujours soigneux de recourir aux témoins les plus anciens et les plus surs , n’a point consulté les tables pontificales, c’est que de son temps elles n’existaient plus.
Mais ne pouvaient-elles pas exister, sans qu’il fût parvenu à voir ce qui en restait encore ? Un certain nombre de passages me semble prouver qu’il y songea plus d’une fois. « Les Romains, dit-il, en parlant de la naissance de Romulus, n’ont point d’historien ni d’écrivain fort ancien^ toutefois c’est d’après d’anciens récits conservés sur
seconde partie.
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des tables sacrées que chacun d’eux a écrit *. » Il ne dit pas qu’il ait consulté lui-même ces tables ; mais s’il ne put s’en servir, les auteurs qu’il cite s’en étaient servis. C’est au chapitre suivant qu’il dit que Polybe avait adopté la chronologie inscrite, chez les pontifes , sur une table de bois*. Au troisième livre , il rappelle l’usage où l’on était encore sous Ancus Marcius, de tracer seulement sur des tables de chêne 3 les lois et tout ce qui regardait le culte public. Ces tables pouvaient s’effacer avec le temps ; mais , comme l’indique ce passage même, elles étaient renouvelées. On lisait dans les tables annuelles 4, dit-il plus loin, que l’un des deux petits-fils du premier Tarquin , Aruns, mourut la quarantième année de Servius Tullius. Ailleurs, il les désigne plus clairement encore, lorsqu’il raconte, d’après les écrits des grands prêtres 5 , le prodige de la statue consacrée à la Fortune des femmes, qui prit deux fois la
1 ’Ex iwtXaiwv Ao'ft.iv iv Upoùç SiXtok «jwÏo,u*v<uv. Denys, I, 73. Texte qu’on regardait nomme important, car il est transcrit dans la Chronique d’Eusèbe, p. 206, éd. de Milan, 1818.
1 Ei'vaxoç. Denys, I, 74.
3 ’Ev Sputvai; aavlatv. Ici., III, 36.
* ’Evtcüç Iviaualatç àvrfpaipaïç. ld., IV, 3o.
5 'üç ai tSv UpapavTbiv irepU^ouai ypa(pa«. Id., VIII, 56.
parole pour dire aux matrones : « Femmes, vous m’avez religieusement consacrée. » Ce prodige , omis par Tite-Live 1 , mais qu’on retrouve dans Valère-Maxime a et dans Plutarque 3 , est de l’an a66 de Rome. Les mêmes Annales avaient aussi fourni sans doute aux historiens que Denys prenait pour guides, comme on le voit par les nouveaux fragments de son ouvrage cet autre conte de l’an 358 sur une autre statue , la Junon de Yéies, qui, interrogée si elle voulait aller à Rome, répondit par deux fois : « Je le veux bien. » Après avoir transcrit le miracle de la statue de la Fortune , Denys s’excuse de reproduire ces anciennes légendes : « Il était juste, dit-il, de ne point passer sous silence cette tradition du pays s . u On voit , par les mots cités plus haut, que celle-ci venait certainement des pontifes.
Pourquoi donc alors, lui qui reconnaît le droit d’un peuple à raconter sa propre histoire , n’a-t-il pas cité plus souvent ces Annales du pays, ces récits indigènes ? Ils valaient bien ceux que Denys
3 Coriol., c. 37 .
* Publiés par M. Mai, Rome, 1817, p. 478.
5 Tj|v sittyiipiov taroplav. Denys, VIII , 56.
SECONDE PARTIE