‹ Des journaux chez les RomainsChapitre 26 sur 109 · IO · texte numérisé non relu

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préfère, ceux qu’il va chercher dans Hiéronyme de Cardie, Antigone de Caryste, Céphalon de Gergithe , dont les fictions grecques ne méritaient guère plus de confiance que celles de Dioclès de Péparèthe , trop estimé de Plutarque 1 ; fictions doublement fausses, car ce sont des fables, et des fables étrangères. Les pontifes auraient pu lui en transmettre encore quelques autres de vraiment romaines, comme celle que les auteurs latins , qu’il suit quelquefois , avaient trouvée dans leurs propres Annales *, sur la naissance merveilleuse de Servius Tullius ; mais jamais ils ne lui auraient appris à porter le babil d’un Grec et la vanité d’un déclamateur jusqu’à prêter à Romulus un énorme discours dans le genre délibératif sur le gouvernement qu’il venait de fonder, et à tant d’autres Romains tant d’autres discours d’une incroyable puérilité.

Un dernier exemple prouvera que les auteurs consultés par Denys avaient eu quelquefois sous les yeux des Annales contemporaines pour des faits antérieurs à la prise de Rome. Parvenu à

1 RomuL, c. 3 .

1 ’Ev t«ïî È7ri^wpt'otç àvaYP*Ç*t«> Denys, IV, 2. Voy. Ovide, Fait., VI , 627; Pline, XXXVI, 70; Amobe, V, 18, d’après Verrius Flaccus.

it»8 DES AÎTWAI.ES DES P0WTIFF.S.

l’an 3 ii, selon le comput qu’il a préféré, il dit qu’il y eut cette année-là, d’abord des tribuns militaires avec le pouvoir consulaire, puis des consuls : les Annales varient, ajoute-t-il; quel- . ques-unes seulement admettent ces deux sortes de magistrats, et nous les suivons non sans raison,

« nous fiant au témoignage des livres religieux et secrets l . » Or, on voit par Tite-Live * que l’historien grec avait, comme lui, copié ici l’ancien historien romain Licinius Macer, et que c’est Licinius qui avait consulté pour cette année, outre l’original du traité avec les Ardéates , les livres de toile du temple de Monéta, livres que Denys appelle mystérieux et sacrés.

C’est un nouveau motif de penser qu’il n’a pareillement cité que d’après d’autres ce qu’il semble emprunter des Annales des pontifes : je crois même en trouver l’aveu dans le début de son septième livre, où il reproche aux historiens latins I.icinius Macer et Gellius d’avoir fait régner en Sicile Denys au lieu de Gélon, l’an de Rome a6i , dix-sept ans après l’expulsion des rois, et de s’être ainsi trompés de quatre-vingt-cinq ans. «L’er-

‘ ïliersvovttç TOttç ix Ttov tepwv Tt x«l aîroQéttov filêXwv (xaptupiatf. Denys, XI , 6a.

i* Tite-Live, IV, 7.

SECONDE PARTIE

reur de Macer et de Gellius vient probablement , continue-t-il, de ce que le premier qui enregistra ce fait dans l’histoire et que tous les autres suivirent, ayant lu seulement dans les anciennes tables 1 que les envoyés de Rome rapportèrent alors le blé que leur donna le tyran , et s’inquiétant peu encore d’aller interroger les historiens grecs sur le nom du tyran de Sicile, se hâta presque au hasard, et avant tout examen, de l’appeler Denys.» Ce passage, fort peu favorable d’ailleurs à ceux qui font honneur aux Grecs de l’invention de l’histoire romaine, atteste que l’écrivain, qui n’eùt pas pris ce ton conjectural s’il avait vu luiméme ces anciennes tables, était du moins persuadé que d’autres les avaient vues, et pour des événements d’une haute antiquité.

D’où vient donc que cet historien grec , avec son affectation d’exactitude, n’a point fait ce qu’avait fait Polybe? C’est que l’amitié et la protection des Scipions ouvrirent à celui-ci les plus secrètes archives , où il trouva des pièces authentiques inconnues aux nombreux auteurs grecs d’histoires italiques; où il trouva cette chronologie des pontifes qui lui servit de règle pour l’ère de la fon-

1 ’Eirtaïç àp£«£« beuys, VII, 1,

dation. Sans doute, malgré vingt-deux ans de séjour en Italie, Denys fut moins heureux; les Grecs, dont la foule inondait alors les rues de Rome, y étaient moins estimés : si l’on excepte quelques monuments conservés et recommandés par la vanité des familles, comme les registres des censeurs qu’il cite deux fois 1 , et la première fois pour un recensement qui eut lieu deux ans avant l’invasion gauloise, il ne lui fut permis de puiser qu’aux sources publiques, ouvertes à tous, et même aux étrangers; les seules inscriptions qu’il put lire furent celles' qu’on avait exposées à tous les regards sur le fronton et les murs des temples, sur les écussons, sur les colonnes, sur les tombeaux. Je ne crois point que dans ce tempslà tous les citoyens romains indistinctement pussent eux-mêmes pénétrer jusqu’aux archives pontificales. Depuis l’an 6a3, la table historique du grand pontife n’était plus consultée publiquement dans son atrium. Si Varron lut les Annales*; si l’auteur du traité de la République fait parler Scipion de tel fait consigné dans ce recueil des pontifes 3 , et du dépôt où se trouvent les lois de

* I, 74, Tijiiycixi Û 7 r 0 [ivr'u.a-ca. IV, 22 , TiuL 7 )Tixà YpajiftotTa.

* De Ling. lat., V, 74, 101, etc.

1 In maximis Annalibus consignatum vidcmut, 1 , 16.

SECONDE PARTIE. III

Numa 1 , c’est que tous deux ils étaient sénateurs, augures , et que les archives de leur patrie ne leur étaient pas fermées. Un étranger, surtout alors, n’y avait point accès.

On peut du moins faire un mérite à Denys d’avoir souvent tourné sa pensée vers cette source antique et vénérable de l’histoire romaine. Il en parle d’abord avec peu d’estime, et il reproche à Polybe sa confiance dans les Annales, comme pour lui faire expier le privilège d’être le seul Grec qui les ait vues; mais bientôt il se hâte de glaner çà et là ce qu’il en peut recueillir, pour les faits antérieurs à l’invasion , dans Caton, Macer, Gellius, Pison, et les autres annalistes romains qui les avaient consultées. Voilà tout ce qu’un étranger pouvait faire; peut-être même n’était-il point facile à un Romain de faire alors davantage. Quoi que l’on ait dit de l’indulgence d’Auguste pour les jugements de l’histoire, indulgence assez douteuse, puisqu’il fit le premier brûler les ouvrages d’un historien 2 , on s’écarta peu , sous son principat, des habitudes de l’ancien gouvernement, qui avait pour la publicité des actes poli-

' Quas in monumentis habemus, II, 14.

* Labiénus. 'Voy. Sénèque te rhéteur, préface du liv. V des Controverses.

lia UES ANNALES DES PONTIFES.

tiques la répugnance ordinaire de l’oligarchie } et il n’est point sûr que les dépôts de l’État aient été ouverts à Tite-Live.

11 faudrait reconnaître toutefois que déjà sous. Auguste et sous Tibère le pouvoir commençait à se départir de cette défiance jalouse , et à se souvenir qu’en lui le parti populaire avait triomphé, si l’affranchi VerriusFlaccus, grammairien célèbre sous ces deux règnes, était, comme on peut le supposer d’après Aulu-Gelle, un de ceux qui mirent en ordre les Annales pontificales 1 aussi bien que les fastes, du moins ceux de Préneste ; mais l’insuffisance d’un seul texte assez équivoque rend cette questiou fort indécise. On voit seulement que dans les écrivains contemporains des premiers Césars, dans Valère-Maxime , dans Velléius même, la critique de l’ancienne histoire romaine avait encore fait peu de progrès.

J’oserais presque fixer l’époque où leâ monuments originaux de cette histoire devinrent enfin plus accessibles à une curiosité savante. Vespasien, renonçant le premier aux traditions patriciennes de la famille des Césars qui venait de finir dans Néron, lorsqu’il reconstruisit le Capitole in-

1 A. Gell., IV. 5 . Cf. Arnobe, V, 18.

SKCONDF. PARTIE.

cendié par les soldats de Vitellius ou par les siens, ne craignit point d’en faire comme un musée historique où se dévoileraient, aux yeux de tous, les mystères de l’antiquité romaine. A sa voix, on rassemble dans le tabularium les titres, non point perdus, mais dispersés, des premiers siècles; des copies recueillies dans tout l’empire reproduisent les trois mille tables de bronze où se lisaient les traités d’alliance, les sénatus-consultes, les plébiscites, et les autres documents authentiques qui remontaient presque jusqu’au berceau de Rome; car Suétone dit , pœne a b exordio Urbis % comme Cicéron avait dit des Annales, ab inilio reruni romanarum % et des lois religieuses et civiles , a primo Urbis ortu 3 . Alors sans doute, d’après l’usage dès longtemps suivi, furent renouvelés plusieurs monuments anciens , comme l’ont été l’hymne des J'ratres Arvales, l’inscription de la colonne Duilienne, d’autres inscriptions historiques; comme l’ont été souvent d’anciennes médailles. Alors il se fait, ce me semble, dans la manière d’envisager les événements des premiers temps de Rome, [un changement que des critiques qui

* Vespasian., c. 8.

1 De Orat., II, ia.

* Tusçulan., IV, x.

Il/i DES ANSALES DES POMT1FES.

ont voulu être novateurs n’ont pas assez remarqué.

Dès que ces belles et vénérables archives de l’empire 1 s’ouvrent sans obstacle aux études des historiens, tombent plusieurs des voiles qui avaient jusque-là caché le passé. Jusque-là régnait l’histoire telle qu’elle avait été convenue entre les grandes familles , qui n’en laissaient voir que ce qui ne blessait point leur orgueil; telle qu’on la trouve dans les fragments de la plupart des annalistes , dans ceux de Yarron , dans Cicéron même, qui en cela resta fidèle à son parti politique; telle que le pompéien Tite-Live l’embellit de sa narration pure et de sa riche éloquence* Depuis Yespasien et son nouveau Capitole, on connaît mieux la vérité, et le patriciat déchu ne défend plus de la dire. On revient dès lors plus rarement sur les merveilles surannées des premiers temps, sur les anciennes apparitions célestes, sur les rapports des nobles familles avec les dieux ; on est bien près de proclamer que l’origine troyenne des Jules n’est qu’une fable a ; on ose douter un peu plus qu’autrefois de l’héroïsme et des tourments de Régulas; Suétone, qui put

' Instrumentum imperii pulcherrimum ae vetuslitsimum. Suétone, ibid.

1 Taeite, Annal., XII, 58.

seconde Partie.

ii5

mieux que tout autre, comme secrétaire d’Adrien , consulter les anciens titres historiques, reconnaît que l’or, prix de la rançon de Rome, ne fut point reconquis par Camille, ni même par les habitants de Géré, comme le dit Strabon 1 , mais emporté par les vainqueurs * ; deux Romains pour la première fois, Tacite et Pline , avouent que Rome se rendit à Porséna 3 , et que, dans le traité, il fut stipulé qu’à l’avenir elle ne se servirait du fer que pour l’agriculture 4 . Nous voilà déjà bien loin de Tite-Live !

On ne peut savoir aujourd’hui si la série des Annales pontificales fut comprise dans les recherches faites par l’ordre de Vespasien : il est permis de le croire; car elles devaient servir de lien entre tous les autres monuments, et la candeur de leurs anciens récits, avant les luttes passionnées du sénat etdu peuple, était propre à éclairer la critique historique. Nous ne voyons pas, il est vrai, que l’on ait alors suffisamment profité de leur étude et de tant d’autres secours, pour dégager l’histoire des prestiges dont une politique adroite avait essayé

1 Geogr., V, i ; trail. franc., t. II, p. i/,8.

2 Suétone, Tibcr., c. 3.

3 Dudila urbe. Tacite, Hut.j III, 72.

* Pline, XXXIV, 3g.

Il6 DES ANNALES DES PONTIFES.

de l’orner, pour en corriger les mensonges et les réticences; mais il faut reconnaître du moins que si de nos jours, sans avoir les mêmes moyens d’innover avec certitude, on a poussé jusqu’à ses derniers termes, et au delà peut-être de la vraisemblance, l’examen critique de l’histoire de Rome, les Romains eux-mêmes l’avaient commencé.

Quintilien, précepteur des petits-neveux de Domitien, parle des antiquaires qui allaient exhumer de ces archives les formes du vieux langage ', et une phrase de lui, déjà citée, m’engage à croire que la lecture des Annales pontificales eut beaucoup de part à cette rénovation des travaux historiques depuis la dynastie flavienne : « Sans l’émulation il ne nous resterait rien , dans la poésie, au-dessus de I.ivius Andronicus; rien, dans l’histoire, au-dessus des Annales des pontifes a . » Il fallait qu’elles fussent bien connues de son temps; car il les choisit, comme le plus ancien ouvrage d’histoire en latin , pour les mettre en parallèle avec les plus anciennes poésies latines. Si, lorsqu’il écrivait ces mots, il n’était rien resté des Annales,

* Quintilien , VIII, 2 , 12.

* .... Nihil in poetis supra Livium Andronicum , nihil in historiis supra pontificum Annales haberemus, Id. , X, 2,7.

SECONDE PARTIE

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