INTRODUCTION
Il résulte des expériences de M. Claude Bernard sur la portion cervicale du grand sympathique, expériences qui vinrent confirmer et compléter les découvertes déjà faites sur ce sujet, et qui remontent à Pourfour du Petit, eu 1727, que, chez les animaux, les effets de la section de la portion cervicale du grand sympathique, exactement limités au côté correspondant, sont :
1° Le rétrécissement de la pupille et la rougeur de la conjonctive.
2* L’aplatissement de la cornée, la rétraction du globe oculaire dans le fond de l’orbite et la saillie de la troisième paupière (membrane clignotante).
3* Le resserrement de l’ouverture palpébrale et le rétrécissement plus ou moins marqué de la narine et de la bouche du côté correspondant.
4° L’augmeDtation constante et considérable de la température, toujours accompagnée d’une plus grande vascularisation dans les parties correspondantes à la distribution du nerf.
ô° L’exagération de la sensibilité et la production de sueurs profuses bornées au côté lésé.
D’un autre côté, il a été démontré que :
Par la galvanisation du bout céphalique du grand sympathique, non-seulement on fait disparaître tous les phénomènes ci-dessus indiqués, mais encore on produit des effets inverses, c’est-à-dire la dilatation de la pupille et le refroidissement rapide des parties, du côté correspondant à l’excitation.
L’importance de ces résultats physiologiques des travaux de M. Claude Bernard et de ses prédécesseurs n’est contestée de personne ; mais ces découvertes si belles sont-elles applicables à la pratique? la pathologie pourrait-elle en retirer quelque profit? Nous ne craignons plus de l’affirmer, et c’est ce que nous allons essayer de mettre en lumière dans le cours de notre dissertation.
Après avoir rappelé en peu de mots les travaux des auteurs à qui nous devons les connaissances actuelles sur la physiologie du filet cervical du grand sympathique, nous rapporterons une série d’observations dans lesquelles nous chercherons à faire ressortir les ressemblances qui existent entre les symptômes observés et les résultats des expériences que nous venons de mentionner.
Les signes indiquant un trouble quelconque apporté dans les fonctions du grand sympathique nous ont paru se rapporter à trois ordres de lésions. Nous traiterons donc :
1° Des lésions du grand sympathique déterminant l’abolition plus ou moins complète des fonctions du nerf; c’est dans ce sens qu’agissent : la dilacération accidentelle du tronc nerveux, et la compression forte produite, soit par un anévrysme, soit par une tumeur cancéreuse ou d’autre nature.
2° Des lésions déterminant l’exaltation des fonctions du nerf; nous comprenons dans cette catégorie la compression légère, quelle que soit sa cause, ou l’irritation directe du nerf sympathique.
3° Des lésions compliquées : nous ferons dans ce chapitre quelques réflexions sur la ligature de la carotide, dans laquelle nous voyons une lésion du grand sympathique compliquée de la lésion de l’artère et parfois aussi des troncs nerveux voisins.
Nous nous sommes décidés à traiter ce sujet pour rassembler les observations que l’on trouve éparses dans la science; nous en ajouterons d’autres, encore inédites, qui viennent confirmer les faits observés précédemment, et qui y ajoutent même quelques connaissances nouvelles.
Nous saisissons cette occasion de témoigner notre reconnaissance à notre excellent maître, M. le professeur Verneuil, qui nous a fait entrevoir cette petite lacune de la science, et nous a guidé de ses conseils dans l’exécution de ce travail. Puissions-nous ue pas être trop au-dessous de la lâche que nous nous sommes imposée.
Physiologie.
Les premières expériences sur la portion cervicale du nerf grand sympathique remontent à Pourfour du Petit. Dans son travail, publié dans les Mémoires de l’Académie des sciences pour 1727, cet auteur soutient que la portion cervicale du grand sympathique ne naît pas dans la tête pour descendre vers le thorax, et il démontre qu'elle monte au contraire vers la tête et fournit des rameaux qui portent des esprits dans les yeux. Pour cela, il coupe d’uncêté, chez un chien, le nerf grand sympathique au cou, et il voit les effets de la paralysie se manifester au-dessus de la section, vers les yeux, qui offrent alors un resserrement de la pupille, un affaissement de la cornée, une rougeur et une injection de la conjonctive. Il ajoute que la troisième paupière devient en même temps saillante et s’avance sur l’œil, et il signale encore l’enfoncement du globe oculaire dans l’orbite, quand les animaux vivent un certain temps. Les phéno-
1869. — foiteau.
mènes, dit-il, sont les mêmes, si l’on extirpe le ganglion^cervical supérieur ou l’inférieur, au lieu de sectionner comme précédemment leur filet de communication.
En 1816, Dupuy, professeur à Alfort (1), signale à peu près les mêmes phénomènes. Il parle bien, entre autres symptômes, de chaleur passagère et de sueurs survenues dans quelques parties de la face et de la nuque, chez des chevaux soumis à l’extirpation du ganglion sympathique, mais il n’y attache pas d’importance.
Brachet, en 1837 (2), John Reid, en 1838 (3), admettent à tort l’inflammation de la conjonctive, qui n’est qu’un phénomène accidentel survenant à la suite de l’affaiblissement de l’animal ; ils n’ajoutent que peu de choses aux résultats déjà fournis par l’expérience fondamentale de Pourfour du Petit.
En 1846, Biffi, de Milan, ajoute ce fait expérimental nouveau que, lorsque la pupille est rétrécie par suite de la section du grand sympathique, on peut lui rendre ses dimensions normales en galvanisant le bout céphalique du nerf sympathique coupé.
Vers la même époque, Ruete, de Vienne, voyant dans la paralysie de la troisième paire la pupille se dilater encore sous l’influence de la belladone, attribue les mouvements de l’iris à deux espèces de nerfs moteurs : le grand sympathique, qui anime les fibres musculaires radiées et produit la dilatation; le nerf moteur oculaire commun, qui anime les fibres circulaires et détermine, au contraire, la contraction de l’iris.
En 1851, MM. Budge et Waller (4) reconnaissent que le filet cervical du grand sympathique, qui porte son action sur la pupille, tire son origine d’une région de la moelle épinière désignée par eux, à cause de cela, sous le nom de région cilio-spinale de la moelle, et
(1) Journal méd.-chir. et pharm., p. 340.
(2) Rech. exp. sur les fonct. du syst. nerv. gangl. 1830-1837.
(3) Edinburgh Med. and surgical journal.
(4) Frerich’s tagesbericht , 1832.
comprise entre la dernière vertèbre cervicale et la sixième vertèbre dorsale inclusivement.
Jusqu’à celte époque, ce fut le rétrécissement de la pupille, signalé par Pourfour du Petit, qui attira spécialement l’attention des expérimentateurs. C’est alors que M. Claude Bernard lit à l’Académie des sciences, le 29 mars 1852, une note dans laquelle il signale un phénomène sur lequel il insiste, «phénomène qui avait dû se produire dans les expériences faites antérieurement, mais qui avait passé presque inaperçu : c’est l’augmentation de la température avec congestion sanguine et hyperesthésie de tout le côté de la tête correspondant à la section. En même temps il notait quelques autres particularités, telles que les rétrécissements de la narine et de la bouche du même côté, et un fait à peine entrevu par Dupuy d’Alfort: la production, chez les chevaux, de sueurs profuses bornées à un seul côté de la tête et de l’encolure.
A la même époque, M.Brown-Séquard, en Amérique, démontrait qu’on peut faire disparaître instantanément les phénomènes observés par M. Claude Bernard, par l’excitation galvanique du bout céphalique du grand sympathique sectionné, et en outre que, par la continuation de l’action galvanique , on produit des effets inverses, tels que la dilatation de la pupille et le refroidissement rapide des parties. Les deux savants physiologistes cherchaient alors, chacun de son côté, à expliquer les résultats de leurs expériences, et ils déclaraient que le grand sympathique préside aux mouvements des libres musculaires des capillaires; ils venaient de découvrir les nerfs vaso-moteurs que Heule et Stilling avaient soupçonnés.
Historique.
Avant 1852, les notions physiologiques qu’on possédait sur la portion cervicale du grand sympathique étaient tout à fait insuffisantes; il est tout naturel qu’on n’ait pas su observer les effets de ses lé-
sions, el que jusqu’alors il n’en soit nullement question dans la science. Willebrand (1), professeur suédois, publia le premier, en 1853, une observation mettant en lumière la compression du grand sympathique (voyez obs. V) par un engorgement ganglionnaire du cou. En 1855 (2), Gairdner publie plusieurs observations d’anévrysmes thoraciques s’accompagnant de contraction de la pupille et d’autres signes de compression du grand sympathique.
En 1858, M. Ogle (3) présente à la Société royale médico-chirurgicale de Londres un mémoire dans lequel il rapporte un grand nombre de cas de compression du grand sympathique: les uns qu’il a observés lui-même, d’autres recueillis dans les journaux anglais, ou communiqués par d’autres chirurgiens, ses amis. Le premier, il signale la dilatation de la pupille comme signe de compression légère du grand sympathique; mais plusieurs de ses observations sont peu concluantes; ajoutons qu’il n’a guère observé d’autres symptômes que les modifications dans les dimensions de la pupille.
Tous ces faits étaient inconnus en France quand M. Panas, en 1863, eut la bonne fortune de rencontrer un cas de tumeur cancéreuse du cou reproduisant admirablement, par la compression qu’elle exerçait sur le nerf sympathique, presque tous les symptômes observés après la section expérimentale du filet nerveux. Il en fit le sujet d’un mémoire qu’il présenta à la Société de chirurgie en 1864 (4), mémoire dans lequel il rapportait les autres observations alors connues de lésion du sympathique.
En même temps, MM. Mitchell, Morehouse et Keen publiaient à Philadelphie (5) une véritable expérience physiologique faite sur
(1) Archiv für Ophth., etc., 1853.
(2) Edinburgh Monthly journal, august. 1855, p. 143.
(3) On the influence of the cerv. port, of the sympathie nerve and spinal cord upon the eye and its appendages (Méd.-chir. transactions, 1858, vol. XLT, p. 398).
(4) Mém. de là Société de chirur., t. VI, p. 363.
(5) Gunshot wounds and other injuries of nerves. Philadelphia, 1864.
l’homme, et dont les résultats venaient confirmer ceux obtenus sur les animaux : il s’agit de ce soldat qui, pendant la guerre d’Amérique, reçut une balle qui lui traversa le cou sans causer, pour ainsi dire, d’autres dégâts que la lésion du grand sympathique.
La même année, M. Verneuil citait, devant la Société de chirurgie, une observation nouvelle (1) dans laquelle l’ablation d’une volumineuse tumeur de la région parotidienne avait été suivie des phénomènes qui accompagnent la section du grand sympathique; et il mentionnait, chez son malade, l’existence d’un symptôme bien rarement signalé : les sueurs localisées dans la moitié de la face. En 1867 et 1868, il avait encore l’occasion d’observer deux cas, qui se trouvent relatés plus loin. Enfin le 30 novembre 1868, dans le cours de pathologie chirurgicale, notre honoré maître résumait l’état de la science sur cette question traitée pour la première fois dans cette chaire, et qu’on ne trouve mentionnée dans aucun traité de pathologie.