LÉSIONS DÉTERMINANT L’ABOLITION DES FONCTIONS DU GRAND SYMPATHIQUE
En réunissant toules les observations que nous avons pu trouver dans la science, et quelques autres inédites, qui nous appartiennent ou nous ont été communiquées, nous avons pu rassembler dixneuf observations de lésions du grand sympathique déterminant l’abolition de ses fonctions ; ce sont elles qui serviront de base à ce que nous dirons dans ce chapitre. D’après cela on pourrait croire que les lésions du grand sympathique sont très-rares; nous pensons avec M. Panas que, si le nombre des observations de ce genre est
(1) Bulletins de la Société de chirurgie, 2e série, t. Y, 1864, p. 167.
restreint, c’est qu’on ta’a pas su les observer, faute de notions physiologiques suffisantes sur le nerf grand sympathique; ajoutons que ces cas ne s’imposent pas aux regards, et passent très-aisément inaperçus du praticien qui n’y apporte pas unë attention spéciale.
ÉTIOLOGIE. — L’abolition des fonctions de la portion céphalique du grand sympathique peut résulter de la section ou de la dilaloé* ratioh du cordon limitrophe de ce nerf, soit par un instrument tranchant, tfel que le bistouri, dans les opérations qui intéressent les diffcrentès régions du cou, soit par un instrument contondant, tel qu’une balle qui vient traverser celte région. Ce dernier tas s’est présenté une fois pendant la guerre d’Amérique; on en trouvera l’observation un peu plus loin (obs. I). La section du cordon nerveux, pendant une opération, pourrait se présenter plus souvent; c’ést peut-être ce qui est arrivé dans l’observation communiquée à la Société de chirurgie par M. Verneuil (voyez obs. III) : cependant rien ne prouve que le grand sympathique ait été blessé pendant l’opération. En résumé, on le comprend aisément, ces cas sont très-rares.
Une cause infiniment plus fréquente, qui produit l’abolition plus ou moins complète des fonctions du filet cervical du grand sympathique, c’est la compression plus ou moins forte du cordon nerveux. Celte compression peut s’effectuer de différentes manières: 1° par des anévrysmes ; ‘2° par des tumeurs; 3° par le tissu inodulaire qui se produit pendant la cicatrisation des plaies; 4° enfin par des fibromes développés aux dépens des ganglions sympathiques et du troue nerveux lui-même.
Sur les dix-neuf observations que nous avons réunies, dix fois la compression du nerf était due à des anévrysmes dont neuf de l’aorte, un du tronc brachio-céphalique et un de la carotide. Les anévrysmes seraient donc la cause la plus fréquente de compression du grand sympathique; mais c’est aussi dans ces cas que les troubles
des fonctions du nerf sont )e moins prononcés; ils sont presque toujours bornés à la contraction de la pupille.
Cinq fois sur dix-neuf, la compression était due à des tumeurs du cou : quatre cancéreuses, et une strumeuse; c’est donc encore une cause assez fréquente. Peux fois la compression a été attribuée à la masse de tissu inodulaire qui s’est produite pendant la cicatrisation de plaies résultant : une fois de l’ablation d’une tumeur volumineuse de la région parotidienne, une autre fois d’uu abcès profond du cou. Enfin on a trouvé un fibrome du ganglion cervical supérieur du grand sympathique. Nous voyons donc que les signes de lésion du grand sympathique, entravant plus ou moins ses fonctions, peuvent être rapportés presque toujours, dix-sept fois sur dixneuf, à la compression du nerf, et que cette compression est produite le plus souvent par des anévrysmes, puis viennent les tumeurs du cou, le plus souvent cancéreuses, enfin le tissu inodulaire.
Symptômes. — Les symptômes des lésions produisant l’abolition des fonctions du grand sympathique devraient être les mêmes que les résultats de la section de ce nerf chez les animaux (résultats consignés à la première page de cette thèse); mais l’altération du cordon nerveux, et par conséquent de ses fonctions, est plus ou moins complète. Il est des cas où les symptômes observés reproduisent assez exactement ce que l’on observe chez les animaux, lorsqu’on vient à couper le grand sympathique au cou ; et d’autres, les plus fréouents, dans lesquels le rétrécissement de la pupille, du côté correspondant è la lésion, est le seul symptôme qu’on puisse observer. En jetant un coup d’œil général sur nos observations, on remarque que les symptômes peuvent se répartir en deux catégories : l’un, le rétrécissement de la pupille, constant, stable, existant souven^ seul, est le symptôme essentiel; les autres, éphémères, manquant le plus souvent, peuvent être considérés comme des symptômes secondaires. On constate d’ailleurs également chez les animaux la
fugacité de ces deruiers symptômes; en effet, M. Claude Bernard (1) dit qu’après la section du filet sympathique chez les lapins, les phénomènes congestifs et caloriques ne sont guère évidents au delà de quinze à dix-huit jours, tandis que, chez les chiens, ils peuvent persister pendant six semaines ou deux mois; mais si, au lieu de couper le nerf, on fait l’ablation des ganglions du sympathique, la persistance de la lésion peut être considérée comme indéfinie, puisque sur un chien, à qui M. Claude Bernard avait extirpé le ganglion cervical supérieur à gauche, tous les phénomènes de caloricité et de sensibilité dus à cette extirpation étaient encore très-intenses un an et demi après l’opération, lorsque l’animal fut sacrifié pour d’autres expériences.
Nous disions que le resserrement de la pupille est le symptôme principal qui suffit à lui seul pour attester la compression ou la dilacération du filet cervical du grand sympathique (en effet, sur les 18 observations que nous avons rassemblées, 12 fois la contraction pupillaire existait seule), mais il faut pour cela que la contraction soit permanente et bornée à une seule pupille. On ne pourrait, en effet, tirer aucune déduction rigoureuse des cas dans lesquels il y aurait apparence de lésions du sympathique des deux côtés, et ou l’on observerait la contraction des deux pupilles. Aussi, nous rie jugeons pas assez concluantes pour les rapporter ici les observations de fractures des dernières vertèbres cervicales, relatées dans le mémoire de M. Ogle (2), observations dans lesquelles l’auteur signale la contraction des deux pupilles comme un effet de la compression de cette région de la moelle épinière, que MM. Budge et Waller ont appelée région cilio-spinale. Cette explication est trèsvraisemblable et s’accorde parfaitement avec les expériences de M. Vulpian, dans lesquelles l’hémiseclion de la moelle chez les ani-
(1) Leçons sur le syst. nerv., t. Il, p. 492.
(2) Loc. cit., p. 419.
maux produisait la contraction de la pupille correspondante; mais pour qu’on en puisse tirer des conclusions rigoureuses, il faudrait que le resserrement de la pupille, ainsi que la lésion de la moelle, fussent bornés à un seul côté.
En 1864, M. Panas disait dans son mémoire (I) : « Trois fois seulement on a pu constater, chez l’homme, les phénomènes congestifs et calorifiques qui caractérisent la section du filet sympathique chez les animaux. » Il voulait parler de l’observation qui lui appartient et de deux autres rapportées par M. Gairdner. A ces trois cas nous pouvons en ajouter trois autres, dont deux ont été observés par M. Verneuil ; l’autre est celui publié à Philadelphie par MM. Mitchell, Morchcuse et Keen. Dans ces six cas, la rougeur et la congestion de la moitié de la face et de l’oreille correspondantes à la lésion sont les symptômes le plus souvent observés, ils ont été signalés 5 fois; la rougeur de la conjonctive existait 3 fois; l’augmentation de la température, bornée à un seul côté, a également été notée 3 fois, mais 1 fois seulement, et c’est dans l’observation de M. Panas, on a employé le thermomètre et on a constaté une différence de 2° centigrades entre les deux côtés de la face; les sueurs, localisées dans la moitié de la face, ont aussi été notées 3 fois; l’augmentation de la sensibilité de la peau de la joue a été signalée 2 fois; enfin, l’enfoncement de l’œil n’a été observé que dans le cas de MM. Mitchell, etc., et le rétrécissement de l’ouverture palpébrale dans l’observation de M. Panas.
On voit donc que le rétrécissement de la pupille est le symptôme le plus constant, que les autres phénomènes n’ont été observés que dans un tiers des cas, et que, parmi ceux-ci, on a surtout signalé la rougeur et la congestion de la moitié de la face et de l’oreille; puis la rougeur de la conjonctive, l’augmentation de la température bornée au côté de la lésion et les sueurs localisées; enfin l’augmen-
(2) Loc. cit., p. 375.
1869. — Poiteau.
lation de la sensibilité, l’enfoncement de l’œil et le rétrécissement de l’ouverture palpébrale. Ajoutons qu’il n’y a pas ordinairement de troubles de la vue et que l’examen ophthalmoscopique ne montre rien d’anormal.
Nous allons rapporter ici les dix-neuf observations sur lesquelles nous nous sommes appuyés pour tracer l’exposé des symptômes qui résultent de la compression de la portion cervicale du grand sympathique ou de sa dilacération. Nous relaterons d’abord l’observation publiée par MM. Mitchell, Morchouse et Keen, que nous devons à l’obligeance de M. Lefort, professeur agrégé à la Faculté de médecine, puis viendra celle de M. Panas. Ce sont, en effet, les deux observations les plus complètes qui existent dans la science; elles reproduisent à peu près exactement les phénomènes observés chez les animaux après la section du grand sympathique au cou.
OBSERVATION f.
Un soldat reçut, le 3 mai 1863, un coup de feu au travers du cou ; la balle entra à 1 pouce et demi derrière l’angle de la mâchoire inférieure du côté droit et sortit à 1/2 pouce en avant de l’angle de la mâchoire inférieure du côté gauche. La raucité de la voix et des douleurs lancinantes furent les premiers symptômes, mais ils allèrent graduellement en diminuant. Le 15 juillet, la pupille droite était très-petite, la gauche plus grande et normale; l’œil droit paraissait un peu plus enfoncé et plus petit que le gauche, la conjonctive droite était quelque peu rouge, la pupille un peu ovalaire. Au grand jour, l'a différence entre les deux pupilles était plus faible. La vue était affaiblie dans l’œil droit, il y avait un peu de myopie; l’examen ophlhalmologique ne montra rien d’anormal. Aussitôt que le malade faisait quelqu’effort, le côté droit de la face rougissait beaucoup, tandis que le gauche restait pâle ; la séparation sur la ligne médiane était très-apparente au menton et aux lèvres. Le ma-
ade se plaignait en même temps de douleurs au-dessus de l’œil droit, et voyait à droite une lueur rougeâtre. L’examen de la température fait du côté droit et gauche de la bouche, aussi bien que dans les deux oreilles, ne donna, à l’état de repos, aucune différence; on ne fit pas cet examen après un effort. Ces symptômes disparurent successivement jusqu’en octobre 1863(1). . , &