‹ Des lésions trophiques consécutives aux maladies du système nerveuxChapitre 14 sur 26 · C. — Lésions gastro-intestinales · texte numérisé non relu

C. — Lésions gastro-intestinales

Sommaire : Troubles digestifs consécutifs aux lésions nerveuses. — Lésions gastro-intestinales, — Ulcérations duodénales après les brûlures.

Troubles digestifs consécutifs aux lésions nerveuses. — Les organes digestifs présentent des troubles fonctionnels nombreux sous l’influence des affections nerveuses. Quelques-uns de ces symptômes ont même une valeur diagnostique importante, par exemple les vomissements et la constipation au début de la méningite de la base, les crises gastriques dans l’ataxie locomotrice. Dans d’autres cas, ils ont une valeur pronostique des plus sérieuses. Gendrin a insisté sur les diarrhées inflammatoires des hémiplégiques et sur le danger d’abuser des purgatifs chez les sujets atteints d’affections encéphaliques.

Lésions gastro-intestinales. — En regard de ces désordres

(1) Grasset. Maladies du système nerveux, t. II, p. 210.

fonctionnels, nous ne trouvons pour ainsi dire pas de lésions. Ces diarrhées s’accompagnent de congestions de la muqueuse intestinale, les troubles viscéraux des ataxiques n’ont dans les viscères mêmes aucun substratum anatomique. Chez quelques-uns les crises gastiques s’accompagnent d’hématémèses (1); mais les autopsies n’ont jamais démontré de lésions splanchniques. C’est du moins la conclusion qui résulte des recherches encore récentes de MM. Jacquinot (2) et Bouchard (3).

Cependant on peut rencontrer des hémorrhagies ou des ulcérations de la muqueuse gastrique, qui paraissent produites sous une influence nerveuse. Dans l’interprétation de ces lésions, qui siègent soit sur l’estomac soit sur l’intestin, et qui sont observées le plus souvent chez les apoplectiques, il faut tenir grand compte de l’état des reins. L’hémorrhagie cérébrale étant en effet une complication fréquente de la néphrite interstitielle, le coma urémique pouvant simuler l’apoplexie cérébrale, si l’intégrité des reins n’est pas soigneusement notée à l’autopsie, si l’absence d’albuminurie n’est pas spécifiée parmi les symptômes. il n’y a aucun compte à tenir des observations. Car on ignore si les ulcérations ou les érosions gastro-intestinales ne sont pas le fait de l’élimination de l’urée parles glandes de la muqueuse. On devra se préoccuper aussi des habitudes alcooliques du sujet. Mais en évitant toutes ces cau ses d’erreur, on reste encore en présence d’une série de faits où les lésions (ecchymoses ou hémorrhagies) des voies digestives relèvent évidemment de lésions encéphaliques et en particulier de l’hémorrhagie cérébrale.

(1) Vulpian. Maladies de la moelle, p. 338.

(2) Jacquinot. Symptômes viscéraux de l’ataxie. Thèse Paris, 1877

(3) Bouchard. Même sujet, 1875. Thèse Paris,

Les faits expérimentaux sont d’accord sur ce point avec les données de la clinique. Brown-Séquard (1) a constaté que les lésions du pont de Varole au niveau de l’insertion du pédoncule cérébelleux moyen étaient constamment suivies d’hémorrhagies stomacales. SchifF (2) a vu le ramollissement de la muqueuse déterminé par des lésions de la couche optique et de la moelle allongée, même si le traumatisme expérimental porte au-dessous de l’origine des pneumogastriques. Ce n’est donc pas par le nerf vague mais par les filets sympathiques que l’influence cérébrale agirait sur la nutrition de l’estomac.

Ulcérations duodénales après les brûlures. — Les brûlures superficielles et étendues, plus rarement les brûlures limitées en surface mais profondes déterminent vers les viscères des troubles congestifs variés et dont le plus fréquent et le plus grave est l’ulcère du duodénum. Bien des théories avaient été proposées pour l’expliquer : altération du sang par le calorique qui a produit la brûlure, altération du sang par la suppression des fonctions de la peau sur un grand espace, embolies, etc. M. Brown-Séquard (3) a démontré que ces congestions viscérales et cet ulcère duodénal dépendaient d’une influence nerveuse. Si l’on fait des brûlures graves d’un membre postérieur à des animaux dont la moelle a été coupée à des hauteurs différentes, on voit que les congestions viscérales épargnent successivement les poumons, l’estomac, la vessie à mesure que les sections portent sur des points plus bas; et les vis-

(1) Brown-Séquard. Aller, muqueuse estomac conséc. aux lésions cérébrales. Société anat., 1875, p. 597.

(2) Schiff. Gaz. hebd., t. I, p. 423.

(3) Brown-Séquard. Leçons sur les tnerfs -vaso-moteurs. Trad. française, 1872, p. 43 et suiv., 62 et suiv.

cères restent absolument sains quand au lieu de couper la moelle, on a sectionné le nerf sciatique et le nerf crural du côté brûlé.

On pourrait présenter à ces faits une objection : les plaies de la moelle ne peuvent-elles, comme les lésions encéphaliques, déterminer par elle-mêmes les ecchymoses viscérales ? M. Brown-Séquard n’a vu qu’une seule fois des hémorrhagies succéder à une lésion de la moelle.

C’est donc par l’intermédiaire du système nerveux que les brûlures graves déterminent des accidents viscéraux. Quant au mécanisme exact de cette intervention, les physiologistes ne sont pas absolument d’accord pour l’établir.

D. — Lésions des organes génito-urinaires

Sommaire : Pathogénie des accidents urinaires. — Lésions spinales qui s’accompagnent de néphro-cystite. — Lésions rénales par lésions du cerveau ou des nerfs. — Lésions trophiques des testicules.

La paraplégie, la rétention d’urine et la cystite purulente sont fort souvent associées chez le même malade ; les relations pathogéniques qui rattachent l’un à l’autre ces trois états sont très variables. Il est incontestable qu’il existe des paraplégies urinaires , c’est-à-dire des paraplégies venues consécutivement à des lésions primitives des voies urinaires. C’est un fait suffisamment démontré depuis les travaux de Leroy d’Etiolles (1). Inversement, les lésions cystiques ou rénales peuvent survenir à la suite de lésions de la moelle. Le mécanisme de leur production a été dans ces cas diversement interprété.

(t) Leroy d’Etiolles. Des paraplégies, 1856.

Pathogénie des accidents urinaires . — Les troubles urinaires sont le plus souvent de deux ordres : rétention complète ou plus souvent rétention avec regorgement et urines alcalines et purulentes. La question est de savoir si cette altération de l’urine est due à la rétention même et au cathétérisme ou si elle résulte de la lésion spinale au même titre que les troubles delà miction. On conçoit difficilement que la rétention soit par elle-même une cause de décomposition ; tout au plus pourrait-on admettre qu’elle irrite à la longue la vessie ; mais celle-ci paralysée dans son innervation sensible et motrice ne paraît pas devoir être très susceptible de s’enflammer par suite d’une simple distension. Aussi a-t-on incriminé surtout le cathétérisme : introduction fréquente de sondes constituant un traumatisme périodique, introduction de poussières et de ferments capables d’entraîner la décomposition de l’urine.

Celle-ci devenue alcaline et ammoniacale, fétide au moment même de son émission, irrite constamment la vessie qui sécrète en abondance du mucus et du pus. La cystite peut même devenir gangréneuse. Dans d’autres cas, les lésions inflammatoires se propagent aux uretères et aux reins. Dans tous les cas, le malade possède, du moment où la fermentation ammoniacale s’est établie un foyer septique d’autant plus dangereux que la vessie enflammée n’est plus protégée contre l’absorption par son épithélium (1). Alors éclatent des accidents analogues à ceux de l’urémie, quoiqu’un peu différents, et la complication urinaire devient ainsi la cause delà mort dans un assez grand nombre de myélites.

Tous ces phénomènes sont vrais au point de vue clini-

(1) Cazeneuve et Livon. Recherches sur l’absorption vésicale. Revue mensuelle, 1879, p. 1.

que ; mais est-il bien exact que la rétention et le cathétérisme en soient la cause ? Il est possible que dans des cas où la rétention a été prolongée et le cathétérisme fréquemment répété sans précautions suffisantes, ces conditions soient capables de provoquer les complications précédentes. Mais à la suite des fractures du rachis, on voit les urines devenir purulentes dès le quatrième, dès le troisième jour; à la suite d’une fracture de la dernière vertèbre cervicale, le malade fut sondé une seule fois (1) et l’urine était déjà trouble, surtout dans ses dernières gouttes. La rétention prolongée, le cathétérisme ne sauraient ici être mis en cause. Mais on peut objecter qu’il s’agit de traumatismes extrêmement violents et que peut être les reins ou la vessie en ont ressenti directement l’influence.

Aussi est-ce par des faits de lésions non traumatiques de la moelle ou par de simples plaies n’agissant que sur le point même où pénètre l’instrument et incapables d’étendre leur action jusqu’au rein, qu’il faut faire la preuve que les altérations urinaires dépendent d’un trouble nerveux plutôt que de circonstances extérieures. Dans un cas d’hémiparaplégie produite par un coup de couteau, dans la myélite aiguë, dans l’hématomyélie, les urines deviennent sans guinolentes et ammoniacales dans un très bref délai, quatre jours, trois jours même après le début des accidents. C’est là un fait constant, aussi régulier que l’apparition des eschares (2), et qui ne saurait relever de l’introduction de vibrions par des instruments malpropres. Il faut donc renoncer à cette dernière explication, à moins de l’accepter a priori comme la seule cause possible de décomposition

fl) A. Boursier. Fracture de la colonne Yertébrale. Plaie de la moelle. Fracture de cuisse. Embolies graisseuses. Progrès médical, 1879,

(2) Charcot. Mal. syst. nerv., p. 132, t. .

ammoniacale et de dire avec Traube (1) : « Dans les cas où l’urine (si de tels cas existent !) est alcaline sans que le malade ait été sondé, on peut penser que quelques gouttes d’urine muqueuse ou purulente restent dans le canal; les vibrions y pénètrent et par leur faculté de locomotion arrivent dans la vessie. »

Les circonstances antérieures, traumatisme, cathétérisme, étant écartées, il reste à savoir si la décomposition urinaire se fait dans la vessie ou si l’urine est sécrétée d’emblée avec ses caractères anormaux. Rosenstein incline vers la première hypothèse, Rayer vers la seconde qui est en effet la plus probable. Il est possible aussi que rein et vessie subissent au même titre les effets de la lésion spinale et présentent des altérations simultanées qui concourront de part et d’autre à déterminer les altérations urinaires. Les lésions de ces divers organes sont d’ailleurès très profondes et très étendues.

Lésions spinales qui s’ accompagnent de néphro-cystites. — Les maladies de la moelle sont, parmi les maladies du système nerveux , presque les seules qui paraissent agir sur l’appareil urinaire. Mais elles ne sont pas toutes également aptes à exercer cette influence. Les lésions des cornes antérieures, quelle que soit leur marche, aiguës ou chroniques, ne présentent pas de complications urinaires : c’est ainsi que l’atrophie musculaire progressive, la paralysie spinale de l’enfant en sont indemnes. Au contraire, les myélites aiguës, les traumatismes de la moelle, en sont fréquemment aggravés. Les cystites existent aussi chez les ataxiques, quelquefois d’une façon précoce*

(1) Traube. Berlin klin. Wochens., p. 19, 1864.

souvent dans les périodes ultimes bien longtemps après que ladysurie ou la rétention d’urine se sont montrées.

En définitive, c’est surtout dans les myélites diffuses, surtout dans les cas de lésions occupant le renflement lombaire, que ces complications urinaires surviennent, leur apparition coïncide souvent avec des eschares et des atrophies musculairesrapides ; elle a ainsi une signification pronostique des plus fâcheuses.

Lésions rénales par lésion du cerveau ou des nerfs . — Les hémorrhagies cérébrales peuvent |se compliquer quelquefois d’hémorrhagies rénales (1). Quant aux lésions des nerfs périphériques, leur action étudiée depuis Muller et Peipers, n’avait pu être très élucidée par ces physiologistes, qui produisaient dans leurs expériences plus de désordres vasculaires que de lésions nerveuses. On a pu aujourd’hui démontrer que le résultat de leurs tentatives était insuffisant, mais on n’en a guère obtenu de meilleurs.

Lésions trophiques des testicules. — On a peu de renseignements sur les lésions trophiques auxquelles sont exposés les testicules (2). Curling admet qu’ils peuvent s’atrophier à la suite des lésions du cerveau ou de la moelle. Klebs a constaté le même fait, surtout après les plaies de la moelle portant sur le renflement lombaire et le bas de la région dorsale, c’est-à-dire vers la région où on localise le centre génito-spinal. Après une paraplégie d’une certaine durée, il n’a plus retrouvé de spermatozoïdes dans les canaux séminifères. Les éléments cellulaires s’atrophient et subissent la dégénération pigmentaire.

(1) Ollivier. Congestions et apoplexies rénales dans l’hémorrh. cérébrale. Arch. méd., 1874.

(2) Voy. la pathologie générale de Péris,

Arnozan. 15

Obolenski (1), qui avait observé un cas analogue aux précédents, dans lequel le nerf spermatique avait dégénéré, a sectionné ce nerf expérimentalement chez des lapins et des chiens, et a vu l’atrophie testiculaire suivre cette opération. L’action trophique du système nerveux sur les testicules est donc manifeste; elle aurait besoin d’être plus complètement étudiée et trouverait son application clinique au point de vue des pertes séminales qui souvent accompagnent ou précèdent certaines paraplégies.

E. — Lésions trophiques des organes hemato-poiétiques.

Nous incrivons ce titre de chapitre moins pour indiquer un sujet qui va être développé que pour marquer une lacune qu’il faudrait combler.

Glandes. — Bien que les nerfs glandulaires de Pflüger ne soient pas admis, l’action immédiate des nerfs sur les sécrétions, indépendante même des vaisseaux, est hors de toute contestation. Il suffit de rappeler les recherches de Cl. Bernard sur la fonction glycogénique du foie, celle de C. Bernard, de Ludwig et d’Heidenhain sur la sécrétion salivaire, celles de Yulpian, Adamkiewicz et Nawrocki sur la sécrétion sudorale. Il semble donc qu'à chaque instant le système nerveux entre en jeu pour modifier les sécrétions glandulaires.

Pourtant ces or ganes, dont le fonctionnement est à chaque instant réglé par une intervention nerveuse, ne semblent pas présenter, lorsque cetté intervention devient

(1) Obolensky. Gaz. hebd., 1868.

anormale, ces lésions trophiques que nous avons constatées dans les autres appareils. Les [parotides d’un malade atteint de lésions bulbaires, le foie d’un diabétique, les reins d’une hystérique anurique, malgré l’abondance exagérée, les altérations pathologiques ou l’insuffisance prolongée du produit qu’elles auront fourni, ne présenteront pas à l’autopsie les lésions profondes qu’on pourrait s’attendre à y découvrir. Il est impossible, croyons-nous , de voir d’une façon plus saisissante l’indépendance réciproque de ces deux termes de la vie d’un organe : le fonctionnement et la nutrition, le premier se modifiant au gré du système nerveux, le second poursuivant son évolution régulière malgré les perturbations du premier. Le moment n’est pas encore venu de tirer de ces faits des conclusions théoriques : nous les exposons tels que la pratiqua nous les montre.

Glandes vasculaires sanguines . — A côté des quelques glandes que nous venons de citer et qui toutes fabriquent ou séparent des produits liquides, il en est d’autres dont le fonctionnement plus mystérieux consiste à créer ou à détruire les éléments figurés du sang. Les glandes vasculaires sanguines subissent-elles à un degré déterminé l’influence du système nerveux ?

Nous avons vu que le corps thyroïde s’hypertrophie dans la maladie de Graves et que peut-être la lésion essentielle de cette maladie réside dans le sympathique cervical ; nous avons vu que les capsules surrénales se caséifient dans la maladie d’Addison et que peut-être la lésion essentielle de cette cachexie frappe le sympathique dorsolombaire. Il semblerait donc que des rapports assez intimes relient ces corps glandulaires au système sympathique. D’un autre côté, l’altération du sympathique

pourrait elle-même être sous la dépendance de lésions de la moelle ; car on a va le goitre exophthalmique s’associer à la sclérose des cordons postérieurs et les lésions de la moelle produire, aussi bien expérimentalement (Brown- Séquard) que cliniquement (Bouchard), des hémorrhagies dans les capsules surrénales.

On voit en définitive qu’un certain nombre de cachexies, que certaines anémies à marche spéciale pourraient reconnaître pour cause une lésion nerveuse primitive. Il serait téméraire de s’engager très avant dans cette voie. On a prétendu que la chlorose était une névrose portant sur les organes hématopoiétiques. L’hypothèse est ingénieuse, mais les preuves manquent, et tout en reconnaissant combien cette théorie est séduisante, avant de l’accepter, nous demandons qu’elle soit démontrée.

Conclusions. — 1° Les lésions viscérales consécutives aux maladies du système nerveux consistent surtout dans des hémorrhagies parenchymateuses.

2° Les reins et la vessie peuvent cependant être atteints dans ces conditions d’inflammation suppurative ; le cœur de dégénérescence graisseuse.

3° Des troubles fonctionnels graves peuvent se développer dans les glandes sous l’influence du système nerveux sans lésion trophique proprement dite.

4° Certaines anémies peuvent reconnaître pour cause une lésion nerveuse primitive agissant par l’intermédiaire des glandes vasculaires sanguines.

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