HISTORIQUE
Sommaire : Période ancienne. — Recherches physiologiques. — Recherches anatomo-pathologiques. — Recherches cliniques. — Théories.
Période ancienne. — L’étude des lésions trophiques dans les maladies du système nerveux ne commence d’une façon précise qu’avec les travaux de Claude Bernard, de Cru\eilhier et de Waller Avant ces auteurs, on trouve bien un assez grand nombre d’observations et même quelques expériences où des lésions sont signalées dans le territoire des nerfs malades ou sectionnés. Mais jusqu’à une époque encore assez récente, la plupart des médecins préoccupés d’une part de la force vitale dont ils voyaient partout l’intervention , d’autre part, aussi peu instruits des caractères cliniques des affections nerveuses que des phénomènes de la nutrition, n’avaient pas songé que les nerfs, la moelle ou le cerveau puissent exercer la moindre influence sur la vie intime des tissus. Cette inutilité du système nerveux dans les phénomènes végétatifs a été formulée de la façon la plus nette, il n’y a pas encore trente ans, par Carpenter (1) et par Chauveau (2), et malgré les travaux récents qui ont si bien mis en relief son action trophique, les articles Nutrition des deux grands dictionnaires médicaux actuellement en cours de publication ne la mentionnent pas.
(1) Carpenter. Principles of human physiology. Philadelphia, 1853.
(2) Chauveau. Influence du système nerveux sur les propr. nutritives. Lyon, 1853.
Pourtant, ainsi que nous Pavons dit, les faits isolés ne manquaient pas (1). Dès 1712, Pourtour du Petit signalait les principaux effets de la section du sympathique cervical ; mais cette expérience devait attendre plus d’un siècle pour donner entre les mains de Claude Bernard des résultats que son premier auteur n’avait pas soupçonnés. Bic’hat avait vu la. suppuration du testicule suivre la section des nerfs spermatiques; Magendie avait donné une description complète des lésions oculaires qu’entraîne la section du trijumeau; Rochetti avait même soupçonné l’influence nutritive de la moelle épinière.
En clinique, on savait depuis Boerhaave que les mem bres peuvent s’atrophier quand leurs nerfs principaux ont été contus ou déchirés par une tête osseuse luxée; on avait observé chez les malades des lésions qui rappelaient celles que Magendie avait produites expérimentalement; Otto connaissait l’atrophie des artères, et Schrœder van der Kolk leur ossification dans les membres paralysés. Mais personne n’était encore venu pour conclure de ces observations isolées à l’influence des nerfs sur la nutrition, lorsque des découvertes presque simultanées en clinique, en anatomie pathologique et en physiologie expérimentale vinrent mettre en lumière cette action trophique.
Recherches physiologiques. — En 1851, Claude Bernard sectionna chez un lapin le sympathique cervical ; il observa que l’oreille et la moitié correspondante de la tête devenaient, à la suite de cette opération, le siège d’une congestion intense et présentaient une élévation marquée de leur température. Ces phénomènes étaient le résultat
(1) Voir pour les détails historiques, Longet, Traité de physiologie, t. II, syst. nerveux.
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de la dilatation des vaisseaux, dilatation due à la paralysie du sympathique et qui cessait par l’excitation du bout périphérique de ce nerf. Le système sympathique, étudié dans ses différents points, fut toujours reconnu comme présidant au tonus vasculaire, et la découverte de ces nerfs vaso-constricteurs fut complétée par la recherche des centres qui dans la moelle et le bulbe donnent naissance à ces filets vasculaires (Schiff, Yulpian, Owsjanikow).
Sept ans après cette mémorable expérience, Claude Bernard découvrit que certains nerfs du système cérébrospinal, en particulier la corde du tympan, jouissaient de propriétés exactement inverses de celles du sympathique, et amenaient par leur excitation la dilatation immédiate des vaisseaux. Les nerfs vaso-dilatateurs venant s’ajouter aux vaso-constricteurs, il semblait que l’on fût bien près de saisir la solution du problème de la nutrition. Pourvu de ces deux espèces de nerfs, chaque organe, chaque tissu règle par le mécanisme des réflexes sa propre circulation. Le système nerveux devient ainsi l’agent essentiel de la nutrition. « Avec ces deux seuls modes d’action, reserrement ou dilatation des vaisseaux, il gouverne tous les phénomènes chimiques de l’organisme (1). »
Waller (1851), étudiant pour le contrôler le phénomène indiqué par Longet, que le bout périphérique des nerfs a perdu son excitabilité quatre jours après la section, reconnut qu’au bout d’un certain temps ce bout périphérique présentait des altérations de structure facilement constatables; puis sectionnant les racines des nerfs rachidiens, il découvrit que cette dégénération occupait dans la racine antérieure le segment détaché de la moelle, tandis
(1) Cl. Bernard. Leçons sur les propriétés des tissus vivants, p. 410.
que dans la postérieure elle envahissait le segment qui y restait attenant, mais respectait le segment attaché au ganglion intervertébral.
Que conclure de ces faits, sinon que les racines antérieures reçoivent de la moelle, les postérieures du ganglion qu’elles traversent, une influence nécessaire à la régularité de leur nutrition. C’est, en effet, ce qu’établit Waller, c’est ce que démontrèrent bientôt les recherches de Philipeaux, de Vulpian et de Schiff; dont les travaux confirment, sauf quelques nuances, les résultats obtenus par Waller. Ces découvertes, bien des fois contrôlées, sont encore aujourd’hui restées entières. Cependant, si elles sont inattaquables au poiut de vue de la physiologie expérimentale, il faudrait se garder d’en faire une application absolue aux faits observés chez l’homme. La question des névrites ascendantes semble mal s’accorder avec les faits de Waller ; nous aurons à la discuter plus tard.
Recherches anatomo-pathologiques. — Mais tandis que ces recherches physiologiques étaient poursuivies avec ardeur, presque en même temps des découvertes aussi importantes avaient lieu en anatomie pathologique. Cruveilhier venait de reconnaître qu’à la suite de certaines lésions cérébrales, le pédoncule du même côté, la pyramide antérieure du bulbe subissaient un certain degré d’atrophie, et il devinait, sans pouvoir le reconnaître, la dégénération de la moelle. En 1856, il écrivait ce passage caractéristique : « Il est malheureux que l’attention des observateurs ne se soit pas dirigée d’une manière toute particulière sur les relations d’atrophie qui existent entre les diverses parties de l’encéphale ; la physiologie du cerveau, sous le rapport.de la subordination de ses diverses
parties, en aurait retiré de grands enseignements (1). » Les travaux de Türck (1851) (2), et plus tard le célèbre mémoire de Bouchard (1866) (3), sur les dégénérations de la moelle, les thèses de Turner (1856) (4) et de Cotard (1868) (5) vinrent justifier les prévisions de Cruveilhier. L’influence trophique de certains points du système nerveux sur ses propres éléments fut ainsi démontrée ; et les fibres des organes centraux purent être, au point de vue de leur nutrition, comparées à celles des nerfs périphériques.
Recherches cliniques. — La clinique, enfin, donne aussi ses enseignements et vient montrer l’influence du système nerveux s’exerçant sur la nutrition de tous les tissus (*). Une éruption singulière de vésicules, souvent associée à des douleurs intenses, se limitant au trajet connu d’un nerf périphérique, accompagnée dans quelques cas d’altérations de la sensibilité ou du mouvement dans les régions qu’anime ce nerf, le zona, dont la nature vraie était à ce point méconnue que, en 1855, M. Delioux, de Savignac, le rattachait sans transition à l’embarras gastrique, le zona attire tout d’abord l’attention. M. Parrot (1857) (6) l’associe le premier à certaines névralgies dont il le déclare une manifestation secondaire. M. Charcot (1859) (7) publie la première observation de zona con-
(1) Cruveilhier. Anat. patho-générale, t. III, p. 178.
(2) Türck Comptes rendus Acad, sciences, 1851 et 1855.
(3) Bouchard. Des dégénérations secondaires de la moelle épinière. Arch. médecine, 1866.
(4) Turner. Atrophie croisée du cervelet, etc. Th. Paris, 1856.
(5) Cotard. Atrophie du cerveau. Th. Paris, 1868.
(6) Parrot. Consid. sur le zona. Paris, 1857.
(7) Charcot. Affections de la peau dépendant d’une infl. du syst. nerveux. Journal de phys., t. II, 1859.
(*, On doit signaler à ce sujet les travaux de Romberg sur les trophonévroses.
sécutif à une lésion traumatique d’un nerf. Bœrensprung (1863) (1), Charcot et Cotard (1866) (2) confirment, par l’examen anatomique, les prévisions inspirées par la clinique et montrent les lésions des nerfs et des ganglions intervertébraux coïncidant avec les éruptions d’herpès zoster. Les travaux relatifs à l’influence des nerfs et de la moelle sur les lésions superficielles ou profondes des divers tissus se succèdent alors rapidement. Un grand nombre d’éruptions ou d’altérations, d’arthropathies, d’amyotrophies, sont attribuées à des perturbations de cette influence. Mitchell, Morehouse, Keen (3), étudient avec une admirable rigueur d’observation les phénomènes consécutifs aux plaies des nerfs par armes à feu, et M. Charcot consacre aux troubles trophiques une partie de son premier volume sur les maladies du système nerveux.
Au milieu de tous les auteurs qui ont écrit sur la matière, M. Brown-Séquard se distingue par la multiplicité et la variété de ses publications, par la distinction ingénieuse qu’il établit entre la section des nerfs et leur irritation au point de vue des troubles qui en résultent, en un mot par les nombreux progrès qu’il fait faire à Ja question.
Mais nous n’avons pas la prétention de citer tous les noms, ce serait une énumération longue et fastidieuse, et ces noms trouveront mieux leur place dans le cours même de notre étude ; nous voulons seulement montrer dans quel ordre d’idées les recherches ont été entreprises et comment, en travaillant des sujets fort dissemblables, des
(1) Bœrensprung. Annalen der Charité Krankenhauser, Bd. XI.
(2) Charcot et Cotard. Zona du cou. Altérât, des ganglions et des racines postérieures, etc. Soc. Biol., 1866.
(3) Mitchell, Morehouse et Keen.Gunsh t vvounds and other injuries of the nerNres. Philadelphia, 1864.
physiologistes et des médecins sont arrivés à découvrir, par des voies indépendantes, l’action trophique du système nerveux. Le court exposé qui précède semble atteindre ce but ; il nous faut maintenant rappeler en quelques mots, en ajournant à plus tard leur discussion, les théories édifiées pour interpréter les faits observés et expliquer le mécanisme des influences nerveuses trophiques.
Théories. — D’une façon générale, ces théories ont toutes été prématurées, il est facile de le reconnaître. Chaque auteur en exposant une théorie trouve d’excellents arguments pour renverser celles des autres et ne tarde pas à voir la sienne combattue et refutée à son tour. Samuel (1860) décrit un système de nerfs spécialement chargés dérégler la nutrition des tissus, explique la nutrition normale par leur fonctionnement normal, les lésions trophiques par leur destruction ou leur irritation ; et sa théorie cadre si bien avec les faits observés, que Duchenne (de Boulogne) écrit que, si les nerfs trophiques n’existaient pas, il faudrait les inventer ; mais ils ont rencontré de nombreux contradicteurs, et Samuel lui-même, dans une publication récente, n’admet plus leur existence qu’avec des restrictions.
La théorie vaso-motrice, édifiée par Cl. Bernard et défendue par Robin, semble répondre à la plupart des phénomènes normaux de la nutrition, mais elle s’applique mal aux faits pathologiques ; elle se trouve manifestement prise en défaut dans un grand nombre d’entre eux, et la plupart des cliniciens se refusent à l’admettre d’une façon absolue. En France, d’ailleurs, il faut le reconnaître, on n’a pas accordé une importance exagérée à ces explications; les travaux les plus récents, aussi bien en physiologie qu’en pathologie, ne leur réservent qu’une place accessoire ou même nulle ; mais en Allemagne, où de récents traités de patho-
logie générale viennent d’étre publiés, on s’en préoccupe davantage, et Conheim, Péris, Samuel, consacrent de longues pages à l’exposé et à la discussion de ces théories. Tous, du reste, arrivent à cette conclusion que nous avons déjà énoncée : il n’est pas possible dans l’état actuel de la science de donner d’une façon précise la formule des propriétés trophiques du système nerveux, et il faut faire appel à de nouvelles recherches.