‹ Des Limitations à la Puissance PaternelleChapitre 2 sur 45 · RS PE · texte numérisé non relu

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Dans les civilisalions anciennes, l’absence d’un pouvoir central, puissant et respecté, avait amené les individus à se grouper en pelites associalions sévèrement organisées et par là même assez fortes pour se défendre contre les dangers que le pouvoir social était impuissant à réprimer. Ces groupes bien qu'unis entre eux par des liens d’origine, de tradition, de langage et d'intérêts, n’en avaient pas moins une personnalité bien distincte au point de vue politique et religieux. C’était là la famille patriarcale qui est l'unité sociale dans l'antiquité, famille bien grande si on la compare à nos familles modernes, élat bien petit si on le compare au pouvoir social tel que nous nous le représentons aujourd’hui. A vrai dire, ce n’était ni tout à fait une famille, ni tout à fait un état. Ce n’était pas une famille parce que chaque groupe composé d'éléments souvent étrangers par la naissance avait une indépendance politique qui répugne à nos idées de centralisation ; point tout à fait un élat, car ces familles réunies entre elles par une communauté d'idées et d'intérêts, n’étaient que des individualités d’une même nation.

Dans chacune de ces familles, qui étaient pour ainsi dire autant de petits états dans l’État, il y avait ce pouvoir fort qui manquait à la tête de la nation. Ce pouvoir, jamais contesté ni méconnu, était celui du pére de famille. Du père de famille, et non pas du père, qui exerçait une autorité sans limites sur la personne de sa femme, de ses esclaves, de ses enfants et de tous les descendants de ceux-ci. La puissance paternelle nous apparait donc comme une institution sociale, basée sur des motifs politiques au milieu desquelles l’affection ne joue aucun rôle. Elle n'appartient pas à la mere, mais au père ; elle n'appartient même pas au père, mais à celui en la puissance duquel il se trouve.

Avec les progrès de la civilisalion, le pouvoir central nait : el nous assistons à la lutte qu'il livre à une inslitution devenue chaque jour plus inulile à mesure qu'ont disparu les dangers auxquels elle était destinée à faire face. Néanmoins, et par la force même des choses, l’institulion ancienne devait subsister longtemps ; elle survécut à l’élat de troubles qui l'avait fait naître, et ce n’est que peu à peu, par des progrès timidement réalisés, que l'autorité d’abord sans limites du père de famille devint plus humaine, et, disons-le, plus paternelle. Le principe de cette autorité devait survivre même à la plupart des droits qui composaient autrefois le pouvoir du père. Lorsque la civilisation eut fait oublier les époques barbares, une idée sociale et non plus politique devait apparaitre et créer bientôt une révolution de droit, sinon de fait, dans l’organisation de la famille.

La nécessité du groupement des individus en fractions d’Etal ayant disparu, l'autorité du père subsista, il est vrai, sur la personne de ses enfants; mais ce fut à la faveur d’une idée nouvelle. L'enfant qui sera le citoyen de demain, l’enfant faible aujourd'hui, mérite la solliciltude de l'État. L'État,

pour remplir son devoir de haute charité sociale envers lui, ne peut mieux faire que de le confier à ses parents en les chargeant de son éducation ; mais en se réservant le droit supérieur de contrôler les actes de l'autorité paternelle, de préciser les droits qui composent cette autorité, de retirer même au père, s’il y a lieu, un pouvoir dont celui-ci aurait méconnu les charges. On peut donc dire que dans les sociétés modernes, la puissance paternelle est l'ensemble des droits nécessaires au père pour remplir, sous le contrôle supérieur de l'Etat, les devoirs que la nature lui impose à l'égard de ses enfants. Essayons de préciser et de justifier cette définition,

L'autorité du père est donc un ensemble de droits et de devoirs. Mais ce qu’il faut remarquer, c’est que la source n’en est pas unique. Ce n’est pas d’un même pouvoir qu'il les tient, ce n’est pas d’un même fondement qu'ils dérivent.

La puissance paternelle comprend d’abord et surtout des devoirs. Ces devoirs, le père les tient de la nature; ils dérivent de sa paternité même. Le père les a assumés en fondant une famille. Ils reposent sur la morale pure et sont antérieurs et supérieurs à la loi.

La puissance paternelle comprend aussi des droits. Ces droits ne correspondent pas aux devoirs du père, parce que les devoirs du père sont une coërcition et la morale n’en connaît pas. Il y a pourtant un droit du père, pourraiton dire, qui se fonde sur la seule loi naturelle et que la loi des hommes ne fait que constater; c’est le droit au respect. Nous pensons que nous ne nous trouvons pas là en présence d’un droit véritable du père; c’est sans doute un devoir de l'enfant, mais nous croyons qu’en pure morale ce n’est pas un droit pour le père, et que cela n’est devenutel que parce que la ioi positive s’est appropriée et a sanctionné ce point de morale. Mais les droits véritables du père, ceux qui s’affir-

ment en une coërcilion extérieure, droits de garde ou de correction, ceux-là, le père les tient de l'Etat, de la loi. L'État intervient donc dansles relations de famille, parce que,devant veiller à la sécurité de chacun, il doit particulièrement sa sollicitude à ceux qui ne peuvent se défendre. C’est comme protecteur-né des incapables que l'État intervient en faveur de l'enfant dans l'intérêt de celui-ci. Son intervention s’affirme par le pouvoir de coërcition qu'il met aux mains du père : l’État est essentiellement coërcition. Mais comment légilimer cet emploi de la force ? L'emploi de la force de la part de l'État se légitime par la nécessité de la défense de l’état d'ordre qu'il est destiné à faire régner. Eh bien, ici, c’est encore sa défense que l’État entreprend ; l'enfant, aujourd'hui, c'est l'incapable que la loi doit protéger ; demain,celte enfance, ce sera l'État même. Celui-ci a le droit de se défendre contre les dangers que causerait à l’ordre social une mauvaise éducation de ces futurs citoyens. C’est là ce qui légitime le rôle de l’État et l'emploi de la force qui l'accompagne. Son intervention repose sur une double idée : intérêt de l'enfant, intérêt de la collectivité. — Certains utopistes s’en sont tenus là : ils ont rêvé la suppression absolue de la puissance paternelle ; leur but serait d'enlever l'enfant à son père pour le faire élever directement par l’Elat. Nous répudions absolument celte théorie. — L'Etat délègue au père ce pouvoir supérieur que nous lui avons reconnu. Il le doit parce qu'il lui est impossible de l’exercer lui-même, et que le père seul offre de sérieuses garanties par l'affection qu’il porte à ses enfants. Il est le plus capable et le plus digne d'entreprendre, sous le contrôle de l’État, l'œuvre de l'éducation intellectuelle et morale de l'enfant. Mais l'État doit encore et surtout investir le père de son autorité domestique par des considérations d’une morale plus haute. Le père tient de la nature des devoirs

envers son enfant ; dans l’accomplissement de ses devoirs, il rencontrera des obstacles dans la personne même de celui envers lesquels il doit les remplir. Ces obstacles, seule la loi peut les lever, et il est juste et bon qu'il en soit ainsi. Voilà quelle estla source des devoirs du père, c’est une délégation des droits de l'État, Celle délégation, la société doit la faire, et la faire dans la personne du père, ou alors la loi ne sera pas bonne. Mais elle se réservera loujours le droit de définir et de préciser les limites de ces moyens d'action qu’elle place dans la main du père, le droit de contrôler les actes de celui-ci, d'intervenir enfin, le cas échéant, pour lui relirer une aulorilé dont il s’estmontré incapable ou indigne.

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