LES LIVRES CONTEMPORAINS
JE rejette pour l'instant la qualification de livre moderne , applicable tout aussi bien aux ouvrages parus depuis trois quarts de siècle en çà, pour m'en tenir au livre purement contemporain, aux œuvres publiées depuis dix années au plus.
Le livre contemporain se présente à nous sous deux formes : ou bien il bâtit à la mode du jour, s'inspire de nos mœurs, de nos idées particulières, ou bien il reconstruit les choses du passé. À vrai dire, le premier seul est justiciable du gros public, chacun le peut juger et en apprécier la vdrité. L'autre s'estime sur la corn-
paraison érudite entre ce qu'il nous montre et ce que nous apprennent les chroniques d'autrefois. L'écueil du livre de reconstitution, c'est précisément le travail patient qu'il nécessite, la pénible besogne pour le vignettiste de revivre l'existence des sociétés disparues. Si peu touché de pédanterie qu'on puisse être, on n'admettra point facilement les anachronismes grossiers, les lourdes fautes de transcription. Nos yeux se sont éduqués depuis un siècle, et s'il était possible à Boucher de costumer jadis les personnages de Molière en Louis XV, si Voltaire pouvait assister, sans rire trop, à une représentation de Polyeucte oii les Romains portaient le frac à la française, la perruque et l'épéc, de pareilles fantaisies nous choqueraient furieusement à cette heure. Il faudrait, pour nous faire passer sur ces imperfections, de bien extraordinaires qualités de mise en scène, et peut-être même que malgré tout, le rire impitoyable arrêterait l'œuvre dès la première minute.
Le livre de reconstitution porte en soi d'autres éléments de malechance. Eu égard au progrès des études historiques, il se démode vite. Ni le japon précieux ni le chine admirable ne
sauraient le garder des mécomptes ultérieurs. A peine quelques esprits rares Fadmettront-ils, comme la justification d'état de la science à une certaine époque. Tels livres romantiques où nos pères égrenaient les prodigieuses fantaisies de leur moyen âge inventé de. toutes pièces, et qui valent encore par les comparaisons qu'ils suggèrent, sont en passe de devenir ridicules. Mais croyez que pour nos œuvres contemporaines du même genre, Tavenir ne sera ni moins cruel ni moins malicieux. Sauf pour aucunes gardées par la valeur propre de Tartiste, son dessin impeccable, les moins fortunées tomberont à néant.
Les bibliophiles alléchés par des catalogues pompeux, émoustillés par de fallacieuses promesses de suites d'estampes avant lettre, avec lettre, sur satin, sur chine ou japon des manufactures impériales, férus de Tidée d'ajouter une perle à leur couronne, en introduisant un Molière nouveau dans leur bibliothèque, de travailler pour l'avenir et de faire un placement de bon père, les bibliophiles qui ne coupent pas le livre, qui ne le lisent jamais, s'égarent et se préparent des rages folles. L'amoureux du livre ne s'y trompe
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pas. S'il admet le nouveau venu, il l'a étudié, il en a pesé le fort et le faible, il sait qu'à défaut de vérité il se rachète par la délicatesse de l'impression, l'heureuse harmonie du texte et des vignettes, que c'est un gibier de fermier général, bon à recueillir. Mais si l'examen est défavorable, si l'œuvre tire seulement un coup de pistolet, s'impose par des chatteries de fille, ronronne à faux, il lui fait sa révérence.
Le livre d'actualité, immédiatement contemporain, a moins de surprises. Même ordinaire, même simple, il vaut et vaudra. Pour l'imprimer, l'éditeur n'a point à se torturer la cervelle ; l'illustrateur prend son inspiration autour de lui, sans recherches ; ce qu'il montre est ce qu'il voit, ce que nous voyons à toute heure. Le livre subira comme le costume, la mode, l'architecture ou les meubles, cette passade un peu délicate où le dégoût vient de ce qu'on a trouvé joli. Puis, après trente ans, quarante au plus, le retour se fera naturellement. A la Restauration, V Histoire du costume français de Moreau le Jeune se débitait en cornets dans les épiceries ; sous le troisième Empire, on se tordait de rire en feuilletant les recueils merveilleux de Devéria ; de nos
jours, on admet à peine les ouvrages d'avant 70. La loi est curieuse, mais indiscutable. Lorsque, le cycle écoulé, la période d'incubation fournie, on revient aux œuvres d'époque, la folie s'en mêle un peu. Les portraits coiffés à la girafe, que nous retournions contre le mur, nous les reprenons avec fureur. Le moindre bouquin indignement maltraité jadis, livré aux enfants, reçoit un habillement somptueux. Laissez courir le demi-siècle, je ne dirai pas sur les Œillets de Kerlaz édités par Conquet, la Vie rustique chez Launette, VAbhé Constantin chez Boussod et Valadon, dont le prix est un garant de conservation, mais sur de moindres travaux, les Chansons enfantines de la librairie Pion, par exemple, les Albums de Mars ou de Caran d'Ache, et si* vous avez le bonheur de vivre, vous en verrez la fortune. Il y a pour l'instant tel album de macédoines, signé Gavarni, dont nos pères s'amusaient dans leur enfance, qui se couvre d'or, et que les amoureux du livre contemplent avec extase. Et Le Diable à Paris! ce merveilleux diable, qu'on pourrait affubler lui aussi d'une corne d'abondance, comme le Bon Diable du magasin d'habillements, tant il représente d'espèces sonnantes
Zi DES LIVRES MODERNES
à qui le possède en bon état, surtout s'il a gardé sa couverture !
Tandis que toutes les vignettes de reconstitution ne vous apprendront rien de réel, de vrai, ni sur Molière, ni sur Racine, ni sur Rousseau, le plus infime graillon, écrit et illustré par des contemporains, vous apportera le parfum des choses vues, ressenties et vécues.
Le véritable amoureux du livre connaît ces lois imprescriptibles; il ne s'en tient pasàTaccumulation banale des œuvres classées, il n'omet rien de ce qui porte en soi le cachet de durée. Il n'a pas les suprêmes dédains du bibliophile de race et de naissance pour tout ce qui n'est pas tirage à petit nombre et premier état ; Panurge le chasserait de son troupeau pour cause d'indocilité. Il sait, l'amoureux, que même répandus à profusion, les travaux secondaires trouveront plus tard leur rareté dans le fait d'avoir eu peu de valeur au début. C'est l'histoire du journal quotidien dont on ne voit pas dix exemplaires après vingt ans. Son flair le guide, il devine le gaspillage, et crée un objet rare en le sauvant à propos. Sans doute il n'amasse pas pour amasser, et il discerne; ce discernement est même toute sa
Vignette de Soui boU. {Conquel. éditeur, i
gloire. Suivre les autres est le propre des ignorants, les dépasser, deviner Tavenir, courir tout seul les sentiers à peine frayés est le fait du malin, de Tamateur de race.
Entendez aujourd'hui les doctrinaires, ceux qui mettent un dogme en tête de chaque chose, ils vous diront que la bibliophilie exige pour l'impression le caractère large et ample, et pour la vignette, l'eau-forte ou le bois seulement. Les procédés héliographiques, encore qu'ils aient cet avantage de transcrire l'idée d'un artiste à peu près sans erreur, sont bannis. Le Conte de r Archer, naguère publié par Rouveyrc et Lahure, décoré de vignettes chrômiques d'aspect si joyeux, n'a pas su dérider les bonzes. Ils ont assuré que cela n'était pas, et pour beaucoup cela n'est pas. L'amoureux du livre n'a pas hésité une seconde, il lui faut rendre cette justice. Je n'irai pas jusqu'à dire que l'opinion des autres lui prescrivait la contradiction; mais il a pris le Conte de V Archer comme un monument singulier, la note particulière d'un temps. Tout au plus pouvait-il regretter le côté un peu romantique, un peu reconstitution de la vignette, et s'avouer qu'on eût été mieux inspiré d'appliquer ce procédé
à des scènes contemporaines, sûres de vivre, à l'illustration de quelqu'un des romans actuels, dont il eut supérieurement interprété les tendances.
C'est dire que l'amateur éclairé, raisonneur, ennemi des opinions d'école, n'écoute en pareil cas que son désir égoïste, son sibi, sans nul souci des amicoriim. Le moyen de dire lui importe peu , pourvu qu'on dise . Il n'est point hostile aux eaux-fortes, aux bois, au burin, il en apprécie la douceur et la clarté, mais il demande à voir. S'il recherche le tirage en japon d'un livre, c'est que ce livre est décoré d'eaux-fortes et que la vignette reçoit du papier un velouté et une douceur fort désirables. Pour l'illustration sur bois, il se procurera des chines souples, dociles, accrochant au passage du cliché les moindres finesses des tailles. Sauf pour les ouvrages sans figures dans le texte, il refusera tout net les hollandes raboteux, striés, capricieux, qui reçoivent mal Tcmpreinte des reliefs. Il ira, l'indocile et mal inféodé personnage, jusqu'à se contenter d'un vélin vulgaire, s'il lui paraît que le papier plus blanc s'arrange mieux du travail d'un artiste.
Je voudrais mettre mon amoureux du livre en face des ouvrages contemporains, et vous indiquer les motifs qui l'ont guidé dans ses choix. Mon modèle existe, il est riche et il collectionne avec fureur : deux choses qui me sont également étrangères. Au fond, cet indiscipliné est un classique qui amasse à la façon des vieux, sans admettre dans un livre les intercalations de gravures étrangères, les mille subtilités employées aujourd'hui, et qui veut le document, c'est-à-dire le volume tel qu'il est né. Il adore les antiquailles, mais très pures : les Heures de Simon Vostre, aux armes de Louis XII ; les Nugœ de Nicolas Bourbon, reliées par Geoffroy Tory ; le Ballet de Beaujoyeulx, à la fanfare, toutes œuvres habillées par un contemporain immédiat, et parlant la langue de leur temps. Pas une note discordante, très peu de livres des siècles passés, mais sans une tare.
Pour les modernes, il a élargi son champ. Ses rencontres ont été heureuses. Longtemps avant que M. Brivois n'eût ramené l'attention sur les ouvrages romantiques, notre homme avait emmagasiné les meilleurs, presque toujours dans leur reliure d'origine. Il possède un inimitable
exemplaire des Contes drolatiques^ où Doré a écrit des remarques; la plus grande partie des livres de mœurs, àe^m^V Ermite de la Chausséed'Antin jusqu'aux albums du siège de Paris, en passant par tous les romans historiés parus dans ces quatre-vingts dernières années. J'entends les romans absolument contemporains, et point les fantaisies historiques ni les reconstitutions héroï-comiques de nos pères.
En ce qui nous touche dé plus près, les travaux de librairie de ces derniers temps, « la tentation journalière », suivant son mot, il s'entoure de prudence. Les catalogues les plus enfarinés le laissent froid, il attend et se cherché une opinion. Il a sur le fait des reconstitutions rhésitation dont je parlais tout à Theure. S'il s'est procuré le Molière de Léman, commencé par Lemonnycr et continué par Testard, c'est qu'il a comparé les encadrements et les vignettes, aux décorations de Bérain, aux costumes de Trouvain, de Bonnard, de Chauveau et de Leclerc. Encore que les inventions de Léman lui parussent un peu gauches, pas toujours très agréables, il s'est rendu, sans entraînement d'ailleurs, à la prodigieuse dépense d'érudition de l'artiste et à
Vignette de la Chronique de Charles IX {E. Testard, éditeur.)
sa conscience. Il ne dit pas que Molière <c eût été heureux de se voir ainsi habillé » , il constate simplement que, pour un moderne, Léman s'est tenu au plus près de la vérité. Il a de môme acquis le Molière de Leloir, chez Jouaust, pour d'autres raisons qu'il explique longuement. D'abord à cause de la valeur artistique indiscutable de l'œuvre, du diable au corps des figurines, et aussi — voilà le plus inattendu — parce que ces costumes, ces agencements, cette mise en scène, lui montrent, en leur état actuel, les progrès de la Comédie Française sur la reconstitution. Ce n'est pas définitif encore ; mais c'est en l'an de grâce 1890 ce que les comédiens de la République croient être le plus rapproché du vrai.
Il me l'a avoué tout net, et j'ose à peine le répéter aux bibliophiles, il n'a ni les suites de Tony Johannot sur le môme sujet, ni celles d'Hillemacher, ni celles de Lalauze, ni celles d'Hédouin. Il met au-dessus de ces variations jolies sur un vieux thème, la chanson contemporaine du médiocre graveur J. Sauvé, d'après Brissart. Brissart avait pu voir Molière, et quoique n'étant pas absolument « du temps » , il en est tout
près. Si notre amateur s'est abstenu d'acquérir Talbum d'Hédouin, c'est faute d'une de ces notes marquantes qui s'imposent, et parce qu'il le faut joindre à des livres pour lesquels il n'a pas été fait à l'origine. Il lui a préféré les œuvres de Boucher et Laurent Cars dans une reliure de Louis XV.
L'amoureux du livre s'est montré d'une réserve particulière à l'égard de Tœuvre la plus importante de ces derniers temps, le Boileàii de la maison Hachette. Il a sa manière de marquer d'un mot précis ce qu'il pense. D'après lui, il se faut garder comme de fièvre des Croix-de-Berny de toutes catégories, le jeu n'en vaut rien. La Croix de Berny, ce fut, vers le milieu de ce siècle, un roman composé à plusieurs sur un sujet donné, une sorte de four in harïd littéraire dont Jules Sandeau, George Sand et autres écrivaient des pages en se renvoyant la balle. Sur le fait d'illustration, « les Croix-de-Berny » sont rarement heureuses, témoins les Fables de La Fontaine, de Jouaust, excellentes par endroits, médiocres en d'autres, sans homogénéité et sans accord. Le Boileau se présentait sous cette forme un peu redoutable, malgré que les premiers artistes d'aujourd'hui se fussent attelés à la besogne. Notre
Vignette de Manon Lescaut, dessin de Maurice Leloir. (Lïunette et Baudet, Éditeurs.)
amateur s'est rendu pourtant, non que les planches lui semblassent toutes bonnes, mais pour l'excellence de certaines d'entre elles. La reconstitution savante n'a rien à voir dans ces fantaisies ; il va de soi que ni Delort , ni Heilbuth , ni Madeleine Lemaire n'ont su chausser les sandales de maître Nicolas ; mais il y a des chefs-d'œuvre d'arrangement dans les en-tête et les fleurons, une typographie supérieure, des compositions hors de pair, signées Merson ou Gérôme. On doit posséder un pareil monument, et il le faut posséder avec toutes les herbes de la Saint-Jean, ses états de planches, ses premiers tirages. Une grosse folie pour une fois, mais bien pardonnable.
Dans le môme cercle des restitutions de costumes et de mœnrSjla. Manofi Lescaut de Msiurice Leloir, chez Launette, supporte l'examen sans broncher. Malheureusement, les bibliophiles de naissance en ont gôné l'allure. On s'est cru forcé pour leur plaire de varier les encadrements à chaque page, d'écraser les charmantes vignettes sous le rococo des décorations surchargées. D'une œuvre remarquable en soi, à peu près définitive, pleine de résurrections spirituelles et ingénieuses, on a fait un livre un peu prétentieux, « légère-
ment lourd » si Ton ose accoupler ces vocables divergents. N'ayez crainte, l'artiste n'est pour rien en ceci, Téditeur non plus guère; ils visaient un public spécial et ils Tout trouvé enthousiaste. Notre homme conclut : «Voilà ce que les bibliophiles nés, ceux qui ne coupent pas les feuillets, commettent chaque jour. Comme ils ne lésinent pas, on veut leur plaire ; ils n'ouvrent qu'une fois l'œuvre, pour l'acquérir; ils payent cher si on leur donne beaucoup ; alors on ajoute des lambrequins aux figures, on mettrait pour les amadouer des plumes à un crocodile et une crinoline à Pallas Athéné ! »
Tous les vignettistes modernes accommodant un vieux texte subissent la loi de l'acquéreur impressionnable. Ils doivent plaire avant tout, pour avoir place dans le royaume de bibliophilie; s'ils cherchent à entrer dans la peau du bonhomme, comme on dit, ils ne sont pas compris. Nos amateurs procèdent de l'opéra ; ils en sont restés pour le seizième siècle aux costumes des Huguenots, pour le dix-septième, aux accoutrements du Théâtre-Français ; pour le dix-huitième, aux berge rades de Scribe. Cherchez à faire vrai et on vous rira au nez. De là, l'apparition sempiternelle et
madrée de ces classiques ressuscites galamment à la mode de nos scènes lyriques, et qui s'enlèvent sans souci à plusieurs centaines d'exemplaires de luxe, avec tirages triples ou quadruples de leurs vignettes, aquarelles originales en tête, et faveurs roses en tous endroits. De temps en temps, un bon travail, agréable et artistique en dépit de tout, mais si rare ! VHamilton de Delort, par exemple, finement conçu et finement gravé, mais aussi loin des héros d'Hamilton que nos contemporains gommeux le sont des collets noirs du Directoire.
« Loi. Comme ces ouvrages ne nous montrent pas les personnages vrais de Tépoque qu'ils veulent représenter, ils ne valent que s'ils sont d'un art supérieur. Médiocres, ils doivent être rejetés sans miséricorde.
« Des gens comme Racine, Molière, La Fontaine, n'ont aucun besoin de commentateurs graphiques.
« L'amoureux du livre choisira ces auteurs dans leurs éditions originales et n'y intercalera en aucun cas les suites d'artistes postérieurs.
« De la sorte il pourra les lire sans être dé-
tourné de sa jouissance par la vue intempestive de choses discordantes. »
Diable, comme mon amoureux du livre y va!
Au regard des livres essentiellement contemporains, écrits par des hommes de notre temps, sur les passions et les mœurs de notre temps, illustrés par des dessinateurs d'à-présent, ses intransigeances se manifestent en sens contraire. Le voici tout près d'accueillir tout, à peu près sans examen, et ses enthousiasmes vous causeraient de fréquentes surprises. Comment! parmi les admirables livres d'autrefois, le Chainpfleury de Tory, les Entrée de Henri II à Lyon^ de Roville, les Misères de la guerre de Callot, parmi tant d'autres raretés insignes, une Muse à Bibi d'hier, reliée en maroquin lie de vin, avec son titre précieusement gardé, le Pauvre Pierrot de Villette dans un habit somptueux, les 4 /6?^;?2.y de Caran d'Ache, même je ne sais quelle machine couleurée parGyp, sur les élections en province! Eh! mon Dieu, oui, de ces choses! De celles-là et de pires encore, achetées en tous endroits, toutes simples, telles qu'on les voit se déchirer
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partout, se salir sous les doigts, et disparaître une à une. Pensions-nous donc que ces objets vulgaires dussent mdritcr moins d'honneur que tous les cris de Paris du seizième ou du dix-septième siècle, les planches populaires de Jean Le Clerc ou de Lagniet, pour l'instant recherchées à cause de leur intérêt documentaire? Pourquoi pas aussi bien eux que la Vie de Polichinelle, d'Octave Feuillet, publiée par Hetzel en 1856 à l'usage des enfants, et que les curieux les plus titrés installent à la bonne place de leur bibliothèque ? Est-il prudent d'attendre leur disparition pour les proclamer intéressantes, ces notules infimes de notre vie ? Il y a dans le monde plusieurs volumes amusants, presque dédaignés à cause de leur prix modeste, comme les Tar tarins de la collection Guillaume, la Vie d'Artiste, Sapho, rimmortel, encore que très bâclés souvent, qui resteront sur nous autres les meilleures sources de renseignements — tel le fameux dépliant des Tarasconnais, où toute une existence se déroule avec ses hauts et ses bas, ses fortunes et ses misères. L'entassement de ces besognes hâtives n'exclut pas une certaine sélection artistique ; il ne faut point s'abandonner
au parti pris, et sans réflexion posséder pour posséder seulement. L'amoureux du livre ne s'embarrassera point de tous les romans soidisant moraux où quelque scène moderne proprement gravée montre la vertu récompensée et le vice puni à la dernière page. Il voudra Toriginalité, la volonté, le brio du vignettiste et la qualité de Fécrivain, qu'ils besognent sur japon ou sur papier à chandelles.
Est-ce à dire que les ouvrages d'art contemporains fassent défaut, et qu'il se faille, manque d'eux, rejeter sur les modestes ? Assurément non. Vit-on jamais pareille éclosion de chefs-d'œuvre que de nos jours? Ceux-là, l'amoureux du livre les veut hors de pair, défiant toute critique jalouse. Il possède la Vie rustique de Theuriet et Lhermitte, un immortel et puissant poème, dans toute la fleur d'un papier de Chine soyeux, ayant bu l'encre jusqu'aux moindres tailles. Son triomphe, c'est d'avoir pensé que les bibliophiles n'ont pas compris cette œuvre maîtresse, et l'ont un peu dédaignée ; trop de franchise brutale et de vérité pour leur plaire ! Mais, dans le texte et dans les planches, quelle somme de talent et de vigueur épandue ! On ne sait lequel des trois collabora-
leurs a su le mieux dire ce qu'il ressentait : Theuriet en face des paysans, Lhermitte en face des paysages ensoleillés ou brumeux, Bellenger en face des fusains merveilleux qu'il lui fallait traduire mot à mot. On parle sans cesse en bibliophilie des Contes rémois de Meissonier, parce que les voici passés dans la légende ; sont-ils de beaucoup supérieurs à ce travail d'hier, qu'on n'a qu'à vouloir pour le posséder dans les plus admirables conditions de tirage ?
Un soupçon de mièvrerie, mais beaucoup de grâce et de charme encore dans le Secret de Gertriide du môme Theuriet, illustré par Emile Adan, le peintre des automnes silencieux, des couchers de soleil tristes, et des crépuscules mélancoliques. Point de ces excentricités bruyantes, tirant l'œil et forçant Tattention. Des gravures sur bois un peu trop sincères peut-être, trop fac-similé, et qui apparaissent nacrées et brillantes sur le papier de Chine. Môme encore, si l'on veut. Nos oiseaux^ toujours de Theuriet, avec les jolies pages décorées par Giacomelli de petits pinsons et de mésanges.
Et Tolla? car il y a Tolla chez Hachette, une bien fine et supérieure surprise de ces derniers
temps, quelque chose de parfait, dit-on, dans le genre ! Ah oui, Tolla ! Tolla est merveilleux, Tolla domine, Tolla a trouvé chez Myrbach un metteur en scène sans pareil, invraisemblablement habile et divinateur. C'est la perfection idéale que ces bois veloutés, précis, colorés comme des eaux-fortes, que cette typographie claire et engageante, mais...
De la reconstitution, après tout, du gibier de bibliophile ! Ce monde d'About, Myrbach ne Ta pas connu, il en parle sur des ouï-dire. L'amoureux du livre possède Tolla ^ mais seulement pour l'art qui s'y montre ; il en blâme un peu les en-tête polychromes, dont le texte n'a que faire en dépit de leurs savants repérages ; il a constaté plusieurs fautes de détail sur le chapitre des robes et des chapeaux, grave histoire à qui recherche la vérité implacable. Et pourtant, sur la reliure rouge, Amand, je crois, ou un autre, a reproduit, pour lui le profil rieur de Tune des deux Anglaises en visite, la plus jolie planche du livre. L'intransigeance de l'amateur a capitulé, tant de grâce l'a désarmé, il s'est laissé vaincre.
Voyez le classique pourtant que des polychro-
mies à peine sensibles, très douces à l'œil, déroutent dans un ensemble noir ! C'est le plus grand reproche qu'il puisse faire à VArt d'être grandpère^ dans l'édition du Moniteur universel. Trop de feuilles d'arbre en bistre semées et éparses dans les pages ! Si le livre est en couleurs d'un bout à l'autre, très bien, c'est une opinion respectable, et notre amateur s'y range aussitôt ; mais un simple ton discordant, tombé parmi le noir des encres sans motif appréciable, il ne l'admet pas. C'est une tache inutile, une cause d'ennui ; cela donne une peine énorme aux imprimeurs, et produit un effet banal. Les vieux avaient raison qui rejetaient ces bariolages de billets de banque. D'ailleurs, c'est une loi en typographie de ne pas tirer les bois hors du ton général. Ceux-ci ont une valeur d'alliance avec les caractères, un traité qui les lie étroitement. Partis sur une toute pareille destination, ils s'égarent s'ils dénoncent la convention et agissent à part ; ils s'amollissent, perdent leur accent et sont écrasés par le voisinage turbulent du texte.
Il faut le dire, quelque toile qu'on puisse soulever chez les bibliophiles, il n'y a de polychromie possible qu'avec les vignettes héliographi-
ques, les simples zincos du Conte de V Archer^ ou les tailles-douces de la maison Goupil. Les premiers, obtenus parfois en relief comme les clichés sur bois, réduits à une simple copie de contour, attendent le coloriage au pinceau que de très habiles praticiens y déposent, une fois le tirage du texte achevé. Telles les Chansons enfantines de chez Pion. Les tailles-douces photographiques, au contraire, encrées à la poupée, impriment sur le papier directement la gamme chromique, à la façon des estampes peintes de Debucourt ou de Carie Vernet. C'est œuvre mécanique, assurent les doctrinaires, et de pareils travaux ne méritent point l'honneur des bibliothèques hiératiques. Ceci n'est point l'avis de l'amoureux du livre. Machines si l'on veut, besogne du soleil ou de la lumière, mais agréable malgré tout et souvent très sincère. Lorsque des peintres comme Neuville ou Détaille s'accommodent d'un semblable agent de traduction, ils y trouvent donc leur compte. Ils n'ont plus à subir les tendances spéciales d'un graveur interprète , traître parfois, tradutore, traditore! Alors pourquoi repousser ce moyen , si ceux-là le veulent bien admettre qui sont les meilleurs juges ? Le
procédé s'estime sur les résultats : Gillot et Goupil ont fait leurs preuves.
L'amoureux du livre s'est procuré VAbbé Constantin de Ludovic Halévy, historié par Madeleine Lemaire ; il croit à ce livre, en dépit de l'allure un peu monotone, un peu féminine de l'illustration, à cause de son extrait triple de modernisme voluptueux. Révérence gardée, il l'a comparé aux plus délicates mollesses de l'ancien régime. C'est notre existence mondaine décrite avec son cortège de câlineries, de futilités, de fausses piétés, son patchouly et ses poudres. Madeleine Lemaire y devient notre Lawreince, notre Baudouin ou notre Janinet.
Entre ceux-là et l'artiste contemporain, il n'y a guère que le siècle écoulé, et la photographie remplaçant l'aqua-tinte ; sur les autres points, tout est resté de même tendance et de pareil résultat. On n'oserait point dire que dans moins de cent années VAbbé Constantin^ devenu rare, prendra rang près des supérieures estampes signées de Moreau le Jeune, mais la faute restera nôtre, qui n'avons point su former de Moreau. Pareillement, le Flirt de Paul Hervieuaura le succès durable, et notera pour nos succes-
seurs le singulier état d'esprit de notre monde fin de siècle, nos bourgeois teintés d'aristocratie financière, nos désœuvrés raisonneurs et incroyants, nos gandins entraînés aux sports divers comme des bêtes de courses. Accueillir ces livres c'est faire œuvre de philosophe pour le moins, autant que d'amateur, puisque l'art s'y montre dans sa sincérité d'origine, sans presque d'interprétation, et que les aquarelles du dessinateur ont gardé leurs intentions, leurs malices et leurs sous-entendus, grâce à la machine inconsciente qui les fixe.
L'amour du livre n'est donc point une passion oiseuse et banale, assimilable à celui des colifichets ; il est nécessaire de le répéter et de le redire encore. Il se rit des théories toutes faites, des coteries; il va où le pousse son envie, et l'assurance qu'il tire de soi le guide en chaque chose. Les confrères du dogme repoussent l'héliogravure, comme jadis la lithographie, puis l'eau forte, qu'ils consacrent aujourd'hui dans leurs dithyrambes. Au fond, qu'importe le procédé si l'ensemble est vrai, s'il nous rend au plus juste l'impression des tableaux journaliers, et s'il nous contente? On a dit, en
Vignette pour ies Chouans. ( E. Testard, éditeur. )
mettant quelque mépris dans cette déclaration, que les illustrations de Madeleine Lemai.''^. de Lynch, de Myrbach, publiées en héliographie et coloriées, étaient surtout destinées aux mondains dont elles amusent les après-dînées pluvieuses ou les soirées de campagne. N'est-ce point leur reconnaître involontairement leur plus grand mérite? Elles plaisent, donc elles sont sincères, et si elles sont sincères, elles s'élèvent du coup au beau titre de document graphique dont l'amateur avisé, prévoyant de l'avenir, ne saurait faire trop de compte.
Empêchent-elles d'ailleurs le collectionneur de se pourvoir à son gré d'autres d'œuvres? Elles sont une façon de langage à part, un peu plus brutale, qui n'exclut pas les urbanités voisines. Sur le fait de beaux livres modernes décorés à l'eau forte, on n'a que l'embarras du choix pour le quart d'heure. Quand on ne peut pas dire une chose, on la chante ; quand ni le bois ni l'héliogravure ne conviendraient à un travail, on l'habille « à la Rembrandt », et le voilà célèbre. Célèbre à ce point, que les plus dédaigneux, les plus épilogueurs, se rendent à merci sur l'annonce de pointes sèches, et se pâment d'aise.
Du grec, quelle douceur ! Qu'importe si l'aquafortiste se substitue éperdument au dessinateur et dénature son idée, énerve ses effets, et parle un peu trop de soi-même ! Comparées aux originaux, les planches du Boileau dont nous parlions cidessus ont bien souvent tourné la volonté du modèle pour courir d'autres lièvres; je dis quelques-unes seulement, entendez bien.
Eu égard à la qualité de travaux immédiatement contemporains, de pièces d'époque, c'est en tous endroits un feu d'artifice de jolies besognes, bien dessinées, très plaisantes à l'œil, mariées aux textes savoureux de Didot, de Lahure, de Dumoulin ou deChamerot. Les éditeurs Conquet, Tes tard, Lemerrc, se sont fait une spécialité du genre, ceux-là plus volontiers rapprochés de nous, ce dernier lutinant les anciens à la fois et les nouveaux en de très petites vignettes inspirées du dix-huitième siècle, tout en gardant un caractère moderne indéniable. Lemerre a fourni aux amoureux du livre une Madame Bovary de Flaubert, quasi microscopique, qui marquera son heure comme les figurines de Gravelot notent celle de M""' de Pompadour. Mais c'est Conquet dont les livres à vignettes contempo-
raines, presque d'actualité, sollicitent le plus l'attention. Sans doute l'art de ces figurines ne suffirait pas toujours à les distinguer, si la valeur extrinsèque de costumes et de mœurs ne leur apportait un élément de succès persistant. Mais cette raison d'être pour nous la chronique spirituelle ou émue de nos contemporains, d'en écrire gentiment l'histoire en figures, suffira à les classer pour toujours dans nos bibliothèques. Ajoutez que dans l'espèce nous sommes en présence de bijoux d'impression et de format, que les papiers en sont merveilleux, et que les plus intransigeants bibliophiles n'y sauraient gloser. Voilà donc en l'horineur de nous autres, sans obligation de restitution et de science érudite, des livres rivaux de ceux d'autrefois, des manières de Chansons de Laborde, sauf le respect dû aux anciens. A vrai dire, nous pourrions regretter un peu que les peintres, les vrais peintres, ne se mettent plus à ces œuvres, et qu'ils abandonnent l'illustration à dos hommes certainement très méritants, pleins d'intentions excellentes, mais un peu compassés et retenus. Sylvie^ de Gérard de Nerval, a rencontré dans Rudaux une volonté et une conscience indéniables, mais on
pourrait reprocher quelques timidités à la pointe de Taquafortiste, des maigreurs souvent. Habillée dans le texte, à la façon des bois, Feauforte doit hausser le ton pour se maintenir, ici elle abandonne un peu la place. De même pour la Mionette d'Eugène Muller, et un peu aussi pour les Œillets de Kerlaz de Theuriet, le chefd'œuvre de la maison, dont les en-tête et les culsde-lampe ont quelque froideur. Ces restrictions faites, quelle joie pour l'amoureux du livre de rencontrer ainsi costumées et pimpantes, avec tout Fattirail obligé des éditions soignées, des œuvres d'aujourd'hui, chaudes de notre vie, vivant avec nous, telles que les Contes à Ninon de Zola, Fromont jeune de Daudet! Celles-là n'ont pas crainte que leur réputation diminue ; si nous en jugeons sur les exemples passés, elles laisseront loin derrière elles les pénibles reconstitutions. Même leurs petites imperfections se perdront dans leur gloire.
Il faudra voir chez Quantin aussi, dans les chefsd'œuvre des romans modernes ; chez Testard, les parties contemporaines des livres de Victor Hugo; chez Jouaust, plusieurs pièces de choix : la Page d'amour de Zola, les Contes d'Alphonse
Vignette du Roi de Camai'gue. ( E. Testard, éditeur.
Daudet; chez Ferroud plusieurs raretés; guetter partout et eu tous lieux les perles échappées par hasard à des officines inconnues, coquettement habillées par des parents pauvres mais ingénieux, Môme il les faudrait recevoir de province, si la province se mettait à en produire quelques unes. Mistral illustré par un Provençal, imprimé par des Provençaux ! Brizeux , par des Bretons bretonnants capables de le comprendre ; Geoi^e Sand, par des Berrichons !
Décidément mon amoureux du livre est un original, un monsieur trop indépendant par le temps qui court; j'ai quelque souleur à vous transcrire ses boutades.
LA BIBLIOFOLIE CONTEMPORAINE
JE demande pardon du mot , construit par Uzanne, de grec et de latin — folie est-il latin? — il est le seul qui donne à nos fantaisies contemporaines leur réelle physionomie. La manie est devenue démence , hystérie, rage.
Le collectionneur de livres ne s'en tient plus aux simples moyens de jadis, et sa passion s'irrite de l'engouement des autres. Pour marquer aujourd'hui parmi les amateurs sérieux, il est de bon genre de se singulariser, de posséder seul l'exemplaire rare, et de le faire unique par toutes les supercheries d'imagination. Déjà le tirage vieillotsurpeau de vélin ne
tente plus, on le répute « papa », bourgeois, vieux jeu. Le véritable mouton à cinq pattes^ — je parle la langue d'usage, — le phénix, l'oiseau introuvable, ne se contente plus de ces élégances surannées ; ce phénix a d'autres envolées, et souvent bien inattendues; il se pare des plumes d'autrui, se pimploche à la façon des demoiselles, s'arrange de mille « trucs » étrangers à Fart de librairie. Tout dernièrement, un bibliophile de la bonne école nous montrait, avec le petit tremblement des possesseurs heureux, un formidable in-folio, aux allures de Bottin, qu'il prétendait être le Paris de Vitu, sur papier du Japon. Malpeste! quel japon, si les feuillets serrés dans la reliure, écrasés par les presses, gardaient encore cet aspect éléphantesque ! Eh! c'était un leurre; le japon, tout beau qu'il fût, n'était pour rien dans l'histoire; l'embonpoint était emprunté, comme autrefois les grossesses de la reine Marie d'Angleterre. Ce Paris recelait dans ses flancs rebondis la plus incroyable salade, le salmigondis le plus saugrenu qui se puisse rêver. Des eauxfortes de Meryon, de Potémont, d'Israël Silvestre même, des lithographies de Victor Adam, des dessins, des héliogravures. Un cabinet d'estampes
complet, un magasin d'images grandes, moyennes ou petites, ramenées au format général par d'ingénieux remmargements. « Voilà ce que vous ne verrez pas souvent, murmurait le propriétaire en tournant les feuilles ( il n'eût pas souffert que je les tinsse!) Vitu lui-môme... — Oh! certainement, Vitu... » et j'acquiesçais de la tête lâchement, en m'avouant que M. Vitu, l'auteur, le père, n'en aurait jamais eu le courage...
Ceci n'est point de l'invention de ce convaincu ; à d'autres la responsabilité de ces folies. Néophyte, notre homme agissait à la façon des catéchumènes, presque toujours dépassant leurs maîtres. Mais cette étrange manie existe à présent chez nous, elle s'est implantée à la faveur de mille pratiques extra-artistiques : la mode des suites gravées en vue d'illustrer des ouvrages originairement publiés sans vignettes ; la multiplication des états de planches dans les livres historiés; la vente pour un exemplaire unique des dessins originaux ayant servi à la décoration, même et surtout Tintercalation de portraits combinés en passe-partout et pouvant s'adapter à tous les formats du monde.
Le moindre reproche h faire en pareil cas.
6i DES LIVRES MODERNES
c'est rinutilité; je ne parle pas des dessins qui peuvent, vaille que vaille j se comprendre, mais des états répétés, ou des suites étrangères. Cette dernière pratique surtout est particulièrement oiseuse. Il va de soi que l'illustration d'un ouvrage vaut surtout par le mariage assorti de l'impression et des figures, des caractères et des papiers. Prenez les trèsjolies estampes du Mw^^e/ gravées par Lalauze sur les dessins de Lami, tirées sur papier du Marais, tout battant neuves et propres, et cousez-les dans un volume défraîchi, piqué, vous en verrez la misère. On les prétend destinées à l'édition des Amis du poète, publiée chez Charpentier; mais qui empêchera un amateur de les insérer ailleurs? même dans les volumes de Charpentier, elles font bizarre figure. Le Molière d'Hédouin qui a pareille destination, peut s'accommoder des textes de Furne, de Garnier, de Jouaust, — etLeloirjevous prie? — On peut même le joindre aux illustrations de Léman, ce qui est au moins une surcharge. A quoi bon? soyons francs. Une œuvre d'art s'embarrasse-t-elle de concours étrangers? Rendrionsnous les Comités de La Fontaine des fermiers généraux plus agréables , pour y loger les
vignettes postérieures composées sur le même sujet ?
Cette volonté de « chinoiscr » les livres à tout prix manque un peu de sagesse, elle choque le bon sens à tout le moins. C'est en petit ce que tentaient nos pères, qui faisaient recoiffer les portraits de femme, et ajouter des ordres aux seigneurs nouvellement promus. L'ouvrage, bon ou médiocre, doit rester lui ; avant l'intrusion de feuilles étrangères il a son importance d'étude, il est original ; il devient banal pour admettre des coquettes qui font chez lui la figure de personnes très évaporées et très jeunes dans la maison d'un monsieur grave et revenu des vanités.
La réunion des tirages différents pour les vignettes spéciales à un livre s'explique mieux, encore que les vrais amateurs s'en puissent passer. Un bois obtenu en clair, en foncé, en bistre, sur japon, sur chine ou sur vélin, est toujours le même bois. S'il est excellent, il ne gagne rien ; s'il est médiocre il perd plutôt. Cette recherche n'est bonne qu'en un seul cas, celui où l'artiste ajoute des travaux sur le cliché entre chaque tirage. Les effets pouvant alors changer et se transformer, il est admissible de mettre les
épreuves en opposition entre elles. Pour l'eauforte plus encore que pour le bois, car le procédé se prête mieux aux retouches, aux variétés d'effets, aux écritures définitives. On suit ainsi la pensée de l'illustrateur pas à pas, on assiste à son travail pour ainsi dire, on enferme dans son exemplaire les tâtonnements qui en forment la chronique, on a le document, l'histoire complète de la naissance. Peu importent les papiers ou les encres dans l'espèce, même les étoffes dont raffolent pour l'instant les bibliophiles ; ce sont des coquetteries, et seulement des coquetteries, que l'amoureux du livre abandonne à qui de droit.
En ce qui concerne l'acquisition à grands frais des illustrations originales, pour les relier dans le texte, on peut louer cette façon galante de sauver de la dispersion les modèles dont les amateurs moins fortunés n'ont que la traduction parfois malhabile. Mais au strict point de vue de l'harmonie savante entre les feuillets imprimés et les feuillets historiés, il y aurait beaucoup à dire. Lavés d'aquarelle, les originaux bariolent le volume ; exécutés en noir, ils perdent toute leur valeur. L'encre grasse de la
Vignette de V. A. Poirson, illustrant
le fauï-titre d'un eiemplidre du Vicaire île Wakefield.
(Bibliothèque de M. Ferroud. )
typographie terrorise la douceur des encres de Chine les mieux teintées. Jamais Taspect général d'un livre accommodé de la sorte ne soutiendra la mise en regard de l'autre, le modeste, naïvement accoutré de ses eaux-fortes ou de ses bois. Là est recueil de ces contre-sens ; on détient un objet sans rival, celui que le voisin n^a pas, on a la pie au nid, le serpent à plumes, mais on n'a pas un exemplaire convenable, ni sérieux, ni vrai.
L'idée de ces « numéros 1 » n'est point ancienne en bibliofolie ; on a accusé Dumas fils de ravoir eue le premier, mais en d'autres circonstances. Il ne s'agissait pas, en effet, de réunir les dessins d'un artiste chargé de l'illustration d'un volume, dessins vendus après besogne faite; bien au contraire, Dumas aurait pris un de ses romdLïis, L'Affaire Clemenceau, sur grand papier, et livrant à ses amis peintres ou dessinateurs les feuillets détachés, se serait ainsi formé l'exemplaire le plus truculent, le plus désirable, le plus rare, que collectionneur eût pu voir passer dans ses rêves.
La légende a comme d'habitude été très favorable à l'illustre écrivain, car on ne prête qu'aux
gens connus pour avoir pignon sur rue. La vérité est qu'un beau matin d'il y a quinze ou vingt ans, un bibliophile de province tombait à Fimproviste chez Dumas, portant relié sous son bras un curieux bouquin. Il sollicitait pour la première page un autographe du maître, et lui avouait, en baissant les yeux, qu'il avait bâclé à sa façon une décoration originale sur le texte, son texte à lui Dumas. Celui-ci trouva, sinon les inventions excellentes, du moins l'idée absolument neuve. Il ignorait les essais antérieurs du même genre, entre autre le Musset gravé depuis et dont nous parlions tout à l'heure, que le peintre Eugène Lami avait composé d'enthousiasme pour M. Didier. On ne sait pas tout.
De là naquit cette Affaire Clemenceau dont les journaux d'art firent grand bruit, il y a dix ans juste, et que des artistes comme Gustave Boulanger, Bonvin, Meissonier, Bouguereau, Fortuny, Gérôme, Giraud, Vibert, Détaille, la princesse Mathilde, Harpignies, marquèrent d'un dessin à chaque page. La plus singulière et troublante oUa podrida que cette Croix-de-Berny de tempéraments divers, souvent opposés, courant au môme but en de très différentes fortunes !
Devant que de naître l'œuvre était classée, émoustillant les bibliophiles, encourageant les éditeurs à l'imiter. On la nomma un missel mondam, bien que la messe fût fort étrangère à rhistoire. « Oh! de ce Dumas pas moins... »
murmurait Daudet dans sa langue tarasconnaise, avec quelque jalousie. On loua, on critiqua, on critiqua surtout, et comme corollaire, tout en critiquant on se mit à copier la chose. Nos exemplaires uniques, formés des dessins originaux, n'ont pas d'autre précédent que celui-là ; sans Dumas, les maquettes de gravures continueraient à s'empiler dans les officines, sans avenir et sans gloire. Cet homme porte bonheur à tout ce qu'il touche, comme disait Talleyrand de Napoléon avant Waterloo.
A cette heure, c'est une pratique courante en librairie de se défaire des dessins en faveur du plus offrant et dernier enchérisseur. L'éditeur y trouve son compte, et ses frais d'illustration lui rentrent à peu près d'un seul coup. Comme il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe, les personnages très riches approuvent ce nouveau moyen ; mais ceux-là sont encore dans une posture modeste. Leurs dessins ont étégra-
vés, publiés, ils sont connus, ce qui est une infériorité. Les plus Qrthodoxes agissent à la façon de Dumas fils, ils se commandent des vignettes particulières dont ils laissent reproduire un ou deux spécimens pour prendre date ; il y a de par le monde quelques Fables de La Fontaine^ quelques Racine ainsi accoutrés, dont les adeptes vantent la belle ordonnance. Qu'importent aux amoureux du livre ces raretés, ces unités béates inventées pour le plaisir d'un seul? A quoi servirait rimprimerie, la grande généralisatrice d'idées, si par la fantaisie de ces jaloux nous faisions retour aux manuscrits de l'ancien temps, écrits à un exemplaire? M. Melchior de Vogué avait une plus juste compréhension des choses, qui permettait naguère à Launettc de reproduire et de mettre en vente le Portrait du Louvre, orné de vignettes par le comte de Laigle pour luimême. L'originalité du travail y garde sa fleur, car l'auteur ne prévoyait pas, et surtout était loin de viser les- gloires de l'édition.
Certains collectionneurs ont pour le moment la monomanie de papiers extraordinaires, et quand paraît un ouvrage, ils apportent leur stock de rames spéciales qu'on fait passer sous la
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presse à leur intention. Les feuillets de garde des vieux livres ont pâti de ce goût nouveau. On les arrache et on se fait ainsi des exemplaires sans rivaux, formés de toutes marques de fabrique, et le plus ordinairement d'une souveraine déplaisance. Quel but à cette recherche, je vous prie ? On a donné pour excuse la patine exquise apportée par le temps à ces feuillets antiques, et la douceur des eaux-fortes tirées sur eux. Quelqu'un a dit qu'ils étaient amoureux de l'encre, et qu'ils en buvaient jusqu'à la moindre parcelle oubliée dans les tailles ; qu'ils avaient devant eux la durée, ayant fait leurs preuves depuis un ou deux siècles. Raisons spécieuses destinées à colorer une folie, et rien de plus. Sur ces pages rêches, grises, nos impressions contemporaines font Teffet de nouvelles étoffes d'ameublement clouées sur d'anciens bois ; il y a rupture d'équilibre, et l'art sincère ne s'arrange point de ces compromissions saugrenues. La singularité, pas plus en librairie qu'en architecture ou en peinture, n'est jamais une preuve de goût ; les gens avisés se gardent de ces intentions prétentieuses comme de peste.
Il est vrai que cette question des papiers — il
y a aussi une question des papiers, notre siècle est aux questions — a son intérêt grave en matière de publications. Nos chimies savantes ont falsifié les vins, les laitages, et surtout les vélins, les chines et les japons. L'idée que le beau livre d'apparence impeccable qu'on habille de maroquins, — d'ailleurs mal tannés et truqués aussi, — que cet exemplaire rare et cher se couvrira dans un temps de tâches roussâtres, se coupera, s'effritera comme un badigeon de mauvaise qualité, n'est pas sans arrêter les plus braves. On a depuis quelque temps suppléé à ce manque de confiance par Tadj onction des capacités, de ces papiers du Marais, pareils à des tissus très minces et qu'on répute impérissables. Au fond, les maisons qui se respectent savent où trouver le bon japon et le bon chine, et comme ce sont celles-là précisément qui nous préparent les éditions soignées, il faut avoir confiance. Mais le choix à faire d'un ouvrage ne s'en doit pas tenir seulement à ces prévisions de durée et à ces calculs probables. Il y a des livres qu'on n'achètera pas sur chine, parce que ce papier essentiellement ténu et impondérable réduit à l'état de plaquette les brochures les plus rebondies.
C'est un maigre, où les tailles-douces foulées par la presse mettent des transparences comme des pelures d'oignon ou des vitres à une fenêtre. Et puis il le faut avouer, en ddpit de ses qualités résistantes, le chine est très hygrométrique, il a ses nerfs, ses chloroses ; il est nécessaire de le traiter en lymphatique, ennemi des humidités. Ceux qui ne le coupent pas s'exposent à des regrets éternels, car une surveillance incessante est nécessaire. Le contraire existe pour le japon, qui est brutal, vigoureux, épais. Ni l'impression des caractères, ni celle des gravures ne l'entament ; c'est un tempérament robuste et bien en chair, qui vit sous tous les climats. L'amoureux du livre ne lui fait qu'un reproche, deux peutêtre; par sa consistance même, le japon bâtit d'un livre ordinaire un monument pataud et engoncé d'assez piteuse allure ; et toujours à cause de cette résistance, il offre moins de souplesse, moins de docilité au tirage des gravures.
Le bibliophile prend sans regarder et sans réfléchir, ou les chines ou les japons d'une œuvre, parce que sur chine ou sur japon. L'amoureux du livre discute, compare, estime le fort et le faible, et parfois entre les deux contraires choisit
le whatman, ou le marais. Pour lui, le marais est un centre modéré, comme autrefois le Marais de la Convention. In medio stat virtiis! expliquaient les antiques sagesses.
L'homme qui se formerait une bibliothèque exclusivement d'un papier, ressemblerait à ce Yankee amoureux de la cheviot, qui s'habillait en cheviot, avait des chaussures et un chapeau de cheviot, et des draps de lit en cheviot.
Une autre folie du jour, c'est la chasse aux premiers tirages d'une œuvre, supérieurement exploitée par les éditeurs habiles. « Hâtez-vous, soupirent leurs catalogues, bibliophiles jaloux de posséder la fleur de mon livre ! De un à cent, mes exemplaires sont obtenus sur des caractères et des gravures qui seront défraîchis bientôt. » Et sur la crainte de voir le fatidique £jow2V(/ marquer ces prémices de sa note lugubre, on réclame en hâte sa part au gâteau, par dépôche quelquefois, ce qui amuse tant les metteurs en scène. Hélas! que sont devenus la fleur, la crème, le premier tirage, depuis l'aciérage des cuivres, le clichage des bois ? Pensez à la multiplication infinie des vignettes par ce moyen, et à la possibilité où nous sommes aujourd'hui de remplacer les types
QU'IL CONVIENT D'ACQUÉRIR Tt
fatigués par des nouveaux, comme on chante dans la Marseillaise, Il s'ensuit que, sauf pour le papier de luxe, ordinairement réservé aux premiers numéros, le dernier exemplaire obtenu vaut au moins le premier, et que les tard venus mangent à la même écuelle ; nouveau motif pour ne s'emballer pas et choisir à bon escient son gibier. Il n'est pas habile de tirer les poules envolées les premières, quand on sent une bonne réserve de coqs derrière soi.
Pour résumer, nous établirons ce principe sur le fait d'éditions contemporaines : un livre, pour l'amateur sérieux , éclectique et raisonneur, n'est beau que d'une beauté absolue, résultant de l'alliance artistique entre ses divers éléments, et non d'une beauté relative, empruntée aux subterfuges, aux pratiques extrinsèques. C'est affaire au collectionneur de motiver son choix et de ne pas se laisser guider par les réclames ou les opinions courantes. Il y a du bon partout, môme dans les plus humbles choses. Je l'ai dit déjà, je le répète, car on ne saurait trop le redire, le procédé n'est rien, le résultat obtenu est tout. Ne vaticinez pas avec certains intransigeants que la Vie rustique eût plu davan-
tage, illustrée h J'cau-forte. Mettons I mais à la condition expresse que les eaux-fortes souhaitées eussent valu les bois. Les Contesrémois de Meissonier aussi, peut-ôtre, se fussent mieux trouvés du travail d'un aqua-fortiste, pourvu que sa pointe dépassât les finesses du burin de Lavoignat. Ce sont là questions oiseuses; les meilleures choses sont... les meilleures, et celles-là seulement. II n'est de rf^glcs absolues qu'en arithmétique et encore...