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FiG. 8. — Sixième Jour.
21 Novembre matia. — Il essaie d'écrire qu'il va mieux et écrit vieux mouis is. Il écrit ensuite qu'il a mal à la tète. Les lettres soot couramment écrites.
FiG. 9. — Sixième Jour.
21 Novembre soir. — On lui demande quelle ville il habitait avant Montpellier ; il veut écrire Nimes. Il commence VN, mais retombe involontairement dans son nom, qu'il réécrit à tout bout de champ. A la troisième et à la quatrième fois, il s'aperçoit de son erreur, efface lui-même et y renonce pour ce jour-là.
FiG. 10. — Septième jour.
22 Novembre matin. — Même phénomène qu'hier. Il commence Nimes et achève Desforges. Mais il s'aperçoit qu'il se trompe, efface lui-même, et, concentrant mieux tous ses efforts, il parvient enfin à écrire Nimes.
FiG. 11. — Dixième Jour.
Le rétabhssement est complet ; il écrit ce qu'il veut et comme il veut, d'une écriture courante. Si les lettres sont espacées, c'est que le malade est atteint de presbytie assez accusée et n'a pas de lunettes à sa disposition.
FiG. 12. — Vingt-septième Jour. 12 Décembre matin. — Le malade sort entièrement guéri.
Cette observation est d'abord un très-bel exemple d'aphasie : on y voit les troubles de la parole passer par toutes les phases, depuis la disparition complète jusqu'au retour ac? integrum ; c'est une description clinique entière du symptôme, dans le sens précis qu'il faut donner à ce mot \
Mais l'intérêt principal du fait est évidemment dans les spécimens d'écriture recueillis. Je ne sais s'il en existe d'aussi complets. Laborde, Gairdner, ont bien fait écrire leurs malades ; mais, pour différents motifs, on n'a publié que des extraits plus -ou moins incomplets des tracés recueillis. Ici, l'intérêt est au contraire dans ce fait que la maladie a été suivie pas à pas, et qu'avec son crayon le malade a en quelque sorte enregistré lui-même toutes les phases de son état ; à cause de l'importance de ce point,
1 Voy. nos Leçons sur les Mal. du syst. nerveux, tom. I.
nous reproduirons ici in extenso l'analyse que nous faisions de ces troubles, en 1873, et les conclusions que nous en avions tirées.
(( A son entrée, le malade, essayant d'écrire son nom, ne parvient à tracer que des traits confus et sans caractère aucun. Non-seulement il ne peut plus écrire des mots, mais il ne parvient pas à former les lettres. On remarquera que la formation d'une lettre est pour l'écriture exactement ce qu'est pour la parole l'articulation d'une syllabe. Les mois se composent de syllabes dans la parole et de lettres dans l'écriture. La lésion est donc la même. Il ne peut pas former les éléments mêmes dont se constitueront les mots.
Yoilà le premier temps.
Dans la deuxième période, il peut former les lettres, mais il écrit incorrectement les mots, de même qu'il articule les syllabes isolées, mais prononce incorrectement les mots. Ici, il est évident que nous trouvons d'abord tous les termes de transition entre le premier et le second temps, et notre malade, semblable à un enfant qui apprend à écrire, esquisse quelques lettres ou épelle quelques syllabes avant de savoir complètement s'exprimer.
Remarquons en passant un autre trait du parallélisme. Pendant tout ce temps, le malade ne peut pas répéter les mots, même quand on les prononce devant lui et qu'on l'engage à les répéter. Il les reconnaît, mais ne peut parvenir à les articuler. De même pour l'écriture : quand on place sous ses yeux son nom correctement écrit, sur son billet par exemple, il lui est impossible même de le copier. Ce fait est de la plus baute importance pour montrer l'identité de nature entre la lésion de la parole et la lésion de récriture.
Ensuite, si l'on compare les erreurs qu'il commet en parlant et en écrivant, on verra qu'elles sont du même ordre. Tout le monde a remarqué que quand un aphasique recommence à parler, il survient des phénomènes de substitution, c'est-à-dire qu'il met fréquemment une syllabe
à la place d'une autre, et dénature ainsi complètement les mots qu'il veut prononcer. Le même phénomène se produit pour l'écriture. Vous le voyez, par exemple, dans la fig. 6, mettre un 0 à la place d'une r, plus loin un autre 0 à la place d'une s, etc. Ce sont des phénomènes de substitution analogues à ceux qu'il produit quand il dit : Montloyer^ au lieu de Montpellier.
En outre, on remarquera que quelquefois il a une prédilection pour une syllabe dans la parole, pour une lettre dans l'écriture. Ainsi, tout le monde connaît cette syllabe tan qu'un malade de M. Broca et un malade de M. Béhier répétaient à tout propos \ Pour l'écriture, de même nous voyons la lettre o se trouver constamment sous sa plume, et toutes les fois qu'il y a une erreur à commettre, c'est au profit de cette lettre o qu'il la commet. Gairdner avait déjà remarqué ce fait intéressant : son malade mettait à tout propos la lettre a, et Gairdner qualifie cette habitude du mot expressif de « intoxication par la lettre «- ^ » .
La substitution des syllabes les unes aux autres entraîne dans la parole une difficulté incroyable et de véritables substitutions de mots entiers. Cette tendance se retrouve exactement reproduite pour l'écriture ; nous le voyons écrivant: « Vieux mouis is)), pour: je vais mieux, etc.
Mais on a de tout temps noté que dans les substitutions de mots les aphasiques répétaient souvent le même. Ainsi, quand il avait un mot en tête, il le disait pour désigner n'importe quel objet. Les fig. 9 et 10 nous montrent nettement le même phénomène pour l'écriture. Il veut écrire Nimes : il commence en effet, écrit VN, mais puis retombe dans son nom, qui se trouve constamment sous son crayon. C'est un phénomène analogue à celui qui a été noté pour les lettres : c'est ce que Gairdner aurait appelé l'intoxica-
1 Voy. Falret ; Art. Aphasie du Dict. encycl., pag. 614. ^ Gairdner ; Irad. in Arch. de médec. 1866.
tien par un mot. Trousseau' cite une observation analogue chez deux de ses malades. Marie Keller écrivait son nom pour écrire cuiller^. Et pour l'autre : ce Nous l'invitâmes à écrire le mot Monsieur, dit Trousseau, et il écrivit lentement son propre nom; on le pria d'écrire Mademoiselle, et il écrivit encore son nom '.»
Nos figures font nettement apparaître le phénomène aux yeux, et en même temps le complètent en montrant la disparition graduelle de ce signe. Le malade s'en aperçoit, efface par lui-même et à plusieurs reprises ce qu'il vient d'écrire, et finit le lendemain par écrire Nimes régulièrement, seulement avec une hésitation entre Vn et Vi.
Voilà les troubles de l'écriture tels que nous les présentait notre malade. Nous appuyant sur ces faits, et seulement sur ces faits, voyons les interprétations que les auteurs en donnent d'une manière générale.
Un très-grand nombre d'observateurs ne voient dans les troubles de l'écriture qu'un signe de déchéance de l'intelligence ou une preuve de l'amnésie verbale ; en d'autres termes, ils ne veulent pas y voir une lésion du même ordre que le trouble de la parole lui-même, que l'on reconnaît indépendant de l'état de l'intelhgence et de l'amnésie.
C'est ainsi que Trousseau mesure en quelque sorte l'intelligence de ses malades à la conservation de l'écriture. Après en avoir montré un qui qui ne pouvait pas écrire, il ajoute textuellement : «. Vous conviendrez, messieurs, que des manifestations aussi limitées indiquent une intelligence bien faible*! »
Laborde fait exactement le même raisonnement : quand il trouve un malade qui ne peut pas écrire, il en conclut
1 Trousseau; Clin. méd. de l'Hôtel-Dieu de Paris, tom. II, pag. 639.
2 Ibid., pag. 645.
3 Ihid., pag. 677.
'^ Ibid., pag. 676.
que son intelligence est loin d'éLre inLacLe. Ainsi, il parle d'un sujet chez lequel « les mots ne venaient pas plus au bout de la plume qu'au bout de la langue », et il en conclut que son intelligence était fort altérée' .
Et citant et adoptant cette idée de Laborde , Lorain dit que la mimique peut facilement donner le change sur la véritable situation intellectuelle du malade, et que «le meilleur critérium en ce cas, lorsqu'il est réalisable, c'est l'écriture ^)).
Ainsi, pour tous ces auteurs , l'état de l'écriture reflète l'état de l'intelligence. Or c'est là, à mon avis, complètement méconnaître la signification des troubles de l'écriture dans l'aphasie. De ce qu'un aphasique ne peut pas écrire, cela ne veut nullement dire que son intelligence soit altérée. Dans l'écriture, il y a les mêmes temps que dans la parole : il y a l'idéation à une extrémité de la chaîne ; il y a la transmission et l'exécution de mouvements appropriés à l'autre extrémité, et entre les deux il y a ce temps de passage du mouvement intellectuel au mouvement nerveux qui est précisément lésé dans l'aphasie, au point de vue de l'écriture comme au point de vue de la parole.
Les détails mêmes de notre observation établissent bien nettement que l'intelligence était suffisamment conservée, que les mouvements étaient assez faciles, et que cependant il ne pouvait pas écrire du tout. 11 ne faut donc pas vouloir soutenir, comme les auteurs que j'ai cités, que la perle de l'écriture est en rapport avec l'altération de l'intelhgence.
On ne peut pas admettre non plus que les troubles de l'écriture soient sous la seule dépendance de la perte de mémoire. Cette opinion a cependant été soutenue par des auteurs qui font autorité, tels que MM. Bouillaud et Jaccoud, indépendamment de Laborde, de Lorain et de tant d'autres déjà cités.
1 Laborde: Bull. Soc. Anal., 1863, pag. 385. ^ Loraia ; Additions à Valleix, tom. II, pag. 171.
« Pour M. Jaccoud, dit Falret \ la suppression simultatanée de l'apLitude à écrire et à parler suppose toujours l'amnésie verbale ou la perte de la mémoire des mots... C'est aussi l'opinion de M. le professeur Bouillaud... »
Mais M. Falret s'élève lui-même, et avec beaucoup de raison, contre cette interprétation évidemment erronée. Il cite notamment un fait de Forbes Winslow et plusieurs faits de Marcé dans lesquels il y avait perte de la faculté d'écrire et conservation de la parole.
« Dans ces circonstances , ajoute-t-il, on ne peut pas dire que la perte de la mémoire des mots fût la cause de la suppression de l'écriture, puisque la parole était conservée sans l'écriture, et que les malades se servaient, en parlant, des mots qu'ils ne pouvaient pas écrire^.» Seulement, après avoir ainsi nettement réfuté l'opinion de Jaccoud et de Bouillaud, il n'émet pas d'opinion personnelle et termine en disant : « Ce sont là des faits qu'il faut se borner à constater jusqu'à nouvel ordre, sans pouvoir encore les expliquer ^ » .
On peut aller plus loin, et, sinon expliquer ces troubles, du moins les assimiler à ceux de la parole , dont tout le monde se fait une idée assez nette. Mais pour cela il faut une analyse complète des troubles de l'écriture chez l'aphasique, et c'est ici que nos figures et leur exposition aa début de ce paragraphe vont nous être utiles.
Nous avons vu, en effet, les troubles de l'écriture être jour par jour entièrement comparables et parallèles aux troubles de la parole. Nous l'avons vu ne pas pouvoir écrire son nom au début , même quand on le lui mettait sous les yeux , et cependant il savait dessiner. Ce n'était donc pas la seule perte de mémoire qui l'empêchait d'écrire. Les mêmes conséquences ressortent des phénomènes de substitution de lettres, de répétition des lettres, des mots,
1 Falret; loc. cit., pag. 616.
'-i Ibid., pag. 617.
3 Ibid.
d'intoxication par les lettres et par les mots, comme dit Gairdner.
En d'autres termes, tout ce que l'on trouve pour la parole, nous le trouvons pour l'écriture. Tout ce que les auteurs disent pour montrer l'indépendance du trouble de la parole et de l'intelligence , ils doivent le répéter pour établir la même indépendance pour l'écriture.
Le champ de l'aphasie s'agrandit ainsi en se précisant: ce n'est pas seulement la perte de la parole , c'est encore, si nous y ajoutons les troubles du langage mimique lui-même, la perte de la faculté générale de communiquer avec ses semblables .
Si l'on se rappelle, en effet, l'état dans lequel est entré notre malade, on verra qu'à ce moment le langage mimique était lui-même aboli. Quand on lui demandait depuis combien de jours il était malade , il ne pouvait pas se faire comprendre; et cependant il saisissait ce qu'on lui demandait, il savait ce qu'il voulait exprimer : la meilleure preuve en fut quand il sortit un passe-port pour montrer son nom et se faire admettre à l'hôpital; mais il ne pouvait pas s'exprimer.
Il représentait bien cet état sur lequel Trousseau a insisté, et avec raison V L'aphasique au degré le plus avancé pourra pleurer si l'occasion s'en présente, c'est-à-dire si les émotions qui l'agitent le poussent en effet à pleurer; mais il ne pourra pas simuler les pleurs si les sentiments vrais ne l'y poussent pas.
« Lorsqu'un individu se meut avec la facilité la plus grande, quand les traits de son visage sont agités par la joie, par la surprise, par la douleur, on se demande pourquoi ses traits sont impuissants à exprimer les mêmes sentiments lorsqu'ils ne sont pas commandés par la passion qui les agite ^. d
' Trousseau ; loc. cit.
^ Ibid., pag. G8G.
268 DES LOCA.LISATIOiNS
Pour expliquer cet état bizarre, mais réel, et qui constitue l'essence même de l'aphasie , Proust * a fait une distinction très-vraie entre le langage naturel et le langage artificiel; il décrit le langage naturel en montrant, d'après Gratiolet, un chat qui exprime sa satisfaction après avoir bu une tasse de lait, ou un gourmet en littérature qui montre sur sa figure le plaisir qu'il trouve à sa lecture. Yoilà le langage naturel. Au contraire, dès qu'il s'agit de compter avec ses doigts, défaire avec la tête le signe oui ou le signe non, etc., tout cela est de pure convention. C'est du langage artificiel.
Eh bien ! toute l'essence de l'aphasie est dans cette distinction : l'aphasie à son plus haut degré est la perte de la faculté du langage artificiel et la conservation du langage naturel.
«Dans l'aphasie, dit Proust^, la pensée persiste, le langage d'action persiste, mais le langage artificiel est altéré ou aboli. J
Définition pleine de justesse, que nous acceptons dans son sens le plus large et même dans un sens plus large que ne l'admet l'auteur lui-même. Car Proust ne considère dans le langage artificiel que la parole et l'écriture, et, pour être vrai et complet, il faut y comprendre également le langage mimique.
La simple analyse un peu complète du cas que nous avons observé nous permet donc de nous décider sur la véritable nature de l'aphasie et d'adopter, par exemple, comme définition :
L'aphasie est l'impossibilité de revêtir une idée conçue de la forme voulue pour qu' elle puisse être communiquée à nos semblables, acte indispensable à la mcmifestation artificielle de notre pensée, soit par la parole, soit par V écriture, soit par le langage mimique.
' l roust ; A rch. de mécL, 1872, pag. 148. ^ Ibid.
DANS LES MALADIES CÉHÉnUALES. 260
Il y a aussi un troisième point intéressant à relever dans l'observation ci-dessus : c'est celui qui est relatif aux troubles des sens, à l'hémianesthésie concomitante. Mais ce côté va être spécialement développé dans le travail suivant.