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Des troubles de la sensibilité dans TAphasie

A la salle Saint-Jean, vous voyez tous les matins, depuis quelques jours, un payant qui à première vue ne paraît pas malade. Il a bonne mine, une figure épanouie et semble en parfaite santé. Mais dès que vous l'interrogez ou que vous voulez causer avec lui, vous reconnaissez tout de suite son mal : il ne peut pas parler. Il vous répond par quelques monosyllabes peu distincts, et rien de plus.

Ce n'est cependant pas un sourd-muet. D'abord il n'est pas sourd : il entend très-bien quand on lui soubaite le bonjour ou qu'on lui dit de sortir la langue. De plus, il a été officier ; c'est un ancien capitaine. — Son infirmité est donc acquise.

On peut encore ne pas parler par défaut d'idéation ; la pensée à exprimer peut faire défaut : c'est ce qui arrive dans le coma, dans la démence ; mais notre homme est au contraire fort intelligent, et, malgré l'impossibilité où il est de s'exprimer, il nous a donné de nombreuses preuves de son intelligence.

Ainsi, nous lui avons montré un almanach de Mathieu (de la Drôme) ; il a très-bien reconnu le portrait dessiné sur la couverture, et pour nous le désigner, il a montré les nuages, le ciel. — Nous lui avons demandé de nous trouver sur cet almanach le jour de l'année où nous étions. Il y est arrivé, mais pas en lisant. Il a reconnu que chaque mois occupe une page. Il a compté une deux, trois, quatre pages; a compris qu'il était en avril, a compté

1 Résumr'; d'une lejoQ clinique publié dans le Montpellier médic.

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huit lignes, et a montré, tout triomphant, la huitième ligne: nous étions en effet au 8 avril. Analysez tous les raisonnements, toute la mémoire que cet acte-là exige, et vous reconnaîtrez que notre malade abien toutes ses facultés intellectuelles. — Comme mémoire des figures, il a reconnu ceux d'entre nous qu'il avait déjà vus lors de son précédent séjour à l'hôpital.

Enfin, il a voulu un matin nous parler du colonel F. . . . , qu'il connaît beaucoup, paraît-il. Il a commencé à dessiner sur son pantalon un geste qui voulait dire l'épée ou la bande du pantalon ; nous avons dit : Un officier ? et sa figure s'est épanouie en signe d'assentiment. Puis, par une pantomime très -imagée, il nous a fait comprendre qu'il s'agissait d'un personnage important, avec deux grosses épaulettes. Un général? avons-nous dit. Il a fait signe que non ; puis, mettant sa main horizontalement et la baissant de quelques centimètres, il nous a indiqué que c'était un grade au-dessous du général. Un colonel? Des affirmations enthousiastes et ravies nous ont répondu. — Il fallait découvrir le colonel. Il y en a plusieurs à Montpellier. Le colonel B. . . ? Il a fait signe que non ; et cependant, pour nous montrer de qui nous parhons, il a fait le geste découper le bras, et, en effet, le colonel B... a été amputé d'un bras. Nous avons nommé ainsi divers colonels, et quand nous sommes arrivés au colonel F , il a montré une trèsbruyante satisfaction. — Il avait réussi à se faire comprendre sans prononcer un seul mot, sauf le mot : pardi! qu'il prononçait dans ses moments d'affirmation enthousiaste.

Notre malade a donc parfaitement conservé son intelligence. Cette intelligence est-elle absolument aussi entière qu'avant sa maladie ? Je n'en sais rien, mais en tout cas il lui en reste largement assez pour mieux parler qu'il ne le fait.

Remarquez en passant l'importance médico-légale de ces faits. Voilà un homme qui avant les travaux contemporains sur les maladies nerveuses aurait été déclaré dé-

chu de tout droit, comino ayant perdu son intelligence. Le vulgaire le croirait imbécile ou démeut, puisqu'il ne peut pas parler du tout. Eh bien ! une analyse attentive do son état montre qu'il y aurait injustice à le déclarer incapable de tester, par exemple.

L'idéation est suffisante pour qu'il puisse parler. La phonation n'est nullement en défaut non plus.

Il n'y a aucune paralysie de la langue, ni des lèvres, ni du palais. Non-seulement la voix est claire et sonore, mais il articule très-bien les quelques syllabes qu'il prononce. Ainsi, il dit parfaitement : pardi et 6 Bien plus,

il chante, avec les paroles, les deux premiers vers de la Marseillaise ; il articule très-nettement tous les mots qu'il prononce et qu'il ne peut du reste plus dire, malgré une invitation expresse, quand il ne chante pas. — L'appareil de la phonation, de l'articulation des mots, est donc dans un état d'intégrité bien suffisante pour que notre malade puisse parler.

Pourquoi donc ne parle- t-il pas ? Ce qui manque, c'est le passage de l'idée au mot ; ce temps intermédiaire de la parole physiologique manque. — Il pense avec des images : ainsi, il voit le colonel quand il veut ; il évoque des souvenirs, voit les objets, etc., mais il ne peut pas revêtir sa pensée d'un mot.

Ce n'est pas cependant là de l'amnésie, de la perte de mémoire. Il n'a pas simplement oubhé les mots par lesquels on désigne les choses. Car, dites-lui un mot ; dites-lui le nom d'un objet : il ne pourra pas le répéter. — Notre malade est donc atteint ^'aphasie vraie, l'aphasie étant considérée comme un trouble de la parole tout à fait spécial, avec conservation de l'idéation et de la phonation.

L'aphasie est complète ici : il n'y a pas de phénomènes de substitution, de mots oubliés, etc. Le malade ne dit rien du tout ou presque rien.

Cependant, remarquez en passant l'influence de l'entraînement. Quand il est tourmenté du désir de nous faire

comprendre quelque chose et qu'il constate enfin que nous avons saisi, sa satisfaction enthousiaste lui fait très-nettement dire : pardi ou h... Et alors, dès qu'il a dit ce mot une fois, il le répète à tout bout de champ : c'est le phénomène que Gairdner a appelé : intoxication par un mot, — L'entraînement durhythme musical lui fait aussi nettement articuler les premières paroles de la Marseillaise^ tandis qu'il lui est impossible de dire armes ou citoyens, en dehors de l'air.

L'écriture est aussi complètement abolie chez lui que la parole. — Le langage mimique est seul conservé ; on le dirait presque exagéré par une sorte de suppléance.

Le passage inverse du mot à l'idée est également impossible : notre malade ne peut pas lire, et non-seulement il ne peut pas lire à haute voix, mais la lecture mentale est impossible. Pour se reconnaître dans l'almanach, il compte les pages ou les lignes, mais il ne lit pas. Et cependant il voit bien les lignes et les traits, puisqu'il reconnaît le portrait de Mathieu (de la Drôme) et la disposition du calendrier.

Notre sujet présente donc, vous le voyez, un type d'aphasie classique. Mais je voudrais attirer surtout votre attention sur les phénomènes qui, chez lui, accompagnent l'aphasie. D'abord il est hémiplégique : il a la paralysie habituelle du côté droit; c'est conforme à la loi de Dax. — Jusque-là, rien d'extraordinaire.

Tout le monde connaît et décrit les troubles moteurs qui accompagnent l'aphasie ; mais on a encore bien peu attiré l'attention sur les troubles sensitifs qui peuvent accompagner ce symptôme. Il en existe cependant. La sensibilité générale et la sensibilité sensorielle sont assez souvent altérées dans ^'aphasie. — C'est là un fait sur lequel je voudrais fixer un instant votre attention.

Déjà, en 1873, j'ai observé dans ce même hôpital et dans ce même service un aphasique très- curieux qui pré-

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sentait des troubles intéressants du côté de la sensihilité. Voici ce que nous en disions à cette époque'.

«Nous arrivons maintenant à étudier des phénomènes qui n'appartiennent pas en propre à l'aphasie, mais qui sont sous la dépendance de la même lésion qu'elle, et dont la coexistence avec ce symptôme est intéressante à noter, surtout au point de vue de la pathogénie.

» Quand notre malade était en pleine convalescence, quand il parlait et pouvait assez nettement exprimer ce qu'il pensait, il nous dit un jour que la vue d'un œil était bien diminuée et même supprimée dans certains points. Étudiée de près, cette altération de la vue fut une hémiopie d'un seul œil excessivement nette. L'attention une fois attirée sur cet ordre de phénomènes, nous interrogeâmes les divers autres sens, et nous vîmes qu'en même temps l'odorat était presque aboli dans une narine , l'ouïe dans une oreille et le goût sur une moitié de la langue : tout cela à droite. Pour l'odorat, l'expérience ne fut pas aussi concluante que pour les autres sens, parce que nous n'avions pas suffisamment varié les substances ; mais pour l'ouïe, nous mesurâmes la distance à laquelle il entendait le bruit de la montre ; et enfin, pour le goût, l'expérience fut tout à fait concluante, car je ne crois pas possible de dissimuler l'horrible impression que fait la coloquinte sur la langue, impression qu'il ne chercha pas à dissimuler quand le pinceau arriva sur la moitié gauche de l'organe. Le doute n'est donc point permis au point de vue des faits ; la simulation n'était pas admissible : notre malade a réellement présenté, en même temps que l'aphasie, une hémiopie, une hémiosmie, une hémisurdité et une hémigeusie, le tout à droite. »

Il me fut très-difficile de trouver à cette époque-là des faits analogues. Je trouvai la mention d'une observation (peut-être semblable) de Dechambre, que je ne pus pas

* Montpellier médic, 1873, tom. XXK, pag. 119.

me procurer, et je vis d'autre part que Gairdner citait un fait de Craighio de Rato dans lequel l'aphasie s'était accompagnée d'illusions de la vue.

Depuis lors, en 1876, M. Galezowski a publié un travail intéressant sur les amblyopies et les amauroses aphasiques' .

Il cite d'abord ce qu'il appelle l'amblyopie amnésique : le malade ne distingue pas ce qu'il voit, par suite d'un véritable trouble aphasique ; il ne peut pas distinguer, comme il ne peut ni parler, ni lire, ni écrire. — En second lieu, il y a dans certains cas atrophie du nerf optique, par suite de la lésion qui a produit l'aphasie. — Il parle enfin d'une hémiopie tout à fait semblable à celle que nous avons observée nous-méme, qu'il appelle hémiopie aphasique, et dont il cite une observation.

A peu près à la même époque (4 mars 1876), Huguenin signalait à la Société des médecins de Zurich^ une nouvelle observation d'hémiopie chez un aphasique.

Il semble qu'il y ait là plus qu'une vulgaire coïncidence ; en tout cas, ces faits forcent à diriger toujours son attention sur l'état des sens chez les aphasiques.

Chez notre malade, l'exploration des sens est fort difficile. Il semble cependant qu'il n'y ait pas d'altération manifeste de ce côté ; mais il présente un autre phénomène qui, à certains points de vue, peut être rapproché du précédent : il a une légère hémianesthésie dans le côté droit. — Quand on le pique à droite, il sent, mais il sent infiniment moins qu'à gauche , ce qu'il exprime trèsnettement par une pantomime très-expressive et par l'articulation énergique de ses mots favoris : 6. . . , imrdi !

Il m'a paru intéressant de rechercher si les faits analogues sont fréquents, et j'ai rapidement pu constater qu'ils

1 Arcli. gén. de méd., juia 1876, et Rev. d'ophlhahnol., juillet 1876.

2 Rev. des Se. médic, tom. X, pag. 112.

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sont moins rares qu'on ne le croirait tout cF abord. Voici notamment la mention de huit faits que j*ai trouvés seulement dans les Bulletins de la Société Anatomique ou dans les Comptes rendus de la Société de Biologie.

1 . Gornir . Chez un aphasique, a la sensibilité cutanée fait défaut à tout le côté droit, jusqu'à peu de distance de la ligne médiane. Le malade est insensible de ce côté aux piqûres d'épingle, et n'apprécie nullement la température ni la forme des corps avec lesquels on met sa main en rapport. La sensibilité musculaire paraît intacte, le malade accusant de la douleur lorsqu'on presse un peu fortement les masses musculaires. Il a le sentiment de l'attitude dans laquelle on place son membre en lui fermant les yeux, et il se sert parfaitement de son membre insensible pour boire ; sa marche paraît n'offrir rien d'anormal; il sent le sol sous ses pieds... Trois ou quatre jours après son entrée, on commence à constater une amélioration sensible au point de vue de la parole et de la sensibilité cutanée, qui commence à revenir par le membre inférieur. Depuis cette époque jusqu'au jour de la mort, survenue par les progrès de la tuberculisation pulmonaire, le malade avait recouvré peu à peu complètement la parole et la sensibilité, sauf un léger bégaiement qu'il conservait encore, et une sensibilité obtuse qu'il conservait sur une plaque cicatricielle qu'il portait àl'avant-bras droit.»

2. Quinquaud'*. Aphasie; hémiplégie droite. «La sensibilité à la douleur est manifestement diminuée à droite. Il y a de la lenteur dans les perceptions, ce qui est trèsévident si l'on compare avec le côté gauche.»

3 . ViUard ^ . Attaques épileptiformes ; aphasie ; hémiplégie droite. « Il y a perte complète de la sensibilité et du mouvement dans le bras et la jambe du côté droit. »

< Soc. de Biol, 1864, pag. 32.

2 Soc. Anat., 1869, pag. 273.

3 Ibid., 1870, pag. 178.

4. HumberL'. Aphasie. « Il y a un peu de contracture des muscles du côté droit et leur sensibilité est diminuée. »

5. Gruveilhier^ Fracture traumatique du temporal gauche; aphasie. «Un certain degré d'anesthésie des deux côtés du corps; on peut enfoncer une épingle de quelques millimètres sans qu'il fasse un mouvement pour se soustraire à cette piqûre. »

6. Troisier^ Aphasie; hémiplégie droite. « Le pincement delà peau du côté paralysé est perçu, mais il est certainement moins douloureux que de l'autre côté. Il en est de même pour le chatouillement de la plante des pieds. )j

7. Dreyfus"*. Parésie du bras droit, puis aphasie. «Légère diminution de la sensibilité à la pulpe des doigts et sur la paume de la main, qui paraît plus chaude que la main gauche» (17 juillet). — 25. Attaque nouvelle; aphasie. ((Le lendemain, on constate sur la face dorsale de l'éminence thénar droite une légère diminution de la sensibilité.» — 28. La sensibilité est émoussée à la partie antérieure de la cuisse (à droite) dans les deux tiers inférieurs. — 1" août. Anesthésie complète du bras droit. — 24. Anesthésie presque complète des membres droits. Paralysie faciale droite très-nette avec diminution de la sensibilité.

8. De Boyer ^ ((Aphasie; hémiplégie droite, flasque; hémianesthésie ; hémiplégie faciale; eschares précoces du côté paralysé. » Dès la première heure, « anesthésie prononcée à droite».

11 me semble que ces faits doivent vous frapper. L'aphasie n'est pas une maladie extrêmement fréquente ; r hémianesthésie l'est encore moins. La coïncidence des deux choses est donc plus remarquable encoi-e. Ajoutez les cas (nécessairement nombreux) dans lesquels la sensibilité

* Soc. Anat., 1870, pag. 335.

^ Ibid., 1873, pag. 858.

'^ Soc de BioL, 1873, pag. 388.

* Soc. Anat,, 1876, pag. 577.

5 Ibid., 1877. — Progr. méd., a" 37.

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n'a pas été explorée, et les autres faits confîrmatifs que je n'ai pas trouvés à cause de la rapidité de mes recherches , et vous reconnaîtrez qu'il y a là une coïncidence fréquente, très-fréquente même.

La raison de cette fréquence peut être indiquée aujourd'hui : le siège de la lésion dans l'aphasie n'est pas bien loin du siège de la lésion dans l'hémianesthésie. Faites sur u!i cerveau les coupes de Pitres , et vous verrez que la partie lenticulo-optique de la capsule interne est rapprochée du ■pied de la troisième circonvolution frontale et des circonvolutions de l'insula.

Rien d'extraordinaire donc à ce que dans un certain nombre de cas la lésion porte sur les deux régions simultanément. C'est ce qui est très-clair, notamment dans le dernier fait de M. de Boyer; le foyer de ramollissement «s'étend assez en arrière pour occuper la région de l'hémianesthésie et assez en avant pour séparer la troisième circonvolution frontale gauche de ses connexions avec les centres blancs » .

Les troubles sensoriels, comme ceux de notre observation de 1873, ceux de Galezowski et ceux de Huguenin, doivent encore rentrer dans la même catégorie. Nous remarquons seulement la possibilité des dissociations, les sens étant frappés dans un cas et dans un autre la sensibilité générale; c'est ce qui fait admettre à Huguenin, en arrière de la scissure de Sylvius, un district de substance corticale en rapport avec l'organe central de la vue (?). La physiologie pathologique de l'hémiopie reste cependant encore obscure, car c'est l'amblyopie que l'on observe en général dans les faits d'hémianesthésie d'origine cérébrale.

Quoi qu'il en soit, vous voyez que les troubles de sensibilité méritent d'être étudiés dans l'aphasie. Soit les sens, soit la sensibihté générale, peuvent être très-souvent le siège d'altérations importantes dont l'étude plus complète devrait tenter quelqu'un d'entre vous.

CHAPITËE II.

OBSERVATIONS RELATIVES A LHEMIANESTHESIE, L HEMIGHOREE ET l'atHÉTOSE.

Les faits que nous venons de rapporter, relatifs aux troubles de la sensibilité dans l'aphasie, appartiennent déjà à ce chapitre. Nous pourrions également citer ici un fait trèscurieux d'hémianesthésie cérébrale, chez un malade présentant d'autre part des phénomènes d'ataxie locomotrice. Mais ce cas, déjà publié en partie', manque du contrôle nécropsique^. Nous nous contenterons donc de donner l'observation suivante, qui a été suivie d'autopsie. — Nous résumerons ensuite quatre cas d'athétose.

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