‹ Des lois agraires chez les RomainsChapitre 12 sur 29 · XXXIII · texte numérisé non relu

XXXIII

(3) M. Acilius Olabrio , qui AntiOchum ad Thermopylas Ætolosque devicerat... In hune maxime , quad mu/la congiaria habiterai , qui bus magnam partem hotninum obligaverat , favor populi se ineltnabat (T.-L. XXXVII, 57).

(4) Trois antres exemples de tes distributions , par des particuliers , sont cependant rapportés par Tite-Live. En 325, M. Flavius est nommé tribun du peuple, gr#ce à une distribution de viande faite pendant les funérailles de sa mère ( VIH, 22). En 184, pour honorer les funérailles du grand pontife P. Liclnius Crassus, on lit une distribution de viande au peuple (visceratio data) ; on donna un combat

dès son premier tribunat , après avoir vengé son frère , est obligé de porter une loi pour les distributions de blé au peuple. Plutarque se contente de dire que cette loi fixait à Un très-bas prix le blé que l’on devrait distribuer aux pauvres (1). Velléius Paterculus dit que ce prix fut fixé à cinq sixièmes d’as par modius ; c’est-à-dire à un taux dérisoire (2). Appien est peut-être plus exact; suivant lui, Caïus Gracchus ordonna , par cette loi , de faire , tous les mois , une distribution de blé à chacun des citoyens , et cela aux dépens du trésor public; il ajoute que cette distribution était jusqu’alors inconnue , à ces conditions du moins (8). Dans tous les cas , la mesure était désastreuse ; c’était ériger en principe , établir comme règle générale , des aumônes qui n’avaient été jusqu’alors qu’accidentelles (A). Aussi Marius , plus éclairé , ou mieux inspiré , dans ce cas, que les Gracques , fit-il rejeter , en 119, pendant son tribunat , une distribution gratuite de blé (5). Le peuple était déjà tellement habitué à recevoir ainsi sa subfcistanee, que Marius perdit, un instant, sa popularité , et qu’il ne fallut rien moins que ses victoires sur Jugurtha,

de cetu vingt gladiateur* ; de* jeux funèbre* qui durèrent trois jours , et un repas public , après ces jeux ; pour ce repas des tables furent dressées dans toute l'étendue du Forum (XXXIX, 46). La puissance des Crassus ne s’explique-t-elle pas, èh partie, par cette habileté à capter l’affection du bas peuple? - En 440, Spurius Mélius , avait été condamné pour avoir acheté et distribué des blés au peuple (IV, 13). Mais ce qui, alors, était exceptionnel et criminel devint général et parut lhndccnt plus tard.

(t) Vie de Tib. et de C. Gracchus, cb. S4.

(2; Yell. Pat. Il , 6.

(3) £itr,péjiùv SpqiTjvoy éptïa; txdrtw tuv tqjlat&v, 4itO t£>V xoivûv j'prpjidttov, oO itptfrrpov ttu96ç Siaô'.Sooéït (App., C. ctv. 1,21.)

(4) Cicéron a très-bien fait comprendre les ffieheux résultats de ces distributions gratuites : Frumentariam legem C. Gracchus ferebat. Jvcunda res p lebi romance ; victus enim suppeditabutur large Une labore. Repugnabant boni, quod et ab industria plebem ad desidiam avocari putabant, et Ærarium exhaurxri viâebatur (Pro Sextio, 48.— Coll. ). V. Leclerc, XIII, p. 340.)

(5) Plut. Vie de Marius, ch. 4.

les Cimbres et les Teutons , pour lui rattacher la populace qu’il s’était ainsi aliénée. Aussi, en 100 , après ses triomphes, pendant son sixième consulat, Marius appuie-t-il la loi de Saturninus qui rétablissait les distributions gratuites ordonnées par la loi de C. Gracchus, mais en supprimant la légère redevance que Caïus paraît avoir fixée (1). Sylla essaya inutilement , dans son plan de réforme , de supprimer les distributions gratuites de blé qui favorisaient la paresse , et par suite , la corruption du peuple. Son idée était juste ; mais les moyens qu’il employait étaient-ils aussi sages? 11 fixa un tarif, un maximum pour toutes les denrées ; il fit des lois somptuaires, espérant que les riches cessant d’absorber dans leurs festins les objets les plus nécessaires à la consommation , le prix des denrées baisserait, et que les basses classes pourraient vivre du produit de leur travail. Mais , j’ai déjà dit que ces lois somptuaires ne furent jamais exécutées , si même elles étaient exécutables ; d’ailleurs, comme je l’ai dit également, le travail était presque impossible , par suite du bas prix auquel pouvaient produire les ateliers d’esclaves. Aussi , dès l’année 75 , c’est-à-dire deux ans après la mort du dictateur , le consul Cotta établit-il , ou rétablit-il la distribution gratuite , aux frais du trésor , de cinq modii de blé , par mois , à chacun des citoyens.

Ces distributions gratuites ne peuvent évidemment se faire qu'avec le blé que fournissent l’Afrique , l’Égvpte, la Sicile, puisque, comme nous l’avons vu, l’Italie, depuis bien longtemps , ne produit plus rien. De là les famines qui désolent Rome lorsque les pirates parcourent la Méditerranée et interceptent les convois ; de là les lois Gabinia et Manilia qui donnent à Pompée un pouvoir absolu. Les lois frumentaires , qui ordonnaient ces distributions gratuites de

(I) Plut. ib. 29.

blé aux citoyens pauvres, sont donc une conséquence presque forcée de toutes les misères que j’ai déjà expliquées; et, à leur tour, elles ont pour conséquence l’établissement du pouvoir absolu. Tous les faits se touchent et s’enchaînent dans l’histoire. César trouva cette foule toute disposée à se vendre au plus prodigue; il consuma son patrimoine et engagea l’avenir par des prodigalités inouïes , pour acheter cette populace qui déjà, comme celle du temps de l’empire , ne demandait plus que du pain et des spectacles. Tous ceux qui jouissaient du droit romain , et qui étaient prolétaires , pouvaient participer à ces distributions. Aussi le nombre en était-il considérable. Suétone nous apprend que lors de la dictature de César, il y avait 320,000 personnes prenant part à ces libéralités, et que César réduisit ce nombre à 150,000 (1). Les abus recommencèrent bientôt, et Auguste fixa ce nombre à 200,000. Mais il dut suppléer plus d’une fois, à ses propres frais, à l’insuffisance des ressources légales. Il dut même régulariser le service de ces distributions. Ce fut lui qui établit les greniers publics , qui créa le service de Vannone, comme on l’appela, et le prœfectus annonce , magistrat dont les fonctions furent dès lors importantes, puisqu’il tenait, pour ainsi dire , le sort de Rome entre ses mains. Ainsi il y

(1 ) Suét. César, 4 1 . — Aucun historien ne dit si ces distributions étaient faites Individuellement ou pour une famille. En admettant cette dernière interprétation , et en prenant pour moyenne , trois personnes par famille , on trouverait 900,000 personnes vivant de ces aumônes. Ce nombre est immense, mais n’a rien d’invraisemblable, si l’on se rappelle la situation misérable de l’Italie, comme nous l’avons indiquée. C’est à cette interprétation que s’est rangé M. Dureau de la Malle (Ec. Pol. des Rom. II, p. 222.)— César, en restreignant le nombre de ceux qui recevraient du blé, agissait en homme d’État. Il obligeait au travail une foule d’hommes valides qui vivaient d’aumônes; mais il fournissait des moyens d’existence à une foule de malheureux, surtout d’anciens soldats. C’est exactement ce que Sallustc lui avait conseillé ( Epist. ad Cæs., I, 41 et 43). M. Dureau de la Malle (Ec. Pol. II, p. 309-310) donne sur ce point d’excellents détails; je regrette de ne pouvoir reproduire sa comparaison entre les lois frumentaires et la taxe des pauvres, Ÿincome-tax, en Angleterre, et sur les résultats, en apparence contradictoires, d’une mesure analogue, dans deux pays différents. Ces considérations doivent être lues et méditées avec soin.

eut désormais des distributions régulières et légales ; mais les distributions personnelles ne furent pas moins nombreuses. Aux funérailles des grandes familles, on donnait des repas publics (1). Dans les jeux de Pédilité , on alla jusqu’à donner de l’argent, des habits, des chars. Agrippa , le ministre favori d’Auguste, rendit célèbres les jeux qu’il fit donner, par la distribution de billets de loterie jetés , par lui, au milieu de la foule-; ces billets donnaient droit à un objet de prix , pour les spectateurs qui avaient été assez heureux pour les enlever au milieu de la lutte (2). Néron suivit cet exemple ; pendant les jeux scéniques qu’il fît donner, on distribua, chaque jour, jusqu’à mille billets de loterie, avec lesquels on avait, ou des oiseaux rares, ou un habit, ou de l’or, ou de l’argent, ou des chevaux, des diamants , des maisons, des terres, ou enfin des vivres de toute espèce , du pain , du blé , de l’huile , du vin (3). De là l’affection du bas peuple pour les plus mauvais princes, et notamment pour Néron. L’attachement de la populace était en raison des profusions qu’on lui faisait. Du reste , Néron avait déjà employé ces moyens pour parvenir au trône. Les conyiaria avaient été les principaux mobiles d’Agrippine pour détacher le peuple de Britannicus et le rendre favorable à son fils (h). Aussi, plus tard, lorsque Néron a fait mourir sa mère , il n’a pas de meilleur moyen pour rendre le sénat et le peuple complices , pour ainsi dire, de son parricide , que d’écrire, de Naples, une lettre où il accuse Agrippine de s’être opposée aux largesses qu’il

(1) C'est ce que l’on appelait des visceraliones. — Cicéron exprime, dans des termes énergiques, cette misérable situation d’une populace affamée : Ilia concionalis hirudo Ærarii, misera ac jejuna plebecula. (Ad Att. 1,16. — Coll. Leclerc, XXI, p. 98, et note de Mongault, 1b. p. 184.)

(2) Dion Cass. XL1X, p. 477.

(î) Suétone , Néron, 1 1 .

(4) Tacite, Ann. III, 29.— XII, 41.

voulait faire au sénat, aux soldats et au peuple (1).

Telle était devenue cette populace romaine ; déjà le mal commençait à l’époque des Gracques. Quant aux autres ressources que cette population corrompue et dégradée avait pour subsister, les faits abondent. Aucun criminel , pourvu qu’il fût en état de payer, ne manquait de témoins pour affirmer, sous la foi du serment , qu’ils avaient vu ce que, matériellement, il leur était impossible d’avoir vu; ou qu’ils n’avaient pas vu ce que, certainement, ils avaient dû voir. Plaute met continuellement, sur la scène, de ces personnages qui font leur métier, et un métier lucratif, de vendre de faux témoignages et de faux serments. Puis , les soldats désœuvrés étaient surtout à la disposition de tous les ambitieux qui voulaient, ou troubler la République, ou se défaire d’un compétiteur ou d’un ennemi. C’était quelque chose de semblable à ces spadassins du moyen âge, ou à ces bravi de l’Italie du xvn' siècle, dont le plus grand poète de l’Italie moderne, Manzoni , nous a retracé le caractère dans un célèbre et admirable ouvrage. Catilina recruta ses complices dans de hauts rangs sans doute, les Lentulus, les Céthégus, peut être Crassus et César ; mais combien d’hommes d’action ne trouva-t-il pas dans la populace, disposés à piller, à massacrer les riches, à mettre le feu à Rome ? L’attachement aveugle à celui qui payait était devenu le seul mobile, sans considération de patrie ni de souvenirs de gloire ou de liberté. Tibérius Gracchus, lui-même, ne nous offre-t-il

(1) Infensa militi , patribusque et plebi , ditsuasisset donativum et congiarium (Ann. XIV, 11 ).— Dans toutes ces républiques antiques (je ne «lirai pas démocratiques, car la vraie démocratie élève et moralise le peuple au lieu de l’abrutir), mais démagogiques , livrées aux passions brutales d’une populace sans intelligence et sans foi , ces moyens d’action étaient infaillibles. 11 en était à Athènes comme à Rome. Aristophane le prouve dans toutes ses pièces. Mais pour montrer cette influence des distributions gratuites de blé ou de viande , il n’y a rien de plus curieux , de plus instructif, de plus amusant , que la grande dispute de Cléon et du charcutier, devant le peuple, dans la pièce des Chevalier t (Trad. de M. Artaud, t. II, p. 80-113. édit, in— 32).

pas , dans son entourage , plusieurs hommes de ce caractère ? Le philosophe Blosius de Cumes ne disait-il pas qu’il aurait mis aveuglément le feu au Capitole , si Tibérius le lui eût commandé ? Milon avait une troupe armée autour de lui ; Clodius en avait une autre. La guerre avait changé de théâtre et de caractère (1). Sylla eut des bourreaux pour toutes ses proscriptions.

Tous ces services étaient largement rétribués. Mais le trafic que les plébéiens faisaient de leur vote, était peut-être plus lucratif encore. C’est par là que s’explique l’ardeur des Latins à se glisser dans Rome. Dès l’époque de la prise de Carthage, où commença, suivant plusieurs écrivains, la décadence des mœurs publiques (2) , le trafic des votes et les profusions des candidats aux magistratures , étaient

(1) Aussi les élections ne se firent-elles plus que par la force, et les Romains appelèrent avec raison leurs assemblées la bataille det comices ( comitiale certamen ). (Val. Max. IV, 5, § 3.)— Glaucia renverse les urnes pour faire nommer Marius consul ; il massacre les compétiteurs qui s’opposent à lui. Sylla , nommé consul , est poursuivi par les sicaires de Marius et ne trouve d’asile que dans la maison de son ennemi. Combien de faits semblables ne pourrait-on pas citer? En voici un qui est moins connu. Pompée voulait se faire réélire consul avec Crassus. Tous ses concurrents se retirent, à l’exception d’un seul , Domitius. Le grand Pompée soudoie des assassins , les place lui-méme en embuscade , et quand Domitius se rend avant le jour, au Champ-de-Mars, les sicaires payés par Pompée, assomment l’esclave qui portait une torche pour éclairer son maître, puis le poursuivent lui-même, et le tiennent prisonnier dans une maison vol- Bine, jusqu’à ce que l’élection de Pompée et de Crassus soit terminée ! (Dion Cass. XXXIX, p. 115,117 et 119.— Plut, vie de Pompée, 54. — Vie de Crassus, XVI.)

(2) Salluste, surtout, a écrit un beau et célèbre passage, à ce sujet. Il est évident, comme le pensaient les Scipions, que détruire la terreur de Carthage, le seul ennemi sérieux de Rome, c’était exciter l'orgueil , l'ambition , l’ardeur insatiable des Romains. Caton, le représentant de la vieille austérité romaine, allait directement contre son but par le delenda est Carthago.—\ oici les réflexions de Salluste : Ante Carthaginem deletam populos et Senatus Romanus placide modesteque inter se r empublicam tractabant ; neque glorice neque dominationis cerlamen inter cives erat. Metus hostilis in bonis artibus civitatem retinebat ; sed ubi ilia formido mentibus discessit, scilicet ea qua seconda res amant, lascivia atquesuperbia, incessere. Ita quod in advorsis rebus optaverant, otium, postquam adepti sunt, asperius aeerbiusque fuit (Sali. Jug. 41).

devenus si fréquents et si scandaleux, qu’il avait fallu , en 149 , établir un tribunal permanent pour les poursuivre. De là, cette question perpétuelle désignée sous le nom d 'ambitus ou de brigue. Plus tard , dans l’intervalle entre le tribunat de Tibérius et le premier tribunat de Caïus Gracchus , Papirius Carbon proposa une loi Tabulaire ou Tabellaire( du mot tabellœ ou tabulæ , les tablettes sur lesquelles chacun écrivait son vote), dans le but de substituer le vote au scrutin secret au vote public. C’était attaquer indirectement le honteux trafic qui s’était fait jusqu’alors. Les grands pouvaient surveiller ceux qui votaient pour eux , lorsque le vote était public; se hasarderaient-ils à acheter des voix qui pouvaient leur manquer , au jour des comices ? Aussi cette loi ne dut-elle plaire qu’aux citoyens sages ; mais ils étaient déjà si rares ! Elle dut avoir contre elle la populace, qui vivait de ses votes; elle excita, surtout, le mécontentement des riches, comme on le voit dans Cicéron qui se prononce formellement contre le scrutin secret (1). Caïus Gracchus, avec des intentions excellentes assurément, augmenta peut-être encore le mal. Jusqu’alors les centuries ou les tribus votaient dans un ordre fixe ; il en résultait qu’il était peu nécessaire de recourir aux citoyens des dernières classes qui, légalement, n’auraient presque jamais voté, puisque la majorité était formée avant qu’on arrivât jusqu’à eux, et que l’usage constant delà République étaitde s’arrêter aussitôt que la majorité était formée. Il est vrai que , dans ces combats du Champ-de-Mars , l’ordre légal était peu respecté, et que les plus turbulents, les plus vigoureux , faisaient la loi et nommaient les magistrats. Caïus eut une bonne intention lorsqu’il décréta que, désormais,

(I) Nihil in suffragiis voce meliut... Quis non lentit auctoritatem omnem oplimatium tabellariam legem abslulisseP... Latebra data populo... Tabella vitioium occultât tuffragium... Carbonit lex est seditioti atque improbi civis (De Leg. III, 31-36. — Coll. Leclerc, XXXII, p. 514-616).

l’on tirerait au sort l’ordre dans lequel voteraient les centuries; et c’est ce motif qui, plus tard, engagea Salluste à recommander à César le renouvellement de cette loi (1), mais le résultat en fut déplorable ; la corruption et le trafic des votes durent pénétrer plus profondément encore dans toutes les classes. Marius fut réduit à acheter les suffrages pour son sixième consulat (2) , lui qui avait commencé sa carrière politique par proposer, en 119, pendant son tribunat, une loi contre la brigue. Par cette loi, Marius aurait fait échapper les citoyens qui déposaient leur vote à la surveillance des candidats. En effet, les ponts qui conduisaient au Champ-de-Mars devaient être rétrécis , de telle sorte qu’un seul homme pût y passer à la fois. Les candidats n’auraient pu , ainsi, surveiller comment votaient ceux qui avaient vendu leur suffrage, et, par suite, ils en auraient moins acheté. C’était, par une autre voie, renouveler la loi tabellaire de Carbon. Aussi cette loi excita-t-elle contre Marius de violentes clameurs (3). Mais il l’éluda, luimême, et pour sapréture et pour ses consulats. Pompée, César, Crassus, achetèrent les suffrages. Il ne s’agissait, à la rigueur , que de violer la loi par des subterfuges , et nous avons vu que les Romains avaient toujours été experts dans ce genre de fraude (4). Ils ne distribuaient l’ar-

(1) Sed de magistratibus creandis haud mihi guident absurde placel le x, quant C. Gracchus in Iributtalu promulgaverat , ut ex confusis quinque classibus sorte centuria vocarentur. lia cooequati dignitate, pecunia, virtute anteire alius alium properabit. (Sali. ad C. Cæsarem Épist. I, 7.)

(2) Per tribus sparsa peounia. (T.-L. Êpit. LX1X.)

(3) Plut. Marius, 3.— Cic. de Leg. III, 17.

(4) Dans la deuxième action contre Verrès , Cicéron fait très-bien connaître cette vénalité des élections et les manœuvres employées pour acheter le consulat, la préture , l’cdilité (in Vcrr. Act. H , Lib. 1 , § 34, 39, 40, etc..). — La première loi contre la brigue avait été portée, en l’année 354, par le tribun Pétiiius (T.-L. VU, 15). — L’abus était ancien, comme l’on volt, et assurément on peut dire qu’il remontait beaucoup plus haut. C’est un des Inconvénients de la liberté des citoyens et des élections pour des places quelconques. J’ai indiqué d’autraa

gent , après les élections , ni par eux-mêmes , ni dans leurs maisons : la loi le défendait sous peine de nullité de l’élection ; mais ils déposaient ces sommes chez des amis qui en faisaient la distribution à ceux qui avaient bien voté. C’é-

loifi dans le texte. Le scandale fut poussé au comble dans les derniers temps de la République. Pompée, pour faire nommer ses amis, mettait en pratique, dit Cicéron, le secret de Philippe de Macédoine qui ne. trouvait pas imprenable une place où pouvait entrer un mulet chargé d’or. Et Cicéron donne, aussitôt après, une foule de détails curieux sur ces marchés scandaleux (Ad AtL 1 , 16). Rien ne nous fait mieux connaître, que cette lettre, et les traités entre les candidats, et la corruption des juges. Clodius ne s’était pas contenté de donner de l’argent à ses juges ; il avait fait pour eux le métier d’entremetteur! Il faut voir les détails de cette sale aiTaircdans Cicéron lui-même. L’on n’oserait les reproduire; et l’on ne peut que s'écrier avec, l’orateur : O dii boni! Hem prrditam! ibid.) Mais Cicéron lui-méme n'avait-il pas fait de ces marchés avec Catilina? (Ad Att. I, 2.) Je sais très-bien qu’il n’est pas certain que Cicéron ait défendu Catilina , et M. Villemain a montré une sage réserve en disant (BiogT. univ. VIII, p. 533, art. Cicéron) : « Ce factieux (Catilina), accusé de concussion dans son gouver- » nement d’Afrique, fut sur le point d’avoir Cicéron pour défenseur. » Asconius cité par M. Leclerc (Ad Att. I, note 38, t. XXI, p. 146) s’élève même, avec indignation, contre cette suppositiou. Le mal n’est pas dans le fait, mais dans l’intention. Or que voulait Cicéron ? Désintéresser Catilina de scs poursuites au consulat, et, pour cela, il avait choisi ses juges; il en fait l’aveu : Judices habemus quos voluimus... Spero, si absolulus erit, conjunctiorem ilium nobis fore in ratione pelitionis. En supposant que le marché n’ait pas été suivi d'clfet, faudrait-il admettre que Cicéron, comme Clodius, eut promis et n’eût pas tenu? Tout est croyable. Aulu-Gelle (XII, 12) accuse formellement Cicéron d’avoir reçu des présents pour défendre Sylla, un des complices de Catilina, au moment même où il venait de faire condamner ses amis. Nous avons, même, écrit par Cicéron , l’aveu d’un marché conclu par lui avec Antonius son collègue, pour céder à Antonius la province qui lui était échue (voirlntrod. de M. Leclerc, p. 253- 254.) Ce sont de nouvelles contradictions à ajouter à toutes celles que nous avons déjà signalées. En voici d’autres encore : Cicéron fait un éloge continuel des chevaliers et de leur probité (in Verr. 1, 1. — Pro lege Manil. 7. — Epist. ad Quint, fr. I, 1). Et cependant il nous apprend que les chevaliers étaient furieux, de ce qu’on se fût permis de porter un décret, pour informer contre les juges qui avaient reçu de l'argent de Clodius ; lui-même parla contre ce décret qu’il approuvait au fond. Mais si l'enquête avait eu lieu , assurément, ses amis, les chevaliers, ne s’en seraient pas tirés d’une manière honorable (Ad Att. 1 , 17 et 18). — Quant à ces compromis, à ces marchés pour les élections, les renseignements abondent : En 55, les prétendants au consulat employèrent jusqu'à dix millions de sesterces (plus de deux millions de francs) pour se supplanter, et l’argent emprunté par eux lit monter l’intérêt au double (Epist. ad Q. fr. 11, 15 et IC). Aussi tous les candidats s'accusèrent-ils réciproquement de brigue , et avec raison, à ce qu’il semble. On craignit que les comices ne pussent avoir lieu ; on ne trouvait pas,

tait tout à fait différent; et le magistrat élu prêtait, en toute sûreté de conscience, le serment exigé par la loi, que ses mains étaient pures de toute corruption (1).

Du reste, il paraît que les voix étaient à bon marché : Verrès n’avait acheté sa préture , si odieusement célèbre , que 80,000 sesterces (16,800 fr.). Quelquefois, cependant, il fallait des dépenses plus fortes pour faire échouer une élection qui paraissait assurée. Ainsi les comices allaient nommer Cicéron édile ; il fallut à ses ennemis dépenser 500,000 sesterces (105,000 fr.) pour faire manquer son élection. Un seul homme refusa de tremper dans toutes ces infamies : Caton d’Utique. Mais ceux-là mêmes qui, comme Cicéron , admiraient sa probité et son énergie à combattre les vices et la corruption , le prenaient en pitié et le raillaient de ne rien entendre à la vie politique (2). Aussi Pompée et Crassus employèrent-ils et la ruse, et la force , et la corruption , pour empêcher Caton de parvenir à la

parmi les candidats, un seul honnêle homme ! (ib. III, 2 et 3.) Cicéron a raison de dire que tout est désespéré dans un semblable état de choses : JYihil est perditius his hominibus, his temporibus. (lb. III, 4, 8 et 9.) Cicéron prêtait cependant le secours de son éloquence à Sylla, à Muréna, à Bestia, coupables de brigues. Mais devant quels tribunaux ou devant quel sénat? des partis en présence poussant des clameurs et des vociférations pour s’empêcher réciproquement de parler! (ibid. II, 3.) — Plus on étudie cette triste époque dans les documents mêmes qui nous en restent, dans ses confidences et pour ainsi dire Bes confessions, plus on sent que la monarchie était pour Rome le seul moyen de salut. Pompée n’avait ni énergie ni conviction ; César devait et pouvait seul sauver Rome !

(1) C’est le système adopté par les défenseurs de Verrès. On ne pouvait prouver qu’il eût reçu directement le prix de tous ses crimes. Il avait des prête-noms et des émissaires qui recevaient pour lui. Cicéron s’élève avec une éloquente indignation contre ces subterfuges, (in Verr. II, act. 2, § 10.)

(2) On sait avec quelle verve, dans le discours Pro Muraena, Cicéron dirigea les traits de la satire la plus acérée contre la secte des Stoïciens à laquelle appartenait Caton, ce qui fit dire à celui-ci : habemus facetum consulem. Dans ses lettres confidentielles à Atticus, Cicéron se plaint plusieurs fois de l’esprit trop roide de Caton : Catonem noslrum non tu amas plus quam ego. Sed tamen ille , optimo utens animo , et summa fide, nocet interdum rsipublicœ. Dicit enim, tanquamin Platonis noAreet?, n ontanquam in Jiomuli face, sententiam (Ad Att. 11, 1).

préture. Lui-même, céda, une fois, à la contagion générale, non en achetant des suffrages , mais, en exceptant des poursuites qu’il dirigeait , pendant son tribunat, contre tous ceux qui en avaient acheté , son beau-frère Silanus , coupable du même crime (1). Parvenu plus tard à la préture , il fit porter une loi par laquelle tout magistrat élu devait, même sans être accusé , venir rendre compte, sous la foi du serment , devant les autres magistrats , des moyens qu’il avait employés pour obtenir sa magistrature. Cette loi eut quelque temps de bons effets. La vertu d’un seul homme imposait plus que les lois elles-mêmes , et l’on vit des candidats déposer, entre les mains de Caton , des sommes considérables , à la condition qu’elles seraient perdues pour celui d’entre eux qui aurait acheté les suffrages. Caton se tenait sur le Forum ; il jugeait, comme arbitre, de la légalité des moyens employés par les concurrents (2).

Cicéron avait également , pendant son consulat , porté sa loi contre la brigue. Cette loi exigeait , non-seulement qu’un candidat n’eût pas acheté les voix, mais même qu’il n’eût pas donné de combats de gladiateurs pendant les deux années qui précédaient sa candidature. Elle ajoutait , en outre , aux peines portées par les lois précédentes un exil de dix ans contre le candidat qui aurait corrompu le peuple (3). Mais veut-on savoir quel en fut le résultat? Pendant que César combattait en Gaule , vers l’année 5 h , dix ans après le consulat de Cicéron, Memmius et Domitius firent un marché si honteux , pour parvenir au consulat ,

(1) Plut. Cat. d’Ut. 26.

(2) Plut. ibid. ch. 50 et 51. C’est à cette influence si glorieuse que Cicéron fait allusion : Ardet ambitus... Tribunitii candidati jurarxint se arbitrio Catonit pelituros. Apud eum IIS quingena deposuerunt, ut, qui à Calone damtiatus esset, idperderet, et compelitoribtu tribuerelur... Si, ut pulantur, comilia graluita fuerint, plus unus Cato potuerit quam omnes quidem indices. (Ad AU. IV, 15.— Coll. Leclerc, XXII, p. 54.)

(3) Cicéron fait allusion à cette loi ( Pro Murœna, 3 et 4). — Cf. vers de Lucilius, cités, d’après Lactance, par M. Michelet. (Hist. rom., II, p. 94-95 )

que Cicéron déclare d’abord qu’il n’ose pas le confier à une lettre (1). Cependant il se ravise un peu plus tard ; il nous fait connaître, dans une autre lettre, cette convention qui surpasse , en infamie, tout ce que Rome avait encore vu en ce genre. « Memmius , dit-il , a lu dans le sénat , un traité » conclu entre lui et son compétiteur Domitius d’une part , » et, de l’autre, les deux consuls en fonctions. Par ce traité » les deux candidats s’obligent, s’ils sont nommés consuls, » soit à payer 400,000 sesterces (84,000 fr.) aux consuls » qui les auront fait nommer, soit à trouver trois augures » et deux personnages consulaires qui affirmeront avoir as- » sisté et pris part à une loi curiate , non portée , pour le » partage des provinces consulaires, qui n’ont pas été » partagées (2). » Un double faux payé d’avance! Un marché d’élection entre les consuls présents et ceux qui aspirent à cette charge! Des augures vendant leur témoignage! Le sénat écoutant, sans sourciller, l’énumération de ces infamies ! Il semble qu’il n’y ait rien au delà. Yoicî quelque chose de plus. Les lois qui défendaient la brigue étaient lettre morte; cela est évident. Mais les candidats, si prodigues de promesses , n’aimaient pas à payer. Une loi, nommée lex Aufidia (3), les avait mis à l’aise dès l’année 61.

(1) Memmium Ceesaris omnes opes eonfirmant. Cum eo Domitium eonsules junjserunt ; qua paclione ? epistola commillere non audeo. (Ad AU. IV,

15.) — J'ai suivi les indications de M. Leclerc ; il pense que ces lettres sont de l’année de Rome 699.

(2) lb. IV, 18. (Leclerc, XXII, p. 81.) ■ Que de malhonnêtes gens dans un seul • contrat ! > s'écrie Montesquieu après avoir cité tout ce passage. (Grandeur et décad. des Rom., ch. 10.)

(3) Portée par le tribun Aufldius Lurco avec le consentement du sénat. Ceux qui auraient donné l’argent promis pour leur élection devaient payer , pendant toute leur vie, 3,000 sesterces (630 fr.) à chaque tribu. Or les tribus étant au nombre de 36, la rente aurait été de plus de vingt mille francs. La loi n’étalt pas moins absurde qu'immorale. Cicéron se contente cependant de la caractériser par des plaisanteries : « J’ai dit, écrit-il à Atllcus, que Clodius exécutait cette » loi depuis longtemps, lui qui promettait toujours et ne payait Jamais. » Dixi hanc legem P. Clodium jam ante serveuse ; pronuntiare enim tolilum eu» et non date. (Ad AtL I, 16.)

Elle supprime toutes les peines contre ceux qui auront promis de l’argent au peuple , et punit seulement ceux qui l’auront effectivement donné! Encourager, en même temps, la corruption et la mauvaise foi ; voilà où était arrivée la République romaine à ses derniers jours.

Arrêtons-nous ici. Le tableau que nous venons d’esquisser peut servir à faire comprendre non-seulement les lois des Gracques , mais celles qui seront portées pendant le siècle qui voit se terminer la république. Il est évident que deux maux profonds minaient l’État , à cette époque : une extrême misère et une extrême corruption. Des lois qui auraient encore encouragé ce dernier mal , même en soulageant la misère du peuple , doivent être condamnées ; nous devons , au contraire , toute notre sympathie à celles dont le résultat devait être de diminuer , à la fois, ces deux causes de ruines. Nous aurons l’occasion de rencontrer , par la suite , quelques lois du premier genre ; celles des Gracques, au contraire, appartiennent, en général, à la dernière catégorie. Je dis en général; c’est qu’en effet le mal était si profond et tellement invétéré qu’il était bien difficile d’apporter des remèdes à tout , et que l’homme d’État, le plus prudent, le mieux intentionné, devait commettre des fautes. Il en fut ainsi des Gracques. Leurs plus ardents admirateurs l’ont reconnu, par exemple, Salluste (1). Je n’ai pas à exposer l’histoire de leurs tribunats. Mais je dois indiquer les fautes qu’ils commirent , de même que le bien qu’ils essayèrent de faire. Tibérius commit deux grandes fautes, deux fautes dont les conséquences furent désastreuses. La première , et la plus grave , fut l’atteinte portée par lui, tribun populaire, à l’inviolabilité tribunitienne. Nous venons de voir combien était profonde

(I) El sane Gracchis, cupidine victoriœ, haud salis moderatus animas fuit; ttd bono vinci satiiu est, quam malo more injuriam vineere. (Sali. Jug. 42.)

la corruption de Rome ; combien était rapide la décomposition de la société romaine. Les suffrages s’achetaient ; les juges étaient à vendre ; les provinces étaient livrées au pillage ; avec quelque adresse , on éludait les lois , et l’on s’en riait impunément, tout en paraissant les respecter. Une seule puissance restait intacte , puissance plus négative que positive , il est vrai ; plus capable d’empêcher le mal que de faire le bien; mais ancienne, redoutée des grands, toute populaire par les souvenirs des services qu’elle avait rendus ; puissance telle que les Gracques , issus de deux races patriciennes, la gens Sempronia (1) du côté de leur père , et , du côté de leur mère , la gens Cornelia, à laquelle appartenaient les Scipions, avaient dû renoncer à leur noblesse et se faire plébéiens pour parvenir à cette magistrature : je veux dire le tribunat (2). Eh bien ! Tibérius , tribun populaire , porte un coup fatal

(1) Personne , peut-être , ne s’est présenté à Rome, devant le peuple , avec des titres plus glorieux et de plus beaux souvenirs de famille que les Gracques. Leur père, préteur, puis propréteur en Espagne , en 179,178 et 177 , avait enlevé , aux Celtibériens, 103 villes suivant Tite Livc (XL, 49); ISO suivant Florus (II, 7) et Orose (IV, 20) ; 300 suivant Polybe cité par Strabon (III, p. 247). A son retour, il avait obtenu les honneurs du triomphe. Consul, il avait, après une guerre de trois ans, soumis la Sardaigne, en 174. Censeur en 168, il avait relégué les affranchis dans les tribus urbaines et arrêté ainsi une des plaies IeB plus terribles de l'État, ce qui lui mérita l'estime et l’approbation , non-seulement de l’aristocratie, mais de tous les gens de bien. Quelques années après, en 162, consul pour la seconde fois, il avait soumis plusieurs tribus gauloises. Dès 238 , leur quadrisaieul , avait soumis la Ligurie et la Sardaigne une première fois. Leur trisaïeul avait sauvé Rome après la bataille de Cannes, en consentant à se mettre à la tcte d’une armée d'esclaves qu’il avait solennellement affranchis sur le champ de bataille. Italiens, plébéiens, esclaves, nobles de Rome, provinciaux, tous admiraient et respectaient cette famille. Le père des Gracques était adoré des Celtibériens qu’il avait traités avec une bienveillance et un esprit de justice , que les gouverneurs romains ne savaient pas montrer.

(2) Il n’est pas douteux que les Gracques n’aient dû se faire adopter par une famille plébéienne, pour devenir tribuns. Au retour de son exil , Cicéron , profitant de l’absence de Clodius , alla au Capitole avec une suite assez nombreuse , et arrachant les tables tribunitiennes où étaient inscrits les actes du tribunat de Clodius , il les mit en pièces. Celui-ci lui reprocha cette violence. Cicéron répondit que Clodius , né patricien , ne pouvait être tribun , et par conséquent que les actes

à la puissance tribunitienne ; il détruit le prestige qui environnait encore cette magistrature ; il viole cette autorité, que la loi de majesté déclarait inviolable , en faisant déposer son collègue Octavius. Sans doute cette déposition était rigoureusement, littéralement légale. J’ai déjà dit que les Romains n’eurent aucune idée de cette distinction , que nous avons établie comme la sauvegarde de la liberté et de l’ordre , entre le pouvoir législatif et le pouvoir constituant. Chez eux , la constitution n’était pas la cause et la raison d’être des pouvoirs qui faisaient les lois ; elle en était un effet. Dès lors , le peuple convoqué légalement , rassemblé et consulté dans ses comices , pouvait corriger , amender , refaire , remanier la constitution , aussi souvent , et de telle manière qu’il le jugeait nécessaire. 11 lui avait plu de déclarer l’inviolabilité des tribuns ; il pouvait, quelque temps après, les déclarer responsables et les déposer. 11 avait le droit strict et rigoureux de détruire ce qu’il avait eu le droit de faire. Tout cela est incontestable. Mais était-ce agir en homme politique que de faire déposer Octavius , et de céder à l’entraînement de ses passions, au lieu de consulter l’intérêt de l’avenir? N’était-ce pas donner l’exemple de violer, légalement , toutes les lois, que de détruire la seule loi que l’on respectât encore, le vélo des tribuns qui avait, sans doute , servi plus d’une fois les intérêts des grands , mais qui avait , souvent aussi , arrêté des projets funestes au peuple? Qui pouvait dire que cet exemple ne tournerait pas contre ceux qui le donnaient? Enfin y avait-il urgence telle que Tibérius ne pût pas attendre à l’année suivante, pour faire adopter sa loi ? Il prenait Licinius Stolon pour modèle. Or celui-ci avait reculé, neuf années de suite, devant le

de son tribunat étaient illégitimes (Plut. Cic. 46). On n’accusa jamais les tribunats îles Gracques d’avoir été illégalement obtenus. Il est clair, dès lors, qu'ils avaient dû devenir plébéiens par adoption.

veto de ses collègues ; il avait triomphé , la dixième année , à force de patience, d’habileté, de courage. Tibérius, élevé par les Grecs, nourri dans l’étude des modèles de l’éloquence grecque, qui n’avait eu encore aucun orateur égal à lui, et qui n’en trouva de supérieur , pendant longtemps, que son frère (1), avait même pour agir sur les masses un moyen de persuasion que Licinius n’avait pas. Il est à déplorer que la puissance tribunitienne ait été violée par lui ; qu’il ait agi , dans cette circonstance , en homme passionné et non en homme d’État. Le moment de

(1) Cicéron est rempli de témoignages en faveur de l’éloquence des Gracques : Tib. Gracchus convellit statum civitatis; qua gravitatc vir I qua eloquentia ! qua dignitate ! nihil ut a patris , avique ylfricani prœslabili insignique virtute, prœterquam quod a senalu desciverat, deflexisset. Secutus est C. Gracchus ; quo ingenio / quanta vil quanta gravitate dicendi! ut dotèrent boni omnes , non ilia tanta ornamenta ad meliorem mcnlem votunlatcmque esse conversa (Cic., de Arusp. responsis, 19). — Ulinam in Tib. Graccho, Caioque Carbone , talismens ad rempublicam bene gerendam fuisset, quale ingenium ad bene dicendum fuit ! profecto nemo his viris gloria præstilisset... Gracchi habemus oraliones, nondum salis splendidas verbis , sed acutas prudentieeque plenissimas (In Bruto, 27). — Ecce in manibus vir et prœstantissitno ingenio, et flagrants studio, et doctus a puero C. Gracchus. JYoli enim putare quemquam , Brute, pleniorem et uberiorem ad dicendum fuisse... Damnum, illius immaturo interitn, res Romance, Lalinaeque litterœ fecerunt... Eloquentia quidem nescio an habuisset parem neminem. Grandis est verbis, sapiens sententiis, genere loto gravis... Legendus est hic orator , Brute, si quisquam alius,juventuti IVon enim solum acuere, sed etiam alere ingenium potest {Ibid., 33). — Les deux professeurs des Gracques avaient été Diophaoes de Mitylène et Blosius de Cumes; Cicéron fait un grand éloge du premier. Malheureusement nous ne pouvons juger de cette éloquence que par témoignage. Il ne reste de Tibérius Gracchus que deux discours, traduits en grec par Plutarque, et dans l’un desquels il prouve ou essaye de prouver qu’il a raison de vouloir faire déposer son collègue Octavius (Plut., Gracch., 10 et 18). C’est par erreur que M. Michelet cite comme étant de Tibérius un énergique discours qu’il a vigoureusement traduit (Hist. rom., II, p. 102, note); ce discours est de Ca'ius. Il se trouve en partie dans Plutarque (Ibid., 31), et plus complètement et en latin dans Aulu-Gclle (XV, 12). M. Michelet a reproduit (II, p. 163 et 167) quelques autres passages de ces discours, et surtout l’élégante traduction d’un de ces fragments par M. Villcmain. On en trouve quelques autres dans Plutarque (10 et 22). — M. Leclerc, dans une note du plaidoyer de Cicéron pour Sylla (t. XI, p. 174, note 8) donne le texte du fragment de Caïus. retrouvé par M. Angelo Mai dans un ancien scoliaste,et traduit par M. Villemain.

faire triompher ses idées serait arrivé ; il fallait attendre. S’il avait su attendre , il ne se serait pas élevé de luttes violentes ; Tibérius ne serait pas mort victime d’une guerre civile, et , sans doute , le Forum n’aurait pas été ensanglanté pour la première fois.

Ce n’est pas, assurément, que je partage l’opinion émise par plusieurs écrivains aristocratiques. Je ne considère pas les Gracques comme responsables du sang versé désormais dans les luttes du Forum ou du Champ de Mars. Ils en furent les victimes , non les auteurs. Tous les écrivains anciens sont unanimes sur ce point. Tibérius demandait, paisiblement, légalement, un second tribunat , lorsqu’il fut assassiné ; la foule qui l’appuyait de ses vœux et de ses suffrages était sans armes , comme le voulaient les lois. Scipion Nasica et les jeunes nobles qu’il avait entraînés, étaient armés : la responsabilité du sang versé , et du funeste exemple donné alors, retombe tout entière, non-seulement sur Scipion Nasica et ses amis , mais sur le sénat qui approuva cette conduite , et s’associa à ce crime en poursuivant les amis de Tibérius. De même , onze ans plus tard , lorsque Caïus et ses partisans se trouvèrent en présence du nouveau consul Opimius et de son armée, Caïus parlementa, et le signal de l’attaque fut donné par le consul. Ce n’est donc pas sur ce point que porte le second reproche que j’adresse aux Gracques. Ce reproche est d’avoir donné le pouvoir judiciaire aux chevaliers. Les deux Gracques en sont également responsables; Tibérius indiqua ce projet parmi ceux qu’il se proposait de convertir en loi pendant son second tribunat ; Caïus le reprit et le fit adopter, dès le moment où il fut nommé tribun. Or, nous avons vu que les chevaliers, administrant les finances de l’État , tenant à ferme le revenu des terres publiques , se portant adjudicataires des marchés et des fournitures, étaient ceux que les tribunaux politiques de Calpurnius Pi-

son , les Quœstiones perpetuæ , devaient surtout poursuivre. C’était, par conséquent, les établir juges dans leur propre cause , c’est-à-dire légaliser les scandales et décréter l’impunité. Aussi je partage complètement l’opinion de Montesquieu sur ce point , et le blâme qu’il a déversé sur cette funeste innovation des Gracques (1). Il est vrai que le blâme est facile et que les funestes résultats de cette innovation sautent aux yeux ; mais que , d’un autre côté , il est bien difficile de dire comment les Gracques auraient pu agir autrement , au milieu des embarras et des misères de la république. L’impunité semblait acquise à tous les nobles dans les tribunaux composés de sénateurs : Scipion avait échappé à une justification difficile , en entraînant les sénateurs et même le peuple au Capitole ; accusé , une autre fois , d’avoir vendu la paix à Antiochus , après la bataille de Magnésie , il avait déchiré les registres, qu’on apportait comme pièces de conviction , et déclaré qu’il ne s’abaisserait pas à rendre compte de quatre millions de sesterces , après avoir fait entrer tant de richesses dans le trésor public. Un gendre de Fabius était accusé de concussion. «Il n’est pas coupable, dit Fabius, puisqu’il est » mon gendre ; » et le sénat avait acquitté. Scaurus , accusé de crimes semblables, s’était justifié en vantant sa noblesse et en reprochant à son accusateur d’être plébéien. Un Métellus était poursuivi pour concussion ; on apportait des preuves écrites; le sénat en avait détourné les yeux (2).

(1) • Rien loin de donner à de telles gens la puissance de juger, il aurait fallu » qu’ils eussent été sans cesse sous les yeux des juges. Il faut dire cela i la louange » des anciennes lois françaises : elles ont stipulé avec les gens d'affaires avec la » même méfiance que l’on garde à des ennemis. Lorsque, à Rome, les jugements » furent transportés aux traitants , il n’y eut plus de vertu, plus de police , plus » de lois, plus de magistratures, plus de magistrats. » (Esprit des Lois, XI, 18.)

(2) Tous ces faits sont extraits de Valère-Maxime et d’Aulu-Gelle. — Ils ont été rassemblés par M. Michelet (Hist. Rom. II, p. 100). -Appicn (G. civ. I, 22) cite également les acquittements scandaleux d’Aurélius Cotta, deSalinator, de Manius

Ces acquittements étaient scandaleux , sans doute ; mais le remède inventé par les Gracques n’était-il pas plus capable de les multiplier que de les arrêter? Une autre explication de cette mesure a été donnée , et n’est pas sans avoir un grand poids. L’affaire importante pour les Gracques , était de faire passer et exécuter la loi agraire. Or quels étaient les hommes les plus intéressés à empêcher l’exécution de cette loi? Évidemment, les fermiers du domaine, qui en étaient les principauux usurpateurs , c’est-à-dire les chevaliers. Leur donner le droit déjuger, c’était leur accorder une compensation , et par conséquent acheter, pour ainsi dire , leur neutralité. Au point de vue du moment , cette conduite pouvait être politique; mais que de scandales n’entraînait-elle pas pour l’avenir ? Enfin l’on peut dire que , dans la situation des choses , les Gracques n’avaient pas d’appuis assurés. Les sénateurs étaient contre eux ; les plébéiens riches devaient, par leur connexité d’intérêts avec les grands , combattre les propositions tribunitiennes ; les Italiens devaient voir avec peine l’établissement projeté de

Aquilius, accusés de concussions dans les provinces, poursuivis par des députés qui étaient venus exprès à Rome, et qui échappèrent à une condamnation méritée en corrompant leurs juges ; enfin Cicéron dit que c'était le bruit général que, dans les tribunaux composés de sénateurs, un homme riche ne pouvait pas être condamné, malgré sa culpabilité : Inveteravitjam opinio... pecuniosum hominem, quamvis lit nocens , neminem poste damnari (in Verr. 1, 1.) Un peu plusbas, il cite beaucoup d’autres exemples de corruption déjugés, et surtout ce fait : un sénateur, étant juge, reçut de l’argent, dans la même cause, de l’accusé, pour le distribuer aux autres juges, et de l’accusateur, pour condamner l’accusé : <i'enator qui, quumjudex esset, in eodem judicio, et a reo pecuniam accepit, quam judicibus divideret, et ab accusatore, ut reum damnarel (ibid. 13). — Cicéron prétend que ces scandales n’existèrent pas, pendant cinquante ans que leschevaliers composèrent les tribunaux. Il est possible qu’aucun chevalier ne se soit laissé corrompre ; Cicéron le dit, et je veux bien le croire. Mais il ne dit pas quelle solidarité d’intérêts unissait les juges el les accusés; quelle assurance d’impunité existait pour les gouverneurs de provinces. On avait besoin d’acheter les sénateurs hostiles par principe à l’ordre équestre; les chevaliers s’acquittaient eux-mémes, sans avoir besoin de se corrompre réciproquement. Si tel est le sens de ce passage de Cicéron, lequel des deux scandales était le plus elTronté ?

colonies nouvelles ; il n’y avait aucun fond solide à faire sur cette vile populace , composée , comme nous l’avons vu , d’éléments hétérogènes, et qui ne serait relevée de son abaissement que par une loi agraire. Le seul appui possible des Gracques, leur seul point de résistance, devait être dans les chevaliers. C’est une nouvelle explication de cette loi désastreuse. Non moins désastreuse , je l’ai déjà dit , fut la mesure de Caïus relative à la distribution gratuite de blé. Mais ces réserves faites , et ces restrictions expliquées , nous n’avons plus qu’à louer les tentatives des Gracques, et surtout la loi agraire de Tibérius qui doit spécialement nous occuper.

Après les détails que nous venons de donner, la portée réelle , le caractère , les conséquences de la loi agraire de Tibérius Gracchus, sont faciles à saisir. La seule difficulté , c’est que , suivant Plutarque , Tibérius aurait proposé trois lois agraires. Nous verrons bientôt ce qu’il faut penser de cette opinion ; nous exposons d’abord le récit de l’historien grec. Suivant Plutarque , Tibérius inaugura son tribunat par la proposition d’une loi agraire très-générale , mais que l’historien déclare, cependant, avoir été la loi la plus modérée et la plus douce qu’on pùt faire, contre l’injustice et l’avarice les plus révoltantes. Tibérius voyait les terres du domaine envahies par les grands, soit par des subterfuges , quand ils se faisaient adjuger ces terres sous des noms supposés , soit ouvertement , en leur propre nom , à mesure que la loi Licinienne était de plus en plus oubliée ; il voyait l’Italie se dépeupler de citoyens libres que remplaçaient des esclaves; les enfants diminuer avec les moyens de les élever ; le service ou le recrutement militaire presque impossible. En allant de Rome à Numance, il avait traversé l’Étrurie, et cette magnifique contrée, ainsi que le rapportait Caïus dans un de ses ouvrages , ne lui avait montré, pour laboureurs et pour pâtres , que des barbares et des

esclaves ; de là, la première idée de ces mesures qui devaient être pour les deux frères la source de tant de malheurs (1). Aussi put-il dire , du haut de la tribune , que les bêtes sauvages, répandues dans l’Italie, avaient leurs tanières et leurs repaires pour se retirer ; tandis que les hommes qui combattaient et versaient leur sang pour la défense de ce beau pays , n’avaient d’autre propriété que la lumière et l’air qu’ils respiraient ; qu’ils étaient sans maison , sans établissement fixe , errant de tous côtés avec leurs femmes et leurs enfants; qu’ils ne combattaient et ne mouraient que pour entretenir le luxe et l’opulence d’autrui ; qu’on les appelait les maîtres de l’univers et qu’ils n’avaient pas seulement en propriété une motte de terre (2). Tibérius devait et voulut sauver ce peuple ; déjà, en 134, il avait sauvé une armée romaine, sous les murs de Numance , par une capitulation , peu honorable sans doute pour la république, mais honorable au moins pour lui, puisque son nom avait suffi pour imposer à ces populations espagnoles , au milieu desquelles vivaient encore les souvenirs de la sage et équitable administration de son père. Le peuple lui en avait témoigné sa reconnaissance ; il avait consenti à livrer aux Numantins le consul Mancinus; Tibérius, non-seulement n’avait pas été livré en même temps , mais on l’avait élevé au tribunat. C’étaient des devoirs qu’on lui imposait (3). Ce fut pour ces motifs qu’il proposa immédiatement sa loi agraire. Il se contentait par cette loi , dit toujours Plutarque , de reprendre un projet qui avait été conçu par Caïus Lélius , l’ami des Scipions, et auquel les Romains avaient donné le surnom de sage ou de prudent ; un de ceux que Cicéron a

(1) lato; èv ttvt ptQdtp yéypouptv, tlç Nojiavxktv Tcopeuoiiivov 8tà Tu(bpr,v(«ç t8v Ttêéptov, xa\ t^v épT)jx(av tri; -^wpotç ôpûvxa, xa\ toùç yetopy oüvxa; ^ vcpdvtac otxéTa; èiteurdxtouç xart papGipouç, totê itpwTOV èirt voûv paXfofai r?,v piupfuv xaxdiv àp; asav cuitoîç xoXtxefov (Plut., Gr.» 9).

(2) Ibid. 10.

(3) Ibid. 6 et T.

choisis pour interlocuteurs dans son Traité de la République, et dont il a pris le nom pour titre de son livre sur l’Amitié. Lélius avait été effrayé des troubles que cette loi , quelque juste qu’elle pût être , devait exciter , et il avait renoncé à cette entreprise (1). Tibérius renouvela ce projet , mais après avoir pris conseil des citoyens les plus distingués par leur probité et leur position : le grand pontife Licinius Crassus ; le célèbre jurisconsulte Mutius Scévola , sur lequel j’ai cité le témoignage de Cicéron , et qui , alors était consul ; enfin son beau-père , Appius Claudius, dont la famille n’était pas suspecte d’être trop favorable aux plébéiens. Ce fut , en s’appuyant sur tous ces hommes d’une prudence incontestée, que Tibérius proposa une loi par laquelle , loin de punir ceux qui détenaient injustement les terres du domaine , sans payer la redevance qu’ils auraient dû payer , il leur en abandonnait une partie , et de plus , toujours suivant Plutarque , leur accordait une indemnité pour celles de ces terres qui leur seraient enlevées. La portion enlevée sur ces terres, dont l’État était toujours le véritable et le seul maître , devait être distribuée à ceux qui en avaient besoin pour vivre (2).

Tels sont les renseignements que nous donne Plutarque sur la loi Sempronia. Ils en font comprendre l’esprit et le but; mais ils sont insuffisants pour nous en faire connaître toutes les dispositions. Appien , déjà si important pour la loi de Licinius Stolon , nous fournit encore pour la loi Sempronia des renseignements beaucoup plus complets. Suivant lui , par cette loi , Tibérius conciliait admirablement les intérêts réels de la république avec les besoins du temps et même les égards que l’on devait à des possessions anciennes. Personne ne devait posséder plus de cinq cents

(1) Ibid., 8 — . Éîttxefpn®» l»lv oiv rj 6iop8<ioti rdïoç AalXux 6 Sxtrawvoî itoïpoç.

(2) Ibid., 9. • ,

arpents de terres (1). Appien n’ajoute pas , il est vrai , de terres publiques. Mais il est impossible de s’y tromper. Les détails qui précèdent et ceux qui suivent ; le but que Tibérius se proposait, et que Plutarque et Appien exposent parfaitement ; tout se réunit pour prouver que Tibérius n’attaquait que les possessions injustes , ou du moins invétérées aux dépens du trésor public , et non les propriétés elles-mêmes. Nous avons d’ailleurs le témoignage positif de Cicéron, que j’ai déjà cité (2). Yelléius Paterculus (3) , dont l’autorité n’est pas d’un grand poids , je le sais , vient corroborer cependant cette interprétation. Enfin , si nous avons malheureusement perdu le cinquante-huitième livre de Tite-Live qui était entièrement consacré à l’histoire du tribunat de Tibérius Gracchus , l’Épitome qui nous en reste suffit pour montrer comment ce grand historien avait jugé la loi de Tibérius. Nous y lisons : « Tibérius Sempronius » Gracchus , tribun du peuple, propose une loi agraire qui » défend de posséder plus de cinq cents arpents des terres » publiques (4). » Ces témoignages réunis prouvent que Tibérius ne s’attaquait qu’aux terres du domaine et ne touchait pas aux propriétés. De plus ils confirment, encore bien nettement , l’interprétation que nous avons donnée à la loi Licinienne. Appien dit, en effet , que la loi de Tibérius n’était que la reproduction de la loi de Licinius Stolon (5). Le même écrivain nous fait encore connaître d’autres dispositions de cette loi , et tous ces renseignements prouvent la sagesse , la prudence , l’extrême réserve de ce tribun dont on a si souvent faussé le caractère , en le représentant

(1) Mï)8év(« T&v ircvraxo u(<ov nXéOpwv -nXéov S^eiv (App. , G. civ., I, 9).

(2) Tiberium et Caium Gracchos, plebem in agrii publicit constituiue, qui agri a privatis antea posiidebantur (Cic., de Lcg. agr., II, 5).

(3) II, 2 et 3.

(4) IYe qui » plusquam quingenta jugera agri publici possidtat (Eplt., LVIII).

(5) L. cit. — n*Xai&<; vd(ioç.

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comme un révolutionnaire furieux et un démagogue insensé. Indépendamment des cinq cents arpents qu’un père de famille pouvait conserver en son nom, Tibérius permettait d’en conserver deux cent cinquante au nom de chacun des enfants d’une famille (1). Le tribun se rappelait , sans aucun doute, la conduite de Licinius Stolon, et voulait empêcher la reproduction de ce scandale. Toutefois, je ne puis croire que ce motif soit le seul qui l’ait fait agir ainsi. Il existait des lois pour punir la fraude , et personne n’aurait été tenté d’encourir l’amende à laquelle Licinius avait été condamné. J’aime mieux voir dans cette disposition de la loi Sempronia, une profonde idée politique ; jelaregarderais comme un encouragement indirect donné à l’augmentation du nombre des enfants, pour augmenter, par cela même, la population libre et le nombre des défenseurs de l’État , de jour en jour plus restreint , par suite de circonstances que j’ai énumérées. La loi Julia n’aurait donc été qu’un développement de ce projet de Tibérius. Ce qui me confirme dans cette interprétation , c’est le second passage d’Àppien que je cite en note. 11 y aurait eu 250 jugères de plus pour chacun des enfants (exxorco tü>v t.x itov). Par conséquent, l’aisance d’une famille aurait augmenté avec le nombre même des enfants , tandis que , dans l’état misérable oü étaient réduits les plébéiens, chaque enfant, qui naissait , augmentait les charges et la misère de la famille elle-même.

Je continue l’examen de la loi Sempronia telle qu’Appien nous la présente. J’ai prouvé , dans la première partie de

(1) Dmot ô’diuTüjv, ôrrtp x6v xtaXaiôv vdpiov, irpoxextOst xi ru(7ca xouxtav ( Ibid., 9). — Il ne s’agit pas seulement , comme on l’a quelquefois interprété d’après ce seul passage, de 250 jugères pour tous les enfants d’une famille; mais bien de cette quantité pour chacun des enfants. Il n’y a pas è s’y tromper en lisant cet autre passage du même historien : K«t issualv, olç élut icaïStî, èxsurop xat xoùxwv xà tipiata (Ibid., 11).

ce travail , que l’État ne devait rien à ceux qui prenaient à ferme, à leurs risques et périls, les terres du domaine public ; qu’il n’entendait pas les aliéner ; qu’il se réservait tout recours et tout droit à rentrer dans la propriété de ces domaines, lorsqu’il le jugerait convenable; qu’une possession , une jouissance , aussi longue qu’on pût la supposer , n’infirmait pas ces droits, parce qu’un principe admis par les jurisconsultes , c’est qu’il n’y avait pas de prescription contre l’État. Au point de vue du droit , strictement interprété et rigoureusement appliqué , il n’y avait donc ni injustice, ni spoliation, de la part de l’État, à évincer les possesseurs , et à donner une destination nouvelle à des terres dont il avait pu concéder, aliéner même, si l’on veut, la jouissance , mais dont il s’était réservé la nue-propriété. Cependant, j’ai fait également observer qu’en agissant ainsi, l’État aurait causé un préjudice notable à des citoyens nombreux dont plusieurs , au moins , avaient agi de bonne foi ; qu’il aurait enlevé tout encouragement à des améliorations matérielles sur les terres concédées. En effet , aucun homme de bon sens ne peut consentir à employer des capitaux dont il ne retirera pas , au moins , l’intérêt. Un bail à termes éloignés , et la garantie contre la dépossession , au moins pendant un certain nombre d’années , sont donc indispensables, pour qu’un locataire ou un fermier quelconque consente à embellir la maison ou à bonifier la terre qu’il a prise à bail. Par conséquent, dans le nombre des possesseurs du domaine , qui s’étaient, les uns par ruse et par usurpation, et les autres par achat, rendus propriétaires, il y avait deux catégories distinctes. Autant les grands et les riches qui avaient usurpé les terres publiques méritaient peu d’égards, autant en méritaient ceux qui s’étaient rendus acquéreurs de bonne foi. La distinction était difficile à faire ; aussi Tibérius eut-il raison de consulter , dans ce cas , moins le droit strict et rigoureux , que

l’intérêt des divers citoyens qui avaient pris à ferme les terres du domaine. En outre , les uns et les autres avaient amélioré ces terres ; les uns et les autres avaient profité du silence de l’État à réclamer ses droits; l’État seul devait supporter les frais de ce silence , perfide peut-être , funeste du moins à la majorité des citoyens. De là l’indemnité , aux frais du trésor public , que Tibérius Gracchus promet , par sa loi , et au nom de l’État. En s’en rapportant au texte de Plutarque que j’ai déjà indiqué , Tibérius aurait été trèsgénéreux. Il aurait garanti une indemnité pour les terres dont les possesseurs seraient évincés. C’est , en effet , de cette façon que la plupart des écrivains ont présenté la loi agraire de Tibérius Gracchus. Le bon sens d’abord, puis un texte formel , prouvent que cette interprétation ne peut être la véritable. Rome aurait-elle pu racheter ainsi toutes les terres publiques? Ses ressources financières y auraient-elles suffi ? Y aurait-il eu sagesse , de la part de l’État , à racheter ce qui lui appartenait, c’est-à-dire la propriété du fonds que personne ne lui contestait? La loi de Tibérius fut plus sage et plus raisonnable ; elle fit la part des droits de l’État, et celle des possesseurs , parmi lesquels, je le répète, plusieurs étaient de bonne foi , et avaient acquis, à prix d’argent, et non par des usurpations , ce qu’ils possédaient ; dont tous , assurément, avaient amélioré ces terres et dépensé des sommes considérables à leur donner une plus grande valeur. Rembourser ces frais , accorder pour ces dépenses une indemnité équitable , tout en reprenant, au nom de l’État , la nue-propriété qui lui appartenait , telle devait être la conduite d’un grand citoyen qui comprenait que la sûreté d’un État repose sur la bonne foi et la confiance publique; d’un démocrate zélé, mais prudent et moral, qui savait que le meilleur moyen de servir le peuple est de lui donner l’exemple de la fidélité à tenir ses engagements, même lorsque ces engagements ne reposent que sur une

sorte de convention tacite, et sanctionnée seulement par le temps. Telle fut la conduite de Tibérius , dans sa première loi agraire. Il promit une indemnité pour les dépenses qui auraient été faites sur les terres publiques , et non pour ces terres elles-mêmes. C’est ce que dit bien formellement Appien , et je n’hésite pas à préférer cette interprétation à celle de Plutarque (1).

Voici d’autres dispositions, non moins sages et généreuses, qu’Appien nous fait connaître. Les cinq cents arpents que Tibérius laissait aux possesseurs , et les 250 qu’il accordait pour chacun des enfants , leur étaient concédés gratuitement et garantis pour toujours , ce qui veut dire, sans doute , que l’État renonçait à tout droit de les réclamer ou de les reprendre (2). Il fallait que le mal fût bien profond , et que les difficultés fussent bien nombreuses , pour que l’État renonçât ainsi à l’exercice d’un droit qu’il s’était toujours réservé ; pour qu’il convertît en propriétés un si grand nombre de possessions. Le même historien ajoute que la loi de Tibérius portait que toutes les terres qui resteraient libres , après cette épuration , seraient partagées entre les plébéiens par l’intermédiaire de Triumvirs qui seraient changés chaque année (3). Enfin il nous fait connaître une autre disposition , fort sage , de cette loi : Tibérius défendait aux citoyens de vendre la portion qui leur aurait été assignée (4). 11 savait parfaitement à qui il avait

(1) ËXey E... (uoO&v Sjia xï;< re-rovr^iévr,; tÇepyaslaç aOTàpxi) tpepouivo’j; (toùç

icXou<rfou<) (App., de B.C , I, 11).

(2) T^v èÇalpevov 4vsu Tipiÿn xtt,uiv èç alel péSaiov èxàartp... x. T. X. ( Ibid .). — N’avons-nous pas vu quelque chose d’analogue après nos conversions de rentes, lorsque l’on a déclaré que celles qui avaient été réduites ou converties étaient contolidéet , c'est-à-dire garanties contre une conversion ou une réduction nouvelle?

(3) K ad rf|v Xonrtiv (y^v), tpéïç alprcoù; dvôpatç, èvaXXaaaojiévouç xax’êToç, 3iavé(ietv vot? itévr;9i [Ibid., 9).

(4) Toino... Toi? itXouaCouç, où Suvapivouç lu .. wvtlaOou ratpà tüv

xXnpoupivwv. Ôydpvot r pav/o<, xadxtôt itpotiîoptvo?, dxTiydpEue p.è|iwXéiv(/ÿ.,10).

affaire. Sans cette prudente restriction , les plébéiens euxmêmes n’auraient pas gardé les terres qui leur auraient été accordées ; pressés de jouir , ils les auraient vendues aux grands, et l’inégalité excessive que le sage tribun essayait de combattre, aurait promptement reparu : sa loi aurait été illusoire.

Quel fut le résultat de cette première proposition ? Appien et Plutarque surtout le font parfaitement connaître. Pour combattre cette loi , les grands eurent d’abord recours aux larmes ; ils n’essayèrent pas de recourir à la discussion ; ils auraient succombé dans la lutte. Ce premier moyen ne réussissant pas , les riches employèrent la ressource qu’Àppius Claudius avait autrefois conseillée ; ils cherchèrent dans le tribunat même le moyen de faire échouer la proposition d’un tribun. Ils gagnèrent un des collègues de Tibérius, le jeune Octavius , et celui-ci mit son veto à la loi de son collègue. Tibérius employa tous les moyens pour vaincre l’opposition d’Octavius : d’abord une discussion , à la tribune, devant le peuple , discussion grave , sérieuse , modérée de la part de Tibérius auquel, dit Plutarque, il n’échappa ni une parole injurieuse , ni un mot dicté par la colère. Octavius persista. Tibérius , pensant que cette opposition était dictée par l’intérêt personnel , parce que Octavius possédait beaucoup de terres publiques , offrit de lui payer , sur ses propres biens qui n’étaient cependant pas considérables , la valeur des terres qui lui seraient enlevés. Cette noble générosité n’eut aucun succès ; Octavius persista, Tibérius suspendit alors toutes les magistratures; mais plusieurs personnages influents l’ayant supplié d’épuiser d’abord toutes les ressources légales, il consentit à en référer au sénat. Ce corps était composé de riches. Il était juge dans sa propre cause ; il donna raison à Octavius. Ce fut alors que Tibérius recourut au dernier moyen , moyen non pas injuste mais dangereux : il en appela au peuple. Le tribunat

étant ainsi divisé , la concorde étant impossible , toutes les voies de conciliation ayant été inutilement tentées , Tibérius convoque le peuple et déclare que l’un des deux tribuns doit être déposé ; que lui-même est prêt à rentrer parmi les simples citoyens, si le peuple le lui ordonne. Puis, pour prouver que ce n’est pas la passion qui le fait agir , pour que le peuple puisse lui-même décider , non par entraînement, mais avec le sang-froid et le calme nécessaires, il renvoie la décision au lendemain. Le lendemain , les trentecinq tribus sont convoquées. Les dix-sept premières avaient voté pour la destitution d’Octavius ; une voix de plus , et Octavius était déposé. Tibérius arrête un moment les suffrages, embrasse Octavius, et, les larmes aux yeux, le supplie de céder. Octavius fut un instant ému , mais il jeta les yeux sur les grands. La honte le retint, et il persista. La dix-huitième tribu , qui formait la majorité , vota comme les premières : Octavius fut déposé (1). Tel est le récit de Plutarque. La conduite de Tibérius nous y paraît admirable de dévouement et de patience. Cependant je ne puis m’empêcher de renouveler le blâme que j’ai déjà, indiqué plus haut : Tibérius aurait dù céder momentanément à la résistance légale de son collègue , quels que pussent être les motifs qui l’inspiraient. L’inviolabilité tribunitienne était la sauvegarde de la liberté. C’était la seule garantie du peuple dans l’état de corruption oü était tombée la république avilie. Détruire cette dernière barrière , anéantir ou annuler la dernière magistrature qu’on respectât encore, c’était apprendre au peuple qu’aucune loi n’était sacrée ; qu’il n’existait plus de constitution ; que son intérêt seul devait être consulté. Se montrer patient et calme ; attendre, comme Térentillus Arsa et Licinius Stolon, plusieurs années, s’il le fallait; fatiguer le sénat et les riches de ses demandes si

(I) Appien, I, 12; Plutarque, Gr., 11, 12, 13. — Cicéron a singulièrement interverti les rôles ( in Bruto, 25).

légitimes de réparations , voilà quelle devait être la conduite de Tibérius. Ce grand citoyen , cet ami si sincère , si dévoué , si généreux de ce peuple romain , peu digne sans doute de ses bienfaits, mais qu’il espérait régénérer , serait irréprochable , s’il avait eu , dans cette occasion , un calme plus grand , un respect plus profond pour les lois de sa patrie ; s’il n’avait pas donné , dans l’intérêt du peuple , un exemple funeste dont on ne tarda pas à s’autoriser contre le peuple lui-même.

Rien ne s’opposait plus alors à l’exécution des projets de Tibérius. Sa loi agraire fut acceptée sans contestation ; les riches, vaincus dans cette lutte imprudente qu’ils avaient soulevée , furent obligés de s’y soumettre. Mais quelle est cette loi agraire ? Suivant Plutarque , très-favorable du reste à Tibérius, celui-ci indigné de l’obstination des grands à rejeter une loi prudente, équitable , modérée , avait , même avant la déposition d’Octavius, modifié complètement sa première loi; et il en avait proposé une seconde, inspirée par la colère, par la haine contre les riches. D’après cette seconde loi , l’indemnité , accordée précédemment pour les dépenses faites sur les terres qui seraient enlevées , était supprimée ; non-seulement les enfants des possesseurs n’auraient plus conservé les deux cent cinquante arpents que le premier projet leur accordait , mais les possesseurs euxmêmes auraient été obligés d’abandonner , sur-le-champ , toutes les terres qu’ils occupaient , sans pouvoir évidemment conserver même les cinq cents arpents que Tibérius, comme Licinius Stolon , leur avait garantis (1). Si l’on adoptait ce récit, Tibérius nous apparaîtrait comme un révolutionnaire, non plus comme un sage et bienfaisant réformateur. Je ne puis croire qu’il en ait été ainsi. Tibérius était trop prudent pour demander l’impossible. Si , dès 366 , il avait fallu ac-

(I) Plut., Gr., lt.

corder un bill d’indemnité aux possesseurs, à plus forte raison fallait-il , en 133 , jeter sur le passé un voile encore plus épais. Tibérius avait bien compris ces nécessités de son temps dans la première loi qu’il avait proposée. Les sages ménagements qu’il y avait introduits rendaient seuls sa loi , non-seulement exécutable , mais acceptable. Demander l’expulsion des riches possesseurs de tous les domaines, c’était de la folie, et Tibérius n’était pas fou. Comment aurait-il été possible de revenir même sur les lois Liciniennes, et d’enlever aux possesseurs, devenus propriétaires en vertu de ces lois, ce qu’elles leur avaient garanti? Aussi je crois qu’Appien a mieux compris le véritable état des choses , le caractère de Tibérius et la portée de ses réformes , lorsqu’il s’est contenté de dire que la loi fut adoptée et que l’on créa trois commissaires pour l’exécuter , sans faire mention d’aucune modification apportée au projet primitif (1). Ces triumvirs furent Tibérius luimême, l’auteur de la loi, Caïus, son frère, et Appius Claudius, son beau-père. Il n’y a aucune divergence sur ce point.

L’Épitome de Tite-Live, déjà cité, indique, à la suite de la nomination des triumvirs , une autre loi par laquelle Tibérius aurait autorisé ces magistrats à distinguer, parmi les terres, celles qui étaient propriétés particulières, celles qui appartenaient au domaine public (2). Il est évident que cela ne pouvait pas faire l’objet d'une loi spéciale, attendu que les triumvirs n’étaient pas nommés pour autre chose que pour faire cette distinction , pleine de difficultés ; et

(1) Koïvtoçêï àvr’ aÙTOü Gpaapyo:; VjpsÏTO, xat é VOOGG, 6 -£pt TT, P

èx'jpoÙTO. AtXV£[J.£(V ?£ T'jTT,V àx£yG'.pGTOVT,VTO — p<UTO!, I’pTX/o; TJTbp, 6 vg;j.gQ£tt,p,

xod àôeVji; ôpuüVTao; èxeivou, xal o; èxiJSeos Ta) vguoOptti KXatiSwç À— TT.op (De B. C., I, 13). Au lieu de Q. Muinmius, Plutarque indique un client de Tibérius, nommé Mucius, comme successeur d'Octavius.

(2) Promulgavit et aliam tegem agrariam... ut iidem triumviri judicarent, guis jmblicus ager, guis privatus esset (Epit , LV11I).

lorsqu’ils auraient déterminé quelles étaient les terres publiques , pour en opérer le partage entre les citoyens les plus pauvres. Nous ne pouvons donc considérer cette prescription que comme une des parties essentielles, un des articles, pour ainsi dire, de la loi Sempronia (1).

Une autre loi agraire , très-importante , quoiqu’elle ne soit que partielle , signala le tribunatdeTibérius Gracchus. Au moment où la loi agraire venait d’être acceptée , un habitant de Pergame, nommé Eudème , vint à Rome, apportant avec lui un testament , par lequel le roi Attale III , qui venait de mourir, instituait le peuple romain pour son héritier. L’occasion parut favorable à Tibérius pour compléter sa première loi. Il en proposa une nouvelle par laquelle les biens du roi de Pergame devaient être vendus, et l’argent qui proviendrait de cette Vente employé à acheter des bêtes de somme et des instruments aratoires pour tous ceux qui , d’après la loi précédente , devaient recevoir des terres. En outre cet argent devait servir à procurer , aux mêmes citoyens , les moyens nécessaires pour faire les premières avances de leur culture (2) . Cette loi était assurément fort sage; il était douteux, très-dguteux , comme le prouvait Aristonicus qui commençait à prendre les armes pour soutenir l’indépendance du royaume de Pergame , qu’ Attale III

(1) Il n'est pas nécessaire de dire que, pour la loi Sempronia, comme pour la plupart des lois de la république romaine , nous sommes réduits à des commentaires, à des analyses, à des extraits d'auteurs anciens; la discussion qui précède le prouve assez. Le texte meme nous fait défaut. Cependant Rigaut et Goéz, surtout [Rei agr. script., p. 318) ont publié dans leurs collections des fragments assez étendus de la loi de Tibérius Gracchus. M. Giraud les considère, avec raison, ce nous semble, comme apocryphes. Ils n’apprennent rien de plus que les récits de Plutarque et d’Appien, avec lesquels ils ont été évidemment composés. Cette supercherie n’était pas rare au xvi' siècle , comme l’a si bien prouvé M. J.-V. Leclerc, à propos des fragments prétendus des slcta diurna de Rome, publiés par Pighius et Dodwell (Des Journaux chez les Romains, p. 261, 278 et suiv.).

(2) Plut., Gr., 16.

eût fait ce testament. Mais enfin le sénat le déciderait valable et authentique ; la république se croyait en droit de prendre possession de ces vastes domaines. A qui devaientils profiter? Allaient-ils encore grossir les domaines déjà si vastes des grands? La république en adjugerait-elle l’exploitation ? Dans ce cas , n’était-il pas à craindre que les chevaliers, qui les prendraient à ferme, ne se conduisissent là comme ils se conduisaient pfirtout, et qu’ils ne fissent détester la domination romaine dont ils étaient les représentants? Quelle conduite plus sage , quel parti plus prudent, l’authenticité du testament d’Attale une fois admise, que de distribuer au peuple , non pas ces terres elles-mêmes qu’il ne pouvait aller occuper , mais la valeur des richesses et des propriétés du roi de Pergame? C’était le complément naturel de la loi agraire. Non-seulement la république donnait des terres au bas peuple; elle lui fournissait, de plus , les moyens d’exploitation. La classe moyenne était reconstituée , en face de l’aristocratie ; la populace sortait de sa misère, de son abrutissement, de sa servilité. Mais c’était là précisément ce que l’aristocratie ne voulait pas. Aussi que d’ accusations contre Tibérius Gracchus! D’abord on attaqua cette proposition comme inconstitutionnelle : jusqu’alors le sénat seul avait eu le droit de disposer des conquêtes nouvelles ; c’était transférer le pouvoir exécutif du sénat au peuple. Un sénateur , nommé Pompéius , alla plus loin. 11 affirma qu’Eudème, l’ambassadeur de Pergame, avait apporté à Tibérius la robe de pourpre et le diadème d’Attale , pour indiquer au tribun qu’il devait un jour régner à Rome. C’était la vieille accusation dirigée contre Spurius Cassius , Spurius Mélius , Manlius Capitolinus. Cependant, quelque vieille et quelque absurde qu’elle pût être , elle produisait toujours de l’effet sur ce peuple romain , tout disposé à se soumettre à une tyrannie avilissante , comme il le prouva sous Tibère , Néron , Domitien ,

mais qui ne voulait pas de roi. 11 avait peur d’un mot ; la chose elle-même, habilement déguisée, ne l’aurait pas effrayé.

Tibérius perdit courage en se voyant abandonné par ce peuple qu’il avait servi. De là, pour trouver un point d’appui , ses promesses aux chevaliers et ses demandes en faveur des Italiens ; de là , sa candidature à un second tribunat. Toutes ces demandes , je l’ai déjà dit , étaient incompatibles. La loi agraire était et devait être populaire. Telle que Tibérius l’avait conçue, elle était, non-seulement de toute justice , mais d’une prudence, d’une modération extrêmes ; elle procurait un bien immense à la république, sans froisser aucun intérêt légitime, sans causer à aucune classe de l’État de véritables dommages. Les demandes en faveur des Italiens étaient moins habiles. Elles étaient tout aussi justes, tout aussi légitimes, je l’ai déjà prouvé ; mais y avait-il possibilité de concilier ces deux intérêts rivaux? Sur les terres que l’on allait distribuer au peuple , on fonderait sans doute des colonies. Les Italiens devaient-ils et pouvaient-ils s’y soumettre , même à la condition d’obtenir, légalement, ces droits politiques dont ils s’emparaient par la fraude? D’un autre côté, le préjugé contre les populations vaincues et même étrangères, était aussi ancien que Rome ; le peuple le partageait comme l’aristocratie. Ainsi la loi agraire devait irriter les Italiens ; les demandes en faveur des Italiens devaient mécontenter le peuple romain ; l’une et l’autre mesure irritaient les grands. Tibérius eut recours d’abord aux justifications et aux prières. Le peuple fut ému , surtout lorsque Tibérius parut sur le Forum , tenant à la main ses deux enfants , en faveur desquels il suppliait. Mais quelle émotion passagère que celle de ce peuple ! Il fallait un appui plus solide. Tibérius le chercha dans les chevaliers. Il leur promit le pouvoir judiciaire , mesure funeste à tout égard, comme je

l’ai dit, et qui même n’atteignait pas son but. En effet, les chevaliers n’y trouvaient pas de compensation suffisante au dépouillement des terres publiques dont ils auraient été les principales victimes. On a dit , avec raison, qu’en essayant de gagner en même temps les chevaliers , les Italiens et le peuple, Tibérius voulait une chose contradictoire. La loi agraire irritait les chevaliers , les nobles et les Italiens ; la mesure en faveur des chevaliers, ne pouvait plaire qu’à ceux-ci ; elle irritait les sénateurs, les Italiens et le peuple; la mesure en faveur des Italiens irritait le peuple entier, les chevaliers et les nobles. Quelques classes favorables pour certaines lois, des coalitions redoutables d’intérêts contre chacune , telle était la situation que l’état déplorable de la république avait faite à Tibérius. De nombreux amis, dignes et dévoués citoyens comme lui , le soutinrent ; le consul Mutius Scévola refusa de recourir à la violence. Scipion Nasica , soutenu par l’aristocratie , donna le signal, et Tibérius fut assassiné au moment où il s’enfuyait , sans armes , du Forum envahi par une troupe de nobles armés et furieux (132) (1). Les grands ne s’arrêtèrent pas là. Le

(l)Appien(G.C.1, 13, 17). — Surtout Plutarque (Gr. U, 25). — Personne n’a mieux compris les difficultés de la position de Tibérius Gracchus, à la ün de son tri— bunat, qu’un éloquent et ingénieux historien que je cite souvent, parce que, avec une netteté d'esprit toute française , il a jeté une lumière nouvelle sur tous les points de l’histoire qu’il a abordés. Quoi de plus net et de plus complet, en même temps, que ces quelques lignes? « Les chevaliers, rivaux du sénat pour la » puissance judiciaire , étaient encore plus ennemis du petit peuple romain et > italien qu’ils tenaient ruiné et affamé. Tibérius , en essayant de les gagner en ■ même temps , voulait une chose contradictoire. Il ne fut soutenu de personne. » Les pauvres, Romains et Italiens, virent en lui l’ami des chevaliers qui rete- » nalent leurs biens ; les sénateurs et les chevaliers , l’auteur des lois agraires qui » les forçaient de restituer » (M. Michelet, Hist. rom., II, p. 166). Je suis d’autant plus heureux de lui rendre cet hommage que , sur un grand nombre de points , je ne puis partager l’opinion de l’éloquent historien à l’égard desGracques. Avec toute la déférence et le respect que je lui dois, sentiments que j’ai manifesté» dans toutes les occasions et que je n’ai jamais démentis , je me permettrai de faire observer que son récit du tribunat des Gracques présente beaucoup de points contestables ou mal interprétés. On a déjà relevé, avec raison, l'accusa-

corps de Tibérius fut en butte à mille outrages ; ses partisans furent poursuivis , condamnés à mort ou à l’exil. Le consul, Mutius Scévola, qui avait lui-même encouragé la loi agraire et qui s’était honoré par son refus de recourir à la violence, céda à l’entraînement général de l’aristocratie qui se croyait victorieuse. 11 déclara légitime la mort

lion d'ambition dirigée contre Cornélie. On a fait observer que Cornélie eut, il est vrai, une ambition , mais grande et légitime , celle de voir ses iils devenir les sauveurs de leur patrie. Ce n’est pas sans motif que Catus lui ût clever une statue avec cette inscription : à Cornélie, la mère des Gracques. C’était son plus beau titre de gloire. Elle avait élevé ses fils pour remplir le râle de dévouement auquel ils se sacrifièrent l’un et l’autre; et Cicéron, excellent juge dans ces questions, retrouvait , dans les discours des Gracques, l'esprit et l’éloquence de leur mère dont il avait lu les lettres (In liruto, 27 ). Aussi peut-on justement, je crois, contester l'authenticité des deux lettres de Cornélie à Catus, qui sont imprimées à la suite des vies de Cornélius Népos. Ces deux lettres ne sont , je n'en doute pas, qu’un pur exercice oratoire , un e déclamation de quelque élève des écoles de rhétorique de Kome. ie ne puis pas non plus souscrire au jugement qui a été porté par M. Michelet sur le résultat de l’éducation des Gracques. Ni Tibérius ni Caïus n'eurent des idées de nivellement social; ni l’un ni l’autre ne furent dirigés par ces fables classiques de l' égalité des biens sous llomulus et sous Lycurgue (ibid., p. 102). Nulle part on ne voit qu’ils aient songé à réaliser l’impraticable chimere de l’égalité des fortunes. La loi agraire de Tibérius était toute politique, toute romaine. J'ai prouvé que son seul résultat était de rendre à la république des terres qui lui appartenaient et qu’elle n osait pas réclamer , et, par une sage et équitable distribution de ces terres , de reconstituer la classe moyenne, comme le seul élément d’ordre et d’équilibre entre deux classes dont l’une avait des richesses excessives, tandis que l’autre était réduite à une extreine misère. Je ne crois pas davantage qu’il faille faire une distinction entre la loi de Tibériuaet celle de Licinius Stolon : ni l’une ni l’autre n’attaquèrent les propriétés. La loi Sempronia n’était que la reproduction de la loi Licinia, mais adoucie, et mise en rapport avec l'état des choses, par cette indemnité pour les dépenses faites sur les terres qui seraient enlevées , et les 2àu jugères qu’elle accordait à chacun des enfants. Je crois aussi qu'il n’y a pas lieu , j'en ai dit les raisons , de distinguer deux lois agraires, ni par conséquent d’accuser Tibérius d’avoir toufu spolier les propriétaires et d’avoir poursuivi son projet avec un emportement aveugle (ib., p. 1 04). Aussi, loin de donner, avec M. Michelet, des éloges restrictifs à la loi Sempronia , je crois qu’on peut la louer pleinement et sans réserve. J’aihâte de terminer ces critiques ; je dois faire cependant encore une autre observation. M. Michelet pense que la loi agraire n’était pas le véritable but de Tibeiius. De ce que les Gracques appartenaient à une famille équestre , de ce que la translation des jugements aux chevaliers fut la seule de leurs réformes qui leur survécut, M. Michelet incline à penser que leur loi agraire n'était qu'un moyen de donner & 1 ordre équestre le pouvoir judiciaire. Celte interprétation est démentie,

de Tibérius , et loua Scipion Nasica dans plusieurs décrets. Au milieu de ces terribles bouleversements des sociétés , et de ces agitations violentes, les plus beaux, les plus honorables caractères ont des instants de faiblesse (1).

Un assassinat politique , qu’il ait été commis par un individu ou par un parti , n’a jamais servi à rien : toute l’histoire est là pour le prouver. Le parti vaincu , désorganisé pour un instant , ne tarde pas à se relever plus puissant ; ceux qui le composaient se dispersent d’abord , mais se réunissent bientôt, plus ardents et plus exigeants, autour du tombeau de ceux qui ont succombé pour leur cause. La persécution engendre les martyrs , en politique comme en religion. La réaction contre les grands fut prompte et redoutable. Le peuple , par ses hommages et par ses de-

non-seulement par le texte de Sâlluste qu’indique l’historien (Jug. 42. — VoirHist. rom., 11, p. Ià9, note), mais pur l'enchuinement des faits. Tibérius propose 1a loi agraire dès le commencement de son tribuuat; c’est pour la faire adopter qu'il lutte avec énergie et qu'il viole, dans la personne d'Octavius, la puissance tri— bunilieune. 11 ne songe aux chevaliers que lorsqu'il voit la formidable coalition d'intéréts réunis contre lui , que lorsqu’il comprend que sa loi menace l'ordre équestre et qu'il faut en neutraliser l’opposition par des concessions fâcheuses, mais indispensables peut-être dans l’état des choses. Personne , et nous en avons eu des preuves, n'a mieux fait voir que il. Michelet, combien la loi agraire était hostile aux Intérêts des chevaliers ; comment a-l-il pu supposer que ceux qui ruinaient les chevaliers tissent cause commune avec eux ? Ces observations étaient essentielles. Suivant nous, les Gracquts furent de grands et dévoues citoyens; ils servirent la cause du peuple , disons mieux de la république entière, avec sagesse, modération, sans arrière-pensées. Ils commirent des fautes, mais des fautes que la corruption de leur temps rendait peul-ctre inévitables, il faut dissiper , à leur égard , de fâcheux préjugés. L’autorité d’un grand talent et d'une renommée, si justement acquise, pourrait contribuer à les propager; c'est pour cela que nous avons cru devoir relever, avec quelque soin, des erreurs échappées à un des écrivains dont notre temps peut le plus justement s'honorer.

(I) Celte faiblesse de Mutlus Scévola, homme grave, honnête et modéré, rappelle l’apologie de la Saint-Barthélémy que le premier président Christophe de Tliou, recommandable, comme le consul romain, par sa modération et son intégrité, fit devant le parlement, du moins suivant la plupart des écrivains, contredits seulement par son fils, le célèbre historien. Ce sont, comme l'a très-bien ditM. Villemain, de terribles époques que celles où meme de semblables caractères ne peuvent rester entièrement purs (Vie de l’Hôpital; Nouv. Mél. litt ,

mandes plus énergiques encore , voulut prouver aux grands que leur victoire ne serait pas longue , et qu’il vengerait d’une manière terrible son généreux défenseur. Le sénat recula; Scipion Nasica, le meurtrier de Tibérius, fut écarté, sous le prétexte d’une mission en Asie, et alla expier, dans un véritable exil à Pergame , le zèle ardent qu’il avait montré à défendre une aristocratie qui n’avait plus même le courage de soutenir ceux qui se dévouaient pour elle. Enfin la loi agraire ne fut pas révoquée. Loin de là : par la mort de Tibérius, les commissaires chargés de l’exécution de la loi se trouvaient réduits à deux. Le sénat permit au peuple de compléter le nombre des triumvirs ; à Caïus Gracchus et à Appius Claudius , les plébéiens associèrent Licinius Crassus; puis, lorsque celui-ci eut succombé dans la guerre de Pergame, ils nommèrent à sa place un sénateur tout populaire, Fulvius Flaccus, qui, le jour de la mort de Tibérius , avait essayé de lui faire connaître son danger. Il remplit ces fonctions jusqu’au moment où, nommé consul , il inquiéta les nobles par ses demandes en faveur des Italiens ; alors il fut écarté et envoyé pour commencer, en 12/t, les conquêtes romaines dans la Gaule Transalpine. Appius Claudius étant mort également , les plébéiens nommèrent, pour le remplacer, un partisan de Tibérius , qui signala bientôt son tribunat par la loi Tabulaire dont j’ai parlé , Papirius Carbon. Ainsi la loi agraire ne fut pas abandonnée ; de zélés citoyens , parents ou amis intimes de Tibérius , essayèrent de réaliser ses projets et de donner suite à sa loi. Malheureusement les choses étaient arrivées à un point où le bien était presque impossible. L’exécution de la loi agraire offrit aux triumvirs des difficultés presque insurmontables : Appien nous en a tracé un tableau complet (1). Dès le moment où la loi agraire avait

(l) App., G. Civ. 1, 10 et 18.

été présentée , les réclamations des intéressés s’étaient élevées dans le sénat : ils avaient acheté ces terres à des voisins, et ils en avaient payé le prix ; perdraient-ils cet argent avec les terres elles-mêmes? Tibérius, il est vrai , avait répondu à ces récriminations, en stipulant une indemnité. Mais d’autres réclamations, toutes sentimentales, étaient élevées par les possesseurs : sur ces biens étaient les tombeaux de leurs aïeux ; ces terres leur étaient venues par héritage ; pour d’autres , la dot de leur femme avait été prise sur ces terres , ou bien elles devaient servir de dot à leurs filles; enfin les créanciers montraient des hypothèques prises sur ces possessions. Toutes ces réclamations méritaient un sérieux examen. Évidemment le droit restait le même : la république pouvait toujours reprendre la propriété et le libre usage, l’entière et absolue disposition de biens qui lui appartenaient. Mais que ferait-on pour les tiers? Comment agirait-on à l’égard de tant d’intérêts qui se trouvaient engagés dans ces possessions? L’indemnité, quelque large qu’on la supposât, ne pouvait suffire à désintéresser tout le monde. En conclurons-nous que Tibérius eut tort de soulever cette brûlante question des lois agraires? Ne fallait-il pas que, d’une manière ou d’une autre, cette question équivoque reçût une solution ? La possession injuste des terres publiques était ancienne ; le mal ne faisait qu’empirer avec le temps qui lui donnait une sorte de consécration. D’un autre côté , il est certain que les réclamations des possesseurs n’étaient pas sans un grand fondement de vérité et de justice. La responsabilité de toutes ces difficultés retombait tout entière sur les sénateurs , dont le silence perfide ou la complicité avaient encouragé et légitimé , pour ainsi dire , de nombreuses et injustes usurpations. En repoussant ou en faisant échouer la plupart des lois agraires; en arrêtant l’exécution de celles qui avaient été votées ; en cessant de poursuivre ceux qui les violaient ouvertement;

en ne réclamant pas strictement la redevance qui , quelque minime qu’on la supposât, prouvait au moins que telle terre était domaine de l’État et non propriété; en ne s’opposant pas aux envahissements des possesseurs ; en les laissant vendre, engager, partager, hypothéquer ces terres , comme si elles leur eussent réellement appartenu ; le sénat avait excité ou entretenu une fausse confiance parmi les possesseurs; il avait encouragé les abus , et semblé même , sans loi, mais par l’inexécution des lois , convertir le fait en droit, la possession en propriété. Maintenant était-il facile de ramener les choses au point d’où elles n’auraient pas dû s’écarter? Y avait-il possibilité d’appliquer les anciennes lois agraires, de dépouiller les acquéreurs de bonne foi, de remonter jusqu’au possesseur primitif? Les triumvirs firent la malheureuse expérience que ces mesures étaient , dans la plupart des cas, impraticables. Mais à qui la faute? Fallait-il donc que la république renonçât à ses revenus , à ses droits, à ses biens; qu’elle rendît le remède encore plus impossible par la continuation de son silence ; qu’elle encourageât les engagements, les partages, les ventes de ces domaines, comme elle faisait depuis deux siècles? Ne valaitil pas mieux encore qu’elle sortît de ces embarras et de ces dangers, par des difficultés momentanées, qu’elle froissât quelques intérêts pour procurer un bien général? L’homme d’État doit il donc éviter de susciter quelque difficulté, quelque embarras, pour produire le bien? Dans ce cas, rien ne serait plus facile et plus commode que l’exercice du pouvoir. Vivre dans le repos , laisser les abus s’invétérer et s’étendre ; avoir toute possibilité d’en profiter ; et, pour cette douce indolence et ces profits , recevoir des honneurs et de l’argent , ce seraient bien des avantages à la fois. C’est ce que semblait faire le sénat romain depuis deux siècles. Un véritable homme d’État comprend autrement son devoir ; il ne cherche pas les dangers pour le vain plaisir de mon-

trer son habileté et son adresse à les conjurer ou à les éluder ; il ne va pas au-devant des questions : il les prend et les tranche, quand elles sont mûres. Détruire les abus lui suscitera des haines ; il s’élèvera des protestations et des clameurs; les intérêts se soulèveront contre lui. Mais l’homme politique , digne du poste qu’il occupe , continuera de marcher à son but, travaillant pour tous et non pour quelquesuns, avec calme, patience, modération ; sachant faire la part de ceux qui réclament sans droits réels , et de ceux qui ont des droits, au moins à la sympathie de l’État. Ainsi voulait agir Tibérius Gracchus ; sa loi , si modérée , suffit pour le prouver. Ainsi essayèrent d’agir les triumvirs chargés de poursuivre son œuvre; mais le courage manqua à plusieurs. Ils n’avaient pas la foi, je veux dire la forte conviction qui avait fait agir Tibérius. Le sénat savait bien quelle différence il y a, meme à égalité de talents et de dévouement, entre les maîtres et les disciples. La mort de Tibérius était un coup funeste porté à l’exécution de ses idées (I ).

Les triumvirs montrèrent, dès le commencement, qu’ils seraient obligés de recourir à des mesures violentes. Ils encouragèrent la délation , en excitant tous les citoyens à faire connaître et à traduire en jugement devant eux les possesseurs de terres publiques. Mais les contestations et les procès étaient innombrables. Les terres restées domaines de l’État, étaient voisines d’autres terres qui avaient été

(I) K toutes les époques il a été très-difficile, presque impossible, de détruire dep abus qu’on a laissé s’invétérer , auxquels une longue duree a donné une sorte de prescription légale. Je trouve dans Tacite (Hist., 1 , 20) un fait analogue à ces difficultés qui assaillirent les Grecques et ceux qui essayèrent d'exécuter la loi agraire de Tibérius. Lorsque Galba fut parvenu à l’empire , il songea i faire rentrer dans le trésor public deux milliards deux cent millions de sesterces (•191 ,380,000 fr. suivant». Burnouf, trad. de Tacite, IV, p. 328) que Néron avait dissipés en folles prodigalités. L'empereur , comme Tibérius, montrait beaucoup de modération j il laissait à chacun la dixiéme partie de ce qu'il avait repu. Trente chevaliers romains furent chargés d’opérer ces restitutions. Leurs efforts n’obtinrent que d’insignifiants résultats.

cédées ou vendues. Il fallait arpenter la totalité de ces terres , examiner les contrats d’aliénation , quand ils existaient , et souvent ceux-ci donnaient lieu à mille difficultés d’interprétation. Puis il arrivait qu’une terre nue et presque inculte était déclarée domaine privé et donnée en échange d’une terre couverte d’habitations , d’arbres , de moissons, que l’on déclarait domaine public. Enfin à qui accorder l’indemnité promise par la loi? contre qui avoir recours pour réclamer les terres qui appartenaient à l’État ? Les possesseurs actuels présentaient des contrats d’acquisition ; ceux qui avaient vendu avaient souvent acheté eux-mêmes; il aurait fallu remonter en arrière jusqu’au possesseur primitif; souvent la famille de celui-ci n’existait plus, ou sa postérité était tombée dans la misère. Enfin , tandis que les triumvirs se débattaient au milieu de ces inextricables difficultés , le sénat parut prendre en main la défense des Italiens, que l’exécution de la loi agraire inquiétait plus que personne : le vainqueur de Carthage et de Numance, le beaufrère des Gracques , qui avait déclaré juste la mort de Tibérius , Scipion l’Émilien , fut l’âme de la réaction aristocratique. Les triumvirs furent obligés de se démettre de leurs fonctions. Le consul Sempronius Tuditanus, chargé, à leur place , de poursuivre l’exécution de la loi , donna bientôt sa démission et alla combattre en Iilyrie. Scipion fit alors une opposition plus vive , et la loi agraire fut abandonnée sans être révoquée. L’on sait que Scipion ne tarda pas à succomber dans cette lutte , et qu’on le trouva, un matin , mort, dans son lit, sans blessures apparentes. En lui les Italiens perdirent un défenseur , mais était-ce un défenseur sincère? On peut en douter, Scipion était l’âme de l’aristocratie romaine , et celle-ci ne tarda pas à montrer qu’elle n’avait excité les espérances des Italiens que pour s’aider de leur opposition et faire échouer la loi agraire. En 125, une loi rendue sur la proposition du tribun Julius

Pennus , non -seulement enlève aux Italiens le droit de suffrage , mais ordonne à tous les étrangers de quitter Rome, mesure que Cicéron lui-même (1) déclare injuste , parce que, dit-il , si l’on doit s’opposer à ce que ceux qui n’ont pas les droits politiques en jouissent et les exercent, il y a de l’inhumanité à empêcher des hommes d’habiter là où ils veulent. Ainsi le sénat avait obtenu deux grands résultats : grâce au concours des Italiens , il avait rendu impossible l’exécution de la loi agraire , et , cette victoire obtenue , il s’était délivré de la terreur que les Italiens lui inspiraient, en excitant contre ceux-ci les préjugés populaires des Romains , encore augmentés par les réclamations des Italiens contre une mesure populaire. Cette réaction aristocratique éprouva cependant des obstacles. J’ai déjà parlé de la loi Tabulaire de Carbon. En 125, Fulvius Flaccus, consul, propose une loi habile : le droit de cité sera accordé à tous ceux des Italiens qui prouveront qu’ils ne possèdent pas de terres publiques. Si cette loi avait été adoptée , la conciliation des deux intérêts rivaux , qui jusqu’alors s’étalent trouvés aux prises, aurait été effectuée. Il n’est pas douteux que , pour obtenir ce droit de cité qu’ils recherchaient si ardemment, beaucoup d’Italiens n’eussent renoncé aux terres publiques qu’ils occupaient. Repeuple, dont l’orgueil se révoltait contre les Italiens , aurait vu avec moins de peine leur introduction dans la cité, puisqu’il aurait en même temps obtenu des avantages matériels. Mais j’ai déjà dit que le sénat se débarrassa de Fulvius Flaccus, en l’envoyant, comme proconsul , combattre dans la Gaule Transalpine en faveur des Marseillais , les anciens alliés de Rome (124).

(1) De OIT. , III , H . — Male etiam, qui peregrinos urbibus uli prohibent, eosque exterminant, ut Pennus apud patres nostros, Papius nuper. JVam esse pro cive , qui civis non sit , rectum est non licere ; quam tulerunt legem sapientissimi consules , Crassus et Scœvola; usu vero urbis prohibere pertgrinos, sane inhumanum est (Coll. Leclerc , XXXIII , p. 302 et 304).

Ces divers événements nous conduisent aux deux tribunats successifs de Caïus Gracchus (123-121). Nousn’avon3 pas à raconter les faits qui signalèrent la magistrature du plus jeune des Gracques : presque tous sont étrangers à, la question spéciale qui doit nous occuper (1). Cependant il

(l) Voici, en combinant les récits de Plutarque et d’Appien, quelles furent les lois proposées par Caïus :

1° Tout magistrat déposé par le peuple ne pourra plus parvenir à aucune autre magistrature.

2° Tout magistrat qui aura fait bannir un citoyen romain sans remplir les formalités judiciaires , sera traduit devant le peuple pour rendre compte de sa conduite.

Ces deux premières lois sont des lois de vengeance. La première atteint évidemment Oclavius que Tibérius avait fait déposer ; la seconde atteint, non pas Scipion Nasicn , mort en exil , mais Popilius, qui, pendant sa préture, avait poursuivi et fait exiler les partisans de Tibérius. On les a souvent, presque toujours, blâmées l’une et l’autre, comme n'ayant été inspirées que par le ressentiment et des idées de vengeance. Un seul écrivain, à ma connaissance, a essayé de les défendre. M. Dureau de la Malle (Leon. polit, des Rom., II , 1. IV , ch. S , p. 302) a dit que la première de ces deux lois existait encore dans nos codes pour les fonctionnaires destitués et flétris par un jugement légal, et que la seconde était nne garantie de la liberté individuelle , une sorte à'habeas corpui , une confirmation de ces beaux privilèges loués par Tite-Live , Cicéron et Tacite, par suite desquels un citoyen romain ne pouvait être jugé que par ses pairs et pouvait toujours s’exiler, volontairement, avant le jugement, pour échapper à une condamnation.— Ces raisons sont excellentes comme théorie générale ; mais par cela même que les lois étaient bonnes, Caïus devait leur imprimer un caractère général et absolu ; or il leur donnait un effet rétroactif, et dès lors elles étaient déplorables. Aucun homme ne serait à l’abri de persécutions, si les lois étaient faites pour le passé , et non pour le présent et l’avenir. La loi de Caïus était toute révolutionnaire. Popilius le comprit et s’exila ; quant à Octavius , Caïus lui fit grâce. , aux prières de Cornélie.

3° Des colonies seront fondées, et les terres domaniales distribuées â ceux qui iront habiter ces colonies.

\° Les soldats seront habillés désormais aux frais du trésor public, sans que, pour cela, leur solde soit diminuée, et aucun citoyen ne pourra être enrôlé avant dix-sept ans accomplis.

Les deux dispositions de cette loi sont excellentes et de toute justice. La solde était restée la meme , et cependant les conquêtes des Romains , les profusions des hautes classes, le travail par les esclaves, avaient fait considérablement augmenter toutes les denrées. La retenue sur la solde, et l'habillement à ses frais, étaient pour le soldat des moyens également ruiueux. Les soldais étaient obligea de se livrer au pillage; ils perdaient le noble orgueil, la dignité, l’honneur, qui seuls entretiennent l’esprit militaire et relèvent une condition modeste et pénible.

faut remarquer que ces lois formaient un vaste ensemble. * Il donnait aux soldats des vêtements gratuits, aux pauvres » des tribus urbaines , du blé ; à ceux des tribus rustiques , » des terres ; aux Latins , le droit de cité ; aux chevaliers , » les jugements. Ainsi , les pauvres soulagés , les opprimés

Quant à la mesura qui défendait d’enrôler des citoyens avant dix-sept ans, elle nous révèle un grand mal. Rome ne suffisait plus à soutenir ses guerres; elle était obligée, comme nous avons vu en France pendant les dernières années de l’empire, de décimer la fleur de sa jeunesse, et par conséquent de détruire ses ressources pour l’avenir. Cette mesure, jointe à la loi agraire, devait reconstituer peu à peu la population libre et les forces militaires de la république.

5® l-es peuples de l’Italie auront les mêmes droits politiques que les citoyen* romains.

Cotte loi était parfaitement juste, nous l’avons démontré. Elle était politique et prudente , puisqu’elle devait mettre fin terme à ces ruses qu’employaient les alliés pour parvenir au droit de cité, et prévenir une guerre terrible. Elle n’était pas dangereuse : il a été prouvé par M. Dureau de la Malle (I , p- 314; H, p. 304) qu'elle ne faisait monter que d’un quart au plus le nombre des citoyen* ayant le droit de voter. Enfin ce n’était pas une loi révolutionnaire. La république romaine ne s'était formée que par ces incorporations successives des peuples vaincus.

6° La sixième loi a déjà été indiquée plus haut : c’est la loi Frumentaria. Suivant Plutarque, elle fixait à un très-bas prix le blé que l’on distribuerait aux citoyens pauvres (Gr. , 34) ; suivant Appien (1 , 21), elle ordonnait de distribuer , tous les mois, et gratuitement, du blé au peuple. Dans l’un et l’autre cas, j’ai déjà dit que cette mesure devait être funeste ; c’était encourager , exciter la paresse , et non l’ardeur au travail , comme d’autres lois tendaient à le faire. Mal* cette mesure était peut-être nécessaire dans l’état d’abrutissement et de misère où le peuple était tombé. Je hasarderai enfin une explication à laquelle, je crois, personne n’a songé. La charité chrétienne a créé cher tous les peuples modernes des refuges, des hospices, des hôpitaux. Les Romains n’avaient rien de semblable. Les hôpitaux manqueraient leur but, s'ils recevaient des gens qui ne seraient pas dans l’indigence , ou hors d’état de travailler par suite de vieillesse ou de maladie. De même , les distributions de blé étaient une mesure désastreuse, si l’on admettait à y prendre part des hommes valides et bien portants. Mais il fallait aussi s’occuper des pères de famille âgés ou incapables, par leurs infirmités , de nourrir leur femme , leurs parents , leurs enfants. Ils n'avaient que deux ressources: aller mendier auprès des grands, s’en faire les adulateurs, les clients et recevoir d’eux une iportule, des présents de vin, de pain.de viande :

Aune sportu/a primo

Ltmine. parva sedel, lurbœ rapienda logala.

[ Juvénal, I, v. 93). Consulter aussi Martial (XIII, 123, et XIV, 125) et la nota trèscurieuse de Dussault, reproduite par M. Pierrot dans le Juvénal de Panckoucke

» défendus , une tentative pour rétablir l’équilibre dans » l’État , tels sont les actes de ce tribunat mémorable (1). » La loi agraire de Tibérius fut renouvelée ; mais aucun historien ne nous fait connaître si elle reçut une application plus complète et une exécution plus générale. Ce fut sans doute par suite des difficultés que cette loi rencontrait, que Caïus eut recours à la fondation de colonies , comme à une compensation pour les pauvres qui ne pouvaient obtenir de terres près de Rome. Plutarque et Appien (2) parlent également du projet de Caïus de rétablir l’ancienne puissance de Tarente et de Capoue , en y envoyant des colonies romaines. C’était encore soutenir ou relever les

(I,p. 28) et dans le Martial de la même collection (IV, p. 359)]. Ou bien recevoir des aumônes régulières de l’État. L’un était précaire et honteux , l’autre était régulier et n’avilissait pas. Ce dernier moyen était évidemment préférable. Malheureusement , je l’ai déjà dit , il entretient la paresse , comme les distributions quotidiennes qui , avant la révolution, sc faisaient en France, et qui se font encore aujourd’hui en Italie, à la porte des couvents. C’est abrutir les populations, en les habituant à trouver , sans travail , des moyens de subsistance.

7° Suivant Plutarque (loc. cit.) Caïus aurait, par la septième loi, partagé entre le sénat et les chevaliers le droit de composer les Quaetiones perpétua, c’est-à-dire de rendre la justice. — Paul Manuce (de Leg. rom., dans Grævius, II, p. 1022) , les commentateurs mêmes de Plutarque, et surtout Ruault (dans l’édition de Reiske, IV, p- 879), ont prouvé, par des textes nombreux, que celte loi de Caïus a été mal comprise par Plutarque. C’était une loi de transaction : Livius Drusus la proposa dix ans plus tard; la loi de Caius était toute réactionnaire. Suivant Appien (I, 22), dont l’autorité est confirmée par Velleïus Paterculus, Asconius et Cicéron, Caïus enlevait aux sénateurs le droit de juger, et le transférait tout entier aux chevaliers. J'ai déjà dit combien cette translation fut malheureuse, quoi que Cicéron puisse dire de l’intégrité des chevaliers et de la corruption des sénateurs (in Verr., 1, 13).

8° 11 fit porter des lois diverses pour réparer les routes, les édifices, construire des greniers publics, etc.

9" Il fit changer l’ordre du vote adopté depuis Servius Tullius : les centuries durent être tirées au sort. C’était, nous l’avons vu, donner aux pauvres des chances d’exercer leurs droits politiques , auparavant illusoires ; mais c’était aussi , peut-être, rendre la corruption plus générale.

10“ Il renouvela la loi agraire de son frère. (Consulter Plut., Gracq. 28-38; App., G. clv., 1, 22-27.)

(t)M. Duruy, Hist. rom., II, p. 133.

(2) Plat., 37 — App., 23.

opprimés. Cette tâche glorieuse avait été celle de toute la famille des Gracques. On sait avec quelle sévérité les Romains avaient traité ces deux villes , et principalement Capoue , à la suite de la seconde guerre 'punique. Caïus voulut également relever une autre ville plus cruellement traitée encore, Carthage. Suivant Plutarque (1), qui a été suivi par Orose (2) , l’initiative de ce projet de la reconstruction de Carthage n’appartiendrait pas à Caïus Gracchus, mais à Rubrius, un de ses collègues dans le tribunat; c’est pour ce motif que Ilollmann.danssa dissertation sur les lois agraires, désigne une lex liubria dont il n’est pas fait mention ailleurs. Du moins il est certain que , si le projet de cette colonie n’appartient pas à Caïus , il l’adopta avec son ardeur et son zèle habituels; qu’il ne se contenta pas de le présenter au peuple, mais que, pour l’exécuter, il se rendit en Afrique , afin d’étudier les lieux et de prendre les mesures nécessaires. On comprend quels textes d’accusations ce fut contre Caïus, de vouloir relever l’ancienne rivale de Rome. Aussi les prodiges ne manquèrent pas. Le vent détruit les palissades, renverse les enseignes; les loups euxmêmes viennent les enlever pendant la nuit (Si). Ces signes de la colère des dieux furent exploités par les grands, qui avaient su toujours, et souvent avec une grande habileté , employer la religion dans leurs intérêts politiques. Mais l’absence de Caïus fut encore plus funeste pour lui. Lorsqu’il revint , sa popularité était détruite. Plutarque et Ap-

(1) Gracch., 40.

(2) V, 12.— Voir pour Orose les savants articles de M. Léon Feugère, dans le Journal général de l'Inst. publique, août 1845.

(3) Plut., 41. — L’opinion publique à Rome fut toujours hostile au rétablissement de Carthage de même qu’à la reconstruction de Troie. Horace se fit , pour ce dernier projet, l’écho des préjugés populaires et des rancunes nationales dans son ode célèbre Juslum et tenacem, dont la conclusion , quoi qu’en aient dit les commentateurs, me semble en contradiction formelle avec le début (Od. 111,3). Le rétablissement de Carthage n'était pas moins impopulaire. Cependant Troie ne fut pas rétablie, et Auguste reconstruisit Carthage.

pien disent également quels moyens l’aristocratie avait mis en œuvre pour parvenir à ce but. Elle avait renoncé à l’emploi du veto des tribuns , excellent moyen d’habitude pour empêcher les lois populaires d’être acceptées, maisqui avait si mal réussi lors de l’opposition d’Octavius aux rogations de Tibérius Gracchus. Le moyen employé par les grands et les riches contre Caïus Gracchus est infiniment plus habile , et nous montre que l’aristocratie romaine avait acquis une rare connaissance de l’esprit de la multitude. Rien ne prouve que le sénat l’eût déjà employé auparavant', mais il a été, depuis cette époque, employé bien souvent et toujours avec succès.

Les conséquences logiques d’un principe, même excellent, ont le tort d’être impraticables et de sortir des limites du possible. Sans doute un véritable homme d’État ne marche pas en aveugle ; il se conduit , il agit en vertu de principes de morale et de politique qu’il s’efforce de réaliser. Mais il prend la société telle qu’elle est; avant d’essayer de l’améliorer, il l’étudie. Les passions du temps présent sont examinées par lui , et les améliorations projetées pour l’avenir sont subordonnées à cette situation des esprits, sans l’étude de laquelle il ne lui serait pas possible de faire le bien , ni même de se maintenir au pouvoir. Quiconque agit autrement , quiconque marche devant lui , avec hardiesse et intrépidité, sans tenir compte des obstacles semés sur sa route , l’œil fixé sur un avenir incertain et lointain, sans détourner ses regards à droite et à gauche de la route qu’il parcourt, agit en rêveur; il se perd et compromet l’intérêt même de la société qu’il voulait servir. De là encore tant de contradictions dans les hommes politiques, tant d’hésitations et de moments d’arrêt, ils ne s’arrêtent et ne se contredisent que parce qu’ils tiennent compte des obstacles, et qu’ils connaissent la mobilité du terrain sur lequel ils s’avancent. Un véritable homme

d’État offre des contradictions ; un logicien, qui tire, toutes les conséquences de ses principes, est un rêveur honorable quelquefois par ses intentions , mais dangereux pour les sociétés qui ne se composent pas d’éléments inertes sur lesquels on puisse agir en toute liberté, mais bien d’hommes passionnés, hostiles presque toujours, qu’il s’agit de concilier ou de réunir dans un but commun.

Ceci posé , on comprend les tentatives des Gracques. Ni Tibérius ni Caïus ne furent des rêveurs ; ni l’un ni l’autre n’essayèrent de tirer de leurs excellents principes démocratiques, les rigoureuses conséquences que la logique pouvait en tirer ; l’un et l’autre songèrent tout simplement à introduire dans la situation de Rome et de l’Italie les améliorations possibles , applicables , et , par cela même , réellement utiles. Rien n’était plus facile que d’aller au-delà , rien n’était plus aisé que de dépasser leurs projets de réformes. 11 suffisait de tomber dans l’absurde. C’est ce que fit l’aristocratie romaine. Elle acheta un des collègues de Caïus Gracchus, Livius Drusus, qui entreprit « de renchéri rir sur tout ce que proposerait Gracchus , et , à mesure » que celui-ci ferait quelque motion populaire , de tâcher » d’en faire une bien plus populaire encore, et de tuer ainsi » les principes et le patriotisme par les principes et le pari triolisme poussés jusqu’à l’extravagance (1). » Caïus était resté fidèle au vrai principe romain sur le domaine

(1) Je m'arrête dans la citation. Les phrases entre guillemets sont de Camille Desmoulins, un des orateurs les plus nerveux, un des écrivains les plus hardis et les plus spirituels de notre révolution. L'appréciation de ces faits et leur application aux événements du temps prouvent la merveilleuse habileté de l’eloquent journaliste (Vieux Cordelier, n° 2, p. 15 de l'édit, de 1834). — L’histoire complète des Gracques avait été tentée par Saint-Réal , ou peut-être par quelque anonvme qui s’était caché sous ce nom respecté au xvu* siècle. J’ai déjà eu l’occasion de dire (p. 185) ce que je pensais de cet ouvrage. Birger Tholacius indique un autre ouvrage sur ces illustres tribuns: celui d’un savant allemand , D. H. Ilegewiseh, publié en 1801. U lui donne de grands éloges, que je regrette de n'avoir pu contrôler.

public : les terres concédées aux pauvres devaient être frappées d’une redevance. Nous avons vu qu’il en était toujours ainsi , et que cette redevance , quelque minime qu’elle fût , suffisait pour empêcher de confondre les possessions et les propriétés. Le patriotisme de Livius Drusus ne put souffrir cette redevance ; il proposa de l’abolir. Caïus demandait la fondation de deux colonies; Livius Drusus proposa d’en créer douze de 3,000 citoyens chacune ; et de même pour les autres lois. Qu’en résulta-t-il? Cela est facile à prévoir. Caïus fut dépassé , et , par suite , dépopularisé. Le véritable ami du peuple parut être Livius Drusus , et le sénat obtint deux résultats à la fois : Caïus fut abandonné par ce peuple ingrat pour lequel il jouait sa tête , et Livius , l’homme du sénat, devint le citoyen populaire. Le reste est connu. Le consul Opimius fit abolir les lois des Gracques ; la guerre civile éclata de nouveau dans Rome , malgré tous les efforts , toutes les démarches , tous les sacrifices mêmes de Caïus, et ce grand citoyen futpoursuivi comme son frère , obligé enfin de se faire donner la mort par un esclave (121). L’aristocratie triomphait. Qu’estil besoin d’ajouter que ni le peuple, ni les Latins, ni les chevaliers , n’obtinrent ce que Livius Drusus leur avait si libéralement promis? Ils étaient punis d’avoir eu confiance dans une aristocratie égoïste et perfide , et d’avoir abandonné, pour d’irréalisables chimères, les idées sages et pratiques de leur éloquent et dévoué défenseur (1). Livius

(1) Les derniers événements de la vie de Caïus Gracchus, et le récit de sa mort, se trouvent dans Appien (G. civ., I, 14-27) et dans Plutarque (Gr., 38-50). — J’ai déjà parlé des diverses appréciations qui ont été faites des tentatives des Gracques. Toute l’exposition qui précède prouve assez quelle sympathie me semble due à ces courageux et dévoués citoyens , dont le bon sens pratique ne me parait pas inférieur à l’éloquence et au courage. M. Dureau de la Malle (Écon. polit, des Rom. , II, p. 292) a recueilli sur ces deux illustres frères quelques témoignages , et notamment ceux de Cicéron. Il résulte de ces rapprochements une triste conclusion. Cicéron était avant tout un avocat; il n’avait

Drusus lui-même , s’il faut en croire Florus , se vantait de n’avoir rien laissé à partager au peuple que le ciel ou la fange (1).

Cependant il était impossible que cette grande, cette vitale question , des lois agraires restât sans solution. Elle fut reprise, dans diverses circonstances et sous différentes formes, depuis la mort de Caïus Gracchus jusqu’à Rullus et César, c’est-à-dire, depuis l’année i21 jusqu’à l’année 64, date de la proposition de Rullus, et l’année 60, époque du consulat de César. Dans cet intervalle , nous trouvons six ou sept propositions de lois agraires, mentionnées par plusieurs écrivains anciens , mais auxquelles les historiens modernes n’ont accordé qu’une insuffisante attention , lors même qu’ils s’en sont occupés. Je désirerais, pour ces lois , comme j’ai essayé de le faire pour quelques-unes des propositions antérieures, rassembler et concilier les témoignages des auteurs anciens. Je voudrais en faire comprendre le caractère, la tendance, les résultats. Malheureusement les contradictions ou les obscurités s’offrent à chaque

d’autre conviction que celle du moment et de l’intérêt de la cause qu’il soutenait. Ami ou défenseur de Catilina, et son adversaire le plus terrible quelque temps après ; portant les armes contre César, et s’épuisant en louanges devant lui pour le rappel de Marcellus; puis admirant et accablant de ses hommages Brutus et Cassius après la mort du tyran ; flatteur d’Antoine et écrivant bientôt après les Philippiques; combien de contradictions analogues ne nous offrirait pas ce caractère mobile, servi par un si merveilleux talent ! L’opinion du consul plébéien et celle du consulaire patricien ; celle du philosophe et du jurisconsulte; celle du défenseur de la légalité et du magistrat qui avait fait tuer, sans appel , les complices de Catilina , offrent des disparates si choquantes, que les plus fervents admirateurs de Cicéron ne peuvent s’empêcher de les signaler, sans pouvoir leur donner une explication satisfaisante ou honorable. — Relativement aux Gracques, Cicéron n'est d’accord avec lui-même que sur un point. II ne cesse de faire le plus grand éloge de leur éloquence. Cicéron était un excellent juge en matière littéraire; nous nous en rapportons à lui. J’ai dit, dans une note précédente, qu'il nous restait des fragments des discours des Gracques, et je les al indiqués. 11 faut y ajouter quatre fragments de Caïus Gracchus , qui nous ont été transmis par Aulu-Gelle (N. Att., X, 3; XI, 10 et 13; XV, 12).

(I) JYihil se ad largilionem ulli reliquisse, nisi si quis aul ccenum divtder» vellet, aut wefum (Flor-, III, 17).

pas (1). Je vais énumérer ces projets et m’efforcer de tirer des documents, souvent contradictoires, qui nous les font connaître , quelques faits probables , sinon certains.

D’après Appien, pendant les années qui suivirent la mort de Caïus Gracchus jusqu’au tribunat de Saturninus , c’està-dire entre les années 121 et 100 , trois lois agraires furent proposées et adoptées.

1° Une loi dont Appien ne nous fait connaître ni l’auteur ni la date , se contentant de dire qu’elle fut portée peu de temps après la mort de Caïus Gracchus (où mil ùatepov), détermina , contrairement à toutes les prescriptions des lois des Gracques , que chacun pourrait vendre la portion de terres publiques qu’il aurait reçue , à la suite du partage effectué par les triumvirs agraires (2) .

Il est aisé de comprendre les conséquences de cette loi. C’était le commencement d’une réaction tout aristocratique , habilement conduite , avec cet esprit ordinaire au sénat romain, ces ruses, ces arrière-pensées, dissimulées adroitement sous le voile des intérêts populaires. L’aristocratie présentait , ainsi , aux plébéiens , pressés de jouir de leur fortune, avilis, dégradés, un moyen de satisfaire promptement et facilement leurs passions. Ceux-ci se hâtèrent de vendre leurs terres pour en avoir le prix en argent, abandonnant une culture pénible, dont les résultats leur paraissaient lents et difficiles , et revinrent à Rome grossir cette foule oisive et désœuvrée qui avait le doux privilège d’être nourrie sans travailler. Grâce à la précipitation que les pauvres durent mettre à convertir leurs terres

(1) C’est à ces lois que se rapporte le vœu formé par Heyne dans la plirase que j’ai prise pour épigraphe. L’illustre philologue avait vu, mais n'a pas résolu, ces dilTicultés. Puisse-je avoir réussi à satisfaire ses vœux !

(2) No'p.05 où ttoa'j Oxrepov èxupcathq * rljV yt,v, ôitfcp -J; îts-pépovto, è^éivai mwcpioxEtv vo"i{ ê^ouaiv ■ (izîipr-ov yip èx Tpax^ou voû itporépou xart TO$t),x. v. X. (App., G. civ., I. 27 ; édit. Schweigb, II, p. 40).

en argent, les grands de Rome rentrèrent promptement, et à bon marché, en possession des terres dont Tibériusles avait récemment dépouillés; et au moyen d’un léger sacrifice , l’aristocratie put détruire la loi Sempronia dans ses deux dispositions essentielles. Désormais, en effet, les ■possessions étaient solidement, et légalement, converties en propriétés; et les plébéiens , que Tibérius avait voulu relever par la nécessité du travail et par l’agriculture, retombaient dans leur misère et leur abrutissement.

Cependant le but n’était pas encore complètement atteint. L’aristocratie avait beaucoup obtenu pour le présent; il s’agissait de garantir l’avenir , en rendant impossibles des dangers analogues à ceux qu’elle avait courus. Elle y parvint, mais sans que nous sachions non plus à quelle époque précise , par une seconde loi.

2° Toujours suivant Appien , vers la même époque , « Spurius Thorius , tribun du peuple , porta une loi qui dé- » fendait de partager, à l’avenir, le domaine public; ce- » lui-ci devait rester aux possesseurs , à la condition de » payer une redevance qui serait distribuée entre les » citoyens (1). »

La tendance d’une loi, ainsi conçue, est facile à apprécier. D’une part, elle aurait garanti aux possesseurs la propriété des terres publiques, et, sous ce point de vue, elle était aristocratique. Mais , d’un autre côté , elle tâchait de concilier les intérêts du peuple avec ceux de l’aristocratie, en soumettant ces terres à une redevance dont le produit , partagé entre les plébéiens , aurait tenu lieu de ces distributions de terres dont la rentrée dans le domaine de l’État était à peu près impossible , comme les Gracques en

(!) Mi/f. Exoùpioî 8dpio? dr/j.xpyfüv eluTivrijato vdpov. Tyv jièv yr,v îta-

v4(ieiv, iXV tlvai süv èjcdvswv, x*\ fopou? ÛTtlp oùtr,ç, tip {vjp/p xaT«tl8es8ai, xal tiSt si xp^jurcx gupsiv è; Siavopà; (App., G. Civ., 1, 27).

avaient fait récemment l’expérience. Au fond cette loi était désastreuse pour le peuple; c’était, en effet, établir une véritable taxe des pauvres, un congiarium; c’était un appât à la paresse de la populace , c’est-à-dire le contraire des véritables lois agraires qui , au lieu d’abrutir le peuple par la paresse, le relevaient par la nécessité du travail.

3“ L’aristocratie ne s’arrêta pas là. Lorsqu’elle se fut gagné le peuple par ce nouvel appât, de l’argent et des vivres; lorsque les plébéiens, endormis par cette apparente générosité, se furent familiarisés avec l’idée que les possessions des grands étaient non-seulement légalement acquises , mais inviolables , l’aristocratie leva le masque. Elle en revint franchement aux anciens abus , et une troisième loi , dont Appien ne fait connaître ni l’époque ni l’auteur , affranchit les terres publiques, c’est-à-dire les possessions , de la redevance stipulée par la seconde loi.

Maintenant la réaction aristocratique est complète ; il ne reste plus rien de la loi Sempronia. Appien fait parfaitement comprendre tout ceci, et dans l’énumération qu’il fait de ces trois lois , dans l’enchaînement qu’il indique entre elles, nous voyons nettement tout un système contrerévolutionnaire , conduit , il faut bien le dire , avec une rare adresse et une perfidie qui en rendait l’effet certain. Il semble donc qu’il ne reste qu’à adopter le récit d’ Appien. Mais il ne faut pas se hâter; la narration de l’historien grec présente de graves et nombreuses difficultés qui ont embarrassé, et à juste titre, tousses commentateurs.

Je ne parle pas de la question de dates. Nous n’avons ni ne pouvons avoir aucun moyen de la trancher. Je veux bien , avec quelques commentateurs , fixer la première loi à l’année 120; la seconde, à l’année 108, suivant les uns, à l’année 112, suivantSigonius; la troisième, à l’année 106. Deux faits me paraissent seulement acquis relativement à la date. 1° Ces trois lois furent portées entre les années

121 et 100. — 2* Elles durent être séparées, l’une de l’autre, par un certain intervalle; car, quoiqu’elles formassent un tout et qu’elles fussent inspirées par une pensée unique , il fallait que l’esprit du peuple fût préparé à recevoir chacune d’elles , sans murmure , et presque comme une bienfait.

Une question plus grave est celle du nom des tribuns qui proposèrent ces lois. Nous avons vu qu’Appien ne nomme les auteurs, ni de la première, ni de la troisième loi, et qu’il attribue à Spurius Thorius la seconde loi , par laquelle les possessions étaient déclarées inviolables pour l’avenir, mais à la condition d’une redevance au profit du trésor public. Les suppositions, les hypothèses, les commentaires, ont roulé sur ces deux points : 1° A qui appartient la première de ces trois lois? — 2° La seconde appartient-elle réellement au tribun Thorius?

Sur le premier point, il y avait un large champ ouvert aux conjectures, et les commentateurs l’ont exploité dans tous les sens. Schweighœuser , dans ses notes sur Appien , a rappelé toutes ces conjectures (1), et les a réfutées avec succès, je crois. Le tribun Varius, supposé par quelques écrivains , est parfaitement inconnu ; il en est de même d’un Borius que quelques autres historiens ont considéré comme l’auteur de l’une de ces lois. Cependant le savant éditeur avoue que cette conjecture est un peu moins gra-

(1) Comm. ail App., III, p. 687 et seq. — Pour réfuter plusieurs de ces hypothèses, il s'appuie sur de nombreuses et imposantes autorités: Hotmann (dans le Trésor de Grævius, I, p. 23G) ; Sigonius (de ant. Jure it., II, 2) ; Freinshemius (Supp. à Tite-Live, LXI, 37); Ernesti (Ind. leg. ad Cic. opéra, art. Lex Thoria). — Mais il avoue aussi que plusieurs de ces hypothèses ont été faites par des savants respectables : Mazocchi (in Æn. tab. Hera. p. 316); Rosin (Ant. rom., VIH, 10); Pighius (Ann., III, 63 et 136).— Et même, malgré l'autorité de Schweighœuser, plusieurs de ces hypothèses ont été renouvelées de nos jours : M. Dureau de la Malle (Ëe. pol. des Romains, II, 1. IV, ch. 6, p. 323) adopte l’hypothèse que l’une des loiseut pourauteur un tribun nommé Varius, et M. Duruy l’attribue à un tribun dn nom de Borius (Hist. des Rom., II, p. 139).

tuite que la précédente , parce que quelques manuscrits d’ Appien donnent le mot Bôpwç à la place de celui de ©optoj. Mais, en adoptant cette leçon , le tribun Borius, du reste tout à fait ignoré , serait l’auteur , non pas de la première , mais de la seconde loi , et son nom devrait remplacer celui de Thorius , que donnent la plus grande partie des manuscrits et que Schweighœuser a conservé dans son texte et dans sa traduction. D’autres commentateurs ont proposé les noms de Burrus ou de Burrius , mais sans que rien pût les y autoriser. Rosin a, du moins, pour lui, l’apparence d’une autorité, lorsqu’il propose le nom de Bæbius, attendu que ce nom est cité , ou paraît cité , comme celui de l’auteur d’une loi agraire, dans un des fragments de la loi Thoria publiés par Sigonius , et sur lesquels nous reviendrons tout à l’heure.

J’arrive à la plus grave, à la plus sérieuse de toutes les diflicultés que cette loi a suscitées. Nous venons de voir que , suivant Appien , la loi portée par Thorius aurait eu deux objets : garantir les possessions contre des chances nouvelles d’une loi agraire, en les déclarant inviolables; puis, établir sur ces possessions un impôt, une redevance, un vectigal , au profit du trésor. L’appréciation , les tendances , les dispositions mêmes de cette loi Thoria, sont présentées par Cicéron , sous un tout autre jour. Dans sa revue chronologique des orateurs de Rome , l’illustre écrivain parle ainsi de Spurius Thorius : « Ce fut un orateur » populaire assez en crédit. C est lui qui , par une toi aussi » mauvaise qu'inutile, déchargea d'impôts les terres du do- » maine public (1). * Assurément il est impossible de rencontrer deux textes qui se contredisent plus formellement ; Sp. Thorius aurait, suivant Appien , garanti la possession

(*) Trad. de M. Burnouf , CoH. de M. Leclerc, IV, p. 2S5. — Sp. Thorius sortis t aluit in popuiari généré dicendi , is , qui agrum pubUcum, vitiosa U inutili lege, vectigali levavil (Cic-, Brutua , sive de Claris orat., 36).

des terres publiques, moyennant une redevance destinée au peuple. Spurius Thorius , suivant Cicéron , aurait déchargé les mêmes terres de toute espèce de redevance. Auquel de ces deux témoignages, si parfaitement contradictoires, faut-il s’en rapporter?

Je crois qu’il faut adopter l’opinion de Cicéron , parce qu’elle est nettement confirmée par un document authentique, et d’une grande valeur , que je vais bientôt faire connaître. Mais je crois aussi que ce motif est le seul qui doive nous décider , et il est heureux que ce monument vienne appuyer l’opinion de Cicéron. Si nous n’avions que les deux textes , si contradictoires , de Cicéron et d’Appien , je n’hésiterais pas à préférer l’autorité de celui-ci. On dit , il est vrai , dans des cas semblables : entre l’illustre orateur, si profondément versé dans la connaissance des lois romaines , presque contemporain des événements , et un grec du troisième siècle de notre ère, y a-t-il lieu à hésiter? C’est le raisonnement employé notamment par M. Dureau de la Malle , dans une autre circonstance , lorsqu’il se prononce pour l’intégrité des chevaliers proclamée par Cicéron au commencement des Vcrrines, et contre Appien qui nous trace de leur corruption un sombre et peut-être plus véridique tableau. J’avoue que cette manière de raisonner ne me satisfait pas entièrement. Cicéron n’a pas eu pour but , dans le Brutus et dans ses autres ouvrages de Rhétorique , de retracer l’histoire politique ; il s’était seulement proposé de retracer l’histoire de l’éloquence à Rome. Qu'il ait , soit dans les trois dialogues de Oralore , soit dans le Brutus, admirablement caractérisé le talent de chacun des orateurs romains, et montré, avec une impartialité et une justesse égales, leurs défauts et leurs mérites, tous les savants, dans tous les siècles , l’ont reconnu et proclamé. Mais il a pu se tromper dans l’appréciation des lois , surtout lorsque ces lois , ou bien étaient restées à l’état de rapport ou de

simples projets, ou bien n’avaient pas été appliquées. Nous r avons vu déjà combien il a été injuste et incomplet à l’égard des lois de Tibérius et de Caïus Gracchus; comment il n’a signalé ces lois qu’en passant, ou dans l’intérêt d’une cause qu’il voulait développer et soutenir. Plutarque et Appien ont , pour les lois des Gracques , ainsi que nous l’avons vu , une tout autre importance ; ils sont bien autrement complets et sans aucun doute beaucoup plus exacts.

C’est qu’Appien avait fait de tous ces événements une étude approfondie. Cicéron y fait des allusions; Appien ( les raconte et les expose en historien. Pour Cicéron, ils sont accessoires ; ils sont le fond même de l’ouvrage d’ Appien.

Si donc , nous ne possédions sur cette loi Thoria que les deux textes d’ Appien et de Cicéron, il ne faudrait pas, suivant moi , hésiter à nous prononcer en faveur du témoignage de l’historien grec. Mais, pour la circonstance qui nous occupe , le raisonnement que je viens de faire en faveur d’ Appien , et qui est vrai en thèse générale , tombe à faux. Nous avons des preuves évidentes, ou bien qu’Appien s’est trompé , ou bien que les manuscrits en sont altérés ; que Thorius ne peut pas être l’auteur de la seconde loi par laquelle on régularisait , on généralisait le vecligal ; qu’il a , au contraire , comme Cicéron le dit , fait porter une loi par laquelle on supprimait la redevance dont étaient frappées les terres publiques. Il serait donc l’auteur de la troisième des lois énumérées par Appien.

Nous prouverons tout ceci par l’examen des fragments de la loi Thoria retrouvés , au xvi' siècle , sur des tables de bronze , qui furent placées , par le cardinal P. Bembo , dans son musée ou sa collection , à Padoue. Malheureusement ce précieux débris de l’antiquité ne nous est parvenu que très-incomplet et très-mutilé, et il ne nous offre pas tous les renseignements que l’on aurait droit d’en attendre. Important pour l’histoire de la langue latine.

parce que , réuni à l’inscription de la colonne Duilienne , aux épitaphes des Scipions.au sénatus-consulte contre les Bacchanales, il nous apprend beaucoup de choses sur ses progrès , depuis la première guerre punique jusqu’à l’époque de Marius ; parce que , enfin , il peut jeter quelque jour sur plusieurs formes archéologiques de cette langue, et même nous révéler plusieurs des formules employées dans la rédaction des actes publics, ce monument ne nous donne pas, cependant, tous les renseignements qu’on espérerait y rencontrer sur les tendances et le caractère de la loi Thoria. Plusieurs savants distingués ont reproduit, ou complété , ces fragments , ou se sont efforcés de les expliquer par de nombreux commentaires. Ils ont été publiés par Fulvius Ursinus (Fulvio Orsini) ; par Antonius Augustinus (1) ; par le président Brisson dans son recueil de Formules; par Gruter dans ses Inscriptions ; surtout par Sigonius qui a essayé de reconstruire la loi entière, en complétant les fragments mutilés qui nous en sont parvenus (2). C’est cette restauration qui a été adoptée et reproduite par Cl. Aug. Car. Kleuze, et principalement par Haubold (3). Je me suis servi de Sigonius et de Haubold. C’est dans ces deux ouvrages que j’ai puisé les textes que je vais citer et m’efforcer d’interpréter.

Des fragments qu’il a publiés , Sigonius tire les deux conclusions suivantes :

1° La loi Thoria avait pour but de garantir aux possesseurs la propriété des terres publiques qu’ils occupaient.

2° Elle affranchissait les possessions de toute redevance.

(1) Lucques, 1165-1714.

(2) Sigonius, de ant. Jure ital., II, 2; Ap. Grævii Thés., II, p. 1389, et surtout 1461.

(3) AntiqvitatU r ornante monumenla legalia extra libroi jurit romani sparsa, etc... auct. Ch. Croit. Haubold. Berol., 1830, in-8. — La loi Thoria est à la page 11 et suiv.

La citation de quelques textes prouvera l’exactitude de ces deux assertions. D’abord , le texte suivant ne me semble laisser aucun doute sur le premier point ; il me paraît démontrer clairement que , par la loi Thoria, les possessions étaient garanties contre une éviction nouvelle, et converties en véritables propriétés :

AGER. LOCUS. ÆDIFICIUM. OMNIS. QUEI. SUPKA. SCRIPTUS. ITA. UT. El. CETERORUM. LOCORUM. AGRORUM. ÆDIFICIORUM. PRIVATORUM. EST. ESTO.

Il est vrai que ce texte ne contredit pas le récit d’Appien. — L’historien grec dit, en effet, comme nousl’avonR vu, que la loi de Thorius garantissait aux possesseurs la propriété des terres publiques qu’ils occupaient. Voici un second texte dans le meme sens , mais plus explicite en^ core:

NE, QUIS. FACITO. QUO. MINUS. El. UTANTUfi. FRUANTUR. HABEANT. POSSIDEANT. QUEL AGER. PUBLICUS. POPULL RO-r MANEI. IN. TERRA. ITALIA. P. MUCIO. L. CALPURNIO. CQSS, FUIT A. VETERE. POSSESSORE, POSSESSUS. SIT.

C’était sous le consulat de Calpurnius et de Mutius Seévola que Tibérius Gracchus avait fait porter sa loi agraire. Il résulte donc du texte que je viens de citer que , par la loi Thoria , la propriété des terres publiques était garantie à tous ceux qui les possédaient lors de la promulgation de la loi Sempronia. Cependant c’était aller bien loin ; Thorius est obligé de faire quelques réserves. Le texte suivant semble admettre , au moins , le maintien des distributions de terres qui auront été faites par les triumvirs agraires à la suite de la loi de Tibérius Gracchus :

AGEE. PUBLICUS. POPULI. ROMANEI. QUEL IN. ITALIA. P. MUCIO. L. CALPURNIO. COSS. FUIT. QUOD. KJUS. AGRI. III.

VIRI... SORTITO QUOI. CEI VI. ROMANO. DEDIT. ADSIGNA-

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