‹ Des lois agraires chez les RomainsChapitre 19 sur 29 · Interamne · texte numérisé non relu

Interamne

Si l’on compare avec quelque attention les deux tableaux qui précèdent , les difficultés diminueront sans doute. En effet Tite-Live n’indique dans son résumé que quarante colonies, et nous en avions trouvé cinquante-huit. Mais parmi les dix-huit qu’il n’indique pas, il y en a plusieurs dont il ne semble pas, dans les livres précédents, avoir

soupçonné l’existence; Medullia, Caméria, Cænina, Fidènes, Yibo-Valentia, villes fort peu importantes et à peu près inconnues, si l’on en excepte Fidènes. D’autres, comme Àntemnes , Crustumérium, Écétra, Vitella , Suessa- Aurunca, Sora, Satricüm, Castrum, Æsulum, Lavicum, Vélitres, Casinum, ou bien n’existaient plus, ou avaient obtenu de changer leur situation de colonies pour le titre de Municipes, titre beaucoup plus important, puisque les habitants des villes municipales jouissaient de privilèges politiques que ne possédaient pas les habitants des colonies (1). Enfin nous avons trouvé, en l’année 394, une colonie sans nom, qui, naturellement, ne figure pas en 207. Il nous semble donc qu’il faut bien se garder d’accuser Tite-Live d’inexactitude dans son tableau des colonies en 207; nous sommes convaincus, pour notre part, qu’il a fait connaître les colonies de Rome qui existaient encore à cette époque. Seulement il est bizarre que, dans ce tableau, il ait donné le nom de neuf colonies dont il n’a pas fait connaître antérieurement la fondation , signalée par d’autres

(1) Nous reviendrons bientôt sur ce point. Mais nous pouvons, dès maintenant, confirmer par un exemple cette conversion de colonies en municipes. En parlant des ravages d'Antoine en Italie, Cicéron dit : Lautissimum oppidum, nunc municipium, honeslissimorum quondam colonorum , Suetsam , fortissimorum militum sanguine implevit (Cic., Phil., XIII, 8). Donc Suessa, d’abord colonie, était devenue municipc. — Dans son Histoire de Lyon , le père Ménestrier a dit que cette ville avait été municipe avant de devenir colonie. Quoique cette allégation ait été reproduite , nous ne devons pas hésiter à la repousser comme une erreur grossière. En supposant que les Itomains n’aient pas entièrement fondé Lyon , et qu'il ait existé entre le Rhône et la Saône «ne ville gauloise antérieure à la colonie que les Romains élevèrent à Fourvières, il est évident que ce ne serait que par un emploi tout à fait fautif du mot municipe que l’on pourrait donner ce nom à la ville gauloise , ou plutôt, au village gaulois. Lyon fut une colonie; plus tard, la colonie devint municipe; mais Lyon n’avait pas été municipe avant d’étre colonie. Claude aimait les Lyonnais au milieu desquels il était né; en échangeant leur titre de municipes en celui de coloni , il les aurait punis et non récompensés. Le père Ménestrier n’avait pas lu Sigonius, quoique les écrits du savant italien soient antérieurs d’un siècle à ceux du savant lyonnais. On ne serait pas excusable aujourd’hui de reproduire les mêmes erreurs.

historiens. C’eet une lacune sans doute; mais existe-t-il un historien qui soit complet? Est-il même possible de faire une histoire complète, d’indiquer, pour chaque année, tous les événements qui l’ont signalée? Enfin n’est-il pas possible que Tite-Live, qui ne procédait jamais qu’en s’appuyant sur des documents certains, ait volontairement passé sous silence l’envoi de colonies dans certaines villes , lorsqu’il n’était pas sûr que cet établissement eût eu lieu à telle ou telle époque? Il n'ignorait pas que ces colonies eussent été fondées; son résumé le prouve. Il ignorait peut-être à quelle époque, et dans quelles circonstances, ces villes avaient reçu des colons romains. La science réelle a beaucoup de doutes ; la science médiocre est présomptueuse et ne doute de rien. Depuis la fondation de Rome jusqu’en 207, il avait été fondé cinquante-huit colonies; je le crois. Mais je crois aussi qu’il n’en existait plus que quarante à cette époque. Telle est la conclusion qui me paraît ressortir des recherches précédentes ; tel est le moyen que je proposerais pour mettre Tite-Live d’accord avec les autres historiens, et avec lui-même.

Depuis cette époque jusqu’à la fin de la république, et surtout dans le dernier siècle , le nombre des colonies diminue d’une manière sensible. Cela tient à plusieurs causes dont quelques-unes ont été entrevues par Velléius Paterculus, d’autres fort nettement exposées par Beaufort.

D’abord remarquons bien , encore une fois , quelle a été jusqu’ici la politique des Romains. Leurs premières colonies ont été établies dans le Latium et la Sabine. Lorsque , avec l’aide de ces colonies elles-mêmes , ils ont soumis les Latins et les Sabins, Us envoient des colonies déjà plus loin , dans toutes les parties du territoire des Volsques , dans la direction de l’ouest et du midi ; puis sur les frontières ou dans le pays des Èques , des Rutules , des Aurunces et des Ausones ; et, d’un autre côté, vers le nord,

dans l’Étrurie. Lorsque la guerre éclate contre les Samnites, les Romains préservent leurs propres frontières et assurent leur domination, par des colonies nombreuses, dans le Samnium , la Campanie , T Apulie, le Brutium , la Lucanie, l’Ombrie et le Picénum. Enfin au commencement de la seconde guerre punique, ils prennent leurs mesures contre l’invasion imminente des Carthaginois, en fortifiant les rives du Pô et les frontières de la Gaule cisalpine. En outre, à mesure que ces colonies s’éloignent du centre, elles reçoivent une population plus nombreuse. Elles se composent, nous l’avons vu, de 1,500, de 3,000, de 6,000 colons ; l’on voit même 6,000 familles envoyées dans les colonies de Plaisance et de Crémone. Maintenant l’Italie entière est soumise ; ou , du moins , à la suite de la seconde guerre punique et de la retraite d’Annibal, il ne reste plus aux Romains qu’à châtier celles des villes de l’Italie proprement dite, qui ont prêté quelque appui aux Carthaginois , et à soumettre complètement l’Italie septentrionale , c’est-à-dire la Gaule cisalpine et la Ligurie. Par conséquent, nous ne devrons plus trouver, dans la période suivante, de colonies fondées dans l’Italie centrale; quelquesunes seront fondées dans l’Italie méridionale , pour deux motifs : parce que Ànnibal et les Carthaginois ont trouvé dans ces contrées leurs plus sûrs et leurs plus durables appuis ; parce que l’expérience vient de prouver que ces pays n’étaient pas assez fortement constitués pour garantir et couvrir Rome. Mais la plupart des colonies devront être fondées dans l’Italie septentrionale, parce que ce vaste et fertile pays n’a pas encore reçu, avant la seconde guerre punique, des moyens suffisants de coercition. Lorsque ces deux parties de la Péninsule seront aussi solidement constituées et fortifiées que l’Italie centrale elle-même, l’établissement de colonies devra devenir de plus en plus rare, parce qu’il serait inutile d’en fonder de nouvelles.

Voilà un premier et important motif pour expliquer l’absence presque complète de colonies nouvelles, depuis les guerres de Macédoine jusqu’à l’époque de Sylla et de César.

Mais à ce motif s’en joignent plusieurs autres. L’établissement des colonies était, comme nous l’avons vu , un des moyens employés par l’aristocratie pour éluder l’exécution des véritables lois agraires. Tout décret, sénatusconsulte ou plébiscite , qui ordonnait la fondation d’une colonie , était une loi agraire , en ce sens , qu’il avait pour résultat de distribuer à des citoyens pauvres , nécessiteux , une partie des terres qui provenaient de la conquête. Mais il en différait de plusieurs manières : d’abord les plus anciennes lois agraires demandaient le partage des terres publiques situées dans YAger Uomanus , dans les contrées voisines de Rome (1). Les colonies, au contraire, étaient plus ou moins éloignées de Rome , et cet éloignement fut souvent pour les plébéiens , si ardents à accepter les lois agraires proprement dites, un motif de refuser le bienfait

(1) L'Ager Romanus était tout simplement le premier territoire de la république. 11 était compris dans un arc dont le Tibre était la corde. Aujourd’hui encore , suivant Sismondi (Ét. sur l’Ëcon. Polit. II , p. I) on appelle agro Romano la portion du territoire des États de l’Église la plus voisine de Rome. Peu à peu ce territoire s'étendit ; mais à la tin de la guerre du Samnium , en 295 , il était encore restreint et borné parle Tibre à l’Occident, puisque nous voyons les Romains placer une armée au Vatican pour se préserver de l’attaque des Étrusques. (T.-L. X, 26 et 21.) Mais successivement le nom à’Ager Romanus fut étendu à toutes les possessions de la république en Italie , sans être donné aux terres que la république pouvait avoir conquises en dehors de la Péninsule. Nous en avons une preuve en 209. Les consuls reçurent la défense du sénat de proclamer pour dictateur Valérius Mcssala alors en Sicile , parce que le dictateur devait être élu in agro Romano , et que l’ager Romanus ne s’étendait pas au delà des limites mêmes de lTtalie : Patres , extra romanum agrum ( eum autem Italia terminari) , negabant diclatarem dici posse. (T.-L. XXVII , S.) 11 ne faut donc pas confondre Vager Romanus et l’amer publicus. Le domaine public renfermait toutes les conquêtes opérées par l’État, et au profit de l’État, en Italie et au dehors de l’Italie; Yager Romanus renfermait les propriétés privées et publiques, d’abord de quelques parties du territoire voisin de Rome , et plus tard , de l’Italie entière , mais sans dépasser jamais les bornes de cette péninsule.

suBpect des colonies. En second lieu , un citoyen auquel ,

en vertu d’une loi agraire, des terres étaient concédées, pouvait continuer de résider à Rome, conserver ses droits de votes et de suflrages, tous ces privilèges civils et politiques qui rendaient le titre de citoyen romain un des plus glorieux et des plus respectés de l’univers entier. Un colon, au contraire, s’éloignait de Rome, et perdait une partie de ses droits. Enfin , il existait encore , entre ces deux espèces de lois agraires , cette différence essentielle , que les terres partagées, en vertu d’une loi agraire proprement dite, étaient, depuis plus ou moins longtemps, réunies au domaine de l’État, tandis que c’était sur des terres récemment conquises que l’on envoyait des colonies. Voilà pourquoi l’aristocratie, pendant les premiers siècles, pendant la période de conquêtes en Italie, prenait souvent l’initiative de la fondation de colonies nouvelles. Elle donnait aux plébéiens les terres que ceux-ci lui demandaient , et cela sans qu’il lui en coûtât rien ; les vraies lois agraires, au contraire, lui enlevaient une partie de ces terres qu’elle considérait comme sa propriété.

11 est facile de tirer de là une conclusion. A la suite de la seconde guerre punique, pendant une quarantaine d’années encore, la républiqde recouvre des terres dans l’Italie méridionale et en conquiert de nouvelles dans le nord de la Péninsule. Elle peut envoyer des colonies dans l’une et l’autre contrée. Mais lorsque ces conquêtes sont terminées, il n’y a plus de terres récemment conquises à partager, et les colonies cessent. Aussi, à dater de cette époque, les deux espèces de lois agraires se confondent-elles l’une avec l’autre , dans leur but, leur tendance, et aussi dans la haine que leur voue l’aristocratie. Caïus Gracchus ne propose rien autre chose que l’établissement de colonies ; Rullus ne demande également qu’une chose, la fondation de colonies dans l’Italie méridionale et surtout à Capoue ; enfin

Digiti.

que fait César? il établit des colonies en Campanie. Or, dans toutes ces circonstances, l’aristocratie s’oppose à ces mesures , avec autant et peut-être même plus d’ardeur, qu’elle n’en avait montré précédemment pour seconder et exciter le mouvement colonial. Nous en avons trouvé des preuves nombreuses dans la correspondance de Cicéron et dans les trois discours contre la loi de Rullus. C’est qu’en ' effet, à cette époque, il n’existait plus de différences entre les deux sortes de lois agraires , puisque les colonies ne pouvaient plus être établies sur des terres d’acquisition récente , la république ne faisant plus de conquêtes en Italie , mais qu’elles étaient forcément établies sur des terres réunies, depuis plus ou moins longtemps, au domaine de l’État.

Nous allons retracer rapidement l’histoire de ces dernières colonies romaines en Italie.

La première colonie fondée , après la fin de la seconde guerre punique, est celle de Castrum , qu’il ne faut pas confondre , soit avec Castrum, dans le Picénum, où une colonie avait été établie , en 289 ; soit avec Castrum-Novum , ville maritime d’Étrurie qui avait reçu une colonie à une époque incertaine, mais antérieurement à l’année 207, puisque nous voyons cette colonie figurer dans le tableau de Tite-Live. Le texte de Tite-Live prouve : 1° que la colonie dont il s’agit était dans la Campanie à peu de distance de , Pouzzol et de Capoue; 2U que c’était une ville maritime, puisque les censeurs qui la fondèrent , P. Corn. Scipion l’Africain et P. Élius Pétus, en affermèrent les douanes ( porlorium ) (1); 3° qu’antérieurement elle n’avait aucune importance; mais que , plus tard , elle devint une ville ( quo

(I) l)e là vient le nom que Beauforl donne à cette colonie : Castrorum portnrium. Avec quelque attention, il est facile de voir que porlorium n’est pas un nom propre, et que Castrum ou Castra était le nom de la ville. Cette singulière erreur a cependant été reproduite.

in loco nunc oppidum est) ; h° qu’on n’y envoya que 300 colons ; 5" que cette colonie fut fondée en l’année 199 av. J.-C. (1).

Déjà, l’année précédente, les habitants de Narni (colonie fondée en 301 ) , et ceux de Cosa (fondée en 274) , s’étaient plaints de ce qu’un grand nombre d’étrangers usurpaient le titre de colons et se glissaient ainsi furtivement parmi eux ; et ils avaient demandé une augmentation du nombre des colons. On refusa cette faveur à Cosa , on l’accorda aux habitants de Narni. Mais l’historien ne fait pas connaître le nombre des nouveaux colons envoyés dans cette ville. 11 se contente de donner le nom des triumvirs chargés d’examiner ces plaintes et de satisfaire ces vœux (2).

En 198, sur la proposition du tribun Acilius, on décrète la fondation de cinq colonies nouvelles : Duæ ad osiia Jluminum Vullurni Lilernique; mut Puteolos; ma ad castrum Salerai. His Buxentum adjeclum (3). Tite-Live ajoute que chacune de ces cinq colonies dut se composer de 300 familles ; que l’on créa des triumvirs pour leur établissement, enfin que les pouvoirs de ces triumvirs devaient durer trois ans. Nousvoyons, en effet , la suite de cette affaire, en 195, époque où ces colonies furent réellement établies (4). Toutes ces villes étaient situées dans le midi de la Péninsule. Sa-

(1) La censure dcScipion ctd’Ellus Pélus est très-imporlante. Nous les voyons affermer les douanes de trois villes ; fonder une colonie , vendre le domaine public situé au pied du montTifate. (Tite-Live, XXXII, 7.) 11 parait, du reste, que la colonisation ne fut pas immédiatement opérée ; c’est du moins l'opinion adoptée par plusieurs commentateurs qui , en rapprochant les expressions de ce passage et celles du chapitre 27 du livre XXIX, où Tite-Live parle d’une forteresse située à l’embouchure du Vulturne , et devenue plus tard une ville ( ad yulturni ostium, ubi nunc urbs est, castellum communitum), ont cru y reconnaître la ville appelée plus tard Castrum. Or (ch. 29 du 1. XXXII) Tite-Live parle d’une colonie envoyée, en 198, ad yulturni ostium. Ne s’aglralt-il pas également de Castrum? (VoirLebas, Comm. 11 , p. 79G.)

(2) lb. XXXII, 2.

(3) lb. XXXII, 29.

(4) lb. XXXIV, 45.

lerne porte le même nom ; Buxentum est une ancienne colonie grecque connue sous le nom de Pyxus , et qui s’appelle aujourd’hui Policastro (1). Literne est célèbre par la mort du premier Africain et par son tombeau. Mais il s’élève des difficultés pour les deux autres villes. Quelle est cette colonie, située à l’embouchure du Vulturne? On l’a désignée quelquefois elle-même sous le nom de Vulturnum. Mais je ne connais qu’une ville qui ait porté ce nom : on désignait ainsi, depuis l’établissement de lucumonies étrusques en Campanie , en 587 , sous le règne de Tarquin l’ancien , la ville qui , depuis la première invasion samnite , en 424 , reçut le nom de Capoue. Or il est évident qu’il ne peut s’agir ici de Capoue, d’abord parce qu’elle avait perdu depuis longtemps cet ancien nom ; en second lieu , parce que Capoue est située sans doute sur le Vulturne , mais non à l’embouchure de ce fleuve ; enfin parce que nous savons que Capoue ne devint réellement colonie que sous César. La conjecture la plus probable, c’est qu’il s’agit, comme je l’ai dit dans une note précédente , de la ville de Castrum située à l’embouchure du Vulturne.

Quant à Pouzzol, la difficulté est d’une autre nature. Tite-Live l’indique ici comme une colonie. Or, dans les dis-

(l) Le golfe de Policastro est remarquable et célèbre. Buxentum était dans la Lucanie. Salerne, comme les autres villes, se trouvait en Campanie. Le golfe de Salerne, son port, la rendent importante encore aujourd’hui, comme son école de médecine peudant le moyen âge. Aussi je ne conçois aucunement la difficulté élevée par Crévier et Dureau de la Malle (le traducteur de Tite-Live) , sur ce point que Salerne n’était pas en Campanie, mais dans le Plcénum- Le Picénum situé entre l'Ombrie et le SamDium , sur les côtes de l’Adriatique , à l’Orient de l'Apennin, n’a rien de commun avec Salerne située en Campanie, h dix lieues au midi de Naples, sur la mer Tyrrhénienne, à l’ouest des Apennins. Tout au plus pourrait-on dire que les Picenlius avaient formé un petit établissement au midi de Naples. Mais le Picénum véritable n’était pas là. Tite-Live s’est légèrement trompé rn plaçant ces cinq colonies en Campanie : Buxentum est en Lucanie. Mais les quatre autres villes sont bien en Campanie. Pourquoi les commentateurs se sont-ils amusés à donner des explications sur une prétendue erreur qui n'existe pas? (Voir Lebas,II, p. 811.)

cours contre Rullus, Cicéron fait un appel aux habitants de Pouzzol , menacés par la loi du tribun , de voir s’établir chez eux une colonie romaine. 11 affirme que, à l’époque où il parle, les habitants de Pouzzol sont indépendants (1). Entre l’affirmation bien positive de Tite-Live qu’une colonie fut envoyée à Pouzzol en 195, et le texte non moins positif de Cicéron attestant que Pouzzol était sui juris , in sua polestate, en l’année 64 , est-il nécessaire de choisir? Non assurément. Je ne doute pas qu’une colonie n’ait été envoyée à Pouzzol , à l’époque indiquée par Tite-Live ; mais je ne doute pas davantage que cette ville ne fût plus une colonie lors du consulat de Cicéron. Pouzzol avait sans doute, dans cet intervalle de près d’un siècle et demi , rendu des services aux Romains. C’était d’ailleurs un de ces lieux où les riches Romains aimaient à aller se reposer pendant quelques mois de l’année. Il n’est pas extraordinaire que la république l’ait favorisée. Sa situation avait ôté améliorée sous le point de vue politique. Pouzzol avait cessé d’être une colonie pour devenir ville municipale. Cicéron la cite également avec ce titre un peu plus tard (2). Ce changement n’était pas rare , et nous l’avons déjà expliqué. Or, comme les villes municipales nommaient elles-mêmes leurs magistrats, Cicéron a pu dire qu’elle était libre en 64, et l’effrayer de l’idée de recevoir des colons romains, sans prouver, par cela même, que Pouzzol n’eût pas reçu une première colonie en 195 , comme Tite-Live l’atteste positivement.

Les cinq colonies que nous venons de citer ne sont pas les seules qui aient été établies en l’année 195. Tite-Live en cite trois autres , la même année , à Siponte , Crotone et Tempsa. Siponte était située en Apulie sur les côtes de

(1) Pulcolos qui mine in sua potsstale sunf... (Voir le texte , p. *00).

(2) Pro Ca'lia , 10. coll. Leclerc , XIV , p. 29.

l’Adriatique. Il n’y a pour cette colonie qu’une difficulté : l’historien dit que celte ville avait appartenu aux Arpiniens. Or Arpinum, célèbre par la naissance de Marius et de Cicéron , était une ville municipale, les Romains la dépouillaient donc de son territoire? Remarquons bien les expressions de Tite-Live : in agrum qui Arpinorum fuerat. Elles prouvent que Siponte ne faisait plus alors partie du territoire des Arpiniens et avait été réunie déjà au domaine public. En outre, il est clair que le droit municipal était très-restreint et qu’il s’appliquait à une ville déterminée , sans, pour cela, s’appliquer aux pays qui avaient pu autrefois en dépendre. Quant àCrotone, cette ancienne colonie grecque , célèbre par le séjour de Pythagore , était située dans le Brutium , à l’entrée du golfe de Tarente. Tempsa se trouvait dans le même pays, mais sur les côtes de la mer Tyrrhénienne. Tite-Live ne fait connaître ni le nombre des colons envoyés dans ces trois villes , ni la quantité de terres qu’on leur distribua ; il parle seulement de triumvirs pour chacune des deux premières , de duumvirs pour la troisième.

Ce ne sont pas toutes les colonies fondées en l’année 195. Un peu plus bas , le même historien nous apprend que, sur la proposition du tribun Q. Élius Tubéron, un sénatusconsulte et un plébiscite ordonnèrent l’établissement do deux colonies latines, l’une dans une ville du Brutium, qu’il ne nomme pas, l’autre à Thurium, l’ancienne Sybaris qui avait reçu une colonie athénienne, lors de l’administration de Périclès; et que des triumvirs, avec des pouvoirs qui devaient durer trois ans , furent créés pour chacune de ces colonies (i). En effet, trois ans après, en 192 , les triumvirs déjà nommés, parmi lesquels figurait Élius Tubéron , l’auteur de la loi , conduisent à Thurium

(1) Ut latinœ duce coloniœ, una in Brutiot, altéra in Thurinum agrum , deducerenlur (T.-l.., XXXIV, 53).

(Tite-Live ne parle pas de l’autre ville), une colonie latine, toute militaire, puisqu’elle se compose de 3,000 fantassins et de 300 cavaliers , nombre peu proportionné avec l’étendue du territoire. Un tiers de ce territoire est, en effet, mis en réserve pour le cas où l’on voudrait envoyer plus tard de nouveaux colons dans ce pays : on ne donne à chaque fantassin que 20 jugères au lieu de 30 qu’on aurait pu distribuer, et 40, au lieu de 60, à chaque cavalier (1).

Tous ces renseignements sont précieux. Nous voyons en effet que cette colonie fut entièrement composée de soldats; par conséquent, plus exclusivement militaire que les autres colonies dont nous avons jusqu’ici parlé. Mais un point plus important est celui-ci. Tite-Live donne à ces villes l’épithète de latines. Déjà nous avons trouvé cette expression pour les douze colonies qui, en 207, avaient refusé de combattre en faveur des Romains. Mais dans ce cas, l’épithète, comme nous l’avons dit, pouvait être méprisante ; elle pouvait dire aussi que ces douze villes étaient situées dans le Latium. Ni l’une ni l’autre de ces explications n’est admissible dans la circonstance actuelle. La seule explication possible, c’est que les deux colonies fondées dans le Brutium furent composées , non pas de citoyens romains, mais de citoyens latins; que, dès lors, ils ne jouissaient que du droit des alliés latins, beaucoup moins étendu, même sous le point de vue administratif ou civil, que les droits attachés au titre de citoyens romains. Désormais la distinction est profonde, et Tite-Live la signale régulièrement. Déjà , lors des nombreuses colonies , fondées en 195, et dont nous venons de parler, Tite-Live, dans le même chapitre, répète trois fois, et assurément à dessein, ces expressions : coloniœ civinm liomanorum ( 2).

(1) Ibid., XXXV, 9.

(2) cr XXXIV, 45 cl 53; XXXV, 9; Sigonius, de Ant. jure il., II, 13, ilan» Grsvius,

Pour bien faire sentir cette distinction , je citerai un autre fait. En 196 , les habitants de Férentinum demandent que les alliés latins qui se font admettre dans une colonie romaine soient considérés comme citoyens romains. Les colons de Pouzzol, de Salerne et de Buxentum, élèvent les mêmes prétentions. Le sénat déclare qu’ils ne sont pas citoyens romains (1). Ce texte me paraît lever tous les doutes.

En 191, nous trouvons cette colonie de Vibo Valentia, située dans le Brutium , et dont j’ai déjà parlé avant la seconde guerre punique. J’ai dit que , suivant Velléius, cette colonie se rapporterait à l’année 240, mais que Tite-Live paraît en avoir ignoré l’existence avant l’époque où nous sommes parvenus. Suivant lui , Yibo Valentia ne reçut une colonie romaine qu’en 191 ; cette colonie se composa de 3,700 fantassins et de 300 cavaliers; chacun de ceux-ci reçut trente jugères ; chacun des premiers quinze seulement. L’historien atteste ainsi que ce fut une colonie toute militaire ; mais il ne dit pas si elle était romaine ou latine (2).

En 190, se place l’envoi de 6,000 familles nouvelles dans les deux colonies de Plaisance et de Crémone. J’en ai également parlé plus haut (3).

En résumant ce qui précède, nous voyons que les Romains ont, dans un intervalle de onze ans, fondé dix colonies importantes : à Castrum, Literne, Poozzol, Salerne, Buxentum, SiroNTE, Crotone, Tempsa, Thurium, Vibo-Yalentia; qu’il faut même, peut-être, y ajouter une colonie de Vulturnum et une autre dans le Brutium , sans emplacement déterminé; que, de plus, ils ont augmenté ou renouvelé les colonies de Narni, de Plaisance et de Cré-

(1) Senatus judicavit non este eos cives romanos (Ibid., XXXIV, 12),

(2) T.-L., XXXV, 40. — Voir plus haut, p. 473.

(3) P. 476. — Cf. T.-L., XXXYII, 46 et 47.

monb. Ces faits prouvent que l’attention des Romains s’est exclusivement portée vers tes provinces méridionales, sauf le renouvellement de trois colonies anciennes. Tite-Liveest le seul auteur qui nous fournisse ces précieux renseignements; Velléius Paterculus ne recommence à s’occuper des colonies, que lorsque les Romains tournent leur attention vers le nord de la Péninsule, et envoient dans la Gaule cisalpine ces nombreuses et importantes colonies que nous avons maintenant à faire connaître.

En 190, le même consul, Lélius, qui avait fait décréter l’envoi de nouveaux colons à Plaisance et à Crémone, fit également agréer par le sénat l’établissement de deux colonies nouvelles sur le territoire des Boïens. Quelles sont ces deux colonies? Furent-elles établies? Ne doivent-elles pas être comprises parmi les colonies établies plus tard , quoique décrétées dès cette époque ? Ce n’était pas un fait rare qu’un intervalle de plusieurs années entre le décret qui ordonnait la fondation d’une colonie et l’établissement même de cette colonie ; nous en avons vu plusieurs exemples. Mais nous ne pouvons décider, dans le cas dont il s’agit, si les choses se passèrent ainsi. Tite-Live se borne à une courte indication et Velléius Paterculus est absolument muet sur ce point (1). La première colonie dont celui-ci s’occupe , depuis la fin de la seconde guerre punique , est celle de Bologne, dont Tite-Live parle également. Du reste , il paraît que cette colonie est de la même année , c'est-à-dire de l’année 190. Ce fut une colonie latine. Elle se composait de 3,000 colons ; chacuu des cavaliers reçut soixante-dix arpents ; chacun des fantassins cinquante (2). Il est évident que Bononia, ou Bologne, était située sur le territoire enlevé aux Boïens , et , du reste , Tite-Live ie dit

(t) T. L., XXXVII, 47.

(2) T. L., XXXVII, S7 j Vell., 1,15.

lui-même; par conséquent elle fait probablement partie de ces deux colonies décrétées quelques mois auparavant, et dont l’historien a parlé , dix chapitres plus haut.

Cinq ans plus tard , en 185, pendant la célèbre censure de Caton , les Romains continuent de fortifier le nord de Tltalie. Désormais, par suite des colonies qui ont été fondées de 201 à 190 , le Midi est à l’abri de toute attaque et même d’une révolte (1). Déjà le renouvellement des colonies de Narni , de Plaisance et de Crémone , a prouvé que l’Italie septentrionale attirait toute l’attention du sénat , et que les Romains voulaient faire dans cette direction tout ce qu’ils avaient fait pour la partie méridionale. La colonie de Bologne le prouvait déjà. En 185, ils continuent cette œuvre si heureusement commencée même avant la seconde guerre punique , en fondant deux colonies , l’une à Potentia dans le Picénum , l’autre à Pisaura dans la Gaule cisalpine, disent les traducteurs. Cependant ceci demande une explication. Tite-Live dit in Gallicum agrum. Or qu’était-ce que cet ager Gallicus ? Le territoire conquis sur les Gaulois Sénonais avant la seconde guerre punique, et déclaré domaine public, en vertu de cette loi Flaminia dont nous avons parlé. Il avait conservé, de là, le nom d’ayer Gallicus . Mais il était situé en deçà du Rubicon , relativement aux Romains, et par conséquent dans l’Ombrie. Pisaura, située à l’embouchure du Pisaurus, est la ville actuelle de Pesaro, entre Rimini et Sinigaglia , à peu de distance de la célèbre république de Saint-Marin. C’était une colonie maritime située dans un pays qui en comptait déjà plusieurs. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que Tite-Live dit que les

(1) Cependant tes colonies du Midi n’avaient pas toutes parfaitement réussi. En !86, le consul Postumius, en rentrant à Rome à la suite d’un voyage en Italie , raconta qu’il avait trouvé désertes les doux colonies de Siponte et de Buxcntum, fondées en l9ô. Des triumvirs sont nommés et de uouveaux colons envoyés dans ces deux villes (T.-L., XXXIX, 23).

colons envoyés dans ces villes (il ne nous apprend pas s’ils étaient civils ou militaires , Romains ou Latins , ni en quel nombre) , ne reçurent chacun que six jugères. Ceci peut surprendre, en songeant que nous avons vu , pour les dernières colonies, des concessions de vingt, de trente, de cinquante , et même, pour Bologne, de soixante-dix arpents. L’explication la plus naturelle de cette bizarrerie c’est que l’étendue de la concession était tout à fait relative au nombre des colons et à l’étendue même du territoire à partager. Assurément ; mais Yager Gallicus était vaste? Beaufort a ajouté une explication plausible et ingénieuse. Les six jugères de Potentia et de Pisaura valaient peut-être plus que les cinquante qu’on avait accordés aux colons de Bologne (1). Les colons de Pisaura et de Potentia, dans un pays tranquille, soumis depuis longtemps, pouvaient cultiver toutes les terres qu’on leur accordait. Exposés aux attaques des Gaulois et des Liguriens , les colons de Bologne ne pouvaient en cultiver qu’une faible partie (2).

Les colonies se succèdent avec rapidité dans le nord de l’Italie. En 183, nous en trouvons quatre nouvelles, deux dans la Cisalpine, Parme et Mutine ou Modène; une en Étrurie , Saturnia ; la dernière , à l’extrémité septentrionale de l’Adriatique , sur les frontières de la Vénétie et de Fis— trie, à Aquilée (3). Mutine et Parme reçurent chacune deux mille colons , citoyens romains ; les colons de Parme eurent chacun huit jugères; ceux de Mutine, chacun , cinq. Saturnia reçut aussi une colonie romaine , dont le nombre

(1) Tite-Livc, XXXIX, 44. — Cf. XXIX, 2. — Voir plus haut, p. 252-254 , et Üeau fort, II, p. 254.

(2) Il n’y avait pas de règle générale , nous en avons eu des preuves nombreuses, pour l’étendue des assignations. C'est ainsi que Rullus proposait de donner douze jugères à chacun des colons qu’on enverrait dans le territoire de Stella: Quia ibi fundus erat deterior (Cic., de Leg. agr., II).

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