CONCLUSION
Toutefois, l’inutilité même de ces dernières tentatives achève de jeter un grand jour sur toutes les questions que nous avions entrepris de traiter et de résoudre. Des discussions qui précèdent, il résulte évidemment que le reproche , fait si souvent aux lois agraires de Rome , d’avoir attaqué la propriété , et remis ainsi en question les bases mêmes, et le fondement de toutes les sociétés humaines, ne peut, en aucune façon, s’appliquer aux lois tribunitiennes. Sans doute, quelques partages furent faits, et quelques distributions furent opérées, aux dépens des propriétés particulières ; ce sont les dernières lois agraires dont nous venons de parler. Mais par qui ces lois furent-elles portées? Par l’aristocratie elle -même. L’aristocratie a donc rejeté sur ses adversaires politiques des accusations qui retom-
bent, de tout leur poids, sur elle seule. Non pas, il est vrai, qu’elle ait accusé formellement les tribuns de vouloir enlever leurs biens aux propriétaires légitimes; jamais cette idée ne fut présentée , ni soutenue, à Rome, par les tribuns au moins. L’aristocratie, seule, se rendit coupable de ces spoliations, dans les derniers temps de la République. Mais si elle n’intenta pas formellement ces accusations contre les tribuns, auteurs de lois agraires, plusieurs fois, ses historiens et ses orateurs les laissèrent percer, de telle façon que ces préjugés se sont propagés jusqu’à notre temps. Il importe de rétablir les faits dans leur véritable jour , et de rendre à chacun le rôle qui lui appartient. Chez tous les peuples, dans toutes les sociétés, la propriété doit être inviolable et sacrée. Jamais les tribuns ne songèrent à l’attaquer ; l’aristocratie seule commit cette faute , je dirais volontiers ce crime.
Rappelons-nous, en effet, d’après tous les détails et toutes les discussions qui précèdent, quel était le véritable état de la question ; quelle solution on essaya plusieurs fois de lui donner; quelle fut enfin, dans toutes les circonstances, la conduite des deux partis qui se trouvaient en présence. La question, à l’origine au moins, était bien simple. Les Romains, nés pour la guerre, avaient, dès le commencement de leur histoire, soumis un certain nombre de tribus ou de villes voisines de leurs frontières ; ils avaient enlevé aux peuples vaincus une partie de leur territoire par le droit de la conquête; ils en avaient formé un domaine appartenant à l’État : ager publiais, fapoa'a. -//?. Ce noyau primitif, faible encore , alla successivement en s’accroissant , à mesure que les conquêtes des Romains s’étendirent et se propagèrent dans la Péninsule. Il s’accrut , de plus , par diverses adjonctions, telles que la confiscation des biens des condamnés ou des exilés, la réunion au domaine des biens vacants. La question était donc tout simplement celle-ci :
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Quel emploi devait-on faire de ces terres (1)? Pendant la période royale , que les historiens aristocratiques ont voulu, plus tard, faire envisager comme une époque d’assujettissement et d’oppression , mais qui fut, en réalité , comme nous le voyons par les traditions mêmes qui nous en restent, favorable à la démocratie et à l’État tout entier, l’emploi de ces domaines fut juste, équitable, avantageux à tous.
(i) Depuis l’impression des premières feuilles de cet ouvrage, il a paru plusieurs travaux dont je regrette de n’avoir pu profiter plus tôt. En première ligne, je dois citer le treizième volume du Cours d’études historiques de M. Daunou, qui contient les premières leçons de ce savant professeur sur l’histoire romaine. Les premières leçons, relatives aux sources de l’histoire romaine, renferment une profonde appréciation de Denys d’Halicarnasse et de Tite-Live; j’y ai retrouvé, avec bonheur, appuyées de savants détails et de la puissante autorité de M. Daunou, quelques-unes des idées que j'ai émises plus haut (voir surtout, p. 05, la réfutation très-sensée des éloges exagérés accordés à Denys d'Halicarnassc par Manucc, Sigonius, Muret, Scaliger, H. Estienne; et, p. ICO et suiv., une appréciation non moins juste de Tite-Live). Cependant (p. 22) M. Daunou fait aux historiens un reproche qui s’applique entièrement à l’ouvrage que je termine. Il ne voudrait pas que les historiens fissent des rapprochements entre les faits des sociétés antiques et ceux qui se passent dans les sociétés modernes , parce que le principe, le but , le, caractère même, tout est différent. Je crois, en effet, que l’établissement du christianisme et la destruction de l'esclavage ont changé, complètement et heureusement , l’état social des nations modernes. Mais les passions humaines et l'esprit humain sont restés les mêmes, et il me parait utile , pour l’intelligence même des faits, et pour les résultats pratiques, de signaler les analogies, lorsqu’elles existent réellement, pourvu que l'on n’essaye pas de conclure h une identité absolue, qui serait nécessairement fausse dans la plupart des cas. Au risque même d’encourir ce reproche, je crois devoir signaler un rapprochement frappant, et une analogie incontestable, entre les questions que soulevèrent les lois agraires à Rome, et les agitations que les mêmes questions excitent aujourd'hui aux États-Unis. Ces renseignements me sont fournis par un récent et curieux travail intitulé : De f agrarianisme aux Etats-Unis (art. de M. F. Vidal, Revue indépendante du 25 avril 1840). Les sociétés agrariennes des États- Unis veulent ressusciter l’esprit des Gracques ; elles le disent elles-mêmes : The spirit of the Gracchi rekindled in the IVesl. «Ainsi, ajoute très-bien l’auteur, à deux mille ans de distance, chez deux puissantes nations , les mêmes faits se produisent, les mêmes idées passionnent les masses. » Il ne faut pas, en effet, s’imaginer que les agrariens des États-Unis (c’est le nom même qu'ils prennent ) , veuillent ridiculement parodier les Gracques ou les tribuns de Rome , comme on les a parodiés, en France, quelquefois, sans les comprendre. Encore moins faudrait-il croire que leurs doctrines soient le partage de quelques adeptes , comme nous le voyons en France pour quelques sectes , plus ou moins raisonnables. Les agrariens sont nombreux ; ils ont une réelle puissance ; ils for-
Romulus, Numa, Ancus Martius, Servius Tullius surtout, donnèrent à l’amer publiais, aux terres du domaine, une double destination , mais également utile etéquitable.Q uelquel’ois on établit sur ces terres des colonies que les plus pauvres citoyens allèrent habiter; quelquefois on distribua ces terres entre les habitants de Rome , qui pouvaient les cultiver, à cause du voisinage, sans quitter la ville, et surtout
ment un parti, celui de la jeune Amérique; et l’auteur que je cite prouve trèsliien que le président actuel de l’Union américaine, M. Polk, a dû en grande partie son élévalionau concours des agrariens. Quanlau but etaux doctrines, il faut dire que, en 1845, les agrariens ont paru abandonner leurs principes antérieurs, et attaquer la propriété elle-même. Peut ctre l’aristocratie américaine a-t-elle agi comme le sénat romain, pour discréditer, par l’exagération, des principes et des idées raisonnables. En lisant les déclamations de la ligue, au mois d’octobre 1845, j’y reconnaîtrais volontiers l’œuvre de quelque Livius Drusus américain. Mais 1rs principes, soutenus lors des premières réunions, en 1834, et lors surtout de la formation de l’ agrarian leayue, à New-York, le 8 mars 1844, sont exactement ceux des tribuns romains, et le discours prononcé par W. Lyons-Mackeusie, dans celte dernière occasion, serait parfaitement placé dans la bouche de Licinius Stolon ou de Tibérius Gracchus. La question est. en effet, la même qu'à Rome. L’Union possède un milliard quatre cenls millions d'acres de terres publiques, c’est-à-dire cinq cent soixante millions d'hectares, dix fois l’étendue du territoire de la France. Quel parti doit-on tirer de ces immenses richesses ? Pendant les dernières guerres, l’État obtint une loi qui lui permettait de les vendre, pour payer les frais de la guerre. Ces frais sont payés depuis longtemps, et cependant la vente continue, ù raison de 1 dollar 25 cent, l’acre, c’est-à-dire environ 12 fr. (iO cent, l’hectare. Il semblerait que ce bon marché, incroyable, dût permettre à tout le monde d’acquérir. 11 n’en est rien : des sociétés d’accapareurs se sont formées et rendent la concurrence tellement impossible, que le président Jackson réclamait contre cet état de choses, dans son message au Congrès, en 1832. D'ailleurs, ces terres sont incultes ; les spéculateurs seuls peuvent faire le voyage, défricher, avancer on hasarder des fonds, acheter les instruments de culture. Les pauvres ou les plébéiens sont réduits à cultiver pour le compte des riches; quelques hommes possèdent des provinces entières , le nombre des pauvres augmente dans une progression ellïayante. Ne retrouvons-nous pas, dans cet état de choses, la situation de la république romaine? Nous retrouvons une analogie plus sensible encore, dans ces propositions ou ces demandes des agrariens : Respect à la propriété privée. — Abolition de la vente des terres publiques. — Division de ces terres en lots de ICO acres.— Droit permanent de l’État sur ces terres, dont il conserve la propriété, dont il ne peut abandonner que la jouissance ou la passation. — Établissement d'une redevance. — Tout chef de famille a droit à une ferme de ICO acres, mais à la condition de la cultiver et de l’exploiter par lui-même ou par ses enfants. — Nul ne peut posséder plus de ICO acres. — En lisant tout ceci, ne se croirait-on pas, à Rome, nu temps de Licinius Stolon?
sans renoncer à ces droits politiques que l’établissement dans les colonies leur faisait nécessairement perdre. Mais , dès cette époque, l’aristocratie se montra hostile à un emploi réellement populaire , national , de ces biens qu’elle voulait se réserver. Servius Tullius périt assassiné, victime de son zèle à soutenir la cause et les intérêts des plébéiens, qui n’oublièrent jamais, ni son nom, ni ses honorables tentatives.
Après l’expulsion des rois , révolution tout aristocratique, la question prend une nouvelle face. L’aristocratie victorieuse fait bien quelques concessions individuelles des terres publiques, en faveur des hommes qui, par leurs succès contre les rois, contribuent à affermir sa puissance; nous avons vu les concessions faites à Mutius Scévola et à Horatius Codés. Mais l’étendue même des terres concédées, dans ces occasions, devait rendre ces concessions extrêmement rares. Au fond, il y avait peut être déjà, dans cette conduite, en apparence si généreuse, de l’aristocratie, une arrière-pensée perfide. L’aristocratie endormait les plébéiens par une apparente générosité; elle pouvait faire considérer ces terres comme devant être employées à récompenser d’éclatants services, tandis qu’elles appartenaient, non à quelques-uns , mais à tous ; et, grâce à cette fausse espérance, habilement entretenue par quelques rares concessions, elle pouvait se charger de la culture et de l’amélioration de ces biens, en attendant qu’il se présentât quelque occasion de les employer. Ces occasions ne se présentèrent plus : l’aristocratie, dépositaire de ces biens, garda le dépôt pour elle.
Il y aurait eu un palliatif à ces usurpations, qui deviennent sensibles et inquiétantes, dès les premiers années de l’histoire de la république. C’était de faire jouir tout le monde , l’État tout entier, sinon des terres , du moins d’une partie du revenu des terres. Dès les premiers temps de
Rome, en effet, on avait vu qu’il aurait été imprudent, impolitique, de donner immédiatement un emploi, une destination , à toutes ces terres. Les rois , eux-mêmes , les plus populaires, les plus réellement démocrates, s’étaient bien gardés d’absorber toute l’étendue des domaines publics, soit par leurs distributions, soit par la fondation de colonies. Us en avaient tenu en réserve, et avec grande raison , une partie considérable pour tous les cas imprévus. Ce fonds de réserve , que les conquêtes nouvelles augmentaient chaque jour, était frappé d’une redevance, d’un impôt , d’un vectigal, qui augmentait les richesses de l’État et devait être employé aux services publics. Or voici ce qui arriva : Quelques plébéiens avaient pu, à l’origine, prendre à ferme quelques parties de ces domaines ; mais ils se trouvaient voisins, dans ces possessions , de très-riches fermiers ou propriétaires , qui , par la ruse , par la force , par l’impossibilité de soutenir la concurrence , ne tardèrent pas à les évincer, et réunirent, bientôt, à leurs latifundia, les possessions des pauvres ou des hommes d’une fortune médiocre. L’absorption des terres libres et des terres tributaires dans les bénéfices, qui s’effectua pendant les premiers siècles du moyen-âge, et qui nous est connue par des documents nombreux et authentiques, nous a paru faire nettement comprendre , par analogie , cette concentration , qui s’opéra rapidement, plus rapidement, à Rome, mais dont nous ne pouvons voir que les résultats. Ne pourrionsnous pas ajouter que, de nos jours, en ce moment, sous nos yeux , des faits analogues s’accomplissent ; que nous voyons aussi , dans un autre ordre de faits , les petites entreprises , les petites industries , devenir, de plus en plus difficiles , ou même impossibles , par l’entente, la fusion des grandes entreprises, des grandes sociétés industrielles?
Ce mal était déjà bien grand ; cependant on n’en resta pas là. L’aristocratie romaine possédait ces terres, mais
elle n’en était pas encore propriétaire. Lorsque sa puissance fut établie de telle manière qu’elle seule pouvait prendre à ferme les terres du domaine , tandis que , d’un autre côté , elle faisait les lois , commandait les armées , administrait le trésor, composait les tribunaux ; toute-puissante, souveraine absolue, elle acheva l’usurpation pleine et entière des terres publiques, de deux façons : elle cessa de payer la redevance que les terres du domaine devaient payer à l’État ; puis , comme cette redevance , ce vecligal , était le seul signe pour prouver qu’une terre était domaine public et non domaine privé , possession et non propriété , le vecligal étant une fois aboli par une sorte de prescription , l’aristocratie agit à l’égard de ces terres comme si elles lui avaient réellement et justement appartenu. Elle les transmit par héritage ; elle les vendit, les aliéna , quelquefois à des complices, souvent à des acquéreurs de bonne foi. Ces progrès du mal et de l’injustice furent tellement rapides, que l’expulsion des rois a lieu en l’année 510 avant J.-C., et que, dès l’année 485, c’est-à-dire vingtcinq ans plus tard , Spurius Cassius propose une loi agraire dans un double but : exiger que la redevance , le vectigal , soit réellement versé dans le trésor par les fermiers du domaine public, et employé à la solde des troupes ; partager, entre les plébéiens et les Latins, les terres d’acquisition récente et celles qui avaient été usurpées par plusieurs membres de l’aristocratie. Cette loi fut rejetée , et Spurius Cassius, comme Servius Tullius, fut immolé aux rancunes et à la cupidité de l’aristocratie.
Pendant un siècle, le mal s’accrut avec une rapidité effrayante. Dans cet intervalle , on voit une foule de propositions de lois agraires dont nous avons tâché de retrouver le caractère et les tendances, au milieu des récits, souvent contradictoires , des historiens anciens. L’aristocratie les éluda avec habileté. Elle accorda souvent le partage
des honneurs , des dignités et des magistratures, satisfaisant, ainsi, plutôt quelques-uns des plébéiens, que la masse même du peuple. Dans d’autres occasions, elle tourna, elle éluda la difficulté. A toutes les fois qu’une loi agraire d’un intérêt général paraît la menacer, elle propose l’envoi de colonies dans les terres d’acquisition récente. Elle obtient ainsi plusieurs résultats à la fois : l'apparence de la popularité, parce que ce sont généralement des patriciens qui prennent l’initiative de ces lois populaires; l’expulsion de Rome de la partie la plus remuante, la plus turbulente de la population , qu’elle envoie habiter ces colonies ; enfin , et c’était son véritable but , grâce à ces concessions, qui ne lui coûtaient rien, elle peut se fortifier dans ces domaines usurpés, que les véritables lois agraires menaçaient si justement de lui enlever. Que l’on admire , si l’on veut, l’adresse et l’habileté de l’aristocratie romaine dans tout l’intervalle entre l’expulsion des rois et les propositions de Licinius Stolon; l’une et l’autre sont, en effet, incontestables. Mais ce que je crois plus admirable , malgré le peu de succès qu’ils obtinrent, ce sont les efforts persistants de ces tribuns presque inconnus , ou si mal appréciés, qui, pendant plus d’un siècle, luttèrent avec tant d’énergie pour arracher à l’aristocratie quelques-uns de ses injustes privilèges , et ne se lassèrent pas de proposer des lois agraires. Du moins obtinrent-ils quelques résultats : l’aristocratie fut réduite à partager son pouvoir ; les plébéiens obtinrent d’assez nombreuses colonies.
Les choses en étaient là , lorsque parut Licinius Stolon. J’ai raconté sa lutte glorieuse de dix années; j’ai montré la sagesse, la réserve, la modération extrême de ses lois; j’ai indiqué les conséquences morales, politiques, économiques, des mesures qu’il fit adopter; j’ai prouvé enfin que la république dut à ces lois, réellement exécutées, quoi qu’on en ait dit, le calme profond, la tranquillité intérieure, la pra-
tique des vertus privées et publiques, enfin les conquêtes rapides que Rome put opérer, depuis l’adoption de ces lois jusqu’aux Gracqucs, c’est à-dire entre les années 366 et 133. Mais l’aristocratie , h laquelle ces lois elles-mêmes avaient donné une heureuse impulsion, ne tarde pas à s’arrêter; elle cesse bientôt de montrer cette généreuse émulation qui l’avait Honorée, pendant ces guerres héroïques où ses plus illustres représentants avaient obtenu la plus grande gloire. Elle est enivrée par cette gloire elle-même, corrompue par les richesses immenses et inattendues qui affluent dans Rome. D’ailleurs l’état de la cité romaine se modifie par l’influence des conquêtes et des richesses. Le patricial ancien est remplacé par une aristocratie nouvelle, sortie des rangs du peuple, mais aussi orgueilleuse, aussi égoïste, moins intelligente et moins habile assurément, que l’ancienne aristocratie patricienne. J’ai exposé également cette situation nouvelle ; j’ai montré quels efforts héroïques durent faire les Gracques contre ce déplorable état de choses; j’ai dit, enfin , quelle sympathie me semble due à ces deux nobles frères, qui sacrifièrent, dans ces luttes ardentes et passionnées, l’amitié, leurs relations de famille, leur fortune, leur popularité et leur vie. Les débris de l’aristocratie ancienne, et l’aristocratie nouvelle se coalisèrent pour faire rejeter les lois des Gracques. Mais ici nous voyons encore apparaître, et la mauvaise foi de l’aristocratie, et l’ignorance ou la complicité de plusieurs des historiens de cette triste époque. Il est si peu vrai que l’aristocratie , comme on l’a dit souvent, fût hostile aux lois agraires ellesmêmes, comme attaquant la propriété , que , dans les années qui suivent le tribunat et la mort de Gaïus Gracchus , l’aristocratie promulgue, coup sur coup, trois lois agraires. Je les ai fait connaître, d’après Appien, Cicéron et les fragments qui nous restent de l’une d'elles, la loi Thoria; et j’ai essayé de montrer comment, séparées l’une
de l’autre par quelque intervalle , mais inspirées par un même esprit, elles offrent tout un ensemble de mesures réactionnaires, tout un système contre-révolutionnaire, en faveur surtout des chevaliers , de l’ordre des publicains , devenus, par l’influence de l’argent, les maîtres souverains et absolus de la république.
Il résulte de là que, si, comme on le dit encore , les lois agraires de Rome étaient, en elles-mêmes, funestes et condamnables , la réprobation qui atteindrait les auteurs de ces lois ne devrait pas retomber tout entière sur les tribuns du peuple, mais, en grande partie, sur l’aristocratie, puisqu'elle a, elle-même, soutenu, fait adopter et sanctionnédes lois agraires. Je dirai plus, la vieille aristocratie et l’aristocratie nouvelle firent également des lois agraires ; mais il y a une grande, une profonde différence, entre les unes et les autres. Les lois agraires de l’aristocratie patricienne eurent pour résultat des partages utiles, principalement la fondation de colonies nombreuses ; les lois agraires de l’aristocratie d’argent eurent des conséquences déplorables. Les colonies cessent dès la fin des guerres de Macédoine ; la cause principale des mécontentements de l’aristocratie contre Caïus Gracchus, c’est qu’il proposait de fonder des colonies; les grandes objections de Cicéron contre la loi deRullus, celles qui peut-être produisirent le plus d’effet, c’est que le tribun proposait de fonder plusieurs colonies. Ainsi la nouvelle aristocratie était plus stationnaire , plus rétrograde, plus hostile aux plébéiens, que ne l’avait été l’ancienne. Cependant elle fit des lois agraires ; mais ces lois furent détestables. Quoi de plus déplorable , de plus funeste à la république , que de supprimer les redevances dont étaient frappées les terres publiques , et de convertir les simples possessions en propriétés? C’est ce que fit la loi Thoria , inspirée évidemment par l’aristocratie , quoique Cicéron la condamne. Cicéron lui-même n’approuva-t-il
pas la loi de Flavius, qui dilapidait les terres du domaine au profit des soldats de Pompée? N’allart-il pas jusqu’à proposer une loi agraire en faveur des soldats qui, malgré leurs serments, avaient passé dans le camp d’Octave, qu’il était de leur devoir de combattre? Et , par cette loi déplorable à tout égard, n’acheva-t-il pas de ruiner l’État, en lui enlevant ses dernières propriétés, et n’encouragea-t-il pas en même temps l’indiscipline des soldats, déjà si inquiétante, en récompensant une révolte, une trahison , un parjure? Que dire des distributions et des profusions scandaleuses de Sylla, d’Antoine et d’Octave? Ce sont les lois agraires de l’aristocratie.
Quelle différence avec les lois agraires des beaux temps de la république , et même avec quelques-unes de celles que l’aristocratie combattit pendant le dernier siècle! Les premières lois agraires auraient empêché tous les maux qui , à la longue, détruisirent la république romaine. Il y aurait eu, à Rome, des classes moyennes intéressées à l’ordre et au maintien de la république, et des classes populaires paisibles et laborieuses, si, à mesure que le domaine public s’accroissait par de nouvelles conquêtes, on avait continué, comme plusieurs rois en avaient donné l’exemple, à distribuer ces conquêtes aux plébéiens et au peuple entier, dans de sages proportions. Le mal était déjà grand lors des lois Liciniennes , puisque celles-ci reconnaissaient et garantissaient, tout en tâchant de les arrêter pour l’avenir, d’injustes usurpations. Mais rien n’était désespéré encore; l’exécution sincère et loyale des lois Liciniennes, l’adoption et l’exécution de la loi de Tibérius Gracchus, déjà autrement difficile toutefois, auraient empêché la populace de continuer de s’avilir et de s’abrutir, dans Rome , par la vente de ses votes, et l’habitude de vivre sans travailler, aux dépens du trésor public, par ces congiaria , ces visceratio nés , ces lois frumentaires , que l’aristocratie encouragea et
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régularisa , comme un moyen de tenir le peuple sous sa dépendance. Si les lois agraires avaient été exécutées, l’Italie aurait vu repeupler ses solitudes ; la malaria ne l’aurait pas progressivement envahie, et la Péninsule, qui autrefois exportait des blés, n’aurait pas été réduite, comme il arriva bientôt, à, recevoir de la Sicile, de la Sardaigne et de l’Égypte, ses moyens de subsistance. Enfin les mariages et la naissance des enfants auraient été encouragés parmi une population aisée et laborieuse; la république aurait trouvé, dans une forte population de cultivateurs, des recrues vigoureuses pour ses armées; elle n’aurait pas été obligée de recruter ses soldats parmi des esclaves et des peuplades étrangères.
L’aristocratie repoussa tous ces bienfaits avec une malheureuse persistance. Son grand argument , comme nous le voyons surtout par Cicéron , c’était d’empêcher la dilapidation du domaine public. Eh bien ! ce domaine public que l’aristocratie paraissait tellement soucieuse de ne pas dilapider par des partages populaires ; ces sources du revenu que , suivant les expressions de l’orateur romain , il fallait bien se garder de tarir, tout cela resta-t-il au moins à l’État? Nous avons vu bien clairement qu’il n’en fut pas ainsi. Ces domaines devinrent , pendant plusieurs siècles , la proie de grandes familles qui cessèrent de les cultiver, pour convertir en parcs , en étangs, en jardins, leurs vastes possessions ; puis , lorsque arriva le règne des soldats , lorsque les proscriptions de Sylla, d’Antoine, d’Octave, vinrent désoler la République , ces beaux domaines , que Rome avait acquis par le sang de ses citoyens et la ruine d’héroïques populations , furent la proie d’une soldatesque insolente, corrompue, étrangère souvent à l’Italie. Celle-ci même , obéissant aux maîtres qu’elle élevait ou qu’elle renversait, prit pour première victime, l’aristocratie de Rome , parce que cette aristocratie était gênante pour le
pouvoir absolu , et pour cette tyrannie, d’autant plus soupçonneuse et cruelle , que ses droits n’étaient établis et déterminés nulle part, et qu’elle ne dominait qu’en vertu d’une fiction. L’aristocratie romaine est réellement responsable de tous les maux qui , après quelques siècles , accablèrent le monde qu’elle avait soumis , qu’elle ne sut pas conserver. Elle a durement, il est vrai, et je l’ai déjà dit, expié ses fautes ; mais mérite-t-elle quelque sympathie ou quelque pitié? Elle ne voulut jamais, dans l’aveuglement de ses richesses ou de son ambition , voir le remède, légal et simple à la fois, que des tribuns intelligents et désintéressés lui offraient. Elle n’eut que le triste mérite d’employer la ruse , le talent et souvent l’éloquence , pour repousser le seul moyen de salut qui pût être offert à la République et à elle-même : je veux dire les lois agraires.