‹ Des maladies mentales [electronic resource] (volume 2)Chapitre 10 sur 63 · TABLEAU DES PRINCIPALES LÉSIONS ORGANIQDES · texte numérisé non relu

TABLEAU DES PRINCIPALES LÉSIONS ORGANIQDES

Lésions cadavériques. Nombre des individus.

Crânes ininces diploïques

— éburnés ^ S

— injectes 3

Crânes épais diploïques 12

— éburnés 10

— injectés 29

Crânes irréguliers relativement aux divers diamètres et

à la capacité des deux moitiés de la boîte osseuse. . . 29

Méninges épaissies 11

Méninges injectées 19

Artères basilaires ossifiées 5

Cerveau dense 15

— mou 29

Cervelet dense 12

— mou • ' 17

Substance grise épaisse . . ' 5

— grise décolorée • ■ • ■

— blanche injectée .' 19

Adhérence de la membrane qui revêt les ventricules. . 54

Lésions organiques du cœur 5

— du poumon. * 13

— du foie 2

Concrétions biliaires 8

Lésions chroniques et organiques du conduit alimentaire 24

Lésions organiques du vagin et de l'utérus 3

A l'autopsie le crâne offre des dimensions irrégulières, mais elles ne sont pas constantes. Très-fréquemment la ligne médiane est déjetée, en sorte que les fosses de la base ne sont point égales entre elles, et les deux moitiés du crâne n'ont point la même capacité; quelquefois le crâne est déprimé !a£éralement vers les sutures fronto pariétales. Le crâne est épais, taiïtôt éburné, tantôt diploïque, injecté, surtout lorsqu'il est épais et diploïque ; il est mince, et alors même injecté ; son épaisseur est variable daijs différentes régions ; la diminution de l'épaisseur du crâne est l'effet de l'épaississement des méninges, et non celui du renflement des circonvolutions. Le crâne, chez le vieillard, est pins épais, plus compacte; les sinus frontaux ont plus de capacité, h cause du pins grand ccarlement des deux talîles du frontal, .dont l'interne s'éloigne de la table externe ; on rencontre aussi à l'extérieur du crâne des dépressions qui vont d'avant en arrière, qui mettent en saillie la suture longitudinale des os pariétaux ; dans ce cas, la dépression de la table externe ne déprime pas sur le cerveau la table interne ; celle-ci s'est, pour ainsi dire, collée î» la table

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externe par l'absorption de la substance diploïque qui les sépare ordinairement.

La dure-mère est souvent adhérente, soit à la voûte, soit à la base du crâne, quelquefois elle est épaisse. La face interne de la dure -mère est recouverte d'un enduit qui semble forme par du sang exhalé ou épanché dans la cavité de cette membrane. L'arachnoïde est plus dense, moins transparente ; elle est infiltrée, elle contient dans sa caVité des épanchements séreux et même sanguins. On trouve à la base du crâne des épanchements séreux ; ces épanchements se rencontrent aussi et presque toujours dans les ventricules du cerveau. Ne sont-ce point des effets de la dernière maladie ou de la mort?

La pie- mère épaissie, infiltrée, a perdu de sa transparence, adhère à la substance corticale. Les artères, qui rampent à la base du cerveau , sont cartilagineuses, même osseuses, particulièrement dans la démence sénile ; le calibre des veines est augmenté, elles sont gorgées de sang.

Les circonvolutions du cerveau sont atrophiées (1), écartées les unes des autres, peu profondes, ou bien elles sont aplaties, comprimées, petites, surtout dans la région frontale. Il n'est pas rare qu'une ou deux circonvolutions de la convexité du cerveau soient déprimées, atrophiées, presque détruites, et l'espace vide est rempli par de la sérosité.

La substance corticale est très-rouge ou très-colorée, elle est quelquefois jaunâtre, très -dense à sa face crânienne et ramollie dans le reste de son épaisseur; elle adhère fréquemment à la pie-mère, et se déchire lorsqu'on veut en séparer celle membrane. Cela ne manque p^resque jamais, lorsqu'il y a eu complication de la paralysie avec la démence.

La substance blanche perd sa couleur , elle est d'un blanc plus mat , elle est plus dense, plus consistante, on retrouve dans son intérieur des traces d'anciennes affections, tantôt dans un seul hémisphère, tantôt dans les deux : ce sont des cicatrices , autour desquelles la substance blanche est durcie , ce sont des kystes contenant les débris fibreux jaunâtres , restes d'un épanchement sanguin, ou arrondis et remplis de sérosité; j'ai vu deux fois le cerveau qui offrait l'aspect et presque la couleur et la densité du fromage de gruyère , chez des femmes mortes paralytiques et en démence. On trouve aussi des portions du cerveau ramollies et d'autres endurcies; enfin les traces d'anciennes hémorragies.

Les adhérences de la membrane qui revêt les ventricules latéraux sont constanLes ; elles sont rares dans les autres ventricules, elles oblitèrent l'appendice connu sous le nom de cavité digitale. Presque toujours cet appendice est séparé du reste du ventricule par des adhérences qui laissent tantôt une issue, tantôt deux, pour communiquer du ventricule à cette extrémité postérieure. Souvent celte membrane adhère avec la portion qui recouvre le corps strié. Ces adhérences plus ou moins étendues font perdre aux ventricules de leur caractère. Elles s'observent au reste dans un grand nombre de sujets qui ne sont point aliénés; elles confirment l'idenlité de cette membrane avec la séreuse des autres cavités splanchniques. I^'expliquent-elles

(I) F. Leuret, Analomie comparée du système nerveux, in-S", et atlas in-fol. Paris. 1838.

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pas les céphalalgies chroniques, comme les adhérences de la plèvre expliquent des douleurs thoraciques , prises pour des douleurs rhumatismales.

les plexus choroïdes, tantôt injectés, tantôt décolorés, ofi'rent presque toujours des kystes séreux de nombre et de volume très-variables. Une fois ces kystes contenaient une substance sébacée , et une autre fois une substance osseuse. Deux fois j'ai rencontré dans chaque ventricule une bydatide grosse comme un petit œuf de poule.

La glande pinéale, chez les insensés comme chez les autres aliénés et les individus atteints de toute autre maladie , offre presque toujours quelques points d'ossiGcation (Scarpa). Une fois, je l'ai trouvée aussi petite que la téte d'une épingle , une autre fois elle m'a paru manquer entièrement.

L'ouverture des cadavres des individus morts dans la démence off're assez souvent des tubercules des poumons. L'hypertrophie des ventricules du cœur, les ossifications de l'aorte ne sont pas rares. Les lésions du cœur ont fixé l'attention de quelques auteurs allemands qui ont écrit tout récemment sur les maladies mentales. Ces altérations doivent être observées avec soin et être étudiées dans leur rapport avec la folie en général, et plus particulièrement avec la démence.

Les altérations nombreuses du conduit alimentaire , observées dans la démence, sont presque toujours symptomatiques ou secondaires, aussi sontelles essentiellement chroniques.

Ces résultats généraux des ouvertures cadavériques, faites sur des sujets morts en état de démence, offrent un plus grand nombre de lésions cérébrales qu'on n'en trouve dans les autres espèces de folie. Ou comprend que dans la démence qui est la terminaison de tous les désordres intellectuels et moraux , qui est le résultat des progrès de l'âge, qui est si souvent compliquée de paralysie et de convulsions , on comprend , dis-je, que le crâne, les méninges et le cerveau, aient subi un grand nombre d'altérations qui donnent la raison de l afTaiblissement de l'intelligence et de la sensibilité. r

A ces résultats généraux j'ajouterai quelques faits qui se sont offerts à ma pratique. Quoique ces faits ne répandent point une grande clarté sur le siège immédiat de la démence , et sur son traitement, ils auront au moins de l'intérêt par la nature des lésions organiques.

R... avait joui pendant sa jeunesse d'une bonne santé; Elle tombe dans la misère vers l'âge de 87 ans et devient mélancolique. Elle se marie à 38 ans, et n'a point d'enfants. Elle a beaucoup de chagrins et de contrariétés domestiques, sc n mari étant ivrogne. Elle cesse d'être menstruée à 42 ans. Depuis, sa santé s'altère : à 52 ans, elle éprouve des élourdissements , la mort de son mari la laisse dans la plus profonde misère. Elle a des douleurs lancinantes dans le bras gauche, ses idées sont confuses, sa mémoire est affaiblie, ses propos n'ont pas de suite. Elle va et vient sans motif et ne sait plus ce qu'elle fait; enfin elle tombe dans la démence la plus prononcée. R... est conduite à la Salpêtrière, le IS avril 1812, venant de l'Hôtel-Dieu. A son arrivée à l'hospice, R... est très-maigre, paraplégique, remuant avec peine les membres supérieurs. Elle dit et redit les mêmes mots qu'elle prononce avec difficulté. Elle répèle les mots et les phrases qu'elle entend , elle parait

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n'avoir aucun sentimenl, ni de son clat , ni du lieu où on l'a transportée. Nuit et jour elle pousse des cris perçants , sans pouvoir dire ni même indiquer quelle peut être la cause de ces cris. Elle succombe douze jours après Son admission, le 27 avril 1812, âgée de 56 ans.

Ouverture du cadavre. — Les méninores et le cerveau paraissent sains ; après avoir enlevé le cerveau , j'ai trouvé une tumeur sphéroïde de la grosseur d'une noix , enveloppée d'une tunique propre, obstruant presque en totalité le trou occipital et fixée par un pédoncule de quelques lignes à la membrane qui tapisse le canal vertébral. Cette tumeur était dense , fibreuse et comprimait inférieurement le cervelet , particulièrement le lobe gauche. Le prolongement rachidien atrophié était aplati , n'ayant que quatre lignes de largeur, deux lignes d'épaisseur, contournant le pédoncule de la tumeur pour pénétrer dans le canal vertébral , reprenait sa forme normale quelques lignes au-dessous du trou occipital j quoique plus mince que dans l'état ordinaire. Le lobe gauche du cervelet, plus comprimé que le droit, logeait une grande portion de la tumeur. Le cerveau m'a paru sain» Les plèvres offraient des traces d'inflammation récente et d'anciennes adhérences (1).

Madame F..., âgée de 50 ans, est conduite à la Salpôlrière sans renseignements antérieurs : la face est pâle, le regard étonné, les yeux à moitié ouverts, les idées incohérentes : indifférence la plus complète sur sa nouvelle position. Nulle réponse aux questions , qu'on adresse à la malade; elle exprime de temps en temps la crainte de tomber dans l'eau. Elle tousse, crache beaucoup. Cet état de démence persiste pendant onze mois. A cette époque le dévoiement s'établit; F... s'affaiblit, ne quitte plus son lit; il se forme une escarre énorme au sacrum , elle meurt.

A l'ouverture du cadavre , je trouvai le crâne mince, particulièrement les bosses frontales qui n'avaient plus que l'épaisseur d'une ligne. Les poumons étaient tuberculeux. La membrane muqueuse du colon transverse était ulcérée en quelques points. L'ovaire gauche très-développé renfermait un kyste avec sa membrane propre, qui contenait une substance molle, gluante, jaunâtre, au milieu de laquelle se trouvait enlacés des cheveux blonds (2). Ces cheveux semblaient implantés à un corps de la couleur et de la consistance du suif, au centre duquel je trouvai un point osseux d'une à deux lignes , de forme irrégulière, et plusieurs autres fragments osseux beaucoup plus petits.

Une femme, âgée de 48 ans, d'une taille élevée, quelque temps après la cessation de la menstruation-, s'aperçut qu'elle avait une petite tumeur audessus de l'oreille gauche. Cette tumeur provoquait un prurit incommode, et la malade la déchirait souvent en se grattant ; bientôt la tumeur se développa et fit une saillie considérable , occupant la région temporale. A mesure que

(1) Celte observatioa a été publiée par M. Scipioii Piiiel, à qui je l'avais communiquée pour sa thèse inaugurale.

(2) Plusieurs cas de kystes ovariqiics pileux ont été figurés et décrits par M. Cruvcilhiei* dans son bel ouvrage : Ànatomie pathologique du corps humain, Paris, 1833, in-fbl., fig. coloriées.

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la tumeur grossissait , les facultés de cette femme diminuaient, sa mémoire faiblissait , ses idées avaient moins d'énergie. La malade devint moins impressionnable, elle perdit le sommeil ; plus tard , elle eut de la difficulté à articuler les sons ; elle répondait juste aux questions ordinaires ; mais ces questions ne paraissaient ni l'émouvoir, ni provoquer chez elle des idées nouvelles. Elle parlait peu, marchait lentement, n'accusait aucune douleur, elle se plaignait seulement de géne dans les mouvements de la téte. Après trois mois, elle fut conduite à la Salp<ilricre. La malade était peu amaigrie, son teint était pAle; la tumeur située au-dessus de l'oreille externe gauche s'étendait sur le temporal et derrière l'oreille. Cette tumeur avait deux pouces d'avant en arrière, un pouce et demi de hauteur, et huit lignes de saillie ; on y sentait des pulsations , mais très-obscures , elle était adhérente dans tout son pourtour, n'avait pas de poipt culminant, était bosselée, et la peau ne paraissait point altérée. Celte tumeur se développa encore pendant le séjour de la malade dans l'hospice ; l'intelligence s'affaiblit davantage , la malade ne comprenait rien , ne parlait plus , elle paraissait sourde ; néanmoins , elle marchait trois jours avant sa mort. Elle passa deux jours couchée et dans un état comateux, dont on la retirait en pinçant fortement la peau des membres.

A l'ouverture du cadavre, je trouvai une tumeur aussi saillante au dehors qu'à l'intérieur du crâne, occupant la région temporale. Cette tumeur offrait dans son intérieur, tous les caractères des tumeurs érecliles et était gorgée de sang. Elle avait sa tunique propre, et après avoir détruit une portion du temporal, de l'occipital, du pariétal, et un peu de l'aile gauche du sphénoïde, elle refoulait la dure-mère et par conséquent comprimait latéralement le cerveau. L'ouverture formée par la destruction des os était à peu près cir culaire, de deux pouces et demi de diamètre... La dure-mère d'ailleurs était saine, le cerveau irès-dense, particulièrement l'hémisphère gauche, dont les circonvolutions latérales comprimées par la tumeur étaient aplaties et atrophiées. Les ventricules contenaient une petite quantité de sérosité ; les autres organes étaient sains (1).

M. P..., âgé de 52 ans , né à Londres , d'une taille Irès-élevée , d'un tempérament sanguin , d'une constitution forte , avait l'ouïe un peu dure ; il était chef de bataillon au service, de France, il fut admis dans la maison de Charenton , le 3 mars 1830. Lors de son admission, ce malade parlait peu , réclamait sa liberté , se plaignait d'injustices exercées envers lui , paraissait distrait et indifférent aux objets nouveaux qui l'entouraient. Quelquefois il survenait de l'excitation , alors le malade accoslait tout le monde, racontant qu'il venait de faire une succession de plus de cent mille francs ; ses idées avaient assez de liaison, ses propos étaient assez suivis, pour donner à son récit l'apparence de la vérité. Le capitaine P... était d'ailleurs bon et affectueux , sa tenue était soignée et propre ; on pouvait le laisser jouir de la liberté et des distractions qu'on accorde aux malades les plus raisonnables ; mais ses actions avaient quelque chose de décousu , sa mémoire était peu

(J) Celle observaiion doil élrc rapprochée de celle cpic j'ai rapporice page 45, lomc 1.

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si^re, et le malade répétait souvent les mômes choses ; sa facilité à se laisser diriger était remarquable. On reconnaissait de légers signes de paralysie à son hésitation pour prononcer certains mots.

M. P... mangeait beaucoup et avec avidité, il eut plusieurs congestions trèsfortes, qui étaient accompagnées de convulsions violentes dans l'un, ou dans les deux côtés du corps. A la suite des congestions , il restait de la faiblesse tantôt à droite , tantôt à gauche , alors le malade était penché d'un côté. Quatre ans plus tard (183-4), l'intelligence s'affaiblit, l'incohérence des idées est plus prononcée, le malade est plus silencieux, fait des niaiseries et pleure à propos de rien. La prononciation est telle, qu'on peut à peine comprendre ce que dit M. P...; sa marche est faible et chancelante. Sa toilette est devenue sale et négligée ; il n'est p!us possible d'admettre le malade à la table commune, à cause de sa malpropreté et de sa gloutonnerie. Il survient de temps en temps de l'excitation; le capitaine P... pousse des cris, va et vient sans motifs et sans but, marche tout penché sur un côté , se plaint des personnes avec lesquelles il vit, et paraît ne plus comprendre ce qu'il fait.

En novembre 183-4, M. P... refuse à plusieurs reprises de manger, ou ne prend que des potages après avoir longtemps refusé; il éprouve alors des illusions bien singulières, il lui semble que tout est mouillé, le pain qu'on lui présente, les vêlements qu'il porte, le lit dans lequel il se couche; aussi jette-t-il le pain, quilte-t-il sans cesse ses vêtements, ne peut-on le faire rester dans son lit. La faiblesse augmente, la santé physique s'altère ; il survient de la rétention d'urine, qui force pendant plusieurs jours d'avoir recours au cathétérisme. Le malade ne parait plus lier aucune idée, ne répond plus aux questions qu'on lui adresse, enûn, le 10 décembre, il se déclare une fièvre avec agitation , loquacité incohérente. On applique des sangsues derrière les oreilles, des sinapismes, on administre des lavements purgatifs. Le jour suivant , il survient des symptômes adynamiques, une hémoptysie trèsabondante ; M. P... succombe le 9 décembre 1834.

Ouverture du cadavre. — Les os du crâne sont épais, la dure-mère est adhérente au crâne dans une assez grande étendue ; le feuillet cérébral de l'arachnoïde est épaissi , d'un blanc mat, particulièrement sur la convexité des hémisphères. La pie-mère , im peu infiltrée , adhère à la substance corticale qui se déchire lorsqu'on enlève cette membrane. Elle présente çà et là des déchirures circonscrites dont le fond est inégal, rugueux et légèrerxent rosé. Les circonvolutions sont petites. La substance blanche est peu rosée. A la région antérieure du corps strié, on aperçoit une dépression : en incisant sur ce point, on découvre au-dessous les traces de l'hémorragie dont la matière n'étant point encore résorbée, présente l'aspect rouillé. Les ventricules contiennent un peu de sérosité. Le cervelet et la protubérance annulaire sont plus colorés que le cerveau. La moelle allongée est atrophiée, a perdu un quart de son volume normal, quoique saine d'ailleurs. Les deux poumons sont hépathisés et laissent couler du sang fluide; la plèvre droite présente quelques fausses membranes ; le cœur est petit proportionnellement à la taille du sujet. La vessie est petite, h parois épaisses, sa membrane muqueuse est rouge.

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M. C..., àgc de 37 ans , d'une taille moyenne, d'un tempérament sanguin, ayant la tôle grosse, le crâne bien conforme, le système musculaire licsdévcloppc , après avoir clé garçon marchand de vin, avait acquis par sa bonne conduite et son activité une belle forlune et faisait le commerce des vins. 11 éprouva quelques pertes faciles à réparer, des contrariétés et, des chagrins domestiques. On s'aperçut qu'il s'adonnait h la boisson et qu'il était devenu très-irascible. Enfin, au printemps de 1832, il fut pris de délire maniaque avec fureur. Après quelques saignées, qui ne calmèrent point le malade, il fut conduit à Paris dans un état de déjire général avec prédominance d'idées de fortune exagérée et un très-léger embarras de la prononciation. Ce malade , toujours en mouvement, déchirait ses vêtements, marchait sans cesse, frappant au plus léger obstacle, à la plus légère contrariété , criant, chantant, distribuant de l'argent et voulant faire la fortune de tout le monde. L'insomnie était opiniâtre, les déjections faciles, l'appétit soutenu; mais indiflerence complète sur sa nouvelle situation, sur ses intérêts et sur les objets de ses afi'ections. Les ventouses à la nuque, les bains , les douches , les afTusions d'eau froide , les drastiques administrés successivement pendant plus de quinze mois , n'ont modifié en rien , ni la susceptibilité du malade, ni l'incohérence et la violence de son délire , ni sa fureur, ni son insomnie. Pendant l'été de 1832, il se manifesta sur le cuir chevelu une vive irritation qui portait le malade à s'arracher les cheveux quoique très-courts , et à se gratter jusqu'à produire des plaies plus ou moins profondes. I! s'écorchait aussi les téguments de la face , au point que la partie inférieure ne formait plus qu'une plaie, et qu'il fallut recourir à la camisole pour obtenir la cicatrisation. Conduit à Charenton le 2 octobre 1832, le malade conserve de l'embonpoint , beaucoup de force musculaire , et, quoiqu'il marche avec vivacité , on observe quelque indice de paralysie des membres abdominaux. L'embarras de la langue est très-prononcé. Pendant l'hiver les symptômes de la démence augmentent; M. C... ne parle point, ne fait aucune demande; quand on l'interroge, ordinairement il ne répond point, si on insiste et s'il répond , il se contente de dire : u Laissez-moi tranquille ! » Il est négligé sur sa personne. Quelque temps qu'il fasse, il est sans habit et sans cravate. Au printemps de 183-4 , M. C... eut plusieurs congestions qui paralysèrent , pour quelques heures seulement , l'un des bras. Il eut pendant plusieurs mois un mouvement spasmodique et presque habituel des mâchoires qui , frottant l'une contre l'autre , rendaient un bruit semblable au grincement de dents.

Les congestions, qui se Renouvelaient souvent, offraient les symptômes suivants : M. C... se soutenait difficilement debout, ne pouvait plus se servir de l'un des bras, ne parlait plus; les traits de la face étaient altérés. Quelquefois il survenait des secousses convulsives dans le côté opposé à la paralysie. La saignée a quelquefois fait cesser les symptômes en quelques heures ; le plus souvent, M. C... restait jusqu'au lendemain matin dans un état comateux. Alors le bras était dans un état de sidération. En novembre 1834, à la suite d'une congestion, le bras droit s'est paralysé et n'a plus repris le mouvement. Le malade s'affaiblit, refusa de manger et devint d'une indocilité absolue. 2 9

DK LA DÉMKNCE.

Le 17 décembre, il survint des vomissements, de la fièvre, des frissons, le malade s'alila; on le mit à la diète : les jours suivants, la déglutition devint difficile, les frissons plus prononcés, la sensibilité persista des deux côtés du corps. Le 22, il y eut un peu de contracture, puis de légères convulsions du bras droit. Dans la journée, frissons et vomissements ; les paupières sont baissées et les pupilles immobiles. On applique des ventouses scarifiées à la nuque après une saignée générale. Le 28, même étal, pareille saignée; 16 24, état comateux, alternant avec des convulsions générales et plus prononcées dans les muscles de l'abdomen. Les pupilles sont très-dilatées, le pouls très-concentré, petit, fréquent ; mort dans l'après-midi.

Autopsie cadavérique. — Le crâne est épais et dense; en le sciant, les méninges du côté gauche ont été incisées et il s'est écoulé cinq à six onces d'un liquide trouble et sanguin. Dans la cavité de l'arachnoïde, il existait, comme dans l'observation suivante , un kyste. La paroi interne de l'arachnoïde était tapissée d'une membrane qui s'étendait depuis un demi-pouce environ du replis falciforme sur le plancher de l'orbite, sur la fosse temporale, jusqu'au rocher et jusqu'aux fosses ethmoïdales. L'intérieur de cette membrane contenait le sang épanché et offrait une teinte rouge et des caillots membraniformes qui lui étaient adhérents. La dure-raère du côté droit avait un aspect brunâtre comme celle du côté gauche, et la cavité de l'arachnoïde du côté droit contenait un kyste plein d'un fluide trouble et sanieux. La membrane du kyste tapissait l'arachnoïde dans la même étendue que celle du côté opposé . mais elle était plus épaisse , plus inégale que la fausse membrane du côté droit. L'arachnoïde elle-même n'a paru ni plus épaisse ni plus colorée qu'à l'état ordinaire. La pie -mère était saine. Les deux lobes du cerveau étaient si comprimés, qu'ils formaient une pointe à leur extrémité frontale. La substance corticale était rosée en quelques points, la substance blanche n'offrait aucune altération. Les tubercules quadrijumeaux étaient injectés. La membrane des ventricules latéraux adhérait avec elle-même en quelques points.

M..., âgée de AO ans , entrée à la Salpêtrière le 9 août 1817, était couturière et habitait la campagne ; son mari est mort dans un état de démence sénile ; étant fille, elle était très-colère. Celle femme avait la taille élevée, les cheveux noirs, les yeux châtains, la peau blanche et de l'embonpoint,

7 ans, M... eut la petite - vérole; h 11 ans, gale; à 13 ans, menstrues spontanées, qui depuis furent régulières, abondantes ; à 18 ans, fièvre à la suite d'un coup de pied de cheval ; 2-4 ans, mariée : sans enfants ; depuis son mariage. M... était devenue très-laborieuse.

39 ans (avril 1816), après beaucoup de chagrin» domestiques. M... tomba dans la misère, elle abusa du vin et de l'eau-de-vie ; ne pouvant payer son loyer, elle fut très-affectée des reproches et des menaces de son propriétaire; les menstrues qui coulaient en ce moment, devinrent très-abondantes, la ménorragie dura pendant trois semaines, et lorsqu'elle cessa. M... eut une légère attaque d'apoplexie. On appliqua des sangsues; on fit vomir; on purgea deux fois ; la langue resta embarrassée, la mémoire très-affaiblie , les idées confuses, la locomotion difficile.

Vers la fin du mois de mai, M... put reprendre los occupations de son

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ménage; mais ses idées étaient Irès-exaltées ; elle voulait toujours sortir de chez elle, prétendant avoir quelque affaire importante; elle maigrit beaucoup-, elle s'obslinait à rester nu-léte au soleil. Le 2 juin, elle abandonna ses occupations ordinaires, parlait sans cesse de son mari , et se montra trcs-enlétée.

Le 4 juin, elle entra à l'hospice. Sa démarche était vacillante, la mémoire faible, cris, tous les deux jours il y avait une rémission très-prononcée (vésicatoire h la nuque, quelques jours après, quinquina, plus tard, purgatif).

Son état parut meilleur, ses idées étaient mieux suivies; M... marchait plus facilement; mais il lui restait quelque difliculté pour articuler des sons, elle quitta l'hospice le 19 juillet.

Rendue chez elle, M... revint à son régime habituel; la paralysie flt des progrès jusqu'à l'année suivante.

Le 9 août 1817, la paralysie était générale, la malade ne pouvait marcher; il a fallu la porter à l'infirmerie ; elle ne pouvait presque plus articuler de sons ; elle criait beaucoup et se plaignait de souffrir particulièrement dans le dos.

Perte de mémoire, démence, déjections involontaires; appétit vorace. En décembre, faiblesse extrême, escarre au sacrum.

En janvier, aphonie, adynamie ; le 24 du même mois, refus des aliments, état comateux. — Mort à trois heures après-midi, le 27 janvier 1818.

y^utopsie le lendemain à neuf heures du matin.

Extérieur. — Embonpoint, escarre superficielle au sacrum.

Tête. — Os du crâne épais, dure-mère d'une couleur brunâtre dans toute la portion correspondante à l'hémisphère gauche ; dans la cavité de l'arachnoïde se trouvait un épanchement considérable d'un liquide brunâtre, sanieux, floconneux, exhalant une odeur fétide; ce fluide avait affaissé, comprimé les circonvolutions de l'hémisphère gauche du cerveau, de manière à faire croire que les circonvolutions subjacentes étaient effacées.

La face interne de l'arachnoïde était revêtue d'une membrane brunâtre qui formait un kyste dans lequel était contenu le fluide épanché ; la membrane qui formait le kyste était floconneuse à sa face interne , s'étendait depuis la voAte sus-orbitaire gauche , le replis falciforme, jusqu'au sinus latéral du même côté, à tout le pariétal gauche , jusqu'à l'occipital et la tente du cervelet. Les circonvolutions étaient très-aplaties.

L'hémisphère droit du cerveau était exempt d'altération , il y avait de la sérosité épanchée dans l'arachnoïde de ce côté.

Le canal vertébral contenait aussi de la sérosité ; dans quelques points qui étaient évidemment épaissis, l'arachnoïde vertébrale adhérait à la pie-mère : ces deux membranes étaient injectées dans leur moitié inférieure.

La moelle épinière paraissait un peu ramollie.

L'utérus, volumineux, mou, offrait près du col quelques petites vésicules développées dans son tissu, et contenant un fluide incolore et filant.

Que conclure de ces faits et de tant d'autres, lorsque l'on ne perd pas de vue : que les altérations observées dans le cerveau et ses membranes se retrouvent sur des sujets qui n'ont donné aucun signe de délire; que les lésions organiques de l'encéphale appartiennent h la paralysie ou aux convulsions

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plutôt qu'à la démence; que le caractère et l'inlensitc du délire ne sont pas en rapport avec l'étendue de la lésion or{][anique. Que conclure? que les ouvertures de corps qui ont si souvent éclairé la médecine sur le siège des maladies, n'offrent aucun résultat satisfaisant pour la connaissance du siège et de la cause immédiate du délire des individus qui sont dans la démence. Tout indique dans cette maladie la compression, l'affaissement, le collapsus de l'encéphale ; cet état est-il causé par l'engorgement du système vasculaire, ou par le ralentissement de la circulation cérébrale? les artères ayant perdu de leur élasticité, ou étant ossifiées, n'activent-elles plus aussi énergiquement la circulation qui languit dans les veines d'ailleurs trop dilatées? L'inflammation des méninges , en épaississant ses membranes , ou en provoquant une exhalation séreuse trop abondante, ne détermine-t-elle pas la compression? La rétrécissement de la cavité crânienne, par l'écartement de la table interne, particulièrement du coronal , ne contribue -t- il pas à comprimer le cerveau, etc. ? L'ouverture des corps nous apprend bien peu de chose à cet égard, toutes les altérations organiques du cerveau ou de ses dépendances appartenant moins au délire qu'à ses complications. Je possède un grand nombre d'observations d'analomie pathologique, qui, comparées avec l'histoire de la maladie, prouvent que la démence préexistait à toute lésion organique de l'encéphale ; que lorsque la lésion organique a eu lieu, elle s'est révélée par des convulsions ou par la paralysie.

Ce que nous avons exposé relativement aux symptômes, aux causes et aux complications de la démence , justifie les distinctions de cet état , en trois variétés, telles que nous les avons établies plus haut, autant par leurs terminaisons, que par leur traitement.

Première variété . démence aiguë. — Cette variété vient à la suite d'écarts passagers de régime, d'une fièvre, d'une hémorragie, d'une métastase, de la suppression d'une évacuation habituelle, du traitement débilitant de la manie.

Son invasion est plus brusque , elle est exempte de lésion du mouvement , guérit facilement à l'aide du régime , des toniques : les frictions , l'exercice du cheval, les bains de rivière, le quinquina, le musc, la valériane, etc., sont généralement utiles.

On la guérit en rétablissant les évacuations supprimées, en rappelant à son premier siège l'affection primitive déplacée. Quelquefois elle se termine heureusement par une explosion de manié aiguë, qui est alors critique, comme le prouve le fait suivant.

M..., âgée de 20 ans, d'une taille moyenne , ayant les cheveux châtains, les yeux bleus, le teint pâle, la physionomie mobile, était issue d'un père dartreux ; elle était ouvrière en linge. A 8 mois , elle eut des convulsions qui cessèrent par l'éruption des premières dents. A 10 ans, M... eut la petitevérole. Depuis, son caractère fut triste, très-susceptible et très-irritable. A 17 ans, la menstruation s'établit difficilement, et avait été précédée de céphalalgie. Depuis, la menstruation a été régulière, mais peu abondante et toujours précédée de céphalalgie. M... avait une grande propension au sommeil, dès qu'elle ne faisait pas d'exercice, elle dormait. Quoique dévote, elle lisait des romans.

DE LA DÉMENCE

A l'Age de 20 ans, au mois de juillet 1819, M..., souffrant depuis trois mois de violents maux de lôte, eut une très-vive conlrariclc avec une de ses compagnes. Elle a de l'insomnie pendant quelques jours, et plus tard du délire, veut mourir, elle se dit morte , et pendant ce temps la face devient Irès-rouge. Par intervalle , cris, pleurs, agitations, convulsions de la face, la malade assure qu'elle souffre horriblement.

Quatre jours après (22 juillet 1819), M... est conduite à la Salpétrière , dans un état de manie qui persista jusqu'au mois de septembre. A celte époque , la malade tomba dans un état de démence complète ; elle paraissait insensible h tout ce qui se passait autour d'elle, ne bougeait point de place, ne parlait point, ne répondait pas même aux questions qui lui étaient adressées. Cet état persista jusqu'au mois de décembre, j'appliquai le cautère actuel à la nuque. Cette application provoqua une agitation générale et un délire maniaque qui persistèrent pendant plusieurs jours. Au mois de janvier, les menstrues se rétablirent. La malade entra en convalescence, et progressivement ses goûts, ses idées habituelles, sa manière d'être redevinrent ce qu'ils étaient avant sa maladie. Pinel cite, dans son Traité de la Manie, la guérison spontanée d'une démence par l'explosion du délire maniaque. Ce que la nature avait fait pour la malade dont parle ce célèbre maître , l'art l'a-t-il produit dans l'observation que je viens de rapporter?

Deuxième variété, démence chronique. — La démence est causée par l'onanisme, les écarts de régime, l'ivrognerie, l'abus des plaisirs, les excès d'étude; elle est consécutive à l'hypocondrie, à la lypémanie, à la manie, à l'épilepsie, à l'apoplexie. Cette espèce guérit très-rarement. Lorsque la démence est le résultat des excès, des écarts de régime , elle s'établit lentement. Termine-t-elle la monomanie ou la manie, il se manifeste , pendant la durée de ces dernières affections et même dès leur début, quelques symptômes qui font pressentir cette funeste terminaison. C'est ce que l'on observe plus fréquemment dans la monomanie d'orgueil, ordinairement compliquée de paralysie. La démence qui succède h la monomanie ou à la manie, conserve quelques traces du délire primitif; ainsi, quelques individus, pendant la démence, ont de temps en temps de l'excitation qui réveille les facultés. Chez d'autres , au travers de l'incohérence des idées, on démêle l'idée qui était dominante pendant la monomanie. La démence qui succède à l'apoplexie est ordinairement irrémédiable. La démence qui est produite par l'ivresse a un caractère tout particulier, savoir : le tremblement des membres, ce qui lui a fait donner le nom de delirium tremens ; sa durée est courte, car après quelques jours elle guérit spontanément.

On a conseillé, pour combattre la démence chronique , les vésicatoires , le séton , le moxa , le feu , les frictions irritantes , les bains de mer, l'électricité, etc. Tous ces moyens n'ont malheureusement eu pour rés'îiltat que des succès bien rares et souvent éphémères.

Troisième variété, démencje sénile. — La démence sénile est la suite des progrès de l'Age. L'homme insensiblement pousse vers la vieillesse, perd sa sensibilité avec le libre exercice des facultés de l'entendement, avant d'arriver au dernier degré de décrépitude. La démence sénile s'établit lentement. Elle

DE LA DÉMENCK.

commence par l'affaiblissement de la mémoire, particulièrement de la mémoire des impressions récentes. Les sensations sont faibles; l'attention, d'abord fatigante , devient impossible ; la volonté incertaine , est sans impulsion , les mouvements sont lents et impossibles. Cependant , la démence sénile débute assez souvent par une excitation générale qui persiste pendant plus ou moins longtemps et qui se révèle par l'exaltation tantôt d'une fonction , tantôt d'une autre. Cette fonction s'exerce avec une énergie nouvelle et insolite qui trompe le vieillard et en impose à ceux qui l'entourent. Ainsi, il est des sujets qui, avant de tomber dans la démence , deviennent d'une grande susceptibilité , s'irritent pour la moindre chose ; ils sont très-actifs, veulent tout entreprendre et tout faire. D'autres éprouvent des désirs vénériens qui étaient éteints depuis longtemps et qui les poussent à des démarches et à des actions contraires à leurs habitudes de continence. Quelques autres, très-sobres, ont un appétit désordonné pour les aliments épicés et de haut goût, pour le vin, pour les liqueurs. A cette surexcitation, ne tarde point à succéder la démence. Ces symptômes d'excitation générale sont les premiers signes de la démence sénile. Ce passage de l'excitation à la démence est brusque, surtout lorsque les vieillards sont contrariés dans leurs désirs déraisonnables ou placés dans l'impossibilité de les satisfaire. On ne confondra pas cette excitation avec la manie qui éclate dans un âge très-avancé , chez des vieillards forts, robustes et bien conservés. 11 est des manies, même avec fureur, qui éclatent après l'âge de 80 ans, et que l'on guérit quelquefois. L'étude des commémoratifs doit suffire pour la sûreté du diagnostic.

L'air de la campagne , l'exercice modéré , un régime tonique, peuvent enrayer la marche de la démence sénile, et suspendre en quelque sorte sa terminaison.

V ariétés compliquées. — La démence compliquée doit servir d'annexé aux trois espèces précédentes. Elle coexiste avec la lypémanie, la manie, l'épilepsie, les convulsions, le scorbut et surtout la paralysie.

La démence compliquée est incurable. Hippocrate a donné comme signe mortel dans les maladies aiguës, la complication du délire avec toute espèce de convulsions. Ce que le père de la médecine a dit pour les maladies aiguës est applicable à la folie et particulièrement à la démence; la complication des maladies mentales, avec les lésions du mouvement, résiste à tous les moyens curatifs, et ne laisse pas l'espoir d'une longue existence.

Les faits que je viens de raconter, ceux qu'on peut lire dans les ouvrages de MM. Calmeil(l), Bayle(2), Guislain(3), etc., ne confirment que trop cette triste vérité. Le premier, en 1803, j'ai appelé l'attention sur ce phénomène, et j'ai constaté l'incurabilité de la folie compliquée de paralysie (4). Celle paralysie est souvent le signe d'une inflammation chronique des méninges, et ne

(1) De la paralysiu consicUréo chez les aliénés ; Paris, 1826, in-S».

(2) Traité des maladies du cerveau et de ses membranes; Paris, 1826, in-S».

(3) Traité desphrénopalhies, ou doctrim nouvelle des maladies mentales; Bruxelles, 1835, ill-8".

(4) Les passions considérées comme causes , syiuplômcs et moyens curatifs de l'aliénation mentale ;VBris, 1805, in-A":

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doit pas être confondue avec la paralysie consécutive aux hémorragies cérébrales, aux cancers, aux tubercules, aux ramollissements du cerveau. Elle éclate tantôt avec les premiers symptômes du délire, pendant la période d'acuité si remarquable au début de presque toutes les folies, tantôt elle précède le délire, tantôt elle vient en quelque sorte se joindre à lui. Quelle que soit, au reste, l'époque à laquelle se montre la paralysie, son invasion a quelquefois lieu sans phénomène grave; quelquefois elle est la suile de congestions, de fièvres cérébrales, de convulsions épileptiformes, etc. Elle est d'abord partielle, puis elle envahit un plus grand nombre de muscles, et devient générale. Elle a une marche incessante ; elle va toujours en augmentant, tandis que l'intelligence s'affaiblit. Quel que soit le caractère du délire, elle indique le passage prompt de la folie à la démence chronique; il est rare que les aliénés paralytiques vivent au delà d'un à trois ans ; et parmi eux, les plus forts, les plus robustes succomfflent plus rapidement. Presque toujours les derniers instants de la vie de ces malades sont marqués par des convulsions, par des congestions cérébrales, par des phlegmasies viscérales, par la gangrène, qui s'empare de toutes les régions sur lesquelles repose le corps privé de mouvement. Qu'on me permette de raconter quelques faits qui feront mieux apprendre la marche de celte funeste complication.

Quel déplorable spectacle, que celui de ce jeune monomaniaque fort , robuste, plein de vie, destiné à un brillant avenir, qui, à l'âge de §0 ans, à la suite de légères discussions d'intérêt, se persuade être possesseur d'une fortune immense, qu'il prodigne inconsidérément, et qu'il croit être un objet d'envie pour tout le monde. M... achète, sans besoin et sans raison, tout ce qui se présente, meubles, chevaux, voitures, tableaux, etc., etc., et se livre en même temps à tous les écarts de la vie la plus élégante. Les conseils de ses amis et de ses parents ne peuvent le faire rentrer dans la voie de modération dans les pensées, dans les désirs , dans la conduite qu'on admirait naguère en lui. Devenu d'une susceptibilité extrême, M... s'irrite et s'emporte à la plus simple observation. Il refuse tout médicament , assurant qu'il n'a jamais été aussi bien portant ni aussi heureux. M... est conduit à Paris par le docteur K..., médecin aussi habile qu'estimé. « Je viens confier à vos soins , me dit mon confrère , un malade très- intéressant qui n'éprouve qu'une légère excitation , que j'ai voulu soustraire aux circonstances propres à augmenter cette excitation et que vous guérirez promplement. » Je cause avec le malade qui me parle de sa fortune, de ses projets de bonheur pour lui, pour les siens , et des nombreuses acquisitions qu'il vient faire à Paris , etc., etc. Après une demi-heure d'entretien : » Que pensez -vous? me dit mon savant confrère. — Je pense que votre malade est incurable ; qu'il ne guérira pas et qu'il n'a pas un an à vivre. Restez quinze jours à Paris , et vous verrez comme la maladie va marcher vile. » En causant avec le malade, j'avais remarqué quelque hésitation dans la prononciation de certains mots et la trop grande facilite avec laquelle il avait consenti h son séjour dans une maison de santé. Une observation plus longtemps continuée me laissa entrevoir quelque légère lacune de mémoire et l'oubli des projets de la veille; je fus frappe de l'indifférence et de l'air de contentement du malade privé de sa liberté , et dans

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l'impossibililc de satisfaire ses caprices : il remettait chaque jour au lendemain l'accomplissement des projets que d'abord il voulait exécuter à l'instant même.

Après quinze jours, l'embarras de la langue a fait des progrès , les absences de mémoire sont plus fréquentes ; avant un mois la démarche est moins facile, le malade maigrit quoiqu'il mange beaucoup. Plusieurs applications de sangsues sont faites : un séton est établi à la nuque, la valériane est prescrite ainsi que des laxatifs , pour prévenir la constipation ; rien ne peut enrayer la marche de l'inflammation des méninges , par conséquent celle de la paralysie. Après trois mois, M... n'a presque plus d'idées, il ne se souvient plus de rien , il ne dit plus que des mots sans liaison et sans suite, répétant souvent, million, chevaux , château, voiture, etc., etc. lise laisse conduire comme un enfant ; il chancelle sur ses jambes , quelquefois l'urine coule involontairement. Peu à peu, M... s'afiFaiblit, ne parle plus qu'à voix basse, ne quitte plus son fauteuil que lorsqu'il est excité à marcher et soutenu par deux bras. L'appétit est toujours vorace. Au cinquième mois , le malade n'articule presque plus, on ne peut plus deviner ce qu'il dit; les déjections sont involontaires, quoique les matières soient solides, l'urine coule involontairement la nuit comme le jour; enfin, au commencement du sixième mois. M... s'alite; il a pendant deux jours des convulsions épilepliformes, et après sept mois , il succombe à une maladie qui , à son début , s'était montrée si légère, qu'elle avait trompé l'expérience d'un médecin très-distingué.

M. C..., avocat, âgé de 3S ans, a un oncle paternel aliéné; sa taille est élevée, ses cheveux sont châtains, sa jeunesse a été très-orageuse. Marié à 23 ans. M... a su allier les plaisirs à l'étude et aux travaux du cabinet. Il était très-estimé dans sa compagnie. Au mois d'avril 18S6, en pleine audience, il tint des propos qui provoquèrent contre lui un jugement. M. C... fut condamné à quinze jours de prison et à l'interdiction de ses fonctions. Pendant qu'on jugeait son procès. M... eut une congestion cérébrale et fut saigné. Après le jugement, il manifesta une gaieté d'enfant et plaisantait sur cet événement et sur ses suites. Dès lors, il se manifesta quelques idées de grandeur ; au mois d'août, pendant une plaidoirie, M... s'arrêta tout court et s'excusa sur ce qu'il ne pouvait plus parler. Dès ce jour. Il bégaya ; ses idées furent incohérentes, il fut saigné et conduit dans une maison de santé de laquelle, après deux mois, il fut transféré à Charenton , le 17 octobre 1836. A son arrivée. M... était maigre, son teint était pàle, l'embarras de la prononciation très-prononcé, la mémoire très-affaiblie, les paroles étaient incohérentes. Le malade parle de ses talents que tout le monde admire, de sa fortune qui est immense, de son avancement pour lequel il doit être présenté au roi ; ses voi • tures l'attendent. Il veut quitter la maison pour aller plaider , étant chargé de la défense de tous ses concitoyens ; il est heureux, et se vante de son bonheur. Il marche sans cesse , et va devant lui comme un homme qui cherche quelque chose; il parle continuellement, ses paroles sont dédaigneuses, mais sans menaces; s'il insiste pour sortir de la maison, c'est qu'il est chargé de beaucoup d'affaires, c'est qu'on l'attend. Si on lui fait un refus direct, il se fâchff , mais se calme presque aussitôt ; il n'a point assez de force morale pour

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insister ; il pleure , jamais il ne témoigne d'altacliement, de regrets, ni pour sa famille ni pour ses amis.

A chaque visite , ce sont les mômes propos incohérents , les mêmes demandes, la même faiblesse de volonté. Réclame-t-il quelque chose, il suffît pour le satisfaire de lui promettre qu'avant la fin du jour ou le lendemain , on lui procurera ce qu'il désire, qu'il pourra sortir à son gré. Très-occupé de sa nourriture, on le contente en lui promettant qu'on lui servira ce qu'il demande. Peu à peu, mais avec une rapidité effrayante, le malade cesse de parler de sa profession, la démence et la paralysie font des progrès. La prononciation est plus difficile, la démarche plus chancelante, au mois de février 18S7, tous les symptômes s'aggravent : la toilette, qui était si recherchée, est négligée, les vêtements sont déchirés et salis, l'urine coule involontairement.

Vers la fin de l'hiver, le malade ne paraît avoir que des idées fugaces. II est privé du sentiment moral, il n'a plus de souvenir, il ne fait plus de projets pour l'avenir, il ne vit que de la vie physique. Quelques mois ont suffi pour faire arriver M. C... à ce dernier degré de l'existence intellectuelle et morale. Toute la constitution se dégrade, tous les organes dépérissent, et cet homme si jeune, si brillant dans le monde, si distingué par son intelligence, n'est plus qu'un automate.

M. L. D., âgé de §8 ans, avait fait les dernières campagnes de l'empire, et fut élevé au grade de colonel depuis la restauration; il réunissait toutes les qualités physiques et intellectuelles à tous les avantages d'une haute position dans le monde et d'une grande fortune; il crut avoir éprouvé une injustice de la part du gouvernement. Son amour-propre fut profondément blessé et, après quelques jours d'insomnie, il se donna plusieurs coups de canif dans la région du cœur; il fut secouru à temps et ne discontinua que trèsmomentanément son service. Depuis lors, M. D. exprimait avec amertume son mécontentement ; mais n'en était pas moins très-exact à remplir ses devoirs de chef de corps. Deux ans plus tard , M. D. a une congestion cérébrale pour laquelle on pratique une large saignée. Deux jours après, nouvelle congestion plus forte que la première. M. D. reste excité, parle beaucoup, s'agite, s'irrite, est exigeant, ne dort point ; après une troisième congestion, se déclare un véritable étal de manie. Le délire est général, avec agitation et prédominance d'idées de grandeur et de fortune ; M. D. fait mille extra-r vagances, il reste presque nu, parle sans cesse, crie, commande mille choses à la fois, s'impatiente, déchire, et commet des actes bizarres, imprudents, qui peuvent compromettre sa vie, sans qu'il ait des idées de suicide. Plusieurs médecins sont réunis en consultation ; l'état maniaque ne peut être méconnu. L'âge du malade, le peu d'ancienneté de la maladie, présentent aux consultants des espérances de guérison. Je déclare que le malade ne guérira point : 1° parce que trois fortes congestions avaient précédé l'état maniaque, et qu'il y a quelque lésion cérébrale; 2° parce que malgré la loquacité incessante, quelques mots sont incomplètement prononcés, et parce que la marche, quoique vive et brusque, est mal assurée. J'ajoutai qu'une médication active précipiterait la marche de la maladie , que la campagne, l'exercice , un régime sévère , et l'application réitérée de quelques sangsues , afin de prévenir de 2 - 10

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nouvelles congestions , me paraissaient seuls convenables. Un des consultants ne partagea point la sévérité de mon pronostic et proposa quelques moyens à tenter. Après un mois d'essais infructueux , il fallut renoncer à tout espoir de guérison. La paralysie avait fait des progrès et la démence était confirmée ; le malade conservait des idées incohérentes de grandeur . qui persistèrent pendant plus de deux ans. M. D. se croyait possesseur de plusieurs provinces, de plusieurs royaumes : il distribuait des places et donnait des millions , il commandait une armée de géants ; la cavalerie était montée sur des chevaux gigantesques, il possédait des palais de diamant, sa taille était de 20, §0, -40 coudées de hauteur ; il parlait nuit et jour; tantôt à voix basse, tantôt à voix très-haute ; il poussait de grands cris ; obsédé par des hallucinations de l'ouïe, il entendait des personnages imaginaires, leur répondait, vantant sa personne, disputant avec eux, les injuriant même. M. D. reconnaissait les membres de sa famille, les abordait avec amabilité et politesse ; mais aprè& quelques mots il rentrait dans l'habitude de ses entretiens continuels. II fut envoyé à la campagne. Quoiqu'il soit dans la démence complète , qu'il éprouve fréquemment des vertiges et des convulsions épileptiformes; quoiqu'il marche avec difficulté et quelquefois tout penché d'un côté; quoiqu'il n'articule presque aucun mot, il vit depuis 12 ans, et on retrouve encore en lui quelques traces de son ancienne politesse, de ses manières aimables et affectueuses qui le distinguaient avant sa maladie.

Ce malade doit la conservation de son existence au régime sévère auquel il est soumis, au grand exercice qu'il fait tous les jours, à l'application réitérée des sangsues à l'anus et à l'administration fréquente de légers laxatifs.

La paralysie est plus fréquente chez les hommes aliénés que chez les femmes. 11 y a dix-huit ans, lorsque je fus chargé du service de la division des aliénés de Bicétre, pendant l'absence de M. Pariset, qui avait été envoyé à Cadix pour étudier la fièvre jaune, je fus frappé de cette diflférence en comparant le nombre des hommes aliénés et paralytiques de l'hospice de Bicétre, avec le nombre des femmes paralytiques de la Salpétrière. La même observation peut être faite dans toutes les maisons oii l'on reçoit des aliénés des deux sexes. Elle n'a point échappé à M. le docteur Foville, médecin en chef de Sainl-Yon, à Rouen. Cette complication est d'un onzième dans cette maison, d'après ce médecin : sur i3-4 aliénés observés par lui, 31 étaient paralytiques, savoir : 22 hommes et 9 femmes (1).

A Charenton, la proportion des paralytiques est bien autrement considérable : elle est d'un sixième sur la totalité des admissions ; en effet, 619 aliénés ont été admis pendant les trois années 1826, 1827 et 1828; 109 étaient paralytiques. Mais la proportion des hommes est énorme comparée à celle des femmes ; sur §66 hommes aliénés admis dans la maison, 93 étaient paralytiques ; et sur 153 femmes, 14 seulement étaient atteintes de paralysie. Celte complication s'observe plus souvent chez les aliénés livrés à des excès vénériens, adonnés aux boissons alcooliques, ou qui ont abusé du mercure,

(1) Dictionnaire de Médecine et de Chirurgie pratiques , iir[ . Aliénation mentale , i. l^', page 504.

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et chez les sujets qui, exerçant trop le cerveau par des contentions d'esprit, s'abandonnaient à des écarts de régime. Ces circonstances n'expliquent-elles pas suffisamment pourquoi il y a plus d'hommes aliénés et paralysés que de femmes? elles donnent la raison pour laquelle, comparativement aux hommes aliénés de Bicètre , il y a plus d'hommes paralytiques parmi les aliénés de Charenlon. Les aliénés reçus à Bicètre sont pauvres; leur vie est trèslaborieuse, ils réagissent plus énergiquement contre les causes que nous venons d'indiquer comme pouvant occasionner la paralysie. Ces causes ont d'autant moins d'influence que l'ouvrier, livré à des travaux manuels, exerçant peu son intelligence, fatigue moins son cerveau. Les aliénés admis dans la maison de Charenton jouissent d'une honorable aisance, ont plus de moyens pour satisfaire leurs passions, exercent des professions qui excitent leur cerveau ; leur vie matérielle est moins active, par conséquent les mêmes causes doivent produire sur eux des effets cérébraux plus graves et plus fréquents. Cela est si vrai qu'il y a plus d'aliénés paralytiques dans les classes riches et élevées que dans les autres classes. La paralysie dont il est ici question est plus rare dans le midi de la France que dans le nord ; elle est plus rare encore en Italie et dans les climats chauds. M. le docteur Délaye ne l'a rencontrée dans l'hôpital de Toulouse que cinq fois sur 111 aliénés, S hommes et 2 femmes. M. le docteur Rech assure qu'il n'a point observé de paralytiques parmi les 132 aliénés existants ou admis de 182!2 à 1825 dans le quartier des aliénés de l'hôpital général de Montpellier (1). Le professeur Vulpes, médecin en chef des maisons d'Aversa, dans le royaume de Naples, m'a répété plusieurs fois, pendant son séjour à Paris, en 1827, qu'à peine l'on comptait deux ou trois paralytiques parmi les 800 aliénés des deux sexes renfermés et traités dans les trois maisons dont se compose l'établissement d'Aversa, confié à ses soins. Pendant mon séjour en Italie, en 1834, j'ai constaté qu'il n'existait qu'un petit nombre d'aliénés paralytiques, non-seulement dans les maisons d'Aversa, mais dans tous les établissements de l'Italie méridionale et du royaume Lombard-Vénitien.

M. le docteur Burrows , tout en avouant que , dans les établissements anglais, on ne tient point compte ni des complications de la folie, ni des maladies auxquelles succombent les aliénés , croit qu'il y a moins d'aliénés paralytiques en Angleterre qu'en France. Il ajoute que, dans sa pratique particulière, il n'a pas vu un paralytique sur 20 aliénés. Cet estimable auteur attribue la fréquence de la paralysie chez nous, au mauvais régime, au défaut de précautions propres à garantir les aliénés des intempéries atmosphériques, tandis que , dit-il , en Angleterre, ces malades sont très-bien soignés. En Allemagne, on accuse nos méthodes de traitement. Quelques médecins français ont imprimé que cette complication était provoquée par quelque vice des localités ou par des erreurs d'hygiène. Je sais toute l'importance que l'on doit attribuer aux causes hygiéniques dans la production des maladies (2);

(1 ) Éphômûridcs médicales do Montpellier, 1827.

(2) L'hygifine étant la partie de la médecine qui présente le plus de ressources dans le irailcnienl des maladies mentales, doit être pour tous les médecins un objet de méditations;

DE LA DÉMENCR.

je sais que les fous sont plus exposés que les individus bien portants, à subir l'influence fâcheuse des localités insalubres ; mais je ferai remarquer qu'en traitant de la paralysie des aliénés , je parle de la paralysie qui s'est manifestée avant l'admission des aliénés dans les établissements consacrés à ces malades ; qu'ainsi les femmes aliénées et paralytiques que j'avais observées à la Salpêtrière, les hommes aliénés paralytiques de Bicétre, les paralytiques aliénés hommes et femmes de Charenton ae sont point tombés dans cet état pendant leur séjour dans ces établissements, mais ils étaient paralytiques avant d'y entrer. Je suis convaincu que lorsqu'on saura mieux distinguer les symptômes de la paralysie qui complique la folie, on trouvera en Angleterre, et particulièrement à Londres, autant de fous paralytiques qu'à Paris.

Le docteur Burrows parait croire que je regarde la paralysie des aliénés comme l'effet et non comme la cause de la folie (1). Je n'ai rien dit de semblable ; je me suis contenté de signaler la paralysie comme une complication fréquente de la folie, comme aggravant le pronostic ; je crois que , sous ce double rapport, cette observation réclame toute l'attention des praticiens et des médecins qui font des recherches d'anatomie pathologique sur les maladies mentales.

M. A. L. Bayle (2) a voulu prouver que la paralysie et la monomanie des grandeurs et des richesses sont les signes de la méningite chronique, et que cette inflammation offre trois périodes bien distinctes : 1° la période de monomanie ambitieuse avec quelques traces de paralysie incomplète ; 2" la période de manie ; 8° la période de démence avec paralysie générale.

Quelque considérable que soit le nombre des fous que j'ai observés , la monomanie des grandeurs ne s'est pas présentée à moi avec une marche aussi régulière ; je l'ai vue précédée par des accès de manie, par la monomanie et par la lypémanie. La paralysie complique toutes les folies, quelle que soit la forme du délire; elle complique la manie, la lypémanie, ainsi que la monomanie ambitieuse, mais plus souvent cette dernière ; elle complique presque toujours la démence. Si en observant la manie à son début, on démêle des symptômes de paralysie, quelque légers que soient ces symptômes, on peut hardiment pronostiquer que la démence succédera à la manie; il en sera de même de la monomanie, quel que soit le caractère du délire, et l'on peut ajouter que la mort ne tardera pas à mettre fin à la maladie. Les maniaques et les monomaniaques n'ont, dans ce cas, ni la même énergie d'attention, ni la même force d'association des idées, ni la même puissance de volonté, ui la même ténacité de résolution, ni la même opiniâtreté de résistance ; ces malades s'agitent , s'emportent , mais ils obéissent et cèdent, mais ils font des actes qui décèlent déjà l'affaiblissement des fonctions du cerveau. Il m'est arrivé d'assurer qu'un maniaque très-furieux était déjà paralytique et ne pouvait guérir malgré l'opinion de plusieurs médecins dignes de toute estime,

j'engage mes lecteurs à consulter sur cet important sujet l'ouvrage de M. Ch. Londe, Nouveaux éléments d'Hygiène, nouvelle édition, entièrement refondue; Paris, 1838,2 vol. in-8".

(1) Commentaries on the causes, fornis, symptoms and treatment moral and médical of insanity. London, 1828, in-S".

(2) Traité des maladies du cerceau et de ses membranes. Paris, 1826, in-S".

1)F, LA DÉMENCF.

et qui, ayant moins l'habitude des alie'nés , avaient méconnu les symptômes de la paralysie, à la vérité très-peu prononcée. Appelé h donner des soins îi un oflicier qui avait une monomanie d'ambition avec fureur, quoique le malade fût d'ailleurs fort et très-robuste, je déclarai qu'il ne guérirait point, et que bientôt on ne pourrait pas méconnaître l'existence de la paralysie. Mon pronostic était fondé sur les deux phénomènes suivants : 1° au milieu d'une phrase le malade articulait avec plus de lenteur certains mots ; 2° il suffisait de lui faire une promesse pour le calmer et pour le faire renoncer aux projets auxquels il paraissait fortement tenir. Un léger strabisme m'a suffi pour former un jugement semblable sur un monomaniaque qui remplissait encore les fonctions de capitaine dans un régiment.

Si la méningite chronique avait pour signes la monomanie des grandeurs et la paralysie, cette monomanie ne serait jamais sans paralysie. L'observation dit le contraire.

Les femmes aliénées sont rarement paralytiques. Les hommes et les femmes aliénés, dans les climats chauds, dans le midi de la France, dans l'Italie, sont rarement paralytiques ; cependant la monomanie ambitieuse éclate à Paris, parmi les femmes aliénées; celte monomanie n'est pas rare dans le midi de la France, en Italie, parmi les hommes et les femmes aliénés. La monomanie d'orgueil existe donc sans la paralysie; d'un autre côté la paralysie existe sans délire : comment admettre que cette monomanie et la paralysie sont les signes pathognomoniques de la méningite chronique? Il est des cas de paralysie avec délire exclusif, avec monomanie d'orgueil et d'ambition, dans lesquels le délire cesse et la paralysie persiste : j'ai observé, à la fin de 1827 , à Charenton, un fait de ce genre. Un officier de gendarmerie est pris tout à coup d'un accès de monomanie , le malade se croit un grand personnage et puissamment riche ; il se livre à un grand nombre d'extravagances, en même temps il éprouve de là difficulté pour articuler. Après cinq semaines la monomanie cesse , la paralysie persiste et envahit bientôt les muscles des membres ; le malade éprouve de fréquentes congestions cérébrales qui provoquent des convulsions épileptiformes, mais il n'existe plus de délire; ce militaire juge parfaitement de l'état dans lequel il a été , de celui dans lequel il est encore , et pour lequel il réclame les secours de la médecine.

Lorsqu'on fait l'ouverture des corps des aliénés paralytiques, même des monomaniaques, on ne rencontre pas toujours sur les cadavres des traces d'inflammation des méninges ; tandis que l'on trouve quelquefois des inflammations des méninges , quoiqu'il n'y ait pas eu de délire des grandeurs.

M. le docteur , Calmeil (1), qui a puisé dans les mêmes sources que M. Bayle, c'est-à-dire dans les observations recueillies à Charenton , s'est montré plus réservé dans la conclusion des faits qu'il a rapportés dans son ouvrage, si remarquable sous tous les rapports.

Moire savant confrère et mon collaborateur, dans les soins que je suis chargé de donner aux aliénés de Charenton , s'est contente de constater par

(1) Dv la Paralysie conaidérôe chei les aliénés. Paris, 1820, ia-8".

DE LA DÉMENCE

des fails nombreux que i'inflammaliun chronique des méninges produisait la paralysie générale propre aux aliénés ; mais il n'a pas dit avoir trouvé la cause immédiate du délire des grandeurs et des richesses.

La paralysie des organes de la parole dépend de la lésion des lobules antérieurs du cerveau, dit M. Bouillaud ' ; c'est une des vérités les plus incontestables , ajoute cet habile professeur; néanmoins l'observation ne justifle pas toujours cette proposition.

La nature s'obstine à garder son secret malgré les constantes recherches de médecins et de philosophes de tous les âges.

Je ne terminerai pas ce que j'ai à dire sur la paralysie des aliénés sans faire quelques remarques pratiques.

Les aliénés paralytiques mangent avec gloutonnerie, ils amassent les aliments dans l'arrière-bouche, et quelquefois ne peuvent les avaler. Cet accident arrive encore lorsque la paralysie, ayant gagné les muscles de la déglutition, cette dernière fonction devient presque impossible ; les aliments solides ne pouvant plus être poussés dans l'estomac , s'arrêtent dans l'œsophage et compriment le larynx. Dans ces divers cas l'asphyxie est imminente , et tel aliéné paralytique qui était agonisant est rendu à la vie dès qu'on a débarrassé l'arrière-bouche et l'œsophage des substances qui n'étaient pas ingérées. J'ai observé un cas fort singulier, qui a été funeste au malade qui fait le sujet de l'observation suivante.

M... , âgé de 40 ans environ, après un long accès de manie, était tombé dans la démence ; le besoin de manger était si énergique, le goût tellement perverti, que le malade dévorait les substances les plus abjectes, et mangeait tous les insectes qu'il pouvait attraper pendant ses promenades dans un vaste jardin, tels que araignées, limaces, vers, chenilles, papillons, etc. On servit un jour à ce malade, pour son dîner, de la tête de veau ; il la mangea avec avidité, et fut aussitôt renversé sur son siège avec perte de connaissance ; la face était violette. Le domestique qui le servait, soupçonnant la cause de cet accident, introduisit un corps étranger jusque dans l'œsophage, et précipita l'aliment dans l'estomac. Quelques semaines après, de la tête de veau fut servie au même malade. Cette fois, craignant sa gloutonnerie, on eut le soin de couper par petits morceaux l'aliment qui lui était présenté. A peine le malade en eut -il introduit une petite quantité dans l'œsophage, que les accidents indiqués plus haut se renouvelèrent. L'usage de ce mets fut sévèrement interdit. Six mois plus tard, soit oubli, soit ignorance, on servit encore de la tête de veau à ce malade. Cette fois, il avait avalé un morceau trop gros, rien en put en débarrasser l'œsophage, et il succomba aussitôt. A l'ouverture du corps, l'œsophage était fortement distendu par un morceau de tète de veau. Le cerveau était très-rouge, les méninges étaient épaissies et injectées, les poumons étaient gorgés de sang.

La constipation est encore un symptôme fréquent chez les aliénés paralytiques. Le rectum étant paralysé, la défécation est presque impossible. Les

(1) Traité clinique et physiologique de l'encéphalite ou inflammation du cerceau. Paris, 1825, in-8".

DE LA DÉMENCE

nialicres séjournent pendant plus ou moins longtemps, quelquefois pendant * vingt ou trente jours sans queles malades se plaignent. S'ils sontmal surveillés par les personnes chargées de les servir, si Tonne fait cesser cette constipation, les intestins s'enflamment, se gangrènent. Les purgatifs sont sans effets, les frictions sur l'abdomen ne réussissent pas mieux, les malades succombent. Quelquefois les matières sont si amoncelées, si durcies dans le rectum, que l'on est réduit à débarrasser le gros intestin par des moyens mécaniques.

La rétention d'urine réclame aussi une attention particulière. Elle oblige à recourir quelquefois au cathétérisme ; mais plus ordinairement les aliénés paralytiques sont sujets à l'incontinence d'urine, ou bien l'urine coule par regorgement ; pendant le jour, ces malades salissent leurs vêtements , pendant la nuit, ils inondent leur lit , si , à cause de leur faiblesse , on les laisse couchés ; l'urine ne tarde pas à provoquer la formation d'escarres qui détruisent les téguments jusqu'aux os. On doit coucher ces malades sur une literie toute particulière, les changer fréquemment de linge, et les laver avec une infusion fortement aromatique, ou même avec l'alcool étendu d'eau.

Les aliénés paralytiques sont aussi exposés, à cause de leur extrême faiblesse , à un accident grave qui compromet leur existence. Si des précautions ne sont prises, assis devant un foyer, ces malades se laissent brûler sans se plaindre, et assez gravement pour compromettre leur vie; lorsqu'ils sont couchés , s'ils essayent de changer leur position , n'ayant plus assez de force pour maîtriser l'impulsion qu'ils ont imprimée au corps, ou bien n'ayant pas assez d'intelligence pour mesurer l'espace , ils se laissent tomber ordinairement sur la tête : ils succombent peu de jours après. J'ai vérifié plusieurs fois que des ecchymoses de la dure-mère , se propageant à la portion subjacente de l'arachnoïde, ou bien qu'un épanchement sanguin circonscrit , membraniforme , étendu sur la lame externe de l'arachnoïde, était le premier résultat de la chute de ces malades du haut de leur lit , résultat qui avait hâté leur mort.

Il n'arrive que trop souvent que l'on fixe sur un lit ou sur un fauteuil de force les aliénés furieux et les aliénés paralytiques , les uns pour les empêcher de se livrer à leurs fureurs , les autres pour prévenir des chutes auxquelles ils sont exposés en marchant. On doit craindre d'abuser d'un pareil moyen, car le défaut de mouvement et d'exercice favorise les progrès de la paralysie; souvent la paralysie est déterminée chez les maniaques furieux par le repos prolongé auquel on les a forcés. C'est la crainte d'un pareil résultat qui avait fait introduire dans les maisons d'aliénés d'Espagne l'usage de retenir les fous par une longue chaîne fixée au lit, attachée à un de leurs pieds. On se mettait ainsi en garde contre la fureur des maniaques, tout en leur laissant la faculté de se mouvoir et d'exercer leurs muscles.

7C DE L'IDIOTIE

ZIT

DE L'IDIOTIE

Il règne une grande confusion dans tous les auteurs qui ont écrit sur l'aliénation mentale, relativenaent à l'idiolie (idiotisme). S'en tenant aux apparences, on a confondu les idiots avec les individus en démence et réciproquement , quelquefois même avec les monomaniaques. Parce que ceux-ci, absorbés par des idées flxes, paraissent plongés dans la stupeur, ou parce que l'intelligence des autres semble oblitérée ou abolie, on en aconclu qu'ils étaient tous idiots. Sauvages, Sagar, Vogel ont appelé l'idiotie amentia, imhecillitas ingenii, fatuilas, Linné la nomme morosis ; Cullen et Fodéré démence innée ; Dufour et Pinel en ont fait un genre de folie qu'ils désignent sous le nom d'idiotisme. Néanmoins notre célèbre professeur ne dislingue l'idiotie de la démence que par le degré d'altération de l'intelligence, et définit la démence: l'abolition de la pensée; et l'idiotie: Foblitération des facultés intellectuelles et affectives. Souventil parle decette dernière comme du degré le plus avancé de la démence, et rapporte des faits dans lesquels il est évident qu'il n'avait pas de notions bien nettes sur ces deux infirmités de l'esprit. Enfin il admet l'idiotie acquise et l'idiotie connée. Fodéré a adopté cette distinction.

Le mot ISioi, privatuSj solitarius, exprime l'état d'un homme qui, privé de raison, est seul isolé en quelque sorte du reste de la nature. Du mot idiota, idiot, on a fait idiotisme, mais comme ce dernier mot a déjà une signification grammaticale, il m'a semblé utile de lui substituer celui d'idiotie, en le consacrant au langage médical.

L'idiotie n'est pas une maladie, c'est un état dans lequel les facultés intellectuelles ne se sont jamais manifestées, ou n'ont pu se développer assez pour que l'idiot ait pu acquérir les connaissances relatives à l'éducation que reçoivent les individus de son âge, et placés dans les mêmes conditions que lui. L'idiotie commence avec la vie ou dans cet âge qui précède l'entier développement des facultés intellectuelles et affectives; les idiots sont ce qu'ils doivent être pendant tout le cours de leur vie •, tout décèle en eux une organisation imparfaite ou arrêtée dans son développement. On ne conçoit pas la possibilité de changer cet état. Rien ne saurait donner aux malheureux idiots, même pour quelques instants, plus de raison, plus d'intelligence. Ils ne parviennent pas à un âge avancé; il est rare qu'ils vivent au delà de SOans. A l'ouverture du crâne, on trouve presque toujours des vices de conformation.

La démence et l'idiotie diffèrent essentiellement, ou bien les principes de

DE L'IDIOTIE

toute classification sont illusoires. La démence, comme la manie et la monomanie, ne commence qu'à la puberté; elle a une période d'accroissement plus ou moins rapide. La démence chronique , la démence sénile , s'aggravent , d'année en année, par l'usure des organes et par la perle successive de quelque faculté. Tous les symptômes trahissent la faiblesse physique, tous les traits sont relâchés, les yeux sont ternes, abattus ; et si l'homme en démence veut agir, c'est qu'il est mu par une idée fixe qui a survécu à la perte générale de l'intelligence. On peut guérir de la démence, on conçoit la possibilité d'en suspendre les accidents ; il y a diminution , privation de la force nécessaire pour l'exercice des facultés, mais ces facultés existent encore. Des secousses morales, des médicaments peuvent réveiller, exciter assez de force pour produire la manifestation de quelques idées , de quelques affections ; d'autres moyens peuvent enlever les obstacles qui arrêtent cette manifestation. Si l'homme tombé dans la démence ne succombe point promptement , il peut parcourir une longue carrière, et arriver à un âge tr«s-avancé. A l'ouverture du corps, on trouve quelquefois des lésions organiques, mais ces lésions sont accidentelles; car l'épaississement des os du crâne, l'écartement de leurs tables, coïncidant avec la démence sénile, ne caractérisent point des vices de conformation. Il en est de même des altérations et des changements que subit la substance cérébrale par les progrès de l'âge.

L'homme en démence est privé des biens dont il jouissait autrefois ; c'est un riche devenu pauvre : l'idiot a toujours été dans l'infortune et la misère. L'état de l'homme en démence peut varier ; celui de l'idiot est toujours le même. Celui-ci a beaucoup de traits de l'enfance, celui-là conserve beaucoup de sa physionomie de l'homme fait. Chez l'un et l'autre, les sensations sont nulles ou presque nulles ; mais l'homme en démence montre, dans son organisation et même dans son intelligence, quelque chose de sa perfection passée; l'idiot est ce qu'il a toujours été, il est tout ce qu'il peut être relativement à son organisation primitive.

De celte comparaison, n'est-on pas en droit de conclure qu'une affection dont l'époque de l'invasion est constante (l'enfance), qui a des symptômes spéciaux , dont le pronostic est toujours fâcheux, qui présente des altérations organiques qui lui sont propres, offre une masse de caractères suffisants pour la différencier de toute maladie?

Mais il est des individus qui paraissent privés de sensibilité et d'intelligence, qui sont sans idées, sans paroles, sans mouvement ; qui restent où on les pose, qu'il faut habiller, nourrir à la cuiller. Ne sont-ce point des idiots? Non sans doute. Ce ne sont point les symptômes actuels, ce n'est point une époque seule d'une maladie qui peuvent en donner l'idée abstraite ; il faut au contraire voir, étudier cette maladie dans toutes ses périodes, chacune d'elles devant fournir quelques traits à son diagnostic. J'ai donné le dessin et l'histoire d'une fille qui offrait tous les symptômes qu'on prend ordinairement pour les signes de l'idiotisme. Cette fille était terrifiée , et la peur enchaînait l'exercice de toutes ses facultés (Voy. page 201, tome 1). J'ai donné des soins à un jeune homme, âgé de 27 ans, qui, trompé par une femme , et n'ayant pu obtenir une place qu'il désirait, après un accès de manie, tomba dans un état 2 11

UE L'IDIOTIE

apparent rl'idiolie.fCe malade avait la face colorée, les yeux fixes ou trèsincertains , la physionomie sans expression ; il fallait l'habiller, le déshabiller, et le mettre dans son lil ; il ne manffeait que lorsqu'on lui portait les aliments à la bouche ; ses bras étaient pendants , ses mains enflées , toujours debout, il ne marchait que lorsqu'on l'y forçait , il paraissait n'avoir ni sentiment ni pensée. Des sangsues appliquées aux tempes , des bains tièdes , des douches froides sur la tête , et surtout une éruption générale sur la peau le guérirent. Ce jeune homme m'a dit après la guérison , qu'une voix intérieure lui répétait : Ne bouge point, ou tu es perdu; la crainte le rendait immobile. La sensibilité, l'intelligence ne sont donc point éteintes , la manifestation de ces facultés est empêchée par divers motifs, dont les malades rendent compte lorsqu'ils sont guéris. Pendant mes leçons cliniques, en 1822, nous avions à la Salpêlricre une demoiselle B... qui paraissait être dans la stupeur la plus profonde et dans l'insensibilité la plus complète; elle restait immobile auprès de son lit, ne parlait jamais. Plusieurs fois je l'ai pincée, piquée, sans qu'elle témoignât la moindre douleur. Je fis poser un séton à la nuque, plusieurs vésicatoires furent appliqués sur diflFérentes régions de la peau , et toujours avec même insensibilité, même obstination à garder le silence, même refus de marcher ; un jour, cette demoiselle ne paraît point à la visite et rien depuis ne peut la faire rester dans le dortoir à l'heure de la clinique ; lorsqu'elle fut guérie, elle me déclara qu'un élève l'avait pincée ; elle avait été blessée de cette impertinence, que ce qui m'était permis, ne l'était pas aux élèves , et qu'elle avait pris la résolufion de ne plus reparaître. Quelques monomaniaques , dominés par des idées érotiques ou religieuses, présentent les mêmes symptômes. Certainement dans tous ces cas , les facultés sensitives et intellectuelles s'exercent cnergiquement , les apparences trompent , il n'y a point d'idiotie.

Depuis l'homme qui jouit des facultés sensitives et intellectuelles, mais qui faiblement organisé est placé dans le dernier rang de la vie intellectuelle et sociale, jusqu'à l'idiot, il y a des degrés innombrables. Qui pourrait signaler et décrire toutes les nuances de dégradation qui sépare l'homme qui pense de l'idiot qui n'a pas même d'instinct? Néanmoins, en étudiant les faits , on peut classer les idiots en deux séries dans lesquelles ils se groupent tous. Dans la première sont les imbéciles ; dans la seconde les idiots proprement dits. Dans la première, l'organisation est plus ou moins parfaite , les facultés sensitives et intellectuelles sont peu développées, les imbéciles ont des sensations, des idées, de la mémoire, désaffections, des passions et même des penchants, mais à un faible degré. Ils sentent, ils pensent, ils parlent et sont susceptibles de quelque éducation. Dans la seconde série , l'organisation est incomplète, les sens sont h peine ébauchés, la sensibilité, l'attention, la mémoire sont nulles ou presque nulles. Les idiots n'ont qu'un très-petit nombre d'idées limitées, ainsi que leurs passions, aux besoins instinctifs, qu'ils expriment par quelques gestes , par quelques mots , par quelques monosyllabes ou par des cris. La raison ne dirige point leurs actions, qui, peu nombreuses, se répètent par habitude ou par imitation.

Pkemièse espèce. Imbécillité, — Les imbéciles sont généralement bien con

DE L'IDIOTIE

formons, elleur or{»anisalioncliffèye peu de l'organisation normale; ils jouissent des facultés intellectuelles et affectives, mais à un degré plus faible que l'homme parfait, et ces facultés ne peuvent se développer que jusqu'à un certain point. Quelque éducation qu'ils reçoivent, les imbéciles ne s'élèvent jamais à la hauteur de la raison , à l'étendue, à la solidité des connaissances auxquelles leur ikge, leur éducation, leurs rapports sociaux doivent leur permettre d'atteindre. Placés dans les mêmes circonstances que les autres hommes, ils ne font pas le môme usage de leur intelligence.

M..., âgé de 37 ans, appartient à une famille qui jouit d'une grande fortune. Sa mère étant enceinte éprouva de longues inquiétudes et de vives affections morales. La tète de M... n'offre rien de remarquable; ses cheveux sont abondants, ses yeux sont petits et sans expression; sa physionomie a quelque chose de vague, d'incertain et de triste. Ses organes se développèrent plus tard que chez les autres enfants : à peine marchait-il à 4 ans ; à 5 ans, il prononçait quelques mots ; à 6 ans, il parlait; incapable d'attention, il était d'une pétulence extrême ; il n'apprit à lire et à écrire qu'après beaucoup de temps, mais jamais il n'a pu lire avec suite , ni écrire une lettre, quelque courte qu'elle fù.t, ni retenir ce qu'il lisait. On a tenté, mais en vain, de lui 'faire apprendre un art mécanique ; il a appris un peu de musique ; il chante quelques airs, mais son répertoire est très-borné. Excessivement craintif, jusqu'à l'Age de 18 ans,' il n'osait aller seul hors de la maison paternelle. Depuis, il court à l'aventure dans les champs, il parle beaucoup, il est même bavard, et toujours à côté du sujet dont on parle. Il emploie fréquemment les mots les uns pour les autres. Toujours content , il rit sans motif : quelquefois il rit seul ; il passe une partie de la journée assis ou couché , ce n'est que par effort qu'il se met en mouvement ; une fois en train, il ne sait plus s'arrêter. Jamais il n'a pu combiner d'autres idées que celles qui sont d'un usage habituel; jamais il n'a pu former de projets, il vit au jour le jour; il est incapable de conduire ses affaires , de diriger une entreprise ; à S7 ans, l'intelligence de M... est certainement au-dessous de l'intelligence d'un enfant de 10 ans, quelque soin qu'on ait pris pour la développer. A la puberté , il ne se manifesta point de passion propre à cet âge. M... vil solitaire à la campagne, n'imaginant point que sa manière de vivre puisse être différente et plus agréable. On appréciera la portée de son intelligence par le trait suivant : Son médecin lui ordonna de montera cheval, et tous les jours M... montait, pendant une heure, un cheval dans les écuries de son père, sans soupçonner que c'était une promenade à cheval qu'on lui avait ordonnée; le hasard fit découvrir cette manière d'exécuter les ordonnances de son médecin.

Pendant que je faisais le service des aliénés de Bicôtre, en 18'21, il naourut un imbécile rachitique de très-petite taille, et dont le crâne était peu volumineux, étroit et la face Irès-développée ; sa physionomie était très-mobile , même spirituelle. La face portait l'expression du sourire cynique, et ressemblait beaucoup à celle de l'homme le plus célèbre du siècle ftlernier, par la fécondilé et le cynisme de son esprit. Notre imbécile était âgé de 34 ans quand il mourut; il était à Bicôtre depuis un grand. nombre d'années. Il passait sa

1>E L'IDIOUE.

vie à faire et à dire des malices et des espiègleries ; il se livrait d'une manière horrible à l'onanisme; la veille même de sa mort, il fut surpris sur son lit , essayant de satisfaire ce funeste penchant. Jamais il n'avait pu apprendre ni à lire, ni h écrire, ni aucune profession. Il était Ircs-bavard et avait quelquefois des réparties qui surprenaient d'autant plus qu'il parlait habituellement sans suite, sans mesure, sans liaison d'idée, déraisonnant toujours. Il marchait beaucoup, mangeait avec voracité, était malpropre, très-peu soigneux de s6s vêlements.

Mesure du plâtre coulé sur la tête de cet imbécile après sa mort.

Circonférence 0,425

De la racine du nez à la tubérosité occipitale. . 0,305

Diamètre antéro-postérieur 0,169

Diamètre bi-lemporal 0,131

Total. . . 1,030

R... était âgée de 11 ans lorsqu'elle entra à la Salpètrière; elle en avait 19 lorsque je rédigeai son observation. La tête de R... est d'une régularité remarquable; le front est haut, large; les bosses frontales sont développées; la ligne faciale approche de 90 degrés ; les cheveux sont épais et noirs; les yeux grands et bleus ; le nez légèrement aplati, les dents sont belles et régulièrement plantées. Les joues sont pleines, la physionomie est douce, peu expressive, la peau est blanche et souple ; les membres sont bien développés. Mesure de la tète prise sur le vivant.

Circonférence 0,497

De la racine du nez à l'occipital 0,363

Diamètre antéro-postérieur ' . . 0,181

Diamètre bi-temporal 0,1-46

Total. . . 1,187

R... est ordinairement assise, les genoux croisés, les mains sous son tablier, elle exécute presque continuellement ua mouvement d'élévation et d'abaissement des épaules. Physiquement bien portante, elle a bon appétit ; elle est gourmande , s'inquiète de ce qu'elle doit avoir à ses repas; si elle voit ses compagnes manger, elle pleure en demandant qu'on lui donne quelque chose. Lorsqu'elle était chez ses parents elle s'échappait , courait chez un pâtissier voisin, mordait le premier pâté qu'elle rencontrait; elle allait aussi chez un épicier, s'emparait des bouteilles de liqueurs ; si l'on s'opposait à ce qu'elle bùt de la liqueur, elle jetait les bouteilles par terre. La démarche de celte fille est lente ; l'approche-t-on, elle soulève lourdement la téte, détourne ses yeux pour voir qui s'approche. Elle comprend tout ce qu'on lui dit. Elle a un peu de mémoire, et raconte quelques faits qu'elle a observes dans la maison paternelle. Elle répond juste, lentement, en grasseyant d'une voix étouffée. Elle

questionne peu, mais elle demande ses repas, des objets de loilelle, des poupées, etc. Elle chante quelques airs, elle connaît la valeur de l'argent, le compte et le conserve pour acheter des friandises et des joujoux. Elle est contente lorsque sa mère vient la voir ; elle est reconnaissante pour les filles de service; elle aime les poupées dont elle s'amuse, mais elle ne les conserve point, les laissant partout.

R... est peureuse, s'effraye du moindre bruit; elle est timide et douce ; porte-t-elle des habits plus élégants , elle est enchantée, se montre à tout le monde. Pleine de vanité, elle est très-sensible à la flatterie et sourit avec bonheur lorsqu'on vante sa figure. Elle est rusée et entêtée; il lui arrive parfois de pisser au lit, elle s'en défend et accuse les filles de service. Elle déteste sa compagne de chambre, qui est muette et mal vêtue. On l'a surprise plantant des épingles dans la plaie d'un vésicatoire que porte sa malheureuse compagne. Cette imbécile connaît les lettres et peut lire quelques mots. Voyant écrire devant elle, elle prend des plumes comme si elle voulait s'essayer. Jamais sa mère n'a pu lui bien apprendre à coudre, h tricoter, à soigner l'intérieur du ménage, encore moins à lire de suite et à écrire. Quoiqu'elle s'habille seule, elle demande l'assistance d'une fille de service pour se rajuster. Elle se plaît auprès des hommes , elle sourit à leur vue et court après eux. Quoique âgée de 19 ans, elle n'est point encore menstruée. La mère de cette fille étant enceinte avait été très-effrayée. L'enfant naquit faible; néanmoins elle grandit jusqu'à l'âge de 2 ans, mais alors il y eut arrêt dans le développement des organes. Elle ne marcha qu'à A ans , son intelligence se développa plus lentement encore, elle ne parla que vers l'âge de 7 ans. Celte imbécile ressemble pour la raison à un enfant de 7 à 8 ans. Il est vraisemblable que dans des conditions plus favorables , R... eût acquis ce degré d'instruction qui lui eût permis, avec quelque surveillance, de vivre dans la société. Pl. XVI.

P..., âgée de 22 ans, est entrée à la Salpêtrière le 27 août 1812. Sa mère étant enceinte a éprouvé de vifs chagrins, P... a eu une enfance difficile et maladive, elle a marché très- tard; à cinq ans, après une frayeur, elle fit une maladie très-grave. Depuis, le développement de son intelligence s'est arrêté quoique ses organes se soient bien développés.

La taille de P... est au-dessus de la moyenne, sa démarche est facile , lente et un peu fière , les cheveux sont châtains , le front est haut ; les yeux sont bleus, la face est colorée, le menton est mince et pointu, les dents sont blanches, bien plantées, l'occipital est très-développé, la physionomie est douce et gracieuse , la peau est blanche, les membres sont bien conformés. Les mesures de la tête de P... prises sur le vivant sont les suivantes :

Circonférence 0,545

Diamètre antéro-postérieur 0,200

Diamètre bi-temporal 0,165

Courbe de la racine du nez , à la lubcrosité occipale. 0,368

Total. . . 1,268

sa

DE L'IDIOTIE

Les menstrues ont par» à 13 ans, et sont devenues abondantes et régulières h 14. Depuis lors le caraclère de P... devint plus difficile , elle refusait de travailler; la vue des hommes lui faisait monter le rouge à la face, elle s'échappait de chez ses parents pour courir avec les petits garçons et jouer avec eux.

La capacité intellectuelle de cette imbécile est assez considérable. P... est attentive à ce qu'elle voit, à ce qu'elle entend. Elle a un peu de mémoire, juge assez bien des choses les plus ordinaires, elle répond juste, mais en hésitant, aux questions qu'on lui adresse. Vainement a-t-on essayé de lui apprendre à lire et h travailler. Elle connaît quelques lettres, c'est tout. Elle sait arranger des poupées et s'en amuser ; elle s'habille, se peigne, se lave , fait son lit, réclame du linge pour changer, elle va chercher ses aliments , et ne veut les recevoir que dans les vases réservés pour son usage.

Très-hautaine , elle dédaigne ses compagnes ; habituellement douce , la contrariété l'irrite , alors elle est méchante, dit des injures et frappe lorsqu'elle est en colère. Si on la frappe elle rend les coups avec usure. Trèsentétée , elle ne cède jamais. Elle n'est ni peureuse ni jalouse; elle marche beaucoup et joue avec ses compagnes. Elle aime beaucoup sa mère , la caresse, et si celle-ci est longtemps sans venir la voir, P... s'attriste; elle accuse son beau-père, qu'elle n'aime point, de mieux traiter ses autres enfants et surtout de leur donner de plus beaux vêtements. Elle est reconnaissante des soins qu'on lui donne ; la vue des hommes fait sur elle une grande impression, elle est à l'affût des ouvriers, lorsqu'on lui permet d'aller dans les cours de l'hospice. Jamais on n'a pu l'habituer à un travail suivi. Sa physionomie exprime sa joie lorsqu'elle a des habits neufs; et elle s'empresse de se montrer à ses compagnes et aux employées de la maison. Lorsque je fis dessiner P..., à cause de la régularité des formes de sa tète et de l'harmonie des traits de la face , qui contrastaient avec la faiblesse de son intelligence, elle parut transportée de joie. Néanmoins , j'eus beaucoup de peine à la faire poser, à tout instant elle quittait le siège et il fallut s'y reprendre un grand nombre de fois. Je n'ai jamais pu mouler en plâtre la face de cette fiUe; aussitôt qu'elle sentait la première coulée de plâtre sur les yeux, elle les ouvrait. Elle a souvent essayé en vain de tenir ses paupières fermées, et elle a pleuré souvent de chagrin de ne pouvoir être moulée.

Les imbéciles sont incapables d'attention , leurs sensations sont faibles et fugaces, leur mémoire est peu active et peu sûre ; leur volonté sans énergie; ils peuvent combiner, comparer, mais ils ne peuvent s'élever à des notions générales et abstraites. Ils ne sont point privés de la parole , et si quelquesuns sont muets, iLs expriment très-bien, par le jeu de leur physionomie et par des gestes , leurs pensées , leurs désirs , leurs besoins. Ils apprennent à lire et à écrire , la musique, ils exercent des arts mécaniques, mais ils font imparfaitement tout ce qu'ils font. Ils vivent dans leur famille comme des étrangers ou comme de grands enfants. S'ils ne sont point diriges dans ce qu'ils font , dans l'accomplissement des usages et des devoirs sociaux , dans la gestion de leurs affaires , ils sont victimes de leur incapacité, de leur imprévoyance. Ayant peu de sensibilité, quoique irritables, ils perdent sans

DE L'IDIOTIE

regret leurs parents , et les personnes qui les soignent; cependant quelquesuns sont Irès-reconnaissanls , susceptibles d'amour ou de haine; mais leurs affections ne sont pas durables; ils recherchent l'union des sexes, souvent avec emportement. Les fonctions de la vie de nutrition s'exécutent bien; à ce premier degré, les imbéciles ont des aptitudes, des inclinations, des penchants qui contrastent avec la faiblesse de leur organisation , de leur sensibilité et de leur intelligence.

Les imbéciles sont nuls par eux-mêmes, ils ne produisent rien , tous leurs mouvements intellectuels et moraux sont provoqués par des impulsions étrangères. Ils ne pensent et n'agissent que par autrui ; leur volonté est sans énergie ; ils veulent et ne veulent pas ; ils ne peuvent suivre une conversation , encore moins une discussion ; ils ne sauraient conduire à ses fins un projet. Ils prennent au sérieux les choses les plus plaisantes et rient des choses les plus tristes. Quelque chose les intéresse-t-il, leurs yeux sont fixes, mais ils ne voient pas; ils écoutent, mais ne comprennent pas, quoiqu'ils affectent d'avoir vu et d'avoir compris. Ils répondent justes, mais ne leur faites pas beaucoup de questions , n'exigez pac d'eux des réponses qui les forcent à réfléchir, ou qui soient hors de leurs habitudes. Ordinairement contents d'eux, ils en parlent avec un ton de satisfaction très-plaisant, ou bien ils cherchent les expressions auxquelles leur physionomie ne répond pas. Leurs gestes , leurs poses sont bizarres et rarement en harmonie avec ce qu'ils pensent ou ce qu'ils disent. Leur ajustement les trahit aussi bien que leur maintien qui est sans inconstance et sans but déterminé ; ils sont rusés, malins, menteurs, querelleurs, irascibles, mais poltrons ; bouffis de prétentions, faciles à conduire et à diriger, incapables d'application et de travail, ce sont des êtres parasites, qui vivent sans utilité pour eux et pour leurs semblables; s'ils travaillent, il faut les guider, les exciter sans cesse, car ils sont très paresseux. Dans les hospices, ces imbéciles sont les serviteurs ou les jouets de tout le monde ; ce sont les bonnes gens de la maison, et on les appelle plus particulièrement imbéciles. Cette variété est appelée fatuité par les auteurs. Ces imbéciles ont quelques rapports , moins l'énergie, avec les maniaques sans fureur, par la mobilité , la versatilité des idées , des sentiments, des désirs et des actions.

Il est d'autres imbéciles qui n'ont qu'un petit nombre de sensations et d'idées , ils ont peu de mémoire; leur langage est borné ; ils distinguent les personnes avec lesquelles ils vivent , ils aiment leurs parents, ils sont reconnaissants pour les soins qu'on leur donne ; ils sont colères , voleurs, entêtés, acariâtres ; la vue des personnes d'un sexe différent leur fait impression et les excite; ils sont éducables ; on peut, h force de Soins , développer la portion de sensibilité et d'intelligence dont ils sont pourvus , mais celle éducation se borne aux choses usuelles de la vie; l'habitude, l'imitation ont une grande influence sur leurs idées, sur leurs affecliions, sur leurs actions, et impriment à leur manière de vivre une sorte de régularité qu'on aurait tort de prendre pour l'effet du raisonnement; ils pourvoient à leurs besoins , savent se vêtir, se procurent leur nourriture et peuvent faire les travaux ordinaires de l'intérieur.

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Enfin , il est des imbéciles dont quelques facuUcs sont plus énergiques que les autres, dont l'intelligence est capable de développement partiel. Ces imbéciles n'ont d'aptitude que pour certaines choses pour lesquelles ils ont un goût décidé et un penchant prononce. Ils ont de l'intelligence pour tout ce qui est relatif à ces penchants, à ces aptitudes, et en jugent très-bien, mais ils sont incapables pour tout le reste. Ils apprennent un métier, mais ils ne savent que cela ; ils apprennent à lire , mais ils ne peuvent écrire , ils savent la musique, jouent d'un instrument, et ils ne peuvent ni lire ni écrire. Ne les obligez point à se souvenir, à réfléchir, à prévoir, ils ne produisent rien , ils n'inventent rien , ils ne perfectionnent rien ; tels sont les imbéciles partiels.

L'innocuité, les joviales manières, la gaieté, les piquantes réparties, les saillies plaisantes et quelquefois très-judicieuses de quelques imbéciles, les ont fait admettre auprès des grands et même auprès des rois pour les distraire de leurs graves ennuis et pour les divertir. Il y avait même dans les cours la charge de fou. Tous ceux qui remplissaient cette charge n'étaient point imbéciles , quelques-uns furent d'adroits fripons. Si Triboulet fut un spirituel imbécile, l'Angely et Brusquet étaient d'habiles intrigants, qui firent preuve d'intelligence en amassant une grande fortune.

L'usage d'avoir des fous pour égayer les grands remonte à des temps bien anciens. L'histoire raconte que Lucius Junius Briitus simula si bien la folie (^vCAruns et Titus fils de Tarquin, ayant été envoyés à Delphes, pour consulter l'oracle , emmenèrent Brutus avec eux , pour leur servir de jouet. Ce ridicule abus s'est propagé presque jusqu'à nos jours ; il était si général, dans le moyen âge, qu'un concile tenu à Paris, en 1212, défendit aux évêques d'avoir auprès d'eux des fous pour les faire rire. Charles V, dit le Sage, fit écrire au maire et aux échevins de la ville de Troyes, d'avoir, suivant l'usage, à lui fournir un fou, Thevenin son fou étant mort. Si les grands avaient leurs fous, le peuple se dédommageait en célébrant dans les diflférentes villes, ce qu'on appelait la fête des fous. Potemkin eut pour fou Mossé qui, au dire de M. de Ségur, n'épargnait point les vérités à son maître.

Les imbéciles sont généralement timides, craintifs et obéissants. Les malfaiteurs n'abusent que trop souvent de ces fâcheuses dispositions et se servent de ces malheureux pour mettre le feu ou pour commettre quelque action coupable, en les intimidant, en les séduisant par l'appât d'une récompense qui flatte leurs sens ou leurs appétits.

Puisque les imbéciles ne sont pas dépourvus de toute intelligence, ils ont des désirs et des passions proportionnés au développement de leurs facultés sensitives et intellectuelles. Ils ont des penchants plus ou moins impérieux et quelquefois des penchants pervers : ils volent pour satisfaire leur gloutonnerie, ils volent pour se procurer des objets de toilette ou pour tout autre motif. Nous avons vil à la page â77 du tome I""", des imbéciles incendiaires. A l'époque de la puberté, l'instinct de la reproduction se développe, les imbéciles deviennent amoureux, se livrent à l'onanisme d'une manière d'autant plus effrénée, qu'ils ignorent les maux auxquels les expose celte horrible habitude. Les hommes recherchent les femmes ; les filles sont coquettes, et l'on conduit souvent dans les hospices des filles âgées de 14 à 18 ans, qui, devenues pubères, courent

DE L'IDIOTIE

après les hommes, sont indociles et mcconnaissent la voix de leurs parents. Nous avions à la Salpétricre une imbécile qui se livrait aux travaux grossiers de la maison, moyennant un très-léger salaire ; il lui est arrivé plusieurs fois, qu'après avoir gagné quelques sous, elle allait les porter à un ouvrier, s'abandonnait à sa brutalité, et dès qu'elle était enceinte elle ne retournait plus vers lui. L'observation suivante prouve que tous les imbéciles ne sont pas dépourvus de sensibilité morale et qu'ils peuvent devenir mélancoliques.

Une fille, nommée V., d'une taille élevée, ayant les cheveux châtains, les yeux bleus, la face colorée, la physionomie fixe, quelquefois le rire stupide, fut admise à la Salpétrière le 27 mai 1811 ; elle avait alors 22 ans. Dès sa première enfance, on s'aperçut que son intelligence ne se développait point dans la même proportion que les organes. Elle resta sans pouvoir articuler distinctement, ni rien apprendre. A 14 ans, menstruation; V. grandit beaucoup, elle eut des convulsions, particulièrement aux époques menstruelles, quoique les menstrues fussent abondantes. Lors de son admission dans l'hospice, elle avait l'extérieur de la santé parfaite ; mais elle ne pouvait répondre aux questions les plus simples, les plus ordinaires, elle s'efiForçait pour cela, faisant signe qu'elle comprenait, elle poussait des cris et souvent continuait à crier pendant un quart d'heure. Elle mangeait bien, dormait de même, les déjections étaient souvent involontaires, elle ne savait point s'habiller, mais elle ne déplaçait rien, elle était douce et obéissante ; au mouvement qui se faisait autour d'elle, elle jugeait que c'était l'heure de se lever, de se coucher, et d'aller prendre ses repas; elle retrouvait très -bien son quartier lorsqu'elle rentrait de se promener. En un mot, elle avait l'intelligence des premiers besoins de la vie, mais rien au delà ; jamais colère, elle était susceptible d'ennui. Au mois de juillet 1812, V. fut frappée par une de ses compagnes, elle en conçut un si grand chagrin qu'elle ne voulut plus manger, ni boire que de l'eau ; elle poussait de profonds soupirs ; elle maigrit, il se manifesta des taches scorbutiques, cette fille s'affaiblit, s'alita en septembre, vomit du sang; refusa toute espèce de remèdes et d'aliments, elle fut prise de fièvre lente, et mourut le 31 octobre 1812.

A l'ouverture du corps, faite le l""^ novembre, je trouvai le crAne volumineux et épais, le front très-saillant ; l'angle facial avait plus de 70°, la ligne médiane de la cavité crânienne était déjetée, la dure-mère très-adhérente au crâne, la lame externe de l'arachnoïde recouverte d'une fausse membrane, ressemblant à la fibrine du sang, un épanchemcnt séreux dans la cavité de l'arachnoïde légèrement injectée, de la sérosité à la base du crAne ; le cerveau était très-dense, la substance grise décolorée, la substance blanche injectée. La membrane, qui revêt les ventricules latéraux, avait contracté plusieurs adhérences, ce qui leur avait fait perdre de leur capacité; il y avait des kystes séreux dans le tissu des plexus choroïdes; les pédoncules du cervelet, tout près de la protubérance annulaire, étaient désorganisés ; leur substance dans celte portion était grisâtre, puriforme, dans l'étendue de deux à trois lignes de largeur, et de six à sept de profondeur; la glande pinéale paraissait cartilagineuse; le cervelet était très-dense. Le péritoine, particulièrement dans la cavité pelvienne, était parsemé de petits points 2 12

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noirs ; le colon ascendant et le cœciim étaient rougeâtres h rexlérieiir, tandis que leur membrane muqueuse était brune; la vésicule biliaire contenait de la bile épaisse, grenue et très-brune, l'hymen fermait l'entrée du vagin, les ovaires étaient très-injectés.

Les imbéciles ont donc de la sensibilité , quelque intelligence, un peu de mémoire, ils comprennent ce qu'on leur dit, ont l'usage de la parole, et s'ils sont muets , ils s'expriment par des signes ; ils sont susceptibles d'une certaine éducation ; ils ont des afïections morales; mais livrés à eux-mêmes, ils se dégradent facilement , se nourrissent mal , ne se garantissent point des injures du temps, sont malpropres , se livrent à des écarts de régime ; leur santé s'altère , le peu d'intelligence dont ils étaient doués s'aflFaiblit, et il arrive qu'un imbécile , conduit dans un hospice , présente après quelques années , tous les caractères de l'idiotie.

Deuxième espèce. Idiotie. — Nous voilà arrivés aux derniers termes de la dégradation humaine : ici les facultés intellectuelles et morales sont presque nulles, non qu'elles aient été détruites, mais parce qu'elles n'ont jamais pu se développer. Chez les idiots, le défaut d'intelligence et de sensibilité est souvent en rapport avec les vices de l'organisation; il n'y a plus que les rudiments de l'intelligence, et l'instinct domine toutes les facultés ; la parole n'existe même pas. Par exception, on trouve quelque faculté développée et une aptitude naturelle pour certains talents.

Quéneau est entrée à la Salpêtrière, en 1781, âgée de 10 ans. Elle était d'une bonne constitution, d'un embonpoint médiocre; elle avait la face plus développée que le crâne. Le sommet de la tète était déprimé, l'occipital petit, le front aplati, fuyant en arrière. Les mesures suivantes sont prises pendant sa vie.

Circonférence 0,S10

Courbedelaracinedunezàlatubérosité occipitale. 0,288

Diamètre antéro-postérieur 0,176

Diamètre bi-lemporal 0,143

Total. . . 1,117

La physionomie stupide, et exprimant assez bien la disposition qu'elle avait à mendier. Elle est constamment exposée à l'air, quelque temps qu'il fasse; elle tend la main à tout le monde pour obtenir quelques pièces de monnaie, avec lesquelles elle achète des aliments , car elle a un grand appétit. II faut l'habiller ; lorsqu'elle essaye de parler, elle fait entendre un cri rauque ou une sorte de grognement articulé et saccadé qu'elle répète jusqu'à ce qu'on l'ait comprise. Elle discerne au geste ce qu'on veut lui dire, pourvu qu'on ne s'éloigne pas des besoins les plus ordinaires delà vie. Elle est reconnaissante pour la fille de service qui la soigne, et pour les personnes qui lui donnent de l'argent ou de quoi manger , et elle exprime sa reconnaissance en baisant ses doigts et en levant les yeux au ciel. Elle comprend lorsqu'on lui parle lentement et à haute voix. Habituellement douce, elle se met en colère lorsqu'elle ne peut satisfaire sa gloutonnerie, elle déchire ses vêlements excepté

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sa chemise qu'elle conserve par pudeur, ayant soin de couvrir sa gorge avec ses mains. Elle n'a jamais pu apprendre aucun métier.

Cette imbécile est néanmoins musicienne. Voit-elle danser, elle saule en mesure, entend-elle chanter, elle répète d'une voix rauque non les paroles , mais les airs; elle en sait un grand nombre. Un élève de la Salpétrière joue du violon, Quéneau suit l'air et avec une curieu.se attention, elle recherche d'où il peut venir, et se rapproche peu à peu du musicien. M. Guerry improvise un air, Quéneau le suit , le retient et le répète sur la demande qu'on lui en fait. M. Guerry commence un air, et Quéneau le poursuit , jusqu'à la fin. M. Després, élève interne de l'hospice, chante un air compliqué ,. Quéneau redouble d'attention , fixe les yeux sur l'élève, contracte ses traits et parvient à se mettre h l'unisson avec le chanteur. Des fruits qu'elle aime beaucoup sont mis à sa portée, elle manifeste par ses regards et par ses gestes le désir de les prendre, mais au moment où elle est prête à s'en emparer, M. Després bat la mesure et chante ; aussitôt Quéneau bat la mesure, abandonne les fruits , qu'elle saisit avec avidité dès que le chant a cessé. Joue-t-on de la flùle, Quéneau est tout oreille. Attentive, elle répète les airs joués. Le 2S août 183§, M. Litz, sur l'invitation de M. Leuret, voulut bien se prêter aux expériences suivantes , qui furent faites , M. le docteur Mitivié présent , dans le cabinet de M. Pariset , médecin de la division des aliénés de la Salpétrière (1) . M. Litz improvise plusieurs airs, Quéneau les saisit, mais éprouvant de la difficulté à les répéter, sa voix ne pouvant s'élever au ton sur lequel a chanté le célèbre musicien , les traits de cette fille expriment l'effort de la contrariété. M. Litz touche du piano; Quéneau est immobile, les yeux attentifs sur les doigts du grand artiste, ou bien elle entre dans une sorte de mouvement convulsif, se tord en divers sens , mord ses poings, frappe du pied , lève les yeux au ciel , et fait des efforts pour se m«ttre à l'unisson. Le passage des sons graves aux sons aigus provoque une contradiction soudaine de tous les muscles de Quéneau , comme si elle était atteinte par une décharge électrique. Celte dernière expérience, renouvelée plus de vingt fois, a eu toujours le même résultat. M. le docteur Leuret entraine Quéneau hors du cabinet , et lui montre des abricots. Aussitôt M. Litz touche du piano, Quéneau se retourne vivement, et tout le temps que l'instrument se fait entendre, son regard est fixé sur le musicien , et elle revient aux abricots dès que la musique a cessé. Malgré cette singulière capacité m^usicale, le crâne de Quéneau n offre point le renflement que Gall a signalé comme indicateur de l'organe de la musique. Voyez planche XVII.

Le 15 janvier 1887, Quéneau, âgée de 66 ans, a succombé à une pneumonie aiguë. A l'ouverture du corps , faite par M. Mitivié, médecin de la division des aliénés de la Salpétrière, ce médecin a constaté que le cuir chevelu de Quéneau était un peu plus épaissi à gauche, que la ligne médiane était déjeléc à droite, que la pie-mère était légèrement infiltrée, que le cerveau lin peu mou n'offrait aucune lésion remarquable. Le poumon présentait les

(l)M. Lruret .1 pultlii; la relation détaillcc de celte expérience et Vh'isloirc phrênologiqui/ (lo Quéneau, dans la Gazette médicale, année 1836.

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altérations caractéristiques de la maladie à laquelle avait succombé cette idiote.

G... est entrée à la Salpétrière en 1813, âgée de 19 ans; sa taille est petite, son embonpoint médiocre. Sa tète est très-volumineuse , irrégulièrement conformée, le front est très-haut, très-large, très-bombé, les bosses frontales sont très-saillantes, surtout la bosse frontale gauche ; la ligne faciale a plus de 90 degrés. Les cheveux sont blonds , les yeux petits, châtains, cachés sous les arcades, sourcilières. Le regard est louche ; la bouche est grande , les dents sont blanches , le teint est brun et hàlé ; la physionomie est convulsive et exprime habituellement la douceur et la joie. Les mesures suivantes ont été prises sur le vivant.

Circonférence 0,324

Courbe de la racine du nez à la tubérosité occipitale. 0,328

Diamètre antéro- postérieur 0,18S

Diamètre bi-temporal 0,150

Total. . . . 1,187

G... mange avec gloutonnerie, sans discernement, poussant avec les doigts les aliments qu'elle entasse dans la bouche, elle ne sait point les aller chercher aux heures de distribution. Les déjections sont involontaires, les menstrues abondantes et régulières. G... marche peu , tous ses mouvements sont convulsifs, elle traîne le côté gauche du corps et se sert difficilement du bras gauche ; on est obligé de l'habiller lorsqu'elle se lève et de la coucher comme un enfant. Insensible, elle ne se garantit ni du chaud ni du froid, ni de la pluie. Elle reconnaît la fille de service qui la sert, l'embrasse souvent, lui exprime sa joie et sa reconnaissance en baisant sa main , en lui souriant , et en hochant la tète. Son caractère est extrêmement doux et bon. S'il survient quelque rixe, elle va avertir la fille de service. Elle est obéissante et cependant très-entétée. Elle a soin de se couvrir la gorge lorsqu'on l'habille; si l'on paraît vouloir soulever ses vêtements , elle écarte les mains indiscrètes ; cependant elle ne rougit point alors, elle n'a pas le sentiment de la pudeur, les marques de décence qu'elle donne tiennent à l'habitude contractée dès l'enfance. Cette idiote n'articule que les syllabes suivantes, pa-pa-via-ma , qu'elle répète à toute occasion, soit pour exprimer sa colère, soit pour témoigner sa joie. Elle porte constamment dans la main droite des chiffons , roulés en guise de poupée, et pour témoigner sa peine ou son contentement, elle porte vivement et plusieurs fois de suite ces chiffons sur la tempe droite. Elle a retenu une phrase d'un air populaire qu'elle chante plusieurs fois de suite, avec l'expression du contentement.

L'état de cette fille est resté longtemps stationuaire , mais depuis quatre ans, elle fait quelques légers progrès intellectuels. Elle va chercher elle-même les aliments , les réclame si on l'oublie , elle rejette ceux qui ne lui plaisent point. Les déjections ne sont involontaires que pendant la nuit; le jour, elle va aux latrines. Elle articule , mais mal , quelques mots dont elle se sert ;> propos pour exprimer ses désirs : elle s'efforce de répéter ce qu'elle entend

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sans en pouvoir venir à bout. Elle fait beaucoup de grimaces, paraissant y attacher des idées qu'elle ne peut exprimer autrement. La planche XVIII représente G... ùgée de 43 ans. Ce dessin est remarquable par les rides de la face, h un âge si peu avancé, tant les idiots vieillissent vite.

M. V. est né d'une mère qui, pendant la grossesse, est restée dans un état de stupeur. Malgré les soins prodigués à son enfance, la santé de M. V. a été très-débile, et ce n'est qu'à l'âge de 6 ans qu'un jour, en jouant, il prononça tout à coup le mot papa, et une seule fois. A 7 ans il eut une fièvre cérébrale très-grave qui n'empêcha pas les organes de se développer, mais qui fut suivie d'un grand trouble des facultés intellectuelles et affectives et qui arrêta leur développement déjà si faible et si relardé. Depuis lors, M. V. devient irritable, turbulent; il déchire, brise, frappe, crache sur les personnes qui l'approchent, pousse nuit et jour des cris aigus et plus ou moins plaintifs. Il s'effraye facilement; le bruit, la vue des animaux, etc., l'épouvantent. Quelqu'un l'ayant appelé cochon, il retient ce motet le répète fréquemment encore, l'appliquant à tout propos.

A dix ans, M. V. est placé à l'institution des sourds et muets de Paris, sans résultats favorables au développement de son intelligence. Plus tard il est mis dans une maison de santé, et enfin confié depuis plusieurs années, à une dame qui vit à la campagne et qui a le plus grand soin de ce malheureux enfant.

M. V. est âgé de 17 ans; sa taille est de 0,70S. La colonne vertébrale est un peu courbée dans la région dorsale. Le sommet de la tête est légèrement déprimé, les cheveux sont châtains foncés, abondants, durs et hérissés (ils empêchent, dans le dessin, de juger de l'aplatissement du vertex) ; les yeux sont bleus, le regard est doux, la bouche est largement fendue, la lèvre inférieure épaisse ; la physionomie habituellement convulsive ne manque pas d'expression, quelquefois elle est triste et douloureuse. La face est ridée par l'habitude de grimacer. Les mesures de la tête, prises sur le vivant, donnent les dimensions suivantes :

Circonférence. 0,5-47

Courbe de la racine du nez à la tubérosité occipitale 0,330

Diamètre occipito -frontal 0,180

Diamètre bi-temporal 0,1 S3

Total. . . 1,212

Les membres de M. V. sont bien développés, la peau est blanche : il a souvent des furoncles sur différentes régions et des aphlhes dans la bouche dont il parait souffrir; son appétit est médiocre, il préfère les légumes à la viande , il aime qu'on le serve proprement, quoique peu propre lui-même, car pendant le repas il crache sans cesse autour de lui , même sur son couvert. Si on lui sert un mets nouveau , il porte les doigts à sa bouche pour indiquer qu on le lui donne à goûter ; il goûte et repousse le mets s'il ne lui convient pas ; au contraire , il témoigne une grande impatience d'en avoir s'il est de

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son goût. Le sommeil est souvent interrompu par des cris et ne dure guère qu'une à trois heures. Ce jeune homme n'a jamais pu apprendre ni à lire, ni à écrire, ni à parler. Néanmoins quelques-unes de ses facultés intellectuelles s'exercent avec une certaine étendue. M. V. reconnaît très-bien les personnes et les lieux. Il combine quelques idées, il ne parle point, mais il articule à sa manière certains sons dont il forme des mots auxquels il attache un sens. Ainsi il dit pa pa paa, ma ma maa; il applique ces syllabes à la dame qui lui donne des soins. Il dit aussi bo ho jour ^ mé mé en prenant la main des gens qui l'abordent et qu'il connaît. Il est excessivement mobile, sans cesse en mouvement et dans une sorte de trémulation convulsive de tous les membres. II fait perpétuellement des malices, il crache sur les personnes, les pince , les tape, leur donne des coups de pied , les bouscule , etc., et rit après. Lorsqu'il veut faire des méchancetés à quelqu'un , il prend un ton doux et affectueux pour qu'on s'approche de lui. Se promène-t-il dans la campagne, il se rapproche des personnes qu'il rencontre, crache sur elles, s'échappe, rit et pousse un cri, hi hi hi. En rentrant de la promenade, il précipite le pas pour arriver le premier, se cache pour intriguer les personnes de la maison. Tout objet, toute personne qu'il n'a pas vus encore le préoccupent. Si un étranger entre dans la maison qu'il habile, il crie, se démène jusqu'à ce que cet étranger ait été reconnu par quelqu'un de ses commensaux. Avant de passer d'un lieu dans un autre , il regarde attentivement comme pour se rassurer par cette exploration.

M. V. est sensible au bien qu'on lui fait et s'irrite des mauvais procédés. Il est doux, déflant, craintif : s'il est contrarié, il porte ses plaintes à la dame qui le soigne, en répétant les monosyllabes ma ma ma. Une servante l'ayant un jour frappé sur le bras, il est irrité pendant toute la journée , crie h chaque instant ma ma ma, en indiquant tour à tour le bras frappé et la servante, et ne se calme que lorsque celle-ci, étant grondée, a paru affligée. Lorsqu'il entend une voiture, il dit brrr, voulant sans doute imiter le bruit des roues. M. V. a prononcé une fois le nom de son père qu'il n'a pas vu depuis longtemps ; jadis il avait peur des animaux, il ne les craint plus, il caresse les chevaux et joue avec le chien du logis. Il est toujours agité et disposé à se déchirer, quoiqu'il redoute le mal. Depuis un an surtout, il déchire ses lèvres, se frappe la téte contre les murs et les meubles, se donne des coups de poing dans les yeux ; il serait disposé à l'onanisme s'il n'était surveillé , et il cherche à faire des attouchements aux hommes et aux femmes. La pl. XIX représente cet imbécile maintenu par la camisole. On est souvent obligé de recourir à ce moyen pour prévenir les accidents auxquels l'expose l'impulsion continuelle à se frapper.

M. de G... est un autre idiot, âgé de 86 ans, entré à Charenton le 6 août 1828. Sa mère étant enceinte a éprouvé une vive affection morale. Sa taille est un peu au-dessus de la moyenne, son embonpoint est médiocre, sa tête est d'une belle conformation, ses cheveux sont chillains, ses yeux gris; son front est large, haut et ouvert. Sa physionomie est douce, vague et cependant plus éxpressive que ne semble l'indiquer le peu d'étendue de son intelligence.

Grande circonférence 0,570

Courbe antéro-postcrieure 0,383

Courbe transversale 0,340

Diamètre antcro-postérieur 0,200

Diamètre transversal 0,165

Total. . . . 1,628

Les membres sont bien conformés, sa tète est habituellement penchée vers la terre. Le tronc est légèrement courbé en avant, les avant-bras sont fléchis, les doigts sont constamment ployés, le pouce de la main gauche seule est tendu, les mains, ainsi fermées, sont en l'air, dans une sorte de tréraulation convulsive. Lorsque M. G... se promène il se rapproche des murs ou des arbres pour y frotter ses vêtements. Lorsqu'il descend un escalier ou un terrain incliné, il marche lentement, cherche à s'appuyer, porte le tronc en arrière, et jette ses bras en avant. Le mouvement de ses doigts et de ses bras, le balancement de la tète et du tronc d'avant en arrière, donnent à sa pose quelque chose de tout particulier.

La santé de M. G... est bonne, les fonctions de la vie de nutrition s'exécutent bien, son appétit est excellent. M. G., se sert de sa cuiller pour manger son potage, mais si le pain et les autres aliments ne sont point coupés à petits morceaux, il s'impatiente, tourne autour de la table, prend les mets avec les doigts, les regarde, les remet sur l'assiette, les reprend, les porte à la bouche, et après de vains efforts pour les diviser , les jette à terre. Si les aliments sont découpés , il les prend avec la cuiller, ne sachant se servir de fourchette.

On a eu beaucoup de peine pour accoutumer M. G... à porter une casquette, pour conserver des chaussures et des gants. Il y a quelques années qu'en faisant sa toilette il fut blessé au bout du doigt , depuis lors il cache ses mains dès qu'on veut les toucher. C'est une très-grande contrariété pour lui que de faire ses ongles et de laver ses pieds. Il faut fixer ses gants à ses poignets, alors il est triste, regarde ses mains et fait de grands efTorts pour les délivrer de ce vêtement. Incapable de faire sa toilette, s'il a un besoin à satisfaire , il se rapproche de son domestique ou de tout autre (jamais des malades), invoque par signe leur assistance et se rend avec eux aux latrines ; s'il ne rencontre point de domestique à sa portée, il va seul aux lieux d'aisance, mais ne pouvant se déboutonner, il se salit, alors il n'ose point sortir qu'on ne soit venu le laver et le retirer. Pendant la nuit, il quille son Lit, salit le milieu de sa chambre, et se couche. M. G... dort bien , il se couche et se lève à des heures fixes : lorsque l'heure du lever est arrivée, il avertit aussitôt son domestique en faisant claquer ses dents. Si le domestique le fait attendre, il saule hors du lit, et se promène en chemise ; si on veut le retenir couché, il s'impatiente. Lorsqu'il est couché, il prend le traversin enlrc ses bras, l'clend sur son ventre, fait plusieurs éclats de rire et s'endort.

M. G... n'a jamais pu ni lire, ni écrire, ni articuler le moindre son, quoiqu'il ne soit pas sourd. Il dislingue les choses et les personnes avec lesquelles

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il est en rapports journaliers. Il reconnaît très -bien son domestique et les individus qui lui témoignent de l'intcrôt, il les recherche, leur sourit, tandis qu'il fuit les autres et s'attriste lorsqu'ils approchent. 11 est très- docile aux gestes et h la voix de son domestique, auquel il obéit servilement.

Jusqu'à l'âge de 21 ans, M. G... chantait sans cesse, sans articuler aucun son ; il a cessé de chanter à cette époque , après un rhumatisme articulaire aigu. Néanmoins , la musique fait sur lui une très-vive impression et l'excite fortement. L'excitation est d'autant plus forte, que les instruments sont plus nombreux et plus bruyants. Ayant essayé de lui faire entendre le son d'une flûte seule, à peine a-t il paru être sensible. Mais lorsqu'il entend une musique bruyante, il rit aux éclats, danse, ou saute presque en mesure. Depuis la puberté, les femmes exercent sur lui un effet remarquable, mais moins énergique que la musique. Un jour, étant embrassé par une dame qui lui faisait des agaceries, sa joie et son excitation n'ont point augmenté, quoique sa physionomie exprimât le contentement.

M. G... est onanisle. Il s'abstient pendant le jour, parce qu'il est surveillé ; mais lorsqu'il est dans son lit, si on le laisse seul, il s'abandonne à ces funestes pratiques, cesse aussitôt qu'on l'avertit, ou qu'il s'aperçoit qu'on le surveille. On a observé qu'en le laissant sur son lit sans couvertures, il s'abstient : est-ce la crainte ou la honte qui le retient ? Ce vice n'est pas son seul penchant. Il vole le vin des malades , et il a bien soin de se cacher d'eux et des infirmiers. La planche XX représente cet idiot dans sa pose habituelle, la régularité de ses traits est remarquable.

E..., âgée de 23 ans, est courte de taille, mais grosse, ramassée, et pourvue de beaucoup de tissu cellulaire graisseux. Le front s'élève à angle droit et est aplati. Les régions temporales sont proéminentes. Les cheveux châtains sont abondants et durs; les yeux bruns, sont petits, louches et presque constamment dans un mouvement convulsif qui les dirige en haut. La physionomie est douce et peu expressive. Les bras sont courts , peu souples et se meuvent d'une manière convulsive ;E... ne peut ouvrir franchement les mains; les doigts sont presque toujours fléchis, comme contractés, ils ne s'étendent qu'un à un, lentement et avec effort; le plus ordinairement l'index seul reste étendu. La tète s'élève arrondie vers son sommet , est aplatie d'avant en arrière , en sorte que le diamètre fronlo-occipital a moins d'étendue que le diamètre bi-temporal , ainsi que l'indiquent les mesures de téle prises sur le sujet vivant.

Circonférence 0,508

Courbe de la racine du nez à la tubérosité

occipitale 0,300

Diamètre auto -postérieur 0,1155

Diamètre bi-lemporal 0,161

Total. . . . 1,124

E.... se nourrit bien, quoiqu'elle mange pou, ses déjections sont faciles; elle est régulièrement raenstruée.

DE L'IDIOTIE

Elle marche péniblement, en canetant et par saccades. Sa marche est mal assurée, aussi reste t-elle habituellement assise; Élisabelh n'a que des sensations fugaces , elle a peu de mémoire , elle reconnaît les personnes qu'elle voit habituellement, elle sait compter jusqu'à 20 et au delà ; si on lui demande un nombre, elle montre à sa manière autant de doigts qu'il y a d'unités dans le nombre demandé. Elle connaît la valeur de quelque monnaie, distingue les ustensiles qu'on lui demande s'ils sont à sa portée : elle aime les fleurs et les fruits. Elle ne parle pas ; mais elle entend, et va chercher l'objet dont on lui dit le nom. Jamais elle n'a pu apprendre à parler : elle exprime ses pensées et ses affections par deux sons, l'un allongé, hihihiii, l'autre, héhéhéé qu'elle produit en précipitant la respiration, et qu'elle module différemment suivant ce qu'elle veut exprimer.

Les qualités affectives dominent chez cette fille. Elle est très-affectueuse ; elle s'attache aux personnes avec lesquelles elle habite et surtout à celles qui la soignent. Elle est venue de l'hospice des Orphelins avec une autre imbécile, se plaît avec elle et lui fait part de ses^aliments et de tout ce qu'on lui donne. Si quelqu'une de ces compagnes commet un acte qui donne lieu à des recherches, elle met sur la voie. Elle est craintive, très-pudique, toujours décemment vélue. Elle témoigne son affection à la manière de quelques animaux, en s'approcbant des personnes, en se frottant contre elles, en haletant et en faisant beaucoup de gestes. La pl. XXI représente cette idiote.

Aba est un idiot de Bicétre , âgé d'environ 30 ans. Sa taille est au-dessous de la moyenne, ses membres sont bien conformés, sa tète est assez grosse, mais aplatie en arrière ; le front est bas , le nez épaté, la bouche grande, et la physionomie est vague , incertaine et sans expression. Quelquefois , Aba paraît méditer (c'est dans un de ces moments qu'il a été dessiné, planche XXII); parfois sa physionomie exprime un léger sourire , une apparence de malice , surtout lorsqu'il voit des étrangers. Sa tète mesurée a les proportions suivantes :

Circonférence 0,533

Diamètre occipito-frontal 0,183

Diamètre bi-temporal 0,1S5

Courbe de la racine du nez à l'occipital. . 0,320

Total. . . 1,191

La santé physique d'Aba est bonne, ses mouvements sont libres, il mange lentement et s'arrête souvent avec l'attitude d'un homme qui pense, qui craint, qui s'étonne, qui est curieux, mais cela passe vite. 11 salit son lit.

La sensibilité et l'intelligence de cet idiot sont restées pour ainsi dire à l'état rudimentaire. Les sensations sont légères et fugaces. L'attention est très-faible et ne peut se porter que sur un petit nombre d'objets , la mémoire est presque nulle. Aba comprend plusieurs des choses qu'on lui dit, comme se laver, se coucher ; de temps en temps il fait un petit bruit en frottant les dents les unes contre les autres et paraît s'y complaire. Il connaît l'infirmier qui a soin de lui ; il ne parle point ; il prononce à voix basse les syllabes 2 13

DE L'IDIOTIE

ba ba ba, qu'il répète en toute occasion. Il a contracté quelques habitudes, il s'habille; va chercher sa nourriture, se relire à l'écart pour satisfaire à ses besoins ; il ramasse tous les plus petits fétus qu'il aperçoit sur ses vêtements, ou sur les vêtements des personnes qui l'approchent. Je lui ai présenté, dit M. Leuret, médecin de la division des aliénés de Bicétre , qui m'a communiqué cette observation, une pièce de monnaie, il l'a reçue en souriant , l'a regardée , tournée, retournée , portée à la bouche, puis il me l'a rendue ; je lui montre des pommes, il les prend, en témoigne du plaisir ; il en ronge une d'abord tout autour et finit par l'avaler jusqu'aux pépins. Je tends la main pour qu'il m'en donne , il me comprend , me présente la pomme qu'il mange, mais sans la lâcher. Je recommence, il me présente un morceau et le retire en souriant. Un infirmier lui prend une de ses pommes et sort de la chambre où nous étions ; Aba suit l'infirmier des yeux, et quand il l'a perdu de vue il ne paraît plus y penser. L'infirmier rentre après quelques minutes, Aba lui tend la main pour avoir sa pomme.

Aba est onaniste et voleur, il vole même avec adresse, surtout les aliments qu'il peut saisir, ce vice est porté chez lui à un très-haut degré. Il avait volé un jour les aliments d'un de ses camarades qui , pour l'en punir, voulut lui plonger la tête dans un seau d'eau froide ; en se débattant , Aba fut renversé, se cassa un bras. Pendant les efforts de la réduction, il ne témoigna aucune douleur et même il semblait sourire ; souffrait-il? souvent il montrait son bras malade , pendant qu'il portait un appareil , il le montrait quelque temps après que l'appareil avait été enlevé.

Matteau , à l'âge de dix ans, est entrée à la Salpêtrière le 7 mai 1836 et observée en 1837. Elle est rachitique et épileptique. Née d'un père bancal et d'un mère qui avant et après la naissance de M. a eu des enfants bien portants. La taille de cette idiote est de 1,296 m. Ses cheveux sont châtains clairs , ses yeux bleus , ses sourcils blonds , son regard est fixe et sans expression; ses paupières, habituellement en mouvement, sont quelquefois fermées comme si elle dormait. Le front est court, les bosses sus-orbitaires sont saillantes. Le nez est retroussé et arrondi. La lèvre inférieure grosse et pendante, la physionomie est ordinairement stupide, ne s'anime que pour exprimer la douleur. Les mesures de la tète donnent les quantités suivantes :

Circonférence 0,486

Courbe fronto-occipitale 0,270

Diamètre anléro-postérieur 0,174

Diamètre bi-temporal 0,119

Total. . . . 1,049

On observe chez cette idiote une déviation du rachis à gauche , une ulcération large comme une pièce de trente sous , occupant le milieu du dos , et une vaste cicatrice s'étendant sur une grande partie de la région postérieure gauche du tronc , sur le col , le membre ihoracique et sur la partie postérieure et supérieure de la cuisse du même côté. Cet ulcère et ces cicatrices sont le résultat d'une chute dans le feu , pendant un accès d'épilepsie auquel

DE L'IDIOTIE

M... est siijelte depuis l'Age de 7 ans. A l'Age de 18 mois , cette fille eut des convulsions qui arr(Hèrent son développement physique et intellectuel.

A son arrivée dans l'hospice. M... refusa toute nourriture, et ne rendit ni urine , ni matières fécales pendant trois jours , après lesquels une petitevérole confluente se manifesta. La marche et la terminaison de cette dernière alTection furent régulières. Depuis lors les accès épileptiques eurent lieu tous les jours , et quelquefois il y en eut cinq et six dans les 2-4 heures.

M... est habituellement immobile, la téte inclinée à droite ou baissée sur la poitrine , le front posant sur les genoux ; un des bras est pendant, la main fortement fléchie sur l'avant-bras et les doigts repliés sur la main. L'autre main est le plus souvent dans la bouche, les lèvres exécutent un mouvement de succion soit de la main , soit du bras de fauteuil sur lequel elle est fixée. Sien la laisse debout. M... chancelle, et après quelques oscillations elle s'asseoit lourdement par terre. Cependant il lui arrive de quitter son siège et de faire quelques pas.

Dès qu'on la touche, M... pousse des cris aigus en ouvrant largement la bouche et fronce les sourcils. Elle crie pendant la nuit. Étrangère au bruit qui se fait, elle ne s'émeut ni par le chant, ni par les cris, ni par le tapage. Elle connaît la personne qui la soigne et lui fait des caresses. Lui montret-on la porte, en disant que son frère arrive, ses yeux se tournent un peu vers la direction qu'on lui indique. Elle ne prononce que les mots papa, ma ma, et quelquefois les syllabes coc coc, regardant alors le soleil. Elle est incapable de se vêtir, de pourvoir à aucun soin de propreté et à aucun de ses besoins. Lorsqu'elle voit faire la distribution des aliments à ses compagnes , elle ouvre la bouche, tend la main, comme pour demander sa part. Au reste , elle mange beaucoup , avec voracité , sans discernement. Les déjections sont involontaires. M... se livre à l'onanisme. La planche XXllI exprime parfaitement l'état stupide de cette malheureuse.

Avant d'analyser les observations qui précèdent , pour en déduire des notions générales sur l'idiotie , ne faut-il point, par de nouveaux faits , arriver à ce degré de l'idiotie qui est le dernier terme de la dégradation humaine, où il n'y a plus même d'instinct, à ce terme oii l'homme, privé de tous ses attributs, n'est plus qu'un monstre qui végète?

Pinel a publié (Ij l'histoire et le dessin du crâne d'une idiote, qui était à la Salpètrière en 1803. Cette idiote avait quelque chose de la brebis, et pour ses goûts, et pour sa manière de vivre, et pour la forme de sa téte. Elle avait de la répugnance pour la viande, et mangeait avec avidité des fruits et des légumes; elle ne buvait que de l'eau. Ses démonstrations de sensibilité, de joie ou de peine, se bornaient à répéter les mots mal articulés : bé , matate; elle exerçait des mouvements alternatifs d'extension et de flexion de la tête, et la frottait contre le ventre de la fille qui la servait ; si elle voulait résister ou exprimer son mécontentement , elle cherchait à frapper avec le sommet de la tête inclinée; elle était très-colère, plusieurs fois je l'ai vue dans le bain, faisant des eflforts pour en sortir, et répétant d'une Voix aiguë : bé, bé, bé.

(1) Traité de l'aliénation montalg, Paris, 1809, in-8", page 179.

DE L'IDIOTIE

Le dos, les lombes, les épaules étaient couverts de poils flexibles et noirâtres, d'un à deux pouces de longueur. On n'a jamais pu la faire asseoir sur une chaise ou sur un banc , même pour prendre ses repas ; dès qu'elle était placée assise , elle glissait à terre, elle dormait sur le sol roulée sur elle-même à la manière des animaux. Pinel (1) revient sur celte observation et donne les dimensions du crâne de celte idiote âgée de 11 ans, comparées aux dimensions du crâne d'une fille de 7 ans :

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